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NicomèdeChapitre 1

Nicomède
Chapitre 1 / 2
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A LA MÊME LIBRAIRIE
Corneille (P.) : Œuvres, nouvelle édition, publiée sous la direction de M. AD. REGNIER, membre de l’Institut, sur les manuscrits, les copies les plus authentiques et les plus anciennes impressions, avec variantes, notes, notices, lexique et album contenant des portraits, des fac-similés, etc., par M. CH. MARTY-LAVEAUX. 12 volumes et un album.
97 fr. 50

TOME I : Avertissement. — Notice biographique. — Avertissements placés par Corneille en tête des divers recueils de ses pièces. — Discours de l’utilité et des parties du poème dramatique. — Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire. — Discours des trois unités, d’action, de jour et de lieu. — Mélite. — Clitandre. La Veuve.
TOME II : La Galerie du Palais. — La Suivante. — La Place Royale. — La Comédie des Tuileries. — Médée. — L’Illusion.
TOME III : Le Cid. — Horace. — Cinna. — Polyencte.
TOME IV : Pompée. — Le Menteur. — La Suite du Menteur. — Rodogune.
TOME V : Théodore. — Héraclius. — Andromède. — Don Sanche d’Aragon. — Nicomède.
TOME VI : Pertharite. — Œdipe. — La Toison d’or. — Sertorius. — Sophonisbe. — Othon.
TOME VII : Agésilas. — Attila. — Tite et Bérénice. — Psyché. — Pulchérie. — Suréna.
TOME VIII : Imitation de Jésus-Christ.
TOME IX : Louanges de la sainte Vierge. — L’office de la sainte Vierge. — Les sept Psaumes pénitentiaux. — Vêpres des dimanches et compiles. — Instructions et prières chrétiennes. — Les Hymnes du Bréviaire romain. — Version des hymnes de saint Victor. — Hymnes de sainte Geneviève.
Tome X : Poésies diverses. — Œuvres diverses en prose. — Lettres. — Tables.
Tomes XI et XII : Lexique.
Chaque volume se vend séparément 7 fr. 50.
Le prix de l’album est de 7 fr. 50 sur papier ordinaire.

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NOTICE SUR PIERRE CORNEILLE
(1606-1684)
La famille Corneille était anciennement établie à Rouen, dans des charges qui ressortissaient au Palais ou à l’administration provinciale. Le grand-père de Pierre Corneille1 était commis au greffe du Parlement. Le père de notre poète était maître des eaux et forêts ; il eut sept enfants, dont l’aîné, le futur auteur du Cid, naquit à Rouen le 6 juin 1606.
Pierre Corneille fit toutes ses études au collège des jésuites de Rouen, probablement avec succès ; ses vers latins sont d’un très habile écolier ; on sait qu’il remporta plusieurs prix, dont l’un, croit-on, de vers français. Ses études finies, il s’appliqua au droit ; le 18 juin 1624, il prêta serment en qualité d’avocat 2, au Parlement de Rouen. Son neveu Fontenelle prétend qu’il ne plaida qu’une fois et n’eut aucune envie de recommencer. Quatre ans plus tard, il traita de l’achat de deux offices d’avocat du roi, l’un au siège des eaux et forêts, l’autre en l’amirauté de France, à la table de marbre du Palais. Le gage annuel des deux charges ne passait pas douze cents livres avec les épices 3. Mais elles laissaient, paraît-il, un peu de loisir, car, la même année, on joua Mélite à Paris.
D’où était née la vocation de Corneille pour la poésie et le théâtre ? Assurément de son génie d’abord ; mais Rouen n’était pas, comme on pourrait croire, un milieu défavorable à l’éclosion d’un poète ; Rouen était, après Paris, la ville de France où l’on goûtait le plus le théâtre, où la comédie était le plus florissante. Le Puy des Palinods, sorte d’Académie provinciale, y encourageait le goût des vers en récompensant les poètes. Au XVIe siècle, les Confrères de la Passion, de Paris, étaient venus presque annuellement jouer leur rèpértoire à Rouen. Ces traditions s’étaient maintenues au siècle suivant, en se modifiant. Un excellent acteur, Mondory (qui joua plus tard le Cid d’original), se partageait entre Paris et Rouen. De 1566 à 1630, les libraires de Rouen n’avaient pas imprimé moins de soixante-six tragédies. Monchrestien 4, s’il fut joué quelque part, ce qu’on ignore, dut l’être à Rouen, où fut publié son théâtre.
En 1628, Mondory était à Rouen ; Corneille le vit au théâtre et l’admira ; c’est sans doute en l’écoutant qu’il se sentit poète dramatique et connut sa vocation. Il lui remit, un jour (peut-être en tremblant bien fort), une comédie intitulée Mélite ou les Fausses Lettres. Mondory lut la pièce ; il en devina le mérite et la nouveauté. Au lieu de la jouer à Rouen, il l’emporta à Paris, où Mélite fut représentée sur le théâtre du Marais dans le courant de 1629. Le succès fut surprenant, quoique la pièce soit embrouillée, diffuse et peu intéressante. Mais elle captiva les spectateurs par l’agrément du style : Corneille, dans Mélite, a réussi, en plus d’un passage, à reproduire avec vérité la conversation des honnêtes gens : ce mérite parut neuf et piquant, à une époque où régnait encore le style amphigourique et guindé du vieux Hardy 5.
Clitandre (joué en 1632) ne vaut pas Mélite, mais du moins il en diffère. Après le succès de leur première pièce, tant d’autres l’eussent recommencée, pour prolonger leur triomphe ! Corneille, dès ses premiers pas dans la carrière, nous fait admirer sa fécondité d’invention. Au reste, Clitandre est une très mauvaise pièce ; cette prétendue « tragédie » n’est qu’un drame romanesque dans le goùt de ceux de Hardy ; l’action, chargée d’incidents, est confuse et sans intérêt. La pièce échoua et Corneille revint à la comédie de mœurs. Il donna successivement la Veuve (1633), qui eut un brillant succès, la Galerie du Palais (1633), la Suivante (1634), la Place Royale (t634). Ces quatre pièces, comme Mélite elle-même, ne consistent guère qu’en conversations galantes d’amoureux plus spirituels que vraiment épris, et le goût de notre temps veut dans la comédie plus de force et de profondeur. Elles plaisaient à une époque où l’on aimait les sentiments subtils et les causeries raffinées. Dans l’Astrée, tant chérie de trois générations successives, les héros ne parlaient pas autrement. Ajoutons que déjà nul n’écrivait en vers aussi bien que Corneille ; les couplets excellents abondent dans la moindre de ses comédies de jeunesse.
En 1633, Corneille, déjà célèbre fut présenté à Richelieu. Le grand cardinal se piquait, comme on sait, d’exceller au théâtre autant que dans la politique. Il composa même, ou fit composer, sous sa direction, plusieurs pièces, dont il fournissait le plan ; ses poètes attitrés faisaient les vers. Corneille fut attaché à ce singulier bureau poétique, où il rencontra Boisrobert, Colletet, l’Estoile et Rotrou. La Comédie des Tuileries fut ainsi fabriquée, en 1634, par les « cinq auteurs », comme ils se qualifiaient eux-mêmes au titre de l’ouvrage. Mais, selon Voltaire, Corneille, chargé du troisième acte, se permit de toucher au plan du cardinal, qui se fâcha et dit le fameux mot : « Il faut avoir de l’esprit de suite ». Corneille retourna donc à Rouen, où il écrivit Médée, tragédie, jouée en 1635.
Pour la première fois, il puisait aux sources antiques ; laissant de côté le grec, qu’il savait mal, et Euripide, il s’inspirait de Sénèque le Tragique, écrivain du second ordre, il est vrai, mais dont le style éclatant plaisait à son génie. Du premier coup il surpassait son modèle. On ne peut lire Médée sans être frappé d’étonnement, tant la pièce parait écrite avec plus de vigueur et de pureté que toutes celles qui l’avaient précédée. Ce n’est certes pas un chef-d’œuvre, mais elle étincelle de beaux vers, de superbes pages. Corneille avait trouvé sa véritable voie ; car, bien qu’il ait donné le Menteur, son génie est avant tout un génie tragique.
Vers ce temps il avait commencé d’étudier le théâtre des Espagnols. Est-ce là, dans un original ignoré ou perdu, ou dans une imitation générale du goût castillan, qu’il puisa d’abord l’idée de l’Illusion comique (jouée en 1636), où le Matamore, personnage tout espagnol, débite en excellents vers des forfanteries si divertissantes, et quelquefois fait pressentir le Cid en parlant, quoique indigne, le langage de la vraie bravoure. L’ « illusion » qui donne son nom à la pièce est l’erreur d’un père qui voit représenter sous ses yeux, par l’artifice d’un magicien, d’abord les aventures de son fils, puis un drame fictif dont l’acteur principal est ce même fils, devenu comédien à l’insu de sa famille. Cette pièce singulière se termine par un magnifique éloge du théâtre français, épuré par les travaux heureux des nouveaux poètes, honoré des faveurs du roi et de son ministre.
Le Cid, qui suivit de près, fut représenté sur le théâtre du Marais, vers la fin de 1636. Il y avait dix-huit ans qu’un poète espagnol, Guilhen de Castro, avait fait jouer sur la scène de Valence la Jeunesse du Cid, un ample drame, écrit dans le goût de son pays, tout chargé d’événements, qui, pour la plupart, s’exposaient aux yeux des spectateurs. Corneille emprunta beaucoup à Guilhen de Castro, tout en s’efforçant de faire rentrer l’action dans les limites que les règles prétendues d’Aristote, et surtout le goût nouveau, favorisé par Richelieu, commençaient à imposer à la tragédie en France. Dans cette pièce, pour la première fois, il étalait sur la scène la lutte émouvante qu’il devait, par la suite, y représenter tant de fois, la lutte du devoir ou de l’honneur contre la passion d’abord menaçante, enfin vaincue. Rodrigue est fiancé à Chimène, et Chimène aime Rodrigue ; mais, pour venger son père outragé, Rodrigue tue le père de Chimène, et, pour venger son père immolé, Chimène demande au roi la tête de Rodrigue. A la fin, l’innocent meurtrier, en repoussant une invasion des Maures et en sauvant son pays, lave sa faute involontaire et obtient le pardon ou du moins l’espoir du pardon. Un style à la fois simple et vigoureux dans la partie héroïque du poème, et profondément touchant dans la partie pathétique, exprimait avec vivacité toutes les beautés de cette action attachante et toutes les péripéties de la lutte qui se livre entre les deux fiancés et dans le cœur de chacun d’eux.
Le public s’enthousiasma pour une poésie si neuve et si belle. Mais les rivaux de Corneille eurent la petitesse de se coaliser contre lui pour essayer de faire condamner son chef d’œuvre par l’Académie naissante. Richelieu lui-même eut le tort de s’associer à ces manœuvres : plusieurs causes l’animaient contre le Cid ; toute la pièce respirait une vive admiration pour la bravoure et la fierté castillanes, et la France faisait alors la guerre aux Espagnols, dont l’armée avait un moment franchi la frontière pendant l’été de 1636. Elle renfermait une apologie nullement déguisée du duel, et Richelieu s’efforçait, par des édits sanglants, de réprimer la fureur des duels. Enfin les pièces des « cinq auteurs » étaient plus ou moins tombées, et l’œuvre de Corneille, ce transfuge, était accueillie partout avec des transports d’enthousiasme. Voilà pourquoi Richelieu 6 encouragea Scudéry et Mairet, qui attaquaient passionnément cette tragédie trop heureuse, et força Chapelain d’écrire les Sentiments de l’Académie sur le Cid, critique assez modérée dans la forme, mais très injuste, au fond, de l’œuvre de Corneille.
Cette fameuse « querelle du Cid » occupa six mois, puis s’éteignit, laissant le Cid aussi glorieux, mais Corneille profondément découragé. Sa pièce avait été déclarée « contre les règles » par l’Académie et censurée par des hommes qui se disaient et qu’on croyait les oracles du goût en France. Il demeura plus de trois années sans vouloir rien donner au théâtre, et ses ennemis crurent qu’il resterait muet à jamais. Le 15 janvier 1639, Chapelain écrivait : « Corneille ne fait plus rien ; et Scudéry a du moins gagné cela en le querellant, qu’il l’a rebuté du métier et lui a tari sa veine ».
Heureusement Chapelain se trompait : Corneille travaillait. L’année 1640 vit paraître et triompher Horace et Cinna.
Dans Horace, tiré d’un chapitre de Tite-Live, Corneille a voulu surtout peindre l’énergie du patriotisme romain aux beaux temps de la république, et la lutte de cette passion sublime contre l’amour, que le poète désormais sacrifiera toujours à l’honneur et au devoir. Dans le Cid, l’amour avait vaincu après de dures épreuves ; mais enfin Chimène avait pardonné. Dans Horace, Camille, éprise de Curiace, maudit son frère, vainqueur de son fiancé  ; elle est poignardée par Horace, et Horace est absous. L’amour est immolé avec Camille, immolé au patriotisme.
Cinna, composé, représenté presque en même temps qu’Horace, quoique profondément différent, semble né de la même conception dramatique. Cinna, Émilie, héritiers du parti pompéien et des haines républicaines, conspirent contre l’empereur Auguste qui, après avoir persécuté leurs parents, les a comblés eux-mêmes de bienfaits. Auguste apprend leur trahison, hésite avec angoisse s’il doit punir ou absoudre ; puis, sa grande âme s’ouvrant au pardon, il fait grâce à Cinna, l’unit à Émilie et consolide ainsi par la clémence un pouvoir acquis par la terreur. Dans Horace, l’amour était immolé au patriotisme. Dans Cinna il est humilié devant la clémence royale. Dans Polyeucte 7 il devait se sacrifier lui-même à la sainteté  ; l’amour humain, dans cette œuvre sacrée, est immolé à l’amour divin 8.
Polyeucte, au moyen âge, se fût appelé un mystère, car c’est en peignant l’âme d’un saint que Corneille a voulu compléter cette galerie d’héroïques figures. Après la grandeur chevaleresque figurée dans le Cid, celle du citoyen retracée dans Horace, et la grandeur royale représentée dans Cinna, il a exprimé dans Polyeucte la grandeur d’une âme chrétienne qui dédaigne la terre et les joies terrestres pour n’aspirer qu’au ciel ; car le vrai héros de Polyeucte, quoi qu’en ait cru le XVIIIe siècle, ce n’est pas Sévère, c’est Polyeucte. Mais la figure de Pauline, l’admirable épouse de Polyeucte, redouble l’intérêt de cette pièce extraordinaire : l’héroïsme de son époux martyr élève jusqu’à la passion son âme, d’abord indifférente et troublée un moment du souvenir de Sévère autrefois aimé. Elle-même se convertit en voyant couler le sang de Polyeucte ; elle veut mourir pour le suivre au ciel.
Cette illustre tragédie n’a pas toujours été comprise ainsi, même au temps de Corneille ; et c’est d’ailleurs un privilège dangereux des grands écrivains que chaque siècle tour à tour interprète, selon ses tendances, l’esprit de leurs œuvres et s’efforce de les attirer, pour ainsi dire, aux opinions qui lui plaisent davantage et de leur imposer, très sincèrement d’ailleurs, ses jugements et ses préférences. Corneille nous peut offrir de nombreux exemples de cette instabilité du goût public. Toutes les générations successives l’admirent, mais non pas de la même façon et pour les mêmes qualités. Dans Cinna, nous sommes aujourd’hui séduits surtout par la majesté du pardon que l’empereur accorde aux conjurés ; et les spectateurs du temps de Richelieu, moins disposés à l’admiration envers le pouvoir absolu dont ils sentaient le poids, et plus épris (par l’imagination du moins) des vertus républicaines dont ils avaient si peu l’usage hors du théâtre, semblent avoir eu surtout des yeux complaisants pour le couple révolté d’Émilie et de Cinna : Cinna, en qui Balzac a cru voir le type de l’honnête homme, Émilie, qu’il a nommée « la belle, la raisonnable, la sainte et l’adorable furie ».
Dans Polyeucte, nous avons peut-être pénétré mieux que les contemporains la vraie pensée du poète en remettant le héros de la foi chrétienne à la place qui lui appartient, c’est-à-dire à la première, et en concentrant sur cette figure sainte le principal intérêt du drame. Mais les premiers spectateurs avaient senti autrement ; l’amour combattu de Pauline pour Sévère les passionnait aux dépens de l’intérêt dû au sacrifice austère d’un martyr ; et l’idée ne semble pas leur être jamais venue, qu’à la fin de la pièce, Pauline, transfigurée par l’admiration qu’inspire à sa grande âme l’héroïsme chrétien, supérieur à tout autre héroïsme, aime, adore Polyeucte, et veut mourir pour le suivre, oubliant désormais Sévère, sans effort et sans lutte.
Corneille ne s’éleva jamais plus haut que dans ces quatre admirables pièces : le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte. Mais gardons-nous de limiter à ces quatre tragédies la part durable de son œuvre. Après Polyeucte, il écrivit dix pièces de théâtre, conçues, exécutées dans la pleine maturité du génie, et qui renferment des parties au moins qui sont du premier ordre.
Pompée, tiré de la Pharsale du poète Lucain, que Corneille goûtait particulièrement, semble un beau fragment de poème historique plutôt qu’un véritable drame. Pompée ne parait pas dans cette pièce qui porte son nom, mais il en est bien l’âme et le héros ; elle s’ouvre par la délibération où sa mort est résolue ; elle s’achève par la punition de ses assassins. L’héroïque fermeté de Cornélie, sa veuve, en face de César vainqueur, éclate en d’admirables scènes où la sublimité du style recouvre et cache une certaine emphase des sentiments. Malheureusement l’amour épisodique de César pour Cléopâtre refroidit un peu l’action. Corneille tombera souvent dans cette faute, de donner, à toute force, un rôle à l’amour, dans des pièces où il n’a que faire ; une galanterie un peu fade a gâté ainsi beaucoup de ses dernières pièces. Ses contemporains furent très éloignés de lui en savoir mauvais gré. Si Corneille aujourd’hui nous apparaît surtout comme le poète de l’héroïsme, il fut aussi, ne l’oublions pas, pour la génération qui vécut de sa vie, et ressentit la fraîche impression de ses œuvres naissantes, le poète de l’amour, avant Racine, qui, par une manière toute neuve et plus vraie de peindre cette passion, devait faire oublier les tableaux très différents que d’autres en avaient tracés avant lui. Car l’amour, chez Corneille, n’est pas la passion toute pure, cherchant, pour se satisfaire, à briser l’obstacle qui l’arrête. C’est la passion héroïque, luttant contre elle-même, et contre son honneur, qu’elle nomme « sa gloire », et sacrifiant toujours, non sans effort, non sans déchirements, mais avec une joie austère, le sentiment au devoir. Cette peinture de l’amour idéal et chaste, enveloppé fièrement dans une draperie d’héroïsme, séduisit et charma les contemporains du poète : génération ardente et fougueuse qui joignait à des mœurs souvent grossières, presque brutales, une imagination hautaine ; éprise des glorieuses chimères, et dédaigneuse des vulgaires obstacles, ils se reconnurent dans les personnages de Corneille, et accueillirent avec transport ces beaux vers qui prêtaient une voix plus distincte et merveilleusement éloquente aux grands sentiments que chacun balbutiait confusément dans son âme. De l’admiration pour l’œuvre naquit une sorte de tendresse confiante pour le poète, sentiment qui nous étonne aujourd’hui, nous, habitués par une longue tradition à chercher surtout dans notre vieux Corneille les mâles beautés de la muse tragique. Mais il est pourtant bien vrai qu’il fut aussi, dans son temps, dans la jeunesse de sa gloire, le confident écouté, le conseiller discret de beaucoup d’âmes, à la fois glorieuses et tourmentées, que la passion entraînait, mais que préoccupait leur honneur 9.
Deux comédies succèdent à Pompée (1644). En donnant le Menteur (1644), Corneille louait ainsi la pièce espagnole d’où il l’avait tiré (la Vérité suspecte, d’Alarcon) : « Elle est toute spirituelle depuis le commencement jusqu’à la fin, et les incidents si justes et si gracieux, qu’il faut être de bien mauvaise humeur pour n’en aimer pas la représentation. » L’éloge convient à l’imitation aussi bien qu’à l’original. Est-il une plus charmante comédie que le Menteur ? Elle n’est pas sans défauts, sans doute : l’intrigue est embrouillée ; la moralité, incertaine et faible, ou plutôt nulle. Mais quelle verve éblouissante, quel esprit, quel style ! Comment Corneille a-t-il réussi à faire que le héros paraisse aimable encore qu’il soit atteint d’un défaut que tout le monde abhorre ? que son père Géronte, bien que trompé indignement par un fils sans respect, demeure, à force de bonté, respectable à nos yeux, presque majestueux dans les reproches qu’il fait à ce fils ? La Suite du Menteur (1645), imitée de Lope de Vega 10, fut moins heureuse, comme il arrive d’ordinaire aux suites ; toutefois, s’il est juste d’avouer que le lien qui rattache ensemble les deux pièces est tout artificiel et assez péniblement noué, que l’invention dans la Suite est à la fois plus romanesque et moins amusante que dans le Menteur : le style, dans la moins bonne des deux pièces, est aussi bon que dans la meilleure ; il étincelle de grâce et de vivacité  ; ces deux comédies suffisent à confondre ceux qui se sont imaginé que Corneille n’avait point d’esprit.
Rodogune, tragédie, fut jouée l’année suivante (1646) : la reine Cléopâtre y personnifie la passion du pouvoir, poussée jusqu’à la rage, et jusqu’au crime. Cette avidité du sceptre, que Shakespeare a pour ainsi dire partagée entre Macbeth et lady Macbeth, prêtant à celle-ci la pensée du crime, à celui-là le bras qui l’exécute, Corneille l’a concentrée dans une seule tête et dans un seul bras. Cléopâtre a des instruments, mais elle n’a pas de complices. Pour conserver un trône, elle fait poignarder un fils, et veut empoisonner l’autre : elle est prise elle-même dans ses propres trames et réduite à boire le poison qu’elle destinait à Antiochus et à Rodogune. Ce coup de théâtre fait l’intérêt poignant du cinquième acte de cette tragédie ; l’effet en est prodigieux. Toutefois l’œuvre laisse le spectateur plutôt vivement remué qu’intéressé  : aucun des personnages n’obtient sa sympathie. Cléopâtre est un monstre, et Rodogune à peine moins barbare. Les deux princes, jouets de ces furies, sont trop doux et trop faibles ; leur rôle est tout passif, leur physionomie indécise. Telle est cependant la pièce que Corneille préférait hautement dans tout son théâtre ; non pas, comme on l’a dit, à la façon des parents qui aiment de préférence, entre leurs enfants, les moins bien doués, les plus mal venus ; mais simplement parce que Rodogune lui semblait « un peu plus à lui que les tragédies qui l’ont précédée, à cause des incidents surprenants » qu’elle renferme et qui étaient « purement de son invention  ». Or, entre toutes les qualités de son génie, celle que préférait Corneille était la fécondité de son imagination. De là son goût pour les pièces qu’il nomme implexes, c’est-à-dire compliquées, et pour les situations tendues, violentes et fortement embrouillées. Le goût de Racine était tout différent : il voulait « une action simple, chargée de peu de matière, soutenue par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages 11 ».
Nommons seulement Théodore, tragédie chrétienne, jouée en 1646 ; cette pièce est une erreur, et on s’étonne que Corneille l’ait commise en pleine possession de son génie, âgé de moins de quarante ans, entre Rodogune et Héraclius, dont la conception est si forte et l’exécution si habile.
Héraclius (1647), que l’illustre dramaturge espagnol Calderon imita plus tard de Corneille 12, est une des pièces les plus intéressantes de notre théâtre classique, un peu gâtée malheureusement par une excessive complication. L’usurpateur Phocas a fait périr Maurice, empereur d’Orient, et croit avoir tué de même Héraclius, l’enfant de Maurice : mais Héraclius a été sauvé par sa gouvernante Léontine. Le tyran, qui croit cette femme dévouée à ses projets, lui confie son propre fils, Martian, qui n’est âgé que de quelques mois, comme Héraclius. Léontine, pour rétablir sur le trône la postérité de Maurice, substitue un enfant à l’autre. Vingt ans s’écoulent ; certains indices font soupçonner à Phocas la substitution qui s’est faite ; mais les deux jeunes gens, trompés par d’autres apparences, croient l’un et l’autre être le véritable Héraclius. Phocas veut arracher son secret à Léontine ; elle reste impénétrable et défie l’usurpateur de pouvoir distinguer son fils de son ennemi.
La beauté particulière de cette pièce méconnue, c’est que tous les rôles sont attachants, même celui du tyran Phocas, dont le cœur se déchire, si dur qu’il soit, quand il voit ces deux jeunes gens, dont l’un est son fils, sans qu’il sache lequel, désavouer tous deux ce titre infâme à leurs yeux, se parer à l’envi du nom condamné d’Héraclius, et vouloir mourir fils de Maurice plutôt que vivre fils de Phocas. Héraclius est obscur sans doute, mais il mérite bien qu’on se fatigue à le comprendre.
Fort peu avant ou après la première représentation d’Héraclius, le 22 janvier 1647, Corneille fut reçu à l’Académie française, en remplacement du poète Maynard. Il avait échoué deux fois : on lui avait préféré d’abord un M. de Salomon, puis le poète tragique du Ryer ; la troisième fois même, on lui eût préféré peut-être un nommé Ballesdens ; mais, ce Ballesdens s’étant retiré, Corneille fut reçu ; Ballesdens perdit peu pour attendre ; l’année suivante, il remplaça Malleville, ayant échappé au ridicule d’entrer à l’Académie avant l’auteur du Cid, d’Horace, de Cinna, de Polyeucte, de Pompée, du Menteur, de Rodogune.
Les troubles de la Fronde interrompirent quelque temps les spectacles. En 1650, Corneille reparut à la scène avec Andromède, tragédie lyrique, ou opéra, dont d’Assoucy avait fait la musique, et Torelli les machines, qui furent fort admirées. Le livret seul est de Corneille, et, comme beaucoup de livrets, ce n’est pas un chef-d’œuvre : l’auteur lui-même disait dans l’Argument : « Cette pièce n’est que pour les yeux ».
Don Sanche d’Aragon 13, joué (1650) presque en même temps qu’Andromède, est, dit Corneille, « un poème d’une espèce nouvelle ». Les personnages sont d’un rang illustre ; mais leurs aventures, sans être ridicules, n’offrent rien de vraiment tragique. Il appelait ce genre nouveau la « comédie héroïque ». En réalité, elle existait depuis soixante-dix ans, sous le nom de tragi-comédie, genre agréable et varié, plus proche de nous, plus humain, plus vivant que la tragédie ; il aurait pu donner des chefs-d’œuvre ; le bonheur lui a manqué. Il expire après la Pulchérie de Corneille en 1672.
Don Sanche est tout près d’être ce chef-d’œuvre ; il y manque je ne sais quoi, une action plus nourrie, une conduite plus vive ; non les bons vers, qui abondent, vivement frappés, sonores et fiers.
Nicomède (1651), dont Corneille a dit : « Ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main », Nicomède est, comme Don Sanche, une tentative toute nouvelle : ce fécond génie refusait de se répéter ; toujours en quête de voies nouvelles, il aimait « à s’écarter un peu du grand chemin », dût-il « se mettre au hasard de s’égarer ». Cette fois, que nous montre-t-il ? Un jeune prince, très brave, très bon capitaine, mûri par l’expérience du malheur plus vite que par celle des années, au milieu d’une cour orientale où tout lui est hostile : sa marâtre Arsinoé parce qu’elle veut déposséder le fils du premier lit au profit de son fils à elle ; son frère Attale, fils d’Arsinoé, parce qu’il est jaloux de Nicomède et de sa gloire ; l’ambassadeur romain Flaminius, parce que la politique romaine veut que ses agents dans toutes les cours cherchent à perdre tout ce qui est généreux et fier, comme à flatter et caresser tout ce qui est lâche et bas ; enfin son père même, le roi Prusias, type achevé de ces rois de la décadence orientale, dégradés par le despotisme et la terreur des armes romaines, tremblant devant Flaminius, devant sa femme, devant ses fils ; prêt à toute lâcheté, même au crime, pour conserver une ombre de sceptre : un vrai personnage de comédie, hardiment jeté par Corneille au milieu du cadre tragique : Voltaire s’en montre fort choqué dans son Commentaire sur Corneille ; Victor Hugo s’en autorise en fondant le drame romantique dans la Préface de Cromwell. Toutes ces inimitiés liguées contre Nicomède sont devinées, désunies et déjouées, non par la force, mais « par une prudence généreuse qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril, sans s’émouvoir, et qui ne veut point d’autre appui que celui de sa vertu et de l’amour qu’elle imprime dans le cœur de tous les peuples ». Joignez à cet appui la pointe acérée d’une ironie constante, qui ne laisse jamais s’éloigner l’ennemi vaincu sans qu’il soit un peu piqué et raillé, mais avec grâce et bonne humeur.
Un événement fâcheux éloigna peu après Corneille du théâtre pendant sept années. En 1652, il avait donné Pertharite ; la pièce tomba sans remède à la première représentation : Pertharite se passait chez les Lombards, au VIIe siècle ; les noms gothiques des personnages, le décousu de la conduite et la singularité de l’action rebutèrent les spectateurs. Il y a pourtant de beaux vers dans Pertharite (où Corneille n’a-t-il pas semé les beaux vers ?), et Racine a certainement emprunté de cette pièce malheureuse l’idée de la situation qui fait le fond de sa tragédie d’Andromaque.
L’année précédente, Corneille avait publié la traduction en vers des vingt premiers chapitres de l’Imitation de Jésus-Christ ; cet essai avait obtenu un succès inespéré. Dégoûté du théâtre, le poète entreprit d’achever cette œuvre pieuse et consolante ; la traduction complète parut en 1656 ; elle se vendit beaucoup, et, chose singulière, rapporta plus d’argent à l’auteur qu’aucune de ses tragédies. Toutefois l’œuvre est assez faible, mais pouvait-elle être meilleure ? Tout le charme littéraire de l’original est dans l’admirable simplicité du style et dans la profondeur de l’analyse morale. Or la forme poétique convient peu à cette délicate psychologie chrétienne, et le style de Corneille, ordinairement hautain, héroïque, un peu tendu, n’excellait pas à exprimer les touchantes effusions du pieux auteur.
Les sollicitations flatteuses du surintendant Fouquet, qui protégeait les gens de lettres par goût, par politique et par ostentation, peut-être aussi l’ennui du repos et l’ambition de nouveaux triomphes déterminèrent Corneille à reparaître au théâtre en 1659. Il donna Œdipe et obtint un succès qui nous étonne aujourd’hui ; car cette tragédie est l’une des plus faibles de son théâtre : mais le public avait regret de Pertharite si mal accueilli, et du long silence de l’auteur ; il voulait réparer ses torts envers son poète favori. Peut-être eût-il mieux valu pour la gloire de Corneille qu’il cessât de produire avant l’épuisement de sa veine. Il y a encore de beaux vers et de belles pages même jusqu’en ses derniers ouvrages ; mais ce génie créateur, qui sait construire une œuvre dramatique, assembler et subordonner les parties de l’action, ménager l’intérêt, l’accroître de scène en scène, enfin faire vivre et agir des hommes sur le théâtre, ce don souverain fit défaut à sa verve fatiguée.
Sertorius (1662) est toutefois très supérieur à Œdipe « La politique, dit l’auteur lui-même, fait l’âme de toute cette tragédie », il n’y faut rien chercher qui émeuve ou touche le cœur. Ce n’est pas que l’amour en soit banni ; mais il n’y paraît qu’au second rang et se subordonne lui-même aux calculs de la politique. Une théorie chère à Corneille et qu’il appliqua volontiers dans tout son théâtre, mais surtout dans les œuvres de sa vieillesse, c’est que l’amour doit toujours avoir place dans une tragédie, mais au second rang. « L’amour, dit-il (dans une lettre à Saint-Évremond), est une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque ; j’aime qu’elle y serve d’ornement, mais non pas de corps. » Or il serait plus vrai de dire que l’amour dans une tragédie doit tenir la première place, ou ne paraître pas du tout. S’il est épisodique, il est froid et presque toujours ennuyeux. Sertorius se soutient encore à demi par une belle scène entre le général rebelle et Pompée, par beaucoup de beaux vers dont la pièce est remplie. Toutefois l’immense succès qu’elle obtint à son apparition nous étonne un peu aujourd’hui. Mais les modernes, en acquérant le droit de traiter de la politique ailleurs qu’au théâtre, ont un peu perdu le goût de la tragédie politique, si chère à la génération qui avait vu ou fait la Fronde.
En 1663, Corneille donna au théâtre une Sophonisbe, qui ne réussit pas à faire oublier celle que Mairet avait fait jouer en 1629, et qui est notre plus ancienne tragédie régulière. L’année suivante (1664), Othon, tiré des Histoires de Tacite : pièce obscure et embrouillée, dénuée de l’intérêt poignant qui, dans Héraclius, rachetait les mêmes défauts. Agésilas, joué en 1666, est une pièce en vers libres de différentes mesures à rimes croisées ; cette innovation aurait pu être heureuse, mais elle fut compromise par l’insuccès d’une œuvre ennuyeuse qui est tout entière en entretiens de froide galanterie ; et quels noms que ceux de Lysandre et d’Agésilas, d’un « roi de Paphlagonie » et de « princesses persanes » pour les mêler à cette métaphysique amoureuse ! C’était un roman de Mlle de Scudéry, mis en vers et dialogué. Mais cette monotonie languissante a pu parfois plaire dans le livre, qu’on prend et qu’on quitte ; en aucun temps elle n’est supportable au théâtre.
Attila (1667) est bien supérieur, quoique Boileau ait enveloppé les deux pièces dans une commune épigramme. On y trouve au moins quelques pages fortement écrites dans un style coloré, pittoresque, et dans un sentiment juste, assez conforme à ce que nous savons aujourd’hui, ou croyons savoir, de l’histoire des Huns.
En 1670, Madame, duchesse d’Orléans, voulut se ménager l’amusement de voir aux prises, sur le même sujet, le vieux Corneille et le jeune Racine, de qui la réputation croissante portait ombrage à celle de son rival. Chacun des deux poètes fut invité, à l’insu de l’autre, à composer une Bérénice, et à mettre au théâtre la séparation touchante de l’empereur Titus et de cette reine de Judée. La princesse mourut sans avoir vu les fruits de ce singulier concours ; mais la victoire de Racine était certaine, et dans la tragédie de Corneille, Tite et Bérénice, on ne trouve à louer que quelques vers heureux, et une conception assez fière du personnage principal.
Pulchérie, comédie héroïque, jouée en 1672, Suréna, tragédie, jouée en 1674, passèrent presque inaperçus. Ce n’est pas que ces pièces soient, comme l’a prétendu Voltaire, « ridiculement écrites ». Corneille jusqu’au bout reste un grand écrivain en vers. Cette année même (1672), il adressait au roi une Épître sur la campagne de Flandre, infiniment supérieure au fameux Passage du Rhin de Boileau. Mais il est trop vrai que ces derniers enfants de sa veine tragique sont profondément ennuyeux. Ce sont pures tragédies d’amour, où il n’est question que de savoir si le héros épousera ou non l’héroïne ; et toutefois ni l’un ni l’autre ne réussissent à nous intéresser à leur passion verbeuse et froide. Corneille sortait de sa voie pour s’acharner à lutter contre Racine dans ce domaine de la tendresse où Racine devait rester sans rival.
Est-ce à dire que Corneille fût incapable d’exprimer l’amour ? L’invention du rôle de Chimène suffirait à protester contre une telle assertion. Trente-cinq ans après le Cid, Corneille vieilli et fatigué, dans le livret de l’opéra de Psyché (1671), composé en collaboration avec Molière et Quinault, écrivait encore, pour sa part, entre autres vers excellents, la déclaration si naïve et si passionnée que Psyché adresse à l’Amour, et cette page où l’Amour jaloux reproche à la jeune Psyché le tendre souvenir qu’elle a conservé de la maison paternelle. Ce sont là des morceaux exquis ; et tout l’œuvre de Corneille vieilli abonde ainsi en charmantes surprises.
Mais entre ces rares éclairs l’obscurité semblait plus profonde, et le génie du grand poète allait s’affaiblissant, quoiqu’il se refusât lui-même à l’avouer, et quoique des admirateurs aveugles ne voulussent pas le reconnaître. Ses qualités pâlissent et ses défauts s’accusent à mesure qu’il s’approche du terme de sa longue carrière. L’héroïque fierté de ses personnages tourne à la raideur : ses héroïnes étaient fermes, elles deviennent dures ; ses héros raisonnaient trop, ils deviennent subtils. Le langage de la passion pouvait sembler chez lui un peu romanesque ; il devient fade et alambiqué. A mesure que les idées et les sentiments perdent quelque chose de leur vérité, de leur naturel, le style même s’affaiblit. Mais jusque dans les plus médiocres pièces de ce grand poète on rencontre des beautés qui ne sont qu’à lui, que lui seul pouvait trouver. C’est ce qui faisait dire à Mme de Sévigné, après la représentation de Pulchérie : « Vive notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent ! » C’est encore là le meilleur jugement que la postérité puisse rendre sur l’œuvre de Corneille vieilli.
On a souvent représenté Corneille comme un génie tout instinctif, faisant, sans s’en douter, ses chefs-d’œuvre ; écrivant d’admirables vers, d’admirables pièces, quand l’inspiration le soutenait, quand « un bon lutin », comme disait Molière, lui dictait ce qu’il fallait écrire ; et tombant ensuite au-dessous de lui-même, et quelquefois au-dessous du médiocre, quand cette inspiration lui faisait défaut, quand le lutin cessait de dicter. Cette façon de présenter l’œuvre et de caractériser le talent de notre poète est fort éloignée de la vérité. Sans doute Corneille est poète d’instinct, de nature et d’inspiration ; on ne saurait dire de lui ce que l’on a dit de Malherbe, que l’art, le travail et la patience l’ont fait poète, plus que le ciel. Mais il n’en est pas moins vrai que Corneille est en même temps un talent laborieux, conscient, réfléchi, qui n’a rien hasardé sans savoir ce qu’il faisait, et sans vouloir le faire. Durant sa longue carrière, il n’a cessé de méditer sur son art, d’en examiner l’objet, les principes, les règles, les moyens, et une partie importante de son œuvre est le fruit de ces réflexions prolongées. Cette partie est toute en prose : elle comprend les Examens que, dans l’édition collective de son théâtre donnée en 1660, Corneille a insérés en tête de toutes ses pièces, tragédies et comédies, antérieures à cette date ; en outre, trois Discours traitant : de l’utilité et des parties du poème dramatique ; de la tragédie ; des trois unités.
Dans les Examens, l’auteur s’est jugé lui-même avec une bonne foi parfaite, une rare modestie, et un sens très judicieux : ils restent en somme le meilleur commentaire de son théâtre, ou du moins la base de toute étude consacrée à Corneille. En énonçant avec netteté le dessein de ses pièces, les sources où il a puisé, les moyens dont il s’est servi, l’objet qu’il s’est proposé, l’auteur semble avoir voulu prévenir les interprétations hasardées, qui, pour complaire aux préoccupations changeantes et aux goûts mobiles des générations successives, chercheraient dans son œuvre autre chose que ce qu’il y a mis, et loueraient ou blâmeraient chez lui des intentions qu’il n’a jamais eues, des beautés ou des défauts également imaginaires.
Les Discours abondent en pages de critique littéraire du plus vif intérêt, et d’une grande nouveauté, à l’époque où elles furent écrites ; soit que Corneille, traitant la délicate question de la moralité des ouvrages dramatiques, exprime cette idée hardie : que la moralité consiste surtout dans la peinture naïve (c’est-à-dire exacte et vraie) des vertus et des vices ; soit que, recherchant l’objet du genre dramatique, il confirme Aristote, et prévienne Molière et Racine, en déclarant que : la poésie dramatique a pour but le plaisir des spectateurs, — au risque d’étonner des théoriciens raffinés qui prétendent que l’art n’a d’autre objet que lui-même ; soit que, creusant de son mieux la règle imputée à tort à Aristote, la règle désormais sacrée en France des trois unités, il s’efforce, avec plus de bonne foi que d’exactitude, de montrer le parfait accord de son théâtre avec cette règle. En réalité, il avait abordé la scène sans la connaître ; il en avait parlé fort légèrement, s’en était même un peu moqué jusqu’à la querelle du Cid ; la croisade entreprise alors contre lui le fit réfléchir ; il était de sa nature hautain, mais timoré. Les semonces de l’Académie et la férule de Chapelain lui imposèrent. Corneille se soumit, et, une fois docile, se convainquit. Sa conversion aux trois unités fut sincère, mais elle lui coûta. Racine, quelques années plus tard, devait porter bien plus légèrement le poids de ces règles ; elles gênèrent Corneille. On souffre à voir, dans les Discours, les efforts que fait ce grand homme pour se mouvoir dans les entraves où les critiques de son siècle ont réussi à l’envelopper. Certes, il n’en fit pas moins des chefs-d’œuvre. Mais il est permis de penser que s’il eût été livré à la libre allure de son inspiration féconde, moins surveillé, moins harcelé par des hommes aussi médiocres que les Chapelain, les Scudéry, les Mairet, les d’Aubignac, la part de l’excellent eût été plus grande encore dans son œuvre admirable, mais inégale.
La vie de Corneille avait été fort peu traversée d’événements mémorables. Aucun grand poète n’a tenu ses ouvrages plus à l’écart de son foyer. Ceux qui ont voulu chercher dans ses vers l’expression de ses sentiments personnels, ont fait fausse route, car les causes les plus opposées, les opinions les plus contradictoires, les passions les plus diverses ont trouvé en Corneille un interprète également éloquent. Sa grande valeur dramatique est surtout dans l’impersonnalité de son œuvre.
Vers la fin de 1640 ou au commencement de 1641, il avait épousé Marie de Lamperière, fille d’un lieutenant général aux Andelys : elle avait une jeune sœur qui se maria plus tard avec Thomas Corneille, frère cadet de Pierre ; ces deux ménages fraternels vécurent dans une étroite union et ne voulurent jamais séparer ni leurs foyers ni leurs fortunes. Thomas, comme Pierre, fut poète dramatique, et remporta quelquefois de brillants succès à la scène. Il ne saurait être question de comparer les deux frères ; c’est toutefois beaucoup pour l’honneur de Thomas d’avoir pu, sans ridicule, composer des tragédies dans la maison de Pierre.
Corneille eut six enfants, dont l’éducation acheva de l’appauvrir. Dans l’intérêt de leur fortune, il quitta Rouen et vint se fixer à Paris en 1662 ; sa dépense dut s’en trouver fort accrue sans que son revenu augmentât. En ce temps les bénéfices du théâtre étaient nuls ou dérisoires ; les comédiens étaient généreux en payant deux mille livres une tragédie en cinq actes 14. Une pièce était jouée trente fois quand elle avait un grand succès. Une fois imprimée, le droit de la représenter librement appartenait à tous. Les pensions royales (celle de Corneille était de deux mille livres), instituées avec éclat, ne furent jamais payées avec régularité  ; à la fin on les supprima 15. Quoi d’étonnant si Corneille, après Suréna, se trouva plus pauvre qu’avant Mélite ? On a pu exagérer la gêne croissante qui attrista ses dernières années. L’anecdote si connue du soulier qu’il fit raccommoder dans une échoppe est apocryphe, et, fût-elle vraie, prouverait sa simplicité plutôt qu’elle n’attesterait sa misère. Il ne paraît pas que Corneille ait manqué strictement du nécessaire. C’est bien assez, ou plutôt c’est trop déjà qu’il ait achevé sa glorieuse vie dans des embarras continuels, en proie aux soucis mesquins de la vie matérielle. Il en souffrit cruellement. « Le mérite console de tout », a dit Montesquieu ; mais ce grand moraliste avait trois châteaux, beaucoup de champs et de vignes, une réputation immense, et vendait à bon prix ses vins de Médoc aux Anglais, et ses livres à toute l’Europe.
Après l’obscur Suréna (1674), dont les contemporains n’ont même pas mentionné la représentation déserte, Corneille n’écrivit plus que quelques vers de circonstance : sur la paix de Nimègue (1678), sur le mariage du dauphin (1680). Son beau génie s’éteignait ; « ses forces diminuèrent de plus en plus, écrit son neveu Fontenelle, et, la dernière année de sa vie, son esprit se ressentit beaucoup d’avoir tant produit et si longtemps ». Il mourut dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, âgé de soixante-dix-huit ans trois mois et vingt-quatre jours. Il fut inhumé le lendemain dans l’église Saint-Roch 16. Cette fin, attendue, n’eut pas un très grand retentissement. L’Académie fit célébrer le service d’usage en l’honneur du plus illustre de ses membres, et, par une attention délicate, elle choisit à l’unanimité Thomas Corneille pour remplacer Pierre.
Voici déjà deux cents ans que Corneille est mort, et depuis deux cents ans sa renommée n’a subi aucun déclin. Il occupe une si haute place dans l’admiration de la postérité, que nul n’est mis au-dessus de lui : peu lui sont comparés.
Doué naturellement d’un génie dramatique tout à fait extraordinaire, il se distingue et excelle surtout par ces trois qualités : la fécondité de l’invention, la variété de la mise en œuvre, et l’éclatante beauté du style. Aucun écrivain n’a mieux écrit en vers que Corneille. J’ajouterai comme un trait propre à son œuvre : l’aspiration constante vers la grandeur. Il a placé très haut son idéal dramatique, si haut qu’il ne l’a pas toujours atteint. Car son œuvre immense est, il faut l’avouer, très inégale.
Jugée dans son ensemble et non sur ses seuls chefs-d’œuvre, elle est peut-être au-dessous de son génie ; au-dessous de ce qu’elle eût été, je crois, si Corneille s’était vu mieux servi par les circonstances. Car ses qualités sont à lui seul ; ses défauts lui viennent de ses contemporains.
Oui, si grand qu’il soit, Corneille eût été plus grand encore, s’il fût né trente ans plus tôt ou trente ans plus tard. Deux choses lui ont manqué  : la liberté et le goût. Né trente ans plus tôt, il eût été libre ; on ne lui eût pas imposé la contrainte des règles, la surveillance de Chapelain ; né trente ans plus tard, il aurait eu plus de goût (autant qu’en eut Racine) par la seule influence du milieu où il eût vécu.
NOTICE SUR NICOMÈDE
Nicomède, la vingt et unième pièce que Corneille mit au théâtre, fut représentée à Paris, à l’Hôtel de Bourgogne, en 1651 ; quelques-uns disent avant le 1er février, date de la délivrance des princes du sang prisonniers, Condé, Conti et Longueville. Leur captivité prêtait, croit-on, à quelques allusions qui durent contribuer au succès de la pièce : Nicomède, tant de fois vainqueur, odieux à la reine de Bithynie, à l’ambassadeur romain Flaminius, faisait songer peut-être à Condé poursuivi par la haine de la régente Anne d’Autriche et de l’étranger Mazarin. Au reste, supposez que la pièce ait été jouée un peu après la délivrance des princes, l’intérêt de l’allusion demeurait aussi vif.
Nous savons que Nicomède fut bien accueilli : « La représentation n’en a point déplu, dit Corneille dans l’Avis au lecteur ; et comme ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main, j’ai sujet d’espérer que la lecture n’ôtera rien à cet ouvrage de la réputation qu’il s’est acquise jusqu’ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l’ont précédé. »
Parmi les pièces de Corneille qui ne sont pas considérées comme ses plus beaux chefs-d’œuvre, Nicomède est en effet l’une de celles qu’on a toujours revues avec le plus de plaisir au théâtre. L’une des représentations de cette pièce est mémorable : elle eut lieu sept années après la première. « Le 24 octobre 1658, la troupe de Molière, qui venait d’arriver de Rouen à Paris, commença de paraître devant Leurs Majestés et toute la cour sur un théâtre que le roi avait fait dresser dans la salle des gardes du vieux Louvre. Nicomède, tragédie de M. de Corneille l’aîné, fut la pièce qu’elle choisit pour cet éclatant début 17. » Les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne assistaient à la représentation. Dans un compliment qu’il adressa au roi, Molière eut soin de combler d’éloges ces illustres rivaux qu’il devait maltraiter si fort, cinq ans plus tard, dans l’Impromptu de Versailles 18 ; il y a là dans la vie du grand comique un joli trait de comédie.
Nicomède, comme Don Sanche, qui l’avait immédiatement précédé, est une tentative de Corneille dans une voie et un genre nouveaux : ce fécond génie refusait de se répéter : « Voici, dit-il (Au lecteur), une pièce d’une constitution assez extraordinaire : aussi est-ce la vingt et unième que j’ai fait voir sur le théàtre ; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau sans s’écarter un peu du grand chemin et se mettre au hasard de s’égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l’âme des tragédies, n’ont aucune part en celle-ci : la grandeur de courage y règne seule et regarde son malheur d’un œil si dédaigneux qu’il n’en saurait arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n’oppose à ses artifices qu’une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s’émouvoir, et ne veut point d’autre appui que celui de sa vertu et de l’amour qu’elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. »
Nous n’aurons mieux à faire qu’à reprendre et développer ce beau portrait du héros de la pièce, tracé par l’auteur lui-même. Corneille a tiré de Justin 19 le fond et quelques traits de l’action mise en scène : « Prusias, roi de Bithynie, prit dessein de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils, qu’il avait eus d’une autre femme, et qu’il faisait élever à Rome ; mais ce dessein fut découvert à ce jeune prince par ceux même qui l’avaient entrepris ; ils firent plus : ils l’exhortèrent à rendre la pareille à un père si cruel, à faire retomber sur sa tête les embûches qu’il avait préparées, et n’eurent pas grand’peine à le persuader.... Prusias, chassé du trône, et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu’il prît à se cacher, fut enfin tué parce fils, et perdit la vie par un crime aussi grand que celui qu’il avait commis en donnant les ordres de l’assassiner. »
Tout autre que Corneille n’aurait vu rien à tirer de ce sanglant épisode d’une abominable histoire : celle des petites cours orientales qui se partagèrent l’héritage d’Alexandre et furent ensuite, une à une, dévorées par les Romains. Corneille seul pouvait entreprendre de tirer de ces vingt lignes de Justin un large tableau de la politique romaine aux prises, dans l’Asie barbare, avec les dynasties locales affaiblies et les résistances nationales exaspérées. Il eût pu personnifier cette résistance du monde asiatique dans le personnage fameux de Mithridate ; mais ce prince, trop célèbre, laissait moins de liberté à son imagination créatrice. Il lui préféra l’obscur Nicomède et, pour tracer un portrait tout historique, voulut ne demander qu’un nom à l’histoire. Rien n’est plus cornélien que ce procédé, qui enferme un tableau vrai dans un cadre tout romanesque : « Mon principal but, dit Corneille dans l’Examen de sa pièce, a été de peindre la politique des Romains au dehors et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés ; leurs maximes pour les empêcher de s’accroître et les soins qu’ils prenaient de traverser leur grandeur, quand elle commençait à leur devenir suspecte à force de s’augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. »
Montesquieu n’a pas mieux dit : « Leur maxime constante fut de diviser. Lorsqu’ils accordaient la paix à quelque prince, ils prenaient quelqu’un de ses frères on de ses enfants en otage, ce qui leur donnait le moyen de troubler son royaume à leur fantaisie. Quand ils avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur ; ils s’en servaient pour animer les révoltes des peuples. » Telle est toute l’intrigue de Nicomède ; Montesquieu semble ici la raconter ; on dirait que le poète tragique a éclairé l’historien.
Cette intrigue est d’ailleurs tout imaginaire ; et Corneille, qui préférait entre toutes ses pièces celles où il avait pu le mieux faire preuve d’esprit créateur, aimait beaucoup Nicomède pour ce motif, et disait dans l’Examen : « Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j’ai le plus d’amitié  ». Il n’avait suivi Justin que librement ; il avait beaucoup adouci l’horreur du récit que fait cet historien ; Nicomède n’est plus parricide ; et si Prusias songe encore à tuer Nicomède, il est trop faible et trop impuissant pour pousser à bout ce dessein. Les mêmes ambitions sont en jeu ; mais Corneille en atténue un peu la férocité. Voltaire regrette qu’il n’ait pas « mêlé le personnage de Nicomède à une intrigue terrible, telle que celle de Rodogune ». C’eût été là une pièce toute différente ; et nous n’en pouvons rien dire, puisqu’elle n’a pas été faite. Contentons-nous de celle qui existe et qui est bien près d’être un chef-d’œuvre, qui est du moins une pièce originale et attachante.
Un jeune prince très brave, très généreux, bon capitaine, mûri par l’expérience précoce des affaires et par la réflexion, au défaut des années, s’est trouvé jeté par la fortune au milieu d’une cour corrompue où tout lui est hostile : sa marâtre Arsinoé, parce qu’elle veut déposséder le fils du premier lit au profit de son fils à elle ; son frère Attale, fils d’Arsinoé, parce qu’il est jaloux de Nicomède et de sa gloire ; l’ambassadeur romain, Flaminius, parce que la politique romaine veut que ses agents dans toutes les cours cherchent à perdre tout ce qui est généreux et fier, comme à flatter et à caresser tout ce qui est lâche et bas ; enfin son père lui-même, le roi Prusias, type immortel de ces royautés orientales dégradées par le despotisme et la terreur des armes romaines ; Prusias, tremblant devant sa femme et devant ses fils ; prêt à toute lâcheté, même au crime, pour conserver cette ombre de royauté.
Toutes ces inimitiés liguées contre Nicomède sont devinées, désunies et déjouées par lui, non par la force, mais par « une prudence généreuse qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s’émouvoir, et ne veut point d’autre appui que celui de sa vertu ».
Tel Corneille dépeint son héros, tel Nicomède se peint lui-même avec

... une âme ouverte, une franchise entière...
Qui n’a que la vertu de son intelligence,
Et vivant sans remords marche sans défiance.

Il y a quelque jactance dans le rôle ; mais il est ainsi conçu ; Nicomède n’est pas un sage, un philosophe. C’est un brave et grand cœur. Parmi tant de lâchetés il devient, par une réaction naturelle, un peu hautain et orgueilleux. Mais avec quelle grâce et quel charme ! Voyez-le, en face de ce faible vieillard, Prusias, vain jouet des Romains, essayant de rendre du cœur au roi dégénéré  :

De quoi se mèle Rome, et d’où prend le sénat,
Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État ?
Vivez, régnez, Seigneur, jusqu’à la sépulture,
Et laissez faire après, ou Rome, ou la nature....
— Portez plus de respect à de tels alliés.
— Je ne puis voir sous eux les rois humiliés....

Quand les calomnies de sa marâtre le dénoncent à Prusias comme un conspirateur dangereux, ou même un fils parricide, le timide vieillard ne sait à qui obéir, et voudrait, pour avoir la paix, réconcilier Nicomède et Arsinoé  :

J’ai tendresse pour toi, j’ai passion pour elle ;
Et je ne veux pas voir cette haine éternelle...
Je veux mettre d’accord l’amour et la nature,
Etre père et mari dans cette conjoncture.

La repartie de Nicomède est plus digne de la majesté royale :

Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne soyez l’un ni l’autre. — Et que dois-je être ? — Roi.
Reprenez hautement ce noble caractère.
Un véritable roi n’est ni mari ni père ;
Il regarde son trône, et rien de plus. Régnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez.

Quand la péripétie finale a donné pleine victoire à Nicomède, et déjoué les ruses d’Arsinoé et la politique tortueuse de l’ambassadeur romain, Nicomède, se tournant vers ce dernier, lui dit avec cette grâce qui fait le charme de son rôle :

Seigneur, à découvert, toute âme généreuse
D’avoir votre amitié doit se tenir heureuse ;
Mais nous n’en voulons plus avec ces dures lois
Qu’elle jette toujours sur la tête des rois :
Nous vous la demandons hors de la servitude,
Ou le nom d’ennemi nous semblera moins rude.

Un trait dominant du rôle de Nicomède, c’est l’accent ironique avec lequel il répond à ses adversaires, et semble défier leurs efforts. Quelquefois il en abuse un peu ; surtout contre son frère Attale, qu’il méprise 20, mais qu’il devrait ménager davantage, puisqu’au dénouement de la pièce Attale sauvera Nicomède ; peut-être aussi contre l’ambassadeur Flaminius, dont Corneille a un peu compromis la dignité 21. Mais que l’attitude de Nicomède est piquante en face d’Arsinoé, sa marâtre, qu’il hait, et dont il est haï  ! il ne se départ pas un moment d’une politesse glacée, spirituelle et mordante et d’une ironie de bon goût, qui parfois touche au persiflage, sans jamais tomber dans l’insulte 22. En résumé, l’attrait du personnage est très vif ; il intéresse, il se fait aimer ; à la fin de la pièce on est d’autant plus satisfait de sa victoire qu’il triomphe modestement, quoique avec grâce et avec esprit. On dira : Le personnage n’est guère oriental, guère bithynien. On n’aura pas tout à fait tort ; et toutefois, puisque nous ne savons pas du tout ce qu’était une âme bithynienne, pourquoi ne pas laisser Corneille en profiter ? D’ailleurs ces dynasties asiatiques étaient de souche hellénique ; Nicomède lui-même était, par sa mère, petit-fils de Philippe ; il y a du Grec en lui.
A côté de ce personnage si original et si vivant, celui de Laodice paraît manquer un peu de vie et de personnalité. Elle a pour elle quelques beaux vers à dire :

Non, je ne vous dis plus désormais que je tremble,
Mais que, s’il faut périr, nous périrons ensemble.
Armons-nous de courage et nous ferons trembler
Ceux dont les lâchetés pensent nous accabler.

Et cette sublime réponse à l’ambassadeur Flaminius qui veut lui faire peur de Rome, « la maîtresse du monde »  :

La maîtresse du monde ! Ah ! vous me feriez peur,
S’il ne s’en fallait pas l’Arménie et mon cœur....

Le défaut du personnage est qu’il ne se distingue pas assez de Nicomède. C’est un Nicomède féminin plutôt que ce n’est une femme. Que ces deux illustres amants n’aient qu’une âme et qu’une pensée, c’est bien ; mais l’expression pourrait, semble-t-il, en être plus variée. Une jeune fille, même vaillante et hautaine, doit-elle parler comme un général ? Rodrigue et Chimène, quoique en lutte, n’ont aussi qu’un cœur et qu’une âme. Est-ce qu’ils parlent le même langage ? Ici tel couplet dit par Laodice pourrait être aussi bien dans la bouche de Nicomède, et souvent la mémoire hésite pour savoir auquel il faut l’attribuer.
Le jeune frère de Nicomède, Attale, est un caractère inégal et rempli d’inconséquences. On a souvent blâmé le rôle à ce point de vue, et je crois qu’on a eu tort. Le personnage est fort bien étudié. Corneille a voulu montrer en lui un jeune prince que la nature avait fait bon, généreux même ; et que l’éducation, la flatterie, la faiblesse de son père, les caresses d’une mère artificieuse, ont insensiblement perverti. Il voit tout sous de fausses couleurs. C’est un enfant gâté  : il croit tout aisé parce qu’on ne lui a jamais rien refusé. Tout cela ne se peint-il pas bien dès la première scène, quand il s’écrie naïvement :

..... Mais si le roi le veut.

Au fond il est honnête, et sa méchante mère est obligée de lui cacher les desseins qu’elle forme pour lui :

Je crains qu’en l’apprenant son cœur ne s’effarouche,
Je crains qu’à la vertu par les Romains instruit
De ce que je prépare il ne m’ôte le fruit.

Ailleurs elle lui dit avec une sorte de pitié  :

Vous êtes peu du monde, et savez mal la cour.
Le temps vous apprendra par de nouveaux emplois
Quelles vertus il faut à la suite des rois.

Attale n’est point méchant, mais aveuglé  : quand on lui ouvrira les yeux, il verra juste et agira bien. C’est Flaminius qui se charge de ce soin, mais sans le savoir ; c’est lui qui, sans l’avoir voulu, convertit Attale et le fait honnête homme.
Le caractère de Flaminius n’est pas le mieux suivi qu’offre la pièce : il y a comme une sorte de contradiction dans la conception même du rôle. En effet, d’une part, il est imaginé pour être, durant toute la pièce, sacrifié à l’ennemi des Romains, à Nicomède. D’autre part, Corneille ne pouvait se résoudre à maltraiter trop fort ces Romains qu’il aime et qu’il admire et qu’il a dépeints avec tant de complaisance dans la moitié de son théâtre. Il essaye donc de relever Rome en prêtant à Flaminius quelques beaux accents de patriotisme. Au reste, il s’est mépris sur le vrai caractère et sur le nom même du personnage. Il en fait le fils du consul plébéien Flaminius vaincu à Trasimène, mais le Romain qu’il prétend mettre en scène est le vainqueur de Philippe à Cynoscéphale, et s’appelle réellement Titus Quintius Flamininus 23 ; il était patricien, aristocrate, d’une famille illustre et ancienne, mais fort dégagé de tout patriotisme étroit, exclusif et mesquin, ami de la civilisation grecque, et plein d’une admiration intelligente pour la merveilleuse culture intellectuelle et philosophique dont ce peuple avait reçu l’héritage. Le premier, Flamininus semble avoir compris la force d’expansion et d’influence morale que l’élément hellénique, introduit dans l’État romain, ajouterait à la puissance de la République. En face de Caton, le dernier des Romains purement citoyens romains, Flamininus nous apparaît, plus que Scipion même, comme le premier des Romains citoyens du monde.
Corneille a fort simplifié cette physionomie, dont les nuances multiples se prêtaient mal aux procédés dramatiques : il a ramené Flamininus ou Flaminius au type abstrait de l’ambassadeur romain. Sa politique est bien celle que Rome a suivie pour vaincre le monde : affaiblir en tous pays ceux qui sont puissants ; fortifier ceux qui sont faibles ; diviser ceux qui sont alliés ; attiser les haines entre ceux qui sont désunis ; et traiter en ennemi de Rome tout ce qui ne veut pas être son esclave. Les desseins de Flaminius sont plus hardis que son personnage. Il semble que Corneille s’est préoccupé surtout de faire Nicomède très grand, supérieur à tout ce qui l’entoure. Mais fallait-il à ce point rapetisser tous les autres rôles ? N’est-ce pas courir le risque de nous laisser croire que Nicomède n’est grand que de la petitesse des autres personnages ?
Malgré quelques beaux vers dignes de Rome que dit çà et là Flaminius, l’ambassadeur est trop humilié par Nicomède, surtout dans les deux grandes scènes de l’entrevue avec le roi, el de l’entrevue avec Laodice. A la fin de la pièce, sa fuite interrompue et son retour ridicule achèvent de lui faire perdre tout prestige. C’est là une faute de l’auteur ; Corneille la justifie mal en alléguant que le public aime à revoir dans la dernière scène tous les personnages de la pièce. Un homme tel que Flaminius, quand tous ses desseins ont échoué, quand sa politique est déjouée, quand sa proie, Nicomède, lui échappe et se rit de lui, ne devrait pas reparaître sur le théâtre, où l’attend la dédaigneuse ironie du vainqueur.
Mais quel rôle que celui de ce jeune prince hautain, méprisant, imperturbable, à qui tous les autres sont ensemble ou tour à tour sacrifiés ! Ce rôle, tout plein de nuances très fines, veut un acteur du premier mérite. Lekain en convenait dans ses Mémoires : « Il faut un grand art à l’acteur chargé de ce rôle pour ne pas y laisser apercevoir le ton de la comédie. Le grand Baron était le seul qui savait le sauver par des nuances imperceptibles ; et c’est ce qui constitue le génie et le vrai talent. »
Ces lignes demandent explication. Lekain a raison s’il pense qu’il n’y a rien de proprement comique dans le personnage de Nicomède. Mais Lekain a tort s’il ne voit pas que l’élément comique a une place considérable dans la tragédie de Nicomède ; non par une négligence ou un manque de goût de Corneille (comme Voltaire dans son Commentaire le croit ou feint de le croire), mais par un dessein arrêté.
Nicomède, conçu, écrit et joué durant la Fronde, est, de toutes les pièces de Corneille, celle où se reflète le mieux cette époque singulière et complexe : époque sombre et tragique sans l’être uniquement ; le sourire s’y mêle aux larmes, il s’y verse moins de sang qu’il ne s’y dépense d’esprit ; à côté des héros, les ridicules y ont leur rôle. Enfin, la Fronde est, comme Nicomède, une sorte de tragi-comédie.
Ce caractère est bien marqué dans la pièce. Le héros lui-même, par l’usage continuel qu’il fait de l’ironie, paraît souvent côtoyer le langage de la comédie.
La marâtre, Arsinoé, apporte tant de bassesse dans la méchanceté, tant de vulgarité dans la noirceur, elle explique ses vues mesquines avec tant de petitesse d’âme et trompe son vieux mari par des larmes si hypocrites, que tout le rôle excite plus de mépris que de terreur.
Surtout le vieux Prusias tremblant devant les Romains, devant sa femme, devant Nicomède et même devant Laodice, tiraillé entre toutes les passions contraires qui se livrent bataille autour de lui, n’aspirant qu’à la paix et n’osant l’imposer ; exprimant ses petits desseins, ses médiocres vues, sa politique rampante et à courte vue dans un langage tout à fait trivial ; d’ailleurs se contredisant à toute heure, malheureux jouet du dernier qui lui parle : Prusias est un vrai rôle de comédie, et qui fait rire, à la fin, dès qu’il ouvre la bouche.
Il y a longtemps que ce mélange du comique au tragique dans Nicomède a frappé la critique. Au XVIIIe siècle Voltaire s’en étonnait, y voyait un défaut d’exécution dans la pièce et notait comme mauvais tous les vers entachés de trivialité  ; comme déplacés, tous les sentiments entachés de ridicule. La Harpe n’était pas moins sévère que Voltaire.
« Les anciens, écrivait-il, n’avaient jamais connu cet alliage du tragique et du familier, du sérieux et du bouffon, marqué au coin de la barbarie. Mais comme il faisait le fond du théâtre des Espagnols, qui servit longtemps de modèle au nôtre, nos auteurs qui empruntaient leurs pièces et leurs défauts, quoique sans descendre au même degré de bouffonnerie, imaginèrent ce nom de tragi-comédie, qu’ils donnaient surtout aux pièces où il n’y avait point de sang répandu et qui excusait la bigarrure de leurs drames informes. Mais depuis que Racine eut fait voir le premier comment on pouvait être, dans tout le cours d’une pièce, à la fois simple et noble, naturel et élégant, sans tomber jamais dans le familier et dans le bas, il n’y eut plus de tragi-comédie.  »
Au contraire, au XIXe siècle, le caractère ambigu de notre pièce lui méritait l’honneur d’être nommée avec éloge dans la préface de Cromwell, et Corneille était mis au nombre des précurseurs du drame romantique à cause de son Nicomède.
Il est certain que le rôle de Prusias dans cette tragédie est un rôle purement comique ; et que celui de sa méchante femme, Arsinoé, l’est aussi presque toujours, un peu noirci seulement par la perfidie du personnage. « Si Prusias n’est pas du commencement jusqu’à la fin un vieillard de comédie, dit Voltaire, j’ai tort. » Voltaire n’a pas tort, ou plutôt il a tort seulement de paraître croire qu’il hasarde un grand paradoxe. Oui, Prusias est comique, et Corneille l’a voulu faire tel ; d’un bout à l’autre il l’a représenté ridicule et mesquin : roi « en peinture », mari timide, père faible et jaloux, il est incapable de tout sentiment un peu élevé, surtout de la reconnaissance.

On n’aime point à voir ceux à qui l’on doit tant.

Il n’essaye même pas de cacher son ingratitude : il dit d’un accent grognon à Nicomède :

Vous pouviez vous passer de mes embrassements,
Me faire par écrit de tels remerciements.

Sa politique servile ne connaît qu’un principe : trembler devant les Romains.

Pour de pareils amis il faut se faire effort....
Ah ! ne me brouillez point avec la République....
Le temps et la raison pourront le rendre sage,

dit-il à l’ambassadeur de Rome en lui demandant grâce pour les hardiesses de Nicomède. Il charge son fils de répondre en sa place à Flaminius, et se croit ainsi très habile ; car ensemble il compromettra Nicomède et ne se compromettra point lui-même. Au fond il a peur de son fils presque autant que des Romains. Mais d’ailleurs tout l’effraye, et même Laodice, quoiqu’il n’en veuille pas convenir :

J’ai sur elle après tout une puissance entière.
Mais j’aime à la cacher sous le nom de prière.

Sa femme, qu’il aime lâchement, lui fait peur, plus que tout le reste, quoique d’une autre façon. C’est surtout en face d’elle que Prusias tourne au vieillard de comédie. Les larmes d’Arsinoé le trouvent vaincu d’avance.
Un rôle odieux, mais bien vivant et bien vrai, c’est celui de cette seconde épouse, encore jeune, d’un mari déjà vieux ; elle hait le fils aîné, le fils du premier lit, l’héritier légitime, et veut le déposséder pour élever le sien au trône. Comme tous les traîtres de notre théâtre, elle est peut-être un peu trop noire, et semble trop se plaire à étaler sa noirceur

..... Il n’est fourbe ni crime
Qu’un trône acquis par là ne rende légitime 24.

Mais, dans son rôle de marâtre hypocrite et jalouse, elle est parfaite et joue son personnage à merveille. Elle a certainement servi de modèle à la Béline de Molière, et nous nous garderons bien de blâmer Corneille d’avoir fourni, dans une tragédie, une situation à la pure et franche comédie. Ce n’est là ni une faute, ni un hasard. Son regard a percé jusqu’au fond de l’histoire de ces temps où vécurent les Prusias, les Eumène, les Antiochus, les Attale. Il a deviné que l’extrême abaissement politique de ces rois avilis supposait le même abaissement dans leur famille et dans leur vie domestique. Il a voulu que le mari tremblât devant sa femme comme le roi devant les Romains. Le peu que nous savons de l’histoire de ces monarchies confirme entièrement les vues de Corneille. C’est une lugubre série de querelles domestiques, de haines privées, de « tragédies de sérail », comme on devait dire plus tard.
Avant Béline, Arsinoé jure à son vieux mari qu’elle ne survivra pas à la mort d’un époux si cher :

Je n’aime point si mal que de ne vous pas suivre,
Sitôt qu’entre mes bras vous cesserez de vivre ;
Et sur votre tombeau mes premières douleurs
Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs.
— Ah ! Madame. — Oui, Seigneur, cette heure infortunée
Par vos derniers soupirs clora ma destinée.

Écoutons à présent Béline dans le Malade imaginaire : Argan veut, en tournant la loi, donner toute sa fortune à sa femme : « Mon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de cela ! S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde. — M’amie ! — Oui, mon ami ; si je suis assez malheureuse pour vous perdre.... — Ma chère femme !... — La vie ne me sera plus de rien. — M’amour ! — Et je suivrai vos pas pour vous faire connaître la tendresse que j’ai pour vous. — M’amie, vous me fendez le cœur ! Consolez-vous, je vous en prie ! »
Ainsi la situation est si purement comique qu’elle a pu repasser tout entière dans une pure comédie. Mais Corneille a si peu songé à dissimuler ce caractère ou cette tendance de sa pièce, qu’il l’a terminée enfin par des vers qui nous font voir, selon la tradition comique, le personnage ridicule enraciné dans son travers, bien loin d’en être guéri. Au moment où la politique romaine est déjouée, Nicomède, vainqueur ; Flaminius, humilié  ; Prusias, comme s’il n’eût rien compris à ce dénouement, conclut la pièce en vantant les douceurs de l’amitié de Rome :

Et demandons aux Dieux, nos dignes souverains,
Pour comble de bonheur l’amitié des Romains.

Dix comédies classiques finissent de la même façon, comme pour affirmer que, si elles corrigent les mœurs, ce ne sont pas celles de leurs personnages 25.
Ainsi Nicomède est une tragédie, où le comique et le familier sont entrés comme un élément très important. Que faut-il penser de cette innovation ? Est-ce un signe que le génie de Corneille allait s’affaiblissant ? Ainsi l’a cru Voltaire. Est-ce une marque de l’infinie variété et de la merveilleuse souplesse de son esprit ?
Une œuvre dramatique n’est pas la copie servile de la réalité. Autrement il va de soi qu’elle devrait admettre le mélange du tragique et du comique ; attendu que, dans la vie réelle, ce mélange est journalier ; partout le rire se mêle aux larmes, et les bouffons coudoient les héros. Mais le théâtre ne doit pas étaler les événements dans la même confusion où la vie les présente. Balzac parle, dans son Socrate chrétien, « de ces grandes tragédies dont le monde est le théâtre ; Dieu, le poète ; et souvent un faquin en est l’Atrée ou l’Agamemnon ». Dieu n’en est pas seulement le poète, il en est aussi le seul spectateur intelligent ; lui seul débrouille l’unité dans ce chaos des faits humains. Le spectateur mortel veut plus d’ordre et de simplicité dans la pièce qu’il contemple. Il veut emporter du théâtre une impression claire, une et simple, sans ambiguïté ni contradiction, tandis que le spectacle des événements de la vie nous laisse indécis, inquiets, ignorants de leur sens et de leur portée.
Le mélange du tragique et du comique altère-t-il dans le drame cette simplicité d’impression ? Au fond, les deux genres sont distincts non par le caprice des rhéteurs, mais par la nature des choses. Ce n’est pas Boileau qui a inventé cette distinction, il l’a seulement compromise en l’appuyant sur des motifs de goût et de convenance ; elle repose sur une base bien autrement solide. Le drame est la peinture de l’homme agissant. Mais il y a deux manières tout à fait opposées de peindre l’homme, parce qu’il y a deux manières non moins opposées de le comprendre. Pascal, qui voyait l’homme à la fois si grand et si petit, disait de lui qu’il n’est ni ange, ni bête ; c’est-à-dire sans doute : qu’il est un peu l’un et l’autre. On peut le faire ou l’un ou l’autre : ange, tantôt radieux, tantôt déchu ; ou tout simplement bête, bête vicieuse et grotesque. On peut le prendre au sérieux, ou en dérision ; le montrer grandiose, dans le bien ou le mal ; ou seulement ridicule ; le faire enfin ou tragique, ou comique. Les deux peintures, les deux genres peuvent se mêler, s’associer ; mais ils répondent toujours à deux éléments dramatiques parfaitement distincts l’un de l’autre.
Mais à quelle condition les deux genres pourront-ils s’associer ? A condition que l’unité d’impression ne soit pas détruite. Le spectateur ne saurait souffrir qu’on l’abandonnât au désenchantement d’une situation ambiguë  : incertain s’il doit rire ou pleurer, s’apitoyer sur les malheurs d’un héros, ou s’amuser des folies d’un bouffon. Il y a des sujets tragiques, et dans une tragédie il y a des scènes, des situations, des rôles qui souffrent l’introduction du comique ; tandis que d’autres ne la souffrent pas. En général, il faut que la tragédie abaisse un peu le ton pour pouvoir s’allier au comique. Si l’impression qu’elle tend à produire n’est ni l’extrême pitié, ni l’extrême terreur, les rôles comiques et les rôles tragiques pourront s’unir, et contribuer ensemble à l’effet général, se servir sans se heurter. C’est le cas qui s’offre à nous dans Nicomède. L’ « admiration tranquille » que le poète veut exciter en faveur de son héros, se concilie fort bien avec le mépris que nous ressentons pour Prusias. Loin de s’exclure, les deux sentiments s’appellent ; l’impression demeure une et simple. Mais supposez que dans cette pièce le sang coule, et les larmes ; que Nicomède assassine Prusias (comme il arrive dans Justin), le mélange du comique et du tragique y sera difficilement supportable. Pour que nous puissions dédaigner Prusias à notre aise, il faut que Nicomède ne soit pas parricide. Oreste tuant sa mère, Œdipe incestueux, Phèdre adultère, calomniatrice et meurtière, excluent le rire et le ridicule. Tous les grands poètes n’ont pensé ainsi. Shakspeare lui-même n’a pas semé indisinctement le comique dans la tragédie. Mais dans ses plus beaux drames, quand le dénouement approche, il bannit entièrement le rire, parce qu’il juge l’intérêt du spectateur trop fortement excité pour que son âme soit accessible à aucune distraction. Nos poètes classiques n’ont pas cru pouvoir même aller aussi loin. Ils n’ont jamais permis que le ridicule se mêlât au pathétique, ni que la douleur éclatât parmi les rires. Moins conformes en cela, sans doute, à la réalité de la vie, ils ont peut-être mieux répondu à une aspiration de notre âme, que certains contrastes de sentiments surprennent et blessent, comme le mélange de couleurs criardes offusque notre vue, ou comme un son discordant déchire notre oreille. Ceux de nos poètes modernes qui ont indiscrètement jeté les folies d’un bouffon au milieu des sanglots d’un cœur navré, n’ont pas su toujours échapper au danger de ces tentatives : le tragique a souvent perdu chez eux quelque chose de sa grandeur, et le comique beaucoup de sa gaieté.
Corneille a osé, dans cette voie, moins que les romantiques, mais beaucoup plus que Racine et les poètes de son école. « Il s’est écarté du grand chemin au hasard de s’égarer26. » Il ne s’égara pas. Son génie, encore dans toute sa vigueur, le servit bien cette fois. S’il y a quelques faiblesses de style dans Nicomède, le fond de la pièce est inventé avec bonheur, la composition en est savante ; les caractères vivants et variés ; l’intérêt soutenu ; le style même, excellent, sauf quelques taches légères. Qu’on cesse donc de se soucier, après Voltaire, du nom qu’il faut donner à cette œuvre singulière. Qu’on l’appelle, si l’on veut, comédie héroïque, ainsi que Don Sanche d’Aragon. Ce titre ne convient pas mal à un drame où tous les intérêts sont grands en eux-mêmes, mais conduits par des passions assez mesquines. Les noms sont illustres ; le cadre est grandiose ; mais les hommes qui le remplissent sont, au fond, faits comme d’autres hommes, et c’est bien une espèce de comédie qu’ils jouent. Au reste, qu’importe-t-il ? Nous ne sommes plus au temps où un vain scrupule au sujet d’un titre de pièce aurait pu troubler notre critique et inquiéter notre admiration.
ANALYSE DE NICOMÈDE
ACTE Ier
Sc. 1. — Laodice, reine d’Arménie, est aimée de Nicomède, fils aîné du roi de Bithynie, Prusias. Nicomède a quitté brusquement l’armée qu’il commande sur la frontière. Laodice blâme son imprudence : la cour de Prusias est gouvernée par les ennemis du jeune prince : Arsinoé, sa belle-mère, et l’ambassadeur de Rome, Flaminius. Nicomède lui répond que son armée n’est pas plus sûre pour lui. La reine y aposte des assassins pour tuer son beau-fils. Laodice et Nicomède jurent de lutter et, s’il le faut, de périr ensemble.
Sc. II. — Attale, fils de Prusias et d’Arsinoé, récemment revenu de Rome, où il a été élevé, s’est épris de Laodice, et lui déclare son amour, qu’elle écarte avec un dédain railleur. Nicomède, que son jeune frère n’avait jamais vu, se mêle à l’entretien, et s’amuse à piquer et embarrasser Attale, qui enfin s’emporte.
Sc. III. — La reine Arsinoé entre à ce moment, et feint la surprise en voyant Nicomède. Attale est confus d’avoir insulté son frère aîné. Nicomède l’invite à lutter contre lui, mais loyalement. L’avenir montrera lequel des deux frères aura le mieux mérité de plaire à Laodice.
Sc. IV. — Arsinoé éloigne son fils Attale pour rester seule avec sa confidente Cléone.
Sc. v. — Arsinoé révèle à Cléone qu’elle n’a point voulu tuer son beau-fils ; mais un de ses affidés a feint de trahir un plan d’assassinat pour enlever Nicomède à son armée et le ramener à la cour, où sa perte l’attend. Il va braver Rome et son père ; et Flaminius en délivrera la reine ; le trône restera libre pour Attale.
ACTE II
Sc. I. — Prusias est irrité du retour de Nicomède. Il explique à son capitaine des gardes, Araspe, qu’il doit trop à son fils, pour n’en pas beaucoup craindre. Araspe, âme perfide et vendue à Arsinoé, feint de défendre Nicomède, et attise les griefs du roi contre le prince.
Sc. II. — Prusias accueille fort mal Nicomède, qui se présente à lui respectueusement ; puis il feint de s’apaiser, mais c’est pour tendre un piège à son fils. L’ambassadeur de Rome, Flaminius, a demandé audience au roi. Prusias veut que son fils réponde aux Romains pour lui.
Sc. III. — Flaminius, au nom du sénat romain qui a élevé le jeune Attale, demande pour ce prince une couronne. Nicomède, invité à répondre, s’indigne que les Romains se mêlent de distribuer les diadèmes ; il s’emporte, il outrage Flaminius ; et, disciple d’Annibal, il rappelle malignement les sanglantes défaites que son maître a fait essuyer aux Romains. Flaminius répond que Nicomède craint à tort pour sa couronne héréditaire ; c’est celle d’Arménie que Rome destine à Attale ; il épousera la reine Laodice. Ce coup n’effraye point Nicomède. « Laodice est reine, dit-il, et c’est à elle de choisir son époux. » Là-dessus il s’éloigne hautain et menaçant.
Sc. IV. — Prusias et Flaminius se décident à négocier auprès de Laodice pour obtenir qu’elle épouse Attale.
ACTE III
Sc. I. — Prusias essaye le premier, sans succès, de faire céder Laodice ; il lui annonce qu’elle n’entrera en possession du trône d’Arménie qu’à condition de le partager avec Attale. Rome le veut ainsi.
Sc. II. — Flaminius est demeuré seul auprès de Laodice ; il lui vante inutilement les avantages de l’alliance romaine ; la princesse demeure inflexible.
Sc. III. — Nicomède interrompt l’entrevue et congédie Flaminius, sans lui ménager les outrages.
Sc. IV. — Puis il annonce à Laodice qu’il a dénoncé les trames d’Arsinoé à Prusias ; la lutte est engagée entre le prince et sa marâtre.
Sc. v. — Attale paraît à ce moment ; Laodice, outrée de dépit, s’éloigne sans vouloir l’entendre.
Sc. VI. — Nicomède reproche à son frère de ne pas tenir sa parole ; car, pour enlever Laodice à son aîné, il appelle à son secours Rome et Prusias. Attale s’excuse avec esprit sur sa propre faiblesse.
Sc. VII. — Arsinoé vient avec Araspe inviter Nicomède à paraître devant son père. La belle-mère et le beau-fils s’attaquent et se défient par des mots piquants où leur haine mutuelle éclate. Nicomède s’éloigne.
Sc. VIII. — Arsinoé annonce à Attale la perte où court son frère. Attale, honnête au fond, exprime des scrupules, qu’Arsinoé traite d’enfantillages.
ACTE IV
Sc. I. — Arsinoé, fidèle à son rôle d’hypocrisie, feint d’être au désespoir que des assassins apostés aient pu l’accuser de vouloir attenter à la vie de son beau-fils. Prusias s’attendrit en voyant pleurer sa femme.
Sc. II. — Arsinoé, enhardie, voyant entrer Nicomède, ose demander sa grâce. Nicomède repousse dédaigneusement cet appui ; il énumère ses services. Arsinoé proteste de son innocence, et dit tout ce qu’elle a fait pour servir Nicomède. Nicomède prétend qu’elle n’a servi qu’Attale ; et proteste que son passé répond pour lui-même ; un homme comme lui se fût vengé en soulevant ses troupes, non en calomniant une femme. Arsinoé s’éloigne, feignant de céder la place, mais encore hautaine, la menace et la raillerie à la bouche.
Sc. III. — Prusias veut trouver une transaction qui l’accommode avec tous ; Nicomède peut choisir : ou il succédera à son père, ou il épousera Laodice. Nicomède répond que Laodice est libre et que Prusias est vivant ; il refuse le choix qu’on prétend lui dicter.
Sc. IV. — Flaminius entre alors, et Prusias, pour montrer au Romain sa docilité, annonce qu’il fait son fils Attale seul héritier de ses couronnes ; et qu’il envoie Nicomède à Rome en otage, ou plutôt comme prisonnier.
Sc. v. — Attale est resté seul avec Flaminius, auquel il avoue que son union avec Laodice lui est plus chère encore que le trône de Bithynie. Mais Rome ne veut pas que deux grands royaumes tombent dans la même main. Flaminius interdit à Attale de plus songer à Laodice, sous peine d’encourir l’indignation du sénat.
Sc. VI. — Attale est seul ; il comprend tout ; Rome se joue des rois. Mais puisqu’il faut obéir, mieux vaut encore obéir à Nicomède. Attale se résout à sauver son frère.
ACTE V
Sc. I. — Le peuple s’est soulevé en apprenant que Nicomède est emmené à Rome. Arsinoé s’en inquiète peu, et cherche à détacher Attale de son amour pour Laodice.
Sc. II. — Flaminius annonce que la révolte est sérieuse ; il faut se hâter d’y apporter remède.
Sc. III. — Prusias entre, et accuse les gens de Laodice d’avoir soulevé le peuple.
Sc.IV. — Cléone apporte de graves nouvelles ; le peuple a massacré les faux assassins apostés par Arsinoé  ; il redemande à grands cris Nicomède.
Sc. v. — Araspe entre en déclarant qu’il ne répond plus de son prisonnier, Nicomède, si l’on tarde à en disposer. Prusias parle de tuer son fils ; mais Arsinoé n’ose aller si loin. Flaminius intervient et réclame Nicomède comme otage de Rome ; il offre de l’emmener avec lui, en gagnant en secret le port et sa galère. Cependant Prusias amusera le peuple par de vaines promesses. Attale feint de le suivre et s’éloigne en réalité pour délivrer son frère.
Sc. VI. — Laodice, qui ignore ces desseins formés contre Nicomède, arrive en bravant Arsinoé. Celle-ci, qui croit que la perte de Nicomède est sûre, répond avec non moins de hauteur. Elle annonce à Laodice l’enlèvement de son amant. Laodice éclate en transports d’indignation, et jure qu’elle ira jusqu’à Rome arracher Nicomède aux Romains.
Sc. VII. — Attale rentre en feignant le plus grand effroi ; Nicomède s’est échappé  ; il est libre au milieu du peuple soulevé. Prusias est en fuite avec Flaminius.
Sc. VIII. — Prusias et l’ambassadeur reparaissent27 ayant renoncé à fuir. Arsinoé veut mourir. Laodice promet à tous ces vaincus la générosité du vainqueur.
Sc. IX. — En effet, Nicomède rentre au palais ayant calmé l’insurrection, il vient déposer ses respects aux pieds de Prusias et d’Arsinoé, que tant de magnanimité confond, et réduit à se taire et à céder. Mais qui l’a sauvé  ? Attale lui-même se dénonce ; les deux rivaux sont redevenus frères. Nicomède offre à Flaminius d’accepter l’alliance romaine, pourvu que ce mot ne couvre pas la servitude28.
AU LECTEUR
Voici une pièce d’une constitution assez extraordinaire : aussi est-ce la vingt et unième que j’ai fait voir sur le théâtre ; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s’écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s’égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l’âme des tragédies, n’ont aucune part en celle-ci : la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d’un œil si dédaigneux qu’il n’en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n’oppose à ses artifices qu’une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s’émouvoir, et ne veut point d’autre appui que celui de sa vertu, et de l’amour qu’elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. L’histoire qui m’a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré est tirée de Justin ; et voici comme il la raconte à la fin de son trente-quatrième livre 2930 :
« En même temps Prusias, roi de Bithynie, prit dessein de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils, qu’il avoit eus d’une autre femme, et qu’il faisoit élever à Rome ; mais ce dessein fut découvert à ce jeune prince par ceux même qui l’avoient entrepris ; ils firent plus, ils l’exhortèrent à rendre la pareille à un père si cruel, et faire retomber sur sa tête les embûches qu’il lui avoit préparées, et n’eurent pas grande peine à le persuader. Sitôt donc qu’il fut entré dans le royaume de son père, qui l’avoit appelé auprès de lui, il fut proclamé roi ; et Prusias, chassé du trône, et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu’il prît à se cacher, fut enfin tué par ce fils, et perdit la vie par un crime aussi grand que celui qu’il avoit commis en donnant les ordres de l’assassiner. »
J’ai ôté de ma scène l’horreur d’une catastrophe si barbare, et n’ai donné ni au père ni au fils aucun dessein de parricide. J’ai fait ce dernier amoureux de Laodice, afin que l’union d’une couronne voisine donnât plus d’ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d’y mettre un obstacle de leur part. J’ai approché de cette histoire celle de la mort d’Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n’est pas un petit ornement à mon ouvrage J’en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains ; et prenant l’occasion de l’ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi, leur allié, pour demander qu’on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l’ai chargé d’une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devoit donner de la jalousie. J’ai fait que pour gagner l’esprit de la Reine, qui, suivant l’ordinaire des secondes femmes, avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fils, que mon auteur m’apprend avoir été nourris à Rome. Cela fait deux effets ; car d’un côté, il obtient la perte d’Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse ; et de l’autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père m’ont donné jour à d’autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées ; et pour la fin, je l’ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu’ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez agréable.
La représentation n’en a point déplu ; et comme ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main, j’ai sujet d’espérer que la lecture n’ôtera rien à cet ouvrage de la réputation qu’il s’est acquise jusqu’ici, et ne le fera point juger indigne de suivre ceux qui l’ont précédé. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec les rois leurs alliés, leurs maximes pour les empêcher de s’accroître, et les soins qu’ils prenoient de traverser leur grandeur, quand elle commençoit à leur devenir suspecte à force de s’augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C’est le caractère que j’ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius, qui rencontre un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s’ébranler, et brave l’orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu’il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu’il ne cherche point à faire pitié par l’excès de ses malheurs ; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n’excite que de l’admiration dans l’âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous commande de mendier pour leurs misères. Il est bon de hasarder un peu, et ne s’attacher pas toujours si servilement à ses préceptes, ne fût-ce que pour pratiquer celui de notre Horace :

Et mihi res, non me rebus, submittere conor 31 ;

mais il faut que l’événement justifie cette hardiesse ; et dans une liberté de cette nature on demeure coupable, à moins que d’être fort heureux.
EXAMEN32
Voici une pièce d’une constitution assez extraordinaire : aussi est-ce la vingt et unième que j’ai mise32 sur le théâtre ; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s’écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s’égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l’âme des tragédies, n’ont aucune part en celle-ci : la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d’un œil si dédaigneux qu’il n’en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n’oppose à ses artifices qu’une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s’émouvoir, et qui ne veut point d’autre appui que celui de sa vertu et de l’amour qu’elle imprime dans les cœurs de tous les peuples.
L’histoire qui m’a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré est tirée du trente-quatrième livre de Justin. J’ai ôté de ma scène l’horreur de sa catastrophe, où le fils fait assassiner son père, qui lui en avoit voulu faire autant, et n’ai donné ni à Prusias ni à Nicomède aucun dessein de parricide. J’ai fait ce dernier amoureux de Laodice, reine d’Arménie, afin que l’union d’une couronne voisine à la sienne donnât plus d’ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d’y mettre un obstacle de leur part. J’ai approché de cette histoire celle de la mort d’Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n’est pas un petit ornement à mon ouvrage. J’en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains ; et prenant l’occasion de l’ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi, leur allié, pour demander qu’on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l’ai chargé d’une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devoit donner de la jalousie. J’ai fait que pour gagner l’esprit de la Reine, qui, suivant l’ordinaire des secondes femmes, avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramène un de ses fils, que mon auteur m’apprend avoir été nourris à Rome. Cela fait deux effets ; car d’un côté, il obtient la perte d’Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse ; et de l’autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglants desseins de son père m’ont donné jour à d’autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées ; et pour la fin, je l’ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité, et que les uns rendant ce qu’ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre, et une conclusion assez-agréable.
La représentation n’en a point déplu, et ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec les rois leurs alliés ; leurs maximes pour les empêcher de s’accroître, et les soins qu’ils prenoient de traverser leur grandeur quand elle commençoit à leur devenir suspecte à force de s’augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C’est le caractère que j’ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius, à qui j’oppose un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s’ébranler, et qui brave l’orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu’il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu’il ne cherche point à faire pitié par l’excès de ses infortunes ; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n’excite que de l’admiration dans l’âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous ordonne d’y produire par la représentation de leurs malheurs. Il en fait naître toutefois quelqu’une, mais elle ne va pas jusques à tirer des larmes. Son effet se borne à mettre les auditeurs dans les intérêts de ce prince, et à leur faire former des souhaits pour ses prospérités.
Dans l’admiration qu’on a pour sa vertu, je trouve une manière de purger les passions dont n’a point parlé Aristote, et qui est peut-être plus sûre que celle qu’il prescrit à la tragédie par le moyen de la pitié et de la crainte. L’amour qu’elle nous donne pour cette vertu que nous admirons, nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pusillanimité  ; et la généreuse reconnoissance d’Héraclius, qui expose sa vie pour Martian 33, à qui il est redevable de la sienne, nous jette dans l’horreur de l’ingratitude.
Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j’ai le plus d’amitié. Aussi n’y remarquerai-je que ce défaut de la fin, qui va trop vite, comme je l’ai dit ailleurs 34, et où l’on peut même trouver quelque inégalité de mœurs en Prusias et Flaminius, qui après avoir pris la fuite sur la mer, s’avisent tout d’un coup de rappeler leur courage, et viennent se ranger auprès de la reine Arsinoé, pour mourir avec elle en la défendant. Flaminius y demeure en assez méchante posture, voyant réunir toute la famille royale, malgré les soins qu’il avoit pris de la diviser, et les instructions qu’il en avoit apportées de Rome. Il s’y voit enlever par Nicomède les affections de cette reine et du prince Attale, qu’il avoit choisis pour instruments à traverser sa grandeur, et semble n’être revenu que pour être témoin du triomphe qu’il remporte sur lui. D’abord j’avois fini la pièce sans les faire revenir. et m’étois contenté de faire témoigner par Nicomède à sa belle-mère grand déplaisir de ce que la fuite du Roi ne lui permettoit pas de lui rendre ses obéissances. Cela ne démentoit point l’effet historique, puisqu’il lais- toit sa mort en incertitude ; mais le goût des spectateurs, que nous avons accoutumés à voir rassembler tous nos personnages à la conclusion de cette sorte de poèmes, fut cause de ce changement, où je me résolus pour leur donner plus de satisfaction, bien qu’avec moins de régularité.
PERSONNAGES
PRUSIAS, roi de Bithynie35.
FLAMINIUS, ambassadeur de Rome.
ARSINOÉ, seconde femme de Prusias.
LAODICE, reine d’Arménie.
NICOMÈDE, fils aîné de Prusias, sorti du premier lit.
ATTALE, fils de Prusias et d’Arsinoé.
ARASPE, capitaine des gardes de Prusias.
CLÉONE, confidente d’Arsinoé.
La scène est à Nicomédie 36.
NICOMÈDE
TRAGÉDIE
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
NICOMÈDE, LAODICE
LAODICE
Après tant de hauts faits, il m’est bien doux, Seigneur37, De voir encor mes yeux régner sur votre cœur ;
De voir, sous les lauriers qui vous couvrent la tête,
Un si grand conquérant être encor ma conquête 38,
Et de toute la gloire acquise à ses travaux
Faire un il ustre hommage 39 à ce peu que je vaux.
Quelques biens toutefois que le ciel me renvoie40,
Mon cœur épouvanté se refuse à la joie :
Je vous vois à regret, tant mon cœur amoureux 41
Trouve la cour pour vous un séjour dangereux.
Votre marâtre y règne, et le Roi votre père
Ne voit que par ses yeux, seule la considère,
Pour souveraine loi n’a que sa volonté  :
Jugez après cela de votre sûreté.
La haine que pour vous elle a si naturelle42
A mon occasion encor se renouvelle.
Votre frère son fils, depuis peu de retour....
NICOMÈDE
Je le sais, ma princesse, et qu’il vous fait la cour 43 ;
Je sais que les Romains, qui l’avoient en otage,
L’ont enfin renvoyé pour un plus digne ouvrage ;
Que ce don à sa mère étoit le prix fatal
Dont leur Flaminius 44 marchandoit Annibal ;
Que le Roi par son ordre eût livré ce grand homme,
S’il n’eût par le poison lui-même évité Rome,
Et rompu 45 par sa mort les spectacles pompeux
46 l’effroi de son nom le destinoit chez eux.
Par mon dernier combat je voyois réunie
La Cappadoce entière47 avec la Bithynie,
Lorsqu’à cette nouvelle, enflammé de courroux
D’avoir perdu mon maître et de craindre pour vous,
J’ai laissé mon armée aux mains de Théagène 48,
Pour voler en ces lieux au secours de ma reine49.
Vous en aviez besoin, Madame, et je le voi50,
Puisque Flaminius obsède encor le Roi.
Si de son arrivée Annibal fut la cause,
Lui mort, ce long séjour prétend51 quelque autre chose ;
Et je ne vois que vous qui le puisse arrêter52,
Pour aider à mon frère 53 à vous persécuter.
LAODICE
Je ne veux point douter que sa vertu romaine
N’embrasse avec chaleur l’intérêt de la Reine :
Annibal, qu’elle vient de lui sacrifier,
L’engage en sa querelle, et m’en fait défier54.
Mais, Seigneur, jusqu’ici j’aurois tort de m’en plaindre ;
Et quoi qu’il entreprenne, avez-vous lieu de craindre ?
Ma gloire et mon amour peuvent bien peu sur moi,
S’il faut votre présence à 55 soutenir ma foi,

Il ne voit dans son sort que moi qui s’intéresse.


Et si je puis tomber en cette frénésie 56
De préférer Attale au vainqueur de l’Asie :
Attale, qu’en otage ont nourri les Romains,
Ou plutôt qu’en esclave ont façonné leurs mains,
Sans lui rien mettre au cœur qu’une crainte servile
Qui tremble à voir un aigle, et respecte un édile !
NICOMÈDE
Plutòt, plutôt la mort, que mon esprit jaloux
Forme des sentiments si peu dignes de vous.
Je crains la violence, et non votre foiblesse ;
Et si Rome une fois contre nous s’intéresse 57...
LAODICE
Je suis reine, Seigneur ; et Rome a beau tonner,
Elle ni votre roi n’ont rien à m’ordonner :
Si de mes jeunes ans il est dépositaire,
C’est pour exécuter les ordres de mon père ;
Il58 m’a donnée à vous, et nul autre que moi
N’a droit de l’en dédire59, et me choisir60 un roi.
Par son ordre et le mien, la reine d’Arménie
Est due à l’héritier du roi de Bithynie,
Et ne prendra jamais un cœur assez abjet61
Pour se laisser réduire à l’hymen d’un sujet.
Mettez-vous en repos.
NICOMÈDE
Et le puis-je, Madame,
Vous voyant exposée aux fureurs d’une femme,
Qui pouvant tout ici, se croira tout permis
Pour se mettre en état de voir régner son fils62 ?
Il n’est rien de si saint qu’elle ne fasse enfreindre.
Qui livroit Annibal pourra bien vous contraindre,
Et saura vous garder même fidélité 63
Qu’elle a gardée aux droits de l’hospitalité.
LAODICE
Mais ceux de la nature ont-ils un privilège
Qui vous assure d’elle après ce sacrilège ?
Seigneur, votre retour, loin de rompre ses coups64,
Vous expose vous-même, et m’expose après vous.
Comme il est fait sans ordre, il passera pour crime ;
Et vous serez bientôt la première victime
Que la mère et le fils, ne pouvant m’ébranler,
Pour m’ôter mon appui se voudront immoler65.
Si j’ai besoin de vous de peur qu’on me contraigne 66,
J’ai besoin que le Roi, qu’elle-même vous craigne.
Retournez à l’armée, et pour me protéger
Montrez cent mille bras tous prêts à me venger.
Parlez la force en main, et hors de leur atteinte :
S’ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte ;
Et ne vous flattez point ni sur votre grand cœur,
Ni sur l’éclat d’un nom cent et cent fois vainqueur ;
Quelque haute valeur que puisse être la vôtre,
Vous n’avez en ces lieux que deux bras comme un autre ;
Et fussiez-vous du monde et l’amour et l’effroi,
Quiconque entre au palais porte sa tête au Roi.
Je vous le dis encor, retournez à l’armée ;
Ne montrez à la cour que votre renommée ;
Assurez votre sort pour assurer le mien ;
Faites que l’on vous craigne, et je ne craindrai rien.
NICOMÈDE
Retourner à l’armée ! ah ! sachez que la Reine
La sème d’assassins achetés par sa haine.
Deux s’y sont découverts, que j’amène avec moi
Afin de la convaincre et détromper 67 le Roi.
Quoiqu’il soit son époux, il est encor mon père ;
Et quand il forcera la nature à se taire,
Trois sceptres à son trône attachés par mon bras
Parleront au lieu d’elle, et ne se tairont pas 68.
Que si notre fortune à ma perte animée
La prépare 69 à la cour aussi bien qu’à l’armée,
Dans ce péril égal qui me suit en tous lieux
M’envierez-vous l’honneur de mourir à vos yeux ?
LAODICE
Non, je ne vous dis plus désormais que je tremble,
Mais que, s’il faut périr, nous périrons ensemble70.
Armons-nous de courage, et nous ferons trembler
Ceux dont les lâchetés pensent nous accabler.
Le peuple ici vous aime, et hait ces cœurs infâmes ;
Et c’est être bien fort que régner sur tant d’âmes.
Mais votre frère Attale adresse ici ses pas71.
NICOMÈDE
Il ne m’a jamais vu : ne me découvrez pas 72.
SCÈNE II
LAODICE, NICOMÈDE, ATTALE
ATTALE
Quoi ? Madame, toujours un front inexorable ?
Ne pourrai-je surprendre un regard favorable,
Un regard désarmé de toutes ces rigueurs 73,
Et tel qu’il est enfin quand il gagne les cœurs ?
LAODICE
Si ce front est mal propre 74 à m’acquérir le vôtre75,
Quand j’en aurai dessein, j’en saurai prendre un autre.
ATTALE
Vous ne l’acquerrez point, puisqu’il est tout à vous.
LAODICE
Je n’ai donc pas besoin d’un visage plus doux.
ATTALE
Conservez-le, de grâce, après l’avoir su prendre.
LAODICE
C’est un bien mal acquis que j’aime mieux vous rendre.
ATTALE
Vous l’estimez trop peu pour le vouloir garder
LAODICE
Je vous estime trop pour vouloir rien farder.
Votre rang et le mien ne sauroient le permettre :
Pour garder votre cœur je n’ai pas où le mettre ;
La place est occupée, et je vous l’ai tant dit,
Prince, que ce discours vous dût76 être interdit :
On le souffre d’abord, mais la suite importune.
ATTALE
Que 77 celui qui l’occupe a de bonne fortune !
Et que seroit heureux qui pourroit aujourd’hui
Disputer cette place et l’emporter sur lui !
NICOMÈDE
La place à l’emporter coûteroit bien des têtes,
Seigneur : ce conquérant garde bien ses conquêtes,
Et l’on ignore encor parmi ses ennemis
L’art de reprendre un fort qu’une fois il a pris.
ATTALE
Celui-ci toutefois peut s’attaquer de sorte
Que, tout vaillant qu’il est, il faudra qu’il en sorte78.
LAODICE
Vous pourriez vous méprendre.
ATTALE
Et si le Roi le veut ?
LAODICE
Le Roi, juste et prudent, ne veut que ce qu’il peut.
ATTALE
Et que ne peut ici la grandeur souveraine 79 ?
LAODICE
Ne parlez pas si haut : s’il est roi, je suis reine ;
EL vers 80 moi tout l’effort de son autorité
N’agit que par prière et par civilité.
ATTALE
Non ; mais agir ainsi souvent c’est beaucoup dire
Aux reines comme vous qu’on voit dans son empire 81 ;
Et si ce n’est assez des prières d’un roi,
Rome qui m’a nourri vous parlera pour moi.
NICOMÈDE
Rome ! Seigneur.
ATTALE

Oui, Rome ; en êtes-vous en doute ?

NICOMÈDE
Seigneur, je crains pour vous qu’un Romain vous écoute82 ;
Et si Rome savoit de quels feux vous brûlez,
Bien loin de vous prêter l’appui dont vous parlez,
Elle s’indigneroit de voir sa créature
A l’éclat de son nom faire une telle injure,
Et vous dégraderoit peut-être dès demain
Du titre glorieux de citoyen romain.
Vous l’a-t-elle donné pour mériter sa haine,
En le déshonorant par l’amour d’une reine,
Et ne savez-vous plus qu’il n’est princes ni rois
Qu’elle daigne égaler à ses moindres bourgeois 83 ?
Pour avoir tant vécu 84 chez ces cœurs magnanimes,
Vous en avez bientôt oublié les maximes.
Reprenez un orgueil digne d’elle et de vous ;
Remplissez mieux un nom 85 sous qui nous tremblons tous,
Et sans plus l’abaisser à cette ignominie
D’idolâtrer en vain la reine d’Arménie,
Songez qu’il faut du moins, pour toucher votre cœur,
La fille d’un tribun ou celle d’un préteur ;
Que Rome vous permet cette haute alliance86,
Dont vous auroit exclu le défaut de naissance,
Si l’honneur souverain de son adoption
Ne vous autorisoit à tant d’ambition.
Forcez, rompez, brisez de si honteuses chaînes ;
Aux rois qu’elle méprise abandonnez les reines ;
Et concevez enfin des vœux plus élevés,
Pour mériter les biens qui vous sont réservés.
ATTALE
Si cet homme est à vous, imposez-lui silence,
Madame, et retenez une telle insolence.
Pour voir jusqu’à quel point elle pourroit aller,
J’ai forcé ma colère à le laisser parler ;
Mais je crains qu’elle échappe 87, et que s’il continue,
Je ne m’obstine plus à tant de retenue.
NICOMÈDE
Seigneur, si j’ai raison, qu’importe à qui je sois ?
Perd-elle 88 de son prix pour emprunter ma voix ?
Vous-même, amour à part, je vous en fais arbitre.
Ce grand nom de Romain est un précieux titre ;
Et la Reine et le Roi l’ont assez acheté
Pour ne se plaire pas à le voir rejeté,
Puisqu’ils se sont privés, pour ce nom d’importance,
Des charmantes douceurs d’élever votre enfance.
Dès l’âge de quatre ans ils vous ont éloigné  ;
Jugez si c’est pour voir ce titre dédaigné,
Pour vous voir renoncer, par l’hymen d’une reine,
A la part qu’ils avoient à la grandeur romaine.
D’un si rare trésor l’un et l’autre jaloux....
ATTALE
Madame, encore un coup 89, cet homme est-il à vous ?
Et pour vous divertir est-il si nécessaire
Que vous ne lui puissiez ordonner de se taire 90
LAODICE
Puisqu’il vous a déplu vous traitant de Romain,
Je veux bien vous traiter de fils de souverain.
En cette qualité vous devez reconnoître
Qu’un prince votre aîné doit être votre maître 91,
Craindre de lui déplaire, et savoir que le sang
Ne vous empêche pas de différer de rang,
Lui garder le respect qu’exige sa naissance,
Et loin de lui voler son bien en son absence...
ATTALE
Si l’honneur d’être à vous est maintenant son bien,
Dites un mot, Madame, et ce sera le mien ;
Et si l’âge à mon rang fait quelque préjudice,
Vous en corrigerez la fatale injustice.
Mais si je lui dois tant en fils de souverain,
Permettez qu’une fois je vous parle en Romain.
Sachez qu’il n’en est point que le ciel n’ait fait naître
Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître 92 ;
Sachez que mon amour est un noble projet
Pour éviter l’affront de me voir son sujet ;
Sachez....
LAODICE
Je m’en doutois, Seigneur, que ma couronne
Vous charmoit bien du moins autant que ma personne ;
Mais telle que je suis, et ma couronne et moi,
Tout est à cet aîné qui sera votre roi ;
Et s’il étoit ici, peut-être en sa présence
Vous penseriez deux fois à lui faire une offense 93.
ATTALE
Que ne puis-je l’y voir ! mon courage 94 amoureux....
NICOMÈDE
Faites quelques souhaits qui soient moins dangereux,
Seigneur : s’il les savoit, il pourroit bien lui-même
Venir d’un tel amour venger l’objet qu’il aime.
ATTALE
Insolent ! est-ce enfin le respect qui m’est dû  ?
NICOMÈDE
Je ne sais de nous deux, Seigneur, qui l’a perdu.
ATTALE
Peux-tu bien me connoître et tenir ce langage ?
NICOMÈDE
Je sais à qui je parle, et c’est mon avantage
Que n’étant point connu 95, Prince, vous ne savez
Si je vous dois respect, ou si vous m’en devez96.
ATTALE
Ah ! Madame, souffrez que ma juste colère....
LAODICE
Consultez-en, Seigneur, la Reine votre mère ; Elle entre.
SCÈNE III
NICOMÈDE, ARSINOÉ, LAODICE, ATTALE, CLÉONE
NICOMÈDE
Instruisez mieux le Prince votre fils,
Madame, et dites-lui, de grâce, qui je suis :
Faute de me connoître, il s’emporte, il s’égare ;
Et ce désordre est mal dans une âme si rare 97 :
J’en ai pitié.
ARSINOÉ

Seigneur, vous êtes donc ici98 ?

NICOMÈDE
Oui, Madame, j’y suis, et Métrobate99 aussi.
ARSINOÉ
Métrobate ! ah ! le traître !
NICOMÈDE
Il n’a rien dit, Madame,
Qui vous doive jeter aucun trouble dans l’âme.
ARSINOÉ
Mais qui cause, Seigneur, ce retour surprenant ? Et votre armée ?
NICOMÈDE
Elle est sous un bon lieutenant ;
Et quant à mon retour, peu de chose le presse.
J’avois ici laissé mon maître et ma maitresse 100 :
Vous m’avez ôté l’un, vous, dis-je, ou les Romains ;
Et je viens sauver l’autre et d’eux et de vos mains.
ARSINOÉ
C’est ce qui vous amène ?
NICOMÈDE

Oui, Madame ; et j’espère

Que vous m’y servirez auprès du Roi mon père.
ARSINOÉ
Je vous y servirai comme vous l’espérez.
NICOMÈDE
De votre bon vouloir nous sommes assurés.
ARSINOÉ
Il ne tiendra qu’au Roi qu’aux effets je ne passe 101.
NICOMÈDE
Vous voulez à tous deux nous faire cette grâce 102 ?
ARSINOÉ
Tenez-vous assuré que je n’oublierai rien.
NICOMÈDE
Je connois votre cœur, ne doutez pas du mien.
ATTALE
Madame, c’est donc là le prince Nicomède ?
NICOMÈDE
Oui, c’est moi qui viens voir s’il faut que je vous cède.
ATTALE
Ah ! Seigneur, excusez si vous connoissant mal...,
NICOMÈDE
Prince, faites-moi voir un plus digne rival.
Si vous aviez dessein d’attaquer cette place,
Ne vous départez point d’une si noble audace ;
Mais comme à son secours je n’amène que moi,
Ne la menacez plus de Home ni du Roi :
Je la défendrai seul, attaquez-la de même,
Avec tous les respects qu’on doit au diadème.
Je veux bien mettre à part, avec le nom d’aîné,
Le rang de votre maître où je suis destiné103 ;
Et nous verrons ainsi qui fait mieux un brave homme,
Des leçons d’Annibal, ou de celles de Rome.
Adieu : pensez-y bien, je vous laisse y rêver.
SCÈNE IV
ARSINOÉ, ATTALE, CLÉONE
ARSINOÉ )
Quoi ? tu faisois excuse 104 à qui m’osoit braver !
ATTALE
Que ne peut point, Madame, une telle surprise ? Ce prompt retour me perd, et rompt votre entreprise.
ARSINOÉ
Tu l’entends mal, Attale : il la met dans ma main.
Va trouver de ma part l’ambassadeur romain ;
Dedans mon cabinet 105 amène-le sans suite,
Et de ton heureux sort laisse-moi la conduite.
ATTALE
Mais, Madame, s’il faut....
ARSINOÉ

Va, n’appréhende rien 106,

Et pour avancer tout, hâte cet entretien.
SCÈNE V
ARSINOÉ, CLÉONE
CLÉONE
Vous lui cachez, Madame, un dessein qui le touche !
ARSINOÉ
Je crains qu’en l’apprenant son cœur ne s’effarouche ;
Je crains qu’à la vertu par les Romains instruit
De ce que je prépare il ne m’ôte le fruit,
Et ne conçoive mal qu’il n’est fourbe ni crime 107
Qu’un trône acquis par là ne rende légitime.
CLÉONE
J’aurois cru les Romains un peu moins scrupuleux, Et la mort d’Annibal m’eût fait mal juger d’eux.
ARSINOÉ
Ne leur impute pas une telle injustice :
Un Romain seul l’a faite, et par mon artifice.
Rome l’eût laissé vivre, et sa légalité
N’eût point forcé les lois de l’hospitalité.
Savante à ses dépens de ce qu’il savoit faire108,
Elle le souffroit mal auprès d’un adversaire ;
Mais quoique, par ce triste et prudent souvenir,
De chez Antiochus elle l’ait fait bannir,
Elle auroit vu couler sans crainte et sans envie
Chez un prince allié les restes de sa vie :
Le seul Flaminius 109, trop piqué de l’affront
Que son père défait lui laisse sur le front ;
Car je crois que tu sais que quand l’aigle romaine
Vit choir ses légions aux bords de Trasimène,
Flaminius son père en étoit général,
Et qu’il y tomba mort de la main d’Annibal110.
Ce fils donc, qu’a pressé la soif de sa vengeance,
S’est aisément rendu de mon intelligence111 :
L’espoir d’en voir l’objet entre ses mains remis
A pratiqué par lui le retour de mon fils 112 ;
Par lui j’ai jeté Rome en haute jalousies 113
De ce que 114 Nicomède a conquis dans l’Asie,
Et de voir Laodice unir tous ses Etats,
Par l’hymen de ce prince, à ceux de Prusias :
Si bien que le sénat prenant un juste ombrage
D’un empire si grand sous un si grand courage,
Il s’en est fait nommer lui-même ambassadeur115,
Pour rompre cet hymen et borner sa grandeur 116.
Et voilà le seul point où Rome s’intéresse117.
CLÉONE
Attale à ce dessein entreprend sa maîtresse 118 !
Mais que n’agissoit Rome 119 avant que le retour 325
De cet amant si cher affermît son amour !
ARSINOÉ
Irriter un vainqueur en tête d’une armée 120
Prête à suivre en tous lieux sa colère allumée,
C’étoit trop hasarder ; et j’ai cru pour le mieux
Qu’il falloit de son fort l’attirer en ces lieux.
Métrobate l’a fait, par des terreurs paniques 121,
Feignant de lui trahir mes ordres tyranniques,
Et pour l’assassiner se disant suborné,
Il l’a, grâces aux Dieux, doucement amené.
Il vient s’en plaindre au Roi, lui demander justice ;
Et sa plainte le jette au bord du précipice.
Sans prendre aucun souci de m’en justifier122,
Je saurai m’en servir à me fortifier.
Tantôt en le voyant j’ai fait de l’effrayée 123
J’ai changé de couleur, je me suis écriée :
Il a cru me surprendre, et l’a cru bien en vain,
Puisque son retour même est l’œuvre de ma main.
CLÉONE
Mais quoi que Rome fasse et qu’Attale prétende, Le moyen qu’à ses yeux Laodice se rende 124 ?
ARSINOÉ
Et je n’engage aussi mon fils en cet amour
Qu’à dessein d’éblouir le Roi, Rome et la cour.
Je n’en veux pas, Cléone, au sceptre d’Arménie
Je cherche à m’assurer celui de Bithynie ;
Et si ce diadème une fois est à nous,
Que cette reine après se choisisse un époux.
Je ne la vais presser que pour la voir rebelle,
Que pour aigrir 125 les cœurs de son amant et d’elle.
Le Roi, que le Romain poussera vivement,
De peur d’offenser Rome agira chaudement,
Et ce prince, piqué d’une juste colère,
S’emportera sans doute, et bravera son père.
S’il est prompt et bouillant, le Roi ne l’est pas moins ;
Et comme à l’échauffer j’appliquerai mes soins,
Pour peu qu’à de tels coups cet amant soit sensible,
Mon entreprise est sûre, et sa perte infaillible.
Voilà mon cœur ouvert, et tout ce qu’il prétend.
Mais dans mon cabinet Flaminius m’attend :
Allons, et garde bien le secret de la Reine 126.
CLÉONE
Vous me connoissez trop pour vous en mettre en peine.

Mais l’apparence, ami, que vous puissiez lui plaire.
(Cinna, vers 604)

FIN DU PREMIER ACTE
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
PRUSIAS, ARASPE
PRUSIAS
Revenir sans mon ordre, et se montrer ici !
ARASPE
Sire, vous auriez tort d’en prendre aucun souci,
Et la haute vertu du prince Nicomède
Pour ce qu’on peut en craindre est un puissant remède 127 ;
Mais tout autre que lui devroit être suspect :
Un retour si soudain manque un peu de respect,
Et donne lieu d’entrer en quelque défiance
Des secrètes raisons de tant d’impatience.
PRUSIAS
Je ne les vois que trop, et sa témérité
N’est qu’un pur attentat sur mon autorité  :
Il n’en veut plus dépendre et croit que ses conquêtes
Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes ;
Qu’il est lui seul sa règle, et que sans se trahir
Des héros tels que lui ne sauroient obéir128.
ARASPE
C’est d’ordinaire ainsi que ses pareils agissent :
A suivre leur devoir leurs hauts faits se ternissent ;
Et ces grands cœurs, enflés du bruit de leurs combats129,
Souverains dans l’armée et parmi leurs soldats,
Font du commandement une douce habitude,
Pour qui l’obéissance est un métier bien rude.
PRUSIAS
Dis tout, Araspe : dis que le nom de sujet
Réduit toute leur gloire en un rang trop abjet130 ;
Que bien que leur naissance au trône les destine,
Si son ordre est trop lent131, leur grand cœur s’en mutine ;
Qu’un père garde trop un bien qui leur est dû,
Et qui perd de son prix étant trop attendu ;
Qu’on voit naître de là mille sourdes pratiques
Dans le gros de son peuple et dans ses domestiques132 ;
Et que si l’on ne va jusqu’à trancher le cours
De son règne ennuyeux et de ses tristes jours,
Du moins une insolente et fausse obéissance,
Lui laissant un vain titre, usurpe sa puissance.
ARASPE
C’est ce que de tout autre il faudroit redouter,
Seigneur, et qu’en tout autre il faudroit arrêter133 ;
Mais ce n’est pas pour vous un avis nécessaire :
Le Prince est vertueux, et vous êtes bon père,
PRUSIAS
Si je n’étois bon père, il seroit criminel :
Il doit son innocence à l’amour paternel ;
C’est lui seul qui l’excuse et qui le justifie,
Ou lui seul qui me trompe et qui me sacrifie ;
Car je dois craindre enfin que sa haute vertu
Contre l’ambition n’ait en vain combattu,
Qu’il ne force en son cœur la nature à se taire 134.
Qui se lasse d’un roi peut se lasser d’un père ;
Mille exemples sanglants nous peuvent l’enseigner :
Il n’est rien qui ne cède à l’ardeur de régner ;
Et depuis qu’une fois elle nous inquiète,
La nature est aveugle, et la vertu muette.
Te le dirai-je, Araspe ? il m’a trop bien servi ;
Augmentant mon pouvoir, il me l’a tout ravi :
Il n’est plus mon sujet qu’autant qu’il le veut être ;
Et qui me fait régner en effet est mon maître.
Pour paroitre à mes yeux son mérite est trop grand :
On n’aime point à voir ceux à qui l’on doit tant.
Tout ce qu’il a fait parle au moment qu’il m’approche ;
Et sa seule présence est un secret reproche :
Elle me dit toujours qu’il m’a fait trois fois roi ;
Que je tiens plus de lui qu’il ne tiendra de moi ;
Et que si je lui laisse un jour une couronne,
Ma tête en porte trois que sa valeur me donne.
J’en rougis dans mon âme ; et ma confusion 135,
Qui renouvelle et croît à chaque occasion,
Sans cesse offre à mes yeux cette vue importune,
Que qui m’en donne trois peut bien m’en ôter une ;
Qu’il n’a qu’à l’entreprendre, et peut tout ce qu’il veut.
Juge, Araspe, où j’en suis s’il veut tout ce qu’il peut 136.
ARASPE
Pour tout autre que lui je sais comme s’explique 137
La règle de la vraie et saine politique 138.
Aussitôt qu’un sujet s’est rendu trop puissant,
Encor qu’il soit 139 sans crime, il n’est pas innocent :
On n’attend point alors qu’il s’ose tout permettre ;
C’est un crime d’État que d’en pouvoir commettre140 ;
Et qui sait bien régner l’empêche prudemment
De mériter un juste et plus grand châtiment,
Et prévient, par un ordre à tous deux salutaire,
Ou les maux qu’il prépare, ou ceux qu’il pourroit faire.
Mais, Seigneur, pour le Prince, il a trop de vertu ;
Je vous l’ai déjà dit.
PRUSIAS

Et m’en répondras-tu 141 ?

Me seras-tu garant de ce qu’il pourra faire
Pour venger Annibal, ou pour perdre son frère ?
Et le prends-tu pour homme à voir d’un œil égal 142
Et l’amour de son frère, et la mort d’Annibal ?
Non, ne nous flattons point, il court à sa vengeance ;
Il en a le prétexte, il en a la puissance ;
Il est l’astre naissant qu’adorent mes États ;
Il est le Dieu du peuple et celui des soldats.
Sûr de ceux-ci, sans doute il vient soulever l’autre,
Fondre avec son pouvoir sur le reste du nôtre ;
Mais ce peu qui m’en reste, encor que languissant,
N’est pas peut-être encor tout à fait impuissant.
Je veux bien toutefois agir avec adresse,
Joindre beaucoup d’honneur à bien peu de rudesse,
Le chasser avec gloire, et mêler doucement
Le prix de son mérite à mon ressentiment ;
Mais s’il ne m’obéit, ou s’il ose s’en plaindre,
Quoi qu’il ait fait pour moi, quoi que j’en voie à craindre143,
Dussé-je voir par là tout l’État hasardé....
ARASPE
Il vient.
SCÈNE II
PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE
PRUSIAS
Vous voilà, Prince ! et qui vous a mandé  ?
NICOMÈDE
La seule ambition de pouvoir en personne
Mettre à vos pieds, Seigneur, encore une couronne,
De jouir de l’honneur de vos embrassements,
Et d’être le témoin de vos contentements.
Après la Cappadoce heureusement unie 144
Aux royaumes du Pont et de la Bithynie,
Je viens remercier et mon père et mon roi
D’avoir eu la bonté de s’y servir de moi,
D’avoir choisi mon bras pour une telle gloire,
Et fait tomber sur moi l’honneur de sa victoire.
PRUSIAS
Vous pouviez vous passer de mes embrassements 145,
Me faire par écrit de tels remerciments ;
Et vous ne deviez pas envelopper d’un crime
Ce que votre victoire ajoute à votre estime146.
Abandonner mon camp en est un capital, 147
Inexcusable en tous, et plus au général 148 ;
Et tout autre que vous, malgré cette conquête,
Revenant sans mon ordre, eût payé de sa tête.
NICOMÈDE
J’ai failli, je l’avoue, et mon cœur imprudent
A trop cru les transports d’un desir trop ardent :
L’amour que j’ai pour vous a commis cette offense,
Lui seul à mon devoir fait cette violence.
Si le bien de vous voir m’étoit moins précieux,
Je serois innocent, mais si loin de vos yeux,
Que j’aime mieux, Seigneur, en perdre un peu d’estime
Et qu’un bonheur si grand me coûte un petit crime,
Qui ne craindra jamais la plus sévère loi,
Si l’amour juge en vous ce qu’il a fait en moi.
PRUSIAS
La plus mauvaise excuse est assez pour un père,
Et sous le nom d’un fils toute faute est légère :
Je ne veux voir en vous que mon unique appui.
Recevez tout l’honneur qu’on vous doit aujourd’hui :
L’ambassadeur romain me demande audience ;
Il verra ce qu’en vous je prends de confiance ;
Vous l’écouterez, Prince, et répondrez pour moi.
Vous êtes aussi bien le véritable roi 149 ;
Je n’en suis plus que l’ombre, et l’âge ne m’en laisse
Qu’un vain titre d’honneur qu’on rend à ma vieillesse ;
Je n’ai plus que deux jours peut-être à le garder :
L’intérêt de l’État vous doit seul regarder 150.
Prenez-en aujourd’hui la marque la plus haute 151 ;
Mais gardez-vous aussi d’oublier votre faute ;
Et comme elle fait brèche au pouvoir souverain,
Pour la bien réparer, retournez dès demain.
Remettez en éclat la puissance absolue :
Attendez-la de moi comme je l’ai reçue,
Inviolable, entière ; et n’autorisez pas
Déplus méchants que vous à la mettre plus bas152.
Le peuple qui vous voit, la cour qui vous contemple,
Vous désobéiroient sur votre propre exemple :
Donnez-leur-en un autre, et montrez à leurs yeux
Que nos premiers sujets obéissent le mieux.
NICOMÈDE
J’obéirai, Seigneur, et plus tôt qu’on ne pense ;
Mais je demande un prix de mon obéissance.
La reine d’Arménie est due à ses Etats,
Et j’en vois les.chemins ouverts par nos combats 153.
Il est temps qu’en son ciel cet astre aille reluire :
De grâce, accordez-moi l’honneur de l’y conduire.
PRUSIAS
Il n’appartient qu’à vous, et cet illustre emploi
Demande un roi lui-même, ou l’héritier d’un roi ;
Mais pour la renvoyer jusqu’en son Arménie,
Vous savez qu’il y faut quelque cérémonie :
Tandis que je ferai préparer son départ,
Vous irez dans mon camp l’attendre de ma part 154.
NICOMÈDE
Elle est prête à partir sans plu s grand équipage.
PRUSIAS
Je n’ai garde à son rang de faire un tel outrage 155
Mais l’ambassadeur entre, il le faut écouter ;
Puis nous verrons quel ordre on y doit apporter 156.
SCÈNE III
PRUSIAS, NICOMÈDE, FLAMINIUS, ARASPE
FLAMINIUS
Sur le point de partir157, Rome, Seigneur, me mande
Que je vous fasse encor pour elle une demande.
Elle a nourri vingt ans un prince votre fils ;
Et vous pouvez juger les soins qu’elle en a pris
Par les hautes vertus et les illustres marques 158
Qui font briller en lui le sang de vos monarques.
Surtout il est instruit en l’art de bien régner :
C’est à vous de le croire, et de le témoigner.
Si vous faites état de cette nourriture 159,
Donnez ordre qu’il règne : elle vous en conjure ;
Et vous offenseriez l’estime qu’elle en fait
Si vous le laissiez vivre et mourir en sujet.
Faites donc aujourd’hui que je lui puisse dire
Où vous lui destinez un souverain empire.
PRUSIAS
Les soins qu’ont pris de lui le peuple et le sénat
Ne trouveront en moi jamais un père ingrat :
Je crois que pour régner il en a les mérites 160
Et n’en veux point douter après ce que vous dites ;
Mais vous voyez, Seigneur, le Prince son aîné,
Dont le bras généreux trois fois m’a couronné  ;
Il ne fait que sortir161 encor d’une victoire ;
Et pour tant de hauts faits je lui dois quelque gloire :
Souffrez qu’il ait l’honneur de répondre pour moi.
NICOMÈDE
Seigneur, c’est à vous seul de faire Attale roi.
PRUSIAS
C’est votre intérêt seul que sa demande touche 162.
NICOMÈDE
Le vôtre toutefois m’ouvrira seul la bouche.
De quoi se mêle Rome 163, et d’où prend le sénat
Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État
Vivez, régnez, Seigneur, jusqu’à la sépulture,
Et laissez faire après, ou Rome 164, ou la nature.
PRUSIAS
Pour de pareils amis il faut se faire effort.
NICOMÈDE
Qui partage vos biens aspire à votre mort165 ;
Et de pareils amis, en bonne politique....
PRUSIAS
Ah ! ne me brouillez point avec la République
Portez plus de respect à de tels alliés.
NICOMÈDE
Je ne puis voir sous eux les rois humiliés ;
Et quel que soit ce fils que Rome vous renvoie,
Seigneur, je lui rendrois son présent avec joie.
S’il est si bien instruit en l’art de commander,
C’est un rare trésor qu’elle devroit garder,
Et conserver chez soi sa chère nourriture 166,
Ou pour le consulat, ou pour la dictature.
FLAMINIUS
Seigneur, dans ce discours qui nous traite si mal,
Vous voyez un effet des leçons d’Annibal ;
Ce perfide ennemi de la grandeur romaine
N’en a mis en son cœur que mépris et que haine
NICOMÈDE
Non, mais il m’a surtout laissé ferme en ce point,
D’estimer beaucoup Home, et ne la craindre point
On me croit son disciple, et je le tiens à gloire167 ;
Et quand Flaminius attaque sa mémoire,
Il doit savoir qu’un jour il me fera raison
D’avoir réduit mon maître au secours du poison,
Et n’oublier jamais qu’autrefois ce grand homme
Commença par son père à triompher de Rome 168.
FLAMINIUS
Ah ! c’est trop m’outrager !
NICOMÈDE

N’outragez plus les morts169

PRUSIAS
Et vous, ne cherchez point à former de discords :
Parlez, et nettement, sur ce qu’il me propose.
NICOMÈDE
Eh bien ! s’il est besoin de répondre autre chose,
Attale doit régner, Rome l’a résolu ;
Et puisqu’elle a partout un pouvoir absolu,
C’est aux rois d’obéir alors qu’elle commande.
Attale a le coeur grand, l’esprit grand, l’âme grande,
Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi 170 ;
Mais c’est trop que d’en croire un Romain sur sa foi.
Par quelque grand effet voyons s’il en est digne 171,
S’il a cette vertu, cette valeur insigne.
Donnez-lui votre armée, et voyons ces grands coups ;
Qu’il en fasse 172 pour lui ce que j’ai fait pour vous ;
Qu’il règne avec éclat sur sa propre conquête,
Et que de sa victoire il couronne sa tête.
Je lui prête mon bras, et veux dès maintenant,
S’il daigne s’en servir, être son lieutenant.
L’exemple des Romains m’autorise à le faire :
Le fameux Scipion le fut bien de son frère ;
Et lorsqu’ Antiochus fut par eux détrôné,
Sous les lois du plus jeune on vit marcher l’aîné 173.
Les bords de l’Hellespont, ceux de la mer Égée,
Les restes de l’Asie à nos côtés rangée174,
Offrent une matière à son ambition....
FLAMINIUS
Rome prend tout ce reste en sa protection ;
Et vous n’y pouvez plus étendre vos conquêtes,
Sans attirer sur vous d’effroyables tempêtes.
NICOMÈDE
J’ignore sur ce point les volontés du Roi ;
Mais peut-être qu’un jour je dépendrai de moi,
Et nous verrons alors l’effet de ces menaces.
Vous pouvez cependant faire munir ces places,
Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins,
Disposer de bonne heure un secours de Romains ;
Et si Flaminius en est le capitaine,
Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène 175
PRUSIAS
Prince, vous abusez trop tôt de ma bonté176 :
Le rang d’ambassadeur doit être respecté  ;
Et l’honneur souverain qu’ici je vous défère....
NICOMÈDE
Ou laissez-moi parler, Sire, ou faites-moi taire 177.
Je ne sais point répondre autrement pour un roi
A qui dessus son trône 178 on veut faire la loi.
PRUSIAS
Vous m’offensez moi-même en parlant de la sorte 179,
Et vous devez dompter l’ardeur qui vous emporte.
NICOMÈDE
Quoi ? je verrai, Seigneur, qu’on borne vos États,
Qu’au milieu de ma course on m’arrête le bras,
Que de vous menacer on a même l’audace,
Et je ne rendrai point menace pour menace !
Et je remercierai qui me dit hautement
Qu’il ne m’est plus permis de vaincre impunément !
PRUSIAS, à Flaminius
Seigneur, vous pardonnez aux chaleurs de son âge ;
Le temps et la raison pourront le rendre sage.
NICOMÈDE
La raison et le temps m’ouvrent assez les yeux,
Et l’âge ne fera que me les ouvrir mieux.
Si j’avois jusqu’ici vécu comme ce frère,
Avec une vertu qui fût imaginaire
(Car je l’appelle ainsi quand elle est sans effets ;
Et l’admiration de tant d’hommes parfaits 180
Dont il a vu dans Rome éclater le mérite,
N’est pas grande vertu si l’on ne les imite) ;
Si j’avois donc vécu dans ce même repos
Qu’il a vécu 181 dans Rome auprès de ses héros,
Elle me laisseroit la Bithynie entière,
Telle que de tout temps l’aîné la tient d’un père,
Et s’empresseroit moins à le faire régner,
Si vos armes 182 sous moi n’avoient su rien gagner.
Mais parce qu’elle voit avec la Bithynie
Par trois sceptres conquis trop de puissance unie,
Il faut la diviser ; et dans ce beau projet,
Ce prince est trop bien né pour vivre mon sujet !
Puisqu’il peut la servir à me faire descendre, 655-
Il a plus de vertu que n’en eut Alexandre ;
Et je lui dois quitter 183, pour le mettre en mon rang,
Le bien de mes aïeux, ou le prix de mon sang.
Grâces aux immortels, l’effort de mon courage
Et ma grandeur future ont mis Rome en ombrage 184
Vous pouvez l’en guérir, Seigneur, et promptement ;
Mais n’exigez d’un fils aucun consentement :
Le maître qui prit soin d’instruire ma jeunesse
Ne m’a jamais appris à faire une bassesse.
FLAMINIUS
A ce que je puis voir, vous avez combattu,
Prince, par intérêt, plutôt que par vertu.
Les plus rares exploits que vous ayez pu faire
N’ont jeté qu’un dépôt sur la tête d’un père :
Il n’est que gardien 185 de leur illustre prix,
Et ce n’est que pour vous que vous avez conquis,
Puisque cette grandeur à son trône attachée
Sur nul autre que vous ne peut être épanchée.
Certes, je vous croyois un peu plus généreux :
Quand les Romains le sont, ils ne font rien pour eux.
Scipion, dont tantôt vous vantiez le courage,
Ne vouloit point régner sur les murs de Cartilage ;
Et de tout ce qu’il fit pour l’empire romain
Il n’en eut que la gloire et le nom d’Africain.
Mais on ne voit qu’à Rome une vertu si pure :
Le reste de la terre est d’une autre nature186.
Quant aux raisons d’État qui vous font concevoir
Que nous craignons en vous l’union du pouvoir187,
Si vous en188 consultiez des têtes bien sensées,
Elles vous déferoient de ces belles pensées :
Par respect pour le Roi je ne dis rien de plus189.
Prenez quelque loisir de rêver la-dessus ;
Laissez moins de fumée à vos faux militaires 190,
Et vous pourrez avoir des visions plus claires.
NICOMÈDE
Le temps pourra donner quelque décision
Si la pensée est belle, ou si c’est vision.
Cependant..,.
FLAMINIUS

Cependant, si vous trouvez des charmes

A pousser plus avant la gloire de vos armes,
Nous ne la bornons point ; mais comme il est permis
Contre qui que ce soit de servir ses amis,
Si vous ne le savez, je veux bien vous l’apprendre,
Et vous en donne avis pour ne vous pas surprendre.
Au reste, soyez sûr que vous posséderez
Tout ce qu’en votre cœur déjà vous dévorez :
Le Pont sera pour vous avec la Galatie,
Avec la Cappadoce, avec la Bithynie 191.
Ce bien de vos aïeux, ces prix de votre sang,
Ne mettront point Attale en votre illustre rang ;
Et puisque leur partage est pour vous un supplice,
Rome n’a pas dessein de vous faire injustice.
Ce prince régnera sans rien prendre sur vous.
(A Prusias.)
La reine d’Arménie a besoin d’un époux,
Seigneur ; l’occasion ne peut être plus belle :
Elle vit sous vos lois, et vous disposez d’elle.
NICOMÈDE
Voilà le vrai secret de192 faire Attale roi,
Comme vous l’avez dit, sans rien prendre sur moi.
La pièce 193 est délicate, et ceux qui l’ont tissue
A de si longs détours font une digne issue.
Je n’y réponds qu’un mot, étant sans intérêt194.
Traitez cette princesse en reine comme elle est :
Ne touchez point en elle aux droits du diadème,
Ou pour les maintenir je périrai moi-même.
Je vous en donne avis, et que jamais les rois 195,
Pour vivre en nos États 196, ne vivent sous nos lois ;
Qu’elle seule en ces lieux d’elle-même dispose.
PRUSIAS
N’avez-vous, Nicomède, à lui dire autre chose ?
NICOMÈDE
Non, Seigneur, si ce n’est que la Reine, après tout,
Sachant ce que je puis, me pousse trop à bout197
PRUSIAS
Contre elle, dans ma cour, que peut votre insolence ?
NICOMÈDE
Rien du tout, que garder ou rompre le silence.
Une seconde fois avisez, s’il vous plaît,
A traiter Laodice en reine comme elle est :
C’est moi qui vous en prie.
SCÈNE IV
PRUSIAS, FLAMINIUS, ARASPE
FLAMINIUS
Eh quoi ! toujours obstacle198 ?
PRUSIAS
De la part d’un amant ce n’est pas grand miracle.
Cet orgueilleux esprit, enflé de ses succès 199,
Pense bien de son cœur200 nous empêcher l’accès ;
Mais il faut que chacun suive sa destinée.
L’amour entre les rois ne fait pas l’hyménée,
Et les raisons d’Etat, plus fortes que ses nœuds,
Trouvent bien les moyens d’en éteindre les feux 201.
FLAMINIUS
Comme elle a de l’amour, elle aura du caprice 202.
PRUSIAS
Non, non : je vous réponds, Seigneur, de Laodice ;
Mais enfin elle est reine, et cette qualité
Semble exiger de nous quelque civilité 203,
J’ai sur elle après tout une puissance entière ;
Mais j’aime à la cacher sous le nom de prière 204.
Rendons-lui donc visite, et comme ambassadeur,
Proposez cet hymen vous-même à sa grandeur.
Je seconderai Rome, et veux vous introduire.
Puisqu’elle est en nos mains, l’amour ne vous peut nuire 205.
Allons de sa réponse à votre compliment
Prendre l’occasion de parler hautement 206.
FIN DU DEUXIÈME ACTE
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
PRUSIAS, FLAMINIUS, LAODICE
PRUSIAS
Reine, puisque ce titre a pour vous tant de charmes,
Sa perte 207 vous devroit donner quelques alarmes :
Qui tranche trop du roi ne règne pas longtemps.
LAODICE
J’observerai, Seigneur, ces avis importants ;
Et si jamais je règne, on verra la pratique
D’une si salutaire et noble politique.
PRUSIAS
Vous vous mettez fort mal au 208 chemin de régner.
LAODICE
Seigneur, si je m’égare, on peut me l’enseigner.
PRUSIAS
Vous méprisez trop Rome, et vous devriez faire
Plus d’estime d’un roi qui vous tient lieu de père.
LAODICE
Vous verriez qu’à tous deux je rends ce que je doi 209,
Si vous vouliez mieux voir ce que c’est qu’être roi.
Recevoir ambassade 210 en qualité de reine,
Ce seroit à vos yeux 211 faire la souveraine,
Entreprendre sur vous, et dedans 212 votre État
Sur votre autorité commettre un attentat.
Je la 213 refuse donc, Seigneur, et me dénie214
 ! L’honneur qui ne m’est dû que dans mon Arménie.
C’est là que sur mon trône avec plus de splendeur
Je puis honorer Rome en son ambassadeur,
Faire réponse en reine, et comme le mérite
Et de qui l’on me parle 215, et qui m’en sollicite.
Ici c’est un métier que je n’entends pas bien,
Car hors de l’Arménie enfin je ne suis rien ;
Et ce grand nom de reine ailleurs ne m’autorise 216
Qu’à n’y voir point de trône à qui je sois soumise,
A vivre indépendante, et n’avoir en tous lieux
Pour souverains que moi, la raison, et les Dieux.
PRUSIAS
Ces Dieux vos souverains, et le Roi votre père,
De leur pouvoir sur vous m’ont fait dépositaire ;
Et vous pourrez peut-être apprendre une autre fois
Ce que c’est en tous lieux que la raison des rois.
Pour en faire l’épreuve allons en Arménie :
Je vais vous y remettre en bonne compagnie ;
Partons ; et dès demain, puisque vous le voulez,
Préparez-vous à voir vos pays désolés ;
Préparez-vous à voir par toute votre terre
Ce qu’ont de plus affreux les fureurs de la guerre,
Des montagnes de morts 217, des rivières de sang.
LAODICE
Je perdrai mes États, et garderai mon rang ;
Et ces vastes 218 malheurs où mon orgueil me jette
Me feront votre esclave, et non votre sujette :
Ma vie est en vos mains, mais non ma dignité 219.
PRUSIAS
Nous ferons bien changer ce courage indompté 220
Et quand vos yeux, frappés de toutes ces misères,
Verront Attale assis au trône de vos pères,
Alors peut-être, alors vous le prierez en vain
Que pour y remonter il vous donne la main221,
LAODICE
Si jamais jusque-là votre guerre m’engage 222,
Je serai bien changée et d’âme et de courage.
Mais peut-être, Seigneur, vous n’irez pas si loin :
Les Dieux de ma fortune auront un peu de soin ;
Ils vous inspireront 223, ou trouveront un homme
Contre tant de héros que vous prêtera Rome.
PRUSIAS
Sur un présomptueux vous fondez votre appui ;
Mais il court à sa perte, et vous traîne avec lui,
Pensez-y bien, Madame, et faites-vous justice :
Choisissez d’être reine, ou d’être Laodice ;
Et pour dernier avis que vous aurez de moi,
Si vous voulez régner, faites Attale roi.
Adieu.
SCÈNE II
FLAMINIUS, LAODICE
FLAMINIUS
Madame, enfin une vertu parfaite....
LAODICE
Suivez le Roi, Seigneur, votre ambassade est faite ;
Et je vous dis encor, pour ne vous point flatter,
Qu’ici je ne la dois ni la veux écouter.
FLAMINIUS
Et Je vous parle aussi, dans ce péril extrême,
Moins en ambassadeur qu’en homme qui vous aime,
Et qui touché du sort que vous vous préparez,
Tâche à 224 rompre le cours des maux où vous courez.
J’ose donc comme ami vous dire en confidence
Qu’une vertu parfaite a besoin de prudence,
Et doit considérer, pour son propre intérêt,
Et les temps où l’on vit, et les lieux où l’on est.
La grandeur de courage en une âme royale
N’est sans cette vertu qu’une vertu brutale,
Que son mérite aveugle, et qu’un faux jour d’honneur
Jette en un tel divorce avec le vrai bonheur 225,
Qu’elle-même se livre à ce qu’elle doit craindre,
Ne se fait admirer que pour se faire plaindre,
Que pour nous pouvoir dire, après un grand soupir :
« J’avois droit 226 de régner, et n’ai su m’en servir ».
Vous irritez un roi dont vous voyez l’armée
Nombreuse, obéissante, à vaincre accoutumée ;
Vous êtes en ses mains, vous vivez dans sa cour.
LAODICE
Je ne sais si l’honneur eut jamais un faux jour 227,
Seigneur ; mais je veux bien vous répondre en amie.
Ma prudence n’est pas tout à fait endormie 228 ;
Et sans examiner par quel destin jaloux
La grandeur de courage est si mal avec vous,
Je veux vous faire voir que celle que j’étale
N’est pas tant qu’il vous semble une vertu brutale ;
Que si j’ai droit au trône, elle s’en veut servir,
Et sait bien repousser qui me le veut ravir.
Je vois sur la frontière une puissante armée,
Comme vous l’avez dit, à vaincre accoutumée ;
Mais par quelle conduite 229, et sous quel général ?
Le Roi, s’il s’en fait fort 230, pourroit s’en trouver mal :
Et s’il vouloit passer de son pays au nôtre,
Je lui conseillerois de s’assurer d’une autre.
Mais je vis dans sa cour, je suis dans ses États,
Et j’ai peu de raison de ne le craindre pas.
Seigneur, dans sa cour même, et hors de l’Arménie,
La vertu trouve appui contre la tyrannie.
Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat
Font sur le bien public les maximes d’État :
Il connoît Nicomède, il connoît sa marâtre,
Il en sait, il en voit 231 la haine opiniâtre ;
Il voit la servitude où232 le Roi s’est soumis,
Et connoît d’autant mieux les dangereux amis.
Pour moi, que vous croyez au bord du précipice,
Bien loin de mépriser Attale par caprice233,
J’évite les mépris qu’il recevroit de moi,
S’il tenoit de ma main la qualité de roi.
Je le regarderois comme une âme commune,
Comme un homme mieux né pour une autre fortune,
Plus mon sujet qu’époux, et le nœud conjugal
Ne le tireroit pas de ce rang inégal :
Mon peuple à mon exemple en feroit peu d’estime.
Ce seroit trop, Seigneur, pour un cœur magnanime :
Mon refus lui fait grâce, et malgré ses désirs,
J’épargne à sa vertu d’éternels déplaisirs.
FLAMINIUS
Si vous me dites vrai, vous êtes ici reine
Sur l’armée et la cour je vous vois souveraine ;
Le Roi n’est qu’une idée 234, et n’a de son pouvoir
Que ce que par pitié vous lui laissez-avoir.
Quoi ? même vous allez jusques à faire grâce !
Après cela, Madame, excusez mon audace ;
Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix :
Recevoir ambassade 235 est encor de vos droits ;
Ou si ce nom vous choque ailleurs qu’en Arménie, 875
Comme simple Romain souffrez que je vous die 236
Qu’être allié de Rome, et s’en faire un appui,
C’est l’unique moyen de régner aujourd’hui ;
Que c’est par là qu’on tient ses voisins en contrainte,
Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte ;
Qu’un prince est dans son trône237 à jamais affermi
Quand il est honoré du nom de son ami ;
Qu’Attale avec ce titre est plus roi, plus monarque
Que tous ceux dont le front ose en porter la marque ;
Et qu’enfin....
LAODICE
Il suffit ; je vois bien ce que c’est :
Tous les rois ne sont rois qu’autant comme 238 il vous plait ;
Mais si de leurs États Rome à son gré dispose,
Certes pour son Attale elle fait peu de chose,
Et qui tient en sa main tant de quoi lui donner
A mendier pour lui devroit moins s’obstiner.
Pour un prince si cher sa réserve m’étonne 239 ;
Que ne me l’offre-t-elle avec une couronne ?
C’est trop m’importuner en faveur d’un sujet,
Moi qui tiendrois un roi pour un indigne objet 240,
S’il venoit par votre ordre, et si votre alliance
Souilloit entre ses mains la suprême puissance.
Ce sont des sentiments que je ne puis trahir241 ;
Je ne veux point de rois qui sachent obéir ;
Et puisque vous voyez mon âme tout entière 242,
Seigneur, ne perdez plus menace ni prière.
FLAMINIUS
Puis-je ne pas vous plaindre en cet aveuglement ?
Madame, encore un coup 243, pensez-y mûrement :
Songez mieux ce qu’est Rome et ce qu’elle peut faire ;
Et si vous vous aimez, craignez de lui déplaire.
Carthage étant détruite, Antiochus défait 244,
Rien de nos volontés ne peut troubler l’effet
Tout fléchit sur la terre, et tout tremble sur l’onde ;
Et Rome est aujourd’hui la maîtresse du monde.
LAODICE
La maîtresse du monde ! Ah ! vous me feriez peur,
S’il ne s’en falloit pas l’Arménie et mon cœur245,
Si le grand Annibal n’avoit qui lui succède,
S’il ne revivoit pas au prince Nicomède246,
Et s’il n’avoit laissé dans de si dignes mains
L’infaillible secret de vaincre les Romains.
Un si vaillant disciple aura bien le courage
D’en mettre jusqu’au bout les leçons en usage :
L’Asie en fait l’épreuve, où trois sceptres conquis
Font voir en quelle école il en a tant appris.
Ce sont des coups d’essai, mais si grands que peut-être
Le Capitole a droit d’en craindre un coup de maître247,
Et qu’il. ne puisse un jour....
FLAMINIUS
Ce jour est encor loin,
Madame, et quelques-uns vous diront, au besoin,
Quels dieux du haut en bas renversent les profanes,
Et que même au sortir de Trébie et de Cannes,
Son ombre épouvanta votre grand Annibal.
Mais le voici, ce bras à Rome si fatal.
SCÈNE III
NICOMÈDE, LAODICE, FLAMINIUS
NICOMÈDE
Ou Rome à ses agents donne un pouvoir bien large,
Ou vous êtes bien long à faire votre charge 248.
FLAMINIUS
Je sais quel est mon ordre, et si j’en sors ou non,
C’est à d’autres qu’à vous que j’en rendrai raison
NICOMÈDE
Allez-y donc249, de grâce, et laissez à ma flamme
Le bonheur à son tour d’entretenir Madame :
Vous avez dans son cœur fait de si grands progrès,
Et vos discours pour elle ont de si grands attraits,
Que sans de grands efforts 250 je n’y pourrai détruire
Ce que votre harangue y vouloit introduire.
FLAMINIUS
Les malheurs où la plonge une indigne amitié
Me faisoient lui donner un conseil par pitié.
NICOMÈDE
Lui donner de la sorte un conseil charitable,
C’est être ambassadeur et tendre et pitoyable.
Vous a-t-il conseillé beaucoup de lâchetés251
Madame ?
FLAMINIUS

Ah ! c’en est trop ; et vous vous emportez.

NICOMÈDE
Je m’emporte ?
FLAMINIUS

Sachez qu’il n’est point de contrée

Où d’un ambassadeur la dignité sacrée...,
NICOMÈDE
Ne nous vantez plus tant son rang et sa splendeur252 :
Qui fait le conseiller n’est plus ambassadeur ;
Il excède sa charge, et lui-même y renonce.
Mais dites-moi, Madame, a-t-il eu sa réponse ?
LAODICE
Oui, Seigneur.
NICOMÈDE
Sachez donc que je ne vous prends plus
Que pour l’agent d’Attale, et pour Flaminius ;
Et si vous me fâchiez, j’ajouterois peut-être
Que pour l’empoisonneur d’Annibal, de mon maître.
Voilà tous les honneurs que vous aurez de moi :
S’ils ne vous satisfont, allez vous plaindre au Roi.
FLAMINIUS
Il me fera justice, encor qu’il soit bon père,
Ou Rome à son refus se la saura bien faire.
NICOMÈDE
Allez de l’un et l’autre embrasser les genoux.
FLAMINIUS
Les effets répondront. Prince, pensez à vous.
SCÈNE IV
NICOMÈDE, LAODICE
NICOMÈDE
Cet avis est plus propre à donner à la Reine.
Ma générosité cède enfin à sa haine :
Je l’épargnois assez pour ne découvrir pas
Les infâmes projets de ses assassinats ;
Mais enfin on m’y force et tout son crime éclate.
J’ai fait entendre au Roi Zénon et Métrobate ;
Et comme leur rapport a de quoi l’étonner,
Lui-même il prend le soin de les examiner.
LAODICE
Je ne sais pas, Seigneur, quelle en sera la suite ;
Mais je ne comprends point toute cette conduite,
Ni comme à cet éclat la Reine vous contraint.
Plus elle vous doit craindre, et moins elle vous craint ;
Et plus vous la pouvez accabler d’infamie,
Plus elle vous attaque en mortelle ennemie.
NICOMÈDE
Elle prévient ma plainte, et cherche adroitement
A la faire passer pour un ressentiment ;
Et ce masque trompeur de fausse hardiesse
Nous déguise sa crainte et couvre sa foiblesse.
LAODICE
Les mystères de cour souvent sont si cachés
Que les plus clairvoyants y sont bien empêchés 253
Lorsque vous n’étiez point ici pour me défendre,
Je n’avois contre Attale aucun combat à rendre ;
Rome ne songeoit point à troubler notre amour :
Bien plus, on ne vous souffre ici que ce seul jour ;
Et dans ce même jour Rome, en votre présence,
Avec chaleur pour lui presse mon alliance.
Pour moi, je ne vois goutte 254 en ce raisonnement,
Qui n’attend point le temps de votre éloigneraient,
Et j’ai devant les yeux toujours quelque nuage
Qui m’offusque la vue et m’y jette un ombrage 255
Le roi chérit sa femme, il craint Rome ; et pour vous,
S’il ne voit vos hauts faits d’un œil un peu jaloux 256,
Du moins, à dire tout, je ne saurois vous taire
Qu’il est trop bon mari pour être assez bon père
Voyez quel contretemps Attale prend ici257 !
Qui l’appelle avec nous 258 ? quel projet ? quel souci ?
Je conçois mal, Seigneur, ce qu’il faut que j’en pense,
Mais j’en romprai le coup 259, s’il y faut ma présence
Je vous quitte.
SCÈNE V
NICOMÈDE, ATTALE, LAODICE
ATTALE
Madame, un si doux entretien
N’est plus charmant pour vous quand j’y mêle le mien.
LAODICE
Votre importunité, que j’ose dire extrême,
Me peut entretenir en un autre moi-même :
Il connoît tout mon cœur, et répondra pour moi,
Comme à Flaminius il a fait 260 pour le Roi.
SCÈNE VI
NICOMÈDE, ATTALE
ATTALE
Puisque c’est la chasser, Seigneur, je me retire.
NICOMÈDE
Non, non ; j’ai quelque chose aussi bien à vous dire,
Prince. J’avois mis bas 261, avec le nom d’aîné,
L’avantage du trône où 262 je suis destiné  ;
Et voulant seul ici défendre ce que j’aime,
Je vous avois prié de l’attaquer de même,
Et de ne mêler point surtout dans vos desseins
Ni le secours du Roi, ni celui des Romains.
Mais ou vous n’avez pas la mémoire fort bonne,
Ou vous n’y mettez rien de ce qu’on vous ordonne263
ATTALE
Seigneur, vous me forcez à m’en souvenir mal,
Quand vous n’achevez pas de rendre tout égal :
Vous vous défaites bien de quelques droits d’aînesse ;
Mais vous défaites-vous du cœur de la Princesse,
De toutes les vertus qui vous en font aimer,
Des hautes qualités qui savent tout charmer,
De trois sceptres conquis, du gain de six batailles,
Des glorieux assauts de plus de cent murailles ?
Avec de tels seconds 264 rien n’est pour vous douteux.
Rendez donc la Princesse égale 265 entre nous deux :
Ne lui laissez plus voir ce long amas de gloire
Qu’à pleines mains sur vous a versé la victoire ;
Et faites qu’elle puisse oublier une fois
Et vos rares vertus, et vos fameux exploits ;
Ou contre son amour, contre votre vaillance,
Souffrez Rome et le Roi dedans266 l’autre balance :
Le peu qu’ils ont gagné vous fait assez juger
Qu’ils n’y mettront jamais qu’un contrepoids léger.
NICOMÈDE
C’est n’avoir pas perdu tout votre temps à Rome,
Que vous savoir ainsi défendre en galant homme :
Vous avez de l’esprit, si vous n’avez du cœur 267.
SCÈNE VII
ARSINOÉ, NICOMÈDE, ATTALE, ARASPE
ARASPE
Seigneur, le Roi vous mande.
NICOMÈDE

Il me mande ?

ARASPE
Oui, Seigneur.
ARSINOÉ
Prince, la calomnie est aisée à détruire.
NICOMÈDE
J’ignore à quel sujet vous m’en venez instruire,
Moi qui ne doute point de cette vérité,
Madame.
ARSINOÉ
Si jamais vous n’en aviez douté,
Prince, vous n’auriez pas, sous l’espoir 268 qui vous flatte,
Amené de si loin Zénon et Métrobate.
NICOMÈDE
Je m’obstinois, Madame, à tout dissimuler ;
Mais vous m’avez forcé de les faire parler.
ARSINOÉ
La vérité les force, et mieux que vos largesses
Ces hommes du commun tiennent mal leurs promesses :
Tous deux en ont plus dit qu’ils n’avoient résolu.
NICOMÈDE
J’en suis fâché pour vous, mais vous l’avez voulu.
ARSINOÉ
Je le veux bien encore, et je n’en suis fâchée
Que d’avoir vu par là votre vertu tachée 269,
Et qu’il faille ajouter à vos titres d’honneur
La noble qualité de mauvais suborneur.
NICOMÈDE
Je les ai subornés contre vous à ce conte270 ?
ARSINOÉ
J’en ai le déplaisir, vous en aurez la honte.
NICOMÈDE
Et vous pensez par là leur ôter tout crédit ?
ARSINOÉ
Non, Seigneur : je me tiens à ce qu’ils en ont dit.
NICOMÈDE
Qu’ont-ils dit qui vous plaise, et que vous vouliez croire ?
ARSINOÉ
Deux mots de vérité qui vous comblent de gloire.
NICOMÈDE
Peut-on savoir de vous ces deux mots importants ?
ARASPE
Seigneur, le Roi s’ennuie, et vous tardez longtemps.
ARSINOÉ
Vous les saurez de lui, c’est trop le faire attendre.
NICOMÈDE
Je commence, Madame, enfin à vous entendre
Son amour conjugal, chassant le paternel,
Vous fera l’innocente, et moi le criminel.
Mais....
ARSINOÉ

Achevez, Seigneur ; ce mais, que veut-il dire ?

NICOMÈDE
Deux mots de vérité qui font que je respire,
ARSINOÉ
Peut-on savoir de vous ces deux mots importants
NICOMÈDE
Vous les saurez du Roi, je tarde trop longtemps 271.
SCÈNE VIII
ARSINOÉ, ATTALE
ARSINOÉ
Nous triomphons, Attale ; et ce grand Nicomède
Voit quelle digne issue à ses fourbes succède.
Les deux accusateurs que lui-même a produits,
Que pour l’assassiner je dois avoir séduits,
Pour me calomnier subornés par lui-même,
N’ont su bien soutenir un si noir stratagème.
Tous deux m’ont accusée, et tous deux avoué 272
L’infâme et lâche tour 273 qu’un prince m’a joué.
Qu’en présence des rois les vérités sont fortes !
Que pour sortir d’un cœur elles trouvent de portes !
Qu’on en 274 voit le mensonge aisément confondu !
Tous deux vouloient me perdre, et tous deux l’ont perdu.
ATTALE
Je suis ravi de voir qu’une telle imposture
Ait laissé votre gloire et plus grande et plus pure ;
Mais pour l’examiner et bien voir ce que c’est,
Si vous pouviez vous mettre un peu hors d’intérêt,
Vous ne pourriez jamais, sans un peu de scrupule,
Avoir pour deux méchants une âme si crédule.
Ces perfides tous deux se sont dits aujourd’hui
Et subornés par vous, et subornés par lui :
Contre tant de vertus, contre tant de victoires,
Doit-on quelque croyance à des âmes si noires ?
Qui se confesse traître est indigne de foi.
ARSINOÉ
Vous êtes généreux, Attale, et je le voi275,
Même de vos rivaux la gloire vous est chère.
ATTALE
Si je suis son rival, je suis aussi son frère276 ;
Nous ne sommes qu’un sang, et ce sang dans mon cœur
A peine à le passer pour 277 calomniateur.
ARSINOÉ
Et vous en avez moins à me croire assassine 278,
Moi dont la perte est sûre, à moins que sa ruine279 ?
ATTALE
Si contre lui j’ai peine à croire ces témoins,
Quand ils vous accusoient je les croyois bien moins 280.
Votre vertu, Madame, est au-dessus du crime.
Souffrez donc que pour lui je garde un peu d’estime :
La sienne281 dans la cour lui fait mille jaloux,
Dont quelqu’un a voulu le perdre auprès de vous ;
Et ce lâche attentat n’est qu’un trait de l’envie
Qui s’efforce à noircir une si belle vie.
Pour moi, si par soi-même on peut juger d’autrui,
Ce que je sens en moi, je le présume en lui.
Contre un si grand rival j’agis à force ouverte,
Sans blesser son honneur, sans pratiquer sa perte.
J’emprunte du secours, et le fais hautement ;
Je crois qu’il n’agit pas moins généreusement,
Qu’il n’a que les desseins où 282 sa gloire l’invite,
Et n’oppose à mes vœux que son propre mérite.
ARSINOÉ
Vous êtes peu du monde, et savez mal la cour 283.
ATTALE
Est-ce autrement qu’en prince on doit traiter l’amour ?
ARSINOÉ
Vous le traitez, mon fils, et parlez en jeune homme.
ATTALE
Madame, je n’ai vu que des vertus à Rome.
ARSINOÉ
Le temps vous apprendra par de nouveaux emplois 284
Quelles vertus il faut à la suite des rois.
Cependant, si le Prince est encor votre frère,
Souvenez-vous aussi que je suis votre mère ;
Et malgré les soupçons que vous avez conçus,
Venez savoir du Roi ce qu’il croit là-dessus.
FIN DU TROISIÈME ACTE
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
PRUSIAS, ARSINOÉ, ARASPE
PRUSIAS 285
Faites venir le Prince, Araspe.

(Araspe rentre.)
Et vous, Madame,

Retenez des soupirs dont vous me percez l’âme.
Quel besoin d’accabler mon cœur de vos douleurs,
Quand vous y pouvez tout sans le secours des pleurs ?
Quel besoin que ces pleurs prennent votre défense ?
Douté-je de son crime ou de votre innocence ?
Et reconnoissez-vous que tout ce qu’il m’a dit
Par quelque impression ébranle mon esprit ?
ARSINOÉ
Ah ! Seigneur, est-il rien qui répare l’injure
Que fait à l’innocence un moment d’imposture ?
Et peut-on voir mensonge assez tôt avorté
Pour rendre à la vertu toute sa pureté  ?
Il en reste toujours quelque indigne mémoire
Qui porte une souillure à la plus haute gloire.
Combien en votre cour est il de médisants ?
Combien le Prince a-t-il d’aveugles partisans,
Qui sachant une fois qu’on m’a calomniée,
Croiront que votre amour m’a seul justifiée ?
Et si la moindre tache en demeure à mon nom,
Si le moindre du peuple en conserve un soupçon,
Suis-je digne de vous, et de telles alarmes
Touchent-elles trop peu pour mériter mes larmes ?
PRUSIAS
Ah ! c’est trop de scrupule, et trop mal présumer
D’un mari qui vous aime et qui vous doit aimer,
La gloire est plus solide après la calomnie,
Et brille d’autant mieux qu’elle s’en vit ternie
Mais voici Nicomède, et je veux qu’aujourd’hui....
SCÈNE II
PRUSIAS, ARSINOÉ, NICOMÈDE, ARASPE, GARDES.
ARSINOÉ
Grâce, grâce, Seigneur, à notre unique appui !
Grâce à tant de lauriers en sa main si fertiles !
Grâce à ce conquérant, à ce preneur de villes286 !
Grâce....
NICOMÈDE
De quoi, Madame ? est-ce d’avoir conquis
Trois sceptres, que ma perte expose 287 à votre fils ?
D’avoir porté si loin vos armes dans l’Asie,
Que même votre Rome en a pris jalousie ?
D’avoir trop soutenu la majesté des rois ?
Trop rempli votre cour du bruit de mes exploits ?
Trop du grand Annibal pratiqué les maximes ?
S’il faut grâce pour moi, choisissez de mes crimes :
Les voilà tous, Madame ; et si vous y joignez
D’avoir cru des méchants par quelque autre gagnés,
D’avoir une âme ouverte, une franchise entière,
Qui dans leur artifice a manqué de lumière,
C’est gloire et non pas crime à qui ne voit le jour
Qu’au milieu d’une armée et loin de votre cour,
Qui n’a que la vertu de son intelligence 288,
Et vivant sans remords marche sans défiance.
ARSINOÉ
Je m’en dédis, Seigneur ; il n’est point criminel.
S’il m’a voulu noircir d’un opprobre éternel,
Il n’a fait qu’obéir à la haine ordinaire
Qu’imprime à ses pareils le nom de belle-mère.
De cette aversion son coeur préoccupé
M’impute tous les traits dont il se sent frappé.
Que son maître Annibal, malgré la foi publique 289,
S’abandonne aux fureurs 290 d’une terreur panique ;
Que ce vieillard confie et gloire et liberté
Plutôt au désespoir qu’à l’hospitalités : 291
Ces terreurs, ces fureurs sont de mon artifice.
Quelque appas 292 que lui-même il trouve en Laodice,
C’est moi qui fais qu’Attale a des yeux comme lui ;
C’est moi qui force Rome à lui servir d’appui ;
De cette seule main part tout ce qui le 293 blesse ;
Et pour venger ce maître et sauver sa maîtresse 294,
S’il a tâché, Seigneur, de m’éloigner de vous,
Tout est trop excusable en un amant jaloux.
Ce foible et vain effort ne touche point mon âme.
Je sais que tout mon crime est d’être votre femme ;
Que ce nom seul l’oblige à me persécuter ;
Car enfin, hors de là, que peut-il m’imputer ?

Vous accuserez Rome et promettrez vengeance
Sur quiconque sera de son intelligence.


Ma voix, depuis dix ans qu’il commande une armée,
A-t-elle refusé d’enfler sa renommée ?
Et lorsqu’il l’a fallu puissamment secourir,
Que la moindre longueur l’auroit laissé périr,
Quel autre a mieux pressé les secours nécessaires ?
Qui l’a mieux dégagé de ses destins contraires ?
A-t-il eu près de vous un plus soigneux agent
Pour hâter les renforts et d’hommes et d’argent ?
Vous le savez, Seigneur, et pour reconnoissance,
Après l’avoir servi de toute ma puissance,
Je vois qu’il a voulu me perdre auprès de vous ;
Mais tout est excusable en un amant jaloux :
Je vous l’ai déjà dit 295.
PRUSIAS

Ingrat ! que peux-tu dire ?

NICOMÈDE
Que la Reine a pour moi des bontés que j’admire.
Je ne vous dirai point que ces puissants secours
Dont 296 elle a conservé mon honneur et mes jours,
Et qu’avec tant de pompe à vos yeux elle étale,
Travailloient par ma main à la grandeur d’Attale ;
Que par mon propre bras elle amassoit pour lui,
Et préparoit dès lors ce qu’on voit aujourd’hui :
Par quelques sentiments qu’elle ait 297 été poussée,
J’en laisse le ciel juge, il connoît sa pensée ;
Il sait pour mon salut comme elle a fait des vœux ;
Il lui rendra justice, et peut-être à tous deux.
Cependant, puisqu’enfin l’apparence est si belle,
Elle a parlé pour moi, je dois parler pour elle,
Et pour son intérêt vous faire souvenir
Que vous laissez longtemps deux méchants à punir.
Envoyez Métrobate et Zénon au supplice.
Sa gloire attend de vous ce digne sacrifice
Tous deux l’ont accusée ; et s’ils s’en sont dédits
Pour la faire innocente et charger votre fils,
Ils n’ont rien fait pour eux, et leur mort est trop juste
Après s’être joués 298 d’une personne auguste.
L’offense une fois faite à ceux de notre rang
Ne se répare point que par des flots de sang 299 :
On n’en fut jamais quitte ainsi pour s’en dédire.
Il faut sous les tourments que l’imposture expire ;
Ou vous exposeriez tout votre sang royal
A la légèreté d’un esprit déloyal.
L’exemple est dangereux et hasarde nos vies,
S’il met en sûreté de telles calomnies.
ARSINOÉ
Quoi ? Seigneur, les punir de la sincérité 300
Qui soudain dans leur bouche a mis la vérité,
Qui vous a contre moi sa fourbe découverte 301,
Qui vous rend votre femme et m’arrache à ma perte,
Qui vous a retenu d’en prononcer l’arrêt,
Et couvrir tout cela de mon seul intérêt !
C’est être trop adroit, Prince, et trop bien l’entendre302.
PRUSIAS
Laisse là Métrobate, et songe à te défendre :
Purge-toi d’un forfait si honteux et si bas.
NICOMÈDE
M’en purger ! moi, Seigneur ! vous ne le croyez pas 303 !
Vous ne savez que trop qu’un homme de ma sorte,
Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte ;
Qu’il lui faut un grand crime à 304 tenter son devoir,
Où sa gloire se sauve à l’ombre du pouvoir 305.
Soulever votre peuple, et jeter votre armée
Dedans 306 les intérêts d’une reine opprimée ;
Venir, le bras levé, la tirer de vos mains,
Malgré l’amour d’Attale et l’effort des Romains,
Et fondre en vos pays contre leur tyrannie
Avec tous vos soldats et toute l’Arménie,
C’est ce que pourroit faire un homme tel que moi,
S’il pouvoit se résoudre à vous manquer de foi.
La fourbe n’est le jeu que des petites âmes,
Et c’est là proprement le partage des femmes 307
Punissez donc, Seigneur, Métrobate et Zénon ;
Pour la Reine ou pour moi, faites-vous-en raison.
A ce dernier moment la conscience presse ;
Pour rendre compte aux Dieux tout respect humain 308 cesse ;
Et ces esprits légers, approchant des abois 309,
Pourroient bien se dédire une seconde fois
ARSINOÉ
Seigneur....
NICOMÈDE
Parlez, Madame, et dites quelle cause
A leur juste supplice obstinément s’oppose ;
Ou laissez-nous penser qu’aux portes du trépas
Ils auroient des remords qui ne vous plairoient pas.
ARSINOÉ
Vous voyez à quel point sa haine m’est cruelle
Quand je le justifie, il me fait criminelle ;
Mais sans doute, Seigneur, ma présence l’aigrit,
Et mon éloignement remettra son esprit ;
Il rendra quelque calme à son cœur magnanime,
Et lui pourra sans doute épargner plus d’un crime.
Je ne demande point que par compassion
Vous assuriez un sceptre à ma protection 310,
Ni que pour garantir la personne d’Attale,
Vous partagiez entre eux la puissance royale,
Si vos amis de Rome en ont pris quelque soin,
C’étoit sans mon aveu, je n’en ai pas besoin.
Je n’aime point si mal que de ne vous pas suivre,
Sitôt qu’entre mes bras vous cesserez de vivre ;
Et sur votre tombeau mes premières douleurs
Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs.
PRUSIAS
Ah ! Madame.
ARSINOÉ
Oui, Seigneur, cette heure infortunée
Par vos311 derniers soupirs clora ma destinée,
Et puisque ainsi jamais il ne sera mon roi,
Qu’ai-je à craindre de lui ? que peut-il contre moi ?
Tout ce que je demande en faveur de ce gage 312,
De ce fils qui déjà lui donne tant d’ombrage,
C’est que chez les Romains il retourne achever
Des jours que dans leur sein vous fîtes élever ;
Qu’il retourne y traîner, sans péril et sans gloire,
De votre amour pour moi l’impuissante mémoire.
Ce grand prince vous sert, et vous servira mieux
Quand il n’aura plus rien qui lui blesse les yeux ;
Et n’appréhendez point Rome ni sa vengeance ;
Contre tout son pouvoir il a trop de vaillance ;
Il sait tous les secrets du fameux Annibal,
De ce héros à Rome en tous lieux si fatal,
Que l’Asie et l’Afrique admirent l’avantage
Qu’en tire Antiochus, et qu’en reçut Carthage 313
Je me retire donc, afin qu’en liberté
Les tendresses du sang pressent votre bonté  ;
Et je ne veux plus voir ni qu’en votre présence
Un prince que j’estime indignement m’offense,
Ni que je sois forcée à vous mettre en courroux
Contre un fils si vaillant et si digne de vous.
SCÈNE III
PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE.
PRUSIAS
Nicomède, en deux mots, ce désordre me fâche.
Quoi qu’on t’ose imputer, je ne te crois point lâche,
Mais donnons quelque chose à Rome, qui se plaint,
Et tâchons d’assurer314 la Reine, qui te craint.
J’ai tendresse pour toi, j’ai passion pour elle ;
Et je ne veux pas voir cette haine éternelle,
Ni que des sentiments que j’aime à voir durer315
Ne règnent dans mon cœur que pour le déchirer.
J’y veux mettre d’accord l’amour et la nature,
Être père et mari dans cette conjoncture....
NICOMÈDE
Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne soyez l’un ni l’autre.
PRUSIAS

Et que dois-je être ?

NICOMÈDE
Roi
Reprenez hautement ce noble caractère
Un véritable roi n’est ni mari ni père ;
Il regarde son trône, et rien de plus. Régnez,
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez
Malgré cette puissance et si vaste et si grande 316,
Vous pouvez déjà voir comme elle m’appréhende,
Combien en me perdant elle espère gagner,
Parce qu’elle prévoit que je saurai régner.
PRUSIAS
Je règne donc, ingrat ! puisque tu me l’ordonnes :
Choisis, ou Laodice, ou mes quatre couronnes.
Ton roi fait ce partage entre ton frère et toi :
Je ne suis plus ton père, obéis à ton roi.
NICOMÈDE
Si vous étiez aussi le roi de Laodice,
Pour l’offrir à mon choix avec quelque justice,
Je vous demanderois le loisir d’y penser,
Mais enfin pour vous plaire, et ne pas l’offenser,
J’obéirai, Seigneur, sans répliques frivoles,
A vos intentions, et non à vos paroles.
A ce frère si cher transportez tous mes droits,
Et laissez Laodice en liberté du choix.
Voilà quel est le mien,
PRUSIAS

Quelle bassesse d’âme,

Quelle fureur t’aveugle en faveur d’une femme 317 ?
Tu la préfères, lâche ! à ces prix glorieux
Que ta valeur unit au bien de tes aïeux !
Après cette infamie es-tu digne de vivre ?
NICOMÈDE
Je crois que votre exemple est glorieux à suivre
Ne préférez-vous pas une femme à ce fils
Par qui tous ces États aux vôtres sont unis ?
PRUSIAS
Me vois-tu renoncer pour elle au diadème ?
NICOMÈDE
Me voyez-vous pour l’autre y renoncer moi-même ?
Que cédé-je à mon frère en cédant vos États ?
Ai-je droit d’y prétendre avant votre trépas ?
Pardonnez-moi ce mot, il est fâcheux à dire,
Mais un monarque enfin comme un autre homme expire ;
Et vos peuples alors, ayant besoin d’un roi,
Voudront choisir peut-être entre ce prince et moi.
Seigneur, nous n’avons pas si grande ressemblance,
Qu’il faille de bons yeux pour y voir différence ;
Et ce vieux droit d’aînesse est souvent si puissant,
Que pour remplir un trône 318 il rappelle un absent.
Que si leurs sentiments se règlent sur les vôtres,
Sous le joug de vos lois j’en ai bien rangé d’autres ;
Et dussent vos Romains en être encor jaloux,
Je ferai bien pour moi ce que j’ai fait pour vous.
PRUSIAS
J’y donnerai bon ordre.
NICOMÈDE

Oui, si leur artifice319

De votre sang par vous se fait un sacrifice ;
Autrement vos États à ce prince livrés
Ne seront en ses mains qu’autant que vous vivrez.
Ce n’est point en secret que je vous le déclare ;
Je le dis à lui-même, afin qu’il s’y prépare.
Le voilà qui m’entend.
PRUSIAS

Va, sans verser mon sang,

Je saurai bien, ingrat ! l’assurer 320 en ce rang ;
Et demain....
SCÈNE IV
PRUSIAS, NICOMÈDE, ATTALE, FLAMINIUS, ARASPE, GARDES.
FLAMINIUS

Si pour moi vous êtes en colère,

Seigneur, je n’ai reçu qu’une offense légère.
Le sénat en effet pourra s’en indigner ;
Mais j’ai quelques amis qui sauront le gagner.
PRUSIAS
Je lui ferai raison ; et dès demain Attale
Recevra de ma main la puissance royale :
Je le fais roi de Pont, et mon seul héritier ;
Et quant à ce rebelle, à ce courage fier,
Rome entre vous et lui jugera de l’outrage
Je veux qu’au lieu d’Attale il lui serve d’otage ;
Et pour l’y mieux conduire, il vous sera donnée 321
Sitôt qu’il aura vu son frère couronné.
NICOMÈDE
Vous m’envoirez 322 à Rome !
PRUSIAS

On t’y fera justice.

Va, va lui demander ta chère Laodice.
NICOMÈDE
J’irai, j’irai, Seigneur, vous le voulez ainsi ;
Et j’y serai plus roi que vous n’êtes ici.
FLAMINIUS
Rome sait vos hauts faits, et déjà vous adore323
NICOMÈDE
Tout beau 324, Flaminius ! je n’y suis pas encore
La route en est mal sûre, à tout considérer 325,
Et qui m’y conduira pourroit bien s’égarer.
PRUSIAS
Qu’on le remène326, Araspe, et redoublez sa garde.
Toi 327, rends grâces à Rome, et sans cesse regarde
Que comme son pouvoir est la source du tien,
En perdant son appui tu ne seras plus rien.
Vous, Seigneur, excusez si, me trouvant en peine
De quelques déplaisirs que m’a fait voir la Reine,
Je vais l’en consoler, et vous laisse avec lui.
Attale, encore un coup 328, rends grâce à ton appui.
SCÈNE V
FLAMINIUS, ATTALE.
ATTALE
Seigneur, que vous dirai-je après des avantages
Qui sont même trop grands pour les plus grands courages329.
Vous n’avez point de borne, et votre affection
Passe votre promesse et mon ambition.
Je l’avouerai pourtant, le trône de mon père
Ne fait pas le bonheur que plus330 je considère :
Ce qui touche mon cœur, ce qui charme mes sens,
C’est Laodice acquise à mes vœux innocents.
La qualité de roi qui me rend digne d’elle....
FLAMINIUS
Ne rendra pas son cœur à vos vœux moins rebelle.
ATTALE
Seigneur, l’occasion fait un cœur différent :
D’ailleurs, c’est l’ordre exprès de son père mourant ;
Et par son propre aveu la reine d’Arménie
Est due à l’héritier du roi de Bithynie.
FLAMINIUS
Ce n’est pas loi 331 pour elle ; et reine comme elle est,
Cet ordre, à bien parler, n’est que ce qu’il lui plait 332.
Aimeroit-elle en vous l’éclat d’un diadème
Qu’on vous donne aux dépens d’un grand prince qu’elle aime ?
En vous qui la privez d’un si cher protecteur ?
En vous qui de sa chute 333 êtes l’unique auteur ?
ATTALE
Ce prince hors d’ici, Seigneur, que fera-t-elle ?
Qui contre Rome et nous soutiendra sa querelle ?
Car j’ose me promettre encor votre secours.
FLAMINIUS
Les choses quelquefois prennent un autre cours ;
Pour ne vous point flatter, je n’en veux pas répondre.
ATTALE
Ce seroit bien, Seigneur, de tout point me confondre,
Et je serois moins roi qu’un objet de pitié,
Si le bandeau royal m’ôtoit votre amitié.
Mais je m’alarme trop, et Rome est plus égale 334 :
N’en avez-vous pas l’ordre ?
FLAMINIUS
Oui, pour le prince Attale,
Pour un homme en son sein nourri dès le berceau ;
Mais pour le roi de Pont il faut ordre nouveau 335.
ATTALE
Il faut ordre nouveau ! Quoi ? se pourroit-il faire
Qu’à l’œuvre de ses mains Rome devînt contraire ?
Que ma grandeur naissante y fit quelques jaloux ?
FLAMINIUS
Que présumez-vous, Prince ? et que me dites-vous ?
ATTALE
Vous-même dites-moi comme il faut que j’explique
Cette inégalité de votre république.
FLAMINIUS
Je vais vous l’expliquer, et veux bien vous guérir
D’une erreur dangereuse où vous semblez courir.
Rome, qui vous servoit auprès de Laodice,
Pour vous donner son trône eût fait une injustice :
Son amitié pour vous lui faisoit cette loi ;
Mais par d’autres moyens elle vous a fait roi ;
Et le soin de sa gloire à présent la dispense
De se porter pour vous à cette violence.
Laissez donc cette reine en pleine liberté,
Et tournez vos desirs de quelque autre côté.
Rome de votre hymen prendra soin elle-même
ATTALE
Mais s’il arrive enfin que Laodice m’aime ?
FLAMINIUS
Ce seroit mettre encor Rome dans le hasard
Que l’on crût artifice ou force 336 de sa part :
Cet hymen jetteroit une ombre sur sa gloire.
Prince, n’y pensez plus, si vous m’en pouvez croire ;
Ou si de mes conseils vous faites peu d’état 337,
N’y pensez plus du moins sans l’aveu du sénat.
ATTALE
A voir quelle froideur à tant d’amour succède,
Rome ne m’aime pas : elle hait Nicomède 338 ;
Et lorsqu’à mes désirs elle a feint d’applaudir,
Elle a voulu le perdre, et non pas m’agrandir.
FLAMINIUS
Pour ne vous faire pas de réponse trop rude
Sur ce beau coup d’essai de votre ingratitude,
Suivez votre caprice, offensez vos amis :
Vous êtes souverain, et tout vous est permis ;
Mais puisqu’enfin ce jour vous doit faire connoître
Que Rome vous a fait ce que vous allez être 339,
Que perdant son appui vous ne serez plus rien,
Que le Roi vous l’a dit340, souvenez-vous-en bien.
SCÈNE VI
ATTALE.
Attale, étoit-ce ainsi que régnoient tes ancêtres ?
Veux-tu le nom de roi pour avoir tant de maîtres ?
Ah ! ce titre à ce prix déjà m’est importun :
S’il nous en faut avoir, du moins n’en ayons qu’un.
Le ciel nous l’a donné trop grand, trop magnanime,
Pour souffrir qu’aux Romains il serve de victime.
Montrons-leur hautement que nous avons des yeux,
Et d’un si rude joug affranchissons ces lieux 341.
Puisqu’à leurs intérêts tout ce qu’ils font s’applique,
Que leur vaine amitié cède à leur politique,
Soyons à notre tour de leur grandeur jaloux,
Et comme ils font pour eux faisons aussi pour nous342.
FIN DU QUATRIÈME ACTE
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
ARSINOÉ, ATTALE.
ARSINOÉ
J’ai prévu ce tumulte343, et n’en vois rien à craindre :
Comme un moment l’allume, un moment peut l’éteindre,
Et si l’obscurité laisse croître ce bruit,
Le jour dissipera les vapeurs de la nuit.
Je me fâche bien moins qu’un peuple se mutine,
Que de voir que ton cœur dans son amour s’obstine,
Et d’une indigne ardeur lâchement embrasé,
Ne rend point de mépris à qui t’a méprisé.
Venge-toi d’une ingrate, et quitte une cruelle,
A présent que le sort t’a mis au-dessus d’elle.
Son trône, et non ses yeux, avoit dû te charmer :
Tu vas régner sans elle ; à quel propos l’aimer ?
Porte, porte ce cœur à de plus douces chaînes.
Puisque te voilà roi, l’Asie a d’autres reines,
Qui loin de te donner des rigueurs à souffrir 344,
T’épargneront bientôt la peine de t’offrir.
ATTALE
Mais, Madame....
ARSINOÉ
Eh bien ! soit, je veux qu’elle se rende :
Prévois-tu les malheurs qu’ensuite j’appréhende ?
Sitôt que d’Arménie elle t’aura fait roi,
Elle t’engagera dans sa haine pour moi.
Mais, ô Dieux ! pourra-t-elle y borner sa vengeance ?
Pourras-tu dans sou lit dormir en assurance ?
Et refusera-t-elle à son ressentiment
Le fer ou le poison pour venger son amant ?
Qu’est-ce qu’en sa fureur une femme n’essaie345 ?
ATTALE
Que de fausses raisons pour me cacher la vraie :
Rome, qui n’aime pas à voir un puissant roi,
L’a craint en Nicomède et le craindroit en moi.
Je ne dois plus prétendre à l’hymen d’une reine,
Si je ne veux déplaire à notre souveraine ;
Et puisque la fâcher ce seroit me trahir,
Afin qu’elle me souffre, il vaut mieux obéir.
Je sais par quels moyens sa sagesse profonde
S’achemine à grands pas à l’empire du monde.
Aussitôt qu’un État devient un peu trop grand,
Sa chute doit guérir l’ombrage qu’elle en prend.
C’est blesser les Romains que faire une conquête,
Que mettre trop de bras sous une seule tête ;
Et leur guerre est trop juste, après cet attentat
Que fait sur leur grandeur un tel crime d’État.
Eux, qui pour gouverner sont les premiers des hommes,
Veulent que sous leur ordre on soit ce que nous sommes,
Veulent sur tous les rois un si haut ascendant 346
Que leur empire seul demeure indépendant.
Je les connois, Madame, et j’ai vu cet ombrage
Détruire Antiochus, et renverser Carthage
De peur de choir comme eux, je veux bien m’abaisser,
Et cède à des raisons que je ne puis forcer 347.
D’autant plus justement mon impuissance y cède,
Que je vois qu’en leurs mains on livre Nicomède.
Un si grand ennemi leur répond de ma foi ;
C’est un lion tout prêt à déchaîner sur moi.
ARSINOÉ
C’est de quoi je voulois vous faire confidence ;
Mais vous me ravissez d’avoir cette prudence.
Le temps pourra changer ; cependant prenez soin
D’assurer des jaloux dont vous avez besoin 348.
SCÈNE II
FLAMINIUS, ARSINOÉ, ATTALE
ARSINOÉ
Seigneur, c’est remporter une haute victoire
Que de rendre un amant capable de me croire :
J’ai su le ramener aux termes du devoir,
Et sur lui la raison a repris son pouvoir.
FLAMINIUS
Madame, voyez donc si vous serez capable
De rendre également ce peuple raisonnable.
Le mal croît ; il est temps d’agir de votre part,
Ou quand vous le voudrez, vous le voudrez trop tard.
Ne vous figurez plus que ce soit le confondre
Que de le laisser faire et ne lui point répondre.
Rome autrefois a vu de ces émotions,
Sans embrasser jamais vos résolutions.
Quand il fallait calmer toute une populace,
Le sénat n’épargnoit promesse ni menace,
Et rappeloit par là son escadron mutin
Et du mont Quirinal et du mont Aventin 349,
Dont350 il l’auroit vu faire une horrible descente,
S’il eût traité longtemps sa fureur d’impuissante
Et l’eût abandonnée à sa confusion,
Comme vous semblez faire en cette occasion.
ARSINOÉ
Après ce grand exemple en vain on délibère
Ce qu’a fait le sénat montre ce qu’il faut faire ;
Et le Roi.... Mais il vient.
SCÈNE III
PRUSIAS, ARSINOÉ, FLAMINIUS, ATTALE
PRUSIAS
Je ne puis plus douter,
Seigneur, d’où vient le mal que je vois éclater :
Ces mutins ont pour chefs les gens de Laodice.
FLAMINIUS
J’en avois soupçonné déjà son artifice.
ATTALE
Ainsi votre tendresse et vos soins sont payés !.
FLAMINIUS
Seigneur, il faut agir ; et si vous m’en croyez....
SCÈNE IV
PRUSIAS, ARSINOÉ, FLAMINIUS, ATTALE, CLÉONE
CLÉONE
Tout est perdu, Madame, à moins d’un prompt remède :
Tout le peuple à grands cris demande Nicomède ;
Il commence lui-même à se faire raison,
Et vient de déchirer Métrobate et Zénon.
ARSINOÉ
Il n’est donc plus à craindre, il a pris ses victimes :
Sa fureur sur leur sang va consumer ses crimes351 ;
Elle s’applaudira de cet illustre effet,
Et croira Nicomède amplement satisfait.
FLAMINIUS
Si ce désordre étoit sans chefs et sans conduite,
Je voudrois, comme vous, en craindre moins la suite :
Le peuple par leur mort pourroit s’être adouci ;
Mais un dessein formé ne tombe pas ainsi :
Il suit toujours son but jusqu’à ce qu’il l’emporte 352 ;
Le premier sang versé rend sa fureur plus forte ;
Il l’amorce, il l’acharne, il en éteint l’horreur,
Et ne lui laisse plus ni pitié ni terreur.
SCÈNE V
PRUSIAS, FLAMINIUS, ARSINOÉ, ATTALE, CLÉONE, ARASPE
ARASPE
Seigneur, de tous côtés le peuple vient en foule ;
De moment en moment votre garde s écoule ;
Et suivant les discours qu’ici mème j’entends,
Le Prince entre mes mains ne sera pas longtemps ;
Je n’en puis plus répondre.
PRUSIAS
Allons, allons le rendre,
Ce précieux objet d’une amitié si tendre.
Obéissons, Madame, à ce peuple sans foi,
Qui las de m’obéir, en veut faire son roi,
Et du haut d’un balcon, pour calmer la tempête,
Sur ses nouveaux sujets faisons voler sa tête 353.
ATTALE
Ah ! Seigneur.
PRUSIAS
C’est ainsi qu’il lui sera rendu :
A qui le cherche ainsi, c’est ainsi qu’il est dû.
ATTALE
Ah ! Seigneur, c’est tout perdre, et livrer à sa rage
Tout ce qui de plus près touche votre courage 354 ;
Et j’ose dire ici que Votre Majesté 355
Aura peine elle-même à trouver sûreté.
PRUSIAS
Il faut donc se résoudre à tout ce qu’il m’ordonne,
Lui rendre Nicomède avecque356 ma couronne :
Je n’ai point d’autre choix ; et s’il est le plus fort,
Je dois à son idole ou mon sceptre ou la mort.
FLAMINIUS
Seigneur, quand ce dessein auroit quelque justice,
Est-ce à vous d’ordonner que ce prince périsse ?
Quel pouvoir sur ses jours vous demeure permis ?
C’est l’otage de Rome, et non plus votre fils :
Je dois m’en souvenir, quand son père l’oublie.
C’est attenter sur nous qu’ordonner de sa vie ;
J’en dois compte au sénat, et n’y puis consentir. 1605
Ma galère est au port toute prête à partir ;
Le palais y répond par la porte secrète :
Si vous le voulez perdre, agréez ma retraite ;
Souffrez que mon départ fasse connoître à tous
Que Rome a des conseils357 plus justes et plus doux ;
Et ne l’exposez pas à ce honteux outrage
De voir à ses yeux même immoler son otage.
ARSINOÉ
Me croirez-vous, Seigneur, et puis-je m’expliquer ?
PRUSIAS
Ah ! rien de votre part ne sauroit me choquer :
Parlez.
ARSINOÉ
Le ciel m’inspire un dessein dont358 j’espère
Et satisfaire Rome et ne pas vous déplaire.
S’il est prêt à partir, il peut en ce moment
Enlever avec lui son otage aisément :
Cette porte secrète ici nous favorise ;
Mais pour faciliter d’autant mieux l’entreprise,
Montrez-vous à ce peuple, et flattant son courroux,
Amusez-le du moins à débattre avec vous :
Faites-lui perdre temps, tandis qu’en assurance
La galère s’éloigne avec son espérance359 ;
S’il force le palais, et ne l’y trouve plus,
Vous ferez comme lui le surpris, le confus ;
Vous accuserez Rome, et promettrez vengeance
Sur quiconque sera de son intelligence360.
Vous envoirez361 après, sitôt qu’il sera jour.
Et vous lui donnerez l’espoir d’un prompt retour,
362 mille empêchements que vous ferez vous-même
Pourront de toutes parts aider au stratagème.
Quelque aveugle transport qu’il témoigne aujourd’hui,
Il n’attentera rien tant qu’il craindra pour lui,
Tant qu’il présumera son effort inutile.
Ici la délivrance en paroît trop facile363 ;
Et s’il l’obtient364, Seigneur, il faut fuir vous et moi :
S’il le voit à sa tête, il en fera son roi ;
Vous le jugez vous-même.
PRUSIAS
Ah ! j’avouerai ; Madame,
Que le ciel a versé ce conseil dans votre âme.
Seigneur, se peut-il voir rien de mieux concerté365 ?
FLAMINIUS
Il vous assure et vie, et gloire, et liberté  ;
Et vous avez d’ailleurs Laodice en otage ;
Mais qui perd temps 366 ici perd tout son avantage.
PRUSIAS
Il n’en faut donc plus perdre : allons-y de ce pas. 1645
ARSINOÉ
Ne prenez avec vous qu’Araspe et trois soldats :
Peut-être un plus grand nombre auroit quelque infidèle.
J’irai chez Laodice, et m’assurerai d’elle.
Attale, où courez-vous ?
ATTALE
Je vais de mon côté
De ce peuple mutin amuser la fierté,
A votre stratagème en ajouter quelque autre.
ARSINOÉ
Songez que ce n’est qu’un que mon sort et le vôtre,
Que vos seuls intérêts me mettent en danger.
ATTALE
Je vais périr, Madame, ou vous en367 dégager.
ARSINOÉ
Allez donc. J’aperçois la reine d’Arménie.
SCÈNE VI
ARSINOÉ, LAODICE, CLÉONE.
ARSINOÉ
La cause de nos maux doit-elle être impunie ?
LAODICE
Non, Madame ; et pour peu qu’elle ait d’ambition,
Je vous réponds déjà de sa punition 368.
ARSINOÉ
Vous qui savez son crime, ordonnez de sa peine.
LAODICE
Un peu d’abaissement suffit pour une reine :
C’est déjà trop de voir son dessein avorté.
ARSINOÉ
Dites, pour châtiment de sa témérité,
Qu’il lui faudroit du front tirer le diadème369.
LAODICE
Parmi les généreux il n’en va pas de même :
Ils savent oublier quand ils ont le dessus,
Et ne veulent que voir leurs ennemis confus.
ARSINOÉ
Ainsi qui peut vous croire aisément se contente !
LAODICE
Le ciel ne m’a pas fait l’âme plus violente
ARSINOÉ
Soulever des sujets contre leur souverain,
Leur mettre à tous le fer et la flamme en la main,
Jusque dans le palais pousser leur insolence,
Vous appelez cela fort peu de violence ?
LAODICE
Nous nous entendons mal, Madame ; et je le voi370,
Ce que je dis pour vous, vous l’expliquez pour moi.
Je suis hors de souci pour ce qui me regarde ;
Et je viens vous chercher pour vous prendre en ma garde,
Pour ne hasarder pas en vous la majesté 371
Au manque de respect d’un grand peuple irrité.
Faites venir le Roi, rappelez votre Attale,
Que je conserve en eux la dignité royale :
Ce peuple en sa fureur peut les connoître mal.
ARSINOÉ
Peut-on voir un orgueil à votre orgueil égal ?
Vous, par qui seule ici tout ce désordre arrive :
Vous, qui dans ce palais vous voyez ma captive,
Vous, qui me répondrez au prix de votre sang
De tout ce qu’un tel crime attente sur mon rang,
Vous me parlez encore avec la même audace
Que si j’avois besoin de vous demander grâce !
LAODICE
Vous obstiner, Madame, à me parler ainsi,
C’est ne vouloir pas voir que je commande ici372,
Que quand il me plaira, vous serez ma victime.
Et ne m’imputez point ce grand désordre à crime :
Votre peuple est coupable, et dans tous vos sujets
Ces cris séditieux sont autant de forfaits ;
Mais pour moi, qui suis reine, et qui dans nos querelles,
Pour triompher de vous, vous ai fait ces rebelles373,
Par le droit de la guerre il fut toujours permis
D’allumer la révolte entre ses ennemis :
M’enlever mon époux, c’est vous faire la mienne 374.
ARSINOÉ
Je la suis donc, Madame ; et quoi qu’il en advienne,
Si ce peuple une fois enfonce le palais,
C’est fait de votre vie, et je vous le promets.
LAODICE
Vous tiendrez mal parole, ou bientôt sur ma tombe
Tout le sang de vos rois servira d’hécatombe375.
Mais avez-vous encor parmi votre maison 376
Quelque autre Métrobate, ou quelque autre Zénon ?
N’appréhendez-vous point que tous vos domestiques
Ne soient déjà gagnés par mes sourdes pratiques ?
En savez-vous quelqu’un si prêt à se trahir377,
Si las de voir le jour, que de vous obéir ?
Je ne veux point régner sur votre Bithynie :
Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie ;
Et pour voir tout d’un coup vos malheurs terminés,
Rendez-moi cet époux qu’en vain vous retenez.
ARSINOÉ
Sur le chemin de Rome il vous faut l’aller prendre ;
Flaminius l’y mène, et pourra vous le rendre :
Mais hâtez-vous, de grâce, et faites bien ramer,
Car déjà sa galère a pris le large en mer.
LAODICE
Ah ! si je le croyois !...
ARSINOÉ

N’en doutez point, Madame.

LAODICE
Fuyez donc les fureurs qui saisissent mon âme :
Après le coup fatal de cette indignité,
Je n’ai plus ni respect ni générosité.
Mais plutôt demeurez pour me servir d’otage,
Jusqu’à ce que ma main de ses fers le dégage.
J’irai jusque dans Rome en briser les liens, 1725
Avec tous vos sujets, avecque378 tous les miens ;
Aussi bien Annibal nommoit une folie
De présumer la vaincre ailleurs qu’en Italie379.
Je veux qu’elle me voie au cœur de ses États
Soutenir ma fureur d’un million de bras ;
Et sous mon désespoir rangeant sa tyrannie....
ARSINOÉ
Vous voulez donc enfin régner en Bithynie ?
Et dans cette fureur qui vous trouble aujourd’hui,
Le Roi pourra souffrir que vous régniez pour lui ?
LAODICE
J’y régnerai, Madame, et sans lui faire injure.
Puisque le Roi veut bien n’être roi qu’en peinture 380,
Que lui doit importer qui donne ici la loi,
Et qui règne pour lui des Romains ou de moi ?
Mais un second otage entre mes mains se jette.
SCÈNE VII
ARSINOÉ  ; LAODICE, ATTALE, CLÉONE
ARSINOÉ
Attale, avez-vous su comme ils ont fait retraite ?
ATTALE
Ah ! Madame
ARSINOÉ

Parlez.

ATTALE
Tous les Dieux irrités
Dans les derniers malheurs nous ont précipités.
Le Prince est échappé.
LAODICE

Ne craignez plus, Madame :

La générosité déjà rentre en mon âme.
ARSINOÉ
Attale, prenez-vous plaisir à m’alarmer ?
ATTALE
Ne vous flattez point tant que de le présumer.
Le malheureux Araspe, avec sa foible escorte,
L’avoit déjà conduit à cette fausse porte,
L’ambassadeur de Rome étoit déjà passé,
Quand dans le sein d’Araspe un poignard enfoncé
Le jette aux pieds du Prince. Il s’écrie, et sa suite,
De peur d’un pareil sort, prend aussitôt la fuite.
ARSINOÉ
Et qui dans cette porte a pu le poignarder ?
ATTALE
Dix ou douze soldats qui sembloient la garder.
Et ce prince....
ARSINOÉ
Ah ! mon fils, qu’il est partout de traîtres381 !
Qu’il est peu de sujets fidèles à leurs maîtres !
Mais de qui savez-vous un désastre si grand ?
ATTALE
Des compagnons d’Araspe, et d’Araspe mourant.
Mais écoutez encor ce qui me désespère.
J’ai couru me ranger auprès du Roi mon père :
Il n’en étoit plus temps : ce monarque étonné 382
A ses frayeurs déjà s’étoit abandonné,
Avoit pris un esquif pour tâcher de rejoindre
Ce Romain, dont l’effroi peut-être n’est pas moindre.
SCÈNE VIII
PRUSIAS, FLAMINIUS, ARSINOÉ, LAODICE, ATTALE, CLÉONE
PRUSIAS
Non, non ; nous revenons l’un et l’autre en ces lieux383
Défendre votre gloire, ou mourir à vos yeux.
ARSINOÉ
Mourons, mourons, Seigneur, et dérobons nos vies
A l’absolu pouvoir des fureurs ennemies ;
N’attendons pas leur ordre, et montrons-nous jaloux
De l’honneur qu’ils auroient à disposer de nous.
LAODICE
Ce désespoir, Madame, offense un si grand homme
Plus que vous n’avez fait en l’envoyant à Rome :
Vous devez le connoître ; et puisqu’il a ma foi,
Vous devez présumer qu’il est digne de moi.
Je le désavouerois, s’il n’étoit magnanime,
S’il manquoit à remplir l’effort de mon estime384,
S’il ne faisoit paroître un cœur toujours égal.
Mais le voici : voyez si je le connois mal.
SCÈNE IX
PRUSIAS, NICOMÈDE, ARSINOÉ, LAODICE, FLAMINIUS, ATTALE, CLÉONE
NICOMÈDE
Tout est calme, Seigneur : un moment de ma vue
A soudain apaisé la populace émue.
PRUSIAS
Quoi ? me viens-tu braver jusque dans mon palais,
Rebelle ?
NICOMÈDE
C’est un nom que je n’aurai jamais.
Je ne viens point ici montrer à votre haine
Un captif insolent d’avoir brisé sa chaîne :
Je viens en bon sujet vous rendre le repos
Que d’autres intérêts troubloient mal à propos.
Non que je veuille à Rome imputer quelque crime :
Du grand art de régner elle suit la maxime ;
Et son ambassadeur ne fait que son devoir,
Quand il veut entre nous partager le pouvoir.
Mais ne permettez pas qu’elle vous y contraigne
Rendez-moi votre amour, afin qu’elle vous craigne ;
Pardonnez à ce peuple un peu trop de chaleur
Qu’à sa compassion a donné mon malheur ;
Pardonnez un forfait qu’il a cru nécessaire,
Et qui ne produira qu’un effet salutaire.
Faites-lui grâce aussi, Madame, et permettez
Que jusques au tombeau j’adore vos bontés 385.
Je sais par quels motifs vous m’êtes si contraire :
Votre amour maternel veut voir régner mon frère ;
Et je contribuerai moi-même à ce dessein,
Si vous pouvez souffrir qu’il soit roi de ma main.
Oui, l’Asie à mon bras offre encor des conquêtes ;
Et pour l’en couronner mes mains sont toutes prêtes :
Commandez seulement, choisissez en quels lieux,
Et j’en386 apporterai la couronne à vos yeux.
ARSINOÉ
Seigneur, faut-il si loin pousser votre victoire,
Et qu’ayant en vos mains et mes jours et ma gloire,
La haute ambition d’un si puissant vainqueur
Veuille encor triompher jusque dedans387 mon cœur ?
Contre tant de vertu je ne puis le défendre ;
Il est impatient lui-même de se rendre.
Joignez cette conquête à trois sceptres conquis,
Et je croirai gagner en vous un second fils388.
PRUSIAS
Je me rends donc aussi, Madame ; et je veux croire
Qu’avoir un fils si grand est ma plus grande gloire 389.
Mais parmi les douceurs qu’enfin nous recevons,
Faites-nous savoir, Prince, à qui nous vous devons390.
NICOMÈDE
L’auteur d’un si grand coup m’a caché son visage ;
Mais il m’a demandé mon diamant pour gage,
Et me le doit ici rapporter dès demain.
ATTALE
Le voulez-vous, Seigneur, reprendre de ma main ?
NICOMÈDE
Ah ! laissez-moi toujours à cette digne marque
Reconnoître en mon sang un vrai sang de monarque.
Ce n’est plus des Romains l’esclave ambitieux,
C’est le libérateur d’un sang si précieux391.
Mon frère, avec mes fers vous en brisez bien d’autres :
Ceux du Roi, de la Reine, et les siens392 et les vôtres,
Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l’État ?
ATTALE
Pour voir votre vertu dans son plus haut éclat ;
Pour la voir seule agir contre notre injustice,
Sans la préoccuper393 par ce foible service ;
Et me venger enfin ou sur vous ou sur moi,
Si j’eusse mal jugé de tout ce que je voi 394.
Mais, Madame....
ARSINOÉ
Il suffit : voilà le stratagème 1835
Que vous m’aviez promis pour moi contre moi-même 395,
(A Nicomède)
Et j’ai l’esprit, Seigneur, d’autant plus satisfait,
Que mon sang rompt le cours du mal que j’avois fait.
NICOMÈDE, à Flaminius.
Seigneur, à découvert, toute âme généreuse
D’avoir votre amitié doit se tenir heureuse ;
Mais nous n’en voulons plus avec ces dures lois
Qu’elle jette toujours sur la tête des rois :
Nous vous la demandons hors de la servitude,
Ou le nom d’ennemi nous semblera moins rude.
FLAMINIUS, à Nicomède.
C’est de quoi le sénat pourra délibérer ;
Mais cependant pour lui j’ose vous assurer,
Prince, qu’à ce défaut vous aurez son estime,
Telle que doit l’attendre un cœur si magnanime ;
Et qu’il croira se faire un illustre ennemi,
S’il ne vous reçoit pas pour généreux ami396.
PRUSIAS
Nous autres, réunis sous de meilleurs auspices,
Préparons à demain de justes sacrifices ;
Et demandons aux Dieux, nos dignes souverains,
Pour comble de bonheur l’amitié des Romains397.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE
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Depuis longtemps déjà on a publié avec une religieuse exactitude, en y appliquant les procédés de la plus sévère critique, non seulement les chefs-d’œuvre des grands génies de la Grèce et de Rome, mais les ouvrages, quels qu’ils soient, de l’antiquité, qui sont parvenus jusqu’à nous. A ce mérite fondamental de la pureté du texte, constitué à l’aide de tous les documents, de toutes les ressources que le temps a épargnés, on a joint un riche appareil de secours de tout genre : variantes, commentaires, tables et lexiques, tout ce qui peut éclairer chaque auteur en particulier et l’histoire de la langue en général. En voyant cette louable sollicitude dont les langues anciennes sont l’objet, on peut s’étonner que jusqu’ici, à part quelques mémorables exceptions, les écrits de nos grands écrivains n’aient pas été jugés dignes de ce même respect attentif et scrupuleux, et qu’on ne les ait pas entourés de tout ce qui peut en faciliter, en féconder l’étude. Réparer cette omission, tel est le but que nous nous sommes proposé.
Pour la pureté, l’intégrité parfaite, l’authenticité du texte, aucun soin ne nous parait superflu, aucun scrupule trop minutieux. Les écrivains du dix-septième siècle, et c’est par les plus éminents d’entre eux que nous avons commencé notre publication, sont déjà pour nous des anciens. Leur langue est assez voisine de la nôtre pour que nous l’entendions presque toujours et l’admirions sans effort. Mais déjà elle diffère trop de celle qui se parle et qui s’écrit aujourd’hui ; le peuple, et plus encore peut-être la société polie, l’ont trop désapprise pour qu’on puisse encore dire que nous la sachions par l’usage. Pour la reproduire sans altération, il ne suffit point que l’éditeur s’en rapporte à sa pratique quotidienne, à son instinct du langage : il faut, au contraire, qu’il se défie d’autant plus de lui-même que les nombreuses analogies, mêlées aux différences de la langue d’à présent et de celle d’alors, l’exposent au danger de ne point veiller assez au maintien de ces dernières. C’est peut-être là la cause principale des altérations qu’a subies le texte de nos grands écrivains. C’est contre elle surtout que nous nous tenons en garde. En ce qui touche l’œuvre même des auteurs, le fond comme la forme de leurs écrits, notre devise est : Respect absolu et sévère fidélité.
Quant à la seconde partie de la tâche, aux notes, aux secours, aux moyens d’étude qui accompagnent le texte des auteurs, deux mots peuvent résumer nos intentions et la nature du travail : Utilité pratique et sobriété. D’une part rien n’est omis de ce qui peut aider à mieux comprendre et connaître l’auteur, rien de ce qui peut en faciliter l’étude et permettre d’en tirer parti, soit pour les recherches historiques et littéraires, soit pour dresser ce que nous pouvons appeler la statistique de notre langue, et pour en montrer les variations, en dégager la grammaire, la constitution véritable, de tout ce que les grammairiens y ont cru voir et de tout ce qu’ils y ont introduit d’arbitraire et d’artificiel. D’autre part, est rigoureusement exclu tout étalage inutile de savoir, tout ce qui ne sert qu’à faire valoir le commentateur, tout ce qui ne tend pas directement à l’une des fins que nous venons d’énumérer.
Les Lettres de Mme de Sévigné, les Œuvres de Corneille, de Racine, de Malherbe, de La Bruyère, de La Rochefoucauld, ont déjà paru en entier ; — le cardinal de Retz, Molière, Saint-Simon, La Fontaine, sont en cours de publication ; — Les noms des personnes dont nous nous sommes assuré le concours, et qui ont bien voulu se charger des diverses parties de cette grande tâche, sont une garantie de savoir, de bon goût et de consciencieuse exactitude.
Pour que la collection ait de l’unité, que toutes les parties de ce vaste ensemble soient conçues et exécutées sur un même plan, que l’esprit de l’entreprise soit partout et constamment le même, nous avons demandé à M. Adolphe Regnier, membre de l’Institut et obtenu de lui, qu’il se chargeât de la diriger.
Nous ne nous arrêtons pas longuement ici aux détails du plan qui a été adopté, et nous ne ferons qu’indiquer en peu de mots les divers secours et avantages qu’offrent ces éditions nouvelles des grands écrivains de la France.
Leur principal mérite, nous le répétons, est la fidélité du texte, qui reproduit les meilleures éditions données par l’auteur, les manuscrits autographes, d’anciennes copies, enfin est pris toujours aux sources les plus authentiques et les plus dignes de confiance.
Au texte adopté ou ainsi constitué on joint les variantes, toutes sans exception pour les écrivains principaux ; pour les autres un choix sera fait avec goût
Au bas des pages sont placées des notes explicatives qui éclaircissent tout ce qui peut arrêter un lecteur d’un esprit cultivé.
Après la pureté et l’intelligence du texte, c’est l’histoire de la langue qui sera le grand intérêt de la collection. Nous marcherons dans la voie que nous a ouverte l’Académie française en proposant successivement pour sujets de prix les Lexiques de Molière, de Corneille et de Sévigné. A chaque auteur est joint un relevé, par ordre alphabétique, des mots, des tours et des locutions qui lui sont propres, soit à lui-même, soit à son époque, et en outre de tout ce qui peut servir à éclairer le vrai sens ou l’origine de nos idiotismes les plus remarquables. La réunion de ces Lexiques formera un tableau fidèle des variations de la langue littéraire et du bon usage, et chacun d’eux en particulier montrera, par la comparaison avec la langue que nous parlons et écrivons aujourd’hui, l’empreinte qu’ont laissée sur notre idiome les divers génies qui l’ont illustré.
Des Tables analytiques exactes et complètes facilitent les recherches. Des notices biographiques aident à mieux apprécier les écrits de chaque auteur, en les plaçant dans leur vrai jour et à leur vrai moment. En outre, des notices partielles font l’histoire de chaque ouvrage, et, s’il y a lieu, pour les pièces de théâtre, par exemple, le suivent jusqu’à nos jours.
Des notices bibliographiques et critiques indiquent, pour chaque auteur, les manuscrits existant dans les bibliothèques publiques ou privées, les copies dignes de mention et les éditions diverses, surtout celles qui ont été publiées ou par l’auteur, ou de son vivant, ou peu de temps après sa mort.
Enfin nous joignons au texte des portraits, des fac-similés, et, quand il y a lieu, des gravures diverse.
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1
Nommé lui-même Pierre Corneille, comme tous les fils aînés de la famille.
2
A dix-huit ans ; les études juridiques préalables n’étaient alors qu’une formalité.
3
Il se démit de ces deux charges en 1650 ; elles furent vendues par lui six mille livres.
4
Poète tragique, né à Falaise en 1575, mort en 1621.
5
Corneille écrivait ces lignes en tète de la Veuve (1633) : « La comédie n’est qu’un portrait de nos actions et de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la ressemblance. Sur cette maxime, j’ai tâché de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diraient vraisemblablement en leur place ceux qu’ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens et non pas en auteurs. »
6
Toutefois il est juste de louer Richelieu de n’avoir pas abusé de sa toute-puissance pour interdire la pièce, et de ne pas s’être opposé aux lettres de noblesse qui furent accordées au père de Corneille, en janvier 1637, à l’occasion du succès du Cid.
7
Joué probablement en 1643, au plus tôt en 1641 ; mais la date la plus vraisemblable est 1643.
8
Voy. nos Leçons de littérature française, t. II, p. 10 (chez G. Masson, 1885).
9
En 1670, la grande Mademoiselle, éprise de Lauzun, qu’elle voulait épouser, n’osa se déclarer à lui qu’après avoir trouvé dans Corneille des vers qui justifiaient sa passion.
10
D’une comédie intitulée Aimer sans savoir qui.
11
Préface de Britannicus.
12
Voltaire s’est acharné à essayer de prouver que c’est au contraire Corneille qui a imité Calderon ; il semble aujourd’hui bien prouvé, ou du moins infiniment probable, qu’Héraclius a précédé le drame de Calderon (dont la date est inconnue).
13
Imité de loin du Palais magique de Lope de Vega.
14
Prix que paya la troupe de Molière pour jouer Attila et Tite et Bérénice.
15
On supprima du moins celle de Corneille : l’intervention de Boileau la fit rétablir quelques jours avant la mort du poète.
16
Où, le 1er octobre 1884, on célébra avec éclat le deuxième centenaire de cette mort.
17
Voyez Molière, Œuvres, édit. do 1682, donnée par La Grange, tome I, fol. 4.
18
Précisément à propos de leur façon de jouer Nicomède. Molière épargne Floridor, chef de la troupe (il jouait Nicomède) ; mais il accable Montfleury, qui jouait Prusias ; il raille sa corpulence et son débit emphatique.
19
Livre XXXIV, chap. IV. Justin, historien latin, abrégea, à une époque incertaine, les Historiæ Philippicæ de Trogue-Pompée, lequel vivait au temps d’Auguste.
20
Surtout dans la scène II de l’acte Ier, et dans la scène VII de l’acte III.
21
Voy. acte III, scène III.
22
Sauf peut-être dans les vers 1255-1256 :

La fourbe n’est le jeu que des petites âmes.
Et c’est là proprement le partage des femmes.

23
L’erreur a été faite avant Corneille. La Vie de Flamininus dans Amyot est intitulée : Vie de Flaminius.
24
Cette sorte de machiavélisme cynique est d’ailleurs un lieu commun de la tragédie classique. Livie dit de même dans Cinna :

Tous ces crimes d’État qu’on fait pour la couronne,
Le ciel nous en absout alors qu’il nous la donne.

25
LE MISANTHROPE. — Je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices Et chercher sur la terre un endroit écarté Où d’être homme d’honneur on ait la liberté.
L’AVARE. — Et moi, j’irai voir ma chère cassette.
LE JOUEUR. — Va va, consolons-nous, Hector, et quelque jour Le jeu m’acquittera des pertes de l’amour.
LE DISTRAIT. — Vous n’y songez donc plus ; vous êtes marié. — Tu m’en fais souvenir. Je l’avais oublié.
L’IRRÉSOLU. — J’aurais mieux fait, je crois, d’épouser Célimène.
(Après avoir, cinq actes durant, hésité entre Célimène et Julie et s’être enfin décidé pour Julie.)
26
Voyez ci-dessous : Au lecteur.
27
Voy. ci-dessus, p. 38.
28
Sur les derniers vers de la pièce, voyez ci-dessus, p. 43.
29
On lit cette préface en tête de l’édition originale de Nicomède Nicomède, tragédie. A Rouen, chez Laurens Maurry... M. DC. LI. Et se vend à Paris, chez Charles de Sercy (4 ff. et 124 pages in-4°. Achevé d’imprimer le 29 novembre 1651).
30
Livre XXXIV, ch. IV.
31
Horace, Épîtres. livre 1 Ép. 1re, vers 19. Il y a dans le texte d’Horace subjungere.
32
L’Examen de Nicomède, composé en 1660 et joint depuis à toutes les éditions de la pièce, reproduit en partie la préface qu’on vient de lire (Au lecteur). Mais il y a néanmoins des différences entre les deux textes, et nous avons cru devoir reproduire intégralement l’un et l’autre.
33
Dans la tragédie d’Héraclius (1647).
34
Dans le Discours des trois unités : « Le cinquième acte, par un privilège particulier, a quelque droit de presser un peu le temps, en sorte que la part de l’action qu’il représente en tienne davantage qu’il n’en faut pour sa représentation. La raison en est que le spectateur est alors dans l’impatience de voir la fin, et que quand elle dépend d’acteurs qui sont sortis du théâtre, tout l’entretien qu’on donne à ceux qui y demeurent en attendant de leurs nouvelles, ne fait que languir et semble demeurer sans action... Prusias et Flaminius, dans le cinquième acte de Nicomède, n’ont pas tout le loisir dont ils auroient besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble et revenir à la défense de la Reine. »
35
Ce Prusias est Prusias II, dit le Chasseur, roi de Bithynie de 192 à 149 avant J.-C. (Ces dates sont approximatives.) Il fut tué par son fils Nicomède II, surnommé par dérision Philopator, qui lui succéda de 149 à 90 avant J.-C. Les historiens ne nomment ni les femmes ni les autres enfants de Prusias ; ainsi Arsinoé, Attale sont des noms imaginaires, ainsi que Laodice, Araspe et Cléone. Mais Justin dit en effet que les fils d’une seconde femme de Prustas avaient été élevés à Rome. Sur Titus Quinctius Flamininus et non Flaminius ; voyez ci-dessus, p. 37. L’action se passe peu après la mort d’Annibal (voyez le vers 252) et par conséquent peu après 133 avant Jésus-Christ.
36
Capitale de la Bithynie, fondée par Nicomède 1 en 264 avant J.-C. Annibal y mourut (183 ap. J.-C.). L’historien Arrien y naquit (90 ap. J.-C.). Dioclétien et Constantin y résidèrent.
37
Corneille ne put jamais se satisfaire sur ces premiers vers, qu’il refit plusieurs fois, sans réussir à les rendre tout à fait clairs. Ici même les « hauts faits » sont ceux de Nicomède, non pas ceux de Laodice, comme la tournure employée pourrait le laisser croire.
Var. Seigneur, je vous l’avoue, il doit m’être bien doux De voir que, tout vainqueur, je règne encor sur vous.
(1651-1656.)
L’édit. de 1652 (chez de Luynes) refait ainsi le second vers :

Qu’après de tels exploits je règne encor sur vous.

L’édit. de 1652 (chez de Sercy) donne une autre leçon :

De voir qu’étant vainqueur, je règne encor sur vous.

Le premier vers est ainsi modifié dans les éditions de 1660 et 1663 :

Il doit m’être bien doux, je l’avoûrai, Seigneur.

38
Racine a imité cette antithèse :

Mener en conquérant sa nouvelle conquête.

(Andromaque, v. 1434.)
39
Voltaire dit à propos de ce vers : « L’épithète d’illustre gâte presque tous les vers où elle entre, parce qu’elle ne sert qu’à remplir le vers, qu’elle est vague, qu’elle n’ajoute rien au sens. » Pourquoi le même Voltaire commence-t-il sa tragédie de Tancrède par cette épithète proscrite :

Illustres chevaliers, vengeurs de la Sicile... ?

40
Me renvoie, c’est-à-dire m’envoie de nouveau après ne m’avoir envoyé longtemps que des maux.
41
Selon Voltaire, c’est aux bergères qu’il convient de dire qu’elles aiment ; cela ne sied point aux princesses. Pourquoi ne sied-il pas à un personnage dramatique, si grand qu’il soit, de parler comme il pense et comme il sent ?
42
La haine si naturelle qu’elle a pour vous. Inversion fréquente au XVIIe siècle et plus encore au XVIe siècle et au moyen âge. Corneille dit dans ses Hymnes (édit. Marty-Laveaux, tome IX, p. 549) en parlant de saint Pierre et de saint Paul :

L’un meurt la tête en bas, et l’autre l’a coupée.

La Bruyère dit, et on dit encore ; L’esprit qu’il avait sublime....
43
Ce langage de la galanterie courante était encore admis dans la tragédie. Le même verbe reçoit ici deux compléments construits différemment ; tournure excellente que les grammairiens modernes ont blâmée à tort.
44
Voy. Notice sur Nicomède, p. 37.
45
Rompre au sens de prévenir est cent fois dans Corneille, et très fréquent au XVIIe siècle. Molière dit dans l’École des femmes (acte III, sc. IV) : « Cet homme me rompt tout ».
46
Où, c’est-à-dire auxquels. L’adverbe où s’emploie très fréquemment au XVIIe siècle pour une préposition suivie d’un pronom relatif (auquel, auprès duquel, chez lequel, dans lequel, sur lequel, vers lequel, etc.).

Je descends dans la tombe où tu m’as condamnée.

(Cinna, v. 1045.)
c’est-à-dire à laquelle tu m’as condamnée.
47
Nicomède conquit en effet la Cappadoce, mais seulement après la mort de Prusias. —
48
Personnage imaginaire.
49
Laodice est reine d’Arménie, et Nicomède n’est pas son sujet ; ce n’est donc ici qu’une appellation galante. Voyez ci-dessus, note 1.
50
Je le voi. Au moyen âge la première personne du présent de l’indicatif ne recevait pas l’s finale (conformément à l’étymologie latine ; video, je voi ; credo, je croi, etc.). Plus tard cette s s’introduisit à la première personne, par analogie avec la seconde ; mais les poètes gardèrent le droit d’écrire, au besoin, je voi, je croi, pour la rime.
51
Prétendre est souvent verbe actif au XVIIe siècle, au gens de réclamer, aspirer à. Le lion dit, dans La Fontaine :

Comme le plus vaillant je prétends la troisième.

52
La syntaxe régulière exige qui le puissiez. Mais ici ce n’est pas par son action directe et personnelle que Laodice arrêtera Flaminius ; mais c’est à cause d’elle qu’il se trouve arrêté. La tournure signifie : je ne vois d’autre objet que vous qui le puisse arrêter. Au reste, la règle était loin d’être observée rigoureusement au XVIIe siècle. Racine lui-même écrit dans Britannicus
53
Tour blâmé à tort par Voltaire. De tout temps, aider fut neutre et actif, et l’on put dire : aider quelqu’un, aider à quelqu’un, aidez-lui, aidez-le.
54
Engage Flaminius en la querelle d’Arsinoé et me fait me défier de lui. Défier pour me défier Après faire, laisser, voir, etc., le XVIIe siècle supprime souvent le pronom réfléchi devant le verbe pronominal employé à l’infinitif. Malherbe écrit : « Un nourricier prend plaisir de voir bien porter son nourrisson ». — En (adverbe employé comme pronom relatif) se rapporte fort bien, au XVIIe siècle, à un nom de personne ; ce qu’interdit l’usage actuel, qui emploie, en parlant des personnes, l’adjectif possessif ou le pronom personnel (me fait me défier de lui).
55
A dans Corneille et en général au XVIIe siècle se rencontre dans un grand nombre de tournures où il supplée d’autres prépositions (spécialement avec, dans, de, devant, en, envers, par, pour, vers, selon, sous, sur, etc.). Ici il représente pour.
56
Frénésie, comme souvent fureur, ne signifie ici que folie. Boileau a employé le même mot pour désigner la manie de faire des vers ;

Oui, depuis le moment que cette frénésie
De ses noires vapeurs troubla ma fantaisie....
(Sat., II.)

57
S’intéresse, c’est-à-dire intervient : sens étymologique.
58
Il désigne ici le père de Laodice, non Prusias.
59
L’en dédire, c’est-à-dire le désavouer là-dessus, le démentir. « Le chevalier ne m’en dédira pas. » (Mme de Sévigné.)
60
Me choisir. De exprimé devant le premier infinitif complément est supprimé devant le second : ellipse très fréquente au XVIIe siècle.

C’est assez de constance en un si grand danger
Que de le voir, l’attendre et ne point s’affliger.
(Horace, V. 126.)

61
Abjet. Telle est l’orthographe constante de Corneille ; elle était conforme à la prononciation ; nous la maintenons ici pour sauvegarder la rime. En 1694, l’Académie, dans son Dictionnaire, écrivit abject, ce qui amena à prononcer d’abord abjec, puis abject ; déjà quelques-uns prononcent abjecte au masculin. On a continué à dire sujet, qui vient de subjectus, tout comme abjet d’abjectus.
62
VAR. Au moindre jour ouvert de voir régner son fils.
(1651-1656.)
63
VAR. Et n’aura pas pour vous plus de fidélité

Que de respect aux droits de Hospitalité.
(1651-1656.)

Aujourd’hui l’on dirait la même fidélité  ; mais l’ellipse de la n’est ici ni obscure ni incorrecte.
64
Voy. note sur le vers 25. Rompre les coups est surtout fréquent dans Corneille.
65
Se voudront immoler, c’est-à-dire voudront s’immoler à eux-mêmes. La tendance de la syntaxe au XVIIe siècle est d’éloigner le pronom personnel complément de l’infinitif qui le régit :

C’est peu d’aller au ciel ; je vous y veux conduire.
(Polyeucte, v. 1284.)

66
Après de peur que la grammaire exige ne dans la phrase subordonnée ; mais les poètes ont souvent supprimé la négation, même de nos jours : « Les pieds nus, de peur qu’on m’entendit marcher », etc. (Lamartine, Jocelyn.)
67
Sur l’ellipse de la préposition de devant le second infinitif complément, voyez ci-dessus note du vers 62.
68
Voltaire écrit à propos de ces vers : « Puisque les sceptres parleront, il est clair qu’ils ne se tairont pas. Ces sortes de pléonasmes sont les plus vicieux ; ils retombent quelquefois dans ce qu’on appelle le style niais : Hélas ! s’il n’était pas mort, il serait encore en vie. » Cette note est inconvenante, comme une grande partie du Commentaire de Voltaire sur Corneille ; elle est en outre mal fondée. Voltaire n’a pas vu ou il n’a pas voulu voir que le vers 104 (Et quand, il forcera la nature à se taire) amène et justifie parfaitement le second hémistiche du vers 106. C’est une antithèse énergique, non pas un pléonasme, encore moins une niaiserie.
69
La prépare, c’est-à-dire prépare ma perte.
70
Admirable reprise qui conclut cette exposition d’une façon bien éloquente.
71
Latinisme (dirigere gressus) qui semble aujourd’hui un peu pompeux ; mais on trouve la même expression dans Rotrou (Saint-Genest), dans Bossuet (Sermons), dans Voltaire (Orphelin de la Chine).
72
Nicomède se retire alors au fond du théâtre, de façon à n’être pas vu d’abord par Attale.
73
VAR. Un regard désarmé de tant d’âpres rigueurs.
(1651-1656.)
74
C’est-à-dire : ne convient pas. Ce tour a vieilli à cause de la confusion avec malpropre au sens de sale ; il était très usité au XVIIe siècle.

Monsieur, je suis mal propre à décider la chose.
(Molière, Misanthrope, v.)

75
Le vôtre, c’est-à-dire votre cœur.
76
Aujourd’hui : vous devrait. L’imparfait du subjonctif a longtemps servi comme d’une seconde forme de conditionnel. C’était un latinisme. Il a encore parfois cet emploi. Dussé-je mourir, fallût-il mourir, c’est-à-dire quand je devrais, quand il faudrait mourir.
77
Que, ici et au vers suivant, a le sens de combien. Combien de bonne fortune ! et combien serait heureux !
78
Cette conversation galante et maniérée, un peu lourdement spirituelle, choque aujourd’hui notre goût ; elle charmait les contemporains de Corneille ; ils la trouvaient peut-être naturelle, et, dans un sens, elle l’était, parce que les beaux esprits du temps s’exprimaient à peu près ainsi, du moins dans les conversations un peu étudiées.
79
On a blâmé l’indiscrétion d’Attale, qui explique ainsi ses desseins à un inconnu, mais Attale est jeune, emporté, suffisant ; c’est un enfant gâté qu’on met hors de lui en le contredisant.
80
Vers, au sens où nous disons envers, est très fréquent au XVIIe siècle. Pascal (Lettre sur la mort de M. Pascal le père) parle de l’action de Dieu vers la créature.
81
VAR. Aux reines comme vous qu’on voit sous son empire.
(1651-1656.)
82
Sur la suppression de ne dans la préposition régie par je crains, voy. ci-dessus note sur le vers 83.
83
Bourgeois, c’est-à-dire citoyen. Le couplet de Nicomède est tout entier ironique, mais le mot de bourgeois ne l’est pas, comme le croit Voltaire. Le bourgeois était, au moyen âge et au XVIIe siècle, celui qui jouissait dans sa ville de tous les droits civils ; on disait les bourgeois de Rome, et le droit de bourgeoisie romaine, pour les citoyens romains, le droit de cité romaine.
84
Non : parce que vous avez, mais : quoique vous ayez. Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes Et peuvent se tromper comme les autres hommes.
(Le Cid.)
85
Remplir un nom, au sens de satisfaire à tout ce que ce nom exige, est fréquent dans Corneille ; il dit de même : remplir la dignité royale, dans Sertorius (vers 541), et remplir sa naissance, dans Pertharite (vers 12).
86
VAR. Que c’est à ces partis que Rome vous destine,

Mais dont vous excluroit enfin votre origine.
(1651-1656.)

87
Sur la suppression de ne, voy. ci-dessus note sur le vers 83.
88
La raison perd-elle de son prix ? Aujourd’hui la grammaire nous interdit de rapporter un pronom personnel à un substantif employé d’une façon indéterminée. Le XVIIe siècle ignorait cette règle :

Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie ;
Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie.

(Polyeucte. )
89
Encore un coup est devenu familier ; au XVIIe siècle il se trouve chez Corneille, chez Bossuet, et même chez Racine :

Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme.
(Andromaque, v. 1158.)
Madame, encore un coup, c’est à vous de choisir.
(Bajazet, V. 564.)
Encore un coup, vivez, et revenez à vous.
(Esther, v. 644.)

90
VAR. Que sans vous offenser il ne se puisse taire ?
(1651-1656.)
91
On prononçait reconnouêtre, comme maître ; ainsi les deux mots rimaient ensemble. Connoître rime également dans Corneille avec naître, traître, être, fenêtre.
92
Ces deux vers sont déjà dans Cinna ; et c’est Émilie qui les dit, plus à propos qu’Attale ; car un fils de roi, même nourri chez les Romains, peut-il penser, peut-il dire autant de mal des rois ?
93
C’est-à-dire : avant de la lui faire. On dit ainsi : pensez-y deux fois, c’est-à-dire : pensez à cela avant de le faire.
94
Courage au XVIIe siècle très souvent n’a d’autre sens que celui de coeur, d’où ce mot dérive.
95
Moi est sous-entendu. (Moi n’étant point connu.) La grammaire actuelle blâme cette ellipse très fréquente au XVIIe siècle.
96
Sur cette tournure qui rapporte un pronom personnel à un substantif employé indéfiniment, voy. ci-dessus note sur le vers 190.
97
Ici et dans tout le cours de la pièce Nicomède parait un peu dur dans les railleries dont il poursuit Attale. Mais Nicomède n’est point parfait. C’est un héros par le courage et la présence d’esprit, non un héros de patience et de charité.
98
On verra plus loin que cette surprise est feinte.
99
C’est le nom du prétendu assassin que Nicomède croit soudoyé par Arsinoé.
100
Jeu de mots un peu affecté. Le maître est Annibal ; la maîtresse est Laodice que Nicomède aime et veut épouser ; cet emploi du mot maîtresse a vieilli depuis le XVIIe siècle, et le mot ne s’emploie plus aujourd’hui que d’une façon défavorable.
101
Le second ne est explétif ; car ne... que équivaut à seulement. Il tendra au roi seul que je passe aux effets.
102
VAR, Nous allons donc penser à vous en rendre grâce.
(1651-1656.)
103
Où équivaut à auquel. Voy. ci-dessus note sur le vers 26.
104
Corneille supprime fréquemment l’article dans ces locutions toutes faites : je n’ai point perdu temps (Cinna, vers 213). J’ai passion pour elle (Nicomède, vers 1311). Comparez plus haut le vers 73. Au reste faire excuse à quelqu’un, pour lui présenter des excuses, est très fréquent chez tous les écrivains du XVIIe siècle. Mais la locution populaire : « Faites excuse », est vicieuse, parce qu’on lui donne le sens de : « Pardonnez-moi  », qu’elle ne peut avoir ; car si elle a un sens, c’est : « Excusez-vous ».
105
Jusqu’au milieu du XVIIe siècle on employait comme prépositions les adverbes dedans, dessus, dessous, dehors ; Vaugelas le premier fit une règle de les distinguer de dans, sur, sous, hors. Corneille corrigea plusieurs vers où il avait suivi l’usage de son temps ; puis, dégoûté de ce travail fastidieux, il laissa les autres.
106
VAR....

Point de mais ni de si ; Va, tu ne sauras rien que tout n’ait réussi.
(1651-1656.)

Tout en faisant une part à la comédie dans Nicomède, Corneille jugea ces vers trop familiers et les corrigea.
107
C’est une tradition dans la tragédie classique de prêter aux méchants et aux traîtres une noirceur emphatique, une complaisance audacieuse pour leur propre scélératesse. En outre, la tragédie aime à étaler cette doctrine machiavélique et césarienne : que le succès absout le crime. Livie l’énonce tout au long dans la tragédie de Cinna (vers 1606).
108
Savant de, qualifié de barbarisme par Voltaire, est un latinisme que Corneille a plusieurs fois employé avant lui, on le trouve dans l’Astrée, dans Racan. Puisqu’on dit ignorant de..., pourquoi ne dirait-on pas aussi bien savant de... ? Ce sont deux formes participiales de deux verbes actifs employés tout à fait de la même façon.
109
Sur ce personnage dont Corneille altère le nom et qu’il confond à tort avec le vaincu de Trasimène, voy. ci-dessus Notice sur Nicomède, p. 37. On remarquera le soin que prend ici Corneille de rendre les Romains innocents de la mort d’Annibal ; mais l’histoire, écrite par eux-mêmes (voy. Tite-Live, livre XXXIX), ne leur rend pas un si bon témoignage ; ils poursuivirent Annibal de leur haine inassouvie jusqu’à le réduire au suicide par la crainte qu’il eut de leur être livré.
110
L’histoire ne rapporte rien de semblable.
111
C’est-à-dire s’est rendu d’intelligence avec moi, s’est entendu avec moi.
112
Tour obscur : l’espoir de voir l’objet de sa vengeance (Annibal) remis entre ses mains a pratiqué, a ménagé, par lui (Flaminius), par son intermédiaire, lé retour d’Attale.
113
Sur cette suppression du déterminatif (en une jalousie profonde), voy. ci-dessus vers 73 et 278.
114
De ce que équivaut non pas à par ce que, mais à  : des territoires que.
115
Il se rapporte à Flaminius ; en au sénat.
116
Sa grandeur, la grandeur de Nicomède.
117
VAR.

Et voilà le scrupule où Rome s’intéresse.
(1692.)

118
C’est-à-dire Attale, pour exécuter ce dessein, entreprend, essaye de conquérir la maîtresse de Nicomède.
119
Que au sens de pourquoi.
120
Nous disons à la tête de au figuré  ; en tête de au propre en parlant de celui qui s’avance le premier. Cette distinction n’était pas connue au XVIIe siècle. Plus loin la reine dit de Nicomède :

S’il le voit (le peuple) à sa tête, il en fera son roi.
(Vers 1638.)

121
Le mot ne convient guère quand on parle d’un homme tel que Nicomède, dont Arsinoé elle-même loue la bravoure, mais panique ici désigne seulement une crainte mal fond4e dont l’objet est imaginaire. On ne voit pas bien, il est vrai, pourquoi Arsinoé se borne à feindre d’avoir voulu assassiner son beau-fils, au lieu de l’assassiner tout à-fait. Lui reste-t-il quelque scrupule ? Il est plus probable qu’elle a peur de lui.
122
En se rapporte à sa plainte, ici et dans le vers suivant.
123
Faire du... pour simuler le, fréquent au XVIIe siècle.

Et faisant des mourants et de l’âme saisie....
(Régnier, Sat., XIIL)
J’ai fait du souverain et j’ai tranché du brave.
(Rotrou, Venceslas.)
Mais faire ici de la petite bouche....
(La Fontaine.)

La Noue n’eût point fait du prophète.... (Bayle.) Voy. Littré, au mot FAIRE, n° 39.
124
Ce tour elliptique plait à Corneille, qui ne veut pas que le style de la tragédie devienne guindé à force d’être noble.
125
Au sens étymologique, aigrir, formé sur aigre (latin acrem), signifie exaspérer (exacerbare).
126
On allègue avec raison que la reine pouvait se dispenser de confier ce secret, car la confidente Cléone ne joue aucun rôle dans l’action ; mais si Arsinoé n’eût parlé, comment saurions-nous ses desseins ? Par un monologue ? Il convient d’user rarement de cette forme d’exposition, qui par elle-même est froide et moins naturelle encore que le récit fait aux confidents,
127
Remède pour se dit communément ; mais remède contre est peut-être plus logique.
128
Après ce vers, Prusias continue ainsi dans les éditions de 1651-1656 :

Par ce lâche devoir ses hauts faits se ternissent.

Les éditions suivantes ont reporté ce vers, un peu modifié, dans le couplet d’Araspe, à qui il parait mieux convenir. Dans toute cette scène, écrite et conduite avec une merveilleuse habileté, Araspe, vendu au parti de la reine, feint de défendre Nicomède en même temps qu’il excite par tous les moyens Prusias contre son fils.
129
Enflé de bruit, dit Voltaire, est intolérable. Mais, quoi qu’en dise Voltaire, le cœur d’un héros peut fort bien être enflé (c’est-à-dire enflé d’orgueil) par le bruit (c’est-à-dire la renommée) des combats qu’il a livrés.
130
Sur abjet, voy. ci-dessus note sur le vers 65.
131
Si l’ordre de la naissance est trop lent, si leur père tarde à mourir.
132
Ce mot désigne au XVIIe siècle toute la maison d’un grand, non pas seulement ses valets.
133
Ce est élidé, devant le relatif : ce qu en tout autre. Le texte des éditions de 1651-1660 portait :

Sire, et ce qu’en tout autre il faudroit arrêter.

Corneille, qui avait employé fréquemment cette tournure (que pour ce que), s’efforça de la corriger partout quand Vaugelas l’eut condamnée dans ses Remarques. Toutefois on la rencontre encore jusque dans ses dernières pièces.
134
Légère négligence ; Nicomède a déjà dit, au vers 104, parlant de Prusias :

Et quand il forcera la nature à se taire.

Doit-on croire que Corneille ait placé le même vers à dessein dans la bouche de Prusias parlant de Nicomède ?
135
VAR.

Si je ne le dois craindre, au moins j’en dois rougir ; Et la confusion dont je me sens couvrir Me ramène aussitôt cette vue importune.
(1651-1656.)

136
Quelle admirable peinture de l’âme d’un tyran lâche, ombrageux et jaloux !
137
S’explique, c’est-à-dire se déploie, s’expose. Comme, au sens de comment, est partout au XVIIe siècle. Comment n’est que comme allongé du suffixe ent (latin inde).
138
Cette saine politique est simplement abominable : mais c’est la tradition constante de la tragédie classique d’énoncer avec sang-froid les maximes les plus criminelles comme autant d’aphorismes politiques incontestables. Voyez dans Athalie les horribles conseils que Mathan propose à la reine. Ce vers même : « Dès qu’on leur est suspect (aux rois) on n’est plus innocent », paraît un souvenir de Nicomède (v 434).
139
Encore que, en prose et en vers, est fréquent jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Il signifie bien que, quoique (étymologiquement à cette heure que, hanc horam quod).
140
Que de pouvoir commettre des crimes d’État
141
Quelle scène excellente ! quelle vigueur dramatique ! L’imbécile Prusias dans ses desseins jaloux contre Nicomède n’a pas une idée qui ne lui soit dictée par Araspe, et c’est lui qui défie Araspe de se porter garant pour Nicomède !
142
Égal, c’est-à-dire indifférent. Bossuet dit : « S’ils (les libertins) le font (Dieu) égal au vice ou à la vertu, quelle idole ! » (Oraison funèbre d’Anne de Gonzague.) — Dans le même sens on dit familièrement : « Cela m’est égal ».
143
En se rapporte à il (Nicomède). Au XVIIe siècle on rapporte en à des. noms de personnes ; on se sert aujourd’hui de l’adjectif possessif on du pronom personnel.
144
VAR.

La Cappadoce est vôtre et le trône d’Arsace ; Vos ordres par ma main vous ont mis en sa place, Et je viens rendre grâce à mon père et mon roi.
(1651-1656.)

Arsace est le nom commun de tous les souverains des Parthes ; mais ce nom parait ici introduit un peu au hasard.
145
Certainement cette rebuffade est comique ; mais il y a beaucoup de comédie dans cette pièce. Voyez Notice, page 39.
146
A votre estime, c’est-à-dire à votre mérite (à l’estime qu’on a pour vous). Vaugelas admet que le mot estime se dise « avec le pronom possessif et de l’estime que l’on a de moi et de l’estime que j’ai d’un autre ».
147
Un crime capital.
148
Voltaire dit : au général est un solécisme, il faut dans un général. Mais justement au général signifie au XVIIe siècle dans un général (voyez les emplois de à dans Corneille, Lexique de M. Marty-Laveaux, t. XI, P. 6). D’ailleurs on dit : C’est inexcusable à vous, non pas en vous.
149
Prusias va tendre un piège à Nicomède ; en feignant de s’effacer lui-mème, en l’invitant à répondre à l’ambassadeur du sénat, il tâchera de le compromettre et il ne désespère pas de le perdre.
150
L’intérêt de l’État ne doit regarder que vous seul.
151
Vers obscur : en parait se rapporter à tout le vers précédent ; de ce fait (que l’intérêt de l’Etat ne doit regarder que vous seul) prenez aujourd’hui la plus haute marque (en répondant à Flaminius). Comme on dit : « prendre les marques d’une dignité  ».
152
Ces vers sont très beaux ; la majesté souveraine semble les dicter à Prusias, quoiqu’il en soit l’indigne interprète.
153
VAR.

Et les chemins ouverts par nos derniers combats
Font qu’après ce bonheur tout son peuple soupire.
(1651-1656.)

La leçon substituée à ce dernier vers offre une métaphore un peu affectée.
154
De ma part, c’est-à-dire attendre que je vous l’envoie.
155
C’est un assaut d’ironie et de réticences entre le père et le fils. Prusias est faible et lâche, mais non stupide ; et parfois sa méfiance le rend clairvoyant.
156
Y se rapporte au projet du départ de Laodice.
157
La syntaxe admettait au XVIIe siècle ces incidentes qui ne se rapportent pas au sujet de la phrase principale. Il n’y a là qu’une ellipse fort claire : (Tandis que je suis) sur le point de partir, Rome me mande....
158
Les illustres marques, les caractères, les signes extérieurs des qualités de l’âme.
159
Nourriture au figuré, c’est-à-dire éducation ; très usité au XVIIe siècle, terme vieilli, mais regrettable. — Faire état, faire cas, estime.
160
Sorte de pléonasme, qui s’explique par une ellipse : je crois que pour ce qui est de régner, il en a les mérites.
161
La grammaire ne distinguait pas encore : ne faire que sortir (sortir sans cesse) et ne faire que de sortir (sortir récemment)
162
VAR.

C’est votre intérêt seul que cette affaire touche.
— Et pour le vôtre seul je veux ouvrir la bouche.
(1651-1656.)

163
Magnifique explosion où la générosité de Nicomède éclate avec une rare éloquence.
164
Ou Rome, ou moi, votre héritier naturel.
165
VAR. Qui vous partage en vie aspire à votre mort. (Leçon énergique et regrettable.)
(1651-1656.)
166
Nourriture désigne ici celui qui est nourri, l’élève des Romains ; en ce sens il a vieilli. La construction s’explique par une ellipse : et elle devrait conserver, etc.
167
VAR. Je fus son écolier, et je le tiens à gloire. (1651-1656.) Pourquoi ne dit-on plus : tenir à gloire puisqu’on dit encore tenir à honneur ?
168
Inexact. P. Scipion fut vaincu au Tésin et à la Trébie en 218, avant que Flaminius fût vaincu à Trasimène en 217. Sur cette parenté imaginaire de Flaminius et de Flamininus, voyez Notice sur Nicomède, page 37.
169
VAR.

N’offensez plus le morts. (1651.).

170
Cette répétition affectée. de la même épithète semble marquer un peu de dépit chez Nicomède. Elle déplut aux comédiens du XVIIIe siècle, qui modifièrent ces vers. Ils ne choquaient point les spectateurs du XVIIe ; et M. Marty-Laveaux pense que Mlle de Scudéry les a même imités dans ce passage du Grand Cyrus (tome X, p. 1354) : « Vous avez une grande beauté, un grand esprit, un grand cœur et mille grandes qualités. » C’est Cyrus qui parle à Thomyris.
171
S’il est digne qu’on le fasse roi.
172
Qu’il fasse au moyen de cette armée.
173
Lucius Cornélius Scipion l’Asiatique défit Antiochus au mont Sipyle en 190. Son frère Publius, le vainqueur de Carthage, servait alors sous lui comme lieutenant.
174
Quelques éditions portent : à nos côtes rangée ; c’est une fausse lecture. Ranger dans Corneille a souvent le sens de placer. L’Asie rangée à nos côtés, c’est l’Asie située sur nos frontières.
175
On a pu trouver que Nicomède ici passe un peu la mesure, et, sans provocation suffisante, adresse à l’ambassadeur romain un bien cruel outrage. Ce reproche est fondé  ; mais il faut songer que Nicomède est jeune, un peu enflé de ses succès, et surtout exaspéré par la vue de l’abaissement de son père aux pieds des Romains.
176
VAR.

Prince, vous abusez enfin de ma bonté.
(1651-1656.)

177
Voltaire prend souci d’interpréter ce vers. N’est-il pas parfaitement clair ? Ou laissez-moi parler librement, ou faites-moi taire tout à fait.
178
Sur l’adverbe, confondu au XVIIe siècle avec la préposition, voy. ci-dessus note du vers 283. Il faut avouer que souvent l’emploi de l’adverbe donnait plus d’énergie à la tournure. Citons ces vers de Corneille :

— Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre.
— Rodogune a paru sortant de sa prison
Comme un soleil levant dessus notre horizon.

Qu’on essaye de substituer sous et sur à dessous et dessus, les vers sont affaiblis.
179
VAR.

Vous m’offensez. — Autant que Rome vous honore.
— Quoi ? vous continuez à m’offenser encore !
(1651-1656.)

180
L’admiration (qu’il a) pour tant d’hommes parfaits.
181
Tournure latine, très usitée au XVIIe siècle. Aujourd’hui : où il a vécu.
182
Nicomède parle à Prusias. — Gagner, conquérir.
183
Céder.

Penses-tu qu’après tout j’en quitte encor ma part.
(Le Menteur, v. 1072.)

184
On dit plus communément faire ombrage, ou donner de l’ombrage, mais, ombrage signifiant soupçon, jalousie, défiance, le tour employé par Corneille est parfaitement clair et correct.
185
Gardien n’est plus aujourd’hui compté en vers que pour deux syllabes. Molière, comme Corneille, l’a fait de trois :

Suis-je donc gardien, pour employer ce style....
(Dépit amoureux, vers 1533.)

186
Ce beau couplet relève la figure et le rôle de Flaminius. Au reste, en abaissant parfois l’ambassadeur romain dans cette tragédie, Corneille n’a jamais souffert que Rome elle-même fût abaissée.
187
Expression obscure ; le sens est : l’union de plusieurs couronnes sur votre tête.
188
En, c’est-à-dire : là-dessus.
189
VAR.

Pour le respect du roi.... (1651-1664.)

Ce tour commençait à vieillir.
190
C’est un concetto, une pensée brillante dans le goût italien du cavalier Marin. Corneille joue sur le double sens de feu militaire : et désigne par ces mots l’orgueil du jeune vainqueur (et l’on dit les fumées de l’orgueil) et les bûchers fumeux qu’on allume dans les camps.
191
Ce sont les trois royaumes conquis par Nicomède, et la Bithynie, royaume héréditaire de Prusias.
192
Aujourd’hui, dans la même tournure, nous employons pour.
193
Pièce en ce sens signifie tromperie, finesse, tour, malice. On l’explique d’ordinaire par une allusion au sens de pièce de théâtre. Mais ici Corneille semble faire dériver cette acception figurée du sens propre de pièce d’étoffe.
194
Etant sans intérêt est dit ironiquement (par allusion au vers 705 : sans rien prendre sur vous). Nicomède est fort intéressé dans l’affaire, et il sait bien que Flaminius ne l’ignore pas. Voltaire affecte de ne pas comprendre et accuse Nicomède de dissimulation.
195
Et (je vous donne avis) que jamais, etc. Sur cette tournure voy. ci-dessus note sur le vers 18.
196
Parce qu’ils vivent, etc. Tour très fréquent au XVIIe siècle. « Et que pour être assis sur un trône, ils (les Rois) n’en sont pas moins sous sa main », etc. (Bossuet, Oraison funèbre de la reine d’Angleterre.)
197
Vers essentiel à l’intelligence du rôle : il montre que Nicomède, tout en affectant de garder son sang-froid, n’est pas entièrement maître de lui dans cette scène.
198
Ellipse. Nicomède sera-t-il toujours un obstacle à nos projets ?
199
VAR.

Cet esprit arrogant et fier de ses succès.
(1651-1650.)

200
De son cœur se rapporta à Laodice.
201
La métaphore n’est pas bien suivie. L’amour est nœud au vers 733 flamme au vers 734.
202
Le vers et l’idée sont de la comédie, dit Voltaire. Soit. ; mais qu’importe ? Voy. Notice, p. 41.
203
VAR.

Semble exiger de nous quelque formalité.
(1651-1656.)

204
Excellents vers qui peignent admirablement la faiblesse de Prusias et les précautions qu’il prend pour la dissimuler
205
Qu’elle aime ou non, nous sommes maîtres d’elle.
206
Prusias veut dire qu’il prévoit que Laodice répondra sans doute avec hauteur à Flaminius, et qu’on pourra prendre occasion de son imprudence pour la violenter. C’est bien la politique des hommes faibles, qui ne tiennent pas à avoir raison, mais tiennent à ne pas attaquer les premiers.
207
La perte de ce titre.
208
Au équivaut à dans le ; la préposition à dans Corneille a un emploi très étendu et peut se substituer à beaucoup d’autres prépositions. Voyez note sur le vers 46.
209
Voy. ci-dessus note sur le vers 33.
210
Nous avons vu que Corneille supprime volontiers les déterminatifs, Voy. ci-dessus vers 73, 278, et plus loin vers 1311.
211
C’est-à-dire, au sens propre, sous vos yeux, en votre présence. Ce n’est pas le sens figuré (à votre jugement).
212
Voy. ci-dessus note sur le vers 626.
213
La se rapporte à ambassade, pris d’une façon indéterminée, tournure aujourd’hui proscrite, fréquente chez Corneille. Voy. note sur le vers 190.
214
C’est-à-dire : je refuse pour moi-même, je me refuse à moi-même..
215
Ellipse. Et celui de qui l’on me parle.
216
VAR.

Tout ce qu’au nom de reine ailleurs le ciel permette,
C’est la gloire d’y vivre et n’être point sujette,
D’y régner sur moi-même...
(1651-1656.)

217
L’hémistiche est dans Pompée (vers 9), où Corneille imitait sans doute Lucain :

Cernit propulsa cruore
Flumina, et excelsos cumulis æquantia colles
Corpora.
(Pharsale, VII, 791.)

218
Le mot vaste désignant une immensité vague semble particulièrement juste ici, et répond avec une nuance d’ironie aux menaces emphatiques de Prusias.
219
Voilà un de ces beaux vers, grâce auxquels le personnage, un peu froid, de Laodice n’est pas du moins sans noblesse.
220
VAR.

Nous verrons bien changer ce courage indompté.
(1651-1656.)

221
Donner la main, dans Corneille, signifie toujours épouser ; pour aider, seconder, il dit prêter la main (voyez Héraclius, v. 1794),
222
M’engage, c’est-à-dire m’entrave, m’ôte ma liberté.
223
Ils vous inspireront des sentiments plus doux.
224
Tâcher à, tâcher de s’employaient indifféremment au XVIIe siècle. Les distinctions inventées depuis par les grammairiens sont imaginaires
225
Cet emploi figuré du mot divorce est Assez fréquent dans Corneille

Avec les faux Romains elle (Rome) a fait plein divorce.
(Sertorius, 934.)

226
Voy. ci-dessus les vers 73, 278, etc., où se trouve la même suppression de l’article.
227
Put jamais jeter une lumière fausse et trompeuse.
228
On connaît dans les Femmes savantes (jouées en 1672) le sonnet de Trissotin-Cotin à la princesse Uranie :

Votre prudence est endormie
De traiter magnifiquement
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie,

Armande la précieuse aussitôt s’écrie

A prudence endormie il faut rendre les armes.

Cette métaphore, qui nous parait toute naturelle, semblait à Molière entachée d’affectation.
229
C’est-à-dire sous la conduite de quel chef ?
230
L’expression a ici son sens propre et primitif : s’il s’appuie sur cette armée.
231
Voy. ci-dessus note sur le vers 42.
232
Où, à laquelle. Voy. ci-dessus note sur le vers 26.
233
Cf. le vers 735 :

Comme elle a de l’amour, elle aura du caprice.

234
Le mot est employé au sens étymologique ; une image, un fantôme de roi ; un roi en peinture.
235
Sur cette suppression du déterminatif, comparez les vers 73, 278, 759, 826, etc.
236
Le subjonctif présent du verbe dire avait deux formes : die et dise.
237
Le trône était considéré comme un siège élevé entouré d’un balustre fermé  : on disait généralement, Corneille dit toujours dans le. trône, et non sur le trône. Nous disons encore dans la chaire.
238
Autant comme, autant que. Vaugelas condamna autant comme dans ses Remarques, en 1647 ; mais Corneille continua de l’employer jusque dans ses dernières pièces.
239
VAR.

Si son intention pour ce prince est si bonne.
(1051-1656 )

240
Objet, qui dans le style poétique ou galant du XVIIe siècle a servi si souvent pour désigner la personne aimée, s’est dit quelquefois, comme ici, en parlant des hommes.
Voy. la Galerie du Palais, v. 1680 :

Sans doute que Lysandre est cet objet charmant.

241
Trahir signifie ici démentir, renier, Aujourd’hui trahir ses sentiments signifie plutôt les laisser paraître. Trahir est parfois ambigu. Le mot a trahi ma pensée peut signifier l’a mal rendue, ou au contraire l’a fait deviner
242
Corneille et tout son siècle écrivaient toute entière et tous entiers, qu’on a remplacés par tout entière, tout entiers pour corriger le pléonasme qui est dans l’autre orthographe.
243
Voy. ci-dessus note sur le vers 202.
244
Carthage détruite fait allusion à la défaite de cette république à la fin de la seconde guerre punique (en 202) ; en effet la troisième guerre punique et la destruction complète de Cartilage n’eurent lieu qu’en 146 ; et Nicomède se passe vers 183 (av. J.-C). Pour Antiochus il fut défait à Magnésie en 190 av. J.-C.
245
Ce trait semble un souvenir des beaux vers d’Horace :

Et cuncta terrarum subacta.
Præter atrocem animum Catonis.
(Livre II, Ode I, vers 23-24.)

246
Voy. ci-dessus note du vers 46 sur cet emploi fréquent de à où nous mettrions dans aujourd’hui.
247
La même antithèse est dans le Cid :

Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître
Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.

248
Vers assez prosaïques ; Voltaire prétend que de son temps les comédiens les avaient changés.
249
Allez-y donc, c’est-à-dire à Rome, rendre raison de votre ambassade.
250
Comparez cette répétition affectée du mot grand avec les vers ci-dessus 592-593.
251
Il est permis de trouver que Nicomède passe un peu la mesure. Sans doute il est exaspéré  ; mais, à ce moment, il n’est pas directement provoqué, et ce vers si brutal nous choque.
252
Le rang et la splendeur de la dignité d’ambassadeur
253
Embarrassés ; c’est le sens étymologique du mot.
254
Cette expression, où le mot goutte (désignant, comme pas, point. mie, une quantité très petite) sert à renforcer la négation, commençait à devenir familière au temps de Corneille ; mais, quarante ans plus tôt, Malherbe s’en était servi dans ses Odes :

Sous Henri c’est ne voir goutte
Que de révoquer en doute
Le salut des fleurs de lis.
(Au Roi, sur l’heureux succès du voyage de Sedan.)

255
Au sens propre d’obscurcissement. Mme de Sévigné disait : « Je fais jeter de grands arbres à bas, parce qu’ils font ombrage ».
256
VAR.

Le bruit de votre nom ne le rend pas jaloux,
Je n’ose le penser, mais je ne puis vous taire.
(1651-1656.)

257
Voltaire blâme l’expression. Mais, puisqu’on dit prendre son temps, ne peut-on dire prendre un contretemps ?
258
Qui l’appelle ici où nous sommes ?
259
Voy. ci-dessus note sur les vers 25 et 77
260
Faire, au XVIIe siècle, en prose et vers, s’emploie fréquemment pour éviter la répétition d’un verbe exprimé précédemment.

Ils raffinent les vers, fantastiques d’humeur,
Ainsi que les Gascons ont fait (raffiné) le point d’honneur.
(Régnier, Sat., IX.)

261
Déposé, comme on dit : mettre bas les armes.
262
Voy. ci-dessus note sur le vers 26.
263
Le ton est dur, et il est permis de trouver que Nicomède malmène un peu trop Attale, qui doit le sauver à la fin de la pièce. Ici même Attale lui répond avec beaucoup de bonne grâce, et Nicomède riposte par une cruelle injure. Voy. ci-dessous vers 1033.
264
La passion des duels avait fait inventer les seconds qu’amenait de chaque côté le duelliste principal ; ils se battaient entre eux. Dans le fameux duel des ducs de Nemours et de Beaufort, il y eut quatre seconds de chaque côté. Ce duel eut lieu le 30 juillet 1652, un peu après la représentation de Nicomède.
265
, Voy. ci-dessus note du vers 445,
266
Voy ci-dessus note du vers 283.
267
Voy. ci-dessus note du vers 1012.
268
Sous l’espoir, comme nous disons dans l’espoir, est fréquent dans Corneille.

Sous l’espoir du retour pour venger son amant.
(Cinna, 1680.)

Corneille dit sous espoir comme on dit sous prétexte ou sous couleur.
269
Le pléonasme n’est qu’apparent. En, adverbe (latin inde), signifie là-dessus, en cela. Je ne suis fâchée en cela que d’une chose, c’est d’avoir vu, etc.
270
Conte et compte, tous deux substantifs verbaux, tirés de conter et compter, dont l’étymologie est la même (computare), se confondaient absolument jusqu’à Corneille. On écrivait des deux façons dans les deux sens. Ici le sens est à ce compte.
271
Voy. ci-dessus vers 1059, où c’est Arsinoé qui allègue l’impatience du roi ; Nicomède reprend malicieusement le même prétexte contre elle. Ce procédé est tout à fait comique, et Corneille le savait bien : il le savait d’autant mieux qu’il l’a employé dans le Menteur à la scène III de l’acte II où Alcippe et Clarice s’excusent tour à tour l’un à l’autre en disant : Mon père va descendre.... Ton père va descendre....
272
Ellipse. Ont avoué.
273
Ce mot, devenu plus tard très familier dans cette acception, est déjà dans Horace :

Chaque instant de sa vie après ce lâche tour
Met d’autant plus ma honte avec la sienne au jour. (Vers 1019.)

274
En, adverbe, c’est-à-dire par là  ; par la présence des rois, qui fuit éclater la vérité.
275
Voyez ci-dessus note du vers 33.
276
VAR. Si je suis son rival, Madame, il est mon frère.
(1651-1652.)
277
Passer pour (activement) signifie regarder comme.

Ils passent pour tyran quiconque s’y fait maître.
(Cinna, v. 485.)

La locution ayant vieilli, on a souvent écrit, mais à tort : Il passe pour tyran.
278
Rare au féminin. Molière l’a employé, mais en forme de plaisanterie :

Que dit-elle de moi cette gente assassine ?
(L’Étourdi, v. 220.)

279
La tournure régulière et complète est à moins que de suivi d’un substantif :

Un affront si cruel
Ne peut se réparer à moins que d’un duel.
(Mélite, variantes.)

A moins que devant un substantif peut être considéré comme une ellipse.
280
VAR. Quand ils font contre vous je les crois beaucoup moins.
(1651-1656.)
281
La sienne, c’est-à-dire l’estime qu’on a pour lui ; voy. ci-dessus note du vers 476.
282
Voyez note sur le vers 26.
283
Aux yeux des moralistes, des sermonnaires et des poètes tragiques, la cour et le monde, c’est-à-dire le grand monde, sont traditionnellement le lieu d’élection du mensonge et de la fourberie. — Voir les peintures de la cour qu’ont tracées Bossuet, Bourdaloue, La Bruyère, etc.
284
C’est-à-dire en vous fournissant l’occasion de vous employer, de montrer votre savoir-faire en des occasions importantes.
285
« Arsinoé joue précisément le rôle de la femme du Malade imaginaire, et Prusias celui du malade qui croit sa femme. Très souvent des scènes tragiques ont le même fond que des scènes de comédie : c’est alors qu’il faut faire les plus grands efforts pour fortifier par le style la faiblesse du sujet. On ne peut cacher entièrement le défaut ; mais on l’orne, on l’embellit par le charme de la poésie : ainsi dans Mithridate (où le Roi abuse Monime en feignant de l’inviter à aimer Xipharès), dans Britannicus (où Néron se cache derrière un rideau pour épier l’entretien de Junie avec Britannicus). » (Voltaire.) — Sauf dans son admiration pour ces deux pièces, Voltaire se trompe absolument : l’art d’écrire, dans la tragédie comme ailleurs, ne consiste pas à dissimuler le fond par la forme ; il consiste à l’exprimer.
286
Le caractère d’Arsinoé est merveilleusement étudié. Avec quel art et quelle perfidie elle affecte tantôt de craindre pour elle-même et tantôt d’intercéder pour Nicomède, mais de telle façon qu’en paraissant le servir elle redouble la colère et la jalousie de Prusias
287
Exposer signifie ici livrer à, faire tomber aux mains de ; ce sens a vieilli, quoiqu’on dise encore : Daniel fut exposé aux lions.
288
VAR.

Qui ne sait qu’aller droit, ne craint que le tonnerre,
Et n’a jamais appris que les ruses de guerre.
(1651-1656.)

Naudet, dans son édition de Nicomède, comprend mal le vers 1167 : « Corneille a pris le mot de vertu dans le sens du latin virtus, force, puissance ; dans le sens qu’on lui donne aussi en français : la vertu d’une plante. C’est comme s’il avait dit : Qui n’a pour se conduire que la force de son intelligence. » C’est un contresens. Corneille veut dire : que Nicomède n’a que la vertu qui soit d’intelligence avec lui ; tout le reste lui est hostile. Comparer les vers suivants :

Pour peu que vous soyez de son intelligence.
(Othon, v. 1490.)
Traître, si tu n étais de son intelligence.
(Pertharite, V. 1715.)

Et dans Nicomède même, vers 1627-1628 :
289
Malgré le droit des gens qui le couvrait.
290
Fureurs, au sens latin, c’est-à-dire folies.
291
C’est-à-dire : pour sauver sa gloire et sa liberté, ait recours au désespoir (.au poison) plutôt qu’à l’hospitalité de Prusias.
292
Corneille écrit toujours appas au singulier comme au pluriel dans le sens d’appât et dans celui d’appas.
293
Le se rapporte à Nicomède ; au vers précédent lui se rapporte à Attale,
294
Cette antithèse est déjà au vers 252.
295
C’est un chef-d’œuvre que ce discours ; et le dernier trait est admirable. La reprise de Prusias est d’un comique achevé, du meilleur comique. (Voyez Notice sur Nicomède, p. 39.)
296
Dont, c’est-à-dire au moyen desquels. Le sens étymologique de dont (de unde) est d’où.
297
Aye dans le texte de Corneille ; ancienne forme de ait, généralement préférée par lui. Ait est la forme étymologique (habeat) ; aye est la forme analogique. En effet, dans toutes les conjugaisons, la 1re et la 3e personne du singulier du subjonctif présent sont semblables (que j’aime, qu’il aime ; que je finisse, qu’il finisse ; que je reçoive, qu’il reçoive ; que je rende, qu’il rende).
298
Après qu’ils se sont joués. Le sujet de s’être joués est sous-entendu, ou implicitement contenu dans leur qui précède. Corneille use souvent de ces tournures que la grammaire actuelle interdit. Fulvie dit dans Cinna : Elle a (votre haine) pour la blâmer (pour que je la blâme) une trop juste cause (vers 58).
299
Ne se répare point sinon par... Aujourd’hui point forme ici pléonasme.
300
Arsinoé craint que Métrobate et Zénon, intimidés à la vue des supplices, ne trahissent sa complicité avec eux (voy. vers 333).
301
Cette construction du participe passé, fréquente encore chez Corneille, commençait à vieillir.

Aucun étonnement n’a leur gloire flétrie.
(Horace, 964.)

302
L’entendre, c’est-à-dire entendre la chose. Le est neutre, comme dans l’emporter.
303
L’explosion est belle, digne de Nicomède et de sa mâle franchise. Voltaire, qui n’admire rien dans la pièce, admire ce vers. Il avait même emprunté le second hémistiche pour l’insérer dans son Œdipe :

Qui ! moi, de tels forfaits ! moi, des assassinats !
Et que de votre époux... Vous ne le croyez pas !

Sepurger dans ce sens (se justifier) est encore dans l’Essai sur les Mœurs de Voltaire « Dans les causes criminelles indécises on se purgeait par serment. »
304
A équivaut à pour, voy. note sur le vers 46.
305
Un grand crime où sa gloire, etc. Ainsi Nicomède lui-même avance que le pouvoir acquis par un grand crime protège la gloire du coupable. Ces idées machiavéliques reviennent fréquemment dans la tragédie classique ; on les estimait de mise dans les cours.

Tous ces crimes d’État qu’on fait pour la couronne,
Le ciel nous en absout alors qu’il nous la donne.
(Cinna, vers 1610,)

Voy. ci-dessus note sur le vers 432.
306
Voy. ci-dessus note sur le vers 283.
307
Ici comme au vers 941, Nicomède nous semble franchir un peu la limite permise à la plus juste indignation.
308
Tout respect ou crainte des hommes
309
Le cerf est aux abois lorsque les chiens le pressent en aboyant avec violence. De là le sens figuré du mot, qui signifie souvent dans Corneille : péril imminent, danger mortel.
310
Pour me protéger. Comparez l’admirable scène du Malade imaginaire :
BÉLINE. — Mon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
ARGAN. — Mamie !
BÉLINE. — Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre....
ARGAN. — Ma chère femme !
BÉLINE. — La vie ne me sera plus de rien.
ARGAN. — Mamour !
BÉLINE. — Et je suivrai vos pas pour vous faire connaitre la tendresse que j’ai pour vous.
ARGAN. — Mamie, vous me fendez le cœur !
311
Thomas Corneille (1692) et Voltaire dans son édition de Corneille substituent mes à vos, bien à tort ; car ce vers ainsi modifié n’exprime plus qu’une platitude (ma vie finira par ma mort). Arsinoé veut dire et dit : Votre mort finira ma vie.
312
De ce gage de notre hymen, Attale. Ainsi pignus en latin signifie gage et enfant.
313
Quel chef-d’œuvre d’ironie et de perfidie qu’un tel discours !
314
Assurer au sens de rassurer. « Ce n’est pas français », dit Voltaire, oubliant que Pascal, Boileau, Racine l’ont employé de la même façon :

O bonté qui m’assure autant qu’elle m’honore.
(Raciner, Esther, vers 685 )

Et dans Athalie :

Princesse, assurez-vous, je les prends sous ma garde.
(Vers 619.)

315
Les grammairiens ont interdit à tort cette tournure excellente qui donne pour compléments au même verbe d’abord un substantif, ensuite une proposition subordonnée. Cette construction est partout au XVIIe siècle. Voyez note sur le vers 18.
316
VAR.

Elle qui vous menace, elle qui vous gourmande,
Voyez-vous pas déjà comme elle m’appréhende ?
(1651-1656.)

317
VAR.

Quelle fureur t’aveugle en vertu d’une femme ?
(1651-1652.)

318
On disait remplir le trône comme on disait dans le trône ; voyez ci-dessus note sur le vers 881.
319
Leur se rapporte à Attale et Arsinoé. Si ces perfides s’immolent à eux-mêmes votre propre sang (Nicomède) par vos mains.
320
L’assurer, l’affermir.
321
Voltaire blâme cette subite résolution de Prusias. Elle est fort explicable il hait Nicomède, et n’ose l’assassiner. quel moyen lui reste-t-il pour s’en débarrasser et satisfaire Arsinoé que de le livrer aux Romains ? Le sujet de conduire est Flaminius, qui n’est pas le sujet de la phrase principale. Voyez sur cette tournure note sur le vers. 1224.
322
J’envoierai, futur régulier à envoyer, est la seule forme employée par Corneille ; on écrivait généralement j’envoirai ; la diphtongue ou changée en ai a donné la forme envairrai, qui s’est écrite ensuite enverrai. Cette nouvelle forme de futur (d’où s’est formé le conditionnel j’enverrais), peu usitée au XVIIe siècle, a dominé presque exclusivement dès les premières années du XVIIIe,
323
C’est-à-dire : vous salue avec respect.
324
C’est-à-dire : Tout doucement (on disait aussi aller tout bellement, au XVIe siècle). Cette locution plaisait à Corneille, qui l’a employée souvent dans les passages les plus pathétiques de ses tragédies. Mais les chasseurs criaient : Tout beau ! à leurs chiens pour les retenir. Cet emploi du mot l’a fait bannir du style noble.
325
VAR.

Le voyage est si long qu’avant que d’arriver,
Qui le commence bien peut le mal achever.
(1651-1656)

326
Synonyme de remmener, quoique Vaugelas veuille trouver entre ces deux mots des nuances de sens insaisissables. (Voy. édit. Chassang, II, 394.)
327
Prusias parle à Attale.
328
Voyez ci-dessus note des vers 202 et 902.
329
Qui passent l’ambition des plus grands cœurs.
330
Plus pour le plus, et tous les emplois du comparatif pour le superlatif sont très fréquents au XVIe et au XVIIe siècle. Cependant Corneille a corrigé plusieurs fois cette tournure dans l’édition qu’il donna de ses œuvres en 1660.
331
Sur cet emploi du substantif sans aucun déterminatif, voyez ci- dessus les vers 73, 278, 759, 826, 1311.
332
VAR.

Cet ordre, cet aveu, n’est que ce qu’il lui plaît.
(1651-1656.)

333
Sa chute se rapporte à Nicomède :
334
Egale, c’est-à-dire constante en sa politique, en ses alliances.
335
Voy. ci-dessus les vers 73, 278, 759, 826, 1311 et 1413, où se rencontre le même emploi du substantif sans déterminatif
336
Voy. ci-dessus, note du vers 1430. l’indication des vers où se rencontre également l’emploi du substantif sans déterminatif.
337
Voy. ci-dessus note du vers 539.
338
Beau vers qui résume bien toute une situation et prépare le changement d’Attale.
339
Sur la rime d’être avec connoître, voy. ci-dessus note du vers 208.
340
Voy. ci-dessus vers 1394
341
VAR. Pour les connoitre mal j’ai trop vécu chez eux.
(1651-1656.)
342
Sans doute le changement d’Attale n’a rien qui nous le rende admirable, puisqu’il se tourne du côté de Nicomède seulement quand il s’aperçoit que les Romains se sont joués de lui ; mais cette conversion peu méritoire est du moins parfaitement naturelle ; elle amène un dénouement de la pièce vraisemblable et satisfaisant. Si Attale était tout à fait généreux et désintéressé dans cette occasion, Nicomède aurait eu grand tort en le traitant plusieurs fois avec une si hautaine impertinence.
343
Une sédition peut paraître un moyen trop aisé de dénouer une tragédie ; mais ici la sédition est prévue, et Corneille a eu soin de l’annoncer

Le peuple ici vous aime, et hait ces cœurs infâmes ;
Et c’est être bien fort que régner sur tant d’âmes.
(Vers 115-116.
Il est le Dieu du peuple et celui des soldats.
Sùr de ceux-ci, sans doute il vient soulever l’autre.
(Vers 450-151.)

344
VAR. Qui n’auront point pour toi de rigueurs à souffrir,

Et t’offriront les vœux que tu lui vas offrir.
(1651-1656.)

345
... Notumque furens quid femina possit. (Virgile, Enéide, V, 6.)
346
En termes d’astrologie, l’ascendant est le signe du zodiaque qui monte sur l’horizon au premier instant de la naissance d’un homme ; on crut que le caractère et la destinée dépendaient de cette coïncidence, et ascendant prit le sens d’influence sidérale et ensuite le sens général d’influence.
347
Forcer, vaincre.

Pour forcer mon devoir, pour m’imposer silence.
(Le Cid, vers 1554.)
Apprends d’elle à forcer ton propre sentiment.
(Polyeucte, 1601.)

348
Il n’y a rien de mystérieux dans cette phrase, dont Voltaire dit « qu’elle est inintelligible quelque sens qu’on y donne ». Elle signifie : prenez soin de rassurer les Romains, ces maîtres jaloux, dont vous avez besoin. Assurer au sens de rassurer est plus haut, vers 1310.
349
La plèbe révoltée contre les patriciens s’était retranchée sur ces deux collines.
350
Dont, c’est-à-dire d’où. C’est le sens étymologique : dont vient de de unde.
351
La langue avait longtemps confondu consommer et consumer, que Vaugelas voulut distinguer dans ses Remarques. Il veut que consumer signifie détruire, et consommer, parfaire et achever. Consommer conviendrait mieux dans ce vers que consumer si l’on accepte cette distinction.
352
Voltaire dit « On n’emporte point un but ». Mais ici le ne se rapporte point à but, le est neutre et l’emporter est un gallicisme qui signifie vaincre.

Enfin vous l’emportez, et la faveur du roi
Vous élève en un rang qui n’était dû qu’à moi.
(Le Cid, v. 151.)

353
Les esprits pusillanimes et lâches sont les plus violents lorsqu’ils ont peur Au reste Prusias hait Nicomède autant qu’il le craint.
354
Votre courage, c’est-à-dire votre cœur (il s’agit de la reine).
355
VAR.

Flaminius, la Reine et Votre Majesté.
(1651-1656.)

356
Avecque, archaïsme. Vaugelas dit encore dans ses Remarques (1647) : « Avec et avecque ; tous deux sont bons ». Corneille, après avoir employé avecque dans nombre d’endroit ?, l’a corrigé presque partout en 1660.
357
Sens étymologique : des desseins.
358
Dont, c’est-à-dire par où, selon le sens étymologique (de unde).
359
Avec Nicomède, l’espérance du peuple.
360
Voy. ci-dessus vers 1167.
361
Voy. ci-dessus vers 1383.
362
Où équivaut à tandis que ; tour elliptique et vif très regrettable (et vous lui donnerez, etc., dans des circonstances où mille empêchements, etc.).
363
La délivrance de Nicomède.
364
Si le peuple obtient cette délivrance.
365
Le dessein n’est pas si merveilleux ; mais Prusias est ridiculement charmé de tout ce que dit sa femme.
366
Voy. ci-dessus les vers 73, 278, 759, 826, 1311, 1413, 1430, 1450, où se trouve le même emploi d’un substantif indéterminé.
367
En se rapporte au danger.
368
Laodice applique à Arsinoé les mots qu’Arsinoé applique à Laodice. Elle veut dire ici : qu’Arsinoé sera sûrement punie, pour peu qu’elle ait d’ambition.
369
VAR.

Qu’elle mérite perdre et sceptre et diadème.

(1651-1656.)


370
Voy. ci-dessus note du vers 33.
371
La majesté royale.
372
Comme l’action se passe dans le palais, il semble qu’Arsinoé est encore maîtresse de la vie de Laodice ; ou du moins que Laodice ne l’est pas encore de celle d’Arsinoé. Mais Laodice est audacieuse et fière jusqu’à la témérité, sûre que la révolte excitée par elle sera bientôt victorieuse, elle ne craint pas de défier l’ennemi dont la défaite est certaine, dût-il se venger sur elle-même ; car le vers 1704 montre bien que Laodice sait qu’elle court un danger personnel.
373
C’est-à-dire : les ai suscités et soulevés contre vous.
374
Mon ennemie.
375
VAR.

Vous verrez une illustre et royale hécatombe.
(1651-1656.)

376
On n’emploie plus parmi que devant un pluriel ou un nom collectif ; mais le XVIIe siècle l’employait encore partout où le sens étymologique du mot (au milieu de, per medium) en souffre l’emploi.
377
A se perdre lui-même.
378
Voy ci-dessus vers 1596.
379
Racine semble s’être souvenu de ces deux beaux vers dans Mithridate :

Annibal l’a prédit ; croyons-en ce grand homme,
Jamais on ne vainera les Romains que dans Rome.
(Vers 835.)

380
L’expression est énergique ; elle plaisait à Corneille, qui l’a répétée dans son Agésilas

Général en idée et monarque en peinture.
(Vers 988.)

381
Nous dirions plutôt : qu’il est partout des traîtres. De traîtres s’explique par une inversion : Que de traîtres il est partout.
382
Étonné, c’est-à-dire comme foudroyé par la peur. Le rôle d’Attale reste ambigu jusqu’à la fin, Il sauve son frère, c’est bien, mais en accumulant les mensonges et en poignardant un capitaine qui n’était coupable que d’obéissance.
383
Ce retour inexpliqué de Prusias et de Flaminius est un peu ridicule, et Corneille semble en avoir convenu lui-même en ne le justifiant dans l’Examen que par une assez faible raison. Il eût mieux valu laisser croire que Prusias est emmené comme une sorte d’otage à Rome, au lieu du fils qu’il y voulait envoyer ; et que Nicomède règne au lieu de son père sans être en rien coupable envers le roi fugitif. Ce dénouement s’offrait de lui-même. Sur les motifs qui l’ont fait écarter, voyez ci-dessus Notice sur Nicomède, p. 38.
384
Tour un peu embarrassé. C’est-à-dire : s’il ne remplissait pas toute l’attente que mon estime, en s’efforçant, fonde sur lui.
385
Il est permis de croire, sans calomnier Nicomède, qu’il entre un peu d’ironie dans sa magnanimité.
386
En, c’est-à-dire : de ces lieux où il vous plaira qu’il règne.
387
Voy. ci-dessus note sur le vers 283.
388
Arsinoé ment encore, nous n’en doutons guère ; mais peu importe ; le spectateur satisfait la voit réduite à l’impuissance de nuire.
389
Vers excelle nt qui achève le portrait du personnage, et fait définitivement de son rôle un excellent rôle de comédie.
390
VAR.

Prince, saurons-nous point à qui nous vous devons ?
(1651-1656.)

391
De tout le sang royal, comme l’indique le vers suivant
392
Ceux de Laodice qu’il montre.
393
Sans l’engager d’avance.
394
Voy. ci-dessus note du vers 33.
395
Voy. le vers 1650.
396
Ce petit discours est bien tourné  ; il relève un peu la dignité de Flaminius, qui dans cette scène est, de l’aveu de Corneille lui-même, « en assez méchante posture ».
397
Sur ce dernier vers si profondément comique, voy. ci-dessus Notice sur Nicomède, p. 43.
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Corneille. Nicomède. Tragédie publiée conformément au texte de l'édition des Grands Écrivains de la France... par L. Petit de Julleville,...

 

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