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CHAPITRE XVI.
Ce que devint Olivier Twist, après qu'il eut été réclamé par
Nancy.

Après avoir franchi nombre de rues étroites et de passages détournés, Sikes, Nancy et Olivier arrivèrent à un vaste espace découvert, que des claies et des parcs à troupeaux désignaient pour un marché au bétail. Là, Sikes ralentit le pas, car la jeune fille ne pouvait soutenir plus longtemps l'allure rapide qu'ils avaient prise jusqu'alors; il se tourna vers Olivier, et lui enjoignit d'un ton brutal de prendre la main de Nancy.

«M'entends-tu?» gronda-t-il en voyant Olivier hésiter et regarder aux alentours.

Ils étaient dans un endroit sombre, loin de tout passant, et Olivier ne vit que trop clairement qu'il n'y avait pas de résistance possible; il tendit la main à Nancy qui la lui serra étroitement.

«Donne-moi l'autre, dit Sikes; ici, Turc!»

Le chien leva la tête en grondant.

«Tiens, mon brave, ajoute Sikes en mettant la main sur la gorge d'Olivier et en proférant un affreux jurement, s'il souffle un mot, jette toi là-dessus! tu comprends?»

Le chien grogna de nouveau, se lécha le museau, et regarda Olivier comme s'il avait envie de lui sauter à la gorge, sans plus tarder.

«Il le ferait comme je le lui dis, mille tonnerres! dit Sikes en regardant son chien d'un oeil féroce et satisfait.

- Maintenant, tu sais ce qui t'attend, jeune homme; ainsi crie, si l'envie t'en prend; le chien se chargera bien de te faire taire; allons, plus vite que ça.»

Turc remua la queue pour remercier son maître de ces paroles caressantes, auxquelles il n'était pas habitué; puis il poussa un nouveau grognement à l'adresse d'Olivier, et prit les devants.

C'était Smithfield qu'ils traversaient; c'eût été Grosvenor- Square, qu'Olivier n'en eût pas su davantage. La nuit était sombre et brumeuse. L'éclairage des boutiques se voyait à peine à travers l'épaisseur du brouillard, qui augmentait à chaque instant et enveloppait de ténèbres les rues et les maisons; l'aspect de ces lieux n'en était que plus étrange pour Olivier, et son anxiété plus grande.

Ils marchaient d'un pas précipité, quand l'horloge d'une église voisine sonna l'heure; au premier coup, Sikes et Nancy firent halte, et prêtèrent l'oreille.

«Huit heures, Guillaume, dit Nancy.

- À quoi bon me dire ça? je l'entends bien, n'est-ce pas? répondit
Sikes.

- Et eux, je voudrais bien savoir s'ils peuvent l'entendre, dit
Nancy.

- Sans doute qu'ils le peuvent, reprit Sikes. Quand on m'a coffré, c'était l'époque de la foire de la Saint-Barthélemy, et il n'y avait pas dans toute la foire une méchante trompette dont je n'entendisse le vacarme; quand j'étais sous les verrous le soir, le tumulte et le tapage du dehors rendaient si affreux le silence de la damnée vieille prison, que j'étais tenté de me briser la tête contre les ferrures de la porte.

- Pauvres garçons! dit Nancy, le visage toujours tourné vers le point où l'horloge s'était fait entendre; quel dommage, Guillaume, de si beaux garçons!

- Voilà bien les femmes, répondit Sikes, elles ne font attention qu'à ça. De si beaux garçons! Eh bien! s'ils ne sont pas encore morts, ils n'en valent pas mieux; ainsi n'en parlons plus.»

Il semblait, en même temps, réprimer un mouvement de jalousie, et serrant plus fort la main d'Olivier, il lui dit d'avancer.

«Une minute, dit la jeune fille; je ne passerais pas si vite par ici s'il s'agissait pour toi, Guillaume, d'être pendu le lendemain à huit heures; il aurait beau y avoir de la neige, et je n'aurais pas de châle pour me couvrir, que je ferais le tour de cette place jusqu'à extinction.

- À quoi que ça m'avancerait? demanda le brutal Sikes; à moins que tu puisses me passer une lime et vingt aunes de bonne corde, tu ferais cinquante milles, ou tu ne bougerais pas, que ça serait tout de même, pour le bien que ça me ferait. Allons, en route, et ne restons pas là une heure à faire des phrases.»

La jeune fille éclata de rire, rajusta son châle, et ils se remirent à marcher; mais Olivier sentit trembler la main de Nancy: il la regarda en passant sous un bec de gaz, et vit qu'elle était pâle comme la mort.

Ils marchèrent, pendant une demi-heure, par des rues sales et peu fréquentées, et les quelques individus qu'ils rencontrèrent avaient tout l'air d'occuper dans la société une position semblable à celle de M. Sikes; enfin ils s'engagèrent dans une ruelle encore plus sale que les autres, et pleine de boutiques de fripiers. Le chien courut en avant, comme s'il comprenait que la vigilance était maintenant inutile, et s'arrêta à la porte d'une boutique fermée et en apparence inoccupée; car la maison tombait en ruines, et un écriteau cloué sur la porte, et qui semblait fixé là depuis bien des années, annonçait qu'elle était à louer.

«Tout va bien, dit Sikes,» après avoir jeté autour de lui un regard scrutateur.

Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit le bruit d'une sonnette. Ils traversèrent la rue et attendirent quelques instants sous une lanterne; on entendit lever un châssis avec précaution, et presque au même instant la porte s'ouvrit doucement. Sans plus de cérémonie, M. Sikes prit au collet l'enfant saisi de terreur, et tous trois se trouvèrent bientôt dans la maison.

L'allée était complètement sombre, et ils attendirent que la personne qui les avait introduits eût remis en place la chaîne et les barres de fer qui barricadaient la porte.

«Il n'y a personne? demanda Sikes.

- Non, répondit une voix qu'Olivier crut reconnaître.

- Le vieux est-il là? ajouta le brigand.

- Oui, répondit la voix, et il avait l'oreille basse en vous attendant. Va-t-il être content de vous voir! plus que ça de chance!»

Le style de cette réponse, aussi bien que la voix de celui qui parlait, n'étaient pas inconnus à Olivier; mais il était impossible, dans l'obscurité, de voir quel était cet interlocuteur.

«Éclaire-nous, dit Sikes; autrement nous allons nous casser le cou ou marcher sur les pattes du chien, et, alors, gare aux jambes, je ne vous dis que ça.

- Attendez un instant et vous aurez de la lumière,» répondit la voix. On entendit les pas de quelqu'un qui s'éloignait, et au bout d'une minute on vit paraître le sieur Jack Dawkins, autrement dit le rusé Matois, tenant une chandelle fichée dans un bâton fendu.

Le jeune filou ne s'arrêta pas à renouer connaissance avec Olivier autrement que par une grimace, et fit signe aux visiteurs de le suivre au bas de l'escalier; ils traversèrent une cuisine où l'on ne voyait que les quatre murs, et ouvrant la porte d'une pièce basse et humide, qui donnait sur une petite cour fangeuse. Ils furent accueillis par de grands éclats de rire.

«Oh! la bonne tête! s'écria maître Charles Bates, en riant à se tenir les côtes. Le voilà! ah! le voilà! regardez-le donc, Fagin: mais voyez donc la mine qu'il fait! c'est trop fort! En voilà une bonne farce! Je n'en puis plus; il y a de quoi mourir de rire. Tenez-moi, ou j'étouffe!»

La gaieté de maître Bates n'eut plus de bornes; il se laissa tomber tout de son long sur le plancher, agitant convulsivement ses jambes, et pendant cinq minutes il ne put modérer ses transports. Enfin il se remit sur pied, saisit la chandelle que tenait le Matois, et s'approchant d'Olivier, il l'examina des pieds à la tête, tandis que le juif, ôtant son bonnet, saluait respectueusement et à plusieurs reprises l'enfant abasourdi; quant au Matois, sournois comme il l'était, et peu enclin à rire dès qu'il avait l'occasion d'exercer ses talents, il fouillait les poches d'Olivier avec un soin minutieux.

«Voyez donc, Fagin, comme il est attifé! dit Charlot en approchant tellement la lumière du vêtement neuf d'Olivier, qu'il faillit l'enflammer; regardez-moi ça. Drap numéro un, et quelle coupe de muscadin! oh! c'est trop drôle! Et des livres, encore; mais, Fagin, c'est un monsieur tout craché.

- Charmé de vous voir en si bon état, mon cher, dit le juif en saluant ironiquement Olivier jusqu'à terre; le Matois vous donnera un autre vêtement, mon cher, de crainte que vous n'abîmiez votre habit des dimanches. Pourquoi ne pas nous avoir écrit, mon cher, pour nous prévenir de votre arrivée? nous aurions eu un souper tout chaud à vous offrir.»

À ces mots, maître Bates fut repris d'un fou rire, qui dérida Fagin lui-même et fit sourire le Matois. Mais comme ce dernier tirait à l'instant même, de la poche d'Olivier, le billet de banque de cinq guinées, on ne peut dire si ce fut l'explosion de joie de Bates ou cette découverte qui le fit sourire.

«Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ça? demanda Sikes en s'avançant vers le juif, qui allait empocher le billet. Cela m'appartient, Fagin.

- Non, mon ami, non, dit le juif; c'est à moi, Guillaume, c'est à moi. Vous aurez les livres.

- Si on ose dire que ce n'est pas à moi, reprit Sikes en mettant son chapeau d'un air résolu, c'est-à-dire à moi et à Nancy, je remmène l'enfant.»

Le juif tressaillit, et Olivier aussi, quoique pour un motif bien différent; il espérait que la dispute aurait pour effet de le remettre en liberté.

«Voyons, dit Sikes, voulez-vous me donner ça, oui ou non?

- Ce n'est pas bien, Guillaume; n'est-ce pas, Nancy, que ce n'est pas bien? demanda le juif.

- Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, vous dis-je! Est-ce que vous vous figurez que Nancy et moi nous n'avons rien de mieux à faire que de perdre notre temps à donner la chasse au premier garçon qui se fera coffrer, à cause de vous? Donnez-moi ça, vieux ladre, vieille momie, entendez-vous!»

Tout en faisant ces amicales remontrances, M. Sikes saisit le billet que le juif tenait entre le pouce et l'index, puis regardant froidement Fagin dans le blanc des yeux, il plia le billet en dix et l'enferma dans un noeud qu'il fit à sa cravate.

«Voilà pour notre peine, dit Sikes, et ce n'est pas moitié de ce que ça valait: quant à vous, gardez les livres, si vous aimez la lecture, ou sinon, vendez-les.

- C'est très intéressant, dit Charlot Bates, qui feignait de lire un des volumes en question, en faisant mille grimaces; beau style! hein, Olivier?» Et, en voyant l'air piteux de celui-ci, maître Bates, qui avait le don de saisir en toutes choses le côté comique, s'abandonna à un nouveau transport de gaieté plus bruyant que le premier.

«Ils appartiennent au vieux monsieur, dit Olivier en se tordant les mains; au bon et généreux vieux monsieur qui m'a reçu chez lui, qui m'a soigné quand j'étais mourant; renvoyez-les-lui, je vous en conjure; renvoyez-lui les livres et l'argent; gardez-moi ici toute ma vie; mais je vous en prie, je vous en supplie, renvoyez-les-lui. Il croira que je l'ai volé! la vieille dame, et tous ceux qui ont été si bons pour moi, croiront que je suis un voleur; oh! ayez pitié de moi et renvoyez-les-lui!»

En parlant ainsi, avec l'énergie que donne une poignante douleur, Olivier tomba à genoux aux pieds du juif, en joignant les mains d'un air suppliant et désespéré.

«Ce garçon a raison, observa Fagin en jetant autour de lui un coup d'oeil sournois, et en fronçant tant qu'il pouvait ses affreux sourcils. Tu as raison, Olivier, tu as raison. On croira que tu es un voleur; ah! ah! ajouta-t-il en se frottant les mains; ça se trouve à merveille, et nous ne pouvions rien souhaiter de mieux.

- Sans doute, répondit Sikes; j'y ai songé dès que je l'ai vu entrer dans Clerkenwell avec ses livres sous le bras. C'est tout simple, il faut que ce soient des gens confits en dévotion: autrement ils ne l'auraient pas pris chez eux. Ils ne le rechercheront pas, de crainte d'être obligés à des poursuites pour le faire enfermer; il est en sûreté comme ça.»

Pendant ce dialogue, Olivier regardait tour à tour Fagin et Sikes d'un oeil égaré, et comme s'il avait à peine conscience de ce qui se passait autour de lui; mais aux derniers mots de Guillaume Sikes il se releva subitement, et s'élança, tout effaré, hors de la chambre, en criant au secours, de manière à réveiller tous les échos de la vieille maison délabrée.

«Ne laisse pas sortir ton chien, Guillaume! s'écria Nancy en se précipitant vers la porte et en la fermant sur le juif et ses deux élèves, qui s'étaient élancés à la poursuite d'Olivier. Ne laisse pas sortir ton chien; il mettrait cet enfant en pièces.

- Ce serait bien fait! dit Sikes en se débattant pour se dégager de l'étreinte de la jeune fille. Lâche-moi, ou je te brise la tête contre le mur.

- Ça m'est égal, Guillaume, ça m'est égal, criait la jeune fille en luttant énergiquement contre cet homme; l'enfant ne sera pas déchiré par le chien, ou tu me tueras la première.

- Tu vas voir! dit Sikes en grinçant des dents. Ôte-toi de là, ou ce sera l'affaire d'un instant.»

Le brigand lança la jeune fille à l'autre bout de la chambre… juste au moment où le juif et ses deux élèves rentraient, ramenant Olivier après eux.

«Eh bien! qu'est-ce? dit le juif.

- Je crois que cette fille est devenue folle, répondit Sikes d'un air farouche.

«Non, je ne suis pas folle, dit Nancy pâle et haletante. Je ne suis pas folle, Fagin, soyez-en sûr.

- Eh bien alors, taisez-vous! dit le juif d'un air menaçant.

- Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy sur un ton très élevé; voyons, qu'avez-vous à dire à cela?»

M. Fagin connaissait assez le caractère et les caprices des femmes pour sentir qu'il n'était pas prudent de prolonger l'entretien. Pour faire diversion, il s'adressa à Olivier:

«Vous vouliez donc vous sauver, mon ami? lui dit-il en prenant dans l'angle de la cheminée un gros bâton noueux.»

Olivier ne répondit rien: mais il observait les mouvements du juif, et son coeur battait avec force.

«Vous appeliez au secours, vous vouliez faire venir la police, n'est-ce pas! poursuivit Fagin avec un rire moqueur et en saisissant l'enfant par le bras; nous vous en ferons passer l'envie, jeune homme!»

Le juif appliqua un vigoureux coup de bâton sur les épaules d'Olivier, et il levait le bras pour recommencer, quand la jeune fille se jeta sur lui et lui arracha le bâton, qu'elle jeta au feu avec tant de force que des charbons roulèrent jusqu'au milieu de la chambre.

«Je ne souffrirai pas chose pareille, Fagin, s'écria Nancy. Vous avez retrouvé cet enfant; que voulez-vous de plus? Tâchez de le laisser tranquille, entendez-vous, ou je vous arrangerai de manière à me faire pendre avant mon tour.»

En proférant ces menaces, la jeune fille frappait du pied le plancher; pâle de colère, les lèvres serrées, les mains crispées, elle regardait tour à tour le juif et Sikes.

«Allons, Nancy! dit le juif d'un ton radouci, après un moment de silence, pendant lequel il échangea avec M. Sikes des regards étonnés et inquiets; vous êtes… ce soir… plus admirable que jamais; eh! eh! ma chère, vous jouez la comédie à ravir.

- Vraiment? dit la jeune fille; prenez garde que je ne me surpasse; ce serait tant pour vous, Fagin; ainsi, marchez droit avec moi; tenez-vous-le pour dit.»

Une femme poussée à bout, surtout une femme aigrie par le malheur et le désespoir, peut arriver à un degré d'irritation que peu d'hommes aiment à provoquer. Le juif comprit qu'il feindrait inutilement de prendre plus longtemps la colère de Nancy pour un caprice passager, et reculant involontairement de quelques pas, il jeta du côté de Sikes un coup d'oeil moitié craintif, moitié suppliant, comme pour lui dire que c'était à lui naturellement à continuer le dialogue.

M. Sikes entendit ce muet appel, et, sentant peut-être son orgueil personnel et son influence intéressés à ce que Nancy fut immédiatement réduite à la raison, prononça au moins deux ou trois douzaines de malédictions et des menaces dont la rapidité et la variété faisaient beaucoup d'honneur à la fertilité de son esprit inventif. Comme tout cela ne produisait aucun effet visible sur l'objet de sa colère, il eut recours à des arguments plus frappants.

«Qu'est-ce que tu veux dire par là?» s'écria-t-il en appuyant sa question d'une des imprécations familières à notre pays contre le plus beau de tous les traits qui décorent la figure humaine, imprécation imprudente qui risquerait, si elle était entendue là- haut seulement une fois sur cinquante mille qu'on la répète ici- bas, de faire de la cécité une maladie aussi commune que la rougeole. «Qu'est-ce que tu veux dire par là? Le diable me brûle! Ne sais-tu plus qui tu es et ce que tu es?

- Oh! que si, que je le sais bien,» répliqua la jeune fille avec un rire nerveux, en balançant sa tète de droite à gauche, et prenant un air d'indifférence qui dissimulait mal son émotion.

- Eh bien alors, tiens-toi tranquille, ajouta Sikes en grondant comme il avait l'habitude de le faire quand il s'adressait à son chien; ou je te ferai tenir tranquille pour longtemps.»

La jeune fille se remit à rire et avec plus de sans-gêne qu'auparavant; puis, lançant à Sikes un coup d'oeil furtif, elle détourna la tête et se mordit la lèvre jusqu'au sang.

«Comme ça te va bien, reprit Sikes en la toisant avec mépris, de te donner des airs de bonté et de générosité! La belle occasion pour cet enfant, comme tu l'appelles, de se faire de toi une amie!

- Oui, je suis son amie! s'écria la jeune fille avec colère, et maintenant j'aimerais mieux être morte dans la rue, ou avoir pris la place de ceux auprès de qui nous avons passé ce soir, que d'avoir contribué à entraîner ici cet enfant. À partir d'aujourd'hui ce n'est plus qu'un voleur, un fripon, un scélérat; faut-il pour cela que ce vieux misérable vienne encore le rouer de coups?

- Allons, allons, Sikes, dit le juif d'un ton de reproche, et en lui montrant les jeunes filous qui écoutaient ce dialogue de toutes leurs oreilles, soyons calme, Guillaume; il faut faire la paix.

- Faire la paix! s'écria Nancy exaspérée; vieux scélérat. Je n'avais pas la moitié de l'âge de cet enfant, que déjà je volais pour vous et voilà douze ans que je fais ce métier-là, et toujours pour vous! Est-ce vrai? dîtes; est-ce vrai?

- C'est bon, c'est bon, répondit le juif en tâchant de calmer Nancy; mais ce métier-là est aussi ton gagne-pain: c'est lui qui te fait vivre.

- En effet, reprit-elle avec volubilité; c'est ma vie, comme les rues sont ma demeure, malgré le froid, la pluie et la boue. Et c'est vous, misérable! qui m'avez menée là, et qui m'y retiendrez nuit et jour jusqu'à ce que je meure!

- Il t'arrivera pis que cela! interrompit le juif piqué de ces reproches; pis que cela, entends-tu, si tu dis encore un mot.»

Elle se tut; mais dans sa colère elle s'arrachait les cheveux et déchirait ses vêtements. Elle se précipita sur le juif et lui eût probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne fût intervenu à temps en la prenant par les mains; elle fit quelques vains efforts pour se dégager, et tomba évanouie.

«J'aime autant cela, dit Sikes en la posant à terre dans un coin de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras, quand elle est montée comme ça.»

Le juif s'essuya le front et sourit: il se sentait soulagé en voyant enfin cette scène terminée; mais ni lui, ni Sikes, ni le chien, ni les jeunes voleurs, ne semblèrent y voir autre chose qu'un incident ordinaire et inhérent au métier.

«C'est le diable que d'avoir affaire aux femmes, dit le juif en remettant le bâton à sa place; mais elles sont bien fines, et nous n'arriverions à rien sans elles. Charlot, mène coucher Olivier.

- Je suppose qu'il ne mettra pas demain ses beaux habits n'est-ce pas, Fagin? demanda Charlot Bates en riant.

- N'aie pas peur,» répondit le juif en riant aussi.

Maître Bates, charmé probablement de cette commission, prit la chandelle et conduisit Olivier dans une cuisine voisine, où il y avait deux ou trois lits semblables à celui où Olivier avait dormi jadis. Là, le sieur Bates, après avoir ri de tout son coeur, rendit à Olivier les affreux haillons dont celui-ci avait été si heureux d'être débarrassé chez M. Brownlow. Le hasard avait voulu que Fagin les reconnût entre les mains du juif qui les avait achetés, et cette circonstance l'avait mis sur la trace d'Olivier.

«Ôte tes beaux habits, dit Charlot; je les donnerai à Fagin, qui en aura soin. Ah! la bonne farce!»

Le pauvre Olivier obéit, bien à contre-coeur; maître Bates roula les vêtements neufs, les mit sous son bras et sortit; il ferma la porte à clef, et laissa Olivier dans les ténèbres.

Les éclats de rire de Charlot et la voix de miss Betsy, qui survint à propos pour jeter de l'eau froide à la figure de son amie évanouie et la faire revenir à elle, auraient suffi pour empêcher de dormir bien des gens plus heureux qu'Olivier; mais il était souffrant et épuisé de fatigue, et bientôt il s'endormit profondément.

CHAPITRE XVII Olivier a toujours à souffrir de sa mauvaise fortune, qui amène tout exprès à Londres un grand personnage pour ternir sa réputation.

Il est d'usage au théâtre, dans tout bon mélodrame bien sanglant, de présenter tour à tour des scènes tragiques et des scènes comiques entrelardées. On nous montre, gisant sur un grabat, le héros accablé sous le poids de ses chaînes et de ses malheurs; puis, à la scène suivante, son écuyer fidèle, ignorant le sort de son maître, vient égayer l'auditoire par une chanson bouffonne. Nous voyons avec émotion l'héroïne à la merci d'un baron cruel et superbe, exposée à perdre l'honneur ou la vie et tirant son poignard pour sauver l'un au prix de l'autre; et, au moment où l'intérêt est le plus vivement excité, on entend un coup de sifflet, et nous voilà transportés tout d'un coup dans la grande salle d'un château, où un vieux sénéchal, à la chevelure grise, chante un air joyeux. Ses vassaux font chorus avec lui; ils n'ont pas autre chose à faire, et s'en vont tous de compagnie, toujours joyeux, toujours chantant.

Ces changements de scène nous paraissent ridicules; ils ne sont pourtant pas aussi invraisemblables que nous pourrions le croire au premier abord. La vie n'offre-t-elle pas sans cesse des contrastes de ce genre, ici des fêtes et là un lit de mort; tantôt le deuil et la tristesse, et tantôt la joie et le plaisir. Mais alors nous sommes nous-mêmes acteurs, au lieu d'être témoins passifs des événements, et cela fait une grande différence. Ces transitions brusques, ces élans subits de colère ou de douleur, qui ne nous étonnent point sur la scène du monde, nous semblent ridicules et déplacés, dès que nous sommes réduits au rôle de simples spectateurs.

Les soudains changements de scène, de temps et de lieu, ne sont pas seulement sanctionnés dans les livres par un long usage; ils sont encore considérés par beaucoup de gens comme étant le grand art de la composition. Il y a même certains critiques qui n'estiment le talent d'un auteur qu'en raison des difficultés qu'il amoncelle autour de ses personnages à la fin de chaque chapitre. Ce court préambule paraîtra peut-être inutile. En tout cas, on doit y voir de la part de l'historien une manière délicate de prévenir ses lecteurs qu'il va les ramener à la ville natale d'Olivier, et qu'il a de bonnes raisons de leur faire faire ce voyage.

Un matin, de très bonne heure, M. Bumble sortit, la tête haute, du dépôt de mendicité, et se mit à monter la grande rue d'un pas majestueux. Il était dans l'éclat et la splendeur de sa dignité de bedeau. Les rayons du soleil levant se jouaient sur son tricorne et sur son habit, et il tenait sa canne de l'air résolu que donnent la santé et la puissance. M. Bumble avait toujours la tête haute, mais ce jour-là plus haute encore que d'habitude. Il y avait dans son regard quelque chose de profond, et dans sa démarche une fierté qui annonçait que de graves réflexions, trop importantes pour être communiquées à personne, traversaient sa cervelle de bedeau.

M. Bumble ne s'arrêta pas en route à causer avec les petits marchands ou autres qui lui adressaient respectueusement la parole, à peine répondait-il à leurs saluts par un geste rapide. Il garda cette allure imposante jusqu'à ce qu'il eût gagné la Ferme, où Mme Mann veillait, avec un soin paroissial sur son petit troupeau d'enfants pauvres.

«Au diable le bedeau! dit Mme Mann en entendant M. Bumble secouer avec impatience la porte du jardin. C'est sans doute lui qui nous arrive si matin!… Ah! monsieur Bumble, j'étais bien sûre que c'était vous! quel plaisir vous me faites! Entrez donc, monsieur, je vous prie.»

Les premiers mots s'adressaient à Susanne, et les exclamations de joie à M. Bumble, tandis que la bonne femme ouvrait la porte du jardin et faisait entrer le bedeau avec empressement et respect.

«Madame Mann, dit M. Bumble en se laissant tomber lentement dans un fauteuil, au lieu de s'asseoir brusquement comme un manant; bonjour, madame Mann.

- Je vous souhaite le bonjour, monsieur, répondit Mme Mann d'un air souriant. J'espère que vous vous portez bien, monsieur?

- Comme ça, madame Mann, répondit M. Bumble. Une vie paroissiale n'est pas un lit de roses.

- Ah! monsieur Bumble, à qui le dites-vous?» répondit celle-ci.

Si les pauvres enfants du dépôt l'eussent entendue parler ainsi, ils eussent tous fait chorus avec elle.

«La vie paroissiale, madame, continua M. Bumble en donnant un coup de canne sur la table, est une vie fatigante, agitée, tourmentée; mais on sait bien que c'est la destinée de tous les fonctionnaires publics d'être toujours en butte aux persécutions.»

Mme Mann, sans trop comprendre ce que le bedeau voulait dire par là, leva toujours les mains au ciel d'un air de compassion et soupira.

«Ah! vous avez raison de soupirer, madame Mann!» dit le bedeau.

Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci poussa un nouveau soupir, à la grande satisfaction du fonctionnaire qui, réprimant un gracieux sourire, regarda son tricorne avec un grand sérieux et dit:

«Madame Mann, je pars demain pour Londres.

- Comment, monsieur Bumble! dit celle-ci en reculant de deux pas.

- Oui, madame, pour Londres, reprit l'inflexible bedeau, je prends la diligence, et j'emmène avec moi deux pauvres du dépôt, On est en instance pour les placer ailleurs, et le conseil d'administration m'a chargé, moi, entendez-vous, madame Mann, de suivre l'affaire devant les assises de Clerkenwell. Et je me demande, ajouta-t-il en se redressant, si les assises de Clerkenwell n'auront pas du fil à retordre avant d'en finir avec moi.

- Oh! monsieur, ne soyez pas trop sévère à leur égard, dit
Mme Mann d'un ton doucereux.

- Ce sera la faute des assises de Clerkenwell, répondit M. Bumble; et, si elles ne s'en tirent pas à leur honneur, les assises de Clerkenwell ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes.

M. Bumble prononça ces mots d'un air si résolu et même si menaçant que Mme Mann parut effrayée.

«Et vous prenez la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que d'habitude on expédiait les pauvres en charrette?

- Oui, madame Mann, lorsqu'ils sont malades, dit le bedeau; nous les mettons en charrette découverte, quand il pleut: c'est pour les empêcher de s'enrhumer.

- Oh! dit Mme Mann.

- Quant à ces deux-ci, la concurrence s'en charge et les prend à bon marché, dit M. Bumble. Ils sont dans un piteux état, et nous avons calculé que les frais de transport coûteraient deux livres sterling de moins que les frais d'enterrement… à condition pourtant que nous puissions les colloquer dans une autre paroisse. J'espère que nous en viendrons à bout, à moins qu'ils n'aillent s'aviser de mourir en route, pour nous faire enrager. Ha! ha!»

M. Bumble se mit à rire; mais ses yeux rencontrèrent son tricorne et il reprit son air grave.

«N'oublions pas les affaires, madame, dit le bedeau; voici l'allocation mensuelle que vous accorde la paroisse.»

M. Bumble tira de son portefeuille quelques pièces d'argent roulées dans du papier, et demanda un reçu que Mme Mann écrivit aussitôt.

«C'est un vrai griffonnage, dit-elle; mais c'est en règle tout de même. Merci, monsieur Bumble; bien obligée, monsieur.»

Celui-ci répondit par un léger signe de tête aux révérences de
Mme Mann, et demanda des nouvelles des enfants.

«Les chers petits trésors! dit Mme Mann d'une voix émue; ils se portent à merveille, sauf deux qui sont morts la semaine dernière, et le petit Richard qui est malade.

- Est-ce qu'il ne va pas mieux?» demanda le bedeau.

Mme Mann hocha la tête.

«C'est un enfant qui a de mauvaises dispositions, une nature vicieuse, un caractère rebelle, ajouta M. Bumble d'un air courroucé. Où est-il?

- Je vais vous l'amener à l'instant, monsieur, répondit Mme Mann.
Richard! Richard! arrivez vite.»

Elle trouva bientôt l'enfant, lui fit mettre la figure sous la pompe, et l'essuya avec sa robe; puis il comparut devant l'imposant M. Bumble.

Il était pâle et maigre; il avait les joues creuses, et de grands yeux brillants. Le misérable uniforme de la paroisse, cette livrée de la misère, flottait sur son corps débile, et ses petits membres étaient rabougris comme ceux d'un vieillard.

Tel était le pauvre enfant qui tremblait sous le regard de M. Bumble, sans oser lever les yeux, et craignait d'entendre la voix du bedeau.

«Voulez-vous bien regarder monsieur, entêté que vous êtes?» dit
Mme Mann.

L'enfant leva timidement la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux de M. Bumble.

«Eh! bien, enfant de paroisse, qu'y a-t-il pour votre service? demanda M. Bumble en prenant, fort à propos, un ton goguenard.

- Rien, monsieur, répondit celui-ci d'une voix tremblante.

- Je le crois bien, dit Mme Mann après avoir ri de tout son coeur de la saillie du bedeau. Vous n'avez besoin de rien, je pense.

- Je voudrais bien… balbutia l'enfant.

- Comment! interrompit la femme; vous allez dire que vous avez besoin de quelque chose, petit misérable?

- Un instant, madame Mann, un instant! dit le bedeau en levant la main d'un air d'autorité. Que demandez-vous, monsieur?

- Je voudrais bien, balbutia l'enfant, que quelqu'un consentit à m'écrire quelques mots sur un morceau de papier, à le plier, à le cacheter et à le garder quand je serai sous terre.

- Que veut dire par là cet enfant? s'écria M. Bumble sur lequel le ton suppliant et l'air souffreteux de Richard avaient fait quelque impression, tout endurci qu'il était à de tels spectacles. Qu'entendez-vous par là, monsieur?

- Je voudrais, reprit l'enfant, laisser quelques mots d'amitié au pauvre Olivier Twist, et lui faire savoir combien j'ai pleuré en songeant qu'il errait à l'aventure, pendant les nuits sombres, sans personne qui vînt à son aide… Et je voudrais aussi lui dire, ajouta l'enfant d'un ton suppliant en joignant ses petites mains, que je suis content de mourir jeune; car peut-être, si je vivais longtemps, ma petite soeur, qui est au ciel, m'oublierait ou ne me reconnaîtrait plus: il vaut bien mieux que nous nous retrouvions bientôt là-haut.»

M. Bumble, très étonné, considéra le petit orateur des pieds à la tête, et s'adressant à Mme Mann:

«Ils sont tous taillés sur le même modèle, dit-il; cet effronté d'Olivier les a tous démoralisés.

- Qui eût pu s'en douter, monsieur? dit Mme Mann, en levant les mains au ciel, et en regardant Richard de travers. Je n'ai jamais vu un petit misérable si endurci!

- Emmenez-le, madame! dit M. Bumble d'un ton d'autorité; je serai forcé de rendre compte de cela au conseil d'administration, madame Mann.

- J'espère que ces messieurs comprendront qu'il n'y a pas là de ma faute? dit Mme Mann en pleurnichant.

- Soyez tranquille, madame, ils seront exactement mis au courant de l'affaire, dit M. Bumble avec emphase. Tenez, emmenez cet enfant; sa présence me fait mal.»

Richard fut emmené sur-le-champ et mis sous clef dans la cave au charbon; quelques instants après, M. Bumble sortit pour aller faire ses préparatifs de voyage.

Le lendemain matin, à six heures, M. Bumble, après avoir changé son tricorne contre un chapeau rond, et s'être bien enveloppé d'une grande redingote bleue, garnie d'un capuchon, prit place sur l'impériale de la diligence, en compagnie de deux criminels dont l'administration voulait se défaire. Il arriva à Londres sans autre désagrément que la détestable tenue des deux pauvres, lesquels s'obstinaient à grelotter, et à se plaindre du froid, de manière à faire dire à M. Bumble qu'ils lui donnaient le frisson, et qu'il était gelé malgré sa grande redingote.

Après s'être débarrassé pour la nuit de ces êtres désagréables, le bedeau s'installa à l'hôtel où s'était arrêtée la diligence, et dîna modestement de quelques tranches de boeuf rôti, à la sauce aux huîtres, qu'il arrosa d'une bouteille de porter. Puis il approcha sa chaise du feu, posa sur la cheminée un verre de grog, et, après quelques réflexions morales sur la tendance coupable qu'ont les hommes à murmurer et à se plaindre, il se disposa à lire le journal tout à son aise.

Le premier article qui lui tomba sous les yeux était l'avis suivant:

Cinq guinées de récompense.

Un jeune garçon, nommé Olivier Twist, a disparu, jeudi soir, de son domicile à Pentonville, et depuis lors on ne sait ce qu'il est devenu: la récompense ci-dessus sera accordée à quiconque fournira des renseignements qui puissent faire retrouver ledit Olivier Twist, ou qui jettent quelque lumière sur son histoire, que l'auteur du présent avis a le plus grand intérêt à connaître.

Venaient ensuite le signalement exact d'Olivier, avec les plus minutieux détails sur son costume et sur toute sa personne, et enfin, le nom et l'adresse de M. Brownlow.

Le bedeau ouvrit de grands yeux, lut et relut trois fois cet avis lentement et attentivement; cinq minutes après, il se dirigeait vers Pentonville, sans avoir seulement pris le temps d'avaler son grog.

«M. Brownlow est-il chez lui?» demanda-t-il à la servante qui vint lui ouvrir.

À cette question, celle-ci fit la réponse ordinaire et évasive: Je n'en sais rien; de la part de qui venez-vous?»

M. Bumble n'eut pas plutôt prononcé le nom d'Olivier et expliqué le motif de sa visite, que Mme Bedwin, qui écoutait de la porte de la salle, se précipita hors d'haleine dans l'allée.

«Entrez, entrez, dit-elle; je savais bien que nous aurions de ses nouvelles, le pauvre enfant! j'en étais sûre! je l'avais bien dit!»

Tout en parlant ainsi, la bonne vieille dame rentra dans la salle avec précipitation, se jeta sur un sofa et fondit en larmes; tandis que la servante, qui n'était pas aussi impressionnable, courait prévenir M. Brownlow et revenait prier M. Bumble de la suivre.

Elle l'introduisit dans le petit cabinet où se trouvaient M. Brownlow et son ami M. Grimwig, assis à une table avec des verres devant eux.

«Un bedeau! s'écria ce dernier en voyant entrer M. Bumble; c'est un bedeau de paroisse! j'en mangerais ma tête.

- Ayez la bonté de ne pas nous interrompre en ce moment, dit
M. Brownlow. Veuillez vous asseoir,» ajouta-t-il en s'adressant à
M. Bumble.

Celui-ci obéit, très étonné des manières originales de M. Grimwig; M. Brownlow plaça la lampe de manière à voir en plein la figure de bedeau, et dit avec un peu d'impatience:

«Vous avez sans doute là, monsieur, l'avis que j'ai fait insérer dans les journaux.

- Oui, monsieur, dit M. Bumble.

- Et vous êtes bedeau de profession, n'est-ce pas! demanda
M. Grimwig.

- Je suis bedeau de paroisse, messieurs, répondit M. Bumble avec orgueil.

- C'est cela, observa M. Grimwig à l'oreille de son ami; j'en étais sûr, sa grande redingote sent la paroisse; c'est un bedeau tout craché.»

M. Brownlow fit un léger signe de tête pour imposer silence à son ami, et continua:

«Savez-vous ce qu'est devenu ce pauvre enfant?

- Pas plus que vous, répondit M. Bumble.

- Eh bien! que savez-vous sur son compte? demanda le vieux monsieur. Parlez, mon ami, si vous savez quelque chose; que savez- vous de lui?

- Vous n'avez probablement rien de bon à en dire?» observa M. Grimwig d'un air moqueur, en considérant attentivement la contenance du bedeau.

M. Bumble ne se le fit pas dire deux fois et hocha la tête d'un air profond.

«Voyez-vous!» dit M. Grimwig en regardant son ami d'un air triomphant.

M. Brownlow considérait avec appréhension la mine rengorgée du bedeau, et lui demanda d'exposer, aussi brièvement que possible, tout ce qu'il savait sur le compte d'Olivier.

M. Bumble posa son chapeau à terre, déboutonna sa redingote, se croisa les bras, rejeta sa tête en arrière, et, après quelques moments de réflexion, commença son récit.

Il serait superflu de rapporter ici les propres paroles du bedeau, qui mit bien vingt minutes à discourir. En résumé, il dit qu'Olivier était un enfant trouvé, né de parents obscurs et pervers; que depuis sa naissance il n'avait montré qu'hypocrisie, ingratitude et méchanceté; qu'il avait terminé son court séjour dans sa ville natale en essayant d'assassiner lâchement un garçon inoffensif, et qu'il s'était sauvé la nuit de la maison de son maître. À l'appui de ses assertions, M. Bumble étala sur la table les papiers qu'il avait apportés avec lui; puis, se croisant les bras de nouveau, il attendit les observations de M. Brownlow.

«Je crains bien que tout cela ne soit que trop vrai, dit le vieux monsieur avec tristesse, après avoir examiné les papiers. Voici cinq guinées pour vos renseignements; mais, j'aurais volontiers donné le triple de cette somme pour qu'ils fussent favorables à l'enfant.»

Il est vraisemblable que, si M. Bumble eût su cela plus tôt, il aurait donné à sa petite histoire une tout autre couleur. Mais maintenant, il était trop tard; il fit un profond salut, empocha les cinq guinées et sortit.

Pendant quelques minutes M. Brownlow se promena en long et en large dans la chambre, d'un air si attristé par le récit du bedeau, que M. Grimwig renonça à le contrarier plus longtemps. Enfin il s'arrêta et agita violemment la sonnette.

«Madame Bedwin, dit M. Brownlow en voyant entrer la femme de charge, cet enfant, cet Olivier, est un imposteur.

- C'est impossible, monsieur, tout à fait impossible, dit la vieille dame avec énergie.

- Je vous répète que c'est un imposteur, reprit le vieux monsieur avec rudesse. Que signifie votre: «C'est impossible?» Nous venons d'apprendre toute son histoire depuis sa naissance, et il n'a jamais été qu'un méchant petit garnement.

- On ne me fera jamais croire cela, monsieur, répondit la vieille dame avec fermeté.

- Vous autres vieilles femmes, vous ne croyez qu'aux charlatans et aux contes à dormir debout, murmura M. Grimwig. Il y a longtemps que je savais à quoi m'en tenir. Pourquoi ne m'avoir pas consulté dès le principe? Vous l'auriez fait, je suppose, s'il n'avait pas eu la fièvre. Mais cela le rendait intéressant, n'est-ce pas? Intéressant! quelle pitié!

- Monsieur, répliqua Mme Bedwin indignée, c'était un enfant aimant, doux et reconnaissant; je connais bien les enfants peut- être, depuis quarante ans que j'en vois, et les gens qui ne peuvent en dire autant feraient mieux de se taire; c'est mon opinion.»

Ceci allait tout droit à l'adresse de M. Grimwig, qui était resté garçon; mais il se contenta de répondre par un sourire, et la vieille dame allait probablement continuer sa harangue, quand M. Brownlow lui imposa silence.

«Taisez-vous! dit-il, en feignant une irritation qu'il était loin de ressentir; que je n'entende jamais le nom de cet enfant! C'est pour vous dire cela que j'ai sonné. Jamais, entendez-vous, jamais, sous aucun prétexte. Vous pouvez vous retirer, madame Bedwin, Souvenez-vous que je veux être obéi.»

Il y eut ce soir là des coeurs bien tristes chez M. Brownlow. Quant à Olivier, il était en proie à la plus vive douleur, en pensant à ses bons amis de Pentonville; heureusement pour lui, il ignorait ce que leur avait conté le bedeau; car il en serait mort de désespoir.