EL HADJ
ou
LE TRAITÉ DU FAUX PROPHÈTE
A Frédéric Rosenberg.
O ! prophète fais connaître tout ce
qui est descendu sur toi à cause de
ton Prince, car si tu ne le fais pas,
tu n’as pas rempli son message.
Le Koran, V, 71.
Qu’êtes-vous allés voir au désert ?
Un roseau secoué par le vent ? — Mais
qu’êtes-vous donc allés voir ? Un homme
couvert d’habits précieux ? — Mais
qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète ? — Oui,
vous dis-je, et plus
qu’un prophète…
Mathieu, XI, 7-9.
El Hadj a paru dans le second numéro du Centaure,
en septembre 1897.
Maintenant que près du soleil couchant les
minarets aimés réapparaissent, de la ville enfin
regagnée ; que le peuple épuisé rit de désirs et
vers elle se précipite… Allah ! ma tâche est-elle
terminée ? Ce n’est plus ma voix qui les
guide.
Ah ! qu’ils puissent crier d’amour ce soir au
seuil de leur maison, puisque leur repos s’y
retrouve ! — je veux m’attarder au désert. — Mon
secret je l’ai tu durant les jours et les
nuits ; j’ai porté sans appui le fardeau de mon
épouvantable mensonge, et j’ai fait semblant
jusqu’au bout ; de peur que ne cherchant un
but en vain à notre longue errance, n’en trouvant
point ils ne s’abandonnassent aux douleurs
et ne pussent plus avancer.
Maintenant, parlons ! je suis seul. Mais de
désespoir que crierai-je ?
Car je sais maintenant qu’il y a des prophètes,
cachant pendant le jour aux peuples
qu’ils conduisent l’inquiétude, hélas ! et l’égarement
de leur âme, simulant leur ferveur passée
pour dissimuler qu’elle est morte — qui sanglotent
quand vient la nuit, quand ils se retrouvent
tout seuls — et ne sont éclairés plus qu’à
peine par les étoiles innombrées et par la trop
lointaine Idée, peut-être — à qui pourtant ils
ont cessé de croire.
Mais vous, prince, vous êtes bien mort ; moi-même
je vous ai couché dans la mobilité des
sables ; le vent a soufflé ; les sables ont coulé
comme les vagues des grands fleuves, et qui
sait à présent le lieu de votre errante sépulture ? — Est-ce
vous qui meniez votre peuple
au désert ? — Ou étiez-vous mené vous-même
par quelque autre ? Qu’avez-vous rencontré
dans la plaine ? — Il n’y a rien. N’est-ce pas
que vous n’avez rien vu dans la plaine ? Mais
vous alliez plus loin sans la mort. — Prince,
j’ai ramené le peuple de la plaine.
Certes je ne me croyais pas prophète, d’abord ;
je ne me sentais pas né pour cela. Je
n’étais qu’un conteur des places, El Hadj, et
l’on m’a pris parce que je savais des chansons.
On m’a dit que j’avais ce signe sur le dos, par
quoi Dieu marque ses apôtres ; mais je n’en
étais pas averti ; je n’aurais point sinon quitté
la ville ; par peur de Dieu, je ne les aurais point
suivis. Mais pouvais-je supposer mon histoire ?
Prophète ; c’est aux autres seuls que j’ai prédit. — On
partait en troupe pressée, on ne savait
ni pour quoi, ni pour où. Ils me payèrent afin
de les distraire ; ainsi je me joignis à eux ; je
leur chantais des chants d’amour dans l’ennui
de la longue route et pleurais avec eux les
femmes que nous n’avions pas emmenées ; ainsi
je me fis aimer d’eux. Nous avancions vers le
désert. Devant nous cheminait le prince, porté
sur une litière fermée ; nul de nous ne pouvait
le voir. La nuit il dormait seul sous sa tente et
nul de nous n’en approchait ; des esclaves
muets en protégeaient la solitude. Comment
nous traînait-il à sa suite ? C’était une mystérieuse
dépendance ; on eût dit que sa décision
s’imposait immédiatement sur nous tous. Car
nul ne transmettait de lui nul ordre ; nous n’avions
d’autres chefs que lui et qui gardait toujours le
silence ; ou peut-être parlait-il à ses porteurs,
mais sa voix ne nous était jamais parvenue. De
sorte que tous semblions suivre lui qui ne paraissait
pas guider. Mais c’était une chose
étrange, et je m’en étonnai dès lors, que notre
marche semblât prévue et la route déjà précisée,
comme si, passant avant nous, d’autres l’avaient
déjà tracée. Nous n’étonnions rien sur la route,
et dans les villes approchées, tant aisément l’on
nous trouvait des vivres et tant l’on nous admirait
peu, il semblait que l’attente de nous,
nous avait déjà précédés. Pourtant l’on voyait
bien que nous n’étions pas de ces caravanes
marchandes qui repassent de ville en ville et que
l’on a coutume de recevoir. L’on nous eût pris
plutôt pour une troupe belliqueuse, si nous
avions porté plus d’armes — mais même avant
d’avoir compris notre intention pacifique, de
loin encore aucun ne s’effrayait.
Dès quitté les états du prince, par façon,
nous ne campâmes plus dans les villes, mais au
pied de leurs murs et du côté de l’orient. Quand
la ville était entourée d’oasis nous n’entrions
plus sous les arbres sitôt que le jour se closait.
Il y régnait une fraîcheur pernicieuse ; nous
campions à la limite des jardins, et notre âme
s’accoutumait à n’avoir devant soi qu’une interminable
étendue.
Parfois dans ces jardins, avant la fin du jour,
je marchais, accompagnant nos envoyés chercher
des provisions sur les places, où à peine
si les vendeurs nous questionnaient ; d’ailleurs
nous cessâmes bientôt de comprendre aisément
leur langue ; c’était la nôtre encore, mais trop
différemment prononcée. Et qu’eussions-nous
pu leur répondre ? Sinon que nous venions d’une
capitale du Sud, et que par notre longue
marche vers le Nord, nous voyions chaque jour
le pays devenir plus vaste et désert. Parfois,
plus pour les nôtres que pour ces étrangers
qui me comprenaient mal, et que pour les petits
enfants qui, lorsque notre camp n’était pas
trop distant de leur ville, nous y suivaient et
restaient dans le soir, silencieux ou chuchotant
autour de nos feux de broussailles, mais que ni
notre appareil de voyage, ni les étoffes richement
brodées pendant au cou des dromadaires
ne paraissaient étonner beaucoup plus que pour
s’en assurer du bout des doigts, — je chantais
et prolongeais mon chant dans la nuit jusqu’à
l’approche du sommeil :
— La ville que nous avons quittée,
est, était riche, grande et belle.
Si nous ne l’avions pas quittée,
nous ne l’eussions pas nommée,
Car nous n’en connaissions point d’autres.
Maintenant nous l’appellerons Bâb-el-Khroûr,
pour pouvoir en parler entre nous,
Et pour en porter le renom
avec nous à travers les terres.
Notre ville est plus belle
que toutes celles que nous avons traversées.
J’y sais des cafés où l’on cause le soir,
et où dansent de belles femmes.
Les femmes que nous avons laissées,
pleurent d’amour à nous attendre.
Chacun de nous en a plusieurs,
et la moindre est encore très belle.
Hors de la ville il y a du maïs et du blé ;
la terre est riche en céréales.
Notre prince est puissant entre tous les princes ;
personne ne peut l’approcher ;
Nul n’a jamais vu son visage.
Ah ! bienheureuse l’épousée
qui pourra contempler sa face.
D’assez riche pour lui, qu’aura-t-elle ?
Quel parfum mouillera ses cheveux ?
Où l’attend-elle pour des fêtes ?
Là nous irons.
Elle languit d’ennui dans l’attente
Au bord des eaux dans de vastes jardins.
Nul ne pourra la voir que le Prince,
Mais le soir des noces il y aura pour nous
Du lait de palmes en abondance et du vin doux.
Ainsi, devant les autres, chantions-nous les
louanges de notre ville, par vanité — et nous
prédisions-nous des destinées fastueuses pour
ne pas être méprisés. Mais dans la nuit, quand
nous avaient laissés tous les autres, nous
n’avions plus cette assurance et nous disions :
Certes, il est vrai que notre ville est grande
et belle, celle que nous avons quittée ; mais depuis
fut longue la route et pour le reste qu’en
savons-nous ? Il faut suivre le prince, sans doute ;
mais jusques à quand ? et jusqu’où ? — et pour qu’y
faire est-ce qu’il nous mène ? Chantons-le ;
mais qui peut le dire ? Sans doute le prince le
sait ; mais à qui parlerait le prince ?
Et bien qu’à leur triste question ils n’espérassent
pas de réponse :
A moi, leur dis-je, il parlera. — Comment
ferais-tu ? dirent-ils ; on ne le laisse pas approcher. — Sachons
attendre, répondis-je. Celui
qui marche dans la nuit, peut pendant le jour
goûter l’ombre. — Et moi-même en disant cela
j’espérais.
Le lendemain, tandis que nous avancions
dans la plaine et que les dernières ombres disparaissaient,
je pensais : à quoi me sert-il de
chanter si je ne chante pas pour le prince ? — Cette
nuit, non loin de sa tente, j’irai ; eux tous
fatigués dormiront ; le prince qui n’a pas marché
doit peu dormir ; il m’entendra, et je chanterai
si bellement qu’il voudra encore m’entendre.
A cela durant tout le jour je songeai ;
une ferveur soutint ma marche, et le désir de
cette nuit me la faisait lente à venir, que j’allais
emplir de mon chant.
Quand vint la nuit : — O nuit ! — chantai-je — et
dans le camp tout se taisait. La
tente du prince hors du camp, faisait un isolé
promontoire, puis le vaste désert s’étendait. — O
nuit ! — et je rompais mon chant de pauses,
comme si du vent l’emportait qui ferait regretter
au prince de ne l’entendre pas tout
entier… — Une tente sur le désert. — Une
falouque sur les flots ! — Mais des sables, El
Hadj, que dirais-je ?… et je citais mon nom
de pèlerin, pensant, ce qui ne manque pas d’arriver,
que le prince s’en souviendrait ensuite
et pourrait me faire appeler. Puis, comme alors
la grosse lune se décomposait en silence et
que, pris d’angoisse à la voir, j’admirais ce
qu’après la chaleur du jour les sables conservaient
encore de lumière qui les faisait paraître
azurés, je chantai :
Ils sont plus bleus que les flots de la mer.
Ils étaient plus lumineux que le ciel…
Et tout à coup, comme quelqu’un qui se
lamente, je criai : Depuis combien de jours
as-tu dit : voici que les collines du pays s’éloignent
et que nous n’avons plus pour soutenir
nos fidélités que de trop lointains souvenirs.
Depuis, qu’avons-nous vu dans la plaine ! La
plaine. El Hadj ! que raconteras-tu de la plaine ?
Il n’y a rien. N’est-ce pas que tu n’as rien vu
dans la plaine ?
— J’ai vu des fleuves, des grands fleuves,
disparaître entiers dans le sable ; ils ne s’y
jetaient pas, je suppose ; ils s’y enfonçaient
lentement ; ils y disparaissaient, comme des
espérances. — Parfois ils reparaissaient plus
loin ; ils ne surgissaient pas, je suppose ; ils
ressortaient simplement du sable en une eau
fine et filtrée ; reparaissaient comme des espérances.
Plus loin, il n’y avait plus que du sable ;
on ne savait même plus ce qu’eux ils étaient
devenus. — Fleuves, grands fleuves, ce n’est
pas vous que nous sommes venus voir.
Dites ! qu’avez-vous vu dans la plaine ?
La caravane immense y a passé.
Qu’est-ce qu’elle aura vu sur le sable ?
Des os blanchis ; des coquilles vidées ;
Des traces ; des traces ; des traces, —
Que le vent du désert effaçait.
L’immense vent du désert a passé. —
Ah ! qu’avez-vous été voir dans la plaine ?
Est-ce un roseau tourmenté par le vent ?
Mais qu’avez-vous été voir dans la plaine ?
N’avez-vous donc rien été voir ?…
Quand le jour revint, je craignis qu’à cause
de mon chant ne m’importunassent les autres ; — mais
ils ne l’avaient même pas entendu. — Nous
avançâmes dans le désert.
Quand la nuit revint, je m’approchai de nouveau
de la tente et quand au-dessus du désert
surgit la lune cramoisie : O nuit ! grande
nuit !… m’écriai-je — puis je repris beaucoup
plus bas : — Comme une barque sur les flots,
prince, une tente te promène. — Elle te promène
jusqu’où ? — Et puisque cette nuit
j’avais pris ma viole, de pause en pause j’en
simulais une réponse aux questions. — Au
soleil, devant nous, morne plaine, t’es-tu suffisamment
pâmée ? — Désert ! Quand vient la
nuit, ne t’arrêtes-tu toujours pas ? — O ! si le
vent m’emportait sur ses ailes, à l’autre bord
de cette mer embrasée, — ô que ce soit où la
saignante lune, berger du ciel, avant de paître
va se laver. Au bord des eaux, dans de vastes
jardins, comme une amante au soir des noces,
elle se pare ; elle se regarde dans l’eau. L’amante
attend le soir des noces, prince, au bord des
sources cachées. — Ainsi s’enhardissaient mes
paroles presque jusqu’à l’affirmative, — et pourtant,
pourtant qu’en savais-je ? était-ce là prophétiser ?…
et je chantais avec l’accent toujours
plus tendre, plus pathétique ou plus lassé :
Prince ! où finira ce voyage ? Est-ce dans
le repos de la mort ? — Sans doute il est d’autres
jardins dans le Nord, sous le ciel doux, où
s’étiolent les palmes.
A quoi songes-tu ? prince, est-ce que tu
dors ? — Prince ! quand jamais te verrai-je ?
afin qu’à quels petits enfants, puissé-je, et dans
combien de soirs, répondre : Oui c’était cela, — lorsqu’ils
me demanderont : El Hadj ! El
Hadj ! que t’a-t-on mené voir dans la plaine ?
Est-ce un prince couvert de vêtements somptueux ? — Prince !
toute mon âme soupire ; mon
âme languit après toi… Et de lui peu à peu
je me sentais m’éprendre au gré même de mes
paroles, de sorte que, dans la troisième nuit,
quand, dès mon chant, je le vis sortir de sa
tente, à la clarté du ciel, couvert de vêtements
somptueux, mais la face cachée d’un voile — et,
comme encore je demandais et pensais
demander en vain : Prince ! qu’êtes-vous
allé voir au désert ? — lorsque, d’une voix
plus subtile qu’aucun chant que j’eusse entendu,
je l’ouïs inespérément me répondre : — Un
prophète — et plus qu’un prophète — El Hadj !
bon pèlerin, c’est toi ! demain tu viendras dans
ma tente. — je me tus et jusqu’à l’aurore
sanglotai d’amour dans la nuit.
Mais le lendemain, le désert se couvrit de
mirages ; depuis longtemps les oasis avaient
cessé ; à peine, où de l’eau croupissait, montait
un maigre bois de palmes, par le mirage foisonné
tellement qu’il apparaissait de loin
comme une oasis merveilleuse. Et rien je vous
assure — villes hautes, palmes et eaux, n’était
pour nous, Allah ! plus décevant que ces
mirages. Parfois, dès l’aube, nous marchions
vers eux, et jusqu’au soir, pour nous désoler
de les voir, d’abord lentement éloignés, dans
l’effacement du soleil, se dissoudre. — Ainsi de
vertus en vertus marcherons-nous, El Hadj, jusqu’à
la mort, dans l’espérance, et nous soutiendrons-nous
jusqu’au bout par la vision miragineuse
d’on ne sait quelle félicité — comme qui,
pour s’y endormir, préparerait assidûment un
rêve à son irrévocable sommeil. — O prince
mort ! dans ton sommeil sans visions, as-tu
toujours soif d’eau des sources ? — O visions
du paradis ! heureux celui chez qui, seule la
noire mort peut vous éteindre. Allah ? vous
êtes seul véritable. — Je sais bien qu’il en est
qui disent que ce ne sont point là des irréalités,
et que les objets sont ailleurs, et qu’on finira
bien par trouver, — dont voici la flottante
apparence, d’eux par trop de chaleur détachée, — qui
se propose, plus voisine, fallacieusement
à nos prises. Mais puisque nous ne pouvions
la saisir, Allah ! pourquoi la proposer ? — Et
nous nous déconcertions au matin, quand
devant nous se voyait l’horizon se franger, — et
même le passé ne nous paraissait plus avoir
d’inévitable certitude, tant, lorsqu’on se retournait
vers le soleil, tout semblait fondre et presque
se fluidifier. — Mais ce que j’admire à
présent, ce qui m’emplit de patience, c’est de
songer, ah ! pauvre peuple ! qu’elle était
grande ta confiance ! d’où naquit ma compassion…
Car enfin que connaissait-t-il de ce
qu’on attendait de lui ? et qu’en attendait-il lui-même ? — Il
leur suffisait, pour marcher, de
croire que c’était vers un but, et que le prince
au moins le connaissant, les menait avec assurance.
Combien docilement ils suivaient sans
savoir ; — car de ce que le prince me dit, je
ne crus rien pouvoir leur révéler ; d’ailleurs ils
n’auraient pas compris. Et quelle certitude
d’ailleurs avait-il, lui-même, de l’avenir dont
il parlait ? S’il croyait maintenant à ces noces,
n’était-ce pas depuis qu’il m’avait entendu les
chanter ? Mais il parlait alors d’une manière si
douce, si crédule et si assurée de l’enfant qui
devait en naître et porterait son nom rajeuni,
ce nom que nul n’a pu connaître et par qui
tout le peuple serait gagné ; il en parlait avec
une assurance si grave, que malgré le passé et
à cause de mon incompréhension même j’y
croyais. — El Hadj ! alors me disait-il, il te
faut, comprends, croire à moi de toutes tes
forces ; l’avenir a besoin de cela pour arriver. — Prince,
à force d’amour, je t’ai cru. — Chante,
El Hadj ! chante maintenant les jardins
où m’attend l’amante — mais d’elle ne
me parle pas. — Songeant à la monomorphie
des palmes : pour faire rêver l’habitant du
désert, me disais-je, il faut parler des nombreuses
ramures du Nord et des troncs variés
des arbres ; — et je chantais les profondes
forêts, les ravins, l’odeur des feuilles et des
mousses, les brumes du matin, du soir, la
fraîcheur de la nuit, l’aménité du jour et sur
les prés l’humidité délicieuse. Le prince
m’écoutait lentement. Je disais les travaux plus
aisés ; la volupté plus souriante, l’azur plus
clair, l’air moins brûlant, la nuit moins
enflammée. — Y serons-nous bientôt ? demandait-il. — Nous
y serons bientôt, répondais-je, — Chante
encore, El Hadj bien aimé ! — Là-bas,
chantais-je, coulent des eaux non
plus salées. Ah ! que seront doux à nos pieds
les cailloux glacés des rivières…
A chanter, la moitié de la nuit se passait.
Je ne sais si mon chant donnait de l’assurance
au prince, mais moi j’en étais extraordinairement
fortifié. Ce que je chantais devenait ;
après l’avoir chanté j’y croyais. Devant le peuple,
le plus souvent je me protégeais de silence ;
il suffisait qu’il crût que le prince guidait. Et
quand je parlais, je disais : Le prince vous
mène ; il sait où il lui plaît d’aller. Mais de
cela que vous dirais-je ? Que suis-je devant
lui, moi-même ? Devant vous, il est vrai, prophète ;
devant le prince, un serviteur. Et je
me prosternais vers sa tente en exemple de
soumission.
Cependant chaque après-midi devenait un
peu plus accablante. Quand les mirages n’y
germaient pas, on ne voyait exactement devant
soi que les sables roux de la plaine qui se
levaient en dunes par instants ; le seul épisode
d’un jour était d’avoir cueilli des coloquintes.
Pour occuper j’imaginais des pratiques
plus rigoureuses et de singulières privations.
A peine dans le camp avions-nous
emmené quelques femmes, mais je citai des
heures pour les toucher ; pourtant ils n’avaient
point comme moi le cœur rempli d’amour pour
le prince et n’étaient point occupés par cela.
Devant eux je montrais de la suffisance et pour
qu’ils ne m’interrogent plus, je n’affirmais que
des choses incohérentes : aux soumis des promesses
de récompense, aux révoltés des menaces
de châtiment. Puis je m’en retournais près
de la tente où le prince ne me laissait entrer
que le soir — et jusqu’au soir je sentais se
défaire mon assurance, qui près du prince
renaissait. — Mais je ne sais comment, lorsque
j’avais faibli le jour, au soir le prince le savait. — El
Hadj ! disait-il alors d’une voix toujours
amoindrie, c’est en ta foi que je repose ;
en ta croyance en moi je puise la certitude de
ma vie. — Je ne comprenais pas alors, mais
après chaque jour de doute, au soir je le trouvais
un peu plus affaibli. Hélas ! et c’est pourquoi
chaque matin ma foi s’en réveillait plus
faible ; puis quand auprès de lui toute la nuit
je refaisais ma confiance, lui n’était point par
là fortifié. — El Hadj ! disait-il alors, pauvre
prophète ! comme ton amour est petit ! Vaut-il
la peine que j’en vive ? si tu n’en es pas plus
brûlé, — O ! répondais-je, je vous aime,
prince, autant que je peux vous aimer. — C’est
au soleil que tout chancelle ; la nuit je m’assieds
près de vous et me consume de ferveur. — Que
ne suis-je sous votre tente tout le jour ?
nous nous consolerions longuement ; durant le
jour aussi je vous aime ; j’attends la nuit et
pleure que vous ne m’apparaissiez pas. Que ne
vous laissez-vous mieux connaître ? Je ne souhaite
connaître que vous. Ah ! si je pouvais
voir ton visage, prince, j’en serais tout fortifié. — Alors
le prince me prit la main, et
j’en fus tellement troublé… Ma tendresse en
fut augmentée, mais ma confiance navrée — tant
cette main brûlait de fièvre.
Le lendemain, entre les marches du long du
jour, près de sa tente encore déployée, espérant
qu’il m’entendrait, je chantais :
Ma tente vogue sur le désert
Comme sur une mer embrasée.
Portes de toiles, que le vent vous soulève !
Portes de ma tente, vous êtes de lumière pénétrées.
Soulevez-vous, portes de toile
Et laissez entrer mon désir.
Mais à peine si le vent faisait claquer la toile
comme la voile d’un navire. Le prince dormait
tout le jour et ne m’entendait pas chanter.
Alors je reprenais d’une façon plus murmurée :
Mon doux ami dort sous la tente,
C’est pour qu’il dorme que je veille.
Quand je suis seul c’est que j’attends mon ami,
Je ne vais à lui que le soir.
C’est maintenant l’heure de tous les feux du Midi ;
Toute la terre flétrit de soif et de crainte et d’attente ;
C’est l’heure où la volonté des hommes vaillants s’épouvante,
Où la pensée des sages se déconcerte,
Où la vertu des purs s’altère, —
Tant la soif est désir d’amour
Et l’amour est soif de toucher, —
Où tout ce qui n’est pas de feu
Sous cette ardeur se décolore.
Il en est qui, le soir venu, n’ont plus retrouvé leur courage
et que tant de chaleur a lassés ;
Il en est qui le long du désert ont cherché toute la nuit après,
en vain leur pensée égarée ; —
A cause de mon doux ami
J’attends la douce nuit sans crainte.
Quand le soir vient, mon ami se réveille ;
Je vais à lui ; nous nous consolons longuement.
Il promène mes yeux dans les jardins des étoiles.
Je lui parle des grands arbres du Nord
Et des froids bassins où la lune,
Berger du ciel, comme une amante, va se laver ;
Il m’explique que les seules choses périssables
Ont inventé les seules paroles
Et que celles qui ne doivent point périr
Se taisent toujours, ayant tout le temps pour parler —
Et que leur éternité les raconte.
Comprenant à peine pourquoi, je m’effrayais,
ainsi chantant, à cause du silence même du
désert, de ces étranges paroles du prince, que
je rapportais dans mon chant.
Cette nuit, quand, sous la tente à peine
éclairée, je le revis, il était las : Prince, lui
dis-je, il faut un gage d’alliance — de ton
alliance avec moi ; qu’à défaut de toi je possède
et dans le cours du jour je puisse regarder. — Comment,
répondait-il, El Hadj, ne
comprends-tu pas que toi-même es gage
d’alliance entre le peuple et moi ? — et qu’entre
toi et moi il ne peut y avoir aucun signe,
puisque à toi je ne suis point caché ; — quoi
d’autre veux-tu de moi, que moi-même ? Tu
t’occupes de moi, je le sais, — mais pas suffisamment
de ton peuple ; et pourtant lui ne
connaît de moi que toi-même ; c’est par ta face
que je parais devant lui et par ta voix que je
lui parle. Tu ne lui parles pas assez ; comment
dès lors veux-tu qu’il m’aime ? — Puis, presque
tristement me parut-il, et d’une voix un
peu changée il ajouta : Certes je te montrerai
mon visage, — mais à le voir ton amour ne
sera pas rassasié. Faut-il donc que de plus de
désir tu l’attises ? — Et sorti de son lit, chancelant
comme un convalescent très faible, il
souleva la toile de la tente et devant la face
pâle des cieux découvrit son pâle visage. Il
était beau d’une beauté surnaturelle, et semblait
d’une autre race que nous, — mais pâle
inexprimablement et d’expression si lassée que
voici que ma foi s’en allait disparaître, tandis
que je sentais en son lieu un amour tout
humain m’envahir. Et je restais devant lui sans
geste et sans parole, jusqu’à ce que tombant à
ses pieds je saisis de mes bras ses genoux
frêles, puis pensai m’évanouir de tendresse, de
doute et de désolation en sentant sur mon
front trop brûlant sa main trop tiède se poser.
Ce fut le lendemain, au soir, qu’après la longue
marche, une suprême dune ayant été franchie,
apparut devant nos désirs hors d’haleine,
d’un lac ou d’une mer la plaine doucement
azurée. Alors, dans tout le peuple, les cris délirants
des premiers faisant se hâter tous les
autres, ce fut un mouvement sans nom ; comme
si la vue d’une très prochaine fraîcheur, assouvissant
déjà leur âme en espérance, suffisait
pour un soir à les désaltérer ; — prosternés
ainsi qu’en prière, ils criaient vers les eaux
sans y aller, et leur soif, à se sentir bientôt
devoir être étanchée, en devenait voluptueuse.
C’étaient des chants, des cris d’une sensualité
reconnaissante et délivrée ; d’autres dansaient.
Aucun ne songeait plus à avancer ; comme si
suffisaient des promesses au lieu des satisfactions ;
comme si jamais soif avait pu s’étancher
d’eau salée, l’amour de visions, ou de remises
l’espérance. — A peine une petite lieue séparait
encore du rivage, mais après une immense
fatigue cette immense joie les brisait. Certainement
que de son lit fermé qui précédait toujours
la marche, le prince entendit les cris délirants
de son peuple. Les porteurs, au demi-versant
de la dune, s’arrêtèrent et la tente royale
fut dressée. Le soleil déclinait vers un soulèvement
de brume ou de poussière que son rayonnement
oblique rougissait ; l’horizon derrière
la mer se fondait en une adorable dorure ; un
instant au reflet du ciel les eaux parurent embrasées,
puis brusquement, l’astre disparu, la
nuit vint complète et fermée. — Je savais que
parfois les marées sur un sol plan peuvent beaucoup
s’étendre et que dangereuses souvent sont
les plages des mers inconnues — et donc j’étais
heureux que nous nous arrêtassions là, encore
loin et haut sur la colline. — Toutes les tentes
furent posées ; le camp se forma ; les feux du
soir brillèrent. La tente du prince, presque inéclairée
était avant le camp comme un isolé promontoire ;
la mer semblait avoir empli la nuit. — Je
m’approchai de la tente du prince.
Il était debout, penché hors de la tente, soulevant
la porte de toile ; il était sans voile à sa
face et ses yeux cherchaient dans la nuit.
Lorsqu’il me vit : Je ne vois point la mer,
dit-il, El Hadj ! — Il parlait mystérieusement ;
à l’entendre prononcer mon nom, je
trouvais une presque amoureuse douceur. — C’est
que la nuit est trop close, répondis-je ;
tantôt la lune paraîtra. — Je n’entends point
la mer, El Hadj. — Ah ! prince, c’est qu’elle
est très calme et c’est que nous en sommes
trop loin.
— El Hadj ! reprit-il lentement, c’est sur
l’autre bord de cette eau que mes noces sont
préparées et que grandit pour nous l’attente.
El Hadj ! malgré le nuit, dans la nuit, où personne
ne puisse te voir, il faut que vers la mer
tu descendes ; la lune se lèvera quand tu parviendras
sur la rive ; regarde si l’on voit l’autre
bord, — ce que l’on voit sur l’autre bord, — si
l’on distingue enfin les arbres, les grands
arbres dont tu me parles dans tes chants. Va,
mon El Hadj ! El Hadj bien aimé, vas-y vite — puis
raccours aussitôt vers moi.
Je partis ; — j’allai, malgré ma lassitude.
Je descendis les pentes de la dune et me sentis
bientôt lourdement enveloppé par la nuit.
M’étant retourné vers le camp je n’en vis plus
aucune flamme ; un brouillard presque opaque
me les cachait, dans lequel je pénétrais plus
avant tandis que je descendais vers la plage.
J’avais confiance en la lune pour guider mes
pas au retour. J’étais las ; las au point d’en
oublier mon espérance. Je m’étonnai, je m’en
souviens, de l’odeur trop fade de l’air ; l’humidité
qui le chargeait n’était point, comme il eût
fallu, âpre de la salure marine, mais rappelait
plutôt les exhalaisons des marais. — Mais alors,
devant moi qui marchais, cette vapeur frémit, — chancela,
s’argenta, s’ouvrit, et, comme un
pâtre aux bergeries, s’occupa gravement la
lune.
Elle flottait au-dessus d’une plaine d’une quiétude
inconnue. J’étais au bord d’un étendu
mystère où ne remuait pas un flot, mais sur
quoi riait et brillait la belle image de la lune,
indéfiniment élargie. — Le terrain cessait sans
secousse ; le sable plat se remplaçait simplement
par autre chose, qui continuait sa planitude, et
que je comprenais ne pas être de l’eau. J’avançai ;
j’entrai — c’était comme dans une matière
incréée, ni tout à fait solide, ni tout à fait
liquide, mobile sous mon pied, sinon tranquille,
mais comme imparfaitement figée. A ma gauche
un élan de sable y gagnait, persistait, mince
promontoire où des joncs débiles croissaient.
J’y marchai… après, ce n’était plus, non, ni de
la terre, ni de l’eau… une espèce de limon, de
vase, qu’une mince croûte de sel recouvrait,
y mettant les reflets de lune, et sous le ciel du
soir d’abord ayant pu paraître azurée. Je voulus
m’avancer encore ; cette croûte fragile crevait ;
j’enfonçais dans une profondeur dissimulée
d’abominable fange molle. — M’accrochant
aux joncs, à genoux ou couché, je revins
reposer sur le sable. Je m’y assis ; je regardai ;
mon étonnement était si grand devant cette mer
irrêvée, de boue protégée de sel, où mon poids
avait fait un trou — que je ne sentais plus en
moi, plus même ma désespérance. Accablé de
lassitude et de stupeur, je regardai la lune
sereine, au-dessus de la claire étendue, sembler
rire et briller — sur cette morne plaine
insondée, plus morne encore que le désert. — Et
voici que la lune plus haute, éclairant plus
fort l’horizon, montra de l’autre côté de la mer
une autre rive non lointaine, et il semblait que
de grands arbres s’y penchassent… Mais le
sable où j’étais assis fléchissait ; je dus quitter
le promontoire, revenir en arrière, à la berge
où cette mer finissait. — Là je me couchai
contre terre, et sentis maintenant si complètement
ma solitude et l’environ de cette immensité…
et cette mer, pour être étroite, me
disais-je, n’en serait pas plus franchissable…
et toute ma vertu soudain m’abandonna ; elle
ne s’enfuyait pas, je suppose ; elle disparaissait
comme de l’eau ; comme de l’eau qui se perd
dans le sable ; elle disparaissait complètement.
Soudain je me sentis sans courage et quelqu’un
que sa foi a complètement abandonné.
Il me semblait que m’envahît, qu’en moi
s’étendît, s’ouvrît une désolation sans larmes,
plus vaste encore et aussi morne que le désert.
J’étais trop las pour regagner aussitôt les
tentes, et qu’eût-ce été pour dire au prince ?
Et, malgré tout, l’éclat de cette nuit était si
pur, si délectable, que mon esprit désemparé
s’y complaisait. Pourtant, ivre de nuit avant
l’aube, pour n’en point rencontrer déjà qui, descendant
du camp vers la mer et s’apercevant
qu’elle est fausse, n’importunassent ma douleur
par de piètres lamentations, dès que je vis la
nuit enfin dolente chavirer sur la dune où la
blancheur naissait, je me remis en route vers
les tentes qu’éclairait encore à demi la lune
déclinante.
Clartés naissant de tous côtés du ciel ! Blancheurs
de lune sur les tentes !… O ! genoux
fléchissants, mains tendues, et, de qui veut
prier, inquiète étreinte de l’ombre… Prophète,
je le suis, c’est moi. — Prince ! à ton peuple j’ai
su parler dès que toi tu n’as plus rien pu dire.
Ah ! longues marches dans le désert ! attentes
d’on ne sait plus quoi ; genoux rompus ; soif
augmentée ; passe des heures sans surprises ; — langueurs
des nuits ; longueur des jours ;
oasis au soir défaillantes. — Arbres du Nord ;
rameaux vaguement désirés ; ah ! promontoires !
promontoires lancés vers le ciel, où l’on s’avance,
où l’on s’avance ; après lesquels on ne peut
plus… Blancheurs de lune sur les tentes ! nuit
finie ; clartés naissant de tous côtés du ciel…
Puis, ô ! porte de toile soulevée ; mystérieuse
tente où j’entrai ! Porte de toile retombée, comme
sur un secret se reclôt du silence ; couche vers
où je m’approchai, qu’une mourante flamme
éclairait ; couche horriblement creuse et qui
semblait vidée, où le prince gisait sans vie.
Prince, tu t’es trompé ; je te hais. Car je
n’étais pas né prophète ; c’est par ta mort que je
le suis devenu ; c’est parce que tu ne partais
plus, que moi j’ai dû parler au peuple…
Peuples abandonnés dans le désert, c’est sur
vous seulement que je pleure. — Toi, prince
disparu, que je te haïsse, le sais-je ?… mais je
languis d’ennui, de faim, de lassitude pour
t’avoir tellement aimé ; et le doux souvenir de
chaque de tes nuits me fait sentir, hélas plus
désolée ma plus définitive solitude.
Je n’aimais point le peuple jusqu’alors, mais
dès lors j’eus pitié de lui. — L’aimais-tu ? — Pour
quel bien est-ce donc que tu le menais
loin des villes ? — Car le bruit de tes noces
n’a pas retenti jusqu’à nous. Nous n’avons pas
entendu les cymbales. Mes oreilles sont pleines
d’attente. — Où se sont-elles célébrées que
déjà leur rumeur soit éteinte ? Prince, je ne le
dirai pas… nul ne sait que c’est dans la mort
qu’elles sont si silencieuses. — Prince j’ai dû
tromper le peuple, parce que tu l’avais déjà
trompé — et parce que je connaissais et que
j’avais pris en pitié ton peut-être involontaire
mensonge. Prince, j’ai prolongé ta misère, jusqu’à
par delà de ta mort. J’ai redéfait toute
ta route. Tu menais le peuple au désert ; je l’ai
ramené vers la ville ; je l’ai guidé vers les rassasiements
en rémunération des faims qu’au
long des sables d’aridité, pâtre indolent, tu
nous fis paître…
Le petit matin frémissait ; c’était l’heure où,
les autres jours, j’avais coutume de quitter le
prince. Je sortis de la tente, les yeux secs, et
le visage composé. Nul encore n’était descendu
vers la plage. Je voulus préparer leur prochain
désespoir ; donner pour châtiment leur déboire
effroyable lorsqu’ils approcheraient de la mer :
inventer donc une certaine faute ; tendre au
peuple comme l’occasion d’un péché qui motivât
ce châtiment — de sorte qu’ils pussent considérer
comme un peu méritée leur histoire, et,
par cela, sinon s’en attrister moins, du moins
m’en devenir soumis et me craindre. Moi que
n’avait mené que l’amour je ne les pouvais
ramener que par la crainte. — Et donc malgré
l’impatience de leur soif, ou mieux à cause
d’elle, je leur dis : Le prince met vos fidélités
à l’épreuve. Il n’entend pas descendre après
vous vers la plage tant attendue. Ne suis-je
pas le premier ? a-t-il dit ; ne dois-je pas le
premier m’y laver, m’y baigner et y boire ?
Malheur à qui descendrait vers la mer avant
moi. Il paierait cruellement cet outrage, et ne
serait pas seul châtié. Lorsqu’il n’y en aurait
qu’un à pécher, vous tous supporteriez la récompense
de sa faute. Car mon courroux
dépassera toute attente et semblera déborder
le péché. — J’ai besoin, m’a-t-il dit, que le
peuple me craigne et j’espère de lui la soumission
complète ; or, cette faute me serait signe,
même commise par un seul, comme d’une complète
insoumission. — Mais écoutez : mon intention
n’est pas de descendre aujourd’hui sur la
plage, ni demain, mais seulement le matin après
le second jour ; et c’est là que sera votre épreuve ;
malgré votre soif, attendez. Il faut, avant de
s’approcher de l’eau, élever un autel à Dieu,
en signe d’action de grâce, et pour y pouvoir
sacrifier. C’est à quoi vous emploierez ces
deux jours. Vous élèverez cet autel à une très
petite distance de la plage, sans vous inquiéter
que ce soit sur du sable mouvant. Vous
trouverez du gypse pour du plâtre et au pied
de la dune des blocs de sable conglutiné. Vous
creuserez l’autel, dessous, comme une cave. — Allez.
Je veux que tous y travaillent. J’ai
hâte de pouvoir sacrifier.
Dans l’ennui des deux jours et malgré la
contrainte, le travail avança rapidement. Je ne
sais si peut-être déjà quelqu’un d’eux avait
secrètement enfreint mon ordre. Cela n’importait
point. Quand tous obéiraient, pensais-je,
la mer n’en serait pas moins telle. On en pouvait
toujours supposer un, pécheur, pour qui
tous pâtiraient, — tous ne pouvant savoir ce
qu’un seul d’entre eux aurait fait.
Dans l’ennui des deux jours la mer fut
azurée ; l’autre rive se révélait vaguement et
se couronnait de mirages que le cours des
heures variait. Je restais auprès de la tente du
prince pour faciliter leur péché. — La nuit,
je descendais jusqu’à la plage dont je connaissais
la surprise. Je m’asseyais non loin du bord,
uniquement épris de regarder. La lune se levait,
plus pleine que la veille ; moins étonné je la
pouvais mieux contempler. Il semblait que le
silence était, là, vraiment et chose réelle, et que
c’était mon adoration. Car je ne savais pas,
avant, qu’une nuit pût être si belle, et je sentais
en moi, plus profondément que je n’eusse
pensé trouver profondeur en moi-même, un
autre amour, plus fervent mille fois, plus doux,
plus reposé que l’amour que j’avais pour le
prince, et auquel il semblait que cet immense
calme répondît.
De sorte que, plus pacifique encore, cette
nuit la troisième, lorsque la lune vint éclairer
mes pas vers la berge — lorsque, pèlerin
fatigué, furtif comme un voleur de nuit, j’eus
porté, j’eus traîné par le pan du manteau qui
revenait sur son visage, le prince, dont j’aurais
pu voir la nudité, maintenant, mais cadavre et
qui ne valait plus qu’on y pensât — lorsque je
l’eus posé sous l’autel où le lendemain par
pénitence dérisoire tout le peuple sacrifierait — quand
je l’eus étendu dans cette cave étroite
que pourquoi j’avais fait creuser — alors, de
l’amour de mon âme enfin désolément délivré,
seul dans la nuit je pus crier ma joie et repoussant
le passé mort, laisser enfin mon espérance
divaguer. — Je ne me doutais pas, avant, de
combien j’étais las de ce pèlerinage, ne savais
dans combien de nuit il s’enfonçait ; mais alors,
m’avançant une dernière fois sur la berge, pour
revoir sans plus de frayeur cette mer, après
tout pour qui seul effrayante la croyait devoir
traverser, la regardant alors si belle et comme
de cristal azuré, je sentis ma foi de la veille
très lentement se déplacer ; mon adoration toujours
vive, puisque le prince était mort éperdue,
s’élargir puissamment jusqu’aux limites mêmes
de l’infini désert ; et, parce que mon âme plus
grave se pénétrait de majesté, je croyais que
c’était le bonheur.
Maintenant que je crois qu’il est impossible,
je ne me souviens plus si je parvins vraiment au
bonheur. Je me souviens que je voulus chanter,
que je ne pus, puisque ce n’était plus pour personne,
de sorte qu’en moi-même et seulement
je disais, et redisais sans plus comprendre ma
pensée : Prince ! qui donc est mort ? — Pas moi.
Joie ? peut-être ; je ne comprenais pas alors
combien en l’instant même il triomphait ; car
il n’était mort que pour moi et qui précisément
seul l’aimais. Devant le peuple sa litière vidée
devait toujours marcher comme emplie ; je
devais incessamment l’avoir vu, et je ne parlais
plus que pour rapporter ses paroles. Je ne
comprenais pas d’abord de quel poids serait
cette réalité de mon mensonge, et que le prince
mort, dans ce mensonge, persévérait. Car, à
l’imaginer sans cesse, mon amour était attisé.
Je ne le savais rien que mort ; je ne pouvais
l’imaginer que vivant. Parfois, la nuit, dans sa
tente, tout seul à présent, je dormais ; et mon
sommeil sans rêves me devenait comme une
représentation de sa mort ; mais parfois à cause
des autres, près de sa tente je faisais semblant
de lui chanter ; alors je me souvenais de nos
nuits et m’attristais d’avoir vu son visage. Ma
douleur s’acharnait au simulacre imposé de sa
présence. Comme aux vivants on lui portait
chaque jour à manger ; tout ce que je faisais
pour le représenter aux autres m’aidait à constater
son absence. Plus je sentais qu’il eût dû
être, plus je savais qu’il n’était pas.
Et dès lors m’habita cette pensée, lassante
et puissante comme un désir : certes je goûterai
le bonheur de mon âme, déjà prêt, mais
quand elle sera du peuple et de l’amour et
complètement, délivrée.
Maintenant le peuple est parti ; il a repris sa
ville délaissée. Je l’ai ramené du désert. Il ne
m’a pas aimé, parce que je prophétisais sans
douceur, ayant peur de m’apitoyer ; et il n’a
pas aimé le prince, car je ne supposais de lui
que des paroles de rudesse : — Je ne pouvais
parler d’amour puisque c’était pour un mensonge.
Il fallait l’imposer jusqu’au bout ; ne pas
autoriser ma défaillance. Puisque je n’avais pas
de force, ne devais-je pas simuler… Mais je
sais maintenant, s’il y a des prophètes, que
c’est parce qu’ils ont perdu leur Dieu. Car si
Lui ne se taisait pas, pourquoi formuler ses
paroles ?
Certes aussi j’ai fait de faux miracles ; j’ai
fait jaillir l’eau du rocher ; j’ai fait douces des
sources amères, et quand est venu le vol des
cailles j’ai dit que c’était parce que j’avais prié.
Quand Boubaker s’est soulevé je ne sais pas
comment j’ai pu maîtriser sa révolte, sinon que
j’agissais en désespéré. J’ai menacé. Après, plus
aucun ne douta de ma force ; il n’y avait que
moi qui n’en étais pas convaincu.
Ma tâche de pâtre est finie ; mon âme est
enfin délivrée. Maintenant de joie que crierai-je ?
Je ne peux plus ne plus chanter que des chansons. — Je
ne peux plus, baigné d’amour, le
soir, crier des vers au bord des places, ni plus
faire danser les enfants. Je ne peux plus
n’avoir rien connu que la ville ; n’avoir pas
traversé le désert. — Maintenant El Hadj, que
ferai-je ? Que le prince soit mort — le sais-je ?
Je me souviens des noces qui l’attendent,
comme si rien de lui n’était mort… Voici,
voici dans l’intérieur du palais de la Ville, je
sais qu’un jeune frère du prince grandit…
Attend-il que ma voix le guide ? et recommencerai-je
avec lui, avec un nouveau peuple une
nouvelle histoire, que je reconnaîtrai pas à
pas… ou si, comme ces esprits pleins de deuil
et nourris de cendres amères, je m’en irai tout
seul — comme ceux cachant un secret, qui
rôdent autour des cimetières, et qui cherchent
sans le trouver leur repos dans les lieux déserts.
EL HADJ
ou
LE TRAITÉ DU FAUX PROPHÈTE
A Frédéric Rosenberg.
O ! prophète fais connaître tout ce
qui est descendu sur toi à cause de
ton Prince, car si tu ne le fais pas,
tu n’as pas rempli son message.
Le Koran, V, 71.
Qu’êtes-vous allés voir au désert ?
Un roseau secoué par le vent ? — Mais
qu’êtes-vous donc allés voir ? Un homme
couvert d’habits précieux ? — Mais
qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète ? — Oui,
vous dis-je, et plus
qu’un prophète…
Mathieu, XI, 7-9.
El Hadj a paru dans le second numéro du Centaure,
en septembre 1897.
Maintenant que près du soleil couchant les
minarets aimés réapparaissent, de la ville enfin
regagnée ; que le peuple épuisé rit de désirs et
vers elle se précipite… Allah ! ma tâche est-elle
terminée ? Ce n’est plus ma voix qui les
guide.
Ah ! qu’ils puissent crier d’amour ce soir au
seuil de leur maison, puisque leur repos s’y
retrouve ! — je veux m’attarder au désert. — Mon
secret je l’ai tu durant les jours et les
nuits ; j’ai porté sans appui le fardeau de mon
épouvantable mensonge, et j’ai fait semblant
jusqu’au bout ; de peur que ne cherchant un
but en vain à notre longue errance, n’en trouvant
point ils ne s’abandonnassent aux douleurs
et ne pussent plus avancer.
Maintenant, parlons ! je suis seul. Mais de
désespoir que crierai-je ?
Car je sais maintenant qu’il y a des prophètes,
cachant pendant le jour aux peuples
qu’ils conduisent l’inquiétude, hélas ! et l’égarement
de leur âme, simulant leur ferveur passée
pour dissimuler qu’elle est morte — qui sanglotent
quand vient la nuit, quand ils se retrouvent
tout seuls — et ne sont éclairés plus qu’à
peine par les étoiles innombrées et par la trop
lointaine Idée, peut-être — à qui pourtant ils
ont cessé de croire.
Mais vous, prince, vous êtes bien mort ; moi-même
je vous ai couché dans la mobilité des
sables ; le vent a soufflé ; les sables ont coulé
comme les vagues des grands fleuves, et qui
sait à présent le lieu de votre errante sépulture ? — Est-ce
vous qui meniez votre peuple
au désert ? — Ou étiez-vous mené vous-même
par quelque autre ? Qu’avez-vous rencontré
dans la plaine ? — Il n’y a rien. N’est-ce pas
que vous n’avez rien vu dans la plaine ? Mais
vous alliez plus loin sans la mort. — Prince,
j’ai ramené le peuple de la plaine.
Certes je ne me croyais pas prophète, d’abord ;
je ne me sentais pas né pour cela. Je
n’étais qu’un conteur des places, El Hadj, et
l’on m’a pris parce que je savais des chansons.
On m’a dit que j’avais ce signe sur le dos, par
quoi Dieu marque ses apôtres ; mais je n’en
étais pas averti ; je n’aurais point sinon quitté
la ville ; par peur de Dieu, je ne les aurais point
suivis. Mais pouvais-je supposer mon histoire ?
Prophète ; c’est aux autres seuls que j’ai prédit. — On
partait en troupe pressée, on ne savait
ni pour quoi, ni pour où. Ils me payèrent afin
de les distraire ; ainsi je me joignis à eux ; je
leur chantais des chants d’amour dans l’ennui
de la longue route et pleurais avec eux les
femmes que nous n’avions pas emmenées ; ainsi
je me fis aimer d’eux. Nous avancions vers le
désert. Devant nous cheminait le prince, porté
sur une litière fermée ; nul de nous ne pouvait
le voir. La nuit il dormait seul sous sa tente et
nul de nous n’en approchait ; des esclaves
muets en protégeaient la solitude. Comment
nous traînait-il à sa suite ? C’était une mystérieuse
dépendance ; on eût dit que sa décision
s’imposait immédiatement sur nous tous. Car
nul ne transmettait de lui nul ordre ; nous n’avions
d’autres chefs que lui et qui gardait toujours le
silence ; ou peut-être parlait-il à ses porteurs,
mais sa voix ne nous était jamais parvenue. De
sorte que tous semblions suivre lui qui ne paraissait
pas guider. Mais c’était une chose
étrange, et je m’en étonnai dès lors, que notre
marche semblât prévue et la route déjà précisée,
comme si, passant avant nous, d’autres l’avaient
déjà tracée. Nous n’étonnions rien sur la route,
et dans les villes approchées, tant aisément l’on
nous trouvait des vivres et tant l’on nous admirait
peu, il semblait que l’attente de nous,
nous avait déjà précédés. Pourtant l’on voyait
bien que nous n’étions pas de ces caravanes
marchandes qui repassent de ville en ville et que
l’on a coutume de recevoir. L’on nous eût pris
plutôt pour une troupe belliqueuse, si nous
avions porté plus d’armes — mais même avant
d’avoir compris notre intention pacifique, de
loin encore aucun ne s’effrayait.
Dès quitté les états du prince, par façon,
nous ne campâmes plus dans les villes, mais au
pied de leurs murs et du côté de l’orient. Quand
la ville était entourée d’oasis nous n’entrions
plus sous les arbres sitôt que le jour se closait.
Il y régnait une fraîcheur pernicieuse ; nous
campions à la limite des jardins, et notre âme
s’accoutumait à n’avoir devant soi qu’une interminable
étendue.
Parfois dans ces jardins, avant la fin du jour,
je marchais, accompagnant nos envoyés chercher
des provisions sur les places, où à peine
si les vendeurs nous questionnaient ; d’ailleurs
nous cessâmes bientôt de comprendre aisément
leur langue ; c’était la nôtre encore, mais trop
différemment prononcée. Et qu’eussions-nous
pu leur répondre ? Sinon que nous venions d’une
capitale du Sud, et que par notre longue
marche vers le Nord, nous voyions chaque jour
le pays devenir plus vaste et désert. Parfois,
plus pour les nôtres que pour ces étrangers
qui me comprenaient mal, et que pour les petits
enfants qui, lorsque notre camp n’était pas
trop distant de leur ville, nous y suivaient et
restaient dans le soir, silencieux ou chuchotant
autour de nos feux de broussailles, mais que ni
notre appareil de voyage, ni les étoffes richement
brodées pendant au cou des dromadaires
ne paraissaient étonner beaucoup plus que pour
s’en assurer du bout des doigts, — je chantais
et prolongeais mon chant dans la nuit jusqu’à
l’approche du sommeil :
— La ville que nous avons quittée,
est, était riche, grande et belle.
Si nous ne l’avions pas quittée,
nous ne l’eussions pas nommée,
Car nous n’en connaissions point d’autres.
Maintenant nous l’appellerons Bâb-el-Khroûr,
pour pouvoir en parler entre nous,
Et pour en porter le renom
avec nous à travers les terres.
Notre ville est plus belle
que toutes celles que nous avons traversées.
J’y sais des cafés où l’on cause le soir,
et où dansent de belles femmes.
Les femmes que nous avons laissées,
pleurent d’amour à nous attendre.
Chacun de nous en a plusieurs,
et la moindre est encore très belle.
Hors de la ville il y a du maïs et du blé ;
la terre est riche en céréales.
Notre prince est puissant entre tous les princes ;
personne ne peut l’approcher ;
Nul n’a jamais vu son visage.
Ah ! bienheureuse l’épousée
qui pourra contempler sa face.
D’assez riche pour lui, qu’aura-t-elle ?
Quel parfum mouillera ses cheveux ?
Où l’attend-elle pour des fêtes ?
Là nous irons.
Elle languit d’ennui dans l’attente
Au bord des eaux dans de vastes jardins.
Nul ne pourra la voir que le Prince,
Mais le soir des noces il y aura pour nous
Du lait de palmes en abondance et du vin doux.
Ainsi, devant les autres, chantions-nous les
louanges de notre ville, par vanité — et nous
prédisions-nous des destinées fastueuses pour
ne pas être méprisés. Mais dans la nuit, quand
nous avaient laissés tous les autres, nous
n’avions plus cette assurance et nous disions :
Certes, il est vrai que notre ville est grande
et belle, celle que nous avons quittée ; mais depuis
fut longue la route et pour le reste qu’en
savons-nous ? Il faut suivre le prince, sans doute ;
mais jusques à quand ? et jusqu’où ? — et pour qu’y
faire est-ce qu’il nous mène ? Chantons-le ;
mais qui peut le dire ? Sans doute le prince le
sait ; mais à qui parlerait le prince ?
Et bien qu’à leur triste question ils n’espérassent
pas de réponse :
A moi, leur dis-je, il parlera. — Comment
ferais-tu ? dirent-ils ; on ne le laisse pas approcher. — Sachons
attendre, répondis-je. Celui
qui marche dans la nuit, peut pendant le jour
goûter l’ombre. — Et moi-même en disant cela
j’espérais.
Le lendemain, tandis que nous avancions
dans la plaine et que les dernières ombres disparaissaient,
je pensais : à quoi me sert-il de
chanter si je ne chante pas pour le prince ? — Cette
nuit, non loin de sa tente, j’irai ; eux tous
fatigués dormiront ; le prince qui n’a pas marché
doit peu dormir ; il m’entendra, et je chanterai
si bellement qu’il voudra encore m’entendre.
A cela durant tout le jour je songeai ;
une ferveur soutint ma marche, et le désir de
cette nuit me la faisait lente à venir, que j’allais
emplir de mon chant.
Quand vint la nuit : — O nuit ! — chantai-je — et
dans le camp tout se taisait. La
tente du prince hors du camp, faisait un isolé
promontoire, puis le vaste désert s’étendait. — O
nuit ! — et je rompais mon chant de pauses,
comme si du vent l’emportait qui ferait regretter
au prince de ne l’entendre pas tout
entier… — Une tente sur le désert. — Une
falouque sur les flots ! — Mais des sables, El
Hadj, que dirais-je ?… et je citais mon nom
de pèlerin, pensant, ce qui ne manque pas d’arriver,
que le prince s’en souviendrait ensuite
et pourrait me faire appeler. Puis, comme alors
la grosse lune se décomposait en silence et
que, pris d’angoisse à la voir, j’admirais ce
qu’après la chaleur du jour les sables conservaient
encore de lumière qui les faisait paraître
azurés, je chantai :
Ils sont plus bleus que les flots de la mer.
Ils étaient plus lumineux que le ciel…
Et tout à coup, comme quelqu’un qui se
lamente, je criai : Depuis combien de jours
as-tu dit : voici que les collines du pays s’éloignent
et que nous n’avons plus pour soutenir
nos fidélités que de trop lointains souvenirs.
Depuis, qu’avons-nous vu dans la plaine ! La
plaine. El Hadj ! que raconteras-tu de la plaine ?
Il n’y a rien. N’est-ce pas que tu n’as rien vu
dans la plaine ?
— J’ai vu des fleuves, des grands fleuves,
disparaître entiers dans le sable ; ils ne s’y
jetaient pas, je suppose ; ils s’y enfonçaient
lentement ; ils y disparaissaient, comme des
espérances. — Parfois ils reparaissaient plus
loin ; ils ne surgissaient pas, je suppose ; ils
ressortaient simplement du sable en une eau
fine et filtrée ; reparaissaient comme des espérances.
Plus loin, il n’y avait plus que du sable ;
on ne savait même plus ce qu’eux ils étaient
devenus. — Fleuves, grands fleuves, ce n’est
pas vous que nous sommes venus voir.
Dites ! qu’avez-vous vu dans la plaine ?
La caravane immense y a passé.
Qu’est-ce qu’elle aura vu sur le sable ?
Des os blanchis ; des coquilles vidées ;
Des traces ; des traces ; des traces, —
Que le vent du désert effaçait.
L’immense vent du désert a passé. —
Ah ! qu’avez-vous été voir dans la plaine ?
Est-ce un roseau tourmenté par le vent ?
Mais qu’avez-vous été voir dans la plaine ?
N’avez-vous donc rien été voir ?…
Quand le jour revint, je craignis qu’à cause
de mon chant ne m’importunassent les autres ; — mais
ils ne l’avaient même pas entendu. — Nous
avançâmes dans le désert.
Quand la nuit revint, je m’approchai de nouveau
de la tente et quand au-dessus du désert
surgit la lune cramoisie : O nuit ! grande
nuit !… m’écriai-je — puis je repris beaucoup
plus bas : — Comme une barque sur les flots,
prince, une tente te promène. — Elle te promène
jusqu’où ? — Et puisque cette nuit
j’avais pris ma viole, de pause en pause j’en
simulais une réponse aux questions. — Au
soleil, devant nous, morne plaine, t’es-tu suffisamment
pâmée ? — Désert ! Quand vient la
nuit, ne t’arrêtes-tu toujours pas ? — O ! si le
vent m’emportait sur ses ailes, à l’autre bord
de cette mer embrasée, — ô que ce soit où la
saignante lune, berger du ciel, avant de paître
va se laver. Au bord des eaux, dans de vastes
jardins, comme une amante au soir des noces,
elle se pare ; elle se regarde dans l’eau. L’amante
attend le soir des noces, prince, au bord des
sources cachées. — Ainsi s’enhardissaient mes
paroles presque jusqu’à l’affirmative, — et pourtant,
pourtant qu’en savais-je ? était-ce là prophétiser ?…
et je chantais avec l’accent toujours
plus tendre, plus pathétique ou plus lassé :
Prince ! où finira ce voyage ? Est-ce dans
le repos de la mort ? — Sans doute il est d’autres
jardins dans le Nord, sous le ciel doux, où
s’étiolent les palmes.
A quoi songes-tu ? prince, est-ce que tu
dors ? — Prince ! quand jamais te verrai-je ?
afin qu’à quels petits enfants, puissé-je, et dans
combien de soirs, répondre : Oui c’était cela, — lorsqu’ils
me demanderont : El Hadj ! El
Hadj ! que t’a-t-on mené voir dans la plaine ?
Est-ce un prince couvert de vêtements somptueux ? — Prince !
toute mon âme soupire ; mon
âme languit après toi… Et de lui peu à peu
je me sentais m’éprendre au gré même de mes
paroles, de sorte que, dans la troisième nuit,
quand, dès mon chant, je le vis sortir de sa
tente, à la clarté du ciel, couvert de vêtements
somptueux, mais la face cachée d’un voile — et,
comme encore je demandais et pensais
demander en vain : Prince ! qu’êtes-vous
allé voir au désert ? — lorsque, d’une voix
plus subtile qu’aucun chant que j’eusse entendu,
je l’ouïs inespérément me répondre : — Un
prophète — et plus qu’un prophète — El Hadj !
bon pèlerin, c’est toi ! demain tu viendras dans
ma tente. — je me tus et jusqu’à l’aurore
sanglotai d’amour dans la nuit.
Mais le lendemain, le désert se couvrit de
mirages ; depuis longtemps les oasis avaient
cessé ; à peine, où de l’eau croupissait, montait
un maigre bois de palmes, par le mirage foisonné
tellement qu’il apparaissait de loin
comme une oasis merveilleuse. Et rien je vous
assure — villes hautes, palmes et eaux, n’était
pour nous, Allah ! plus décevant que ces
mirages. Parfois, dès l’aube, nous marchions
vers eux, et jusqu’au soir, pour nous désoler
de les voir, d’abord lentement éloignés, dans
l’effacement du soleil, se dissoudre. — Ainsi de
vertus en vertus marcherons-nous, El Hadj, jusqu’à
la mort, dans l’espérance, et nous soutiendrons-nous
jusqu’au bout par la vision miragineuse
d’on ne sait quelle félicité — comme qui,
pour s’y endormir, préparerait assidûment un
rêve à son irrévocable sommeil. — O prince
mort ! dans ton sommeil sans visions, as-tu
toujours soif d’eau des sources ? — O visions
du paradis ! heureux celui chez qui, seule la
noire mort peut vous éteindre. Allah ? vous
êtes seul véritable. — Je sais bien qu’il en est
qui disent que ce ne sont point là des irréalités,
et que les objets sont ailleurs, et qu’on finira
bien par trouver, — dont voici la flottante
apparence, d’eux par trop de chaleur détachée, — qui
se propose, plus voisine, fallacieusement
à nos prises. Mais puisque nous ne pouvions
la saisir, Allah ! pourquoi la proposer ? — Et
nous nous déconcertions au matin, quand
devant nous se voyait l’horizon se franger, — et
même le passé ne nous paraissait plus avoir
d’inévitable certitude, tant, lorsqu’on se retournait
vers le soleil, tout semblait fondre et presque
se fluidifier. — Mais ce que j’admire à
présent, ce qui m’emplit de patience, c’est de
songer, ah ! pauvre peuple ! qu’elle était
grande ta confiance ! d’où naquit ma compassion…
Car enfin que connaissait-t-il de ce
qu’on attendait de lui ? et qu’en attendait-il lui-même ? — Il
leur suffisait, pour marcher, de
croire que c’était vers un but, et que le prince
au moins le connaissant, les menait avec assurance.
Combien docilement ils suivaient sans
savoir ; — car de ce que le prince me dit, je
ne crus rien pouvoir leur révéler ; d’ailleurs ils
n’auraient pas compris. Et quelle certitude
d’ailleurs avait-il, lui-même, de l’avenir dont
il parlait ? S’il croyait maintenant à ces noces,
n’était-ce pas depuis qu’il m’avait entendu les
chanter ? Mais il parlait alors d’une manière si
douce, si crédule et si assurée de l’enfant qui
devait en naître et porterait son nom rajeuni,
ce nom que nul n’a pu connaître et par qui
tout le peuple serait gagné ; il en parlait avec
une assurance si grave, que malgré le passé et
à cause de mon incompréhension même j’y
croyais. — El Hadj ! alors me disait-il, il te
faut, comprends, croire à moi de toutes tes
forces ; l’avenir a besoin de cela pour arriver. — Prince,
à force d’amour, je t’ai cru. — Chante,
El Hadj ! chante maintenant les jardins
où m’attend l’amante — mais d’elle ne
me parle pas. — Songeant à la monomorphie
des palmes : pour faire rêver l’habitant du
désert, me disais-je, il faut parler des nombreuses
ramures du Nord et des troncs variés
des arbres ; — et je chantais les profondes
forêts, les ravins, l’odeur des feuilles et des
mousses, les brumes du matin, du soir, la
fraîcheur de la nuit, l’aménité du jour et sur
les prés l’humidité délicieuse. Le prince
m’écoutait lentement. Je disais les travaux plus
aisés ; la volupté plus souriante, l’azur plus
clair, l’air moins brûlant, la nuit moins
enflammée. — Y serons-nous bientôt ? demandait-il. — Nous
y serons bientôt, répondais-je, — Chante
encore, El Hadj bien aimé ! — Là-bas,
chantais-je, coulent des eaux non
plus salées. Ah ! que seront doux à nos pieds
les cailloux glacés des rivières…
A chanter, la moitié de la nuit se passait.
Je ne sais si mon chant donnait de l’assurance
au prince, mais moi j’en étais extraordinairement
fortifié. Ce que je chantais devenait ;
après l’avoir chanté j’y croyais. Devant le peuple,
le plus souvent je me protégeais de silence ;
il suffisait qu’il crût que le prince guidait. Et
quand je parlais, je disais : Le prince vous
mène ; il sait où il lui plaît d’aller. Mais de
cela que vous dirais-je ? Que suis-je devant
lui, moi-même ? Devant vous, il est vrai, prophète ;
devant le prince, un serviteur. Et je
me prosternais vers sa tente en exemple de
soumission.
Cependant chaque après-midi devenait un
peu plus accablante. Quand les mirages n’y
germaient pas, on ne voyait exactement devant
soi que les sables roux de la plaine qui se
levaient en dunes par instants ; le seul épisode
d’un jour était d’avoir cueilli des coloquintes.
Pour occuper j’imaginais des pratiques
plus rigoureuses et de singulières privations.
A peine dans le camp avions-nous
emmené quelques femmes, mais je citai des
heures pour les toucher ; pourtant ils n’avaient
point comme moi le cœur rempli d’amour pour
le prince et n’étaient point occupés par cela.
Devant eux je montrais de la suffisance et pour
qu’ils ne m’interrogent plus, je n’affirmais que
des choses incohérentes : aux soumis des promesses
de récompense, aux révoltés des menaces
de châtiment. Puis je m’en retournais près
de la tente où le prince ne me laissait entrer
que le soir — et jusqu’au soir je sentais se
défaire mon assurance, qui près du prince
renaissait. — Mais je ne sais comment, lorsque
j’avais faibli le jour, au soir le prince le savait. — El
Hadj ! disait-il alors d’une voix toujours
amoindrie, c’est en ta foi que je repose ;
en ta croyance en moi je puise la certitude de
ma vie. — Je ne comprenais pas alors, mais
après chaque jour de doute, au soir je le trouvais
un peu plus affaibli. Hélas ! et c’est pourquoi
chaque matin ma foi s’en réveillait plus
faible ; puis quand auprès de lui toute la nuit
je refaisais ma confiance, lui n’était point par
là fortifié. — El Hadj ! disait-il alors, pauvre
prophète ! comme ton amour est petit ! Vaut-il
la peine que j’en vive ? si tu n’en es pas plus
brûlé, — O ! répondais-je, je vous aime,
prince, autant que je peux vous aimer. — C’est
au soleil que tout chancelle ; la nuit je m’assieds
près de vous et me consume de ferveur. — Que
ne suis-je sous votre tente tout le jour ?
nous nous consolerions longuement ; durant le
jour aussi je vous aime ; j’attends la nuit et
pleure que vous ne m’apparaissiez pas. Que ne
vous laissez-vous mieux connaître ? Je ne souhaite
connaître que vous. Ah ! si je pouvais
voir ton visage, prince, j’en serais tout fortifié. — Alors
le prince me prit la main, et
j’en fus tellement troublé… Ma tendresse en
fut augmentée, mais ma confiance navrée — tant
cette main brûlait de fièvre.
Le lendemain, entre les marches du long du
jour, près de sa tente encore déployée, espérant
qu’il m’entendrait, je chantais :
Ma tente vogue sur le désert
Comme sur une mer embrasée.
Portes de toiles, que le vent vous soulève !
Portes de ma tente, vous êtes de lumière pénétrées.
Soulevez-vous, portes de toile
Et laissez entrer mon désir.
Mais à peine si le vent faisait claquer la toile
comme la voile d’un navire. Le prince dormait
tout le jour et ne m’entendait pas chanter.
Alors je reprenais d’une façon plus murmurée :
Mon doux ami dort sous la tente,
C’est pour qu’il dorme que je veille.
Quand je suis seul c’est que j’attends mon ami,
Je ne vais à lui que le soir.
C’est maintenant l’heure de tous les feux du Midi ;
Toute la terre flétrit de soif et de crainte et d’attente ;
C’est l’heure où la volonté des hommes vaillants s’épouvante,
Où la pensée des sages se déconcerte,
Où la vertu des purs s’altère, —
Tant la soif est désir d’amour
Et l’amour est soif de toucher, —
Où tout ce qui n’est pas de feu
Sous cette ardeur se décolore.
Il en est qui, le soir venu, n’ont plus retrouvé leur courage
et que tant de chaleur a lassés ;
Il en est qui le long du désert ont cherché toute la nuit après,
en vain leur pensée égarée ; —
A cause de mon doux ami
J’attends la douce nuit sans crainte.
Quand le soir vient, mon ami se réveille ;
Je vais à lui ; nous nous consolons longuement.
Il promène mes yeux dans les jardins des étoiles.
Je lui parle des grands arbres du Nord
Et des froids bassins où la lune,
Berger du ciel, comme une amante, va se laver ;
Il m’explique que les seules choses périssables
Ont inventé les seules paroles
Et que celles qui ne doivent point périr
Se taisent toujours, ayant tout le temps pour parler —
Et que leur éternité les raconte.
Comprenant à peine pourquoi, je m’effrayais,
ainsi chantant, à cause du silence même du
désert, de ces étranges paroles du prince, que
je rapportais dans mon chant.
Cette nuit, quand, sous la tente à peine
éclairée, je le revis, il était las : Prince, lui
dis-je, il faut un gage d’alliance — de ton
alliance avec moi ; qu’à défaut de toi je possède
et dans le cours du jour je puisse regarder. — Comment,
répondait-il, El Hadj, ne
comprends-tu pas que toi-même es gage
d’alliance entre le peuple et moi ? — et qu’entre
toi et moi il ne peut y avoir aucun signe,
puisque à toi je ne suis point caché ; — quoi
d’autre veux-tu de moi, que moi-même ? Tu
t’occupes de moi, je le sais, — mais pas suffisamment
de ton peuple ; et pourtant lui ne
connaît de moi que toi-même ; c’est par ta face
que je parais devant lui et par ta voix que je
lui parle. Tu ne lui parles pas assez ; comment
dès lors veux-tu qu’il m’aime ? — Puis, presque
tristement me parut-il, et d’une voix un
peu changée il ajouta : Certes je te montrerai
mon visage, — mais à le voir ton amour ne
sera pas rassasié. Faut-il donc que de plus de
désir tu l’attises ? — Et sorti de son lit, chancelant
comme un convalescent très faible, il
souleva la toile de la tente et devant la face
pâle des cieux découvrit son pâle visage. Il
était beau d’une beauté surnaturelle, et semblait
d’une autre race que nous, — mais pâle
inexprimablement et d’expression si lassée que
voici que ma foi s’en allait disparaître, tandis
que je sentais en son lieu un amour tout
humain m’envahir. Et je restais devant lui sans
geste et sans parole, jusqu’à ce que tombant à
ses pieds je saisis de mes bras ses genoux
frêles, puis pensai m’évanouir de tendresse, de
doute et de désolation en sentant sur mon
front trop brûlant sa main trop tiède se poser.
Ce fut le lendemain, au soir, qu’après la longue
marche, une suprême dune ayant été franchie,
apparut devant nos désirs hors d’haleine,
d’un lac ou d’une mer la plaine doucement
azurée. Alors, dans tout le peuple, les cris délirants
des premiers faisant se hâter tous les
autres, ce fut un mouvement sans nom ; comme
si la vue d’une très prochaine fraîcheur, assouvissant
déjà leur âme en espérance, suffisait
pour un soir à les désaltérer ; — prosternés
ainsi qu’en prière, ils criaient vers les eaux
sans y aller, et leur soif, à se sentir bientôt
devoir être étanchée, en devenait voluptueuse.
C’étaient des chants, des cris d’une sensualité
reconnaissante et délivrée ; d’autres dansaient.
Aucun ne songeait plus à avancer ; comme si
suffisaient des promesses au lieu des satisfactions ;
comme si jamais soif avait pu s’étancher
d’eau salée, l’amour de visions, ou de remises
l’espérance. — A peine une petite lieue séparait
encore du rivage, mais après une immense
fatigue cette immense joie les brisait. Certainement
que de son lit fermé qui précédait toujours
la marche, le prince entendit les cris délirants
de son peuple. Les porteurs, au demi-versant
de la dune, s’arrêtèrent et la tente royale
fut dressée. Le soleil déclinait vers un soulèvement
de brume ou de poussière que son rayonnement
oblique rougissait ; l’horizon derrière
la mer se fondait en une adorable dorure ; un
instant au reflet du ciel les eaux parurent embrasées,
puis brusquement, l’astre disparu, la
nuit vint complète et fermée. — Je savais que
parfois les marées sur un sol plan peuvent beaucoup
s’étendre et que dangereuses souvent sont
les plages des mers inconnues — et donc j’étais
heureux que nous nous arrêtassions là, encore
loin et haut sur la colline. — Toutes les tentes
furent posées ; le camp se forma ; les feux du
soir brillèrent. La tente du prince, presque inéclairée
était avant le camp comme un isolé promontoire ;
la mer semblait avoir empli la nuit. — Je
m’approchai de la tente du prince.
Il était debout, penché hors de la tente, soulevant
la porte de toile ; il était sans voile à sa
face et ses yeux cherchaient dans la nuit.
Lorsqu’il me vit : Je ne vois point la mer,
dit-il, El Hadj ! — Il parlait mystérieusement ;
à l’entendre prononcer mon nom, je
trouvais une presque amoureuse douceur. — C’est
que la nuit est trop close, répondis-je ;
tantôt la lune paraîtra. — Je n’entends point
la mer, El Hadj. — Ah ! prince, c’est qu’elle
est très calme et c’est que nous en sommes
trop loin.
— El Hadj ! reprit-il lentement, c’est sur
l’autre bord de cette eau que mes noces sont
préparées et que grandit pour nous l’attente.
El Hadj ! malgré le nuit, dans la nuit, où personne
ne puisse te voir, il faut que vers la mer
tu descendes ; la lune se lèvera quand tu parviendras
sur la rive ; regarde si l’on voit l’autre
bord, — ce que l’on voit sur l’autre bord, — si
l’on distingue enfin les arbres, les grands
arbres dont tu me parles dans tes chants. Va,
mon El Hadj ! El Hadj bien aimé, vas-y vite — puis
raccours aussitôt vers moi.
Je partis ; — j’allai, malgré ma lassitude.
Je descendis les pentes de la dune et me sentis
bientôt lourdement enveloppé par la nuit.
M’étant retourné vers le camp je n’en vis plus
aucune flamme ; un brouillard presque opaque
me les cachait, dans lequel je pénétrais plus
avant tandis que je descendais vers la plage.
J’avais confiance en la lune pour guider mes
pas au retour. J’étais las ; las au point d’en
oublier mon espérance. Je m’étonnai, je m’en
souviens, de l’odeur trop fade de l’air ; l’humidité
qui le chargeait n’était point, comme il eût
fallu, âpre de la salure marine, mais rappelait
plutôt les exhalaisons des marais. — Mais alors,
devant moi qui marchais, cette vapeur frémit, — chancela,
s’argenta, s’ouvrit, et, comme un
pâtre aux bergeries, s’occupa gravement la
lune.
Elle flottait au-dessus d’une plaine d’une quiétude
inconnue. J’étais au bord d’un étendu
mystère où ne remuait pas un flot, mais sur
quoi riait et brillait la belle image de la lune,
indéfiniment élargie. — Le terrain cessait sans
secousse ; le sable plat se remplaçait simplement
par autre chose, qui continuait sa planitude, et
que je comprenais ne pas être de l’eau. J’avançai ;
j’entrai — c’était comme dans une matière
incréée, ni tout à fait solide, ni tout à fait
liquide, mobile sous mon pied, sinon tranquille,
mais comme imparfaitement figée. A ma gauche
un élan de sable y gagnait, persistait, mince
promontoire où des joncs débiles croissaient.
J’y marchai… après, ce n’était plus, non, ni de
la terre, ni de l’eau… une espèce de limon, de
vase, qu’une mince croûte de sel recouvrait,
y mettant les reflets de lune, et sous le ciel du
soir d’abord ayant pu paraître azurée. Je voulus
m’avancer encore ; cette croûte fragile crevait ;
j’enfonçais dans une profondeur dissimulée
d’abominable fange molle. — M’accrochant
aux joncs, à genoux ou couché, je revins
reposer sur le sable. Je m’y assis ; je regardai ;
mon étonnement était si grand devant cette mer
irrêvée, de boue protégée de sel, où mon poids
avait fait un trou — que je ne sentais plus en
moi, plus même ma désespérance. Accablé de
lassitude et de stupeur, je regardai la lune
sereine, au-dessus de la claire étendue, sembler
rire et briller — sur cette morne plaine
insondée, plus morne encore que le désert. — Et
voici que la lune plus haute, éclairant plus
fort l’horizon, montra de l’autre côté de la mer
une autre rive non lointaine, et il semblait que
de grands arbres s’y penchassent… Mais le
sable où j’étais assis fléchissait ; je dus quitter
le promontoire, revenir en arrière, à la berge
où cette mer finissait. — Là je me couchai
contre terre, et sentis maintenant si complètement
ma solitude et l’environ de cette immensité…
et cette mer, pour être étroite, me
disais-je, n’en serait pas plus franchissable…
et toute ma vertu soudain m’abandonna ; elle
ne s’enfuyait pas, je suppose ; elle disparaissait
comme de l’eau ; comme de l’eau qui se perd
dans le sable ; elle disparaissait complètement.
Soudain je me sentis sans courage et quelqu’un
que sa foi a complètement abandonné.
Il me semblait que m’envahît, qu’en moi
s’étendît, s’ouvrît une désolation sans larmes,
plus vaste encore et aussi morne que le désert.
J’étais trop las pour regagner aussitôt les
tentes, et qu’eût-ce été pour dire au prince ?
Et, malgré tout, l’éclat de cette nuit était si
pur, si délectable, que mon esprit désemparé
s’y complaisait. Pourtant, ivre de nuit avant
l’aube, pour n’en point rencontrer déjà qui, descendant
du camp vers la mer et s’apercevant
qu’elle est fausse, n’importunassent ma douleur
par de piètres lamentations, dès que je vis la
nuit enfin dolente chavirer sur la dune où la
blancheur naissait, je me remis en route vers
les tentes qu’éclairait encore à demi la lune
déclinante.
Clartés naissant de tous côtés du ciel ! Blancheurs
de lune sur les tentes !… O ! genoux
fléchissants, mains tendues, et, de qui veut
prier, inquiète étreinte de l’ombre… Prophète,
je le suis, c’est moi. — Prince ! à ton peuple j’ai
su parler dès que toi tu n’as plus rien pu dire.
Ah ! longues marches dans le désert ! attentes
d’on ne sait plus quoi ; genoux rompus ; soif
augmentée ; passe des heures sans surprises ; — langueurs
des nuits ; longueur des jours ;
oasis au soir défaillantes. — Arbres du Nord ;
rameaux vaguement désirés ; ah ! promontoires !
promontoires lancés vers le ciel, où l’on s’avance,
où l’on s’avance ; après lesquels on ne peut
plus… Blancheurs de lune sur les tentes ! nuit
finie ; clartés naissant de tous côtés du ciel…
Puis, ô ! porte de toile soulevée ; mystérieuse
tente où j’entrai ! Porte de toile retombée, comme
sur un secret se reclôt du silence ; couche vers
où je m’approchai, qu’une mourante flamme
éclairait ; couche horriblement creuse et qui
semblait vidée, où le prince gisait sans vie.
Prince, tu t’es trompé ; je te hais. Car je
n’étais pas né prophète ; c’est par ta mort que je
le suis devenu ; c’est parce que tu ne partais
plus, que moi j’ai dû parler au peuple…
Peuples abandonnés dans le désert, c’est sur
vous seulement que je pleure. — Toi, prince
disparu, que je te haïsse, le sais-je ?… mais je
languis d’ennui, de faim, de lassitude pour
t’avoir tellement aimé ; et le doux souvenir de
chaque de tes nuits me fait sentir, hélas plus
désolée ma plus définitive solitude.
Je n’aimais point le peuple jusqu’alors, mais
dès lors j’eus pitié de lui. — L’aimais-tu ? — Pour
quel bien est-ce donc que tu le menais
loin des villes ? — Car le bruit de tes noces
n’a pas retenti jusqu’à nous. Nous n’avons pas
entendu les cymbales. Mes oreilles sont pleines
d’attente. — Où se sont-elles célébrées que
déjà leur rumeur soit éteinte ? Prince, je ne le
dirai pas… nul ne sait que c’est dans la mort
qu’elles sont si silencieuses. — Prince j’ai dû
tromper le peuple, parce que tu l’avais déjà
trompé — et parce que je connaissais et que
j’avais pris en pitié ton peut-être involontaire
mensonge. Prince, j’ai prolongé ta misère, jusqu’à
par delà de ta mort. J’ai redéfait toute
ta route. Tu menais le peuple au désert ; je l’ai
ramené vers la ville ; je l’ai guidé vers les rassasiements
en rémunération des faims qu’au
long des sables d’aridité, pâtre indolent, tu
nous fis paître…
Le petit matin frémissait ; c’était l’heure où,
les autres jours, j’avais coutume de quitter le
prince. Je sortis de la tente, les yeux secs, et
le visage composé. Nul encore n’était descendu
vers la plage. Je voulus préparer leur prochain
désespoir ; donner pour châtiment leur déboire
effroyable lorsqu’ils approcheraient de la mer :
inventer donc une certaine faute ; tendre au
peuple comme l’occasion d’un péché qui motivât
ce châtiment — de sorte qu’ils pussent considérer
comme un peu méritée leur histoire, et,
par cela, sinon s’en attrister moins, du moins
m’en devenir soumis et me craindre. Moi que
n’avait mené que l’amour je ne les pouvais
ramener que par la crainte. — Et donc malgré
l’impatience de leur soif, ou mieux à cause
d’elle, je leur dis : Le prince met vos fidélités
à l’épreuve. Il n’entend pas descendre après
vous vers la plage tant attendue. Ne suis-je
pas le premier ? a-t-il dit ; ne dois-je pas le
premier m’y laver, m’y baigner et y boire ?
Malheur à qui descendrait vers la mer avant
moi. Il paierait cruellement cet outrage, et ne
serait pas seul châtié. Lorsqu’il n’y en aurait
qu’un à pécher, vous tous supporteriez la récompense
de sa faute. Car mon courroux
dépassera toute attente et semblera déborder
le péché. — J’ai besoin, m’a-t-il dit, que le
peuple me craigne et j’espère de lui la soumission
complète ; or, cette faute me serait signe,
même commise par un seul, comme d’une complète
insoumission. — Mais écoutez : mon intention
n’est pas de descendre aujourd’hui sur la
plage, ni demain, mais seulement le matin après
le second jour ; et c’est là que sera votre épreuve ;
malgré votre soif, attendez. Il faut, avant de
s’approcher de l’eau, élever un autel à Dieu,
en signe d’action de grâce, et pour y pouvoir
sacrifier. C’est à quoi vous emploierez ces
deux jours. Vous élèverez cet autel à une très
petite distance de la plage, sans vous inquiéter
que ce soit sur du sable mouvant. Vous
trouverez du gypse pour du plâtre et au pied
de la dune des blocs de sable conglutiné. Vous
creuserez l’autel, dessous, comme une cave. — Allez.
Je veux que tous y travaillent. J’ai
hâte de pouvoir sacrifier.
Dans l’ennui des deux jours et malgré la
contrainte, le travail avança rapidement. Je ne
sais si peut-être déjà quelqu’un d’eux avait
secrètement enfreint mon ordre. Cela n’importait
point. Quand tous obéiraient, pensais-je,
la mer n’en serait pas moins telle. On en pouvait
toujours supposer un, pécheur, pour qui
tous pâtiraient, — tous ne pouvant savoir ce
qu’un seul d’entre eux aurait fait.
Dans l’ennui des deux jours la mer fut
azurée ; l’autre rive se révélait vaguement et
se couronnait de mirages que le cours des
heures variait. Je restais auprès de la tente du
prince pour faciliter leur péché. — La nuit,
je descendais jusqu’à la plage dont je connaissais
la surprise. Je m’asseyais non loin du bord,
uniquement épris de regarder. La lune se levait,
plus pleine que la veille ; moins étonné je la
pouvais mieux contempler. Il semblait que le
silence était, là, vraiment et chose réelle, et que
c’était mon adoration. Car je ne savais pas,
avant, qu’une nuit pût être si belle, et je sentais
en moi, plus profondément que je n’eusse
pensé trouver profondeur en moi-même, un
autre amour, plus fervent mille fois, plus doux,
plus reposé que l’amour que j’avais pour le
prince, et auquel il semblait que cet immense
calme répondît.
De sorte que, plus pacifique encore, cette
nuit la troisième, lorsque la lune vint éclairer
mes pas vers la berge — lorsque, pèlerin
fatigué, furtif comme un voleur de nuit, j’eus
porté, j’eus traîné par le pan du manteau qui
revenait sur son visage, le prince, dont j’aurais
pu voir la nudité, maintenant, mais cadavre et
qui ne valait plus qu’on y pensât — lorsque je
l’eus posé sous l’autel où le lendemain par
pénitence dérisoire tout le peuple sacrifierait — quand
je l’eus étendu dans cette cave étroite
que pourquoi j’avais fait creuser — alors, de
l’amour de mon âme enfin désolément délivré,
seul dans la nuit je pus crier ma joie et repoussant
le passé mort, laisser enfin mon espérance
divaguer. — Je ne me doutais pas, avant, de
combien j’étais las de ce pèlerinage, ne savais
dans combien de nuit il s’enfonçait ; mais alors,
m’avançant une dernière fois sur la berge, pour
revoir sans plus de frayeur cette mer, après
tout pour qui seul effrayante la croyait devoir
traverser, la regardant alors si belle et comme
de cristal azuré, je sentis ma foi de la veille
très lentement se déplacer ; mon adoration toujours
vive, puisque le prince était mort éperdue,
s’élargir puissamment jusqu’aux limites mêmes
de l’infini désert ; et, parce que mon âme plus
grave se pénétrait de majesté, je croyais que
c’était le bonheur.
Maintenant que je crois qu’il est impossible,
je ne me souviens plus si je parvins vraiment au
bonheur. Je me souviens que je voulus chanter,
que je ne pus, puisque ce n’était plus pour personne,
de sorte qu’en moi-même et seulement
je disais, et redisais sans plus comprendre ma
pensée : Prince ! qui donc est mort ? — Pas moi.
Joie ? peut-être ; je ne comprenais pas alors
combien en l’instant même il triomphait ; car
il n’était mort que pour moi et qui précisément
seul l’aimais. Devant le peuple sa litière vidée
devait toujours marcher comme emplie ; je
devais incessamment l’avoir vu, et je ne parlais
plus que pour rapporter ses paroles. Je ne
comprenais pas d’abord de quel poids serait
cette réalité de mon mensonge, et que le prince
mort, dans ce mensonge, persévérait. Car, à
l’imaginer sans cesse, mon amour était attisé.
Je ne le savais rien que mort ; je ne pouvais
l’imaginer que vivant. Parfois, la nuit, dans sa
tente, tout seul à présent, je dormais ; et mon
sommeil sans rêves me devenait comme une
représentation de sa mort ; mais parfois à cause
des autres, près de sa tente je faisais semblant
de lui chanter ; alors je me souvenais de nos
nuits et m’attristais d’avoir vu son visage. Ma
douleur s’acharnait au simulacre imposé de sa
présence. Comme aux vivants on lui portait
chaque jour à manger ; tout ce que je faisais
pour le représenter aux autres m’aidait à constater
son absence. Plus je sentais qu’il eût dû
être, plus je savais qu’il n’était pas.
Et dès lors m’habita cette pensée, lassante
et puissante comme un désir : certes je goûterai
le bonheur de mon âme, déjà prêt, mais
quand elle sera du peuple et de l’amour et
complètement, délivrée.
Maintenant le peuple est parti ; il a repris sa
ville délaissée. Je l’ai ramené du désert. Il ne
m’a pas aimé, parce que je prophétisais sans
douceur, ayant peur de m’apitoyer ; et il n’a
pas aimé le prince, car je ne supposais de lui
que des paroles de rudesse : — Je ne pouvais
parler d’amour puisque c’était pour un mensonge.
Il fallait l’imposer jusqu’au bout ; ne pas
autoriser ma défaillance. Puisque je n’avais pas
de force, ne devais-je pas simuler… Mais je
sais maintenant, s’il y a des prophètes, que
c’est parce qu’ils ont perdu leur Dieu. Car si
Lui ne se taisait pas, pourquoi formuler ses
paroles ?
Certes aussi j’ai fait de faux miracles ; j’ai
fait jaillir l’eau du rocher ; j’ai fait douces des
sources amères, et quand est venu le vol des
cailles j’ai dit que c’était parce que j’avais prié.
Quand Boubaker s’est soulevé je ne sais pas
comment j’ai pu maîtriser sa révolte, sinon que
j’agissais en désespéré. J’ai menacé. Après, plus
aucun ne douta de ma force ; il n’y avait que
moi qui n’en étais pas convaincu.
Ma tâche de pâtre est finie ; mon âme est
enfin délivrée. Maintenant de joie que crierai-je ?
Je ne peux plus ne plus chanter que des chansons. — Je
ne peux plus, baigné d’amour, le
soir, crier des vers au bord des places, ni plus
faire danser les enfants. Je ne peux plus
n’avoir rien connu que la ville ; n’avoir pas
traversé le désert. — Maintenant El Hadj, que
ferai-je ? Que le prince soit mort — le sais-je ?
Je me souviens des noces qui l’attendent,
comme si rien de lui n’était mort… Voici,
voici dans l’intérieur du palais de la Ville, je
sais qu’un jeune frère du prince grandit…
Attend-il que ma voix le guide ? et recommencerai-je
avec lui, avec un nouveau peuple une
nouvelle histoire, que je reconnaîtrai pas à
pas… ou si, comme ces esprits pleins de deuil
et nourris de cendres amères, je m’en irai tout
seul — comme ceux cachant un secret, qui
rôdent autour des cimetières, et qui cherchent
sans le trouver leur repos dans les lieux déserts.