Mémoires d'un médecin. La Comtesse de Charny, par Alexandre Dumas.... Tome 1 — LXXX. — DOUBLE VUE
LXXX. — DOUBLE VUE
Le 19 juin suivant, vers huit heures du matin, Gilbert se promenait à grands pas dans son logement de la rue Saint-Honoré, allant de temps en temps à la fenêtre, et se penchant en dehors comme un homme qui attend avec impatience quelqu’un qu’il ne voit point arriver.
Il tenait à la main un papier plié en quatre, avec des lettres et des cachets transparaissant de l’autre côté de la page où ils étaient imprimés.
C’était sans doute un papier de grande importance, car deux ou trois fois, pendant ces anxieuses minutes de l’attente, Gilbert le déplia, le lut, le déplia de nouveau, le relut et le replia, pour le rouvrir et le replier encore.
Enfin, le bruit d’une voiture s’arrêtant à la porte le fit courir de plus belle à la fenêtre ; mais il était trop tard : celui qu’avait amené la voiture était déjà dans l’allée.
Cependant, Gilbert ne doutait apparemment pas de l’identité du personnage, car, poussant la porte de l’antichambre :
— Bastien, dit-il, ouvrez à monsieur le comte de Charny, que j’attends.
Et une dernière fois il déplia le papier, qu’il était en train de lire, lorsque Bastien, au lieu d’annoncer le comte de Charny, annonça :
— Monsieur le comte de Cagliostro.
Ce nom était, à cette heure, si loin de la pensée de Gilbert, qu’il tressaillit comme si un éclair lui annonçant la foudre venait de passer devant ses yeux.
Il replia vivement le papier, qu’il cacha dans la poche de côté de son habit.
— Monsieur le comte de Cagliostro ? répéta-t-il, encore tout étourdi de l’annonce. — Eh, mon Dieu ! oui, moi-même, mon cher Gilbert, dit le comte. Ce n’était pas moi que vous attendiez, je le sais bien ; c’était monsieur de Charny... mais monsieur de Charny est occupé, je vous dirai à quoi tout à l’heure... de sorte qu’il ne pourra guère être ici que dans une demi-heure. Ce que voyant, ma foi, je me suis dit : puisque je me trouve dans le quartier, je vais monter un instant chez le docteur Gilbert. J’espère que, pour n’être pas attendu de vous, je n’en serai pas moins bien reçu. — Cher maître, dit Gilbert, vous savez qu’à toute heure du jour et de la nuit deux portes vous sont ouvertes ici : la porte de la maison, la porte du cœur. — Merci, Gilbert ; un jour il me sera donné, à moi aussi peut-être, de vous prouver à quel point je vous aime. Ce jour venu, la preuve ne se fera pas attendre... Maintenant, causons. — Et de quoi ? demanda Gilbert en souriant, car la présence de Cagliostro lui annonçait toujours quelque nouvel étonnement. — De quoi ? répéta Cagliostro ; eh bien ! mais de la conversation à la mode... du prochain départ du roi.
Gilbert se sentit frissonner de la tête aux pieds ; mais le sourire ne disparut pas un instant de ses lèvres, et, grâce à la force de sa volonté, s’il ne put empêcher la sueur de perler à la racine de ses cheveux, il empêcha du moins la pâleur d’apparaître sur ses joues.
— Et, comme nous en aurons pour quelque temps, attendu que la matière prête, continua Cagliostro, je m’assieds.
Et Cagliostro s’assit en effet.
Au reste, le premier mouvement de terreur passé, Gilbert réfléchit que, si c’était un hasard qui avait amené Cagliostro chez lui, c’était du moins un hasard providentiel ; Cagliostro, n’ayant pas l’habitude d’avoir des secrets pour lui, allait sans doute lui raconter tout ce qu’il savait de ce départ du roi et de la reine dont il venait de lui dire un mot.
— Eh bien ! ajouta Cagliostro, voyant que Gilbert attendait, c’est donc décidé pour demain ? — Très-cher maître, dit Gilbert, vous savez que j’ai l’habitude de vous laisser dire jusqu’au bout ; même lorsque vous errez, il y a toujours pour moi quelque chose à apprendre, non-seulement dans un discours, mais encore dans une parole de vous. — Et où me suis-je trompé jusqu’à présent, Gilbert ? dit Cagliostro. Est-ce quand je vous ai prédit la mort de Favras, que j’ai, cependant, au moment décisif, fait, moi, tout ce que j’ai pu pour empêcher ? Est-ce quand je vous ai prévenu que le roi lui-même intriguait contre Mirabeau, et que Mirabeau ne serait pas nommé ministre ? Est-ce quand je vous ai dit que Robespierre relèverait l’échafaud de Charles Ier, et Bonaparte le trône de Charlemagne ? Quant à cela, vous ne pouvez m’accuser d’erreur, car les temps ne sont point encore révolus, et, de ces choses, les unes appartiennent à la fin de ce siècle-ci, et les autres au commencement du siècle prochain. Or, aujourd’hui, mon cher Gilbert, vous savez mieux que personne que je dis la vérité en vous disant que le roi doit fuir pendant la nuit de demain, puisque vous êtes un des agents de cette fuite. — S’il en est ainsi, dit Gilbert, vous n’attendez pas de moi que je vous l’avoue, n’est-ce pas ? — Eh ! qu’ai-je besoin de votre aveu ? Vous savez bien non-seulement que je suis celui qui est, mais encore que je suis celui qui sait. — Mais, si vous êtes celui qui sait, dit Gilbert, vous savez que la reine a dit hier à monsieur de Montmorin, à propos du refus que madame Élisabeth a fait d’assister dimanche à la Fête-Dieu :Elle ne veut pas venir avec nous à Saint-Germain-l’Auxerrois ; elle m’afflige ! elle pourrait bien, cependant, faire au roi le sacrifice de ses opinions. Or, si la reine va dimanche avec le roi à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois, ils ne partent point cette nuit, ou ne partent pas pour un long voyage. — Oui, mais je sais aussi, répondit Cagliostro, qu’un grand philosophe a dit :La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée. » Or, Dieu n’est pas assez exclusif pour avoir fait à l’homme seul un don si précieux. — Mon cher maître, dit Gilbert, essayant toujours de demeurer sur le terrain de la plaisanterie, vous connaissez l’histoire de l’incrédule apôtre ? — Qui commença de croire lorsque le Christ lui eut montré ses pieds, ses mains et son côté. Eh bien ! mon cher Gilbert, la reine, qui est habituée à toutes ses aises, et qui ne veut pas être privée de ses habitudes pendant son voyage, quoiqu’il ne doive durer, si le calcul de monsieur de Charny est juste, que trente-quatre ou trente-cinq heures, la reine a commandé chez Desbrosses, rue Notre-Dame-des-Victoires, un charmant nécessaire tout en vermeil qui est censé destiné à sa sœur l’archiduchesse Christine, gouvernante des Pays-Bas. Le nécessaire, achevé hier matin seulement, a été porté hier soir aux Tuileries ; voilà pour les mains. On part dans une grande berline de voyage, spacieuse, commode, où l’on tient facilement six personnes ; elle a été commandée à Louis, le premier carrossier des Champs Élysées, par monsieur de Charny, qui est chez lui dans ce moment-ci, et qui lui compte cent vingt-cinq louis, c’est-à-dire la moitié de la somme convenue ; on l’a essayée hier en lui faisant courir la poste à quatre chevaux, et elle a parfaitement résisté ; aussi le rapport qu’en a fait monsieur Isidore de Charny a-t-il été excellent ; voilà pour les pieds. Enfin, monsieur de Montmorin, sans savoir ce qu’il signait, a signé ce matin un passe-port pour madame la baronne de Korff, ses deux enfants, ses deux femmes de chambre, son intendant et ses trois domestiques. Madame de Korff, c’est madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France ; ses deux enfants, c’est madame Royale et monseigneur le dauphin ; ses deux femmes de chambre, c’est la reine et madame Élisabeth ; son intendant, c’est le roi ; enfin, ses trois domestiques, qui doivent, habillés en courriers, précéder et accompagner la voiture, c’est monsieur Isidore de Charny, monsieur de Malden et monsieur de Valory. Ce passeport, c’est le papier que vous teniez quand je suis arrivé, que vous avez plié et caché dans votre poche en m’apercevant, et qui est conçu en ces termes :
DE PAR LE ROI,
« Mandons de laisser passer madame la baronne de Korff, avec ses deux enfants, une femme, un valet de chambre et trois domestiques.
Le ministre des affaires étrangères,
MONTMORIN. »
Voilà pour le côté. Suis-je bien informé, mon cher Gilbert ? — A part une petite contradiction entre vos paroles et la rédaction dudit passe-port... — Laquelle ? — Vous dites que la reine et madame Elisabeth représentent les deux femmes de chambre de madame de Tourfcel, et je vois sur le passe-port une seule femme de chambre. — Ah ! voici... c’est qu’arrivée à Bondy, madame de Tourzel, qui croit faire le voyage jusqu’à Montmédy, sera priée de descendre ; monsieur de Charny, qui est un homme dévoué et sur lequel on peut compter, montera à sa place, pour mettre le nez à la portière en cas de besoin, et tirer deux pistolets de sa poche, s’il le faut. La reine, alors, deviendra madame de Korff, et comme à part madame Royale, qui d’ailleurs fait partie des enfants, il n’y aura plus qu’une femme dans la voiture, madame Élisabeth, il était inutile de mettre sur le passe-port deux femmes de chambre. Maintenant, voulez-vous d’autres détails ? Soit : les détails ne manquent pas, et je vous en donnerai. Le départ devait avoir lieu avant le1er juin ; monsieur de Bouille y tenait beaucoup ; il a même, à ce sujet, écrit au roi une curieuse lettre dans laquelle il l’invite à se presser, attendu, dit-il, que les troupes se corrompent de jour en jour, et qu’il ne répond plus de rien, si on laisse prêter serment aux soldats... Or, ajouta Cagliostro avec son air goguenard, par ces mots, se corrompent, il est bien entendu qu’il faut comprendre que l’armée commence à reconnaître qu’ayant à choisir entre une monarchie qui, pendant trois siècles, a sacrifié le peuple à la noblesse, le soldat à l’officier, et une constitution qui proclame l’égalité devant la loi, qui fait des grades la récompense du mérite et du courage, cette ingrate armée penche pour la constitution... Mais la berline ni le nécessaire n’étaient achevés, et il a été impossible de partir le 1er ; ce qui est un grand malheur, vu que, depuis le 1er, l’armée a pu se corrompre de plus en plus, et que les soldats ont prêté serment à la constitution. Sur quoi, le départ a été fixé au 8 ; mais monsieur de Bouille a reçu trop tard la signification de cette date, et, à son tour, il a été obligé de répondre qu’il ne serait pas prêt. Alors la chose, d’un commun accord, a été remise au 12 ; on eût préféré le 11 ; mais une femme très-démocrate, de plus maîtresse de monsieur de Gouvion, aide de camp de monsieur de Lafayette, madame de Rochereul, si vous voulez savoir son nom, était de service près du dauphin, et l’on craignait qu’elle ne s’aperçut de quelque chose et qu’elle ne dénonçât, comme disait ce pauvre monsieur de Mirabeau, ce pot au feu caché que les rois font toujours bouillir dans quelque coin de leur palais. Le 12, le roi s’est aperçu qu’il n’avait plus que six jours à attendre pour toucher un quartier de sa liste civile ; six millions ! peste ! cela, vous en conviendrez, mon cher Gilbert, valait bien la peine d’attendre six jours ! En outre, Léopold, le grand temporisateur, le Fabius des rois, venait enfin de promettre que quinze mille Autrichiens occuperaient, le 15, les débouchés d’Arlon. Dam ! vous comprenez, ces bons rois, ce n’est pas la volonté qui leur manque ; mais, de leur côté, ils ont leurs petites affaires à terminer. L’Autriche venait de dévorer Liège et le Brabant, et était en train de digérer ville et province ; or, l’Autriche est comme les boas, quand elle digère, elle dort. Catherine était en train de battre ce petit roitelet de Gustave III, à qui elle a enfin accordé une trêve pour qu’il eût le temps d’aller recevoir, à Aix en Savoie, la reine de France à la descente de sa voiture. Pendant ce temps-là, elle rongera ce qu’elle pourra de la Turquie, et sucera les os de la Pologne : elle aime la moelle de lion, cette digne impératrice ! La Prusse philosophe et l’Angleterre philanthrope sont en train de changer de peau, afin que l’une puisse raisonnablement s’allonger sur les bords du Rhin, et l’autre dans la mer du Nord ; mais soyez tranquille : comme les chevaux de Diomède, les rois ont goûté de la chair humaine, et ils ne voudront plus manger autre chose, si toutefois nous ne les troublons pas dans ce délicieux festin ! Bref, le départ avait été remis au dimanche 19, à minuit ; puis, le 18 au matin, une nouvelle dépêche a été expédiée, remettant ce départ au lundi 20, à la même heure, c’est-à-dire à demain soir ; ce qui pourra bien avoir ses inconvénients, attendu que monsieur de Bouille avait déjà envoyé ses ordres à tous ses détachements, et qu’il a fallu envoyer des contre ordres... Prenez garde, mon cher Gilbert, prenez garde ! tout cela fatigue les soldats et donne à penser aux populations. — Comte, dit Gilbert, je ne ruserai pas avec vous : tout ce que vous venez de dire est vrai, et je ruserai d’autant moins que mon avis, à moi, n’était pas que le roi partît, ou plutôt que le roi quittât la France. Maintenant, avouez-le franchement, au point de vue du danger personnel, au point de vue du danger de la reine et de ses enfants, si le roi devrait rester comme roi, l’homme, l’époux, le père n’était-il pas autorisé à fuir ? — Eh bien ! voulez-vous que je vous dise une chose, mon cher Gilbert, c’est que ce n’est pas comme père, c’est que ce n’est pas comme époux, c’est que ce n’est pas comme homme que Louis XVI fuit ; c’est que ce n’est pas à cause, des 5 et 6 octobre qu’il quitte la France. Non ; par son père, à tout prendre, il est Bourbon, et les Bourbons savent ce que c’est que de regarder le danger en face ; non ; il quitte la France à cause de cette constitution que vient de lui fabriquer, à l’instar des États-Unis, l’Assemblée nationale, sans réfléchir que le modèle qu’elle a suivi est taillé pour une république, et, appliqué à une monarchie, ne laisse pas au roi une suffisante quantité d’air respirable ; non ; il quitte la France à cause de cette fameuse affaire des Chevaliers du Poignard, dans laquelle votre ami Lafayette a agi irrévérencieusement avec la royauté et ses fidèles ; non ; il quitte la France à cause de cette fameuse affaire de Saint-Cloud, dans laquelle il a voulu constater sa liberté, et dans laquelle le peuple lui a prouvé qu’il était prisonnier ; non, voyez-vous, mon cher Gilbert, vous qui êtes honnêtement, franchement, loyalement royaliste constitutionnel ; vous qui croyez à cette douce et consolante utopie d’une monarchie tempérée par la liberté, il faut que vous sachiez une chose : c’est que les rois, à l’imitation de Dieu, dont ils se prétendent les représentants sur la terre, ont une religion, la religion de la royauté ; non-seulement leur personne, frottée d’huile à Reims, est sacro-sainte, mais encore leur palais est saint, leurs serviteurs sont saints ! Leur palais est un temple où il ne faut entrer qu’en priant ; leurs serviteurs sont des prêtres auxquels on ne doit parler qu’à genoux ; il ne faut pas toucher aux rois sous peine de mort ! il ne faut pas toucher à leurs serviteurs sous peine d’excommunication ! Or, le jour où l’on a empêché le roi de faire son voyage à Saint-Cloud, on a touché au roi ; le jour où l’on a expulsé des Tuileries les Chevaliers du Poignard, on a touché à ses serviteurs. C’est là ce que le roi n’a pu supporter ; voilà la véritable abomination de la désolation ; voilà pourquoi le roi, qui avait refusé de se laisser enlever par monsieur de Favras et de se sauver avec ses tantes, consent à fuir demain avec un passe-port de monsieur de Montmorin, qui ne sait pas pour qui il a signé ce passe-port, sous le nom de Durand et sous l’habit d’un domestique, tout en recommandant pourtant, les rois sont toujours rois par un bout, tout en recommandant de ne pas oublier de mettre dans les malles l’habit rouge brodé d’or qu’il portait à Cherbourg.
Pendant que Cagliostro parlait, Gilbert l’avait regardé fixement, essayant de deviner ce qu’il y avait au fond de la pensée de cet homme.
Mais c’était chose inutile : aucun regard humain n’avait la puissance de voir au delà de ce masque railleur dont le disciple d’Althotas avait coutume de couvrir son visage.
Gilbert prit donc le parti d’aborder franchement la question.
— Comte, observa-t-il, tout ce que vous venez de me dire est vrai je le répète. Maintenant, dans quel but venez-vous me le dire ? Sous quel titre vous présentez-vous à moi ? Venez-vous comme un ennemi loyal qui prévient qu’il va combattre ? Venez-vous comme un ami qui s’offre à aider ? — Je viens d’abord, mon cher Gilbert, répondit affectueusement Cagliostro, comme vient le maître à l’élève, pour lui dire : Ami, tu fais fausse route en t’attachant à cette ruine qui tombe, à cet édifice qui croule, à ce principe qui meurt et qu’on appelle la monarchie. Les hommes comme toi ne sont pas les hommes du passé, ne sont pas même les hommes du présent, ce sont les hommes de l’avenir. Abandonne la chose à laquelle tu ne crois pas pour la chose à laquelle nous croyons ; ne t’éloigne pas de la réalité pour suivre l’ombre ; et, si tu ne te fais pas soldat actif de la révolution, regarde-la passer et ne tente pas de l’arrêter dans sa route. Mirabeau était un géant, et Mirabeau vient de succomber à l’œuvre ! — Comte, dit Gilbert, je répondrai à cela le jour où le roi, qui s’est fié à moi, sera en sûreté. Louis XVI m’a pris pour confident, pour auxiliaire, pour complice, si vous voulez, dans l’œuvre qu’il entreprend ; j’ai accepté cette mission, je l’accomplirai jusqu’au bout, le cœur ouvert, les yeux fermés. Je suis médecin, mon cher comte ; le salut matériel de mon malade avant tout ! Maintenant, vous, répondez-moi à votre tour. Dans vos Mystérieux projets, dans vos sombres combinaisons, avez-vous besoin que cette fuite réussisse ou avorte ?... Si vous voulez qu’elle avorte, il est inutile de lutter ; dites : Ne partez pas ! et nous resterons, et nous courberons la tête, et nous attendrons le coup. — Frère ! dit Cagliostro, si, poussé par le Dieu qui m’a tracé ma route, il me fallait frapper un de ceux que ton cœur aime ou que ton génie protège, je resterais dans l’ombre, et je ne demanderais qu’une chose à cette puissance surhumaine à laquelle j’obéis : c’est qu’elle te laissât ignorer de quelle main est parti le coup. Non, si je ne viens pas en ami, je ne puis être l’ami des rois, moi qui ai été leur victime, je ne viens pas non plus en ennemi ; je viens, une balance à la main, te disant : J’ai pesé les destins de ce dernier Bourbon, et je ne crois pas que sa mort importe au salut de la cause ; or, Dieu me garde, moi qui, comme Pythagore, me reconnais à peine le droit de disposer de la vie du dernier insecte créé, de toucher imprudemment à celle de l’homme, ce roi de la création ! Il y a plus : non-seulement je viens te dire : Je resterai neutre ; mais encore j’ajoute : As-tu besoin de mon aide, je te l’offre !
Gilbert essaya une seconde fois de lire jusqu’au fond du cœur de Cagliostro.
— Bon ! dit celui-ci en reprenant son ton railleur, voila que tu doutes !... Voyons, homme lettré, ne connais-tu pas cette histoire de la lance d’Achille, qui blessait et qui guérissait ? Cette lance, je la possède, La femme qui a passé pour la reine dans les bosquets de Versailles, ne peut-elle pas passer pour la reine dans les appartements des Tuileries, ou sur quelque route opposée à celle que suivra la vraie fugitive ?... Voyons, ce n’est point à mépriser ce que je vous offre là, mon cher Gilbert. — Soyez franc alors jusqu’au bout, comte, et dites-moi dans quel but vous me faites cette offre. — Mais, mon cher docteur, c’est bien simple : dans le but que le roi s’en aille, dans le but que le roi quitte la France, dans le but qu’il nous laisse proclamer la république ! — La république ? dit Gilbert étonné. — Pourquoi pas ? dit Cagliostro. — Mais, mon cher comte, je regarde en France, autour de moi, du midi au nord, de l’orient à l’occident, et je ne vois pas un seul républicain... — D’abord, vous vous trompez... j’en vois trois : Pétion, Camille Desmoulins et votre serviteur ; ceux-là vous pouvez les voir comme moi. Puis, je vois-encore ceux que vous ne voyez pas, et que vous verrez quand il sera temps qu’ils paraissent. Alors, rapportez-vous-en à moi pour faire un coup de théâtre qui vous étonnera ! Seulement, vous comprenez, je désire que, dans le changement à, vue, il n’arrive pas d’accidents trop graves ; les accidents retombent toujours sur le machiniste.
Gilbert réfléchit un instant.
Puis, tendant la main à Cagliostro :
— Comte, dit-il, s’il ne s’agissait que de moi, s’il ne s’agissait que de ma vie, s’il ne s’agissait que de mon honneur, de ma réputation, de ma mémoire, j’accepterais à l’instant même ; mais il s’agit d’un royaume, d’un roi, d’une reine, d’une race, d’une monarchie, et je ne puis prendre sur moi de traiter pour eux. Restez neutre, mon cher comte, voilà tout ce que je vous demande.
Cagliostro sourit.
— Oui, je comprends, dit-il ; l’homme du collier !... Eh bien ! mon cher Gilbert, l’homme du collier va vous donner un conseil. — Silence ! dit Gilbert ; on sonne. — Qu’importe ? vous savez bien que celui qui sonne est monsieur le comte de Charny ; or, le conseil que j’ai à vous donner, lui aussi peut l’entendre et le mettre à profit... Entrez, monsieur le comte, entrez !
Charny, en effet, venait de paraître sur la porte. Voyant un étranger où il ne comptait rencontrer que Gilbert, il s’était arrêté inquiet et hésitant.
— Ce conseil, continua Cagliostro, le voici : défiez-vous des nécessaires trop riches, des voitures trop lourdes et des portraits trop ressemblants ! Adieu, Gilbert ; adieu, monsieur le comte ; et, pour employer la formule de ceux à qui, comme à vous, je souhaite un bon voyage, Dieu vous ait en sa sainte et digne garde !...
Et le prophète, saluant amicalement Gilbert et courtoisement Charny, se retira suivi par le regard inquiet de l’un et l’œil interrogateur dé l’autre.
— Qu’est-ce que cet homme, docteur ? demanda Charny, lorsque le bruit des pas se fut éteint dans l’escalier. — Un de mes amis, dit Gilbert, un homme qui sait tout, mais qui vient de me donner sa parole de ne pas nous trahir. — Et vous le nommez ?
Gilbert hésita un instant.
— Le baron Zannone, dit-il. — C’est singulier, reprit Charny, je ne connais pas ce nom, et cependant il me semble que je connais ce visage... Avez-vous le passe-port, docteur ? — Le voici, comte.
Charny prit le passe-port, le déplia vivement, et, complètement absorbé par l’attention qu’il donnait à cette pièce importante, il paraissait avoir oublié, momentanément du moins, jusqu’au baron Zannone.