Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny, par Alexandre Dumas.... Tome 1 — XLI. — UNE SOIRÉE AU PAVILLON DE FLORE
XLI. — UNE SOIRÉE AU PAVILLON DE FLORE
Le soir de ce même jour, c’est-à-dire le 24 décembre, veille de la Noël, il y avait réception au pavillon de Flore.
La reine n’ayant pas voulu recevoir chez elle, c’était la princesse de Lamballe qui recevait pour elle, et qui faisait les honneurs du cercle jusqu’à ce que la reine fût arrivée.
La reine arrivée, toute chose reprenait son cours, comme si la soirée se fut écoulée au pavillon Marsan, au lieu du pavillon de Flore.
Dans le courant de la matinée, le jeune baron Isidore de Charny était revenu de Turin, et, aussitôt son retour, il avait été admis près du roi d’abord, et près de la reine ensuite.
Il avait trouvé chez tous deux une extrême bienveillance ; mais, chez la reine surtout, deux raisons rendaient cette bienveillance remarquable.
D’abord, Isidore était le frère de Charny, et, Charny absent, c’était un grand charme pour la reine que de voir son frère.
Puis, Isidore apportait, de la part de monsieur le comte d’Artois et de monsieur le prince de Condé, des paroles qui n’étaient que trop en harmonie avec celles que lui soufflait son propre cœur.
Les princes recommandaient à la reine le projet de monsieur de Favras, et l’invitaient à profiter du dévouement de ce courageux gentilhomme, à fuir et à les venir rejoindre à Turin.
Il était, en outre, chargé d’exprimer au nom des princes, à monsieur de Favras, toute la sympathie qu’ils éprouvaient pour son projet et tous les vœux qu’ils faisaient pour sa réussite.
La reine garda Isidore une heure près d’elle, l’invita à venir le soir au cercle de madame de Lamballe, et ne lui permit de se retirer que parce qu’il lui demanda congé pour aller s’acquitter de sa mission près de monsieur de Favras.
La reine n’avait rien dit de positif à l’endroit de sa fuite ; seulement, elle avait chargé Isidore de répéter à monsieur et à madame de Favras ce qu’elle avait dit lorsqu’elle avait reçu madame de Favras chez elle, et qu’elle était entrée chez le roi tandis que monsieur de Favras s’y trouvait.
En quittant la reine, Isidore se rendit immédiatement auprès de monsieur de Favras, qui demeurait Place-Royale, numéro 24.
Ce fut madame de Favras qui reçut le baron de Charny ; elle lui dit d’abord que son mari était sorti ; mais, lorsqu’elle sut le nom du visiteur, quels, augustes personnages il venait de voir il y avait une heure, quels autres il avait quittés cinq ou six jours auparavant, elle avoua la présence de son mari à la maison et le fit appeler.
Le marquis entra, le visage ouvert et l’œil souriant, Il avait été prévenu directement de Turin ; il savait donc de quelle part venait Isidore.
Le message dont la reine avait en outre chargé le jeune homme mit le comble à la joie du conspirateur. Tout, en effet, secondait son espérance ; le complot marchait à merveille : les douze cents cavaliers étaient rassemblés à Versailles ; chacun d’eux devait prendre un fantassin en croupe, ce qui donnait deux mille quatre cents, hommes au lieu de douze cents. Quant au triple assassinat de Necker, de Bailly et de Lafayette, qui devait être exécuté simultanément par chacune des trois colonnes entrant dans Paris, l’une par la barrière du Roule, l’autre par la barrière de Grenelle, et la troisième par la grille de Chaillot, on y avait renoncé, pensant qu’il suffirait de se défaire de Lafayette. Or, pour cette expédition, c’était assez de quatre hommes, pourvu qu’ils fussent bien montés et bien armés ; ils eussent attendu sa voiture le soir, à onze heures, au moment ou monsieur de Lafayette quittait ordinairement les Tuileries ; deux auraient longé la rue à droite et à gauche ; deux seraient venus au-devant de la voiture ; un de ceux-ci, tenant un papier à la main, aurait fait signe au cocher d’arrêter, disant qu’il avait un avis important à communiquer au général. Alors, la voiture se serait arrêtée, le général aurait mis la tête à la portière, et aussitôt on lui aurait brûlé la cervelle d’un coup de pistolet.
C’était là, du reste, le seul changement d’importance qui eut été fait au complot ; tout tenait dans les mêmes conditions ; seulement, l’argent était versé, les hommes étaient prévenus, le roi n’avait qu’à dire : « Oui ! » et, à un signe de monsieur de Favras, l’affaire était enlevée.
Une seule chose inquiétait le marquis : c’était le silence du roi et de la reine à son égard ; ce silence, la reine venait de le rompre par l’intermédiaire d’Isidore, et, si vagues que fussent les paroles que celui-ci avait été chargé de transmettre à monsieur et à madame de Favras, ces paroles sortant d’une bouche royale avaient une grande importance.
Isidore promit à monsieur de Favras de reporter, le soir même, à la reine et au roi l’expression de son dévouement.
Le jeune baron était, comme on sait, parti pour Turin le jour de son arrivée à Paris ; il n’avait donc d’autre logement que la chambre que son frère occupait aux Tuileries. Son frère absent, il se fit ouvrir cette chambre par le laquais du comte.
A neuf heures du soir, il entrait chez madame la princesse de Lamballe.
Il n’avait pas été présenté à la princesse ; celle-ci ne le connaissait pas ; mais, prévenue dans la journée par un mot de la reine, à l’annonce de son nom la princesse se leva, et, avec cette grâce charmante qui lui tenait lieu d’esprit, elle l’attira tout de suite dans le cercle des intimes.
Le roi ni la reine n’étaient encore arrivés ; Monsieur, qui paraissait assez inquiet, causait dans un coin avec deux gentilshommes de son intimité à lui, monsieur de la Châtre et monsieur d’Avaray.
Le comte Louis de Narbonne allait d’un groupe à l’autre avec l’aisance d’un homme qui se sent en famille.
Le cercle des intimes se composait des jeunes gentilshommes qui avaient résisté à la manie de l’émigration. C’étaient : messieurs de Lameth, qui devaient beaucoup à la reine, et qui n’avaient pas encore pris parti contre elle ; monsieur d’Ambly, une des bonnes ou des mauvaises têtes de l’époque, comme on voudra ; monsieur de Castries, monsieur de Fersen, Suleau, rédacteur en chef du spirituel journal les Actes des Apôtres, tous cœurs loyaux, mais toutes têtes ardentes, quelques-unes même un peu folles !
Isidore ne connaissait aucun de ces jeunes gens ; mais, à son nom bien connu, à la bienveillance particulière dont l’avait honoré la princesse, toutes les mains s’étaient tendues vers lui.
D’ailleurs, il apportait des nouvelles de cette autre France qui vivait à l’étranger. Chacun avait un parent ou un ami près des princes ; Isidore avait vu tout ce monde-là ; c’était une seconde gazette.
Nous avons dit que Suleau était la première.
Suleau tenait la conversation, et l’on riait fort ; Suleau avait assisté, ce jour-là, à la séance de l’Assemblée. Monsieur Guillotin était monté à la tribune, avait vanté les douceurs de la machine qu’il venait d’imaginer, avait raconté l’essai triomphant qu’il en avait fait le matin même, et avait demandé qu’on lui fit l’honneur de la substituer à tous les instruments de mort, roue, potence, bûcher, écartellement, qui avaient successivement effrayé la Grève.
L’Assemblée, séduite par le velouté de cette nouvelle machine, était toute prête à l’adopter.
Suleau avait fait, à propos de l’Assemblée, de monsieur Guillotin et de sa machine, sur l’air du menuet d’Exaudet une chanson qui devait paraître le lendemain dans son journal.
Cette chanson, qu’il chantait à demi voix dans le cercle joyeux qui l’entourait, provoquait des rires si francs, que le roi, qui venait avec la reine, les entendit de l’antichambre, et que, comme, pauvre roi ! il ne riait plus guère, il se promit à lui-même de s’enquérir du sujet qui pouvait, dans les temps de tristesse où l’on se trouvait, provoquer une telle gaieté.
Il va sans dire que, dès qu’un huissier eut annoncé le roi et un autre la reine, tous les chuchotements, toutes les conversations, tous les éclats de rire cessèrent pour faire place au plus respectueux silence.
Les deux augustes personnages entrèrent.
Plus, à l’extérieur, le génie révolutionnaire dépouillait un à un la royauté de tous ses prestiges, plus, il faut le dire, dans l’intimité s’augmentait, pour les vrais royalistes, ce respect auquel les infortunes donnent une nouvelle force ; 89 vit de grandes ingratitudes ; mais 93 vit de suprêmes dévouements.
Madame de Lamballe et madame Élisabeth s’emparèrent de la reine.
Monsieur marcha droit au roi pour lui présenter ses respects, et en s’inclinant lui dit :
— Mon frère, ne pourrions-nous point faire un jeu particulier, vous, la reine et quelqu’un de vos intimes, afin que, sous l’apparence d’un wisth, nous puissions causer un peu confidentiellement. — Volontiers, mon frère, répondit le roi ; arrangez cela avec la reine.
Monsieur se rapprocha de Marie-Antoinette, à qui Charny présentait ses hommages et disait tout bas :
— Madame, j’ai vu monsieur de Favras, et j’ai des communications de la plus haute importance à faire à Votre Majesté. — Ma chère sœur, dit Monsieur, le roi désire que nous fassions un wisth à quatre. Nous nous réunissons contre vous, et il vous laisse le choix de votre partner. — Eh bien ! dit la reine, qui se douta que cette partie de wisth n’était qu’un prétexte, mon choix est fait. Monsieur le baron de Charny, vous serez de notre jeu, et, tout en jouant, vous nous donnerez des nouvelles de Turin. — Ah ! vous venez de Turin, baron, dit Monsieur. — Oui, Monseigneur, et en revenant de Turin, je suis passé par la Place-Royale, où j’ai vu un homme fort dévoué au roi, à la reine et à Votre Altesse.
Monsieur rougit, toussa, s’éloigna. C’était un homme tout d’ambages et de circonspection : cet esprit droit et précis l’inquiétait.
Il jeta un regard à monsieur de la Châtre, qui s’approcha de lui, reçut Ses ordres tout bas et sortit.
Pendant ce temps, le roi saluait et recevait les hommages des gentilshommes et des femmes, un peu rares, qui continuaient à fréquenter le cercle des Tuileries.
La reine alla le prendre par le bras et l’attira au jeu.
Il s’approcha de la table, chercha des yeux le quatrième joueur, et n’aperçut qu’Isidore.
— Ah ! ah ! monsieur de Charny, dit-il, en l’absence de votre frère, c’est vous qui faites notre quatrième !... Il ne pouvait pas être mieux remplacé ; soyez le bienvenu.
Et d’un signe, il invita la reine à s’asseoir, s’assit après elle ; puis Monsieur après lui.
La reine fit à son tour un geste d’invitation à Isidore, qui prit place le dernier.
Madame Élisabeth s’agenouilla sur une causeuse derrière le roi, et appuya ses deux bras sur le dossier de son fauteuil.
On fit deux ou trois tours de wisth en prononçant seulement les paroles sacramentelles.
Puis enfin, tout en jouant, et après avoir remarqué que le respect tenait tout le monde écarte de la table royale :
— Mon frère, hasarda la reine en s’adressant à Monsieur, le baron vous a dit qu’il arrivait de Turin ? — Oui, fit Monsieur, il m’a touché un mot de cela. — Il vous a dit que monsieur le comte d’Artois et monsieur le prince de Condé nous invitaient fort à aller les joindre ?
Le roi laissa échapper un mouvement d’impatience.
— Mon frère, murmura madame Élisabeth avec sa douceur d’ange, écoutez, je vous prie ! — Et vous aussi, ma sœur ? dit le roi. — Moi plus que personne, mon cher Louis, car moi, plus que personne, je vous aime et suis inquiète. — J’ai même ajouté, dit Isidore, que j’étais revenu par la Place-Royale, et que je m’étais arrêté plus d’une heure au numéro 21. — Au numéro 21, demanda le roi, qu’est-ce que cela ? — Au numéro 21, sire, reprit Isidore, demeure un gentilhomme fort dévoué à Votre Majesté, comme nous tous, prêt à mourir pour elle, comme nous tous, mais qui, plus actif que nous tous, a combiné un projet... — Quel projet, Monsieur ? demanda le roi en levant la tête. — Si je croyais avoir le malheur de déplaire au roi en répétant à Sa Majesté ce que je sais de ce projet, je me tairais à l’instant même. — Non, non, Monsieur, dit vivement la reine, parlez !... Assez de gens font des projets contre nous ; c’est bien le moins que nous connaissions ceux qui en font pour nous, afin que, tout en pardonnant à nos ennemis, nous soyons reconnaissants à nos amis... Monsieur le baron, dites-nous comment s’appelle ce gentilhomme. — Monsieur lé marquis de Favras, Madame. — Ah ! ah ! dit la reine, nous le connaissons... Et vous croyez à son dévouement, monsieur le baron ? — A son dévouement ? oui, Madame.... Non-seulement j’y crois, mais encore j’en suis sûr ! — ’Faites attention, Monsieur, dit le roi, vous vous avancez beaucoup. — Le cœur se juge avec le cœur, sire. Je réponds du dévouement de monsieur de Favras ! Quant à la bonté de son projet, quant aux chances qu’il a de réussir, oh ! cela c’est autre chose ! je suis trop jeune, et, lorsqu’il s’agit du salut du roi et de la reine, je suis trop prudent pour oser émettre une opinion là-dessus. — Et ce projet, voyons, où en est-il ? dit la reine. — Madame, il en est à son exécution, et, s’il plaît au roi de dire un mot, de faire un signe ce soir, demain à pareille heure il sera à Péronne.
LE JEU DE LA REINE.
Le roi garda le silence ; Monsieur tordit les reins à un pauvre valet de cœur qui n’en pouvait mais.
— Sire, fit la reine s’adressant à son mari, entendez-vous ce que le baron vient de dire ? — Oui, certes, j’entends, répondit le roi en fronçant le sourcil. — Et vous, mon frère ? demanda la reine à Monsieur. — Je ne suis pas plus sourd que le roi. — Eh bien, voyons ! qu’en dites vous ? c’est une proposition, ce me semble. — Sans doute, dît Monsieur, sans doute.
Puis, se retournant vers Isidore :
— Allons ! baron, dit-il, répétez-nous ce joli couplet. Isidore reprit :
— Je disais que le roi n’avait qu’un mot à prononcer, qu’un signe à faire, et que, grâce aux mesures prises par monsieur de Favras, il serait, vingt-quatre heures après, en sûreté dans la ville de Péronne. — Eh bien ! mon frère, demanda Monsieur, est-ce que ce n’est pas tentant, ce que le baron vous propose là ?
Le roi se retourna vivement vers Monsieur, et fixant son regard sur le sien :
— Et, si je pars, dit-il, partez-vous avec moi ?
Monsieur changea de couleur ; ses joues tremblèrent, agitées par un mouvement qu’il ne fut pas le maître de réprimer.
— Moi ? dit-il. — Oui, vous, mon frère ? dit Louis XVI ; vous qui m’engagez à quitter Paris, je vous demande : Si je pars, partez-vous avec moi ? — Mais, balbutia Monsieur, moi, je n’étais pas prévenu ; aucun de mes préparatifs n’est fait. — Comment ! vous n’étiez pas prévenu, dit le roi, et c’est vous qui fournissez l’argent à monsieur de Favras ? Aucun de vos préparatifs n’est fait, et vous êtes renseigné, heure par heure, sur le point où en est le complot ?... — Le complot ? répéta Monsieur pâlissant. — Sans doute, le complot ; car c’est un complot... un complot si réel, que, s’il est découvert, monsieur de Favras sera emprisonné, conduit au Châtelet, et condamné à mort, à moins qu’à force de sollicitations et d’argent vous ne le sauviez, comme nous avons sauvé monsieur de Bezenval. — Mais, si le roi a sauvé monsieur de Bezenval, il sauvera bien aussi monsieur de Favras... — Non... car ce que j’ai pu pour l’un, je ne le pourrai probablement plus pour l’autre... D’ailleurs, monsieur de Bezenval était mon homme, comme monsieur de Favras est le vôtre. Que chacun sauve le sien, mon frère ! et nous aurons fait tous deux notre devoir.
Et, en prononçant ces paroles, le roi se leva.
La reine le retint par le pan de son habit.
— Sire, dit-elle, soit pour accepter, soit pour refuser, vous devez une réponse à monsieur de Favras. — Moi ? — Oui... Que répondra le baron de Charny au nom du roi ? — Il répondra, dit Louis XVI en dégageant son habit des mains de la reine, il répondra que le roi ne peut pas permettre qu’on l’enlève !
Et il s’éloigna.
— Ce qui veut dire, continua Monsieur, que, si le marquis de Favras enlève le roi sans sa permission, il sera le très-bienvenu, pourvu toute fois qu’il réussisse, car quiconque ne réussit pas est un sot, et, en politique, les sots méritent double punition. — Monsieur le baron, dit la reine, ce soir même, sans perdre un instant, courez chez monsieur de Favras, et dites-lui les propres paroles du roi : « Le roi ne peut pas permettre qu’on l’enlève, » c’est à lui de les comprendre ou à vous de les expliquer... Allez.
Le baron, qui regardait avec raison la réponse du roi et la recommandation de la reine comme un double consentement, prit son chapeau, sortit vivement, et s’élança dans un fiacre en criant au cocher :
— Place-Royale, numéro 21.
XLII. — CE QUE LA REINE AVAIT VU DANS UNE CARAFE, VINGT ANS AUPARAVANT, AU CHATEAU DE TAVERNEY
Le roi, en se levant de la table de jeu, s’était dirigé vers le groupe de jeunes gens dont les rires joyeux avaient attiré son attention, avant même qu’il fût entré dans le salon.
A son approche, le plus profond silence s’établit.
— Eh bien ! Messieurs, demanda-t-il, le roi est-il donc si malheureux, qu’il porte la tristesse avec lui ? — Sire... murmurèrent les jeunes gens. — La gaieté était grande et le rire bruyant quand nous sommes entrés tout a l’heure, la peine et moi...
Puis, secouant la tête :
— Malheur aux rois ! dit-il, devant lesquels on n’ose pas rire. — Sire, dit monsieur de Lameth, le respect.... — Mon cher Charles, dit le roi, quand vous sortiez de votre pension, les dimanches ou les jeudis, et que je vous faisais venir en récréation à Versailles, est-ce que vous vous priviez de rire parce que j’étais là ? J’ai dit tout à l’heure : Malheur aux rois devant lesquels on n’ose pas rire ! Je dis maintenant : Heureux les rois devant lesquels on rit ! — Sire, dit monsieur de Castries, c’est que le sujet qui nous mettait en gaieté ne paraîtra peut-être pas des plus comiques à Votre Majesté... — De quoi parliez-vous donc, Messieurs ? — Sire, dit Suleau en s’avançant, je livre le coupable à Votre Majesté. — Ah ! dit le roi, c’est vous, monsieur Suleau ?... J’ai lu votre dernier numéro des Actes des Apôtres ; prenez garde ! prenez garde ! — A quoi, sire ? demanda le jeune journaliste. — Vous êtes un peu trop royaliste : vous pourrez bien vous attirer de mauvaises affaires avec l’amant de mademoiselle Théroigne. — Avec monsieur Populus ! dit en riant Suleau. — Justement... Et qu’est devenue l’héroïne de votre poëme ? — Théroigne ? — Oui... Je n’entends plus parler d’elle. — Sire, je crois qu’elle trouve que notre révolution ne marche pas assez vite, et qu’elle est allée activer celle du Brabant... Votre Majesté sait probablement que cette chaste amazone est de Liège ? — Non, je ne savais pas... Était-ce à propos d’elle que vous riiez tout à l’heure ? — Non, sire, c’était à propos de l’Assemblée nationale. — Oh ! oh ! Messieurs ; alors vous avez bien fait de redevenir sérieux en m’apercevant ; je ne puis permettre que l’on rie de l’Assemblée nationale chez moi. Il est vrai, ajouta le roi, par manière de capitulation, que je suis, non pas chez moi, mais chez la princesse de Lamballe ; ainsi donc, tout en ne riant plus, ou tout en riant bas, vous pouvez me dire ce qui vous faisait rire si haut. — Le roi sait-il de quelle chose il a été question aujourd’hui pendant toute la séance de l’Assemblée nationale ? — Oui, et cela m’a même fort intéressé... N’a-t-il pas été question d’une nouvelle machine à exécuter les criminels ? — Offerte par monsieur Guillotin à la nation... oui, sire, dit Suleau. — Oh ! oh ! monsieur Suleau, et vous vous moquiez de monsieur Guillotin, d’un philanthrope ?... Ah çà ! mais vous oubliez que je suis philanthrope moi même ! — Oh ! sire, je m’entends ; il y a philanthrope et philanthrope. Il y a, par exemple, à la tête de la nation française, un philanthrope qui a aboli la torture préparatoire ; celui-là, nous le respectons, nous le vénérons ; nous faisons plus : celui-là, nous l’aimons, sire !
Tous les jeunes gens s’inclinèrent d’un seul mouvement.
— Mais, continua Suleau, il y en a d’autres qui, étant déjà médecins, qui, ayant entre les mains mille moyens plus adroits ou plus maladroits les uns que les mitres de faire sortir les malades de la vie, cherchent encore le moyen d’en faire sortir ceux qui se portent bien... Ah ! par ma foi, ceux-là, sire, je prierai Votre Majesté de, me les abandonner ! — Et qu’en ferez-vous, monsieur Suleau ? Les décapiterez-vous sans douleur ? demanda le roi, faisant allusion à la prétention, émise par le docteur Guillotin ; en seront-ils quittes pour sentir une légère fraîcheur sur le cou ? — Sire, c’est ce que je leur souhaite, dit Suleau ; mais ce n’est pas ce que je leur promets. — Comment, ce que vous leur souhaitez ? dit le roi. — Oui, sire, j’aime assez que les gens qui inventent des machines nouvelles les essaient. Je ne plains pas fort maître Aubriot essuyant les murs de la Bastille, et messire Enguerrand de Marigny étrennant le gibet de Montfaucon. Malheureusement, je n’ai pas l’honneur d’être roi ; heureusement, je n’ai pas l’honneur d’être juge ; il est donc probable que je serai obligé de m’en tenir, vis-à-vis du respectable docteur Guillotin, à ce que j’ai déjà commencé de tenir. — Et qu’avez-vous promis, ou plutôt qu’avez-vous tenu ? — Mais il m’est venu dans l’idée, sire, que ce grand bienfaiteur de l’humanité devait tirer sa récompense du bienfait lui-même. Or, demain matin, dans le numéro des Actes des Apôtres, qu’on imprime cette nuit, le baptême aura lieu... Il est juste que la fille de monsieur Guillotin, reconnue aujourd’hui publiquement par son père en face de l’Assemblée nationale, s’appelle mademoiselle Guillotine.
Le roi lui-même ne put s’empêcher de sourire.
— Et, dit Charles Lameth, comme il n’y a ni noce ni baptême, sans chansons, monsieur Suleau a fait, sur sa filleule, deux chansons. — Deux ! fit le roi. — Sire, dit Suleau, il en faut pour tous les goûts. — Et sur quel air avez-vous mis ces chansons-là ? Je ne vois guère que l’air du De Profundis qui leur aille ! — Fi donc, sire ! Votre Majesté oublie l’agrément qu’on a de se faire couper le cou par la fille de monsieur Guillotin... c’est-à-dire qu’il y aura queue à la porte... Non, sire ; l’une de mes chansons est sur un air fort à la mode, celui du menuet d’Exaudet ; l’autre est sur tous les airs, c’est un pot-pourri. — Et peut-on avoir un avant-goût de votre poésie, monsieur Suleau ? demanda le roi.
Suleau s’inclina.
— Je ne suis pas de l’Assemblée nationale, dit-il, pour avoir cette prétention de borner les pouvoirs du roi ; non, je suis un fidèle sujet de Sa Majesté, et mon avis est que le roi peut tout ce qu’il veut. — Alors, je vous écoute. — Sire, dit Suleau, j’obéis.
Et il chanta à demi voix, sur l’air du menuet d’Exaudet, comme nous l’avons dit, une chanson qui devait peu de temps après obtenir une si terrible popularité !
La chanson finissait à peine, qu’un cri déchirant, un cri d’effroi, presque de douleur, retentit. Tout le monde se retourna vivement, et on vit la reine pâle, chancelante, éperdue, qui tombait évanouie aux bras du docteur Gilbert.
LE DOCTEUR GILBERT.
Poussée comme les autres par la curiosité, elle était entrée au moment même où la chanson décrivait, en s’en moquant, la hideuse machine, et la reine, par un de ces vertiges inexplicables, avait cru voir apparaître devant elle ce même instrument de mort que Cagliostro lui avait fait voir vingt ans auparavant au château de Taverney-Maison-Rouge.
A cette vue, elle n’avait eu de forces que pour jeter un cri terrible, et, la vie l’ayant abandonnée, comme si la fatale machine eut opéré sur elle, elle était, ainsi que nous l’avons dit, tombée évanouie entre les bras de Gilbert qui venait d’entrer.