Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny, par Alexandre Dumas.... Tome 1 — XVI. — TRÊVE
XVI. — TRÊVE
Quelques jours s’étaient écoulés entre les événements que nous venons de raconter et celui où nous allons de nouveau prendre le lecteur par la main et le conduire au château des Tuileries, désormais le théâtre principal des grandes catastrophes qui vont s’accomplir.
C’est ainsi qu’après cette marche terrible du 6 octobre, au milieu de la boue, et du sang, et des cris, le pâle soleil du lendemain trouva en se levant la cour des Tuileries pleine d’un peuple ému du retour de son roi et affamé de le voir.
Pendant toute cette journée, Louis XVI avait reçu les corps constitués ; pendant ce temps, la foule attendait au dehors, le cherchait, l’épiait à travers les vitres ; celui qui croyait l’apercevoir jetait un cri de joie et le montrait à son voisin, en disant :
— Le voyez-vous, le voyez-vous, le voilà !
A midi il fallut qu’il se montrât au balcon, et ce furent des bravos et des applaudissements unanimes.
Le soir, il fallut qu’il descendît au jardin, et ce furent plus que des bravos et des applaudissements, ce furent des attendrissements et des larmes.
Madame Élisabeth, cœur pieux et naïf, montrait ce peuple à son frère en lui disant :
— Il me semble pourtant qu’il n’est pas difficile de régner sur de pareils hommes.
Son logement était au rez-de-chaussée ; le soir, elle fit ouvrir les fenêtres et soupa devant tout le monde.
Hommes et femmes regardaient, applaudissaient et saluaient par les ouvertures, les femmes surtout ; elles faisaient monter leurs enfants sur l’appui des fenêtres, ordonnant à ces petits innocents d’envoyer des baisers à celte grande dame et de lui dire qu’elle était bien belle.
Et les petits enfants répétaient : Vous êtes bien belle, Madame, et de leurs petites mains potelées lui envoyaient des baisers sans nombre et sans fin.
Chacun disait la révolution finie : voilà le roi délivré de son Versailles, de ses courtisans et de ses conseillers ; l’enchantement qui tenait loin de sa capitale la royauté captive dans ce monde d’automates, de statues et d’ifs taillés qu’on appelle Versailles, est rompu ; grâce à Dieu, le roi est replacé dans la vie et la vérité, c’est-à-dire dans la nature réelle de l’homme. Venez, sire, venez parmi nous ; jusqu’à ce jour vous n’aviez, entouré comme vous l’étiez, que la liberté de faire le mal ; aujourd’hui, au milieu de nous, au milieu de votre peuple, vous avez toute liberté de faire le bien.
Souvent les masses et les individus même se trompent sur ce qu’ils sont, ou plutôt sur ce qu’ils vont être ; la peur éprouvée pendant les journées des 5 et 6 octobre avait ramené au roi non-seulement une foule de cœurs, mais encore beaucoup d’esprits, beaucoup d’intérêts : ces cris dans l’obscurité, ce réveil au milieu de la nuit, ces feux allumés dans la cour de marbre et éclairant les grands murs de Versailles de leurs funèbres reflets, tout cela avait frappé fortement toutes les imaginations honnêtes. L’Assemblée avait eu grand’peur, plus peur quand le roi avait été menacé que lorsqu’elle avait été menacée elle-même ; alors il lui semblait encore qu’elle dépendait du roi : six mois ne s’écouleront pas sans qu’elle sente au contraire que c’est le roi qui dépend d’elle. Cent cinquante de ses membres prirent des passe-ports : Mounier et Lally, le fils du Lally mort en Grève, se sauvèrent.
Les deux hommes les plus populaires en France, Lafayette et Mirabeau, revenaient royalistes à Paris.
Mirabeau avait dit à Lafayette : unissons-nous et sauvons le roi.
Par malheur, Lafayette, honnête homme par excellence, mais esprit borné, méprisait le caractère de Mirabeau, et ne comprenait pas son génie.
Il se contenta d’aller trouver le duc d’Orléans et l’invita à quitter Paris. Le duc d’Orléans discuta, lutta, se raidit ; mais Lafayette était tellement roi, qu’il lui fallut obéir.
— Mais quand reviendrai-je ? demanda-t-il à Lafayette. — Quand je vous dirai qu’il est temps de revenir, mon prince, répondit celui-ci. — Et si je m’ennuie et que je revienne sans votre permission, Monsieur ? demanda hautainement celui-ci. — Alors, répondit Lafayette, j’espère que, le lendemain de son retour, Votre Altesse me fera l’honneur de se battre avec moi.
Le duc d’Orléans partit et ne revint que rappelé.
Lafayette était peu royaliste avant le 6 octobre ; mais, après le 6 octobre, il le devint réellement, sincèrement ; il avait sauvé la reine et protégé le roi.
On s’attache par les services qu’on rend bien plus qu’on n’est attaché par les services qu’on reçoit. C’est qu’il y a dans le cœur de l’homme bien plus d’orgueil que de reconnaissance.
Le roi et madame Élisabeth, tout en reconnaissant qu’il y avait au dessous, et peut-être au-dessus de tout ce peuple, un élément fatal qui ne voulait pas se mêler à lui, quelque chose de haineux et de vindicatif comme la colère du tigre qui rugit tout en caressant ; le roi et madame Élisabeth avaient été réellement touchés.
Mais il n’en était pas de même pour Marie-Antoinette : la mauvaise disposition où était le cœur de la femme nuisait à l’esprit de la reine ; ses larmes étaient des larmes de dépit, de douleur, de jalousie ; de ces larmes qu’elle versait, il y en avait autant pour Charny, qu’elle sentait échapper de ses bras, que pour ce sceptre qu’elle sentait s’échapper de sa main.
Aussi voyait-elle tout ce peuple, entendait-elle tous ces cris avec un cœur sec et un esprit irrité. Elle était plus jeune en réalité que madame Élisabeth, ou plutôt du même âge à peu près ; mais la virginité d’âme et de corps avaient fait à celle-ci une robe d’innocence et de fraîcheur qu’elle n’avait pas encore dévêtue, tandis que les ardentes passions de la reine, haine et amour, avaient jauni ses mains pareilles à de l’ivoire, avaient serré sur ses dents ses lèvres blêmes, et avaient étendu au dessous de ses yeux ces nuances nacrées et violâtres qui révèlent un mal profond, incurable, constant.
La reine était malade, profondément malade, malade d’un mal dont on ne guérit pas, car son seul remède est le bonheur et la paix, et la pauvre Marie-Antoinette sentait que c’en était fait de sa paix et de son bonheur.
Aussi, au milieu de tous ces élans, au milieu de tous ces cris et de tous ces vivats, quand le roi tend les mains aux hommes, quand madame Élisabeth sourit et pleure à la fois aux femmes et aux petits enfants, la reine sent son œil, mouillé des larmes de sa propre douleur, à elle, redevenir sec devant la joie publique.
Les vainqueurs de la Bastille s’étaient présentés chez elle, et elle avait refusé de les recevoir.
Les dames de la halle étaient venues à leur tour ; elle avait reçu les dames de la halle, mais à distance, séparée d’elles par d’immenses paniers ; en outre, ses femmes, comme une avant-garde destinée à la défendre de tout contact, s’étaient jetées au-devant d’elles.
C’était une grande faute que faisait Marie-Antoinette : les dames de la halle étaient royalistes ; beaucoup avaient désavoué le 6 octobre.
Ces femmes alors lui avaient adressé la parole ; car dans ces sortes de groupes il y a toujours des orateurs.
Une femme, plus hardie que les autres, s’était érigée en conseiller :
— Madame la reine, avait dit cette femme, voulez-vous me permettre de vous donner un avis ; mais là, un avis à la grosse morguenne, c’est-à-dire venant du cœur.
La reine avait fait de la tête un signe si imperceptible, que la femme ne l’avait pas vu.
— Vous ne répondez pas, avait-elle dit ; n’importe ! je vous le donnerai tout de même. Vous voilà parmi nous, au milieu de votre peuple, c’est à-dire au sein de votre vraie famille, il faut maintenant éloigner de vous tous ces courtisans qui perdent les rois, et aimer un peu ces pauvres Parisiens qui, depuis vingt ans que vous êtes en France, ne vous ont pas vue quatre fois. — Madame, répondit sèchement la reine, vous parlez ainsi parce que vous ne connaissez pas mon cœur : je vous ai aimé à Versailles, je vous aimerai de même à Paris.
Ce n’était pas beaucoup promettre.
Aussi un autre orateur reprit :
— Oui, oui, vous nous aimiez à Versailles : c’était donc par amour que, le 14 juillet, vous vouliez assiéger la ville et la faire bombarder ; c’était donc par amour que, le 6 octobre, vous vouliez vous enfuir aux frontières, sous le prétexte d’aller au milieu de la nuit à Trianon. — C’est-à-dire, reprit la reine, que l’on vous a rapporté cela et que vous l’avez cru ; c’est ce qui fait à la fois le malheur du peuple et celui du roi.
Et cependant, pauvre femme, ou plutôt pauvre reine, au milieu des résistances de son orgueil et des déchirements de son cœur ; elle trouva une heureuse inspiration. Une de ces femmes, Alsacienne de naissance, lui adressa la parole en allemand.
— Madame, lui répondit la reine, je suis devenue tellement Française, que j’ai oublié ma langue maternelle.
C’était charmant à dire ; malheureusement ce fut mal dit.
Les dames de la halle pouvaient s’éloigner en criant à plein cœur : Vive la reine !
Elles s’éloignèrent en criant du bout des lèvres et en grognant entre leurs dents.
Le soir, quand, réunis, le roi et madame Elisabeth, sans doute pour se consoler, pour se raffermir l’un l’autre, se rappelaient tout ce qu’ils avaient trouvé de bon et de consolant dans ce peuple ; la reine ne trouva qu’un fait à ajouter à tout cela : c’était un mot du dauphin qu’elle répéta plusieurs fois ce jour-là et les jours suivants.
Au bruit qu’avaient fait les dames de la halle en entrant dans les appartements, le pauvre petit était accouru près de sa mère et s’était serre contre elle, s’écriant :
— Bon Dieu ! maman, est-ce qu’aujourd’hui est encore hier ?...
Le petit dauphin était là, il entendit ce que sa mère disait de lui, et fier comme tous les enfants qui voient qu’on s’occupe d’eux.
Il s’approcha du roi et le regarda d’un air pensif.
— Que veux-tu, Louis ? demanda le roi. — Je voudrais, répondit le dauphin, vous demander quelque chose de très-sérieux, mon père. — Eh bien ! dit le roi en l’attirant entre ses jambes, que veux-tu me demander ? voyons, parle. — Je désirerais savoir, continua l’enfant, pourquoi votre peuple qui vous aimait tant s’est tout à coup fâché contre vous, et ce que vous avez fait pour le mettre si fort en colère. — Louis, murmura la reine avec l’accent du reproche. — Laissez-moi lui répondre, dit le roi.
Madame Élisabeth souriait à l’enfant.
Louis XVI prit son fils sur ses genoux, et mettant la politique du jour à portée de l’intelligence de l’enfant :
— Mon fils, lui dit-il, j’ai voulu rendre le peuple encore plus heureux qu’il ne l’était ; j’ai eu besoin d’argent pour payer les dépenses occasionnées par les guerres, j’en ai demandé à mon peuple comme l’ont toujours fait les rois mes prédécesseurs ; des magistrats qui composent mon parlement s’y sont opposés et ont dit que mon peuple seul avait le droit de me voter cet argent. J’ai assemblé à Versailles les premiers de chaque ville par leur naissance, leur fortune et leur talent, voilà ce que l’on appelle les états généraux ; quand ils ont été assemblés, ils m’ont demandé des choses que je ne puis faire ni pour moi ni pour vous, qui serez mon successeur... Il s’est trouvé des méchants qui ont soulevé le peuple, et les excès où il s’est porté ces jours derniers sont leur ouvrage. Mon fils, il ne faut pas en vouloir au peuple.
Le lendemain la ville de Paris et la garde nationale envoyèrent prier la reine de paraître au spectacle et de constater ainsi par sa présence et par celle du roi qu’ils résidaient avec plaisir dans la capitale.
La reine répondit qu’elle aurait grand plaisir à se rendre à l’invitation de la ville de Paris, mais qu’il lui fallait le temps de perdre le souvenir des journées qui venaient de se passer.
Le peuple avait déjà oublié ; il fut étonné qu’on se souvînt.
Lorsqu’elle apprit que son ennemi, le due d’Orléans, était éloigné de Paris, elle eut un moment de joie, mais elle ne sut point gré à Lafayette de cet éloignement, elle crut que c’était une affaire personnelle entre le prince et Lafayette.
Elle le crut, ou fit semblant de le croire.
Elle ne voulait rien devoir à Lafayette : véritable princesse de la maison de Lorraine, pour la rancune et la hauteur, elle voulait vaincre et se venger.
— Les reines ne peuvent pas se noyer, avait dit madame Henriette d’Angleterre, au milieu d’une tempête, et elle était de l’avis de madame Henriette d’Angleterre.
D’ailleurs Marie-Thérèse n’avait-elle pas été plus près de mourir qu’elle, quand elle avait pris son enfant entre ses bras et l’avait montré à ses fidèles Hongrois.
Ce souvenir héroïque de la mère influa sur la fille ; ce fut un tort, le tort terrible de ceux qui comparent les situations sans les juger.
Marie-Thérèse avait pour elle le peuple, Marie-Antoinette avait contre elle tous ceux qu’on avait égarés, et ils étaient nombreux.
Et puis elle était femme avant tout ; et peut-être, hélas ! eût-elle mieux jugé la situation, si son cœur eût été plus en paix.
Voilà donc ce qui se passait aux Tuileries pendant ces quelques jours où la révolution faisait halte, où les passions exaltées se refroidissaient, et où, comme pendant une trêve, amis et ennemis se reconnaissaient pour recommencer, à la première déclaration d’hostilité, un nouveau combat plus acharné, une nouvelle bataille plus meurtrière.
Ce combat est d’autant plus probable, cette bataille est d’autant plus instante, que nous avons mis nos lecteurs non-seulement au courant de ce qu’ils peuvent voir à la surface de la société, mais encore de tout ce qui se trame dans ses profondeurs.