SCÈNE III
ULYSSE et NÉOPTOLÈME
ULYSSE
Viens-je à temps ? Qu’a-t-il dit ? As-tu bien parlé, mon élève ?
NÉOPTOLÈME
Grâce à toi, mieux que lui. Mais qu’importe ? — Ulysse… il m’a donné son arc à tendre !…
ULYSSE
Son arc ! quelle plaisanterie ! — Et que ne l’as-tu donc gardé, fils d’Achille ?
NÉOPTOLÈME
Que vaut un arc sans flèches ? Tandis que j’avais l’arc, il retenait les flèches prudemment.
ULYSSE
L’habile ami !… Se doute-t-il, crois-tu ? Que disait-il ?
NÉOPTOLÈME
Oh ! rien, ou presque !
ULYSSE
Et t’a-t-il récité de nouveau sa vertu ?
NÉOPTOLÈME
Lui qui parlait si bien naguère, dès mes questions, il s’est tu.
ULYSSE
Tu vois !…
NÉOPTOLÈME
Et quand j’ai demandé à quoi l’on peut se dévouer, qui ne soit pas toujours la Grèce, il m’a dit…
ULYSSE
Il t’a dit ?…
NÉOPTOLÈME
Qu’il ne savait pas. Et quand j’ai dit que les dieux mêmes, ainsi que tu m’avais appris, s’y soumettaient, il a répondu : C’est alors qu’au-dessus des dieux, il y a…
ULYSSE
Quoi ?
NÉOPTOLÈME
Il m’a dit qu’il ne savait pas.
ULYSSE
Eh ! tu vois bien, Néoptolème !…
NÉOPTOLÈME
Non, Ulysse, il me semble que je le comprends, à présent.
ULYSSE
Que tu comprends quoi ?
NÉOPTOLÈME
Quelque chose. Car enfin, dans cette île si solitaire, quand nous n’étions pas là, à quoi se dévouait Philoctète ?
ULYSSE
Mais, tu l’as dit : à rien. A quoi sert la vertu solitaire ? Malgré tout ce qu’il croit, elle s’exhalait sans emploi. A quoi servent toutes ses phrases, belles tant qu’il voudra… T’a-t-il convaincu ? — Ni moi non plus.
S’il vit ainsi, seul dans cette île, je te l’ai bien prouvé, c’était pour délivrer l’armée de ses gémissements et de sa puanteur ; c’est là son premier dévouement, c’est là sa vertu, quoi qu’il dise. Sa seconde vertu, ce sera, s’il est si vertueux, de se bien consoler, quand il aura perdu son arc, en songeant que c’est pour la Grèce. Quel autre dévouement s’imagine, qui ne soit pas pour la patrie ? Il attendait vois-tu, que nous vinssions l’offrir… Mais, comme il pourrait refuser, mieux nous vaut forcer sa vertu, lui imposer le sacrifice — et je crois plus prudent de l’endormir. Vois ce flacon…
NÉOPTOLÈME
Ah ! ne parle pas trop, Ulysse… Philoctète, lui se taisait.
ULYSSE
C’est qu’il n’avait plus rien à dire.
NÉOPTOLÈME
Et c’est pour cela qu’il pleurait ?
ULYSSE
Il pleurait de s’être trompé.
NÉOPTOLÈME
Non, c’est à cause de moi qu’il pleurait.
ULYSSE (souriant.)
De toi ?… Ce qu’on commence par sottise, par orgueil on l’appelle vertu.
NÉOPTOLÈME (éclate en sanglots.)
Ulysse ! tu ne comprends pas Philoctète…