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CHAPITRE VIII. Olivier va à Londres, et rencontre en route un singulier jeune homme.

Arrivé à la barrière, au bout du sentier, Olivier se retrouva sur la grande route. Il était huit heures; et, bien qu'il fût à peu près à cinq milles de la ville, il courut, et se cacha par moments derrière les haies, jusqu'à midi, dans la crainte d'être poursuivi et rattrapé; il s'assit alors près d'une borne pour se reposer, et se mit à songer pour la première fois à l'endroit qu'il devait choisir pour tâcher de gagner sa vie.

La borne au pied de laquelle il était assis indiquait en gros caractères qu'elle était posée à soixante-dix milles de Londres; ce nom fit naître dans l'esprit de l'enfant une nouvelle suite de pensées. S'il allait à Londres, dans l'immense ville, où personne, pas même M. Bumble, ne pourrait le découvrir! il avait souvent entendu dire aux vieux indigents du dépôt qu'un garçon d'esprit n'était jamais dans le dénuement à Londres, et qu'il y avait dans cette grande ville des moyens d'existence dont les gens élevés à la campagne ne se doutaient pas. C'était bien l'endroit qui convenait à un garçon sans asile, destiné à mourir dans la rue, si on ne venait à son aide. Tout en se laissant aller à ces pensées, il se leva et continua sa route.

Il diminua encore de quatre bons milles la distance qui le séparait de Londres, sans songer à tout ce qu'il devrait souffrir avant d'atteindre le but de son voyage: comme cette réflexion se faisait jour dans son esprit, il ralentit sa marche, et se mit à méditer sur les moyens d'arriver à Londres. Il avait dans son paquet un morceau de pain, une mauvaise chemise, deux paires de bas, et dans sa poche un penny que lui avait donné Sowerberry après un enterrement où il s'était distingué encore plus que de coutume. C'est fort bon d'avoir une chemise blanche, pensait Olivier, et deux méchantes paires de bas, et un penny; mais c'est une mince ressource pour faire soixante-cinq milles à pied pendant l'hiver. Olivier avait comme bien des gens, l'esprit prompt et ingénieux à découvrir les difficultés, mais lent et paresseux à découvrir le moyen de les surmonter; de sorte qu'après avoir bien réfléchi, sans trouver la solution qu'il cherchait, il mit son petit paquet sur l'autre épaule et doubla le pas.

Il fit vingt milles ce jour-là, sans prendre autre chose que son morceau de pain sec et quelques verres d'eau qu'il demanda sur la route, à la porte des chaumières. À la nuit, il entra dans une prairie, se blottit au pied d'une meule de foin et résolut d'y attendre le jour. Il éprouva d'abord un sentiment de crainte en entendant le vent siffler tristement sur la campagne déserte, Il avait froid et faim, et se trouvait plus seul que jamais; la fatigue de la marche lui procura pourtant un prompt sommeil, et il oublia ses peines.

Le matin, en se levant, il se sentit engourdi par le froid, et il avait si faim qu'il acheta du pain pour un penny au premier village qu'il traversa, il n'avait pas fait plus de douze milles quand la nuit le surprit de nouveau; ses pieds étaient enflés et ses jambes si faibles qu'elles tremblaient sous lui; une seconde nuit passée à la belle étoile, par un temps froid et humide, acheva d'épuiser ses forces; et quand il voulut le matin continuer son voyage, il pouvait à peine se traîner, il attendit au pied d'une côte assez roide qu'une diligence vînt à passer, et il demanda l'aumône aux voyageurs de l'impériale; il n'y eut presque personne qui fit attention à lui; ceux qui le remarquèrent, lui dirent d'attendre qu'on fût arrivé au haut de la côte, et de leur montrer ensuite combien de temps il pouvait courir pour un demi- penny. Le pauvre Olivier essaya de suivre la diligence; mais il ne le put, à cause de son épuisement et de ses pieds tout meurtris; alors les voyageurs de l'impériale remirent leur demi-penny dans leur poche, en disant que c'était un petit fainéant, qui ne méritait rien. La diligence s'éloigna, ne laissant derrière elle qu'un nuage de poussière.

Dans quelques villages, de grands poteaux étaient plantés sur la route, et portaient un écriteau annonçant que quiconque mendierait serait mis en prison; cet avis effrayait beaucoup Olivier, et il s'éloignait au plus vite. Ailleurs, il s'arrêtait devant les cours d'auberge et regardait piteusement ceux qui allaient et venaient, jusqu'à ce que l'hôtesse donnât l'ordre à un des postillons qui flânaient dans la cour de chasser cet étrange garçon qui restait là, sans aucun doute, dans l'intention de dérober quelque chose. S'il mendiait à la porte d'une ferme, il arrivait neuf fois sur dix qu'on le menaçait de lâcher le chien après lui; s'il mettait le nez dans une boutique, on lui parlait du bedeau de la paroisse, et, à ce nom, il ne savait où se cacher.

Il est certain que, sans le bon coeur, d'un garde-barrière et la charité d'une vieille dame, les souffrances d'Olivier eussent été abrégées comme celles de sa mère, c'est-à-dire qu'il serait mort sur la grande route. Mais le garde-barrière lui donna du pain et du fromage, et la vieille dame, dont le petit-fils avait fait naufrage et errait dans quelque lointaine partie du monde, eut pitié du pauvre orphelin et lui donna le peu qu'elle avait, avec des paroles si douces et si bonnes, et avec des larmes de compassion telles, qu'elles firent sur le coeur d'Olivier plus d'impressions que toutes ses souffrances.

Le matin du septième jour après son départ, il atteignit, clopin- clopant, la petite ville de Barnet. Les volets étaient partout fermés, les rues désertes, et personne ne se rendait encore aux travaux de la journée. Le soleil se levait radieux, mais son éclat ne servait qu'à faire voir au pauvre enfant toute l'horreur de sa misère et de son isolement; il s'assit, couvert de poussière et les pieds en sang, sur les marches froides d'un perron.

Peu à peu les volets s'ouvrirent, les stores des fenêtres se levèrent, et les passants commencèrent à circuler. Quelques-uns, en petit nombre, s'arrêtaient un instant pour considérer Olivier, ou se détournaient seulement en passant rapidement; mais personne ne le secourut, personne ne prit la peine de lui demander comment il était venu là: il n'avait pas le coeur de mendier, et il restait assis immobile et silencieux.

Il y avait déjà quelque temps qu'il était là; il s'étonnait de voir tant de tavernes, car la moitié des maisons de Barnet sont des tavernes grandes ou petites; il regardait avec insouciance les voitures publiques qui passaient, et trouvait surprenant qu'elles pussent faire aisément en quelques heures un trajet qu'il avait mis une longue semaine à parcourir avec un courage et une résolution au-dessus de son âge.

Il fut tiré de sa rêverie en remarquant qu'un jeune garçon, qui était passé devant lui quelques instants auparavant sans avoir l'air de le voir, était revenu sur ses pas et s'était placé de l'autre côté de la rue pour l'observer attentivement. Il y fit d'abord peu d'attention; mais ce garçon resta si longtemps devant lui dans la même attitude, qu'Olivier leva la tête et le considéra avec le même intérêt. Alors celui-ci traversa la rue, et se dirigeant vers Olivier lui dit:

«Eh bien! camarade, quoi qui se passe?

Le garçon qui adressait cette question à notre jeune voyageur était à peu près de même âge que lui; c'était l'individu le plus original qu'Olivier eût jamais vu: il avait le nez retroussé, le front bas, les traits communs, et l'extérieur le plus sale qu'on pût voir, ce qui ne l'empêchait pas de se donner des airs de monsieur. Il était de petite taille, avec des jambes arquées et de vilains petits yeux effrontés; son chapeau était posé si légèrement sur sa tête, qu'il semblait toujours près de tomber; et il serait tombé, en effet, sans une brusque secousse que le jeune homme imprimait de temps à autre à sa tête, pour le ramener à sa place primitive. Il portait un habit qui lui descendait jusqu'aux talons; il avait les manches relevées presque jusqu'au coude, probablement dans le but d'enfoncer ses mains, comme il faisait alors, dans les poches de son pantalon de velours. Enfin, il était aussi fringant, avec ses brodequins à la Blucher, que le fut jamais jeune homme de sa taille, c'est-à-dire de quatre pieds six pouces.

«Eh bien! camarade, quoi qui se passe? demanda à Olivier cet étrange interlocuteur.

- J'ai bien faim et je suis bien fatigué, répondit Olivier les larmes aux yeux. J'ai fait un long trajet. Voilà sept jours que je marche.

- Sept jours de marche! dit le jeune homme; ah! j'entends. C'est par ordre du bec, hein? Mais, ajouta-t-il en voyant l'air étonné d'Olivier, je suppose que tu ignores ce que c'est qu'un bec, mon camarade?»

Olivier répondit avec candeur qu'il avait toujours cru que ce mot signifiait la bouche d'un oiseau.

«En voilà un innocent! s'écria le jeune homme; un bec, c'est un magistrat; marcher par ordre du bec, c'est ne pas aller droit devant soi; c'est toujours grimper sans jamais redescendre. As-tu été au moulin?

- Quel moulin? demanda Olivier.

- Quel moulin! ma foi, au moulin qui va sans eau[4]; viens avec moi; tu as besoin d'une pitance, et tu l'auras. La bourse est maigre, mais tant que ça durera, ça durera. Allons, debout sur tes quilles! arrive.»

Le jeune homme aida Olivier à se lever, le mena dans une petite boutique de marchand de chandelles, où il acheta un peu de jambon et un pain de deux livres; il eut l'ingénieuse idée de faire un trou dans le pain et d'y mettre le jambon, pour qu'il fût à l'abri de la poussière, et plaçant le tout sous son bras, il entra dans une petite taverne et pénétra avec Olivier dans une salle de derrière. Là, le mystérieux jeune homme fit apporter un pot de bière; sur l'invitation de son nouvel ami, Olivier se jeta sur le festin et se mit à dévorer à belles dents, tandis que l'étranger le considérait de temps à autre bien attentivement.

«On va donc à Londres? dit l'étrange garçon quand Olivier eut fini.

- Oui.

- A-t-on un gîte?

- Non.

- De l'argent?

- Non.»

L'individu se mit à siffler et enfonça ses mains dans ses poches, autant que le permettaient les larges manches de son habit.

«Vous habitez Londres? demanda Olivier.

- Oui, quand je suis chez moi, répondit le garçon. Tu as besoin d'un gîte pour passer la nuit, n'est-ce pas?

- Oui, répondit Olivier; je n'ai pas dormi sous un toit depuis que j'ai quitté mon pays.

- Ne te chagrine pas pour si peu, dit le jeune monsieur; je dois être à Londres ce soir, et j'y connais un respectable vieillard qui te logera pour rien, à condition que tu lui sois présenté par une de ses connaissances; avec ça que je n'en suis pas de ses connaissances!» ajouta-t-il en souriant pour montrer que ces dernières paroles étaient dites par ironie; et en même temps il vida son verre.

Cette offre inespérée d'un gîte était trop séduisante pour être refusée, surtout lorsqu'elle fut suivie de l'assurance que le vieux monsieur procurerait sans aucun doute une bonne place à Olivier dans un bref délai. Ceci amena un entretien amical et confidentiel, dans lequel Olivier découvrit que son ami se nommait Jack Dawkins, et qu'il était le favori et le protégé du vieux monsieur en question.

L'extérieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des avantages que le crédit de son patron procurait à ceux qu'il prenait sous sa protection; mais comme sa conversation était légère et incohérente, et qu'il avouait que ses amis le connaissaient sons le sobriquet de rusé matois, Olivier en conclut que son compagnon étant d'un naturel dissipé et étourdi, les préceptes moraux de son bienfaiteur n'avaient pas eu d'influence sur lui. Dans cette pensée, il résolut de mériter aussi vite que possible l'estime du vieux monsieur et de renoncer à l'honneur de fréquenter le matois, si celui-ci, comme il avait lieu de le croire, était incorrigible.

Jack Dawkins ne voulut pas entrer à Londres avant la nuit, et il était près d'onze heures quand ils arrivèrent à la barrière d'Islington. Ils passèrent par la rue Saint-Jean, descendirent la petite rue qui aboutit au théâtre de Sadlerwell, longèrent Exmouth-Street et Coppice-Row, puis la petite cour pris du dépôt de mendicité; ils traversèrent ensuite le terrain classique qui se nommait jadis Hokley in the Hole; ils gagnèrent Little Saffron- Hill et Saffron-Hill the Great, que le rusé matois franchit d'un pas rapide, en recommandant à Olivier de le suivre de près.

Quoique Olivier eût assez à faire pour ne pas perdre de vue son guide, il ne put s'empêcher de jeter en passant quelques regards furtifs des deux côtés de la rue: c'était l'endroit le plus sale et le plus misérable qu'il eût jamais vu. La rue était étroite et humide, et l'air était chargé de miasmes fétides. Il y avait un assez grand nombre de petites boutiques, dont tout l'étalage consistait en un tas d'enfants qui criaient à qui mieux mieux, malgré l'heure avancée de la nuit. Les seuls endroits qui parussent prospérer au milieu de la misère générale, étaient les tavernes, où des Irlandais de la lie du peuple, c'est-à-dire la lie de l'espèce humaine, se querellaient de toutes leurs forces. De petites ruelles et des passages couverts, qui çà et là aboutissaient à la rue principale, laissaient voir quelques chétives maisons, devant lesquelles des hommes et des femmes ivres se vautraient dans la boue; et parfois on voyait sortir avec précaution de ces repaires des individus à figure sinistre, dont, selon toute apparence, les intentions n'étaient ni louables ni rassurantes.

Olivier se demandait s'il ne ferait pas mieux de se sauver, quand ils atteignirent le bout de la rue. Son guide le prît par le bras, poussa la porte d'une maison proche de Fieldlane, le fit entrer dons une allée et referma la porte derrière lui.

«Qui va là? cria une voix en réponse à un sifflet du matois.

- Plummy et Slam!» fut la réponse. C'était sans doute un signal ou un mot d'ordre pour indiquer que tout allait bien.

La faible lueur d'une chandelle éclaira le mur au fond de l'allée, et l'on vit paraître une tête au niveau du sol, derrière la rampe brisée d'un escalier qui menait jadis à une cuisine.

«Vous êtes deux, dit l'homme en haussant la chandelle et en mettent la main au-dessus de ses yeux pour mieux distinguer les objets; qui est l'autre?

- Une nouvelle recrue, répondit Jack Dawkins en faisant avancer
Olivier.

- D'où vient-il?

- Du pays des innocents. Fagin est-il en haut?

- Oui, il assortit les mouchoirs. Montez.»

L'homme disparut, et ils restèrent dans les ténèbres.

Toujours entraîné par son compagnon qui lui serrait fortement la main, Olivier cherchait de l'autre sa route à tâtons. Il gravit difficilement, dans l'obscurité, les degrés en ruine que son guide enjambait avec une prestesse qui montrait qu'il connaissait parfaitement ce chemin; il poussa la porte d'une chambre de derrière et y introduisit Olivier. Les murs et le plafond étaient noircis par le temps et la malpropreté. Devant le feu, sur une table de sapin, se trouvaient une chandelle fixée dans le goulot d'une bouteille de grès, deux ou trois pots d'étain, un pain, du beurre et une assiette. Des saucisses cuisaient dans une poêle dont la queue était attachée avec une ficelle au manteau de la cheminée, et auprès se tenait un vieux juif, une fourchette à la main. Son visage était couvert de rides, et ses traits ignobles et repoussants étaient en partie cachés par une épaisse chevelure rousse; il portait une sale robe de chambre de flanelle, n'avait pas de cravate, et semblait partager son attention entre la poêle et une corde à laquelle pendaient un grand nombre de foulards. Plusieurs méchants lits, faits avec de vieux sacs, étaient disposés l'un près de l'autre sur le plancher. Autour de la table, quatre ou cinq enfants de l'âge du Matois fumaient leur pipe et buvaient des liqueurs en se donnant des airs de grands garçons; ils entourèrent leur camarade, qui dit au juif quelques mots à voix basse; puis ils se tournèrent en riant vers Olivier, ainsi que le juif qui tenait toujours sa fourchette.

«Je vous présente mon ami Olivier Twist,» dit Jack Dawkins.

Le juif rit en grimaçant. Il fit un profond salut à Olivier, le prit par la main et dit qu'il espérait avoir l'honneur de faire avec lui plus ample connaissance. Alors les petits fumeurs l'entourèrent, lui donnèrent de solides poignées de main, de manière à faire tomber son petit paquet; l'un d'eux s'empressa de le débarrasser de sa casquette; un autre eut l'obligeance de fouiller ses poches pour lui épargner, vu son état de fatigue, la peine de les vider avant de se coucher. Les politesses ne se seraient sans doute pas bornées là, sans les coups de fourchette que le juif prodigua généreusement sur la tête et les épaules de ces complaisants petits drôles.

«Nous sommes charmés de te voir, Olivier, dit le juif. Matois, tire du feu les saucisses et approche un baquet pour faire asseoir Olivier. Ah! tu regardes avec étonnement les mouchoirs! en voilà une belle collection, hein, mon ami? Nous venons justement de les préparer pour la lessive. Voilà tout, Olivier, voilà tout; ah! ah! ah!»

Les derniers mots du juif furent accueillis avec acclamation par ses jeunes élèves, puis on se mit à souper.

Olivier mangea sa part; ensuite le juif lui versa un verre de grog au genièvre, en lui recommandant de le boire d'un trait, parce qu'un autre convive avait besoin de son verre. Olivier obéit; bientôt il se sentit porté doucement sur un des sacs et s'endormit d'un profond sommeil.

CHAPITRE IX. Où l'on trouvera de nouveaux détails sur l'agréable vieillard et sur ses élèves, jeunes gens de haute espérance.

Le lendemain, la matinée était déjà avancée quand Olivier se réveilla après un sommeil profond et prolongé. Il n'y avait dans la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café dans une casserole pour le déjeuner, et sifflait tout bas entre ses dents, en agitant le liquide avec une cuiller de fer. De temps à autre il s'arrêtait pour écouter, dès qu'il entendait en bas le moindre bruit; et, quand il s'était assuré que tout était tranquille, il continuait à siffler et à remuer le café.

Bien qu'Olivier ne dormît plus, il n'était pas tout à fait éveillé. Il y a un état d'assoupissement, entre le sommeil et la veille, où l'on rêve plus en cinq minutes, les yeux à demi ouverts et sans avoir bien conscience de ce qui se passe, que l'on ne ferait en cinq nuits, les yeux bien fermés et les sens complètement engourdis par un profond sommeil. Dans ces moments- là, l'homme se rend juste assez compte de ce qui se passe dans son esprit pour se faire une faible idée des puissantes facultés de cet esprit, lorsque, affranchi des entraves du corps, il s'élance loin de la terre et se joue du temps et de l'espace.

Olivier était précisément dans un de ces moments. Les yeux à demi fermés, il voyait le juif, il l'entendait siffler tout bas, il reconnaissait le bruit de la cuiller frottant contre le bord de la casserole; et pourtant, son esprit, pendant ce temps, voyageait dans le passé, et se reportait vers tous ceux qu'il avait connus.

Quand le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et resta quelques instants dans une attitude indécise, comme s'il ne savait à quel parti s'arrêter; puis il se retourna, regarda Olivier et l'appela par son nom; celui-ci ne répondit pas et parut complètement endormi. Le juif, rassuré à cet égard, se dirigea sans bruit vers la porte, la ferma, et tira d'une trappe pratiquée dans le plancher, autant que put le voir Olivier, une petite boîte qu'il posa soigneusement sur la table; ses yeux brillaient tandis qu'il soulevait le couvercle et jetait un coup d'oeil à l'intérieur; il approcha de la table une vieille chaise, s'assit et tira du coffret une magnifique montre d'or étincelante de diamants.

«Ah! les lurons! dit le juif en haussant les épaules, et le visage contracté par un affreux sourire; les braves lurons! fermes jusqu'au bout! Incapables de dire au vieux prêtre où était la cachette! Incapables de vendre le vieux Fagin! Au fait, dans quel intérêt? Cela n'eût pas desserré le noeud coulant, ni retardé la bascule d'une minute; non, non. Fameux gaillards, fameux gaillards!»

Tout en faisant à voix basse ces réflexions et d'autres semblables, le vieux juif remit la montre dans la boîte; il en tira encore une demi-douzaine, et les contempla avec le même ravissement, puis des bagues, des broches, des bracelets, des bijoux de toute sorte, si précieux et d'un travail si exquis, qu'Olivier ne connaissait pas même de nom toutes ces belles choses.

Le juif les remit dans le coffret et en tira un dernier bijou, si petit qu'il tenait dans le creux de sa main; une inscription très fine semblait y être gravée, car le juif le posa sur la table, l'abrita soigneusement avec sa main, et la considéra longtemps et attentivement; enfin, comme s'il désespérait de déchiffrer ces caractères, il remit le bijou dans la boîte, et se renversant sur sa chaise, il continua ses réflexions.

«Quelle belle chose que la peine capitale! disait-il à demi-voix, les morts ne se repentent jamais! les morts ne viennent jamais révéler de fâcheuses histoires! Ah! c'est une grande sécurité pour le commerce! Cinq à la file, accrochés à la même corde! et pas un lâche, pas un qui ait vendu le vieux Fagin!»

En disant ces paroles, le juif promenait au hasard autour de lui ses yeux noirs et brillants, qui rencontrèrent la figure d'Olivier. L'enfant le considérait avec une curiosité muette; en un clin d'oeil le vieillard comprit qu'il avait été observé; il ferma avec bruit le couvercle de la boîte, et saisissant un couteau sur la table, il se leva furieux; mais il tremblait au point qu'Olivier, malgré sa terreur, pouvait voir vaciller la lame du couteau.

«Qu'est-ce? dit le juif; pourquoi m'observer! Tu ne dormais pas?
Qu'as-tu vu? Parle vite! vite! il y va de ta vie!

- Je n'ai pas pu dormir davantage, monsieur, répondit Olivier avec douceur, et je suis bien fâché de vous avoir dérangé.

- Étais-tu éveillé depuis une heure? demanda le juif d'un air menaçant et terrible.

- Non, monsieur, non, bien sûr, répondit Olivier.

- En es-tu bien sûr? s'écria le juif en jetant sur l'enfant un regard sinistre.

- Je dormais, monsieur, répondit vivement Olivier, je dormais, sur ma parole.

- C'est bon! c'est bon! mon ami, dit le juif en reprenant brusquement ses manières ordinaires et en jouant avec le couteau avant de le remettre sur la table, comme pour faire croire qu'il ne l'avait pris que par badinage. J'en étais sûr, mon ami; je voulais seulement te faire peur. Tu es brave, oui, ma foi, tu es brave, Olivier.» Et le juif se frottait les mains en riant, mais jetait néanmoins sur la boîte un regard inquiet. «As-tu vu quelqu'une de ces jolies choses, mon ami? dit le juif après un court silence, en posant sa main sur la boîte.

- Oui, monsieur, répondit Olivier.

- Ah! dit le juif en pâlissant. C'est…, c'est à moi, Olivier… c'est ma petite fortune… tout ce que j'aurai pour vivre dans mes vieux jours: on m'appelle avare, mon ami, seulement avare… rien de plus.»

Olivier pensa que le vieux monsieur devait être en effet d'une avarice sordide, pour vivre dans un endroit si sale, avec tant de montres; mais il réfléchit que sa tendresse pour le Matois et les autres garçons lui coûtait peut-être beaucoup d'argent; il regarda le juif d'un air respectueux et lui demanda s'il pouvait se lever.

«Certainement, mon ami, certainement, répondit le vieux monsieur; tiens, il y a une cruche d'eau dans le coin derrière la porte; va la chercher et je te donnerai une cuvette pour te laver, mon ami.»

Olivier se leva, traversa la chambra et se baissa pour prendre la cruche; quand il se retourna, la boîte avait disparu.

Il avait à peine fini de se laver et de remettre tout en ordre, en vidant, par ordre du juif, la cuvette par la fenêtre, lorsque le matois rentra, escorté d'un jeune ami qu'Olivier avait vu la veille au soir occupé à fumer, et qui lui fut présenté sous le nom de Charlot Bates. Puis on se mit à table; le déjeuner se composait de café et de petits pains chauds, avec du jambon que le Matois avait rapporté dans le fond de son chapeau.

«Eh bien! dit le juif en s'adressant au Matois et en regardant malicieusement Olivier; j'espère, mes amis, que vous êtes allés ce matin à l'ouvrage?

- Roide, répondit le matois.

- Oui, une rude besogne, ajoute Charlot Bates.

- Vous êtes de braves garçons, dit le juif; qu'est-ce que tu as rapporté, Matois?

- Deux portefeuilles, répondit le jeune homme.

- Garnis? demanda le juif avec anxiété.

- Pas mal, répondit le Matois en exhibant deux portefeuilles, l'un vert et l'autre rouge.

- Ils pourraient être plus lourds, dit le juif, après en avoir soigneusement visité l'intérieur, mais ils sont tout neufs et d'un bon travail; c'est d'un habile ouvrier, n'est-ce pas, Olivier?

- Certainement, monsieur,» dit Olivier.

Cette réponse fit rire M. Charlot Bates à se tenir les côtes, au grand étonnement d'Olivier, qui ne voyait là rien de risible.

«Et toi, mon ami, qu'est-ce que tu rapportes? dit Fagin à Charlot
Bates.

- Des mouchoirs, répondit maître Bates, et il en tira quatre de sa poche.

- Bien, dit le juif, en les examinant minutieusement, ils sont bons, très bons; mais tu ne les as pas bien marqués, Charlot. Il faudra ôter les marques avec une aiguille; nous montrerons à Olivier comment il faut s'y prendre; n'est-ce pas, Olivier? Ha! ha!

- Comme vous voudrez, monsieur, dit Olivier.

- Tu aimerais à faire le mouchoir aussi bien que Charlot Bates, n'est-ce pas, mon ami? demanda le juif.

- De tout mon coeur, monsieur, si vous voulez m'instruire,» répondit Olivier.

Maître Bates trouva cette réponse si plaisante qu'il poussa un nouvel éclat de rire; mais comme il était en train d'avaler son café, il faillit suffoquer.

«Il est si innocent!» dit-il, dès qu'il put parler, comme pour s'excuser auprès de la compagnie de son impolitesse.

Le Matois ne dit rien; mais il passa la main dans les cheveux d'Olivier, et les lui fit tomber sur les yeux, en ajoutant qu'il serait bientôt au fait. Le vieux monsieur, qui vit le rouge monter au visage de l'enfant, changea la conversation et demanda si l'exécution qui avait eu lieu le matin avait attiré une grande foule. L'étonnement d'Olivier redoubla: car il était évident, d'après la réponse des jeunes garçons, qu'ils y avaient tous deux assisté, et il était étrange qu'ils eussent trouvé le temps de si bien travailler.

Après le déjeuner, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens se livrèrent à un jeu curieux et bizarre; voici en quoi il consistait: le juif mit une tabatière dans une des poches de son pantalon, un carnet dans l'autre, dans son gousset une montre attachée à une chaîne de sûreté qu'il passa à son cou; il piqua une épingle de faux diamant dans sa chemise, boutonna son habit jusqu'en haut, et mettant dans ses poches son mouchoir et son étui à lunettes, il se promena de long en large dans la chambre, une canne à la main, tout comme nos vieux messieurs se promènent dans la rue; tantôt il s'arrêtait devant le feu, et tantôt à la porte, comme s'il contemplait attentivement l'étalage des boutiques. Parfois il jetait autour de lui des regards vigilants comme s'il craignait les voleurs, et tâtait toutes ses poches l'une après l'autre, pour voir s'il n'avait rien perdu, et tout cela d'un air si comique et si naturel qu'Olivier en riait jusqu'aux larmes. Les deux jeunes garçons le suivaient de près; et, chaque fois qu'il se retournait, ils se dérobaient à sa vue avec tant d'agilité, qu'il était impossible de suivre leurs mouvements. À la fin, le Matois lui marcha sur les pieds, tandis que Charlot le heurtait par derrière, et en un clin d'oeil, tabatière, portefeuille, montre, chaîne de sûreté, épingle, mouchoir de poche, tout, jusqu'à l'étui à lunettes, disparut avec une rapidité extraordinaire. Si le vieux monsieur avait senti une main dans une de ses poches, il disait dans laquelle, et alors c'était à recommencer.

Quand on eut joué bien des fois à ce jeu, deux jeunes dames vinrent voir les jeunes messieurs; l'une se nommait Betty et l'autre Nancy; elles avaient une chevelure épaisse, mais peu soignée, et des chaussures en mauvais état; elles n'étaient peut- être pas précisément belles; mais elles étaient hautes en couleur, et avaient le regard résolu et effronté. Comme leurs manières étaient agréables et d'une grande liberté, Olivier pensa qu'elles étaient fort aimables, et sans doute il ne se trompait pas.

La visite dura longtemps: une des jeunes dames se plaignant d'avoir l'estomac glacé, on apporta des liqueurs, et la conversation s'anima de plus en plus. À la fin, Charlot Bates déclara qu'il était temps de jouer du jarret, et Olivier crut que cela voulait dire sortir, en français; car le Matois, Charlot et les deux jeunes femmes partirent à l'instant, et le vieux juif eut la générosité de les munir d'argent de poche pour s'amuser dehors.

«C'est un genre de vie qui n'est pas désagréable, n'est-ce pas, mon ami? dit Fagin. Les voilà sortis pour toute la journée.

- Ont-ils achevé leur travail, monsieur? demanda Olivier.

- Oui, dit le juif; à moins qu'ils ne trouvent par hasard quelque chose à faire en route; alors ils n'y manquent pas, crois-le bien. Prends-les pour modèles, mon ami, prends-les pour modèles, ajouta le juif, en donnant un coup de la pelle au feu sur le foyer pour que ses paroles eussent plus de force; fais tout ce qu'ils te diront, obéis-leur en tout, et surtout au Matois: ce sera un grand homme, et il te formera si tu prends modèle sur lui. Est-ce que mon mouchoir ne sort pas de ma poche, mon ami? dit-il en s'arrêtant court.

- Si, monsieur, dit Olivier.

- Tâche de le prendre sans que je m'en aperçoive, comme ils faisaient quand nous jouions ce matin.»

Olivier souleva d'une main le fond de la poche, comme il avait vu faire au matois, et de l'autre tira légèrement le mouchoir.

«Est-ce fait? demanda le juif.

- Le voici, monsieur, dit Olivier en le lui montrant.

- Tu es un charmant garçon, mon ami, dit le plaisant vieillard en passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je n'ai jamais vu un garçon plus habile; tiens, voici un schelling pour la peine; si tu continues de la sorte, tu deviendras le plus grand homme de l'époque. Maintenant, viens que je t'apprenne à démarquer les mouchoirs.»

Olivier se demandait avec étonnement quel rapport il y avait entre escamoter, par plaisanterie, le mouchoir du vieillard, et la chance de devenir un grand homme: mais il pensa que le juif, vu son âge, devait le savoir mieux que lui; il s'approcha de la table, et se livra avec ardeur à sa nouvelle étude.

CHAPITRE X. Olivier fait plus ample connaissance avec ses nouveaux compagnons, et acquiert de l'expérience à ses dépens. La brièveté de ce chapitre n'empêche pas que ce ne soit un chapitre important de l'histoire de notre héros.

Olivier resta plusieurs jours dans la chambre du juif, occupé à démarquer les mouchoirs qui arrivaient en quantité au logis, et à prendre part quelquefois au jeu que nous avons décrit, et qui se renouvelait régulièrement chaque matin entre le juif et les deux jeunes garçons. Au bout de quelque temps, il commença à soupirer après le grand air, et demanda plusieurs fois avec instance au vieux monsieur de lui permettre d'aller travailler dehors avec ses deux compagnons.

Olivier était d'autant plus désireux de travailler activement, qu'il avait pu juger de l'inflexible sévérité du vieux juif. Chaque fois que le Matois ou Charlot Bates rentraient le soir les mains vides, il leur adressait une longue et énergique mercuriale, sur les inconvénients de la paresse et de l'oisiveté, et, pour mieux graver dans leur mémoire la nécessité d'être actifs et laborieux, il les envoyait coucher sans souper. Il alla même une fois jusqu'à les précipiter du haut de l'escalier; mais il était rare qu'il poussât jusqu'à cette extrémité la ferveur de ses recommandations vertueuses.

Enfin, un beau matin, Olivier obtint la permission qu'il avait si vivement sollicitée; depuis deux ou trois jours il n'y avait pas eu de mouchoirs à démarquer, et les dîners avaient été chétifs: ces motifs influèrent peut-être sur la décision du vieux juif; quoi qu'il en soit, il dit à Olivier qu'il pouvait sortir, et il le plaça sous la garde de Charlot Bates et de son ami le Matois.

Ils partirent tous trois; le Matois, les manches retroussées et le chapeau sur l'oreille, comme d'habitude; maître Bates flânant les mains dans les poches, et Olivier entre eux deux, se demandant où ils allaient, et quelle branche d'industrie il allait d'abord apprendre.

Ils marchaient d'un pas si nonchalant, et avec une allure de badauds si désoeuvrés, qu'Olivier commençait à croire qu'ils étaient sortis pour tromper le vieux monsieur, et point du tout pour aller à l'ouvrage. Le Matois avait la mauvaise habitude de s'emparer de la casquette des enfants qu'il rencontrait et de la lancer dans la première cour venue; Charlot Bates, de son côté, semblait n'avoir qu'une notion très imparfaite du droit de propriété; il escamotait, aux étalages des marchands, des pommes ou des oignons et les entassait dans ses poches, qui étaient d'une si vaste dimension qu'elles semblaient envahir tous ses vêtements. Olivier trouvait ces procédés si coupables qu'il était sur le point de déclarer son intention de s'en retourner comme il pourrait à la maison, quand son attention fut tout à coup attirée d'un autre côté par un changement d'allure très singulier de la part du Matois.

Ils venaient de sortir d'un passage étroit à peu de distance de Clarkenwell, qu'on appelle encore, par un étrange abus de mots, la place Verte, quand le Matois s'arrêta court, mit un doigt sur ses lèvres et fit reculer ses compagnons avec la plus grande circonspection.

«Qu'y a-t-il? demanda Olivier.

- Chut! fit le Matois; vois-tu ce vieux pigeon à l'étalage du libraire?

- Ce vieux monsieur, de l'autre côté de la rue? dit Olivier.
Certainement je le vois.

- On va lui faire son affaire, dit le Matois.

- Fameuse trouvaille!» ajouta Charlot Bates.

Olivier les considérait l'un après l'autre avec surprise, mais il n'eut pas le temps de les questionner, car ils traversèrent la rue à pas de loup, et allèrent se planter derrière le vieux monsieur qui faisait l'objet de son attention. Olivier les suivit à quelques pas de distance, et, ne sachant s'il devait avancer ou reculer, il resta immobile et ouvrit de grands yeux.

Le vieux monsieur avait l'extérieur le plus respectable, la tête poudrée et des lunettes d'or. Il portait un habit vert bouteille avec un collet de velours noir, un pantalon blanc, et sous le bras une canne de bambou. Il avait pris un livre à l'étalage et le parcourait debout avec autant d'attention que s'il eût été dans son cabinet, assis dans un fauteuil. Il est même probable qu'il s'imaginait y être; car il était évident, tant il était absorbé, qu'il ne voyait plus ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les jeunes garçons, ni quoi que ce fût sauf son livre qu'il lisait en conscience, tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une page, recommençant sa lecture à la première ligne de la page suivante et continuant ainsi de page en page avec le plus vif intérêt.

Quels ne furent pas l'horreur et l'effroi d'Olivier, placé à quelques pas en arrière, et regardant de tous ses yeux, quand il vit le Matois plonger sa main dans la poche du vieux monsieur, en tirer un mouchoir qu'il passa à Charlot Bates, puis gagner le coin de la rue avec son camarade en fuyant à toutes jambes!

En un instant, tout le mystère des mouchoirs, des montres, des bijoux, et de l'existence même du juif, se dévoila à l'esprit de l'enfant. Il resta un instant immobile, et la terreur faisait bouillonner son sang si fort qu'il se crut dans un brasier; puis, épouvanté et confus, il prit ses jambes à son cou, et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il s'enfuit au plus vite.

Tout cela fut l'affaire d'une minute, et, au moment même où Olivier prenait sa course, le vieux monsieur, cherchant son mouchoir dans sa poche, et ne l'y trouvant plus, se retourna brusquement. Quand il vit l'enfant s'enfuir si vite, il pensa naturellement qu'il était le voleur; il se mit à courir après Olivier, sans quitter son livre, et à crier de toutes ses forces: «Au voleur! au voleur!»

Le vieux monsieur ne fut pas longtemps seul à crier ainsi. Le Matois et maître Bates, pour ne pas attirer sur eux l'attention en courant à toutes jambes, s'étaient mis à l'abri dans la première allée venue, après avoir tourné le coin de la rue. Dès qu'ils entendirent crier au voleur! et qu'ils virent Olivier s'enfuir, ils devinèrent parfaitement ce qui se passait, sortirent vivement dans la rue, et, en bons citoyens, se joignirent à la poursuite en criant au voleur!

Bien qu'Olivier eût été élevé par des philosophes, il ne connaissait pas leur admirable axiome, que la conservation de soi- même est la première loi de la nature; s'il l'eût connu, peut-être eût-il été préparé à ce qui arrivait; mais, dans son ignorance, il fut encore plus effrayé; aussi courait-il comme le vent, avec le vieux monsieur et les deux garçons à ses trousses.

«Au voleur! au voleur!» il y a quelque chose de magique dans ce cri; le marchand quitte son comptoir et le charretier sa charrette; le boucher laisse là son panier, le boulanger sa corbeille, le laitier son seau, le commissionnaire ses paquets, l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa raquette. Tous s'élancent pêle-mêle, en désordre, tout d'un trait, criant, hurlant, culbutant les passants au détour des rues, excitant les chiens et effarouchant les poules. Rues, places, passages, tout retentit bientôt du même cri: «Au voleur! au voleur!» cent voix répètent ce cri, et la foule augmente à chaque coin de rue. Elle continue sa course, patauge dans la boue ou fait résonner les trottoirs du bruit de ses pas; les fenêtres s'ouvrent, on sort des maisons, on se précipite en avant. Tout l'auditoire abandonne Polichinelle au beau milieu de l'action, et se joint à la foule en donnant une nouvelle force à ce cri: «Au voleur! au voleur!»

«Au voleur! au voleur!» L'homme a dans le coeur la passion enracinée de poursuivre quelque chose. Un malheureux enfant hors d'haleine, haletant de fatigue, à demi mort de frayeur, le visage ruisselant de sueur, redouble d'efforts pour garder l'avance sur ceux qui le poursuivent; on le suit à la piste, on gagne à chaque instant du terrain sur lui, et, à mesure que ses forces décroissent, les cris redoublent, les huées augmentent; «Au voleur! arrêtez-le!» s'écrie-t-on avec joie; ah! sans doute, arrêtez-le pour l'amour de Dieu, ne fût-ce que par pitié!

On l'arrête enfin. Bel exploit, en vérité! Il est étendu sur le pavé et la foule se presse avec ardeur autour de lui, on se pousse, on lutte les uns contre les autres, pour l'entrevoir:

«Écartez-vous!

- Donnez-lui un peu d'air!

- Sottise! il n'en vaut pas la peine!

- Où est le monsieur?

- Le voici.

- Faites place au monsieur.

- Est-ce là le garçon, monsieur?

- Oui.»

Olivier était étendu à terre, couvert de boue et de poussière, rendant le sang par la bouche, regardant avec des yeux égarés la foule qui l'entourait, quand le vieux monsieur fut introduit au milieu du cercle, et répondit aux questions qu'on lui adressait avec anxiété:

«Oui, dit-il d'un ton bienveillant, je crains bien que ce ne soit lui!

- Il le craint! murmura la foule; le brave homme!

- Pauvre garçon! dit le monsieur, il s'est blessé.

- Non, monsieur, dit un gros lourdaud en s'avançant, c'est moi qui lui ai appliqué un coup de poing, et je me suis joliment coupé la main contre ses dents; c'est moi qui l'ai arrêté, monsieur.»

En même temps il portait la main à son chapeau, et souriait niaisement, s'attendant à recevoir quelque chose pour sa peine; mais le vieux monsieur le toisa avec dégoût, et jeta autour de lui des regards inquiets, comme s'il cherchait lui-même un moyen de s'évader: il eût probablement essayé de le faire, et occasionné par là une nouvelle poursuite, si un officier de police, la dernière personne d'ordinaire à arriver en pareil cas, n'eût fendu la foule en ce moment et pris Olivier au collet.

«Allons, debout, lui dit-il rudement.

- Ce n'est pas moi, monsieur; non, bien vrai, bien vrai, ce sont deux autres garçons, disait Olivier en se tordant les mains avec désespoir; ils sont quelque part par ici.

- Oh non, ils sont bien loin, dit l'agent qui, en croyant se moquer, disait la vérité; car le Matois et Charlot Bates avaient enfilé la première cour qu'ils avaient rencontrée. Allons, debout!

- Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion.

- Oh non, on ne lui en fait pas, répondit l'agent; et comme preuve il déchira jusqu'au milieu du dos le vêtement d'Olivier. Arrive, je te connais; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire; veux-tu bien te mettre sur tes jambes, petit scélérat!

Olivier, qui pouvait à peine se soutenir, fit un effort pour se relever, et l'agent, d'un pas rapide, l'entraîna par le collet le long des rues: le monsieur les accompagnait et marchait à côté de l'officier de police; bien des gens dans la foule tâchaient de les dépasser et se retournaient pour regarder Olivier; les gamins poussaient des cris de joie, et suivaient le cortège.

CHAPITRE XI. Où il est question de M. Fang, commissaire de police, et où l'on trouvera un petit échantillon de sa manière de rendre la justice.

Le délit avait été commis dans la circonscription et même dans le voisinage immédiat d'un bureau central de police bien connu. La foule n'eut donc pas le plaisir d'escorter longtemps Olivier. À Mutton-Hill, on le fit passer sous une voûte basse, et de là dans une cour malpropre située derrière le sanctuaire de la justice sommaire; là ils rencontrèrent un homme de haute taille avec une grosse paire de favoris sur la figure et un trousseau de clefs à la main.

«Quoi de nouveau? demanda celui-ci avec insouciance.

- C'est un jeune filou, répondit l'agent de police qui conduisait
Olivier.

- C'est vous qu'on a volé, monsieur? demanda l'homme aux clefs.

- Oui, répondit le vieux monsieur, mais je ne suis pas sûr que ce soit l'enfant que voici qui m'ait pris mon mouchoir. Je… j'aimerais mieux que l'affaire en restât là.

- Il faut aller devant le magistrat, à cette heure, monsieur, répondit l'homme; Son Honneur va être libre dans un instant. Par ici, petit gibier de potence.»

Il invitait par là Olivier à entrer dans une petite cellule dont tout en parlant il ouvrait la porte. Olivier fut fouillé, et, après qu'on n'eut rien trouvé sur lui; on le mit sous les verrous.

Cette cellule ressemblait assez à une cave; elle était fort obscure et d'une saleté repoussante: car c'était un lundi matin et elle avait été occupée par six ivrognes qui y étaient restés sous clef depuis le samedi soir; mais ce n'est là qu'un détail. Dans nos postes de police, hommes et femmes sont entassés chaque soir, sous les prétextes les plus frivoles, dans des cachots auprès desquels la prison de Newgate, séjour des plus grands criminels, condamnés comme tels et jugés dignes de mort, est un véritable palais. Si l'on en doute, on n'a qu'à s'y faire mettre pour vérifier la justesse de la comparaison.

Le vieux monsieur parut presque aussi consterné qu'Olivier quand la clef du geôlier tourna dans la serrure, et il jeta les yeux en soupirant sur le livre, cause innocente de tout ce bruit.

«Il y a dans la figure de cet enfant quelque chose qui me touche et m'intéresse, se disait le vieux monsieur en faisant quelques pas à l'écart et en se caressant le menton d'un air pensif avec la couverture du livre. Serait-il innocent? Il ressemble… voyons donc, dit-il en s'arrêtant brusquement et en regardant en l'air; mon Dieu! où ai-je vu une figure comme celle-là?»

Après quelques minutes de réflexion, le vieux monsieur, toujours pensif, entra dans une petite antichambre qui donnait sur la cour; il s'assit dans un coin et passa en revue une foule de figures auxquelles il n'avait pas songé depuis bien des années. «Non, se dit-il en hochant la tête; il faut que ce soit un rêve de mon imagination.»

Il se plongea de nouveau dans ses souvenirs. Toutes ces figures qu'il avait évoquées; il n'était pas facile de les congédier si vite; il revoyait des visages amis et ennemis, d'autres qui lui étaient presque inconnus, des visages de fraîches jeunes filles, maintenant vieilles et fanées; d'autres qui étaient devenus la proie de la mort, mais que le souvenir, qui triomphe de la mort, lui retraçait dans tout l'éclat de leur beauté d'autrefois; il les revoyait avec ces yeux si brillants, ces sourires charmants qui font pour ainsi dire rayonner l'âme hors de son enveloppe d'argile; souvenirs qui nous font rêver à cette beauté qui survit à la mort, plus éclatante que la beauté terrestre; visages charmants qui nous sont ravis pour aller éclairer d'une douce lumière la route qui mène au ciel.

Mais le vieux monsieur ne put retrouver sur aucune de ces figures les traits d'Olivier. Les souvenirs qu'il avait évoqués lui firent pousser un profond soupir; mais comme, heureusement pour lui, il était fort distrait, il reprit sa lecture et oublia tout le reste.

Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui lui donna un petit coup sur l'épaule et le pria de le suivre. Il ferma aussitôt son livre, et fut introduit dans la salle où siégeait l'imposant et célèbre M. Fang.

Cette salle d'audience donnait sur la rue; au fond était assis M. Fang derrière une petite balustrade, et près de la porte, sur une petite sellette de bois, se trouvait déjà le pauvre Olivier, tout effrayé de la gravité de cette scène.

M. Fang était de taille moyenne et presque chauve; le peu de cheveux qui lui restaient lui couvraient le derrière et les côtés de la tête; l'expression de ses traits était dure, et son teint très coloré. Si en réalité il ne sortait jamais des bornes de la sobriété, il eût pu intenter à sa figure un procès en diffamation et obtenir des dommages-intérêts considérables.

Le vieux monsieur lui fit un salut respectueux, et, s'avançant vers le bureau du magistrat, dit en lui remettant sa carte: «Voici mon nom et mon adresse, monsieur;» puis il fit deux ou trois pas en arrière en saluant de nouveau, et attendit qu'on lui adressât la parole.

Or il advint que M. Fang se trouvait justement occupé en ce moment à lire un journal du matin, où l'on rendait compte d'un jugement qu'il avait récemment prononcé et où on le recommandait pour la centième fois à l'attention et à la surveillance particulière du secrétaire d'État de l'intérieur. Cette lecture le mit hors de lui et il leva les yeux avec humeur.

«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.

Le vieux monsieur, surpris de cette question, montra du doigt sa carte.

«Officier de police! quel est cet individu? dit M. Fang en jetant dédaigneusement de côté la carte et le journal.

- Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec convenance, mon nom, monsieur, est Brownlow; permettez-moi à mon tour de demander le nom du magistrat, qui, protégé par la loi, insulte gratuitement et sans aucune provocation un homme respectable.»

En même temps M. Brownlow semblait chercher des yeux dans la salle quelqu'un qui répondit à sa question.

«Officier de police! dit M. Fang; de quoi cet individu est-il accusé?

- Il n'est pas accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit l'officier; il comparait comme plaignant contre ce garçon, monsieur le magistrat.»

Celui-ci le savait parfaitement; mais c'était un bon moyen de tracasser les gens impunément.

«Il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? dit Fang en toisant dédaigneusement M. Brownlow de la tête aux pieds. Faites-lui prêter serment.

- Avant de prêter serment, je demande à dire un mot, dit M. Brownlow; c'est que, si je n'en étais témoin, je n'aurais jamais pu croire…

- Taisez-vous, monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire.

- Non, monsieur, répondit M. Brownlow.

- Taisez-vous à l'instant, ou je vous fais chasser de l'audience, dit M. Fang. Vous êtes un insolent, un impertinent, d'oser braver un magistrat.

- Comment! s'écria le vieux monsieur rougissant de colère.

- Faites prêter serment à cet homme! dit Fang au greffier. Je n'entendrai pas un mot de plus. Faites-lui prêter serment.»

L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais il réfléchit qu'en s'emportant il pouvait faire du tort à Olivier; il se contint et consentit à prêter serment sur-le-champ.

«Maintenant, dit M. Fang, de quoi cet enfant est-il accusé?
Qu'avez-vous à dire, monsieur?

- J'étais à l'étalage d'un libraire… commença M. Brownlow.

- Taisez-vous, monsieur! dit M. Fang. Agent de police! où est l'agent de police? voyons, qu'il prête serment. De quoi s'agit-il, agent?»

Celui-ci déclara d'un ton humble et soumis, qu'il avait arrêté l'enfant, qu'il l'avait fouillé et n'avait rien trouvé sur lui, et qu'il n'en savait pas davantage.

«Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang.

- Non, monsieur le magistrat,» répondit l'agent de police.

M. Fang garda le silence pendant quelques minutes; puis, se tournant vers M. Brownlow, dit d'une voix courroucée:

«Voulez-vous, oui ou non, formuler votre plainte contre ce garçon? Vous avez prêté serment; si maintenant vous refusez de donner des preuves, je vous punirai pour manque de respect à la magistrature; je vous punirai, nom de…»

Nom de qui, ou nom de quoi, on l'ignore: car le greffier et le geôlier toussèrent fort en ce moment, et le premier laissa tomber par terre un gros livre; simple effet de hasard, pour empêcher qu'on n'entendit la fin de la phrase.

Malgré bien des interruptions et des insultes de la part de M. Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; il fit observer que, dans la surprise du moment, il n'avait couru après l'enfant que parce qu'il l'avait vu s'enfuir en courant; il ajouta qu'il espérait que, dans le cas où le magistrat regarderait Olivier non comme voleur, mais comme complice de voleurs, il le traiterait avec autant de douceur que la justice le permettrait.

«D'ailleurs cet entant est blessé, dit-il en terminant; et je crains bien, ajouta-t-il avec force en regardant Olivier, je crains réellement qu'il ne soit tout à fait malade.

- Oh! sans doute; cela va sans dire, dit M. Fang d'un ton railleur. Allons, petit vagabond, pas de malices avec moi; elles ne prendraient pas. Ton nom?»

Olivier essaya de répondre, mais la voix lui manqua; il était pâle comme la mort, et il lui semblait que la salle tournait autour de lui.

«Ton nom, petit vaurien? dit Fang d'une voix de tonnerre.
Officier! quel est son nom?»

Ces paroles s'adressaient à un gros bonhomme à gilet rayé, qui se tenait près de la barre; il se pencha vers Olivier et répéta la question, mais voyant que l'enfant était hors d'état de répondre et sentant que ce silence ne ferait qu'exaspérer le magistrat et rendre la sentence plus sévère, il répondit au hasard:

«Il dit qu'il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat.

- Il refuse de parler, n'est-ce pas? dit Fang; très bien, très bien. Où demeure-t-il?

- Où il peut, monsieur le magistrat, répondit encore l'officier de police, comme s'il transmettait la réponse d'Olivier.

- A-t'il des parents? demanda M. Fang.

- Il dit qu'il les a perdus dès son enfance, monsieur le magistrat,» continua l'officier de la même manière.

L'interrogatoire en était là quand Olivier leva la tête et, jetant autour de lui des regards suppliants, demanda d'une voix éteinte un verre d'eau.

«Sottise et grimaces que tout cela, dit M. Fang; n'essaye pas de me prendre pour dupe.

- Je crois qu'il est sérieusement malade, monsieur le magistrat, objecta l'officier de police.

- Je sais à quoi m'en tenir là-dessus, dit M. Fang.

- Prenez garde, dit le vieux monsieur à l'agent en levant les mains instinctivement; il va tomber.

- Écartez-vous, officier de police, s'écria Fang avec brutalité; qu'il tombe si cela lui fait plaisir.»

Olivier profita de cette obligeante permission et tomba lourdement sur le plancher. Il était sans connaissance. Les gens de service se regardaient l'un l'autre, et pas un n'osa aller au secours de l'enfant.

«Je savais bien qu'il jouait la comédie, dit M. Fang, comme si cet accident en était la preuve; laissez-le à terre, il en aura bientôt assez.

- Quelle décision allez-vous prendre, monsieur? demanda le greffier à voix basse.

- Le condamner sommairement à trois mois de prison, répondit M. Fang; avec travail forcé, bien entendu. Faites évacuer la salle.»

On ouvrait déjà la porte et deux hommes se préparaient à porter dans la cellule Olivier évanoui, quand un individu d'un certain âge, d'un extérieur convenable, quoique pauvre, à voir son habit noir un peu râpé, s'élança dans la salle et s'approcha de la barre.

«Arrêtez! arrêtez! ne l'emmenez pas, s'écria le nouveau venu tout hors d'haleine; pour l'amour de Bleu, attendez un instant!»

Quoique les hommes de génie qui président aux tribunaux de ce genre exercent une autorité arbitraire et immédiate sur la liberté, la réputation, le caractère et même la vie des sujets de Sa Majesté; quoique dans cette enceinte il se passe quotidiennement des scènes à arracher des larmes aux anges, le public en est exclu et n'est initié à ces détails que par les journaux. M. Fang ne fut pas peu irrité de voir entrer quelqu'un sans permission et d'une manière si peu respectueuse.

«Qu'est-ce? quel est cet homme? mettez-le à la porte, s'écria-t- il. Faites évacuer la salle.

- Je veux parler, disait le nouveau venu; je ne veux pas sortir.
J'ai tout vu. Je suis le libraire. Je demande à prêter serment. On
ne peut pas me renvoyer. Il faut que vous m'écoutiez, monsieur
Fang. Vous n'oseriez me refuser.»

Cet homme était dans son droit; il avait l'air résolu et déterminé, et la chose devenait trop sérieuse pour être traitée légèrement.

«Faites prêter serment à cet individu, grommela Fang de mauvaise grâce. Allons, qu'avez-vous à dire?

- Voici, dit le libraire. J'ai vu trois garçons, celui qui est arrêté et deux autres, qui flânaient de l'autre côté de la rue tandis que monsieur lisait. C'est un des deux autres qui a commis le vol; je l'ai vu de mes yeux et j'ai vu aussi l'étonnement et la stupéfaction de celui qui est devant vous.»

Tout en parlant, l'honnête libraire reprenait haleine, et il put raconter en détail toutes les circonstances du larcin.

- Pourquoi ne pas être venu plus tôt? demanda M. Fang près un moment de silence.

- Je n'avais personne pour garder la boutique, répondit le libraire; tout le monde s'était mis à la poursuite du voleur; il n'y a que cinq minutes que j'ai trouvé quelqu'un, et je suis venu tout courant.

- La partie civile était en train de lire, n'est-ce pas? demanda
Fang après un autre silence.

- Oui, répondit le témoin, le livre qu'il tient encore à la main.

- Ah! ah! ce livre? dit Fang, l'a t'il payé?

- Non, pas encore, répondit le libraire en souriant.

- Je n'y ai pas songé, en effet, mon brave homme! s'écria ingénument le vieux monsieur distrait.

- Voilà un bel accusateur pour venir poursuivre en justice un pauvre enfant, dit Fang en faisant des efforts comiques pour avoir l'air compatissant. Je trouve, monsieur, que vous vous êtes emparé de ce livre d'une manière blâmable, pour ne pas dire plus, et il est fort heureux pour vous que le libraire ne vous poursuive pas pour ce fait: que ceci vous serve de leçon, monsieur, ou vous tomberiez sous le coup de la loi. Je lève la condamnation prononcée contre l'enfant. Évacuez la salle.

- Morbleu! s'écria le vieux monsieur donnant cours à sa colère qu'il contenait depuis longtemps. Morbleu! je veux…

- Évacuez la salle! cria le magistrat. Officiers de police, m'entendez-vous? faites évacuer la salle.»

L'ordre fut exécuté et M. Brownlow conduit dehors, tenant son livre d'une main, sa canne de l'autre, et en proie à une colère inexprimable.

Il gagna la cour, et se calma tout à coup. Le petit Olivier Twist était étendu sur le pavé, la chemise ouverte, les tempes baignées d'eau fraîche; il était pâle comme la mort, et un tremblement convulsif agitait tous ses membres.

«Pauvre enfant! pauvre enfant! dit M. Brownlow en s'abaissant vers
Olivier; qu'on aille chercher une voiture bien vite!»

On fit avancer une voiture; Olivier fut étendu avec soin sur un des coussins, et le vieux monsieur prit place sur l'autre.

«Voulez-vous que je vous accompagne? demanda le libraire.

- Mais certainement, mon ami, dit M. Brownlow. J'allais encore vous oublier. J'ai toujours à vous ce malheureux livre. Montez. Pauvre enfant! il n'y a pas une minute à perdre.»

Le libraire monta dans la voiture, et on se mit en route.

CHAPITRE XII. Olivier est mieux soigné qu'il ne l'a jamais été. - Nouveaux détails sur l'aimable vieux juif et ses jeunes élèves.

La voiture descendit Mount-Pleasant et monta Exmouth-Street, prenant ainsi à peu près le même chemin qu'Olivier avait suivi le jour de son arrivée à Londres en compagnie du Matois. Arrivée à Islington devant l'hôtel de l'Ange, elle prit une autre direction, et s'arrêta enfin devant une jolie maison près de Pentonville, dans une rue tranquille et retirée. On prépara sur-le-champ un lit, où M. Brownlow fit coucher son jeune protégé; on y installa Olivier avec une sollicitude et une bonté parfaites.

Mais pendant plusieurs jours le pauvre Olivier resta insensible à tous les soins de ses nouveaux amis; bien des fois le soleil se leva et se coucha, et l'enfant restait étendu sur son lit de douleur, en proie à une fièvre dévorante, qui le minait comme l'acide subtil pénètre et ronge le fer le plus dur: faible, pâle, amaigri, il sortit enfin de ce rêve pénible et prolongé. Il se souleva avec peine sur son lit, appuya sa tête sur son bras tremblant, et regarda avec inquiétude autour de lui.

«Où suis-je? où m'a-t-on mené?» dit-il.

Épuisé comme il l'était par la fièvre, il prononça ces mots d'une voix faible; mais ils furent entendus tout de suite: car le rideau du lit fut tiré aussitôt, et une dame âgée, d'une mise simple et décente, se leva d'un fauteuil dans lequel elle tricotait, près du lit.

«Ne parlez pas, mon enfant, dit-elle avec douceur à Olivier; il faut rester bien tranquille, la maladie vous reprendrait; vous avez été bien mal, aussi mal qu'il est possible; recouchez-vous comme un bon petit garçon.»

En même temps, elle replaça tout doucement la tête d'Olivier sur l'oreiller, lui releva les cheveux qui tombaient sur son front, et le regarda d'un air si bienveillant et si tendre, qu'il ne put s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur celle de la vieille dame et de l'attirer autour de son cou.

«Mon Dieu! qu'il est reconnaissant, le pauvre petit! dit la vieille dame les larmes aux yeux. Pauvre enfant! quelle émotion éprouverait sa mère si, après l'avoir veillé comme je l'ai fait, elle le revoyait maintenant!

- Peut-être qu'elle me voit, murmura Olivier en joignant les mains, peut-être a-t-elle veillé près de moi, madame; il me semble qu'elle était là.

- C'est l'effet de la fièvre, mon enfant, dit la vieille d'un ton affectueux.

- C'est probable, répondit Olivier d'un air pensif; le ciel est si loin, et on y est trop heureux pour venir ici-bas près du lit d'un enfant; mais si elle a su que j'étais malade, elle a bien dû me plaindre: elle a tant souffert avant de mourir! Non, elle ne peut pas savoir ce qui m'arrive, ajouta Olivier après un moment de silence: car, si elle m'avait vu battre, elle eût été triste, et dans mes rêves j'ai toujours vu son visage heureux et riant.»

La vieille dame ne répondit rien, mais elle essuya ses yeux, puis ses lunettes, qui étaient posées sur le couvre-pied, donna à Olivier une boisson rafraîchissante, et lui passa affectueusement la main sur la joue, en lui recommandant d'être bien sage et bien tranquille, sans quoi il retomberait malade.

Olivier ne bougea plus, d'abord parce qu'il avait à coeur d'obéir en toute chose à la bonne vieille dame, et aussi, à dire vrai, parce que les paroles qu'il venait de prononcer avaient épuisé ses forces. Il s'assoupit doucement, et fut réveillé par la lumière d'une bougie, qui, placée près de son lit, lui laissa voir un monsieur tenant à la main une grosse montre d'or; celui-ci tâta le pouls de l'enfant et déclara qu'il allait beaucoup mieux.

«Vous vous trouvez beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit-il à
Olivier.

- Oui, monsieur, merci, répondit celui-ci.

- Je savais bien que vous alliez mieux, dit le monsieur. Vous avez faim, n'est-ce pas?

- Non, monsieur, répondit Olivier.

- Hem! dit le docteur. Non, je savais bien que vous n'aviez pas faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin,» ajouta-t-il d'un ton sentencieux.

La vieille dame fit un signe de tête respectueux, qui semblait dire qu'elle regardait le docteur comme très habile; celui-ci semblait avoir de lui-même absolument la même opinion.

«Vous avez sommeil, n'est-ce pas, mon ami? dit le docteur.

- Non, monsieur, répondit Olivier.

- Vous n'avez pas sommeil? dit le docteur d'un air satisfait; et vous n'avez pas soif non plus, hein?

- Si monsieur, j'ai bien soif, répondit Olivier.

- Voilà justement à quoi je m'attendais, madame Bedwin, dit le docteur. Il est naturel qu'il ait soif, cela est tout simple; vous pouvez lui donner un peu de thé, et une tranche de pain grillé sans beurre. Ne le tenez pas trop chaudement, madame. Ayez pourtant bien soin qu'il ne se refroidisse pas. Voulez-vous avoir cette bonté?»

La vieille dame fit une révérence, et le docteur, après avoir goûté la tisane et en avoir hautement apprécié la qualité, sortit comme un homme pressé, et descendit l'escalier en faisant craquer ses bottes sur les degrés, d'un air d'importance.

Olivier s'assoupit de nouveau, et, quand il s'éveilla, il était près de minuit. La vieille dame lui souhaita affectueusement une bonne nuit, et le confia aux soins d'une grosse bonne femme qui venait d'entrer, apportant dans son sac un petit livre de prières et un large bonnet de nuit. Elle plaça l'un sur la table, l'autre sur sa tête, dit à Olivier qu'elle était là pour le veiller, et, s'asseyant près du feu, elle tomba dans un demi-sommeil souvent interrompu par des soubresauts, à la suite desquels elle se frottait le nez et s'endormait de nouveau.

La nuit s'écoula ainsi lentement. Olivier resta quelque temps éveillé, occupé à compter les petits cercles lumineux que la veilleuse projetait au plafond, ou à suivre d'un oeil languissant le dessin compliqué du papier qui ornait la muraille.

Ce demi-jour et le profond silence qui régnait dans la chambre avaient quelque chose d'imposant, et faisaient songer à l'enfant que la mort avait plané sur lui, pendant bien des jours et bien des nuits, et qu'elle pouvait encore revenir sombre et terrible; il se retourna sur son oreiller, et adressa au ciel une fervente prière.

Peu à peu il éprouva ce sommeil profond et paisible que le soulagement d'une récente souffrance peut seul procurer; repos si calme et si salutaire que l'on regrette d'en sortir. Qui voudrait, si ce repos était celui de la mort, se réveiller pour endurer encore les peines et les luttes de la vie, et se retrouver en proie aux soucis du présent, aux inquiétudes de l'avenir et surtout aux pénibles souvenirs du passé?

Il faisait grand jour depuis longtemps quand Olivier ouvrit les yeux; il éprouva un sentiment de joie et de bonheur: la crise était passée, et il se retrouvait définitivement encore de ce monde.

Au bout de trois jours il put s'étendre sur une chaise longue, bien garnie d'oreillers; comme il était encore trop faible pour marcher, Mme Bedwin le fit transporter en bas, dans sa propre chambre, l'installa devant le feu, s'assit près de lui, et dans le transport de sa joie, en le voyant hors de danger, se mit à sangloter très fort.

«Ne faites pas attention, mon petit ami, disait la vieille dame; c'est plus fort que moi; là, c'est fini; me voici remise.

- Vous êtes bien bonne pour moi, madame, dit Olivier.

- Ne parlons plus de ça, mon ami, dit la vieille; ça n'a rien à faire avec votre bouillon, et il est grand temps de le prendre; le docteur a dit que M. Brownlow viendrait peut-être vous voir ce matin, et il faut qu'il nous trouve en bonne tenue, parce que mieux nous serons, plus il sera content.»

Tout de suite, la vieille dame fit chauffer dans une petite casserole un bol de bouillon, qui eût été assez fort pour suffire au dîner de trois cent cinquante pauvres au moins, au dépôt de mendicité.

«Vous aimez les tableaux, mon enfant? demanda Mme Bedwin, en voyant Olivier contempler attentivement un portrait accroché à la muraille juste en face de lui.

- Je n'en sais rien, madame, dit Olivier sans quitter des yeux la toile; j'en ai vu si peu, que je n'en sais rien. Que la figure de cette dame est belle et douce!

- Ah! mon enfant, dit la vieille dame, les peintres embellissent toujours les femmes, sans quoi ils perdraient toutes leurs pratiques. L'homme qui vient d'inventer un appareil pour saisir la ressemblance exacte aurait dû prévoir qu'il n'aurait pas de succès; c'est trop sincère, voyez-vous, beaucoup trop, ajouta-t- elle en riant de sa malice.

- Est-ce que cela ressemble à quelqu'un, madame? demanda Olivier.

- Oui, dit la vieille dame, en cessant un instant de regarder le bouillon; c'est un portrait.

- De qui, madame? demanda Olivier avec empressement.

- En vérité, je n'en sais rien, répondit gaiement la vieille dame; ce n'est pas le portrait de quelqu'un que vous ou moi ayons connu, je suppose. Il semble vous occuper beaucoup, mon enfant.

- Il est si joli, si beau! répondit Olivier.

- Il ne vous fait pas peur, j'espère, dit la vieille dame, observant avec surprise l'air de respect avec lequel l'enfant contemplait le portrait.

- Oh! non, non, reprit vivement Olivier, mais ses yeux semblent si tristes, et ils ont l'air fixés sur moi. Le coeur me bat, ajouta Olivier à voix basse, comme si cette dame voulait me parler et ne le pouvait pas.

- Mon Dieu! s'écria Mme Bedwin en tressaillant; ne dites pas de ces choses-là, mon ami; vous êtes faible et nerveux; c'est l'effet de votre maladie. Laissez-moi tourner votre fauteuil de l'autre côté, que vous ne voyiez plus ce portrait; tenez, dit-elle en joignant l'action à la parole, vous ne pouvez plus le voir, à présent.»

Olivier le voyait avec les yeux de l'âme aussi distinctement que s'il n'avait pas changé de position, mais il craignit d'importuner la bonne vieille dame; il lui sourit gentiment quand elle le regarda, et Mme Bedwin, heureuse de le voir plus tranquille, sala son bouillon, dans lequel elle cassa de petits morceaux de pain grillé, avec tout le sérieux que comporte une telle opération. Olivier avala le bouillon avec un empressement remarquable, et il venait à peine de prendre la dernière cuillerée, quand on frappa doucement à la porte.

«Entrez,» dit la vieille dame, et M. Brownlow parut.

Il s'avança aussi lestement que possible; mais il n'eut pas plutôt relevé ses lunettes sur son front, et croisé ses mains derrière son dos pour contempler longtemps et à son aise Olivier, que son visage se contracta et changea plusieurs fois d'expression. Épuisé par la maladie, Olivier, par respect pour son bienfaiteur, fit un effort inutile pour se lever, et retomba sur son fauteuil; et le vieux M. Brownlow, qui avait à lui seul plus de coeur que n'en ont d'ordinaire six vieillards, sentit les larmes jaillir de ses yeux avec une abondance que nous ne chercherons pas à expliquer, parce que nous ne sommes pas assez philosophe.

«Pauvre enfant! Pauvre enfant! dit-il en tâchant de s'éclaircir la voix. Je suis enroué ce matin, madame Bedwin; je crains d'avoir attrapé un rhume.

- Espérons que non, dit celle-ci. Tout votre linge était bien sec, monsieur.

- Ce n'est pas sûr, Bedwin, dit M. Brownlow; je crois que vous m'avez donné hier à dîner une serviette humide, mais n'en parlons plus. Comment vous trouvez-vous, mon petit ami?

- Bien heureux, monsieur, répondit Olivier, et bien reconnaissant de toutes vos bontés.

- Cher enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous donné à manger, Bedwin? Un bouillon, hein?

- Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit Mme Bedwin en se redressant et en appuyant sur le dernier mot, pour montrer qu'entre un bouillon et un consommé il n'y a pas le moindre rapport.

- Bah! fit M. Brownlow en haussant les épaules, quelques verres de porto lui auraient fait encore plus de bien; n'est-ce pas, Tom White?

- Je me nomme Olivier, monsieur, répondit le petit malade d'un air étonné.

- Olivier? dit M, Brownlow; Olivier quoi? Olivier White, hein?

- Non, monsieur, Olivier Twist.

- Singulier nom, dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au magistrat que vous vous nommiez White?

- Je n'ai jamais dit cela, monsieur,» répondit Olivier tout interdit.

Ceci avait si bien l'air d'un mensonge, que M. Brownlow jeta sur l'enfant un coup d'oeil un peu sévère; mais il n'était pas possible de douter de sa parole: le caractère de la vérité était empreint sur tous les traits de son visage.

«C'est sans doute une méprise, dit M. Brownlow. Mais, quoiqu'il n'eût plus de motif pour regarder fixement l'enfant, le souvenir de la ressemblance d'Olivier avec un visage connu lui revint à l'esprit, et si vivement qu'il ne pouvait détacher de lui ses regards.

«J'espère que vous n'êtes pas mécontent de moi, monsieur? dit
Olivier en levant des yeux suppliants.

- Non, non, répondit le vieux monsieur. Bonté divine! que vois-je?
Bedwin, regardez donc là, et là.»

Et en parlant ainsi il montrait du doigt tour à tour le portrait placé au-dessus de la tête d'Olivier, puis la figure de l'enfant: c'était la copie vivante du portrait; mêmes yeux, même bouche, mêmes traits. En ce moment la ressemblance était tellement frappante, que toutes les lignes du visage semblaient reproduites avec une précision merveilleuse.

Olivier ignorait la cause de cette exclamation soudaine; il n'était pas assez fort pour supporter l'émotion qu'elle lui causa, et il s'évanouit.

* * * * *

Quand le Matois et son digne camarade maître Bates, après s'être approprié d'une manière illégale le mouchoir de M. Brownlow, s'étaient joints à la foule qui poursuivait Olivier, comme nous l'avons raconté précédemment, ils avaient obéi à un sentiment louable et méritoire, celui de se sauver eux-mêmes. Comme le respect de la liberté individuelle est un des privilèges dont tout bon Anglais s'enorgueillit le plus, je n'ai pas besoin de faire observer que cette fuite de nos jeunes filous doit les relever dans l'esprit des patriotes sincères. Ce qui montre bien qu'ils agissaient en vrais philosophes, c'est que, dès que l'attention générale fut fixée sur Olivier, ils cessèrent de poursuivre celui- ci, et regagnèrent leur demeure par le plus court chemin; après avoir parcouru de toute la vitesse de leurs jambes un dédale de passages et de rues étroites, ils s'arrêtèrent d'un commun accord sous une voûte basse et sombre, et, dès qu'il eut repris haleine, maître Bates poussa un cri de joie et, dans les transports de sa gaieté, se tordit à force de rire et finit par se rouler à terre.

«Qu'as-tu à rire de la sorte? demanda le Matois.

- Ha! ha! ha! hurlait Charlot Bates.

- Pas tant de bruit, observa le Matois en jetant autour de lui un regard inquiet. Veux-tu te faire coffrer, animal?

- C'est plus fort que moi, dit Charlot, je n'en peux plus. Tu as vu comme il courait, enfilant une rue après l'autre, se heurtant aux poteaux, et comme s'il était de fer aussi bien qu'eux, reprenant sa course de plus belle! et moi, avec le mouchoir dans la poche, à crier après lui: Au voleur! c'est trop fort.»

La vive imagination de maître Bates lui représenta de nouveau cette scène sous un jour si comique qu'il ne put continuer, et retomba à terre, en se tenant les côtes à force de rire.

«Que va dire Fagin? demanda le Matois, profitant d'un moment où
Bates reprenait haleine.

- Quoi? dit Charlot.

- Oui, quoi? fit le Matois.

- Eh bien! qu'est-ce qu'il peut dire? demanda Charlot en coupant court à son accès de gaieté; car le ton du Matois était sérieux. Qu'est-ce qu'il peut dire?»

M. Dawkins, pour toute réponse, se mit à siffler, ôta son chapeau et secoua la tête en se grattant l'oreille.

«Qu'est-ce que tu veux dire par là? demanda Charlot.

- Tra déri déra; bah! va-t'en voir s'ils viennent,» dit le Matois en ricanant.

C'était une explication, mais peu satisfaisante; aussi maître
Bates renouvela t'il sa question:

«Qu'est-ce que ça signifie?»

Le Matois ne répondit pas, mais remit son chapeau, releva sous ses bras les longues basques de son habit, se gonfla la joue avec la langue, se pinça le bout du nez à plusieurs reprises, puis tournant les talons, s'élança dans la cour. Maître Bates le suivit d'un air pensif. Quelques instants après cette conversation, le facétieux vieillard prêtait l'oreille en entendant le bruit de leurs pas dans le vieil escalier. Il était assis près du feu en face d'un pot d'étain, tenant d'une main un cervelas et un petit pain, de l'autre un couteau. Un affreux sourire passa sur son visage blême, quand il se retourna pour écouter, penchant l'oreille vers la porte, et roulant ses yeux farouches sous ses sourcils roux.

«Qu'est-ce que c'est? dit-il en changeant de visage. Ils ne sont que deux! leur serait-il arrivé quelque chose? Attention!»

Les pas se rapprochèrent et se firent bientôt entendre sur le palier. La porte s'ouvrit lentement; le Matois et Charlot Bates entrèrent et la fermèrent derrière eux.

CHAPITRE XIII. Présentation faite au lecteur intelligent de quelques nouvelles connaissances qui ne sont pas étrangères à certaines particularités intéressantes de cette histoire.

«Où est Olivier? dit le juif avec fureur, en se levant d'un air menaçant; qu'est-il devenu?»

Les jeunes filous regardèrent leur maître avec un sentiment de crainte, puis se regardèrent l'un l'autre avec embarras, et ne répondirent pas.

«Qu'est devenu Olivier? dit le juif en prenant le Matois au collet et en le menaçant avec d'affreuses imprécations. Parle, ou je t'étrangle.»

Fagin disait cela d'un ton si sérieux, que Charlot Bates, qui en tout cas jugeait prudent de se mettre à l'abri, et qui ne voyait rien d'impossible à ce que le juif l'étranglât ensuite à son tour, tomba à genoux, et poussa un cri perçant et prolongé qui tenait du mugissement d'un taureau furieux et des accents d'une trompette marine.

«Parleras-tu? dit le juif d'une voix de tonnerre, en secouant le Matois d'une telle force, que c'était merveille que l'habit ne lui restât pas dans les mains.

- Il est tombé dans la souricière et voilà tout, dit le Matois d'un air maussade. Ah ça! allez-vous me laisser tranquille?»

Et d'un seul élan se dégageant de son habit, il saisit la fourchette à rôtir et visa, au gilet du facétieux vieillard, un coup qui, s'il eût porté, lui eût fait perdre sa gaieté pour un mois ou deux, et peut-être davantage.

Dans cette occurrence, le juif recula avec plus d'agilité qu'on n'eût pu en soupçonner chez un nomme si décrépit en apparence, et saisissant le pot d'étain, il se préparait à le jeter à la tête de son adversaire; mais Charlot Bates attira en ce moment son attention par un hurlement affreux, et ce fut sur lui que le juif jeta le pot plein de bière.

«Eh bien! qu'est-ce que tout ce tremblement? murmura tout à coup une grosse voix, qui est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est bien heureux que je n'ai reçu que la bière, et non pas le pot, sans quoi j'aurais fait à quelqu'un son affaire. Je n'aurais jamais cru qu'un vieux coquin de juif pût jeter autre chose que de l'eau, et encore pour le plaisir de frauder la compagnie des eaux filtrées. Que se passe-t-il donc, Fagin? Morbleu, ma cravate est pleine de bière… Vas-tu entrer, animal? Qu'est-ce que tu fais là dehors? As-tu honte de ton maître? Ici!»

L'homme qui parlait ainsi, d'un ton bourru, était un solide gaillard d'environ trente-cinq ans, portant une redingote noire de velours grossier, une vieille culotte grise, des brodequins lacés et des bas de coton bleu, qui cachaient de grosses jambes massives, de ces jambes auxquelles il sembla toujours manquer quelque chose, quand elles ne portent pas une bonne chaîne. Il avait un chapeau brun, et autour du cou un vieux foulard, avec les bouts éraillés duquel il s'essuyait le visage; tout en parlant, et, quand il eut fini, il laissa voir une grosse figure commune, avec une barbe qui n'avait pas été rasée depuis trois jours, et des yeux sinistres, dont l'un portait la trace d'un coup récent.

«Ici! entendez-vous?» s'écria ce bandit à mine rébarbative.

Un barbet, la tête déchirée en vingt endroits, entra en rampant dans la chambre.

«Vous y mettez le temps, dit l'homme. Vous êtes trop fier pour me reconnaître devant le monde, n'est-ce pas? Couchez là!»

Cette injonction fut accompagnée d'un coup de pied qui envoya l'animal à l'autre bout de la chambre. Il semblait, du reste, habitué à ce traitement; car il se blottit tranquillement dans un coin, sans pousser un cri, fermant et ouvrant ses vilains yeux vingt fois par minute, et paraissant occupé à faire l'inspection de l'appartement.

«Après qui en avez-vous donc? dit l'homme en s'asseyant d'un air résolu. Vous maltraitez les enfants, vieil avare, vieux ladre, vieux fesse-mathieu. Ça m'étonne qu'ils ne vous assassinent pas; à leur place, je me payerais ça; si j'avais été votre apprenti, il y a longtemps que la farce serait jouée, et… Mais non; je ne pourrais pas seulement vendre votre peau; vous seriez tout au plus bon à mettre en bouteille pour être montré comme un prodige de laideur, mais je crois qu'on n'en souffle pas d'assez grandes.

«Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant; ne parlez pas si haut.

- Ne m'appelez pas monsieur, répondit le bandit; c'est signe que vous machinez quelque chose contre moi. Vous savez mon nom, n'est- ce pas? Je ne le déshonorerai pas quand le moment sera venu.

- C'est bien, c'est bien, Guillaume Sikes, dit le juif avec une humilité abjecte; vous avez l'air de mauvaise humeur, Guillaume.

- Peut-être bien; répondit Sikes; il me semble que vous êtes aussi, vous, passablement hors des gonds, quand vous jetez des pots de bière à la tête des gens, à moins que vous n'y voyiez pas plus de mal qu'à dénoncer et à…

- Êtes-vous fou? dit le juif en tirant l'homme par la manche et en montrant du doigt les jeunes garçons.

M. Sikes se contenta de faire le geste d'un homme qui a autour du cou un noeud coulant, et pencha sa tête sur son épaule droite, pantomime muette que le juif parut comprendre parfaitement.

Puis en termes d'argot dont sa conversation était sans cesse émaillée, mais qu'il est inutile de citer parce qu'ils seraient inintelligibles pour le lecteur, il demanda un verre de liqueur.

«Et surtout ayez soin de n'y pas mettre de poison,» ajouta-t-il en posant son chapeau sur la table.

Il disait cela en plaisantant; mais s'il eût pu voir le juif se mordre les lèvres avec un infernal sourire, en se dirigeant vers le buffet, il eût pensé que la précaution, n'était pas tout à fait inutile, et que le facétieux vieillard pourrait bien céder à l'envie de perfectionner l'industrie du distillateur.

Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueur, M. Sikes eut la bonté de faire attention aux jeunes apprentis; et cette gracieuseté de sa part amena une conversation dans laquelle la cause et les circonstances de l'arrestation d'Olivier furent rapportées tout au long, avec les modifications et les embellissements que le Matois crut opportun d'y mêler.

«J'ai peur, dit le juif, qu'il ne parle et ne nous mette tous dans l'embarras.

- C'est assez probable, répondit Sikes avec un malicieux sourire.
Vous voilà dans de beaux draps, Fagin.

- Et j'ai peur, voyez-vous, ajouta le juif, sans faire attention à l'interruption, et en regardant son interlocuteur dans le blanc des yeux, j'ai peur que, si la danse commence pour nous, elle ne commence aussi pour d'autres; votre affaire pourrait bien être encore plus mauvaise que la mienne, mon cher.»

L'homme tressaillit et se tourna vers le juif d'un air menaçant; mais celui-ci s'enfonça la tête dans les épaules, et ses yeux errèrent au hasard sur le mur placé en face de lui.

Il y eut un long silence: chacun des membres de cette respectable association semblait absorbé par ses propres réflexions, sans excepter le chien, qui se léchait les babines d'un air sournois, et avait l'air de méditer une attaque contre les jambes de la première personne qu'il rencontrerait dans la rue.

«Il faudrait que quelqu'un s'informât de ce qui s'est passé au bureau de police,» dit M. Sikes, d'un ton beaucoup plus bas que celui qu'il avait pris depuis son arrivée.

Le juif fit un signe de tête d'assentiment.

«S'il n'a pas jasé, et s'il est sous clef, il n'y a rien à craindre jusqu'à ce qu'il soit relâché, dit M. Sikes, et alors on en aura soin. Il faut retrouver sa piste d'une façon ou d'une autre.»

Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif.

Cette manière d'agir était évidemment la meilleure, mais malheureusement un grave obstacle s'opposait à ce qu'on l'adoptât; cet obstacle n'était autre que l'antipathie violente et profondément enracinée du Matois, de Charlot Bates, de Fagin et de M. Guillaume Sikes pour le bureau de police, et la répulsion qu'ils éprouvaient à aller rôder aux alentours sous n'importe quel motif.

Il serait difficile de dire combien de temps ils restèrent sans parler, à se regarder les uns les autres, dans un état d'indécision qui n'avait rien d'agréable; au reste, il serait superflu de faire aucune supposition à cet égard: car l'arrivée soudaine des deux jeunes femmes qu'Olivier avait vues précédemment fit reprendre le cours de la conversation.

«Voilà bien l'affaire! dit le juif. Betty ira: n'est-ce pas, ma chère?

- Où? demanda la jeune dame.

- Rien qu'au bureau de police, ma chère Betty, dit le juif d'une voix caressante.

Il faut rendre à la jeune dame cette justice qu'elle ne refusa pas positivement d'y aller, mais qu'elle se borna à déclarer nettement qu'elle aimerait mieux aller au diable; manière polie et délicate d'éluder la demande, et qui atteste chez la jeune dame ce sentiment exquis des convenances qui nous fait éviter de contrarier notre prochain par un refus direct et formel.

La figure du juif s'assombrit; il ne s'adressa plus à Betty, qui avait une toilette éclatante, pour ne pas dire splendide, une robe rouge, des bottines vertes et des papillotes jaunes, mais à sa compagne.

«Et vous, Nancy? dit-il d'un air engageant; qu'en dites-vous, ma chère?

- Que ça ne prend pas avec moi, répondit-elle; ainsi, Fagin, inutile d'insister.

- Qu'est-ce que ça veut dire? fit M. Sikes en la regardant d'un air sombre.

- C'est comme je le dis, Guillaume, répondit tranquillement la dame.

- Bah! tu es justement la personne qui convient, reprit Sikes; personne ne te connaît dans le quartier.

- Et comme je ne me soucie pas qu'on m'y connaisse, répondit Nancy avec le même calme, je refuse net, Guillaume.

— Elle ira, Fagin, dit Sikes.

- Non, Fagin, elle n'ira pas, s'écria Nancy.

- Si fait, Fagin, elle ira,» répéta Sikes.

M. Sikes avait raison. À force de menaces, de promesses, de cajoleries, on obtint enfin de Nancy qu'elle se chargerait de la commission. Du reste, elle n'était pas retenue par les mêmes considérations que son aimable compagne: car ayant quitté depuis peu le faubourg éloigné mais élégant de Ratcliffe, pour venir habiter dans les environs de Field-Lane, elle n'avait pas à craindre, comme Betty, d'être rencontrée par quelqu'une de ses nombreuses connaissances.

En conséquence, après avoir noué autour de sa taille un tablier blanc, et relevé ses papillotes sous un chapeau de paille, articles de toilette tirés de l'inépuisable magasin du juif, Mlle Nancy se prépara à sortir pour s'acquitter de sa mission.

«Un instant, ma chère, dit le juif en lui présentant un petit panier couvert; tiens ça à la main; ça te donnera un air plus respectable.

- Donnez-lui aussi une grosse clef, Fagin, dit Sikes; ça aura l'air encore plus naturel.

- Oui, oui, vous avez raison, dit le juif en passant au doigt de la jeune femme un gros passe-partout; là, c'est parfait. C'est à merveille, ma chère, ajouta-t-il en se frottant les mains.

- Oh! mon frère mon pauvre cher petit frère! s'écria Nancy fondant en larmes, et tenant d'une main crispée son panier et sa clef comme une femme au désespoir, qu'est-il devenu? qu'en a-t'on fait? Oh! je vous en supplie, messieurs, ayez pitié de moi; dites-moi où est ce cher enfant, messieurs. Je vous en supplie, mes bons messieurs.»

Après avoir prononcé ces mots d'une voix lamentable et déchirant, à la grande réjouissance des assistants, Mlle Nancy se tut, cligna des yeux, salua la compagnie en souriant et disparut.

«Ah! voilà une fameuse fille, mes amis! dit le juif en s'adressant aux jeunes filous et en secouant gravement la tête, comme pour les inviter, par cette nouvelle admonition, à suivre l'illustre exemple qu'ils venaient d'avoir sous les yeux.

- Elle fait honneur à son sexe, dit M. Sikes en remplissant son verre et en frappant la table de son énorme poignet. À sa santé! et puissent les autres lui ressembler!»

Tandis qu'on se répandait ainsi en éloges sur Nancy, la perle des femmes, celle-ci se rendait au bureau de police, et elle y arrivait bientôt saine et sauve, non sans avoir éprouvé ce sentiment de timidité naturel à une jeune femme qui se trouve dans les rues seule et sans protection.

Elle entra par derrière, donna un petit coup de clef à la porte d'une des cellules, et prêta l'oreille. Elle n'entendit rien; alors elle toussa et se remit à écouter; comme on ne lui répondait pas davantage, elle se décida à parler. «Olivier! murmura-t-elle doucement; mon petit Olivier!

Il n'y avait dans la cellule qu'un misérable va-nu-pieds qui avait été arrêté pour avoir commis le crime de jouer de la flûte sans patente, et qui, une fois son attentat contre la société clairement prouvé, avait été bel et bien condamné par M. Fang à un mois d'emprisonnement dans une maison de correction; M. Fang avait ajouté cette remarque plaisante et pleine d'à-propos, que, puisqu'il avait de si bons poumons, il lui serait bien plus salutaire de les dépenser à tourner le moulin qu'à souffler dans une flûte. Le prisonnier, tout entier aux regrets que lui inspirait la perte de sa flûte, confisquée au profit de l'état, ne répondit pas à Nancy; elle passa à la cellule suivante et frappa à la porte.

«Qu'est-ce? demanda une voix faible, et tremblante.

- Y a-t-il là un petit garçon? dit Nancy d'un ton larmoyant.

- Non, répondit la voix; que Dieu l'en préserve!

Celui qui parlait ainsi était un vagabond de soixante-cinq ans, qu'on avait mis en prison pour n'avoir pas joué de la flûte, ou, en d'autres termes, pour avoir mendié dans la rue au lieu de faire quelque chose pour gagner sa vie. Dans la troisième cellule était un autre individu, condamné aussi à l'emprisonnement pour avoir vendu des casseroles sans permis, et pour avoir par conséquent cherché à gagner sa vie au détriment du timbre.

Comme aucun de ces criminels ne répondait au nom d'Olivier, ni ne pouvait en donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de police au gilet rayé dont nous avons déjà parlé, et, avec des sanglots et des lamentations dont elle augmentait l'effet en agitant sa clef et son panier, elle réclama son cher petit frère.

«Il n'est pas ici, ma chère, dit l'agent.

- Où est-il? s'écria Nancy d'un air égaré.

- Le monsieur l'a emmené, répondit l'agent.

- Quel monsieur? Oh! mon Dieu! mon Dieu! Quel monsieur?» cria
Nancy.

Pour répondre à ces questions incohérentes, l'agent informa la pauvre soeur éplorée qu'Olivier était tombé évanoui dans le bureau de police, qu'il avait été renvoyé de la plainte parce qu'un témoin avait prouvé que le vol avait été commis par un autre, et qu'il avait été emmené sans connaissance, par le plaignant, à la maison de ce dernier, qui devait être du côté de Pentonville; car ce nom avait été prononcé en donnant l'adresse au cocher.

La jeune femme, dans un état affreux d'anxiété, regagna la porte en chancelant. Puis tout à coup, prenant sa course, elle revint à la demeure du juif par le chemin le plus détourné.

M. Guillaume Sikes n'eut pas plutôt connu le résultat de la démarche de Nancy, qu'il appela vite son chien, mit son chapeau, et sortit précipitamment sans perdre son temps à dire adieu à la compagnie.

«Il faut que nous sachions où il est, mes amis; il faut le retrouver, dit le juif avec émotion; Charlot, tu vas aller partout à la découverte, jusqu'à ce que tu en rapportes des nouvelles. Nancy, ma chère, il faut qu'on me le trouve; je m'en rapporte à toi, à toi et au Matois, sur la marche à suivre. Attendez, attendez, ajouta-t-il en ouvrant un tiroir d'une main tremblante; voici de l'argent, mes amis. Je fermerai boutique ce soir; vous savez toujours bien où me trouver; ne restez pas ici une minute, pas un instant, mes amis!»

En parlant ainsi, il les conduisit jusque sur l'escalier puis, fermant soigneusement la porte à double tour et la barricadant derrière eux, il tira de sa cachette le coffret qu'il avait involontairement laissé voir à Olivier, et se mit avec précipitation à cacher sous ses vêtements les montres et les bijoux qu'il contenait.

Un coup à la porte le fit tressaillir au milieu de cette occupation:

«Qui est là? s'écria-t-il vivement et avec effroi.

- C'est moi! répondit le Matois à travers le trou de la serrure.

- Eh! bien! qu'y a-t-il? dit le juif avec impatience.

- Nancy demande s'il faut le conduire à l'autre logis, dit le
Matois à voix basse.

- Oui, répondit le juif; n'importe où on le trouvera. Trouvez-le, trouvez-le, voilà l'important. Je saurai bien ensuite ce que j'aurai à faire, n'ayez pas peur.»

Le Matois marmotta quelques mots, et descendit l'escalier quatre à quatre pour rejoindre ses compagnons.

«Jusqu'ici il n'a pas jasé, se dit le juif en reprenant sa besogne. S'il a l'intention de nous livrer chez ses nouveaux amis, il est encore temps de lui couper le sifflet.»

CHAPITRE XIV. Détails sur le séjour d'Olivier chez M. Brownlow, - Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit garçon, quand il partit en commission.

Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la brusque exclamation de M. Brownlow: celui-ci et Mme Bedwin évitèrent soigneusement de reparler du tableau, et la conversation ne roula ni sur l'histoire, ni sur l'avenir d'Olivier, mais seulement sur des sujets propres à le distraire sans l'impressionner. Il était encore trop faible pour se lever pour le déjeuner; mais quand il descendit le lendemain dans la chambre de la femme de charge, son premier mouvement fut de jeter un regard avide sur la muraille, dans l'espoir de revoir la figure de la belle dame; son attente fut trompée: le portrait avait disparu.

«Ah! vous voyez, dit la femme de charge en remarquant le coup d'oeil d'Olivier, il n'est plus là.

- Je le vois, madame, répondit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a- t-on enlevé?

- On l'a décroché, mon enfant, reprit la vieille dame, parce que M. Brownlow a dit que la vue de ce portrait paraissait vous faire mal, et retarderait peut-être votre guérison.

- Oh! non, madame, elle ne me faisait pas mal, dit Olivier. Je l'aimais tant!

- Bah! bah! dit la vieille dame avec gaieté; dépêchez-vous de vous bien porter, mon ami, et on le remettra à sa place. Je vous le promets. Maintenant, parlons d'autre chose.»

Olivier ne put obtenir pour le moment d'autres détails sur le portrait en question, et la vieille dame avait été si bonne pour lui pendant sa maladie, qu'il tâcha de n'y plus penser; il écouta attentivement une foule d'histoires qu'elle lui conta sur une belle et bonne soeur qu'elle avait, laquelle avait épousé un beau et brave homme, avec lequel elle habitait la campagne; sur son fils, commis d'un négociant dans les Indes, lequel était aussi un brave jeune homme et lui écrivait quatre fois par an de si belles lettres, que les larmes lui venaient aux yeux rien que d'en parler. Quand elle se fut étendue longuement sur les perfections de ses enfants et sur les qualités de feu son excellent mari, qui était mort, le pauvre cher homme, juste depuis vingt-six ans, il fut temps de prendre le thé. Après le thé, elle se mit à montrer le cribbage[5] à Olivier, qui l'apprit du premier coup. Ils jouèrent avec le plus grand sérieux, jusqu'à ce qu'il fût temps pour le jeune convalescent de prendre un peu de vin chaud détrempé d'eau et une tranche de pain grillé avant de se mettre au lit.

Ce furent d'heureux jours que ceux de la convalescence d'Olivier; autour de lui, tout était si tranquille, si propre, si soigné, on avait pour lui tant de bonté et d'attention, qu'après la vie bruyante et agitée qu'il avait menée, il se trouvait dans un vrai paradis. Dès qu'il eut assez de force pour s'habiller, M. Brownlow lui donna des vêtements neufs, une casquette, des souliers. On dit à Olivier qu'il pouvait disposer à sa fantaisie de ses vieux habits; il les donna à une servante qui avait eu pour lui beaucoup de bonté; en la priant de les vendre à quelque juif et de garder l'argent pour elle. Elle ne se le fit pas dire deux fois, et Olivier, en voyant de la fenêtre du salon le juif rouler ces vêtements, les mettre dans son sac et s'éloigner, éprouva un vif sentiment de joie en songeant qu'il ne les reverrait plus et qu'il n'avait plus à craindre de les remettre. C'étaient, il faut le dire, d'affreux haillons, et Olivier ne s'était jamais vu habillé de neuf.

Huit jours environ après l'incident du portrait, il était un soir en train de causer avec Mme Bedwin, quand M. Brownlow fit dire que, si Olivier Twist était assez bien portant, il désirait le voir dans son cabinet, pour causer un peu avec lui.

«Mon Dieu! lavez-vous les mains et laissez-moi arranger vos cheveux, dit Mme Bedwin; Seigneur! si j'avais su qu'il vous demanderait, je vous aurais mis un col blanc, je vous aurais fait beau comme un astre.»

Olivier obéit aussitôt à la vieille dame, et, bien qu'elle regrettât beaucoup de n'avoir pas seulement le temps de plisser la petite collerette d'Olivier, elle lui trouva la mine si charmante en le contemplant de la tête aux pieds, qu'elle alla jusqu'à dire qu'elle ne croyait pas qu'il eût pu gagner beaucoup à faire toilette.

Olivier alla frapper à la porte du cabinet, et, quand M. Brownlow lui eut dit d'entrer, il se trouva dans une petite pièce garnie de livres, dont la fenêtre donnait sur de jolis jardins. Près de la fenêtre était une table, devant laquelle M. Brownlow était assis, occupé à lire. En voyant Olivier, il posa son livre, et dit à l'enfant d'approcher et de s'asseoir près de la table. Olivier obéit, en s'étonnant qu'on pût trouver des gens pour lire tant de volumes, écrits, selon toute apparence, dans le but de rendre le monde plus savant; sujet d'étonnement continuel pour des gens plus expérimentés qu'Olivier Twist.

«Voilà bien des livres, n'est-ce pas, mon garçon? dit M. Brownlow, en observant la curiosité avec laquelle Olivier considérait les rayons qui garnissaient les murs du haut en bas.

- Oui, monsieur, en voilà beaucoup, répondit Olivier; je n'en ai jamais vu tant.

- Vous les lirez, dit le vieux monsieur avec bonté, et vous y trouverez plus de plaisir qu'à en regarder la reliure; pas toujours cependant, car il y a des livres dont la couverture fait tout le prix.

- Ce sont peut-être ces gros-là, monsieur, dit Olivier en montrant du doigt de forts in-quarto à reliure dorée.

- Pas toujours, dit le vieux monsieur en souriant et en donnant une petite tape à Olivier. Il y en a qui sont bien lourds, quoique d'un petit format. Aimeriez-vous à devenir savant et à écrire des livres, hein?

- Je crois, monsieur, que j'aimerais à en lire, répondit Olivier.

- Comment! fit M. Brownlow; vous n'aimeriez pas à être auteur?»

Olivier réfléchit un peu et finit par dire qu'il croyait qu'il valait beaucoup mieux être libraire. Le vieux monsieur rit de tout son coeur et déclara la réponse excellente; ce qui réjouit Olivier, bien qu'il ne se doutât pas lui-même qu'il eût eu tant d'esprit.

«Eh bien, n'ayez pas peur, dit M. Brownlow en reprenant son sérieux; nous ne ferons pas de vous un auteur tant qu'il y aura un honnête métier à vous apprendre, ne fût-ce que de gâcher du plâtre.

- Merci, monsieur, dit Olivier; et la vivacité de sa réponse fit encore rire le vieux monsieur, qui marmotta entre ses dents quelque chose sur la singularité de l'instinct; Olivier n'y fit pas grande attention, parce qu'il ne comprit pas.

«Maintenant, dit M. Brownlow en prenant un ton plus bienveillant peut-être que jamais, mais en même temps beaucoup plus sérieux; maintenant, mon enfant, je vous prie de faire attention à ce que je vais vous dire. Je vous parlerai sans détour, parce que je suis sûr que vous êtes aussi en état de me comprendre que pourraient le faire bien des personnes plus âgées.

- Oh! monsieur, je vous en conjure, ne me dites pas que vous allez me renvoyer! s'écria Olivier inquiet du ton sérieux que venait de prendre son protecteur; ne me mettez pas à la porte pour que j'aille encore courir les rues. Laissez-moi rester ici pour vous servir. Ne me renvoyez pas à l'affreux repaire d'où je sors. Ayez pitié d'un pauvre enfant, monsieur, je vous en prie.

- Mon cher enfant, dit M. Brownlow, ému de la chaleur avec laquelle Olivier implorait son appui, ne craignez pas que je vous abandonne, à moins que vous ne m'y forciez.

- Jamais, monsieur, jamais, interrompit Olivier.

- Je l'espère, reprit le vieux monsieur; je suis persuadé que vous ne m'y forcerez jamais. Quoique j'aie déjà éprouvé des déceptions de la part de gens auxquels j'ai voulu faire du bien, je suis pourtant très disposé à avoir confiance en vous, et je m'intéresse à vous plus que je ne puis dire. Les personnes qui ont possédé mes plus chères affections sont maintenant dans la tombe; mais, quoiqu'elles aient emporté avec elles le charme et le bonheur de ma vie, je n'ai pas fait de mon coeur un cercueil, et je ne l'ai pas fermé pour toujours aux plus douces émotions; une affliction profonde n'a fait au contraire que les rendre plus fortes; et cela devait être, car le malheur épure notre coeur.»

Le vieux monsieur, après avoir dit ces paroles à voix basse et comme s'il se parlait à lui-même, garda quelques instants le silence, tandis qu'Olivier, immobile sur sa chaise, osait à peine respirer.

«Si je vous parle ainsi, reprit enfin M. Brownlow d'un ton plus gai, c'est parce que votre coeur est jeune, et, sachant que j'ai éprouvé de violents chagrins, vous éviterez peut-être avec d'autant plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes orphelin, sans un ami au monde. Les renseignements que j'ai pu recueillir s'accordent avec votre dire. Racontez-moi votre histoire; dites-moi d'où vous venez, qui vous a élevé comment vous avez connu les gens avec lesquels je vous ai trouvé. Dites-moi seulement la vérité, et soyez certain que, tant que je vivrai, vous ne serez pas sans ami.»

Pendant quelques instants, les sanglots empêchèrent Olivier de parler; il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme et conduit au dépôt de mendicité par M. Bumble, quand deux coups de marteau, frappés d'une main impatiente, retentirent à la porte de la rue. Un domestique entra et annonça M. Grimwig.

«Monte-t-il? demanda M. Brownlow.

- Oui, monsieur, répondit le domestique; il a demandé s'il y avait des muffins[6] à la maison, et, comme je lui ai dit que oui, il a répondu qu'il venait prendre le thé.»

M. Brownlow sourit, et, se tournant vers Olivier, il lui dit que M. Grimwig était un de ses vieux amis et qu'il ne fallait pas prendre garde à ses manières un peu brusques, car au fond c'était un digne homme.

«Faut-il que je descende, monsieur? demanda Olivier.

- Non, répondit M. Brownlow; je préfère que vous restiez ici.»

En ce moment entra un vieux monsieur, d'une belle corpulence, s'appuyant sur une grosse canne; il boitait d'une jambe, portait un habit bleu, un gilet rayé, un pantalon et des guêtres de nankin, et un chapeau à grands bords. De son gilet sortait un petit jabot plissé; une longue chaîne d'acier, à l'extrémité de laquelle il n'y avait qu'une clef, pendait négligemment de son gousset. Les deux bouts de sa cravate blanche étaient ramassés en un noeud de la grosseur d'une orange; quant à son maintien, il était si mobile qu'il est impossible de le décrire. Il avait en parlant une manière de tourner brusquement la tête de côté et de regarder du coin de l'oeil, qui rappelait à s'y méprendre la pose d'un perroquet. C'est dans cette attitude qu'il fit son entrée dans la chambre; et, tenant du bout des doigts un petit morceau de peau d'orange, il s'écria d'un ton de mauvaise humeur:

«Tenez! voyez un peu: n'est-ce pas étrange et prodigieux que je ne puisse pas entrer chez quelqu'un sans trouver sur l'escalier un de ces morceaux d'orange qui font la fortune des chirurgiens? C'est une peau d'orange qui m'a déjà rendu boiteux, et je suis sûr que c'est encore une peau d'orange qui causera ma mort. Oui, monsieur, je mourrai d'une peau d'orange; j'en mangerais ma tête, monsieur!»

C'était là l'expression favorite de M. Grimwig pour donner plus de poids à ses assertions; et ce qu'elle avait de bizarre dans sa bouche, c'est que, même en admettant que la science se perfectionne au point de permettre à un individu de manger sa tête si l'envie lui en prend, la tête de M. Grimwig était d'une dimension à faire désespérer de pouvoir l'avaler en une fois, sans compter qu'elle était poudrée à l'excès.

«Oui, monsieur, j'en mangerais ma tête, répéta M. Grimwig en frappant de sa canne le plancher. Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? ajouta-t-il en apercevant Olivier, et en reculant de deux pas.

- C'est le jeune Olivier Twist, dont je vous ai parlé,» dit
M. Brownlow.

Olivier fit un salut.

«Ce n'est pas au moins le garçon qui a eu la fièvre, j'espère? dit M. Grimwig en reculant encore. Un instant! ajouta-t-il brusquement, oubliant, dans la joie de sa découverte, sa crainte de gagner la fièvre: je parie que c'est ce garçon qui a pelé une orange et qui a jeté la peau sur l'escalier. J'en mangerais ma tête et la sienne avec.

- Non, ce n'est pas lui, dit M. Brownlow en riant. Il n'a pas eu d'orange. Voyons, posez là votre chapeau et parlez à mon jeune ami.

- Cela me donne terriblement à penser, dit l'irascible vieillard en ôtant ses gants; il y a toujours plus ou moins de peau d'orange sur le pavé de notre rue, et j'ai la certitude que c'est le garçon du chirurgien du coin qui en met à dessein; pas plus tard qu'hier soir, un de ces morceaux a fait glisser une jeune femme, qui est tombée contre la grille de mon jardin. Dès qu'elle se releva, je la vis qui regardait l'infernale lanterne rouge qui éclaire l'enseigne du chirurgien! N'y allez pas! lui criai-je par la fenêtre; c'est un assassin! un dresseur d'embûches. J'en…»

Ici l'irritable vieillard donna un grand coup de canne sur le plancher; c'était un geste qui chez lui était l'équivalent de son expression favorite. Puis, sans quitter sa canne, il s'assit, et, ouvrant un lorgnon qu'il portait attaché à un large ruban noir, il se mit à considérer Olivier. Celui-ci, se voyant l'objet d'un examen en règle, rougit et salua de nouveau.

«C'est là le garçon en question? dit enfin M. Grimwig.

- Lui-même, répondit M. Brownlow en faisant à Olivier un signe de tête amical.

- Comment ça va-t-il, mon garçon? dit M. Grimwig.

- Merci, monsieur, beaucoup mieux,» répondit Olivier;

M. Brownlow, craignant probablement que son fantasque ami n'ajoutât quelque parole désagréable, dit à Olivier de descendre et d'aller prévenir Mme Bedwin de monter le thé. Olivier, qui n'était pas enchanté des manières du nouveau venu, fut heureux d'avoir une occasion de sortir.

«C'est un charmant garçon, n'est-ce pas? demanda M. Brownlow.

- Je ne sais pas, répondit M. Grimwig d'un ton bourru.

- Comment cela?

- Non, je ne sais pas; pour moi tous les enfants se ressemblent.
Je n'en connais que de deux sortes, les fluets et les joufflus.

- Et dans quelle catégorie placez-vous Olivier?

- Dans les fluets, j'ai un ami dont le fils est un gros joufflu; on appelle ça un bel enfant, avec une grosse tête ronde, des joues rouges et des yeux brillants. C'est horrible plutôt; on dirait toujours qu'il va faire craquer ses vêtements sur toutes les coutures; il a une voix de pilote et un appétit de loup; je le connais bien, le gredin!

- Allons, dit M. Brownlow, ce n'est pas là le type du jeune
Olivier Twist; ainsi ne vous mettez pas en colère.

- C'est vrai, répondit M. Grimwig, mais il n'en vaut peut-être pas mieux.»

M. Brownlow toussa d'un air impatienté, ce qui parut causer une vive satisfaction à M. Grimwig.

«Oui, répéta-t-il, il n'en vaut peut-être pas mieux. D'où vient- il? Qu'est-il? Il a eu la fièvre… eh bien! après? il n'y a pas que les honnêtes gens qui aient la fièvre, n'est-ce pas? Les filous ont aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu un individu qui fut pendu à la Jamaïque pour avoir assassiné son maître; il avait eu la fièvre plus de six fois: croyez-vous qu'on lui ait fait grâce à cause de ça? Bast! sottises que tout ça!»

Le fait est qu'au fond du coeur M. Grimwig était parfaitement disposé à admettre que la mine d'Olivier prévenait beaucoup en sa faveur; mais il avait au plus haut point la manie de contredire, et plus que jamais en ce moment, depuis qu'il avait trouvé une peau d'orange sur l'escalier. Résolu à ne se laisser influencer par personne pour juger si un enfant avait l'air intéressant ou non, il avait, dès l'entrée, pris le parti de contredire son ami. Quand M. Brownlow lui avoua qu'il ne pouvait répondre d'une manière satisfaisante à aucune de ses questions, parce qu'il avait remis à interroger Olivier sur son histoire jusqu'au moment où il serait assez bien rétabli pour supporter cet examen, M. Grimwig prit un air narquois et malin, et demanda avec ironie si la ménagère avait l'habitude de compter l'argenterie le soir, parce que, si un beau jour elle ne trouvait pas une ou deux cuillers de moins, il en mangerait plutôt sa… etc.

M. Brownlow, bien que d'un caractère très vif, supporta tout cela avec beaucoup de gaieté, car il connaissait à fond les bizarreries de son ami.

De son coté, M. Grimwig eut la complaisance de trouver les muffins excellents, et tout se passa doucement. Olivier, qui prenait le thé avec les deux amis, commença à se trouver plus à l'aise en présence du terrible vieux monsieur.

«Et à quand le récit complet, détaillé et véridique, de la vie et des aventures d'Olivier Twist?» demanda M. Grimwig à M. Brownlow après le thé.

En même temps il jetait sur Olivier un regard de côté.

«Demain matin, répondit M. Brownlow. je préfère que cela se passe dans le tête-à-tête. Vous viendrez dans mon cabinet demain matin à dix heures, mon ami.

- Oui, monsieur, dit Olivier.»

Il répondit avec un peu d'hésitation, parce qu'il était intimidé en voyant M. Grimwig le regarder fixement.

«Voulez-vous que je vous dise? dit tout bas celui-ci à M. Brownlow; il ne viendra pas demain matin, je l'ai vu hésiter; vous êtes floué, mon cher ami.

- Je jurerais bien que non, répondit M. Brownlow avec chaleur.

- Si vous ne l'êtes pas, dit M. Grimwig. J'en mangerais…»

Et il frappa de sa canne le plancher.

«Je jurerais sur ma vie que cet enfant est sincère, dit
M. Brownlow en donnant un coup sur la table.

- Et moi sur ma tête qu'il est un fripon, répliqua M. Grimwig en frappant aussi du poing sur la table.

- Nous verrons, dit M. Brownlow en réprimant un mouvement de colère.

- Oui, nous verrons, repartit M. Grimwig avec un sourire ironique, nous verrons bien.»

Le hasard voulut qu'en ce moment Mme Bedwin entrât, tenant un petit paquet de livres que M. Brownlow avait achetés le matin, à ce même libraire qui a déjà figuré dans cette histoire; elle le posa sur la table et se préparait à sortir du cabinet.

«Faites attendre le commis, madame Bedwin, dit M. Brownlow; il y a quelque chose à reporter.

- Il est déjà parti, monsieur, répondit Mme Bedwin.

- Rappelez-le, dit M. Brownlow; j'y tiens; ce libraire n'est pas riche et les livres ne sont pas payés. Il y en a d'ailleurs quelques-uns à reporter.»

On courut à la porte d'entrée; Olivier arpenta la rue dans un sens, la servante dans l'autre, et Mme Bedwin, restant sur le seuil, appela le commis de toute sa force; mais il était déjà bien loin, Olivier et la servante revinrent tout essoufflés sans avoir pu le rejoindre.

«Cela me contrarie beaucoup, dit M. Brownlow; je tenais extrêmement à ce que ces livres fussent rendus ce soir même.

- Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig d'un ton moqueur; il les remettra consciencieusement, à coup sûr.

- Oui monsieur, laissez-moi les reporter, je vous prie, dit
Olivier; je ne ferai que courir.»

Le vieux monsieur allait dire qu'Olivier ne devait sortir sous aucun prétexte; mais M. Grimwig toussa d'un air si malicieux, que M. Brownlow résolut de charger l'enfant de la commission, et de prouver ainsi à son vieil ami combien ses soupçons, sur ce point du moins, étaient mal fondés.

«Il faut y aller, mon ami, dit-il à Olivier. Les livres sont sur une chaise à côté de ma table. Allez les chercher.»

Olivier, enchanté de se rendre utile, revint bien vite, les livres sous le bras, et attendit, sa casquette à la main, les ordres de M. Brownlow.

«Vous direz, dit celui-ci en regardant fixement M. Grimwig, que vous rapportez ces livres de ma part, et que vous venez payer les quatre guinées et demie que je dois. Voici un billet de cinq guinées; vous aurez donc dix shillings à me remettre.

- Il ne me faudra pas dix minutes, monsieur,» répondit Olivier avec vivacité. Il mit le billet dans sa poche, boutonna sa veste jusqu'en haut, plaça avec soin les livres sous son bras, fit un salut respectueux et sortit. Mme Bedwin l'accompagna jusqu'à la porte de la rue, pour lui indiquer bien exactement le chemin le plus court, le nom du libraire, le nom de la rue, toutes choses qu'Olivier déclara saisir très clairement; et, après lui avoir répété à plusieurs reprises d'avoir bien soin de ne pas s'enrhumer, la prudente vieille dame le laissa enfin sortir.

«Le cher enfant! dit elle en le suivant des yeux; je n'aime pas, je ne sais pourquoi, à le perdre ainsi de vue.»

En ce moment Olivier se retourna et lui fit gaiement un signe d'adieu avant de tourner le coin de la rue; la vieille dame lui rendit son salut en souriant, ferma la porte et rentra dans sa chambre.

«Voyons, dit M. Brownlow en tirant sa montre et en la posant sur la table, il sera de retour dans vingt minutes, au plus; d'ici-là il fera nuit.

- Est-ce que vous pensez sérieusement qu'il reviendra? demanda
M. Grimwig.

- En doutez-vous?» dit M. Brownlow en souriant.

L'esprit de contradiction tourmentait beaucoup en ce moment M. Grimwig, et le sourire confiant de son ami ne fit que l'affermir dans cette disposition.

«Oui, j'en doute, dit-il en donnant un coup de poing sur la table. L'enfant a sur le dos un vêtement neuf, sous le bras des livres de prix, et dans la poche un billet de cinq livres sterling. Il ira rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous. S'il remet les pieds ici, je consens à manger ma tête.»

En parlant ainsi il rapprocha sa chaise de la table, et les deux amis restèrent dans une attente silencieuse, les yeux fixés sur la montre. Il est bon de remarquer, parce que cela montre bien l'importance que nous attachons à nos jugements, que M. Grimwig, bien qu'il ne fût nullement méchant, et qu'il fût désolé au contraire au fond de l'âme de voir son respectable ami dupe d'une supercherie, désirait pourtant de tout son coeur, en ce moment, qu'Olivier ne revint pas: tant notre pauvre nature est pétrie de contradictions.

La nuit tomba peu à peu, et l'on pouvait à peine distinguer les aiguilles sur le cadran. Les deux messieurs restaient pourtant immobiles et silencieux, les yeux fixés sur la montre.

CHAPITRE XV. Où l'on verra combien le facétieux juif et miss Nancy étaient attachés à Olivier.

Dans la salle obscure d'une misérable taverne, située dans la partie la plus sale de Little-Saffron-Hill, repaire ténébreux où pendant l'hiver un bec de gaz brûlait tout le jour, et où jamais pendant l'été ne brilla un rayon de soleil, un homme était assis devant un pot d'étain et un petit verre, absorbé dans ses pensées et imprégné d'une forte odeur de liqueur. À son vêtement de velours commun, à sa calotte de velours, à ses brodequins, un agent exercé l'eût reconnu sur-le-champ, malgré le demi-jour, pour M. Guillaume Sikes. À ses pieds était étendu un chien au poil blanc et aux yeux rouges, occupé tour à tour à cligner de l'oeil en regardant son maître, et à se lécher le museau, où une plaie large et saignante attestait un combat récent.

«Vas-tu te tenir tranquille, gredin!» dit M. Sikes en rompant brusquement le silence, Il était peut-être tellement plongé dans ses réflexions, que le seul mouvement des yeux du chien suffisait pour les troubler; ou bien l'irritation produite en lui par ces réflexions mêmes avait besoin de se traduire en mauvais traitements à l'égard d'une bête inoffensive. Quoi qu'il en soit, Sikes se mit à jurer contre son chien et en même temps lui allongea un coup de pied.

En général, le chien ne cherche pas à se venger des coups qu'il reçoit de son maître; mais celui de M. Sikes avait, comme son propriétaire, un assez méchant caractère, et, poussé à bout probablement en ce moment par la conviction de son innocence, il se jeta sans cérémonie sur le pied qui l'avait frappé, enfonça ses dente dans le brodequin, le secoua vivement, puis se sauva en grondant sous un banc, juste à temps pour éviter le pot d'étain que M. Sikes lui lança à la tête.

«Tu voudrais mordre, hein? dit Sikes, en saisissant d'une main les pincettes et en ouvrant de l'autre, d'un air résolu, un long couteau qu'il tira de sa poche. Ici, gredin! ici! m'entends-tu?»

Le chien entendait fort bien, car M. Sikes criait comme un sourd; mais il ne semblait pas du tout résigné à se laisser couper le cou; il resta où il était, grondant plus fort qu'auparavant et saisissant dans ses dents l'extrémité des pincettes, qu'il mordit avec rage.

Cette résistance ne fit qu'accroître la colère de M. Sikes. Il se mit à genoux et commença à attaquer le chien avec fureur. L'animal sautait de côté et d'autre, jappant, grondant, aboyant. L'homme jurait, frappait, blasphémait; la lutte allait devenir critique pour l'un ou l'autre des combattants, quand la porte s'ouvrit tout à coup, et le chien ne fit qu'un bond dehors, laissant Guillaume Sikes avec son couteau et ses pincettes à la main.

Pour se quereller, il faut être deux, dit un vieux proverbe. M. Sikes, désappointé de la fuite du chien, fit tomber sa colère sur le nouveau venu.

«Pourquoi diable venez-vous vous mettre entre mon chien et moi? demanda-t-il avec un geste menaçant.

- Je ne savais pas, mon ami, je ne savais pas,» répondit Fagin d'une voix humble.

C'était en effet le juif qui venait d'entrer.

«Vous ne saviez pas, vieux brigand! s'écria Sikes. Vous n'entendiez donc pas le vacarme?

- Pas le moins du monde, aussi vrai que je suis en vie, répondit le juif.

- C'est vrai, vous n'entendez rien, répliqua Sikes avec un rire menaçant. Vous vous faufilez partout, sans qu'on vous entende entrer ni sortir. J'aurais voulu, Fagin, que vous fussiez à la place de mon chien, il y a une minute.

- Pourquoi donc? demanda le juif avec un sourire forcé.

- Parce que le gouvernement, qui protège la vie d'êtres tels que vous, qui ont moins de coeur qu'un roquet, laisse un homme tuer son chien à sa fantaisie, répondit Sikes en fermant son couteau d'une manière très expressive. Voilà pourquoi.»

Le juif se frotta les mains et, s'asseyant devant la table, affecta de rire de la plaisanterie de son ami; néanmoins, il était visiblement mal à son aise.

«Allez rire ailleurs, dit Sikes en remettant les pincettes en place et en toisant le juif avec dédain; allez rire ailleurs, mais ne vous avisez pas de me rire au nez, voyez-vous, fût-ce derrière votre bonnet de coton. C'est moi qui vous tiens, Fagin, et du diable si je vous lâche. Tenez, si j'y passe, vous y passerez aussi. Ainsi ménagez-moi.

- Bien, bien, mon cher, dit le juif. Je sais tout cela. Nous…nous avons un intérêt réciproque, Guillaume, un intérêt réciproque.

- Hum! fit Sikes, comme s'il trouvait que le juif était bien plus intéressé que lui dans la question. Eh bien! qu'avez-vous à me dire?

- Tout s'est passé le mieux du monde, répondit Fagin, et voici votre part; elle est plus forte qu'elle ne devrait être, mon ami; mais, comme je sais que vous me revaudrez cela une autre fois, et…

- Assez de verbiage, interrompit le voleur avec impatience.
Voyons, donnez vite.

- Oui, oui, Guillaume, laissez-moi le temps, laissez-moi le temps, répondit le juif d'un ton caressant. Tenez, voici le magot sain et sauf.»

En disant ces mots, il tira de sa poche un vieux mouchoir, défit un gros noeud à l'un des coins, et laissa voir un petit paquet enveloppé de papier gris, que Sikes lui arracha des mains; puis il l'ouvrit et se mit à compter les souverains qu'il renfermait.

«Est-ce tout? demanda Sikes.

- Tout, répondit le juif.

- Vous n'avez pas ouvert le paquet en route et escamoté une ou deux pièces? ajouta Sikes d'un air défiant. Ne prenez pas votre mine indignée; cela vous est arrivé plus d'une fois. Remuez le grelot.»

Ceci voulait dire en bon français: «Tirez la sonnette.»Un autre juif parut, plus jeune que Fagin, mais d'un extérieur presque aussi ignoble et repoussant.

Sikes ne fit que montrer du doigt le pot vide, et le juif, comprenant parfaitement le geste, sortit pour aller le remplir, après avoir échangé un singulier regard avec Fagin, qui leva les yeux un instant, comme s'il s'y attendait, et répondit par un signe de tête presque imperceptible. Sikes ne s'en aperçut pas, occupé qu'il était en ce moment à nouer le cordon de sa chaussure, que le chien avait arraché. Il est probable que, s'il eût observé ce court échange de signes d'intelligence, il n'en eût auguré rien de bon.

«Y a-t-il quelqu'un ici, Barney? demanda Fagin sans lever les yeux, maintenant que Sikes le regardait.

- Pas une âme, répondit Barney, dont les paroles, qu'elles vinssent du coeur ou non, sortaient invariablement par le nez.

- Bersonne? demanda Fagin d'un ton de surprise, qui signifiait peut-être que Barney pouvait dire la vérité sans crainte.

- Bersonne que badeboisselle Dadsy, répondit t'il.

- Nancy! s'écria Sikes; où est-elle? Que la peste m'étouffe, si je n'honore cette fille pour ses dispositions naturelles!

- Elle s'est fait servir une assiette de boeuf bouilli sur le comptoir, ajouta Barney.

- Faites-la venir, dit Sikes en versant un verre de liqueur; faites-la venir.»

Barney regarda timidement Fagin, comme pour lui demander son autorisation. Voyant que le juif ne disait mot et ne cessait pas d'avoir les yeux fixés à terre, il sortit et rentra presque aussitôt en introduisant Nancy, vêtue en cuisinière, avec un bonnet, un tablier, un panier, et une grosse clef à la main.

«Tu es sur la trace, n'est-ce pas, Nancy? demanda Sikes en lui offrant un verre.

- Oui, Guillaume, répondit la jeune dame en vidant le contenu, j'y suis, et assez fatiguée comme ça: le petit drôle a été malade et a gardé le lit, et…

- Ah! Nancy, ma chère!» dit Fagin en levant les yeux.

Peut-être le juif, en contractant ses sourcils roux et en fermant à demi ses yeux profondément encaissés dans leur orbite, donna-t- il à entendre à miss Nancy qu'elle était trop en veine de confidences; ce détail importe peu. Le fait est qu'elle s'arrêta court dans ses explications, et qu'après avoir adressé à M. Sikes plusieurs gracieux sourires, elle changea de conversation. Après dix minutes environ, M. Fagin fut pris d'une quinte de toux; sur quoi Nancy mit son châle, et déclara qu'il était temps de s'en aller. M. Sikes observa qu'il avait à faire un bout de chemin dans la même direction qu'elle, et manifesta l'intention de l'accompagner. Ils s'en allèrent ensemble, suivis à peu de distance par le chien, qui sortit d'une cour voisine sitôt que son maître fut hors de vue.

Le juif passa la tête hors de la porte au moment où Sikes venait de quitter la salle: il le suivit des yeux tandis qu'il franchissait l'obscur passage, le menaçant du poing, et murmurant d'horribles imprécations; puis, avec un affreux rire, il revint prendre place devant la table, où il se plongea dans l'intéressante lecture du Journal des Tribunaux.

Pendant ce temps Olivier Twist, qui ne se doutait pas qu'il fût si près du facétieux vieillard, se dirigeait vers l'étalage du libraire. Arrivé à Clerkenwell, il prit, sans y faire attention, une rue qui n'était pas comprise dans son itinéraire. Il l'avait à moitié franchie, quand il s'aperçut de sa méprise; mais sachant que cette rue devait aussi aboutir au point vers lequel il se dirigeait, il jugea inutile de revenir sur ses pas, et continua à marcher, les livres sous le bras, de toute la vitesse de ses jambes.

Il songeait, tout en marchant, au bonheur de sa nouvelle situation, au plaisir qu'il aurait à voir, ne fût-ce qu'un instant, le pauvre petit Richard, qui peut-être en ce moment, battu et affamé, pleurait amèrement, quand il fut tiré de sa rêverie par une jeune femme qui s'écria très haut:

«Oh! mon cher frère!» Et à peine avait-il levé les yeux pour voir ce que cela signifiait, qu'il sentit l'étreinte de deux bras étroitement serrés autour de son cou.

«Laissez-moi, s'écria Olivier en se débattant; laissez-moi tranquille. Qu'est-ce? Pourquoi m'arrêtez-vous?»

Pour toute réponse, la jeune femme qui le tenait embrassé, et qui avait à la main un petit panier et une grosse clef, se mit à pousser des cris et des gémissements.

«Oh! mon Dieu! disait-elle; je t'ai donc retrouvé; Olivier! Olivier! oh! vilain enfant, de m'avoir jetée dans de pareilles inquiétudes à ton sujet! Viens chez nous, mon ami, viens. Dieu soit loué! je t'ai enfin retrouvé!»

Après ces exclamations incohérentes, la jeune fille recommença ses gémissements de plus belle, avec un accès nerveux si violent, que plusieurs femmes qui étaient là demandèrent à un garçon boucher à la chevelure grasse et luisante, et qui regardait aussi, la scène, s'il ne croyait pas urgent de courir chercher un médecin. À quoi le garçon boucher, qui semblait d'une nature assez lente, pour ne pas dire indolente, répondit qu'il n'y avait pas d'urgence.

«Oh! non, non, ce n'est pas la peine, dit la jeune femme en serrant la main d'Olivier; je vais déjà mieux. Allons tout droit à la maison, cruel enfant! allons!

- Qu'est-ce qu'il y a donc, madame? demanda une des femmes.

- Oh! madame, répondit la jeune fille, il s'est sauvé il y a près d'un mois de chez ses parents, qui sont de bons ouvriers, pour aller courir avec une bande de filous et de mauvais garnements, et sa mère en est presque morte de chagrin.

- Petit misérable! dit la femme.

- Rentrez chez vous bien vite, petite brute, dit une autre.

- Ce n'est pas moi, répondit Olivier très alarmé; je ne la connais pas; je n'ai ni soeur, ni père, ni mère, je suis orphelin, je demeure à Pentonville.

«- Oh! voyez donc, est-il effronté! dit la jeune femme.

- Comment! c'est vous, Nancy! s'écria Olivier, en voyant la figure de la jeune femme qui s'était jusqu'alors tenue derrière lui; il recula d'étonnement et d'effroi.

- Voyez-vous qu'il me reconnaît! dit Nancy en s'adressant aux assistants. Il ne peut pas faire autrement Quelqu'un aurait-il la bonté de m'aider à l'emmener chez nous? sans quoi il fera mourir son père et sa pauvre mère, et me mettra au désespoir.

- Que diable est ceci? dit un homme en s'élançant hors d'une taverne, avec un chien blanc derrière les talons. Comment! le petit Olivier! Veux-tu bien aller retrouver ta pauvre mère, vaurien que tu es! allons! vite à la maison!

- Je ne leur appartiens pas. Je ne les connais pas. Au secours! au secours! cria Olivier en se débattant contre la vigoureuse étreinte de l'homme.

- Au secours! répéta celui-ci; c'est moi qui viens au secours, petit scélérat! Qu'est-ce que c'est que ces livres-là? Tu les as volés, n'est-ce pas? donne-moi ça.»

À ces mots, l'homme arracha les volumes que tenait l'enfant, et le frappa violemment à la tête.

«C'est bien fait! dit du haut d'un grenier un spectateur de cette scène; voilà la vraie manière de mettre ces gamins-là à la raison!

- C'est vrai ça, dit un gros lourdaud de charpentier, en regardant d'un air approbateur celui qui venait de parler.

- Ça lui fera du bien, dirent les deux femmes.

- Eh! c'est évident, reprit l'homme en frappant de nouveau Olivier et en le saisissant au collet. En avant, petit vaurien! Ici, Turc! attention au commandement!

Affaibli par sa récente maladie, étourdi par les coups et par cette attaque à l'improviste, épouvanté des grondements menaçants du chien et de la brutalité de l'homme, accablé surtout par la conviction où étaient les spectateurs qu'il était réellement un vaurien, que pouvait le pauvre enfant? Il faisait nuit close, le quartier était désert; nul secours à attendre. Toute résistance était inutile. En un instant, il fut entraîné dans un labyrinthe de rues sombres et étroites, et avec une rapidité qui rendait complètement inintelligibles les quelques cris qu'il osait pousser. Qu'importait d'ailleurs qu'ils fussent intelligibles, puisque personne n'était là pour s'en inquiéter?

* * * * *

Les becs de gaz étaient partout allumés; Mme Badwin attendait avec anxiété à la porte de la maison; vingt fois la servante avait couru au bout de la rue pour tâcher d'apercevoir Olivier, et les deux vieux messieurs restaient obstinément assis dans le cabinet, au milieu de l'obscurité, et les yeux fixés sur la montre.