XXXI. — LE ROI
A la porte de l’appartement de la reine, les deux visiteurs trouvèrent le valet de chambre du roi, François Hue, qui les attendait.
Le roi faisait dire à monsieur de Lafayette qu’ayant commencé, pour se distraire, un ouvrage de serrurerie très-important, il le priait de monter jusqu’à la forge.
Une forge était la première chose dont s’était informé Louis XVI en arrivant aux Tuileries, et, apprenant que cet objet d’indispensable nécessité pour lui avait été oublié dans les plans de Catherine de Médicis et de Philibert Delorme, il avait choisi au second, juste au-dessus de sa chambre à coucher, une grande mansarde ayant escalier extérieur et escalier intérieur, pour en faire son atelier de serrurerie.
Au milieu des graves préoccupations qui étaient venues l’assaillir depuis cinq semaines à peu près qu’il était aux Tuileries, Louis XVI n’avait pas un instant oublié sa forge ; sa forge avait été son idée fixe : il avait présidé à l’aménagement, avait lui-même marqué la place du soufflet, du foyer, de l’enclume, de l’établi et des étaux. Enfin, la forge était installée de la veille ; limes rondes, limes bâtardes, limes à refendre, langues de-carpe et becs-d’âne étaient à leur place ; marteaux à devant, marteaux à pleine croix, marteaux à bigorner pendaient à leurs clous ; tenailles tricoises, tenailles à chanfrein, mordaches à prisonnier se tenaient à la portée de la main. Louis XVI n’avait pu y résister plus longtemps, et, depuis le matin, il s’était ardemment remis à cette besogne qui était une si grande distraction pour lui, et dans laquelle il fût passé maître si, comme nous l’avons vu, au grand regret de maître Gamain, un tas de fainéants tels que monsieur Turgot, monsieur de Calonne et monsieur Necker, ne l’eussent distrait de cette savante occupation, en lui parlant, non-seulement des affaires de la France, ce que permettait à la rigueur maître Gamain, mais encore, ce qui lui paraissait bien inutile, des affaires du Brabant, de l’Autriche, de l’Angleterre, de l’Amérique et de l’Espagne !
Cela explique donc comment le roi Louis XVI, dans la première ardeur de son travail, au lieu de descendre auprès de monsieur de Lafayette, avait prié monsieur de Lafayette de monter près de lui.
Puis aussi peut-être, après s’être laissé voir au commandant de la garde nationale dans sa faiblesse de roi, n’était-il pas fâché de se montrer à lui dans sa majesté de serrurier.
Connue pour conduire les visiteurs à la forge royale le valet de chambre n’avait pas jugé à propos de traverser les appartements et de leur faire monter l’escalier particulier, monsieur de Lafayette et le comte Louis contournaient ces appartements par les corridors, et montaient l’escalier public, ce qui allongeait fort leur chemin.
Il arriva de cette déviation de la ligne droite que le jeune comte Louis eut le temps de réfléchir.
Il réfléchit donc.
Si plein qu’il eût le cœur du bon accueil que lui avait fait la reine, il ne pouvait méconnaître qu’il ne fût point attendu par elle : aucune parole à double sens, aucun geste mystérieux ne lui avaient donné à entendre que l’auguste prisonnière, comme elle prétendait être, eût connaissance de la mission dont il était chargé, et comptât le moins du monde sur lui pour la tirer de sa captivité. Cela, au reste, se rapportait bien à ce qu’avait dit Charny du secret que le roi avait fait à tous, et même à la reine, de la mission dont il l’avait chargé. Quelque bonheur que le comte Louis eût à revoir la reine, il était donc évident que ce n’était pas près d’elle qu’il devait revenir chercher la solution de son message.
LOUIS XVI RECEVANT MM. DE LAFAYETTE ET DE BOUILLÉ DANS SON ATELIER.
C’était à lui d’étudier si, dans l’accueil du roi, si, dans ses paroles ou dans ses gestes, il n’y avait pas quelque signe compréhensible à lui seul, et qui lui indiquât que Louis XVI était mieux renseigné que monsieur de Lafayette sur les causes de son voyage à Paris.
A la porte de la forge, le valet de chambre se retourna, et, comme il ignorait le nom de monsieur de Bouillé :
— Qui annoncerai-je ? demanda-t-il. — Annoncez le général en chef de la garde nationale ; j’aurai l’honneur de présenter moi-même Monsieur
Sa Majesté. — Monsieur le commandant en chef de la garde civique, dit le valet de chambre.
Le roi se retourna.
— Ah ! ah ! fit-il, c’est vous, monsieur de Lafayette ; je vous demande pardon de vous faire monter jusqu’ici ; mais le serrurier vous assure que vous êtes le bienvenu dans sa forge. Un charbonnier disait à mon aïeul Henri IV : « Charbonnier est maître chez soi ; » je vous dis, moi, général : Vous êtes maître chez le serrurier comme chez le roi.
Louis XVI, ainsi qu’on le voit, attaquait la conversation de la même façon à peu près que l’avait attaquée Marie-Antoinette.
— Sire, répondit monsieur de Lafayette, en quelque-circonstance que j’aie l’honneur de me présenter devant le roi, à quelque étage et sous quelque costume qu’il me reçoive, le roi sera toujours le roi, et celui qui lui offre en ce moment ses humbles hommages sera toujours son fidèle sujet et son dévoué serviteur. — Je n’en doute pas, marquis... mais vous n’êtes pas seul. Avez-vous changé d’aide de camp, et ce jeune officier tient-il près de vous la place de monsieur Gouvion ou de monsieur Romeuf ? — Ce jeune officier, sire, et je demande à Votre Majesté la permission de le lui présenter, est mon cousin, le comte Louis de Bouille, capitaine aux dragons de Monsieur. — Ah ! ah ! fit le roi en laissant échapper un léger tressaillement que remarqua le jeune homme, ah ! oui, monsieur le comte Louis de Bouille, fils du marquis de Bouille, commandant à Metz. — C’est cela même, sire, dit vivement le jeune comte. — Ah ! monsieur le comte Louis de Bouille, pardonnez-moi de ne pas vous avoir reconnu : j’ai la vue basse... Et vous avez quitté Metz il y a longtemps ? — Il y a cinq jours, sire, et, me trouvant à Paris sans congé officiel, mais avec une permission spéciale de mon père, je suis venu solliciter de mon parent, monsieur de Lafayette, l’honneur d’être présenté à Votre Majesté. — De monsieur de Lafayette ?... Vous avez bien fait, monsieur le comte ; personne n’était plus à même de vous présenter à toute heure, et de la part de personne la présentation ne pouvait m’être plus agréable.
Le à toute heure indiquait que monsieur de Lafayette avait conservé les grandes et les petites entrées qui lui avaient été accordées à Versailles.
Au reste, le peu de paroles qu’avait dites Louis XVI avait suffi pour indiquer au jeune comte qu’il eût à se tenir sur ses gardes. Cette question surtout : Y a-t-il longtemps que vous avez quitté Metz ? signifiait : Avez-vous quitté Metz depuis l’arrivée du comte de Charny ?
La réponse du messager avait dû renseigner suffisamment le roi : J’ai quitté Metz, il y a cinq jours, et suis à Paris sans congé, mais avec une permission spéciale de mon père ; cela voulait dire : Oui, sire, j’ai vu monsieur de Charny, et mon père m’a envoyé à Paris pour m’entendre avec Votre Majesté, et acquérir cette certitude que le comte venait bien de la part du roi.
Monsieur de Lafayette jeta un regard curieux autour de lui. Beaucoup avaient pénétré dans le cabinet de travail du roi, dans la salle de son conseil, dans sa bibliothèque, dans son oratoire même ; peu avaient eu cette insigne faveur d’être admis dans la forge, où le roi devenait apprenti, et où le véritable roi, le véritable maître, était monsieur Gamain.
Le général remarqua l’ordre parfait avec lequel tous les outils étaient rangés ; ce qui n’était pas étonnant, au reste, puisque, depuis le matin seulement, le roi était à la besogne.
Hue lui avait servi d’apprenti et avait tiré le soufflet.
— Et Votre Majesté, dit Lafayette, assez embarrassé du sujet qu’il pouvait aborder avec un roi qui le recevait les manches retroussées, la lime à la main, et le tablier de cuir devant lui ; et Votre Majesté, dit Lafayette, a entrepris un ouvrage important ? — Oui, général, j’ai entrepris le grand œuvre de la serrurerie : une serrure ! Je vous dis ce que je fais, afin que, si monsieur Marat savait que je me suis remis à l’atelier, et qu’il prétendît que je forge des fers pour la France, vous puissiez lui répondre, si toutefois vous mettez la main dessus, que ce n’est pas vrai... Vous n’êtes pas compagnon ni maître, monsieur de Bouille ? — Non, sire ; mais je suis apprenti, et si je pouvais être utile en quelque chose à Votre Majesté... — Eh ! c’est vrai, mon cher cousin, dit Lafayette, le mari de votre nourrice n’était-il pas serrurier ? et votre père ne disait-il pas, quoiqu’il soit assez médiocre admirateur de l’auteur d’Emile, que, s’il avait à suivre à votre endroit les conseils de Jean-Jacques, il ferait de vous un serrurier ? — Justement, Monsieur, et c’est pourquoi j’avais l’honneur de dire à Sa Majesté que, si elle avait besoin d’un apprenti... — Un apprenti ne me serait, pas inutile, Monsieur, dit le roi ; mais c’est surtout un maître qu’il me faudrait. — Quelle serrure Sa Majesté fait-elle donc ? demanda le jeune comte avec cette quasi familiarité qu’autorisait le costume du roi et le lieu où il se trouvait ; est-ce une serrure à vielle une serrure treffilière, une serrure à péne dormant, une serrure à houssettes ou une serrure à clanche ? — Oh ! oh ! mon cousin, dit Lafayette, je ne sais pas ce que vous pouvez faire comme homme pratique ; mais, comme homme de théorie, vous me paraissez fort au courant, je ne dirai pas du métier, puisqu’un roi l’a ennobli, mais de l’art !
Louis XVI avait écouté avec un plaisir visible la nomenclature de serrures que venait de faire le jeune gentilhomme.
— Non, dit-il, c’est tout bonnement une serrure à secret, ce qu’on appelle une serrure bénarde, s’ouvrant des deux côtés. Mais je crains bien d’avoir trop présumé de mes forces. Ah ! si j’avais encore mon pauvre Gamain, lui qui se disait maître sur maître, maître sur tous ! — Le brave homme est-il donc mort, sire ? — Non, répondit le roi en Jetant au jeune homme un coup d’œil qui voulait dire : Comprenez à demi mot ; non, il est à Versailles, rue des Réservoirs. Le cher homme n’aura pas osé me venir voir aux Tuileries. — Pourquoi cela, sire ? demanda Lafayette. — Mais... de peur de se compromettre. Un roi de France est fort compromettant, à l’heure qu’il est, mon cher général ; et, la preuve, c’est que tous mes amis sont, les uns à Londres, les autres à Coblentz ou à Turin. Cependant, mon cher général, continua le roi, si vous ne voyez aucun inconvénient à ce qu’il vienne avec un de ses apprentis me donner un coup de main, je l’enverrai chercher un de ces jours. — Sire, répondit vivement monsieur de Lafayette, Votre Majesté sait bien qu’elle est parfaitement libre de prévenir qui elle veut, de voir qui lui plaît. — Oui, à la condition que vos sentinelles tâteront les visiteurs, comme on fait des contrebandiers à la frontière... C’est pour le coup que mon pauvre Gamain se croirait perdu, si on allait prendre sa trousse pour une giberne, et ses limes pour des poignards ! — Sire, je ne sais, en vérité, comment m’excuser auprès de Votre Majesté ; mais je réponds à Paris, à la France, à l’Europe, de la vie du roi, et je ne puis prendre trop de précautions pour que cette précieuse vie soit sauve. Quant au brave homme dont nous parlons, le roi peut donner lui-même les ordres qu’il lui conviendra. — C’est bien ; merci, monsieur de Lafayette ; mais cela ne presse pas ; dans huit ou dix jours seulement, j’aurai besoin de lui, ajouta-t-il en jetant un regard de côté à monsieur de Bouille, de lui et de son apprenti... Je le ferai prévenir par mon valet de chambre Durey, qui est de ses amis. — Et il n’aura qu’à se présenter, sire, pour être admis auprès du roi ; son nom lui servira de laissez-passer. Dieu me garde, sire, de cette réputation qu’on me fait, de geôlier, de concierge, de porte-clés ! Jamais le roi n’a été plus libre qu’il ne l’est en ce moment ; je venais même supplier Sa Majesté de reprendre ses chasses, ses voyages. — Oh ! mes chasses, non, merci... D’ailleurs, pour le moment, vous le voyez, j’ai tout autre chose en tête... Quant à mes voyages, c’est différent : le dernier que j’ai fait, de Versailles à Paris, m’a guéri du désir de voyager... en si grande compagnie du moins.
Et le roi jeta un nouveau coup d’œil au comte de Bouille, qui, par un simple clignement de paupières, laissa entendre au roi qu’il avait compris.
— Et, maintenant, Monsieur, dit le roi s’adressant au jeune comte, quittez-vous bientôt Paris pour retourner près de votre père ? — Sire, répondit le gentilhomme, je quitte Paris dans deux ou trois jours, mais non pour retourner à Metz ; j’ai ma grand’mère qui demeure à Versailles, rue des Réservoirs, et à laquelle je dois rendre mes hommages ; puis, je suis chargé par mon père de terminer une affaire de famille assez importante, et d’ici à huit ou dix jours seulement, je puis voir la personne dont je dois prendre les ordres en cette occasion. Je ne serai donc auprès de mon père que dans les premiers jours de décembre, à moins que le roi ne désire, par quelque motif particulier, que je hâte mon retour à Metz. — Non, Monsieur, dit le roi, non, prenez votre temps ; allez à Versailles, faites les affaires dont le marquis vous a parlé, et quand elles seront faites, allez lui dire que je ne l’oublie pas, que je le sais un de mes plus fidèles, et que je le recommanderai un jour à monsieur de Lafayette pour que monsieur de Lafayette le recommande à monsieur Duportal.
Lafayette sourit du bout des lèvres en entendant cette nouvelle allusion à son omnipotence.
— Sire, dit-il, j’eusse depuis longtemps recommandé moi-même messieurs de Bouille à Votre Majesté, si je n’avais l’honneur d’être des parents de ces Messieurs. La crainte que l’on ne dise que je détourne les faveurs du roi sur ma famille m’a seule empêché jusqu’ici de faire cette justice. — Eh bien ! cela tombe à merveille, monsieur de Lafayette, nous en reparlerons, n’est-ce pas ? — Le roi me permettra-t-il de lui dire que mon père regarderait comme une défaveur, comme une disgrâce même, un avancement qui lui enlèverait, en tout ou en partie, les moyens de servir Votre Majesté ? — Oh ! c’est bien entendu, comte, dit le roi ; et je ne permettrai qu’on touche à la position de monsieur de Bouille que pour la faire encore plus selon ses désirs et les miens. Laissez-nous mener cela, monsieur de Lafayette et moi, et allez à vos plaisirs, sans que cela pourtant vous fasse oublier les affaires... allez, Messieurs, allez.
Et il congédia les deux gentilshommes d’un air de majesté qui faisait un assez singulier contraste avec le costume vulgaire dont il était revêtu. Puis, lorsque la porte fut refermée :
— Allons, dit-il, je crois que le jeune homme m’a compris, et que, dans huit ou dix jours, j’aurai maître Gamain et son apprenti pour m’aider à poser ma serrure.