Philoctète : Le traité du Narcisse. La tentation amoureuse. El Hadj — SCÈNE II
SCÈNE II
PHILOCTÈTE et NÉOPTOLÈME
NÉOPTOLÈME (appelant.)
… Philoctète ! (Il l’aperçoit.) Ah ! (il s’approche et, comme défaillant) ah ! je suis malade…
PHILOCTÈTE
Malade ?…
NÉOPTOLÈME
C’est toi qui m’as troublé. Rends-moi le calme, Philoctète. Tout ce que tu m’as dit a germé dans mon cœur. Tandis que tu parlais, je ne savais pas que répondre. J’écoutais ; mon cœur s’ouvrait naïf à tes paroles. Depuis que tu t’es tu, j’écoute encore. Mais voici, tout se trouble et je suis dans l’attente. Parle ! je n’ai pas assez entendu… Il faut se dévouer, disais-tu…?
PHILOCTÈTE (fermé.)
… Se dévouer.
NÉOPTOLÈME
Mais Ulysse aussi me l’enseigne. Se dévouer à quoi, Philoctète ? Il dit que c’est à la patrie…
PHILOCTÈTE
… A la patrie.
NÉOPTOLÈME
Ah ! parle, Philoctète ; tu dois continuer, à présent.
PHILOCTÈTE (se dérobant.)
Enfant… sais-tu tirer de l’arc ?
NÉOPTOLÈME
Oui. Pourquoi ?
PHILOCTÈTE
Pourrais-tu bander celui-ci ?…
NÉOPTOLÈME (déconcerté.)
Tu veux… Je ne sais. (Il essaie.) Oui ; peut-être. — Voilà !
PHILOCTÈTE (à part.)
Quelle facilité ! Il semble que ce soit…
NÉOPTOLÈME (indécis.)
Et maintenant…
PHILOCTÈTE
J’ai vu ce que je voulais voir. (Il reprend l’arc.)
NÉOPTOLÈME
Je ne te comprends pas.
PHILOCTÈTE
N’importe, hélas !… (Il se ravise.) Écoute, enfant. Ne crois-tu pas les dieux au-dessus de la Grèce, et les dieux plus importants qu’elle ?
NÉOPTOLÈME
Non, par Zeus, je ne le crois pas.
PHILOCTÈTE
Et pourquoi donc, Néoptolème ?
NÉOPTOLÈME
Car les dieux que je sers ne servent que la Grèce.
PHILOCTÈTE
Eh quoi ! Sont-ils soumis ?
NÉOPTOLÈME
Non soumis… je ne sais comment dire… Mais, vois ! tu sais qu’on ne les connaît pas hors la Grèce ; la Grèce est leur pays aussi bien que le nôtre ; en servant celle-ci, je les sers ; ils ne diffèrent pas de ma patrie.
PHILOCTÈTE
Pourtant, vois, moi je puis t’en parler, moi qui ne suis plus de la Grèce — et… je les sers…
NÉOPTOLÈME
Crois-tu ? — Ah ! pauvre Philoctète ! on ne s’échappe pas aisément de la Grèce… et même…
PHILOCTÈTE (attentif.)
Et même ?…
NÉOPTOLÈME
Ah ! si tu savais… Philoctète…
PHILOCTÈTE
Si je savais… quoi ?…
NÉOPTOLÈME (se reprenant.)
Non, parle, toi ; je suis venu pour écouter ; tu interroges… Et je sens bien qu’Ulysse et toi, votre vertu n’est pas la même… Mais quand il faut parler, toi qui parlais si bien, tu hésites… Se dévouer à quoi, Philoctète ?
PHILOCTÈTE
J’allais te dire : aux dieux… Mais c’est donc qu’au-dessus des dieux, Néoptolème, il y a quelque chose.
NÉOPTOLÈME
Au-dessus des dieux !
PHILOCTÈTE
Oui, puisque je n’agis pas comme Ulysse.
NÉOPTOLÈME
Se dévouer à quoi, Philoctète ? Au-dessus des dieux, qu’y a-t-il ?
PHILOCTÈTE
Il y a… (Il se prend la tête dans les mains, comme accablé.) Je ne sais plus. Je ne sais pas… Ah ! ah ! soi-même !… Je ne sais plus parler, Néoptolème…
NÉOPTOLÈME
Se dévouer à quoi ? Dis, Philoctète…
PHILOCTÈTE
… Se dévouer… se dévouer…
NÉOPTOLÈME
Tu pleures !
PHILOCTÈTE
Enfant ! Ah ! si je pouvais te montrer la vertu… (Il se dresse brusquement.) J’entends Ulysse ! Adieu… (Il s’écarte et dit en s’en allant :) Te reverrai-je ?
NÉOPTOLÈME
Adieu. (Entre Ulysse.)