Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny, par Alexandre Dumas.... Tome 1 — XXX. — LA REINE
XXX. — LA REINE
Tous deux montèrent le petit escalier du pavillon Marsan, et se présentèrent aux appartements du premier, qu’habitaient le roi et la reine.
Toutes les portes s’ouvraient devant monsieur de Lafayette ; les sentinelles portaient les armes, les valets de pied se courbaient : on reconnaissait facilement le roi du roi, le maire du palais, comme l’appelait monsieur Marat.
Monsieur de Lafayette fut introduit d’abord chez la reine ; quant au roi, il était à sa forge, et l’on allait prévenir Sa Majesté.
Il y avait trois ans que monsieur de Bouille n’avait vu Marie-Antoinette.
Pendant ces trois ans, les états généraux avaient été réunis, la Bastille avait été prise, et les journées des 5 et 6 octobre avaient eu lieu. La reine était arrivée à l’âge de trente-quatre ans ; « âge touchant, dit Michelet, que tant de fois s’est plu à peindre Van-Dyck ; âge de la femme, âge de lanière, et, chez Marie-Antoinette, âge de la reine surtout ! »
Depuis ces trois ans, la reine avait bien souffert de cœur et d’esprit, d’amour et d’amour-propre. Les trente-quatre ans apparaissaient donc, chez la pauvre femme, inscrits autour des yeux par ces nuances légères, nacrées et violâtres qui révèlent les yeux pleins de larmes, les nuits vides de sommeil ; qui accusent surtout ce mal profond de l’âme dont la femme, femme ou reine, ne guérit plus, dès qu’elle en est atteinte.
C’était l’âge de Marie Stuart prisonnière, l’âge où elle fit ses plus profondes passions ; l’âge où Douglas, Mortimer, Norfolk et Babington devinrent amoureux d’elle, se dévouèrent et moururent pour elle.
La vue de cette reine prisonnière, haïe, calomniée, menacée, la journée du 5 octobre avait prouvé que ces menaces n’étaient pas vaines, fit une profonde impression sur le cœur chevaleresque du jeune Louis de Bouille.
Les femmes ne se trompent point à l’effet qu’elles produisent, et, comme les rois et les reines ont, en outre, une mémoire des visages qui fait en quelque sorte partie de leur éducation, à peine Marie-Antoinette eut-elle aperçu monsieur de Bouille, qu’elle le reconnut ; à peine eut-elle jeté les yeux sur lui, qu’elle fut certaine d’être en face d’un ami.
Il en résulta qu’avant même que le général eût fait sa présentation, qu’avant qu’il fût au pied du divan sur lequel la reine était à demi couchée, celle-ci s’était levée, et, comme on fait à la fois à une ancienne connaissance qu’on a plaisir à revoir, et à un serviteur sur la fidélité duquel on peut compter, elle s’était écriée :
— Ah ! monsieur de Bouille !
Puis, sans s’occuper du général Lafayette, elle avait étendu la main vers le jeune homme.
Le comte Louis avait hésité un instant : il ne pouvait croire à une pareille faveur.
Cependant, la main royale restant étendue, le comte mit un genou en terre, et, de ses lèvres tremblantes, il effleura cette main.
C’était une faute que faisait là la pauvre reine, et elle en fit bon nombre de pareilles à celle-là. Sans cette faveur, monsieur de Bouille lui était acquis, et, par cette faveur accordée à monsieur de Bouille devant monsieur de Lafayette, qui, lui, n’avait jamais reçu faveur pareille, elle établissait sa ligne de démarcation, et blessait l’homme dont elle avait le plus besoin de se faire un ami.
Aussi, avec la courtoisie dont il était incapable de se départir un instant, mais avec une certaine altération dans la voix :
— Par ma foi ! mon cher cousin, dit Lafayette, c’est moi qui vous ai offert de vous présenter à Sa Majesté ; mais il me semble que c’était bien plutôt à vous de me présenter à elle.
La reine était si joyeuse de se trouver en face d’un de ces serviteurs sur lesquels elle savait pouvoir compter, la femme était si fière de l’effet qu’il lui semblait avoir produit sur le comte, que, sentant dans son cœur un de ces rayons de jeunesse qu’elle y croyait éteints, et, tout autour d’elle, comme une de ces brises de printemps et d’amour qu’elle croyait mortes, elle se retourna vers le général Lafayette, et, avec un de ses sourires de Trianon et de Versailles :
— Monsieur le général, dit-elle, le comte Louis n’est pas un sévère républicain comme vous ; il arrive de Metz et non pas d’Amérique ; il ne vient point à Paris pour travailler sur la constitution, il y vient pour me présenter ses hommages. Ne vous étonnez donc pas que je lui accorde, moi, pauvre reine à moitié détrônée, une faveur qui, pour lui, pauvre provincial, mérite encore ce nom, tandis que, pour vous...
Et la reine fit une charmante minauderie, presque une minauderie de jeune fille, qui voulait dire : Tandis que vous, monsieur le Scipion, tandis que vous, monsieur le Cincinnatus, vous vous moquez bien de pareils marivaudages.
— Madame, dit Lafayette, j’aurai passé respectueux et dévoué près de la reine, sans que la reine ait jamais compris mon respect, ait jamais apprécié mon dévouement. Ce sera un grand malheur pour moi, un plus grand malheur peut-être encore pour elle !
Et il salua.
La reine le regarda de son œil profond et clair. Plus d’une fois, Lafayette lui avait dit de semblables paroles ; plus d’une fois, elle avait réfléchi aux paroles que lui avait dites Lafayette ; mais, pour son malheur, comme venait de le dire celui-ci, elle avait une répulsion instinctive contre l’homme.
— Allons, général, dit-elle, soyez généreux, pardonnez-moi. — Moi, Madame, vous pardonner ! Et quoi ? — Mon élan vers cette bonne famille de Bouille, qui m’aime de tout son cœur, et dont ce jeune homme a bien voulu se faire le fil conducteur, la chaîne électrique... C’est son père, ses oncles, toute sa famille que j’ai vu apparaître lorsqu’il est entré, et qui m’a baisé la main avec ses lèvres !
Lafayette fit un nouveau salut.
— Et, maintenant, dit la reine, après le pardon, la paix : une bonne poignée de main, général... à l’anglaise ou à l’américaine !
Et elle lui tendit la main, mais ouverte et la paume en dehors. Lafayette toucha d’une main lente et froide la main de la reine en disant :
— Je regrette que vous ne veuilliez jamais vous souvenir que je suis Français, Madame. Il n’y a cependant pas bien loin du 6 octobre au 6 novembre... — Vous avez raison, général, dit la reine, faisant un effort sur elle-même et lui serrant la main, c’est moi qui suis une ingrate.
Et, se laissant retomber sur son sofa, comme brisée par l’émotion :
— D’ailleurs, cela ne doit pas vous étonner, dit-elle, vous savez que c’est le reproche qu’on me fait...
Puis, secouant la tête :
— Eh bien ! général, qu’y a-t-il de nouveau dans Paris ? demanda-t-elle.
Lafayette avait une petite vengeance à exercer ; il saisit l’occasion.
— Ah ! Madame, dit-il, combien je regrette que vous n’ayez pas été hier à l’Assemblée ! Vous eussiez vu une scène touchante, et qui eût bien certainement ému votre cœur : un vieillard venant remercier l’Assemblée du bonheur qu’il lui devait, à elle et au roi, car l’Assemblée ne peut rien sans la sanction royale... — Un vieillard ? répéta la reine distraite. — Oui, Madame ; mais quel vieillard ! le doyen de l’humanité ! un paysan mainmortable du Jura, âgé de cent vingt ans, amené à la barre par cinq générations de descendants, et venant remercier l’Assemblée de ses décrets du 4 août. Comprenez-vous, Madame ? un homme qui a été serf un demi-siècle sous Louis XIV, et quatre-vingts ans depuis ! — Et qu’a fait l’Assemblée en faveur de cet homme ! — Elle s’est levée toute entière, et l’a forcé, lui, de s’asseoir et de se couvrir. — Ah ! dit la reine de ce ton qui n’appartenait qu’à elle, ce devait être en effet fort touchant ; mais, à mon regret, je n’étais pas là... Vous savez mieux que personne, mon cher général, ajouta-t-elle en souriant, que je ne suis pas toujours où je veux...
Le général fit un mouvement qui signifiait qu’il avait quelque chose à répondre ; mais la reine continua, sans lui laisser le temps de rien dire ;
— Non, j’étais ici... je recevais la femme François, la pauvre veuve de ce malheureux boulanger de l’Assemblée, que l’Assemblée a laissé assassiner à sa porte... Que faisait donc l’Assemblée ce jour-là, monsieur de Lafayette ? — Madame, répondit le général, vous parlez là d’un des malheurs qui ont le plus affligé les représentants de la France. L’Assemblée n’avait pu prévenir le meurtre ; elle a, du moins, puni les meurtriers. _ Oui, mais cette punition, je vous jure, n’a point consolé la pauvre femme. Elle a manqué devenir folle, et l’on croit qu’elle accouchera d’un enfant mort. Si l’enfant est vivant, je lui ai promis d’en être la marraine, et, pour que le peuple sache que je ne suis pas aussi insensible qu’on le dit aux malheurs qui lui arrivent, je vous demanderai, mon cher général, s’il n’y a pas d’inconvénient, à ce que le baptême se fasse à Notre-Dame.
Lafayette leva la main, comme un homme qui est prêt à demander la parole, et qui est enchanté qu’on la lui accorde.
— Justement, Madame, dit-il, c’est la seconde allusion que vous faites, depuis un instant, à cette prétendue captivité dans laquelle on voudrait faire croire à vos fidèles serviteurs que je vous tiens... Madame, je me hâte de le dire devant mon cousin, je le répéterai, s’il le faut, devant Paris, devant l’Europe, devant le monde ; je l’ai écrit hier à monsieur Mounier, qui se lamente, au fond du Dauphiné, sur la captivité royale ; Madame, vous êtes libre ! et je n’ai qu’un désir, je ne vous adresse même qu’une prière : c’est que vous en donniez la preuve, le roi en reprenant ses chasses et ses voyages, et vous en l’accompagnant.
La reine sourit comme une personne mal convaincue.
— Quant à être la marraine du pauvre orphelin qui va naître dans le deuil, la reine, en prenant cet engagement avec la veuve, a obéi à cet excellent cœur qui la fait respecter et aimer de tout ce qui l’entoure. Lorsque le jour de la cérémonie sera arrivé, la reine choisira l’église où elle désire que cette cérémonie ait lieu ; elle donnera ses ordres, et, selon ses ordres, tout sera fait. Et, maintenant, continua le général en s’inclinant, j’attends ceux dont il plaira à Votre Majesté de m’honorer pour aujourd’hui. — Pour aujourd’hui, mon cher général, dit la reine, je n’ai pas d’autre prière à vous faire que d’inviter votre cousin, s’il reste encore, quelques jours à Paris, à vous accompagner à l’un des cercles de madame de Lamballe. Vous savez qu’elle reçoit pour elle et pour moi. — Et moi, Madame, répondit Lafayette, je profiterai de l’invitation pour mon compte et pour le sien, et, si Votre Majesté ne m’a pas vu plus tôt chez madame de Lamballe, je la prie d’être bien persuadée que c’est qu’elle a oublié de me manifester le désir qu’elle avait de m’y voir.
La résine répondit par une inclinaison de tête et par un sourire.
C’était le congé.
Chacun en prit ce qui lui revenait :
Lafayette, le salut ; le comte Louis, le sourire.
Tous deux sortirent à reculons, emportant de cette entrevue, l’un plus d’amertume, l’autre plus de dévouement.