SCÈNE I
Une des tours du château.—Un chemin
de ronde passe sous une fenêtre de la tour.
MÉLISANDE, à la fenêtre, tandis qu'elle peigne
ses cheveux dénoués.
Mes longs cheveux descendent jusqu'au seuil de la tour!
Mes cheveux vous attendent tout le long de la tour!
Et tout le long du jour!
Et tout le long du jour!
Saint Daniel et saint Michel,
Saint Michel et saint Raphaël,
Je suis née un Dimanche!
Un Dimanche à midi!
Entre Pelléas par le chemin de ronde.
PELLÉAS.
Holà! Holà! ho!
MÉLISANDE.
Qui est là?
PELLÉAS.
Moi, moi, et moi!… Que fais-tu là à la fenêtre
en chantant comme un oiseau qui n'est pas d'ici?
MÉLISANDE.
J'arrange mes cheveux pour la nuit…
PELLÉAS.
C'est là ce que je vois sur le mur!… Je croyais
que c'était un rayon de lumière…
MÉLISANDE.
J'ai ouvert la fenêtre. Il fait trop chaud dans la
tour, il fait beau cette nuit.
PELLÉAS.
Il y a d'innombrables étoiles; je n'en ai jamais
vu autant que ce soir;… mais la lune est encore
sur la mer… Ne reste pas dans l'ombre, Mélisande,
penche-toi un peu, que je voie tes cheveux
dénoués.
Mélisande se penche à la fenêtre.
MÉLISANDE.
Je suis affreuse ainsi.
PELLÉAS.
Oh! Mélisande!… oh! tu es belle!… tu es belle
ainsi!… penche-toi! penche-toi!… laisse-moi
venir plus près de toi…
MÉLISANDE.
Je ne puis pas venir plus près de toi… Je me
penche tant que je peux…
PELLÉAS.
Je ne puis pas monter plus haut… donne-moi
du moins ta main ce soir… avant que je m'en
aille… Je pars demain…
MÉLISANDE.
Non, non, non…
PELLÉAS.
Si, si; je pars, je partirai demain… donne-moi
ta main, ta main, ta petite main sur mes lèvres…
MÉLISANDE.
Je ne te donne pas ma main si tu pars…
PELLÉAS.
Donne, donne, donne…
MÉLISANDE.
Tu ne partiras pas?…
PELLÉAS.
J'attendrai, j'attendrai.
MÉLISANDE.
Je vois une rose dans les ténèbres…
PELLÉAS.
Où donc?… Je ne vois que les branches du
saule qui dépassent le mur…
MÉLISANDE.
Plus bas, plus bas, dans le jardin; là-bas, dans
le vert sombre.
PELLÉAS.
Ce n'est pas une rose… J'irai voir tout à
l'heure, mais donne-moi ta main d'abord; d'abord
ta main…
MÉLISANDE.
Voilà, voilà;… Je ne puis me pencher davantage…
PELLÉAS.
Mes lèvres ne peuvent pas atteindre ta main…
MÉLISANDE.
Je ne puis me pencher davantage… Je suis
sur le point de tomber…—Oh! oh! mes cheveux
descendent de la tour!…
Sa chevelure se révulse tout à coup, tandis
qu'elle se penche ainsi et inonde Pelléas.
PELLÉAS.
Oh! oh! qu'est-ce que c'est?… Tes cheveux,
tes cheveux descendent vers moi!… Toute ta
chevelure, Mélisande, toute ta chevelure est
tombée de la tour!… Je les tiens dans les mains,
je les tiens dans la bouche… Je les tiens dans les
bras, je les mets autour de mon cou… Je n'ouvrirai
plus les mains cette nuit…
MÉLISANDE.
Laisse-moi! Laisse-moi!… Tu vas me faire
tomber!…
PELLÉAS.
Non, non, non;… Je n'ai jamais vu de cheveux
comme les tiens, Mélisande!… Vois, vois, vois,
ils viennent de si haut et ils m'inondent jusqu'au
cœur… Ils m'inondent encore jusqu'aux genoux…
Et ils sont doux, ils sont doux comme s'ils tombaient
du ciel!… Je ne vois plus le ciel à travers
tes cheveux. Tu vois, tu vois, mes mains ne
peuvent plus les tenir… Il y en a jusque sur les
branches du saule… Ils vivent comme des oiseaux
dans mes mains… et ils m'aiment, ils m'aiment
mille fois mieux que toi!
MÉLISANDE.
Laisse-moi… laisse-moi… Quelqu'un pourrait
venir…
PELLÉAS.
Non, non, non; je ne te délivre pas cette
nuit… Tu es ma prisonnière cette nuit; toute la
nuit, toute la nuit…
MÉLISANDE.
Pelléas! Pelléas!
PELLÉAS.
Tu ne t'en iras plus… Je les noue, je les noue
aux branches du saule, tes cheveux. Je ne souffre
plus au milieu de tes cheveux. Tu entends mes
baisers le long de tes cheveux? Ils montent le
long de tes cheveux. Il faut que chacun t'en
apporte. Tu vois, tu vois, je puis ouvrir les
mains… Tu vois, j'ai les mains libres et tu ne
peux plus m'abandonner…
Des colombes sortent de la tour et volent
autour d'eux dans la nuit.
MÉLISANDE.
Oh! oh! tu m'as fait mal!… Qu'y a-t-il, Pelléas?—Qu'est-ce
qui vole autour de moi?
PELLÉAS.
Ce sont les colombes qui sortent de la tour… Je
les ai effrayées; elles s'envolent.
MÉLISANDE.
Ce sont mes colombes, Pelléas.—Allons-nous en,
laisse-moi; elles ne reviendraient plus…
PELLÉAS.
Pourquoi ne reviendraient-elles plus?
MÉLISANDE.
Elles se perdront dans l'obscurité… Laisse-moi
relever la tête… J'entends un bruit de pas…
Laisse-moi!—C'est Golaud!… Je crois que c'est
Golaud!… Il nous a entendus…
PELLÉAS.
Attends! Attends!… Tes cheveux sont autour
des branches… Ils se sont accrochés dans l'obscurité.
Attends! attends!… il fait noir…
Entre Golaud par le chemin de ronde.
GOLAUD.
Que faites-vous ici?
PELLÉAS.
Ce que je fais ici?… Je…
GOLAUD.
Vous êtes des enfants… Mélisande, ne te penche
pas ainsi à la fenêtre, tu vas tomber… Vous
ne savez pas qu'il est tard?—Il est près de
minuit.—Ne jouez pas ainsi dans l'obscurité.—Vous
êtes des enfants… Riant nerveusement.
Quels enfants! Quels enfants!…
Il sort avec Pelléas.
SCÈNE I
Une des tours du château.—Un chemin
de ronde passe sous une fenêtre de la tour.
MÉLISANDE, à la fenêtre, tandis qu'elle peigne
ses cheveux dénoués.
Mes longs cheveux descendent jusqu'au seuil de la tour!
Mes cheveux vous attendent tout le long de la tour!
Et tout le long du jour!
Et tout le long du jour!
Saint Daniel et saint Michel,
Saint Michel et saint Raphaël,
Je suis née un Dimanche!
Un Dimanche à midi!
Entre Pelléas par le chemin de ronde.
PELLÉAS.
Holà! Holà! ho!
MÉLISANDE.
Qui est là?
PELLÉAS.
Moi, moi, et moi!… Que fais-tu là à la fenêtre
en chantant comme un oiseau qui n'est pas d'ici?
MÉLISANDE.
J'arrange mes cheveux pour la nuit…
PELLÉAS.
C'est là ce que je vois sur le mur!… Je croyais
que c'était un rayon de lumière…
MÉLISANDE.
J'ai ouvert la fenêtre. Il fait trop chaud dans la
tour, il fait beau cette nuit.
PELLÉAS.
Il y a d'innombrables étoiles; je n'en ai jamais
vu autant que ce soir;… mais la lune est encore
sur la mer… Ne reste pas dans l'ombre, Mélisande,
penche-toi un peu, que je voie tes cheveux
dénoués.
Mélisande se penche à la fenêtre.
MÉLISANDE.
Je suis affreuse ainsi.
PELLÉAS.
Oh! Mélisande!… oh! tu es belle!… tu es belle
ainsi!… penche-toi! penche-toi!… laisse-moi
venir plus près de toi…
MÉLISANDE.
Je ne puis pas venir plus près de toi… Je me
penche tant que je peux…
PELLÉAS.
Je ne puis pas monter plus haut… donne-moi
du moins ta main ce soir… avant que je m'en
aille… Je pars demain…
MÉLISANDE.
Non, non, non…
PELLÉAS.
Si, si; je pars, je partirai demain… donne-moi
ta main, ta main, ta petite main sur mes lèvres…
MÉLISANDE.
Je ne te donne pas ma main si tu pars…
PELLÉAS.
Donne, donne, donne…
MÉLISANDE.
Tu ne partiras pas?…
PELLÉAS.
J'attendrai, j'attendrai.
MÉLISANDE.
Je vois une rose dans les ténèbres…
PELLÉAS.
Où donc?… Je ne vois que les branches du
saule qui dépassent le mur…
MÉLISANDE.
Plus bas, plus bas, dans le jardin; là-bas, dans
le vert sombre.
PELLÉAS.
Ce n'est pas une rose… J'irai voir tout à
l'heure, mais donne-moi ta main d'abord; d'abord
ta main…
MÉLISANDE.
Voilà, voilà;… Je ne puis me pencher davantage…
PELLÉAS.
Mes lèvres ne peuvent pas atteindre ta main…
MÉLISANDE.
Je ne puis me pencher davantage… Je suis
sur le point de tomber…—Oh! oh! mes cheveux
descendent de la tour!…
Sa chevelure se révulse tout à coup, tandis
qu'elle se penche ainsi et inonde Pelléas.
PELLÉAS.
Oh! oh! qu'est-ce que c'est?… Tes cheveux,
tes cheveux descendent vers moi!… Toute ta
chevelure, Mélisande, toute ta chevelure est
tombée de la tour!… Je les tiens dans les mains,
je les tiens dans la bouche… Je les tiens dans les
bras, je les mets autour de mon cou… Je n'ouvrirai
plus les mains cette nuit…
MÉLISANDE.
Laisse-moi! Laisse-moi!… Tu vas me faire
tomber!…
PELLÉAS.
Non, non, non;… Je n'ai jamais vu de cheveux
comme les tiens, Mélisande!… Vois, vois, vois,
ils viennent de si haut et ils m'inondent jusqu'au
cœur… Ils m'inondent encore jusqu'aux genoux…
Et ils sont doux, ils sont doux comme s'ils tombaient
du ciel!… Je ne vois plus le ciel à travers
tes cheveux. Tu vois, tu vois, mes mains ne
peuvent plus les tenir… Il y en a jusque sur les
branches du saule… Ils vivent comme des oiseaux
dans mes mains… et ils m'aiment, ils m'aiment
mille fois mieux que toi!
MÉLISANDE.
Laisse-moi… laisse-moi… Quelqu'un pourrait
venir…
PELLÉAS.
Non, non, non; je ne te délivre pas cette
nuit… Tu es ma prisonnière cette nuit; toute la
nuit, toute la nuit…
MÉLISANDE.
Pelléas! Pelléas!
PELLÉAS.
Tu ne t'en iras plus… Je les noue, je les noue
aux branches du saule, tes cheveux. Je ne souffre
plus au milieu de tes cheveux. Tu entends mes
baisers le long de tes cheveux? Ils montent le
long de tes cheveux. Il faut que chacun t'en
apporte. Tu vois, tu vois, je puis ouvrir les
mains… Tu vois, j'ai les mains libres et tu ne
peux plus m'abandonner…
Des colombes sortent de la tour et volent
autour d'eux dans la nuit.
MÉLISANDE.
Oh! oh! tu m'as fait mal!… Qu'y a-t-il, Pelléas?—Qu'est-ce
qui vole autour de moi?
PELLÉAS.
Ce sont les colombes qui sortent de la tour… Je
les ai effrayées; elles s'envolent.
MÉLISANDE.
Ce sont mes colombes, Pelléas.—Allons-nous en,
laisse-moi; elles ne reviendraient plus…
PELLÉAS.
Pourquoi ne reviendraient-elles plus?
MÉLISANDE.
Elles se perdront dans l'obscurité… Laisse-moi
relever la tête… J'entends un bruit de pas…
Laisse-moi!—C'est Golaud!… Je crois que c'est
Golaud!… Il nous a entendus…
PELLÉAS.
Attends! Attends!… Tes cheveux sont autour
des branches… Ils se sont accrochés dans l'obscurité.
Attends! attends!… il fait noir…
Entre Golaud par le chemin de ronde.
GOLAUD.
Que faites-vous ici?
PELLÉAS.
Ce que je fais ici?… Je…
GOLAUD.
Vous êtes des enfants… Mélisande, ne te penche
pas ainsi à la fenêtre, tu vas tomber… Vous
ne savez pas qu'il est tard?—Il est près de
minuit.—Ne jouez pas ainsi dans l'obscurité.—Vous
êtes des enfants… Riant nerveusement.
Quels enfants! Quels enfants!…
Il sort avec Pelléas.