I
Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards,
entre Pise et Civita-Vecchia, et il allait être neuf heures
du matin, lorsque l'abbé Pierre Froment, après un dur
voyage de vingt-cinq heures, débarqua enfin à Rome. Il
n'avait emporté qu'une valise, il sauta vivement du wagon,
au milieu de la bousculade de l'arrivée, écartant les porteurs
qui s'empressaient, se chargeant lui-même de son
léger bagage, dans la hâte qu'il éprouvait d'être arrivé,
de se sentir seul et de voir. Et, tout de suite, devant la
Gare, sur la place des Cinq-Cents, étant monté dans une
des petites voitures découvertes, rangées le long du trottoir,
il posa la valise près de lui, après avoir donné
l'adresse au cocher:
—Via Giulia, palazzo Boccanera.
C'était un lundi, le 3 septembre, par une matinée de
ciel clair, d'une douceur, d'une légèreté délicieuses. Le
cocher, un petit homme rond, aux yeux brillants, aux
dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant un
prêtre français, à l'accent. Il fouetta son maigre cheval,
la voiture partit avec la vive allure de ces fiacres romains,
si propres, si gais. Mais, presque aussitôt, après avoir
longé les verdures du petit square, arrivé sur la place des
Thermes, il se retourna, souriant toujours, désignant de
son fouet des ruines.
—Les Thermes de Dioclétien, dit-il en un mauvais
français de cocher obligeant, désireux de plaire aux
étrangers, pour s'assurer leur clientèle.
Des hauteurs du Viminal, où se trouve la Gare, la voiture
descendit au grand trot la pente raide de la rue
Nationale. Et, dès lors, il ne cessa plus, il tourna la tête
à chaque monument, le montra du même geste. Dans ce
bout de large voie, il n'y avait que des bâtisses neuves.
Sur la droite, plus loin, montaient des massifs de verdure,
en haut desquels s'allongeait un interminable
bâtiment jaune et nu, couvent ou caserne.
—Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher.
Pierre, depuis une semaine que son voyage était décidé,
passait les jours à étudier la topographie de Rome
sur des plans et dans des livres. Aussi aurait-il pu se
diriger, sans avoir à demander son chemin, et les explications
le trouvaient prévenu. Ce qui le déroutait pourtant,
c'étaient ces pentes soudaines, ces continuelles
collines qui étagent en terrasses certains quartiers. Mais
la voix du cocher se haussa, bien qu'un peu ironique, et
le mouvement de son fouet se fit plus ample, lorsque,
sur la gauche, il nomma une immense construction,
fraîche et crayeuse encore, tout un pâté gigantesque de
pierres, surchargé de sculptures, de frontons et de statues.
—La Banque Nationale.
Plus bas, comme la voiture tournait sur une place
triangulaire, Pierre, qui levait les yeux, fut ravi en apercevant,
très haut, supporté par un grand mur lisse, un
jardin suspendu, d'où se dressait, dans le ciel limpide,
l'élégant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire.
Il sentit toute la fierté et toute la grâce de Rome.
—La villa Aldobrandini.
Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui
acheva de le passionner. La rue faisait de nouveau un
coude brusque, lorsque, dans l'angle, une trouée de
lumière se produisait. C'était, en contre-bas, une place
blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante
poussière d'or; et, dans cette gloire matinale,
s'érigeait une colonne de marbre géante, toute dorée du
côté où l'astre la baignait à son lever, depuis des siècles.
Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma, car il ne se
l'était pas imaginée ainsi, dans ce trou d'éblouissement,
au milieu des ombres voisines.
—La colonne Trajane.
Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernière
fois. Et ce furent encore des noms jetés, au trot vit
du cheval: le palais Colonna, dont le jardin est bordé de
maigres cyprès; le palais Torlonia, à demi éventré pour
les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et
redoutable, avec ses murs crénelés, sa sévérité tragique
de forteresse du moyen âge, oubliée là dans la vie bourgeoise
d'aujourd'hui. La surprise de Pierre augmentait,
devant l'aspect inattendu des choses. Mais le coup fut
rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui indiqua
triomphalement le Corso, une longue rue étroite, à peine
aussi large que notre rue Saint-Honoré, blanche de soleil
à gauche, noire d'ombre à droite, et au bout de
laquelle la lointaine place du Peuple faisait comme une
étoile de lumière: était-ce donc là le cœur de la ville, la
promenade célébrée, la voie vivante où affluait tout le
sang de Rome?
Déjà la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel,
qui continue la rue Nationale, les deux trouées
dont on a coupé l'ancienne cité de part en part, de la
Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du
Gesù était toute blonde de gaieté matinale. Puis, entre
l'église et le lourd palais Altieri, qu'on n'avait point osé
jeter bas, la rue s'étranglait, on entrait dans une ombre
humide, glaciale. Et, au delà, devant la façade du Gesù,
sur la place, le soleil recommençait, éclatant, déroulant
ses nappes dorées; tandis qu'au loin, au fond de la rue
d'Aracoeli, noyée d'ombre également, des palmiers ensoleillés
apparaissaient.
—Le Capitole, là-bas, dit le cocher.
Le prêtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la
tache verte, au bout du ténébreux couloir. Il était pénétré
comme d'un frisson par ces alternatives soudaines de
chaude lumière et d'ombre froide. Devant le palais de
Venise, devant le Gesù, il lui avait semblé que toute la
nuit des jours anciens lui glaçait les épaules; puis, c'était,
à chaque place, à chaque élargissement des voies nouvelles,
une rentrée dans la lumière, dans la douceur gaie
et tiède de la vie. Les coups de soleil jaune tombaient des
toitures, découpaient nettement les ombres violâtres.
Entre les façades, on apercevait des bandes de ciel très
bleu et très doux. Et il trouvait à l'air qu'il respirait un
goût spécial, encore indéterminé, un goût de fruit qui
augmentait en lui la fièvre de l'arrivée.
Malgré son irrégularité, c'est une fort belle voie moderne
que le cours Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait
se croire dans une grande ville quelconque, aux vastes
bâtisses de rapport. Mais, quand il passa devant la Chancellerie,
le chef-d'œuvre de Bramante, le monument
type de la Renaissance romaine, son étonnement revint,
son esprit retourna aux palais qu'il venait déjà d'entrevoir,
à cette architecture nue, colossale et lourde, ces
immenses cubes de pierre, pareils à des hôpitaux ou à des
prisons. Jamais il ne se serait imaginé ainsi les fameux
palais romains, sans grâce ni fantaisie, sans magnificence
extérieure. C'était évidemment fort beau, il finirait par
comprendre, mais il devrait y réfléchir.
Brusquement, la voiture quitta le populeux cours
Victor-Emmanuel, pénétra dans des ruelles tortueuses,
où elle avait peine à passer. Le calme s'était fait, le
désert, la vieille ville endormie et glaciale, au sortir du
clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se
rappela les plans consultés, il se dit qu'il approchait
de la via Giulia; et sa curiosité qui avait grandi, s'accrut
alors jusqu'à le faire souffrir, désespéré de ne pas en
voir, de ne pas en savoir tout de suite davantage. Dans
l'état de fièvre où il était depuis son départ, les étonnements
qu'il éprouvait à ne pas trouver les choses telles
qu'il les avait attendues, les chocs que venait de recevoir
son imagination, aggravaient sa passion, le jetaient au
désir aigu et immédiat de se contenter. Neuf heures
sonnaient à peine, il avait toute la matinée pour se présenter
au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas
conduire sur-le-champ à l'endroit classique, au sommet
d'où l'on voyait Rome entière, étalée sur les sept collines?
Quand cette pensée fut entrée en lui, elle le tortura, il
finit par céder.
Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever,
pour lui crier la nouvelle adresse:
—A San Pietro in Montorio.
D'abord, l'homme s'étonna, parut ne pas comprendre.
D'un signe de son fouet, il indiqua que c'était là-bas, au
loin. Enfin, comme le prêtre insistait, il se remit à sourire
complaisamment, avec un branle amical de la tête. Bon,
bon! il voulait bien, lui.
Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu
du dédale des rues étroites. On en suivit une, étranglée
entre de hauts murs, où le jour descendait comme au fond
d'une tranchée. Puis, au bout, il y eut une rentrée soudaine
en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique pont
de Sixte IV, tandis qu'à droite et à gauche s'étendaient les
nouveaux quais, dans le ravage et les plâtres neufs des
constructions récentes. De l'autre côté, le Transtévère lui
aussi était éventré; et la voiture monta la pente du Janicule,
par une voie large qui portait, sur de grandes
plaques, le nom de Garibaldi. Une dernière fois, le cocher
eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie
triomphale.
—Via Garibaldi.
Le cheval avait dû ralentir le pas, et Pierre, pris d'une
impatience enfantine, se retournait pour voir, à mesure
que la ville, derrière lui, s'étendait et se découvrait
davantage. La montée était longue, des quartiers surgissaient
toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis, dans
l'émotion croissante qui faisait battre son cœur, il trouva
qu'il gâtait la satisfaction de son désir, en l'émiettant
ainsi, à cette conquête lente et partielle de l'horizon. Il
voulait recevoir le coup en plein front, Rome entière vue
d'un regard, la ville sainte ramassée, embrassée d'une
seule étreinte. Et il eut la force de ne plus se retourner,
malgré l'élan de tout son être.
En haut, il y a une vaste terrasse. L'église San Pietro
in Montorio se trouve là, à l'endroit où saint Pierre,
dit-on, fut crucifié. La place est nue et rousse, cuite
par les grands soleils d'été; pendant qu'un peu plus
loin, derrière, les eaux claires et grondantes de l'Acqua
Paola tombent à gros bouillons des trois vasques de la
fontaine monumentale, dans une éternelle fraîcheur. Et,
le long du parapet qui borde la terrasse, à pic sur le
Transtévère, s'alignent toujours des touristes, des Anglais
minces, des Allemands carrés, béants d'admiration
traditionnelle, leur Guide à la main, qu'ils consultent,
pour reconnaître les monuments.
Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise
sur la banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui
alla se ranger près des autres fiacres et qui resta philosophiquement
sur son siège, au plein soleil, la tête basse
comme son cheval, tous deux résignés d'avance à la longue
station accoutumée.
Et Pierre, déjà, regardait de toute sa vue, de toute son
âme, debout contre le parapet, dans son étroite soutane
noire, les mains nues et serrées nerveusement, brûlantes
de sa fièvre. Rome, Rome! la Ville des Césars, la Ville des
Papes, la Ville éternelle qui deux fois a conquis le monde,
la Ville prédestinée du rêve ardent qu'il faisait depuis des
mois! elle était là enfin, il la voyait! Des orages, les jours
précédents, avaient abattu les grandes chaleurs d'août.
Cette admirable matinée de septembre fraîchissait dans
le bleu léger du ciel sans tache, infini. Et c'était une
Rome noyée de douceur, une Rome du songe, qui
semblait s'évaporer au clair soleil matinal. Une fine
brume bleuâtre flottait sur les toits des bas quartiers,
mais à peine sensible, d'une délicatesse de gaze; tandis
que la Campagne immense, les monts lointains se
perdaient dans du rose pâle. Il ne distingua rien d'abord,
il ne voulait s'arrêter à aucun détail, il se donnait à Rome
entière, au colosse vivant, couché là devant lui, sur ce sol
fait de la poussière des générations. Chaque siècle en
avait renouvelé la gloire, comme sous la sève d'une
immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui faisait
battre son cœur plus fort, à grands coups, dans cette première
rencontre, c'était qu'il trouvait Rome telle qu'il la
désirait, matinale et rajeunie, d'une gaieté envolée,
immatérielle presque, toute souriante de l'espoir d'une
vie nouvelle, à cette aube si pure d'un beau jour.
Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon
sublime, les mains toujours serrées et brûlantes, revécut
en quelques minutes les trois dernières années de sa vie.
Ah! quelle année terrible, la première, celle qu'il avait
passée au fond de sa petite maison de Neuilly, portes et
fenêtres closes, terré là comme un animal blessé qui
agonise! Il revenait de Lourdes l'âme morte, le cœur
sanglant, n'ayant plus en lui que de la cendre. Le silence
et la nuit s'étaient faits sur les ruines de son amour et
de sa foi. Des jours et des jours s'écoulèrent, sans qu'il
entendît ses veines battre, sans qu'une lueur se levât,
éclairant les ténèbres de son abandon. Il vivait machinalement,
il attendait d'avoir le courage de se reprendre à
l'existence, au nom de la raison souveraine, qui lui avait
fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'était-il pas plus résistant
et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie
tranquillement à ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait
de quitter la soutane, fidèle à un amour unique et
par dégoût du parjure, pourquoi ne se donnait-il pas pour
besogne quelque science permise à un prêtre, l'astronomie
ou l'archéologie? Mais quelqu'un pleurait en lui,
sa mère sans doute, une immense tendresse éperdue que
rien n'avait assouvie encore, qui se désespérait sans fin
de ne pouvoir se contenter. C'était la continuelle souffrance
de sa solitude, la plaie restée vive, dans la haute
dignité de sa raison reconquise.
Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le
hasard le mit en relations avec un vieux prêtre, l'abbé
Rose, vicaire à Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine.
Il alla le voir, au fond du rez-de-chaussée
humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois pièces
transformées en asile, pour les petits enfants abandonnés,
qu'il ramassait dans les rues voisines. Et, dès ce moment,
sa vie changea, un intérêt nouveau et tout-puissant y était
entré, il devint l'aide peu à peu passionné du vieux
prêtre. Le chemin était long, de Neuilly à la rue de Charonne.
D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine.
Puis, il se dérangea tous les jours, il partait le matin
pour ne rentrer que le soir. Les trois pièces ne suffisant
plus, il avait loué le premier étage, il s'y était réservé une
chambre, où il finit par coucher souvent; et toutes ses
petites rentes passaient là, dans ce secours immédiat
donné à l'enfance pauvre; et le vieux prêtre, ravi, touché
aux larmes de ce jeune dévouement qui lui tombait
du ciel, l'embrassait en pleurant, l'appelait l'enfant du
bon Dieu.
La misère, la scélérate et abominable misère, Pierre
alors la connut, vécut chez elle, avec elle, pendant deux
années. Cela commença par ces petits êtres qu'il ramassait
sur le trottoir, que la charité des voisins lui amenait,
maintenant que l'asile était connu du quartier: des garçonnets,
des fillettes, des tout petits tombés à la rue,
pendant que les pères et les mères travaillaient, buvaient
ou mouraient. Souvent le père avait disparu, la mère se
prostituait, l'ivrognerie et la débauche étaient entrées au
logis avec le chômage; et c'était la nichée au ruisseau,
les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pavé,
les autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue
de Charonne, sous les roues d'un fardier, il avait retiré
deux petits garçons, deux frères, qui ne purent même lui
donner une adresse, venus ils ne savaient d'où. Un autre
soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un petit
ange blond de trois ans à peine, trouvée sur un banc, et
qui pleurait, en disant que sa maman l'avait laissée là.
Et, plus tard, forcément, de ces maigres et pitoyables
oiseaux culbutés du nid, il remonta aux parents, il fut
amené à pénétrer de la rue dans les bouges, s'engageant
chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en
connaître toute l'épouvantable horreur, le cœur saignant,
éperdu d'angoisse terrifiée et de charité vaine.
Ah! la dolente cité de la misère, l'abîme sans fond de
la déchéance et de la souffrance humaines, quels voyages
effroyables il y fit, pendant ces deux années qui bouleversèrent
son être! Dans ce quartier Sainte-Marguerite,
au sein même de ce faubourg Saint-Antoine si actif, si
courageux à la besogne, il découvrit des maisons sordides,
des ruelles entières de masures sans jour, sans air, d'une
humidité de cave, où croupissait, où agonisait, empoisonnée,
toute une population de misérables. Le long de
l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les ordures
amassées. A chaque étage, recommençait le même dénuement,
tombé à la saleté, à la promiscuité la plus basse.
Des vitres manquaient, le vent faisait rage, la pluie
entrait à flots. Beaucoup couchaient sur le carreau nu,
sans jamais se dévêtir. Pas de meubles, pas de linge,
une vie de bête qui se contente et se soulage comme elle
peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. Là dedans,
en tas, tous les sexes, tous les âges, l'humanité revenue à
l'animalité par la dépossession de l'indispensable, par
une indigence telle, qu'on s'y disputait à coups de dents
les miettes balayées de la table des riches. Et le pis y
était cette dégradation de la créature humaine, non plus
le libre sauvage qui allait nu, chassant et mangeant sa
proie dans les forêts primitives, mais l'homme civilisé
retourné à la brute, avec toutes les tares de sa déchéance,
souillé, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des raffinements
d'une cité reine du monde.
Pierre, dans chaque ménage, retrouvait la même histoire.
Au début, il y avait eu de la jeunesse, de la gaieté,
la loi du travail acceptée courageusement. Puis, la lassitude
était venue: toujours travailler pour ne jamais être
riche, à quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir
d'avoir sa part de bonheur, la femme s'était relâchée des
soins du ménage, buvant elle aussi parfois, laissant les
enfants pousser au hasard. Le milieu déplorable, l'ignorance
et l'entassement avaient fait le reste. Plus souvent
encore, le chômage était le grand coupable: il ne se
contente pas de vider le tiroir aux économies, il épuise le
courage, il habitue à la paresse. Pendant des semaines,
les ateliers se vident, les bras deviennent mous. Impossible,
dans ce Paris si enfiévré d'action, de trouver la
moindre besogne à faire. Le soir, l'homme rentre en
pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas même
réussi à être accepté pour balayer les rues, car l'emploi
est recherché, il y faut des protections. N'est-ce pas
monstrueux, sur ce pavé de la grande ville où resplendissent,
où retentissent les millions, un homme qui
cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas,
et qui ne mange pas? La femme ne mange pas, les enfants
ne mangent pas. Alors, c'était la famine noire, l'abrutissement,
puis la révolte, tous les liens sociaux rompus,
sous cette affreuse injustice de pauvres êtres que leur
faiblesse condamnait à la mort. Et le vieil ouvrier,
celui dont cinquante années de dur labeur avaient usé
les membres, sans qu'il pût mettre un sou de côté, sur
quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir, au fond de
quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de
marteau, comme une bête de somme fourbue, le jour où,
ne travaillant plus, il ne mangeait plus? Presque tous
allaient mourir à l'hôpital. D'autres disparaissaient,
ignorés, emportés dans le flot boueux de la rue. Un matin,
au fond d'une hutte infâme, sur de la paille pourrie,
Pierre en découvrit un, mort de faim, oublié là depuis
une semaine, et dont les rats avaient dévoré le
visage.
Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa pitié déborda.
L'hiver, les souffrances des misérables deviennent atroces,
dans les taudis sans feu, où la neige entre par les fentes.
La Seine charrie, le sol est couvert de glace, toutes sortes
d'industries sont forcées de chômer. Dans les cités des
chiffonniers, réduits au repos, des bandes de gamins s'en
vont pieds nus, vêtus à peine, affamés et toussant, emportés
par de brusques rafales de phtisie. Il trouvait des
familles, des femmes avec des cinq et six enfants, blottis
en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas mangé
depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le
premier, il pénétra, au fond d'une allée sombre, dans la
chambre d'épouvante, où une mère venait de se suicider
avec ses cinq petits, de désespoir et de faim, un drame de
la misère dont tout Paris allait frissonner pendant quelques
heures. Plus un meuble, plus un linge, tout avait dû être
vendu, pièce à pièce, chez le brocanteur voisin. Rien que
le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse
à moitié vide, la mère était tombée en allaitant son
dernier né, un nourrisson de trois mois; et une goutte de
sang perlait au bout du sein, vers lequel se tendaient les
lèvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans
et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi là leur
éternel sommeil, côte à côte; tandis que, des deux garçons,
plus âgés, l'un s'était anéanti, la tête entre les
mains, accroupi contre le mur, pendant que l'autre avait
agonisé par terre, en se débattant, comme s'il s'était
traîné sur les genoux, pour ouvrir la fenêtre. Des voisins
accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une
lente ruine, le père ne trouvant pas de travail, glissant à
la boisson peut-être, le propriétaire las d'attendre, menaçant
le ménage d'expulsion, et la mère perdant la tête,
voulant mourir, décidant sa nichée à mourir avec elle,
pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait
vainement le pavé. Comme le commissaire arrivait pour
les constatations, ce misérable rentra; et, quand il eut
vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi qu'un bœuf
assommé, il se mit à hurler d'une plainte incessante, un
tel cri de mort, que toute la rue terrifiée en pleurait.
Ce cri horrible de race condamnée qui s'achève dans
l'abandon et dans la faim, Pierre l'avait emporté au fond
de ses oreilles, au fond de son cœur; et il ne put manger,
il ne put s'endormir, ce soir-là. Était-ce possible, une abomination
pareille, un dénuement si complet, la misère
noire aboutissant à la mort, au milieu de ce grand Paris
regorgeant de richesses, ivre de jouissances, jetant pour
le plaisir les millions à la rue? Quoi! d'un côté de si
grosses fortunes, tant d'inutiles caprices satisfaits, des
vies comblées de tous les bonheurs! de l'autre, une pauvreté
acharnée, pas même du pain, aucune espérance, les
mères se tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles
n'avaient plus à donner que le sang de leurs mamelles
taries! Et une révolte le souleva, il eut un instant conscience
de l'inutilité dérisoire de la charité. A quoi bon
faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des
secours aux parents, prolonger les souffrances des vieux?
L'édifice social était pourri à la base, tout allait crouler
dans la boue et dans le sang. Seul, un grand acte de
justice pouvait balayer l'ancien monde, pour reconstruire
le nouveau. Et, à cette minute, il sentit si nettement la
cassure irréparable, le mal sans remède, le chancre de
la misère sûrement mortel, qu'il comprit les violents,
prêt lui-même à accepter l'ouragan dévastateur et purificateur,
la terre régénérée par le fer et le feu, comme
autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie
pour assainir les villes maudites.
Mais l'abbé Rose, ce soir-là, en l'entendant sangloter,
monta le gronder paternellement. C'était un saint, d'une
douceur et d'un espoir infinis. Désespérer, grand Dieu!
quand l'Évangile était là! Est-ce que la divine maxime:
Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du
monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que,
si grand que fût le mal, on en viendrait tout de même
bien vite à bout, le jour où l'on retournerait en arrière,
à l'époque d'humilité, de simplicité et de pureté, lorsque
les chrétiens vivaient en frères innocents. Quelle délicieuse
peinture il faisait de la société évangélique, dont
il évoquait le renouveau avec une gaieté tranquille,
comme si elle devait se réaliser le lendemain! Et Pierre
finit par sourire, par se plaire à ce beau conte consolateur,
dans son besoin d'échapper au cauchemar affreux
de la journée. Ils causèrent très tard, ils reprirent les
jours suivants ce sujet de conversation que le vieux prêtre
chérissait, abondant toujours en nouveaux détails, parlant
du règne prochain de l'amour et de la justice, avec la
conviction touchante d'un brave homme qui était certain
de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre.
Alors, chez Pierre, une évolution nouvelle se fit. La
pratique de la charité, dans ce quartier pauvre, l'avait
amené à un attendrissement immense: son cœur défaillait,
éperdu, meurtri de cette misère qu'il désespérait de
jamais guérir. Et, sous ce réveil du sentiment, il sentait
parfois céder sa raison, il retournait à son enfance, à ce
besoin d'universelle tendresse que sa mère avait mis en
lui, imaginant des soulagements chimériques, attendant
une aide des puissances inconnues. Puis, sa crainte, sa
haine de la brutalité des faits, acheva de le jeter au désir
croissant du salut par l'amour. Il était grand temps de conjurer
l'effroyable catastrophe inévitable, la guerre fratricide
des classes qui emporterait le vieux monde, condamné
à disparaître sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction
où il était que l'injustice se trouvait à son comble, que
l'heure vengeresse allait sonner où les pauvres forceraient
les riches au partage, il se plut dès lors à rêver
une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les
hommes, le retour à la morale pure de l'Évangile, telle
que Jésus l'avait prêchée. D'abord, des doutes le torturèrent:
était-ce possible, ce rajeunissement de l'antique
catholicisme, allait-on pouvoir le ramener à la jeunesse,
à la candeur du christianisme primitif? Il s'était mis à
l'étude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en
plus pour cette grosse question du socialisme catholique,
qui justement menait grand bruit depuis quelques années;
et, dans son amour frissonnant des misérables, préparé
comme il l'était au miracle de la fraternité, il perdait peu
à peu les scrupules de son intelligence, il se persuadait
que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter
l'humanité souffrante. Enfin, cela se formula nettement
dans son esprit, en cette certitude que le catholicisme,
épuré, ramené à ses origines, pouvait être l'unique pacte,
la loi suprême qui sauverait la société actuelle, en conjurant
la crise sanglante dont elle était menacée. Deux
années auparavant, lorsqu'il avait quitté Lourdes, révolté
par toute cette basse idolâtrie, la foi morte à jamais et
l'âme inquiète pourtant devant l'éternel besoin du divin
qui tourmente la créature, un cri était monté en lui, du
plus profond de son être: une religion nouvelle! une
religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'était cette religion
nouvelle, ou plutôt cette religion renouvelée, qu'il
croyait avoir découverte, dans un but de salut social,
utilisant pour le bonheur humain la seule autorité morale
debout, la lointaine organisation du plus admirable
outil qu'on ait jamais forgé pour le gouvernement des
peuples.
Durant cette période de lente formation que Pierre
traversa, deux hommes, en dehors de l'abbé Rose, eurent
une grande influence sur lui. Une bonne œuvre l'avait
mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un évêque,
dont le pape venait de faire un cardinal, en récompense
de toute une vie d'admirable charité, malgré la sourde
opposition de son entourage qui flairait chez le prélat
français un esprit libre, gouvernant en père son diocèse;
et Pierre s'enflamma davantage au contact de cet apôtre,
de ce pasteur d'âmes, un de ces chefs simples et bons,
tels qu'il les souhaitait à la communauté future. Mais
la rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue,
dans des associations catholiques d'ouvriers, fut encore
plus décisive pour son apostolat. Le vicomte, un bel
homme, d'allures militaires, à la face longue et noble,
gâtée par un nez cassé et trop petit, ce qui semblait indiquer
l'échec final d'une nature mal d'aplomb, était un
des agitateurs les plus actifs du socialisme catholique
français. Il possédait de grands domaines, une grande
fortune, bien qu'on racontât que des entreprises agricoles
malheureuses lui en avaient emporté déjà près de la
moitié. Dans son département, il s'était efforcé d'installer
des fermes modèles, où il avait appliqué ses idées en
matière de socialisme chrétien; et il ne semblait guère,
non plus, que le succès l'encourageât. Seulement, cela
lui avait servi à se faire nommer député, et il parlait
à la Chambre, il y exposait le programme du parti, en
longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur
infatigable, il conduisait des pèlerinages à Rome, il présidait
des réunions, faisait des conférences, se donnait
surtout au peuple, dont la conquête, disait-il dans l'intimité,
pouvait seule assurer le triomphe de l'Église. Et
il eut de la sorte une action considérable sur Pierre, qui
admirait naïvement en lui les qualités dont il se sentait
dépourvu, un esprit d'organisation, une volonté militante
un peu brouillonne, tout entière appliquée à recréer
en France la société chrétienne. Le jeune prêtre
apprit beaucoup dans sa fréquentation, mais il resta quand
même le sentimental, le rêveur dont l'envolée, dédaigneuse
des nécessités politiques, allait droit à la cité
future du bonheur universel; tandis que le vicomte avait
la prétention d'achever la ruine de l'idée libérale de 89,
en utilisant, pour le retour au passé, la désillusion et la
colère de la démocratie.
Pierre passa des mois enchantés. Jamais néophyte
n'avait vécu si absolument pour le bonheur des autres. Il
fut tout amour, il brûla de la passion de son apostolat. Ce
peuple misérable qu'il visitait, ces hommes sans travail,
ces mères, ces enfants sans pain, le jetaient à la certitude
de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait
naître, pour faire cesser une injustice dont le monde
révolté allait violemment mourir; et cette intervention
du divin, cette renaissance du christianisme primitif, il
était résolu à y travailler, à la hâter de toutes les forces
de son être. Sa foi catholique restait morte, il ne croyait
toujours pas aux dogmes, aux mystères, aux miracles.
Mais un espoir lui suffisait, celui que l'Église pût encore
faire du bien, en prenant en main l'irrésistible mouvement
démocratique moderne, afin d'éviter aux nations la
catastrophe sociale menaçante. Son âme s'était calmée,
depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'Évangile
au cœur du peuple affamé et grondant des faubourgs.
Il agissait, il souffrait moins de l'affreux néant qu'il avait
rapporté de Lourdes; et, comme il ne s'interrogeait plus,
l'angoisse de l'incertitude ne le dévorait plus. C'était avec
la sérénité d'un simple devoir accompli qu'il continuait à
dire sa messe. Même il finissait par penser que le mystère
qu'il célébrait ainsi, que tous les mystères et tous les
dogmes n'étaient en somme que des symboles, des rites
nécessaires à l'enfance de l'humanité, et dont on se
débarrasserait plus tard, lorsque l'humanité grandie,
épurée, instruite, pourrait supporter l'éclat de la vérité
nue.
Et Pierre, dans son zèle d'être utile, dans sa passion
de crier tout haut sa croyance, s'était trouvé un matin à
sa table, écrivant un livre. Cela était venu naturellement,
ce livre sortait de lui comme un appel de son cœur, en
dehors de toute idée littéraire. Le titre, une nuit qu'il ne
dormait pas, avait brusquement flamboyé, dans les ténèbres:
la Rome nouvelle. Et cela disait tout, car n'était-ce
pas de Rome, l'éternelle et la sainte, que devait partir
le rachat des peuples? L'unique autorité existante se
trouvait là, le rajeunissement ne pouvait naître que de la
terre sacrée où avait poussé le vieux chêne catholique.
En deux mois, il écrivit ce livre, qu'il préparait depuis
un an sans en avoir conscience, par ses études sur le
socialisme contemporain. C'était en lui comme un bouillonnement
de poète, il lui semblait parfois rêver ces
pages, tandis qu'une voix intérieure et lointaine les lui
dictait. Souvent, lorsqu'il lisait au vicomte Philibert de
la Choue les lignes écrites la veille, celui-ci les approuvait
vivement, au point de vue de la propagande, en disant
que le peuple avait besoin d'être ému pour être entraîné,
et qu'il aurait fallu aussi composer des chansons
pieuses, amusantes pourtant, qu'on aurait chantées
dans les ateliers. Quant à monseigneur Bergerot, sans
examiner le livre au point de vue du dogme, il fut
touché profondément du souffle ardent de charité qui
sortait de chaque page, il commit même l'imprudence
d'écrire une lettre approbative à l'auteur, en l'autorisant
à la mettre comme préface en tête de l'œuvre. Et c'était
cette œuvre, publiée en juin, que la congrégation de
l'Index allait frapper d'interdiction, c'était pour la défense
de cette œuvre que le jeune prêtre venait d'accourir à
Rome, plein de surprise et d'enthousiasme, tout enflammé
du désir de faire triompher sa foi, résolu à plaider sa
cause lui-même devant le Saint-Père, dont il était convaincu
d'avoir exprimé simplement les idées.
Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois années
dernières, il n'avait pas bougé, debout contre le parapet,
devant cette Rome tant rêvée et tant souhaitée. Derrière
lui, des arrivées et des départs brusques de voitures se
succédaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds
défilaient, après avoir donné à l'horizon classique les cinq
minutes marquées dans le Guide; tandis que le cocher
et le cheval de son fiacre attendaient complaisamment, la
tête basse sous le grand soleil, qui chauffait la valise
restée seule sur la banquette. Et lui semblait s'être
aminci encore, dans sa soutane noire, comme élancé,
immobile et fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait
maigri après Lourdes, son visage s'était fondu. Depuis
que sa mère l'emportait de nouveau, le grand front droit,
la tour intellectuelle qu'il devait à son père, semblait
décroître, pendant que la bouche de bonté, un peu forte,
le menton délicat, d'une infinie tendresse, dominaient,
disaient son âme, qui brûlait aussi dans la flamme charitable
des yeux.
Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la
Rome de son livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le
rêve! Si, d'abord, l'ensemble l'avait saisi, dans la
douceur un peu voilée de l'admirable matinée, il distinguait
maintenant des détails, il s'arrêtait à des monuments.
Et c'était avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait
tous, pour les avoir longtemps étudiés sur des
plans et dans des collections de photographies. Là, sous
ses pieds, le Transtévère s'étendait, au bas du Janicule,
avec le chaos de ses vieilles maisons rougeâtres, dont les
tuiles mangées de soleil cachaient le cours du Tibre. Il
restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regardée
ainsi du haut de cette terrasse, comme nivelée par cette
vue à vol d'oiseau, à peine bossuée des sept fameuses collines,
une houle presque insensible au milieu de la mer
élargie des façades. Là-bas, à droite, se détachant en
violet sombre sur les lointains bleuâtres des monts Albains,
c'était bien l'Aventin avec ses trois églises à demi cachées
parmi des feuillages; et c'était aussi le Palatin découronné,
qu'une ligne de cyprès bordait d'une frange noire.
Le Coelius, derrière, se perdait, ne montrait que les arbres
de la villa Mattei, pâlis dans la poussière d'or du soleil.
Seuls, le mince clocher et les deux petits dômes de
Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin,
en face et très loin, à l'autre bout de la ville; tandis que,
sur les hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noyée de
lumière, qu'une confusion de blocs blanchâtres, striés de
petites raies brunes, sans doute des constructions récentes,
pareilles à une carrière de pierres abandonnée. Longtemps
il chercha le Capitole, sans pouvoir le découvrir.
Il dut s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait
bien le campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure,
là-bas, cette tour carrée, si modeste, qu'elle se perdait
au milieu des toitures environnantes. Et, à gauche, le Quirinal
venait ensuite, reconnaissable à la longue façade du
palais royal, cette façade d'hôpital ou de caserne, d'un
jaune dur, plate et percée d'une infinité de fenêtres régulières.
Mais, comme il achevait de se tourner, une
soudaine vision l'immobilisa. En dehors de la ville, au-dessus
des arbres du jardin Corsini, le dôme de Saint-Pierre
lui apparaissait. Il semblait posé sur la verdure;
et, dans le ciel d'un bleu pur, il était lui-même d'un
bleu de ciel si léger, qu'il se confondait avec l'azur
infini. En haut, la lanterne de pierre qui le surmonte,
toute blanche et éblouissante de clarté, était comme
suspendue.
Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans
cesse d'un bout de l'horizon à l'autre. Il s'attardait aux
nobles dentelures, à la grâce fière des monts de la
Sabine et des monts Albains, semés de villes, dont la
ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'étendait
par échappées immenses, nue et majestueuse, tel qu'un
désert de mort, d'un vert glauque de mer stagnante; et il
finit par distinguer la tour basse et ronde du tombeau de
Cæcilia Metella, derrière lequel une mince ligne pâle indiquait
l'antique voie Appienne. Des débris d'aqueducs
semaient l'herbe rase, dans la poussière des mondes
écroulés. Et il ramenait ses regards, et c'était la ville de
nouveau, le pêle-mêle des édifices, au petit bonheur de
la rencontre. Ici, tout près, il reconnaissait, à sa loggia
tournée vers le fleuve, l'énorme cube fauve du palais Farnèse.
Plus loin, cette coupole basse, à peine visible, devait
être celle du Panthéon. Puis, par sauts brusques, c'étaient
les murs reblanchis de Saint-Paul hors les Murs, pareils
à ceux d'une grange colossale, les statues qui couronnent
Saint-Jean de Latran, légères, à peine grosses comme
des insectes; puis, le pullulement des dômes, celui du
Gesù, celui de Saint-Charles, celui de Saint-André de
la Vallée, celui de Saint-Jean des Florentins; puis,
tant d'autres édifices encore, resplendissants de souvenirs,
le Château Saint-Ange dont la statue étincelait, la
villa Médicis qui dominait la ville entière, la terrasse
du Pincio où blanchissaient des marbres parmi des arbres
rares, les grands ombrages de la villa Borghèse, au
loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes. Vainement
il chercha le Colisée. Le petit vent du nord qui soufflait,
très doux, commençait pourtant à dissiper les buées
matinales. Sur les lointains vaporeux, des quartiers
entiers se dégageaient avec vigueur, tels que des promontoires,
dans une mer ensoleillée. Çà et là, parmi
l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille
blanche éclatait, une rangée de vitres jetait des
flammes, un jardin étalait une tache noire, d'une puissance
de coloration surprenante. Et le reste, le pêle-mêle
des rues, des places, les îlots sans fin, semés en
tous sens, s'emmêlaient, s'effaçaient dans la gloire
vivante du soleil, tandis que de hautes fumées blanches,
montées des toits, traversaient avec lenteur l'infinie
pureté du ciel.
Mais bientôt Pierre, par un secret instinct, ne s'intéressa
plus qu'à trois points de l'horizon immense. Là-bas,
la ligne de cyprès minces qui frangeait de noir la hauteur
du Palatin, l'émotionnait; il n'apercevait, derrière,
que le vide, les palais des Césars avaient disparu, écroulés,
rasés par le temps; et il les évoquait, il croyait les
voir se dresser comme des fantômes d'or, vagues et tremblants,
dans la pourpre de la matinée splendide. Puis,
ses regards retournaient à Saint-Pierre; et là le dôme
était debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait
être à côté, collé au flanc du colosse; et il le trouvait
triomphal, couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui
apparaissait comme le roi géant, régnant sur la ville,
vu de partout, éternellement. Puis, il reportait les yeux
en face, vers l'autre mont, au Quirinal, où le palais du roi
ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonnée
de jaune. Et toute l'histoire séculaire de Rome,
avec ses continuels bouleversements, ses résurrections
successives, était là pour lui, dans ce triangle symbolique,
dans ces trois sommets qui se regardaient, par-dessus
le Tibre: la Rome antique épanouissant, en un
entassement de palais et de temples, la fleur monstrueuse
de la puissance et de la splendeur impériales; la Rome
papale, victorieuse au moyen âge, maîtresse du monde,
faisant peser sur la chrétienté cette église colossale de
la beauté reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il
ignorait, qu'il avait négligée, dont le palais royal, si nu, si
froid, lui donnait une pauvre idée, l'idée d'une tentative
bureaucratique et fâcheuse, d'un essai de modernité
sacrilège sur une cité à part, qu'il aurait fallu laisser
au rêve de l'avenir. Cette sensation presque pénible d'un
présent importun, il l'écartait, il ne voulait pas s'arrêter
à tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde,
en construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement
près de Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome
nouvelle, à lui, il l'avait rêvée, et il la rêvait encore,
même en face du Palatin anéanti dans la poussière des
siècles, du dôme de Saint-Pierre dont la grande ombre
endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait à neuf
et repeint, régnant bourgeoisement sur les quartiers
nouveaux qui pullulaient de toutes parts, éventrant la
vieille ville aux toits roux, éclatante sous le clair soleil
matinal.
La Rome nouvelle, le titre de son livre se remit à
flamboyer devant Pierre, et une autre songerie l'emporta,
il revécut son livre, après avoir revécu sa vie. Il l'avait
écrit d'enthousiasme, utilisant les notes amassées au
hasard; et la division en trois parties s'était tout de suite
imposée: le passé, le présent, l'avenir.
Le passé, c'était l'extraordinaire histoire du christianisme
primitif, de la lente évolution qui avait fait de ce
christianisme le catholicisme actuel. Il démontrait que,
sous toute évolution religieuse, se cache une question
économique, et qu'en somme l'éternel mal, l'éternelle
lutte n'a jamais été qu'entre le pauvre et le riche. Chez
les Juifs, immédiatement après la vie nomade, lorsqu'ils
ont conquis Chanaan et que la propriété se crée, la lutte
des classes éclate. Il y a des riches et il y a des pauvres:
dès lors naît la question sociale. La transition avait été
brusque, l'état de choses nouveau empira si rapidement,
que les pauvres, se rappelant encore l'âge d'or de la vie
nomade, souffrirent et réclamèrent avec d'autant plus de
violence. Jusqu'à Jésus, les prophètes ne sont que des
révoltés, qui surgissent de la misère du peuple, qui disent
ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophétisent
tous les maux, en punition de leur injustice et
de leur dureté. Jésus lui-même n'est que le dernier d'eux,
et il apparaît comme la revendication vivante du droit
des pauvres. Les prophètes, socialistes et anarchistes,
avaient prêché l'égalité sociale, en demandant la destruction
du monde, s'il n'était point juste Lui, apporte
également aux misérables la haine du riche. Tout son
enseignement est une menace contre la richesse, contre
la propriété; et, si l'on entendait par le Royaume des
cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternité sur cette
terre, il n'y aurait plus là qu'un retour à l'âge d'or de
la vie pastorale, que le rêve de la communauté chrétienne,
tel qu'il semble avoir été réalisé après lui, par ses
disciples. Pendant les trois premiers siècles, chaque
église a été un essai de communisme, une véritable association,
dont les membres possédaient tout en commun,
hors les femmes. Les apologistes et les premiers pères de
l'Église en font foi, le christianisme n'était alors que la
religion des humbles et des pauvres, une démocratie, un
socialisme, en lutte contre la société romaine. Et, quand
celle-ci s'écroula, pourrie par l'argent, elle succomba
sous l'agio, les banques véreuses, les désastres financiers,
plus encore que sous le flot des barbares et le sourd
travail de termites des chrétiens. La question d'argent
est toujours à la base. Aussi en eut-on une nouvelle
preuve, lorsque le christianisme, triomphant enfin, grâce
aux conditions historiques, sociales et humaines, fut
déclaré religion d'État. Pour assurer complètement sa
victoire, il se trouva forcé de se mettre avec les riches et
les puissants; et il faut voir par quelles subtilités, quels
sophismes, les pères de l'Église en arrivent à découvrir
dans l'Évangile de Jésus la défense de la propriété. Il y
avait là pour le christianisme une nécessité politique de
vie, il n'est devenu qu'à ce prix le catholicisme, l'universelle
religion. Dès lors, la redoutable machine s'érige,
l'arme de conquête et de gouvernement: en haut, les
puissants, les riches, qui ont le devoir de partager avec
les pauvres, mais qui n'en font rien; en bas, les pauvres,
les travailleurs, à qui l'on enseigne la résignation et
l'obéissance, en leur réservant le Royaume futur, la
compensation divine et éternelle. Monument admirable,
qui a duré des siècles, où tout est bâti sur la promesse
de l'au-delà, sur cette soif inextinguible d'immortalité
et de justice dont l'homme est dévoré.
Cette première partie de son livre, cette histoire du
passé, Pierre l'avait complétée par une étude à grands
traits du catholicisme jusqu'à nos jours. C'était d'abord
saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant à Rome par un
coup de génie, venant réaliser les oracles antiques qui
avaient prédit l'éternité du Capitole. Puis, c'étaient les
premiers papes, de simples chefs d'associations funéraires,
c'était le lent avènement de la papauté toute-puissante,
en continuelle lutte de conquête dans le monde
entier, s'efforçant sans relâche de satisfaire son rêve de
domination universelle. Au moyen âge, avec les grands
papes, elle crut un instant toucher au but, être la
maîtresse souveraine des peuples. La vérité absolue ne
serait-ce pas le pape pontife et roi de la terre, régnant sur
les âmes et sur les corps de tous les hommes, comme
Dieu lui-même, dont il est le représentant? Cette ambition
totale et démesurée, d'une logique parfaite, a été
remplie par Auguste, empereur et pontife, maître du
monde; et, renaissant toujours des ruines de la Rome
antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hanté
les papes, c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs
veines. Mais le pouvoir s'étant dédoublé après l'effondrement
de l'empire romain, il fallut partager, laisser à
l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant sur
lui que le droit de le sacrer, par délégation divine. Le
peuple était à Dieu, le pape donnait le peuple à l'empereur,
au nom de Dieu, et pouvait le reprendre, pouvoir
sans limite dont l'excommunication était l'arme terrible,
souveraineté supérieure qui acheminait la papauté à la
possession réelle et définitive de l'empire. En somme,
entre le pape et l'empereur, l'éternelle querelle a été le
peuple qu'ils se disputaient, la masse inerte des humbles
et des souffrants, le grand muet dont de sourds grondements
disaient seuls parfois l'inguérissable misère. On
disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et
l'Église aidait vraiment à la civilisation, rendait des
services à l'humanité, répandait d'abondantes aumônes.
Toujours, le rêve ancien de la communauté chrétienne
revenait, au moins dans les couvents: un tiers des
richesses amassées pour le culte, un tiers pour les prêtres,
un tiers pour les pauvres. N'était-ce pas la vie simplifiée,
l'existence rendue possible aux fidèles sans désirs terrestres,
en attendant les satisfactions inouïes du ciel?
Donnez-nous donc la terre entière, nous ferons ainsi trois
parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel âge d'or
régnera, au milieu de la résignation et de l'obéissance
de tous!
Mais Pierre montrait ensuite la papauté assaillie par
les plus grands dangers, au sortir de sa toute-puissance
du moyen âge. La Renaissance faillit l'emporter dans son
luxe et son débordement, dans le bouillonnement de sève
vivante jaillie de l'éternelle nature, méprisée, laissée
pour morte pendant des siècles. Plus menaçants encore
étaient les sourds réveils du peuple, du grand muet, dont
la langue semblait commencer à se délier. La Réforme
avait éclaté comme une protestation de la raison et de la
justice, un rappel aux vérités méconnues de l'Évangile;
et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la
rude défense de l'Inquisition, le lent et obstiné labeur du
concile de Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir
temporel. Ce fut alors l'entrée de la papauté dans
deux siècles de paix et d'effacement, car les solides
monarchies absolues qui s'étaient partagé l'Europe pouvaient
se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les
foudres de l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient
plus le pape que comme un maître de cérémonie,
chargé de certains rites. Un déséquilibrement
s'était produit dans la possession du peuple: si les rois
tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement
enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir
à intervenir, quelle que fût l'occasion, dans le gouvernement
des États. Jamais Rome n'a été moins près de réaliser
son rêve séculaire de domination universelle. Et,
quand la Révolution française éclata, on put croire que la
proclamation des droits de l'homme allait tuer la papauté,
dépositaire du droit divin que Dieu lui avait délégué
sur les nations. Aussi quelle inquiétude première, quelle
colère, quelle défense désespérée, au Vatican, contre
l'idée de liberté, contre ce nouveau credo de la raison
libérée et de l'humanité rentrant en possession d'elle-même!
C'était le dénouement apparent de la longue lutte
entre l'empereur et le pape, pour la possession du peuple:
l'empereur disparaissait, et le peuple, libre désormais
de disposer de lui, prétendait échapper au pape, solution
imprévue où paraissait devoir crouler tout l'antique échafaudage
du catholicisme.
Pierre terminait ici la première partie de son livre,
par un rappel du christianisme primitif, en face du
catholicisme actuel, qui est le triomphe des riches et des
puissants. Cette société romaine que Jésus était venu
détruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome
catholique ne l'a-t-elle pas rebâtie, à travers les siècles,
dans son œuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle
triste ironie, quand on constatait qu'après dix-huit cents ans
d'Évangile, le monde s'effondrait de nouveau dans l'agio,
les banques véreuses, les désastres financiers, dans cette
effroyable injustice de quelques hommes gorgés de
richesses, parmi les milliers de leurs frères qui crevaient
de faim! Tout le salut des misérables était à recommencer.
Mais ces choses terribles, Pierre les disait en des pages
si adoucies de charité, si noyées d'espérance, qu'elles
y avaient perdu leur danger révolutionnaire. D'ailleurs,
nulle part il n'attaquait le dogme. Son livre n'était que
le cri d'un apôtre, en sa forme sentimentale de poème,
où brûlait l'unique amour du prochain.
Ensuite, venait la seconde partie de l'œuvre, le présent,
l'étude de la société catholique actuelle. Là, Pierre avait
fait une peinture affreuse de la misère des pauvres, de
cette misère d'une grande ville, qu'il connaissait, dont il
saignait pour en avoir touché les plaies empoisonnées.
L'injustice ne se pouvait plus tolérer, la charité devenait
impuissante, la souffrance était si épouvantable, que
tout espoir se mourait au cœur du peuple. Ce qui avait
contribué à tuer la foi en lui, n'était-ce pas le spectacle
monstrueux de la chrétienté, dont les abominations le
corrompaient, l'affolaient de haine et de vengeance? Et tout
de suite, après ce tableau d'une civilisation pourrie, en
train de crouler, il reprenait l'histoire à la Révolution
française, à l'immense espérance que l'idée de liberté
avait apportée au monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie,
le grand parti libéral, s'était chargé de faire enfin
le bonheur de tous. Mais le pis est que la liberté, décidément,
après un siècle d'expérience, ne semble pas avoir
donné aux déshérités plus de bonheur. Dans le domaine
politique, une désillusion commence. En tout cas, si le
troisième état se déclare satisfait, depuis qu'il règne, le
quatrième état, les travailleurs, souffrent toujours et
continuent à réclamer leur part. On les a proclamés libres,
on leur a octroyé l'égalité politique, et ce ne sont en
somme que des cadeaux dérisoires, car ils n'ont, comme
jadis, sous leur servitude économique, que la liberté de
mourir de faim. Toutes les revendications socialistes sont
nées de là, le problème terrifiant dont la solution menace
d'emporter la société actuelle, s'est posé dès lors entre
le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du
monde antique, pour faire place au salariat, la révolution
fut immense; et, certainement, l'idée chrétienne
était un des facteurs puissants qui ont détruit l'esclavage.
Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat par autre
chose, peut-être par la participation de l'ouvrier aux
bénéfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il
pas d'avoir une action nouvelle? Cet avènement prochain
et fatal de la démocratie, c'est une autre phase de l'histoire
humaine qui s'ouvre, c'est la société de demain
qui se crée. Et Rome ne pouvait se désintéresser, la
papauté allait avoir à prendre parti dans la querelle, si
elle ne voulait pas disparaître du monde, comme un
rouage devenu décidément inutile.
De là naissait la légitimité du socialisme catholique.
Lorsque, de toutes parts, les sectes socialistes se disputaient
le bonheur du peuple à coups de solutions, l'Église
devait apporter la sienne. Et c'était ici que la Rome
nouvelle apparaissait, et que l'évolution s'élargissait, dans
un renouveau d'espérance illimitée. Évidemment, l'Église
catholique n'avait rien, en son principe, de contraire
à une démocratie. Il lui suffirait même de reprendre la
tradition évangélique, de redevenir l'Église des humbles
et des pauvres, le jour où elle rétablirait l'universelle
communauté chrétienne. Elle est d'essence démocratique,
et si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants,
lorsque le christianisme est devenu le catholicisme,
elle n'a fait qu'obéir à la nécessité de se défendre pour
vivre, en sacrifiant de sa pureté première; de sorte qu'aujourd'hui,
si elle abandonnait les classes dirigeantes
condamnées, pour retourner au petit peuple des misérables,
elle se rapprocherait simplement du Christ, elle
se rajeunirait, se purifierait des compromissions politiques
qu'elle a dû subir. En tous temps, l'Église, sans
renoncer en rien à son absolu, a su plier
devant les circonstances:
elle réserve sa souveraineté totale, elle tolère
simplement ce qu'elle ne peut empêcher, elle attend
avec patience, même pendant des siècles, la minute où
elle redeviendra la maîtresse du monde. Et, cette fois, la
minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise qui se préparait?
De nouveau, toutes les puissances se disputent la
possession du peuple. Depuis que la liberté et l'instruction
ont fait de lui une force, un être de conscience et
de volonté réclamant sa part, tous les gouvernants veulent
le gagner, régner par lui et même avec lui, s'il le faut. Le
socialisme, voilà l'avenir, le nouvel instrument de règne;
et tous font du socialisme, les rois ébranlés sur leur
trône, les chefs bourgeois des républiques inquiètes, les
meneurs ambitieux qui rêvent du pouvoir. Tous sont
d'accord que l'État capitaliste est un retour au monde
païen, au marché d'esclaves, tous parlent de briser
l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise
soumise aux lois de l'offre et de la demande, le salaire
calculé sur le strict nécessaire dont l'ouvrier a besoin
pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux grandissent,
les travailleurs agonisent de famine et d'exaspération,
pendant qu'au-dessus de leurs têtes les discussions
continuent, les systèmes se croisent, les bonnes
volontés s'épuisent à tenter des remèdes impuissants.
C'est le piétinement sur place, l'effarement affolé des
grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres,
le socialisme catholique, aussi ardent que le socialisme
révolutionnaire, est entré à son tour dans la bataille, en
tâchant de vaincre.
Alors, toute une étude suivait des longs efforts du
socialisme catholique, dans la chrétienté entière. Ce qui
frappait surtout, c'était que la lutte devenait plus vive et
plus victorieuse, dès qu'elle se livrait sur une terre de
propagande, encore non conquise complètement au christianisme.
Par exemple, dans les nations où celui-ci se
trouvait en présence du protestantisme, les prêtres luttaient
pour la vie avec une passion extraordinaire, disputaient
aux pasteurs la possession du peuple, à coups de
hardiesses, de théories audacieusement démocratiques.
En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur
Ketteler parla un des premiers de frapper les
riches de contributions, créa plus tard une vaste
agitation que tout le clergé dirige aujourd'hui, grâce à
des associations et à des journaux nombreux. En Suisse,
monseigneur Mermillod plaida si haut la cause des
pauvres, que les évêques, maintenant, y font presque
cause commune avec les socialistes démocrates, qu'ils
espèrent convertir sans doute au jour du partage. En
Angleterre, où le socialisme pénètre avec tant de lenteur,
le cardinal Manning remporta des victoires considérables,
prit la défense des ouvriers pendant une grève fameuse,
détermina un mouvement populaire que signalèrent de
fréquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amérique,
aux États-Unis, que le socialisme catholique triompha,
dans ce milieu de pleine démocratie, qui a forcé des
évêques tels que monseigneur Ireland à se mettre à la
tête des revendications ouvrières: toute une Église nouvelle
semble là en germe, confuse encore et débordante
de sève, soulevée d'un espoir immense, comme à l'aurore
du christianisme rajeuni de demain. Et, si l'on passe
ensuite à l'Autriche et à la Belgique, nations catholiques,
on voit que, chez la première, le socialisme catholique
se confond avec l'antisémitisme, et que, chez la seconde,
il n'a aucun sens précis; tandis que le mouvement
s'arrête et même disparaît, dès qu'on descend à l'Espagne
et à l'Italie, ces vieilles terres de foi, l'Espagne toute aux
violences des révolutionnaires, avec ses évêques têtus qui
se contentent de foudroyer les incroyants comme aux
jours de l'Inquisition, l'Italie immobilisée dans la tradition,
sans initiative possible, réduite au silence et au respect,
autour du Saint-Siège. En France, pourtant, la
lutte restait vive, mais surtout une lutte d'idées. La guerre,
en somme, s'y menait contre la Révolution, et il semblait
qu'il eût suffi de rétablir l'ancienne organisation des
temps monarchiques, pour retourner à l'âge d'or. C'était
ainsi que la question des corporations ouvrières était
devenue l'affaire unique, comme la panacée à tous
les maux des travailleurs. Mais on était loin de s'entendre:
les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingérence
de l'État, qui préconisaient une action purement morale,
voulaient les corporations libres; tandis que les autres,
les jeunes, les impatients, résolus à l'action, les demandaient
obligatoires, avec capital propre, reconnues
et protégées par l'État. Le vicomte Philibert de la
Choue avait particulièrement mené une ardente campagne,
par la parole, par la plume, en faveur de ces
corporations obligatoires; et son grand chagrin était de
n'avoir pu encore décider le pape à se prononcer ouvertement
sur le cas de savoir si les corporations devaient
être ouvertes ou fermées. A l'entendre, le sort de la
société était là, la solution paisible de la question sociale
ou l'effroyable catastrophe qui devait tout emporter. Au
fond, bien qu'il refusât de l'avouer, le vicomte avait fini
par en venir au socialisme d'État. Et, malgré le manque
d'accord, l'agitation restait grande, des tentatives peu
heureuses étaient faites, des sociétés coopératives de
consommation, des sociétés d'habitations ouvrières, des
banques populaires, des retours plus ou moins déguisés
aux anciennes communautés chrétiennes; pendant que,
de jour en jour, au milieu de la confusion de l'heure
présente, dans le trouble des âmes et dans les difficultés
politiques que traversait le pays, le parti catholique militant
sentait son espérance grandir, jusqu'à la certitude
aveugle de reconquérir bientôt le gouvernement du
monde.
Justement, la deuxième partie du livre finissait par un
tableau du malaise intellectuel et moral où se débat cette
fin de siècle. Si la masse des travailleurs souffre d'être
mal partagée et exige que, dans un nouveau partage, on
lui assure au moins son pain quotidien, il semble que
l'élite n'est pas plus contente, se plaignant du vide où la
laissent sa raison libérée, son intelligence élargie. C'est
la fameuse banqueroute du rationalisme, du positivisme
et de la science elle-même. Les esprits que dévore le
besoin de l'absolu, se lassent des tâtonnements, des lenteurs
de cette science qui admet les seules vérités prouvées;
ils sont repris de l'angoisse du mystère, il leur
faut une synthèse totale et immédiate, pour pouvoir dormir
en paix; et, brisés, ils retombent à genoux sur la
route, éperdus à la pensée qu'ils ne sauront jamais tout,
préférant Dieu, l'inconnu révélé, affirmé en un acte de
foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni
notre soif de justice, ni notre désir de sécurité, ni l'idée
séculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la
survie, dans une éternité de jouissances. Elle n'en est
qu'à épeler le monde, elle n'apporte, pour chacun, que la
solidarité austère du devoir de vivre, d'être un simple
facteur du travail universel; et comme l'on comprend la
révolte des cœurs, le regret de ce ciel chrétien, peuplé
de beaux anges, plein de lumière, de musiques et de parfums!
Ah! baiser ses morts, se dire qu'on les retrouvera,
qu'on revivra avec eux une immortalité glorieuse! et
avoir cette certitude de souveraine équité pour supporter
l'abomination de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse
pensée du néant, et échapper à l'horreur de la
disparition du moi, et se tranquilliser enfin dans l'inébranlable
croyance qui remet au lendemain de la mort la
solution heureuse de tous les problèmes de la destinée!
Ce rêve, les peuples le rêveront longtemps encore. C'est
ce qui explique comment, à cette fin de siècle, par suite
du surmenage des esprits, par suite également du trouble
profond où est l'humanité, grosse d'un monde prochain,
le sentiment religieux s'est réveillé, inquiet, tourmenté
d'idéal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance
d'une justice supérieure. Les religions peuvent disparaître,
le sentiment religieux en créera de nouvelles, même avec
la science. Une religion nouvelle! une religion nouvelle!
et n'était-ce pas le vieux catholicisme qui, dans cette
terre contemporaine où tout semblait devoir favoriser ce
miracle, allait renaître, jeter des rameaux verts, s'épanouir
en une toute jeune et immense floraison?
Enfin, dans la troisième partie de son livre, Pierre
avait dit, en phrases enflammées d'apôtre, ce qu'allait
être l'avenir, ce catholicisme rajeuni, apportant aux nations
agonisantes la santé et la paix, l'âge d'or oublié du
christianisme primitif. Et, d'abord, il débutait par un portrait
attendri et glorieux de Léon XIII, le pape idéal, le
prédestiné chargé du salut des peuples. Il l'avait évoqué,
il l'avait vu ainsi, dans son désir brûlant de la venue d'un
pasteur qui mettait fin à la misère. Ce n'était pas un portrait
d'étroite ressemblance, mais le sauveur nécessaire,
l'inépuisable charité, le cœur et l'intelligence larges, tels
qu'il les rêvait. Pourtant, il avait fouillé les documents,
étudié les encycliques, basé la figure sur les faits: l'éducation
religieuse à Rome, la courte nonciature à Bruxelles,
le long épiscopat à Pérouse. Dès que Léon XIII est pape,
dans la difficile situation laissée par Pie IX, se révèle la
dualité de sa nature, le gardien inébranlable du dogme,
le politique souple, résolu à pousser la conciliation aussi
loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie
moderne, il remonte, par delà la Renaissance, au
moyen âge, il restaure dans les écoles catholiques la
philosophie chrétienne, selon l'esprit de saint Thomas
d'Aquin, le docteur angélique. Puis, le dogme mis de la
sorte à l'abri, il vit d'équilibre, donne des gages à toutes
les puissances, s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On
le voit, d'une activité extraordinaire, réconcilier le Saint-Siège
avec l'Allemagne, se rapprocher de la Russie, contenter
la Suisse, souhaiter l'amitié de l'Angleterre, écrire
à l'empereur de la Chine pour lui demander de protéger les
missionnaires et les chrétiens de son empire. Plus tard,
il interviendra en France, reconnaîtra la légitimité de la
République. Dès le début, une pensée se dégage, la pensée
qui fera de lui un des grands papes politiques; et c'est,
d'ailleurs, la pensée séculaire de la papauté, la conquête
de toutes les âmes, Rome centre et maîtresse du monde.
Il n'a qu'une volonté, qu'un but, travailler à l'unité de
l'Église, ramener à elle les communions dissidentes, pour
la rendre invincible, dans la lutte sociale qui se prépare.
En Russie, il tâche de faire reconnaître l'autorité morale
du Vatican; en Angleterre, il rêve de désarmer l'Église
anglicane, de l'amener à une sorte de trêve fraternelle;
mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les
Églises schismatiques, qu'il traite en simples sœurs séparées,
dont son cœur de père sollicite le retour. De quelle
force victorieuse Rome ne disposerait-elle pas, le jour où
elle régnerait sans conteste sur les chrétiens de la terre
entière?
Et c'est ici qu'apparaît l'idée sociale de Léon XIII.
Encore évêque de Pérouse, il avait écrit une lettre pastorale,
où se montrait un vague socialisme humanitaire.
Puis, dès qu'il a coiffé la tiare, il change d'opinion, foudroie
les révolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait
l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par
les faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme
aux mains des ennemis du catholicisme. Il écoute
les évêques populaires des pays de propagande, cesse d'intervenir
dans la querelle irlandaise, retire l'excommunication
dont il avait frappé aux États-Unis les Chevaliers
du travail, défend de mettre à l'index les livres hardis
des écrivains catholiques socialistes. Cette évolution vers
la démocratie se retrouve dans ses plus fameuses encycliques:
Immortale Dei, sur la constitution des États;
Libertas, sur la liberté humaine; Sapientiæ, sur les devoirs
des citoyens chrétiens; Rerum novarum, sur la
condition des ouvriers; et c'est particulièrement cette
dernière qui semble avoir rajeuni l'Église. Le pape y constate
la misère imméritée des travailleurs, les heures de
travail trop longues, le salaire trop réduit. Tout homme a
le droit de vivre, et le contrat extorqué par la faim est
injuste. Ailleurs, il déclare qu'on ne doit pas abandonner
l'ouvrier, sans défense, à une exploitation qui transforme
en fortune pour quelques-uns la misère du plus grand
nombre. Forcé de rester vague sur les questions d'organisation,
il se borne à encourager le mouvement corporatif,
qu'il place sous le patronage de l'État; et, après avoir
ainsi restauré l'idée de l'autorité civile, il remet Dieu en
sa place souveraine, il voit surtout le salut par des mesures
morales, par l'antique respect dû à la famille et
à la propriété. Mais cette main secourable de l'auguste
vicaire du Christ, tendue publiquement aux humbles et
aux pauvres, n'était-ce pas le signe certain d'une nouvelle
alliance, l'annonce d'un nouveau règne de Jésus sur la
terre? Désormais, le peuple savait qu'il n'était pas abandonné.
Et, dès lors, dans quelle gloire était monté
Léon XIII, dont le jubilé sacerdotal et le jubilé épiscopal
avaient été fêtés pompeusement, parmi le concours d'une
foule immense, des cadeaux sans nombre, des lettres
flatteuses envoyées par tous les souverains!
Ensuite, Pierre avait traité la question du pouvoir temporel,
ce qu'il croyait devoir faire librement. Sans doute
il n'ignorait pas que, dans sa querelle avec l'Italie, le
pape maintenait aussi obstinément qu'au premier jour ses
droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait là une
simple attitude nécessaire, imposée par des raisons politiques,
et qui disparaîtrait, quand sonnerait l'heure. Lui,
était convaincu que, si jamais le pape n'avait paru plus
grand, il devait à la perte du pouvoir temporel cet élargissement
de son autorité, cette splendeur pure de
toute-puissance morale où il rayonnait. Quelle longue
histoire de fautes et de conflits que celle de la possession
de ce petit royaume de Rome, depuis quinze siècles! Au
quatrième siècle, Constantin quitte Rome, il ne reste au
Palatin vide que quelques fonctionnaires oubliés, et le
pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la
cité passe au Latran. Mais ce n'est que quatre siècles plus
tard que Charlemagne reconnaît les faits accomplis, en
donnant formellement au pape les États de l'Église. La
guerre, dès lors, n'a plus cessé entre la puissance spirituelle
et les puissances temporelles, souvent latente, parfois
aiguë, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui,
n'est-il pas déraisonnable de rêver, au milieu de l'Europe
en armes, la papauté reine d'un lambeau de territoire, où
elle serait exposée à toutes les vexations, où elle ne pourrait
être maintenue que par une armée étrangère? Que
deviendrait-elle, dans le massacre général qu'on redoute?
et combien elle est plus à l'abri, plus digne, plus haute,
dégagée de tout souci terrestre, régnant sur le monde des
âmes! Aux premiers temps de l'Église, la papauté, de locale,
de purement romaine, s'est peu à peu catholicisée,
universalisée, conquérant son empire sur la chrétienté
entière. De même, le sacré collège, qui a continué d'abord
le sénat romain, s'est internationalisé ensuite, a fini de
nos jours par être la plus universelle de nos assemblées,
dans laquelle siègent des membres de toutes les nations.
Et n'est-il pas évident que le pape, appuyé ainsi sur les
cardinaux, est devenu la seule et grande autorité internationale,
d'autant plus puissante qu'elle est libérée des
intérêts monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanité,
par-dessus même la notion de patrie? La solution
tant cherchée, au milieu de si longues guerres, est sûrement
là: ou donner la royauté temporelle du monde au
pape, ou ne lui en laisser que la royauté spirituelle. Représentant
de Dieu, souverain absolu et infaillible par
délégation divine, il ne peut que rester dans le sanctuaire,
si, déjà maître des âmes, il n'est pas reconnu par tous
les peuples comme l'unique maître des corps, le roi des
rois.
Mais quelle étrange aventure que cette poussée
nouvelle de la papauté dans le champ ensemencé par la
Révolution française, ce qui l'achemine peut-être vers
la domination dont la volonté la tient debout depuis
tant de siècles! Car la voilà seule devant le peuple; les
rois sont abattus; et, puisque le peuple est libre
désormais de se donner à qui bon lui semble, pourquoi
ne se donnerait-il pas à elle? Le déchet certain que
subit l'idée de liberté permet tous les espoirs. Sur le
terrain économique, le parti libéral semble vaincu.
Les travailleurs, mécontents de 89, se plaignent de leur
misère aggravée, s'agitent, cherchent le bonheur désespérément.
D'autre part, les régimes nouveaux ont accru
la puissance internationale de l'Église, les membres
catholiques sont en nombre dans les parlements des
républiques et des monarchies constitutionnelles. Toutes
les circonstances paraissent donc favoriser cette extraordinaire
fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une
vigueur de jeunesse. Jusqu'à la science qu'on accuse de
banqueroute, ce qui sauve du ridicule le Syllabus, trouble
les intelligences, rouvre le champ illimité du mystère et
de l'impossible. Et, alors, on rappelle une prophétie qui a
été faite, la papauté maîtresse de la terre, le jour où elle
marcherait à la tête de la démocratie, après avoir réuni
les Églises schismatiques d'Orient à l'Église catholique,
apostolique et romaine. Les temps étaient sûrement venus,
puisque le pape, donnant congé aux grands et aux riches
de ce monde, laissait à l'exil les rois chassés du trône,
pour se remettre, comme Jésus, avec les travailleurs sans
pain et les mendiants des routes. Encore peut-être
quelques années de misère affreuse, d'inquiétante confusion,
d'effroyable danger social, et le peuple, le grand
muet dont on a disposé jusqu'ici, parlera, retournera au
berceau, à l'Église unifiée de Rome, pour éviter la
destruction menaçante des sociétés humaines.
Et Pierre terminait son livre par une évocation passionnée
de la Rome nouvelle, de la Rome spirituelle qui
règnerait bientôt sur les peuples réconciliés, fraternisant
dans un autre âge d'or. Il y voyait même la fin des
superstitions, il s'était oublié, sans aucune attaque directe
aux dogmes, jusqu'à faire le rêve du sentiment religieux
élargi, affranchi des rites, tout entier à l'unique satisfaction
de la charité humaine; et, encore blessé de son
voyage à Lourdes, il avait cédé au besoin de contenter
son cœur. Cette superstition de Lourdes, si grossière,
n'était-elle pas le symptôme exécrable d'une époque de
trop de souffrance? Le jour où l'Évangile serait universellement
répandu et pratiqué, les souffrants cesseraient
d'aller chercher si loin, dans des conditions si tragiques,
un soulagement illusoire, certains dès lors de trouver
assistance, d'être consolés et guéris chez eux, dans leurs
maisons, au milieu de leurs frères. Il y avait, à Lourdes,
un déplacement de la fortune inique, un spectacle
effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle
cause de combat, qui disparaîtrait dans la société vraiment
chrétienne de demain. Ah! cette société, cette communauté
chrétienne, c'était au désir ardent de sa
prochaine venue que toute l'œuvre aboutissait! Le
christianisme enfin redevenant la religion de justice et de
vérité qu'il était, avant de s'être laissé conquérir par les
riches et les puissants! Les petits et les pauvres régnant,
se partageant les biens d'ici-bas, n'obéissant plus qu'à la
loi égalitaire du travail! Le pape seul debout à la tête de
la fédération des peuples, souverain de paix, ayant la
simple mission d'être la règle morale, le lien de charité
et d'amour qui unit tous les êtres! Et n'était-ce pas la
réalisation prochaine des promesses du Christ? Les temps
allaient s'accomplir, la société civile et la société
religieuse se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne
feraient plus qu'une; et ce serait l'âge de triomphe et de
bonheur prédit par tous les prophètes, plus de luttes
possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'âme, un
merveilleux équilibre qui tuerait le mal, qui mettrait
sur la terre le royaume de Dieu. La Rome nouvelle,
centre du monde, donnant au monde la religion nouvelle!
Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un
geste inconscient, sans s'apercevoir qu'il étonnait les
maigres Anglais et les Allemands trapus, défilant sur la
terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers la Rome
réelle, baignée d'un si beau soleil, qui s'étendait à ses
pieds. Serait-elle douce à son rêve? Allait-il, comme il
l'avait dit, trouver chez elle le remède à nos impatiences
et à nos inquiétudes? Le catholicisme pouvait-il se renouveler,
revenir à l'esprit du christianisme primitif, être la
religion de la démocratie, la foi que le monde moderne
bouleversé, en danger de mort, attend pour s'apaiser et
vivre? Et il était plein de passion généreuse, plein de foi.
Il revoyait le bon abbé Rose, pleurant d'émotion en
lisant son livre; il entendait le vicomte Philibert de la
Choue lui dire qu'un livre pareil valait une armée; il se
sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot,
cet apôtre de la charité inépuisable. Pourquoi donc la
congrégation de l'Index menaçait-elle son œuvre d'interdit?
Depuis quinze jours, depuis qu'on l'avait officieusement
prévenu de venir à Rome, s'il voulait se défendre,
il retournait cette question, sans pouvoir découvrir quelles
pages étaient visées. Toutes lui paraissaient brûler du
plus pur christianisme. Mais il arrivait frémissant d'enthousiasme
et de courage, il avait hâte d'être aux genoux
du pape, de se mettre sous son auguste protection, en lui
disant qu'il n'avait pas écrit une ligne sans s'inspirer de
son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique.
Était-ce possible que l'on condamnât un livre où, très
sincèrement, il croyait avoir exalté Léon XIII, en l'aidant
dans son œuvre d'unité chrétienne et d'universelle
paix?
Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet.
Depuis près d'une heure, il était là, ne parvenant
pas à rassasier sa vue de la grandeur de Rome, qu'il
aurait voulu posséder tout de suite, dans l'inconnu
qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connaître à
l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'était
une expérience encore, après Lourdes, et plus grave,
décisive, dont il sentait bien qu'il sortirait raffermi ou
foudroyé à jamais. Il ne demandait plus la foi naïve et
totale du petit enfant, mais la foi supérieure de l'intellectuel,
s'élevant au-dessus des rites et des symboles, travaillant
au plus grand bonheur possible de l'humanité,
basé sur son besoin de certitude. Son cœur battait à ses
tempes: quelle serait la réponse de Rome? Le soleil avait
grandi, les quartiers hauts se détachaient avec plus de
vigueur sur les fonds incendiés. Au loin, les collines se
doraient, devenaient de pourpre, tandis que les façades
prochaines se précisaient, très claires, avec leurs milliers
de fenêtres, nettement découpées. Mais des vapeurs matinales
flottaient encore, des voiles légers semblaient
monter des rues basses, noyant les sommets, où elles s'évaporaient,
dans le ciel ardent, d'un bleu sans fin. Il crut
un instant que le Palatin s'était effacé, il en voyait à
peine la sombre frange de cyprès, comme si la poussière
même de ses ruines la cachait. Et le Quirinal surtout
avait disparu, le palais du roi semblait s'être reculé dans
une brume, si peu important avec sa façade basse et plate,
si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus; tandis que,
sur la gauche, au-dessus des arbres, le dôme de Saint-Pierre
avait grandi encore, dans l'or limpide et net du
soleil, tenant tout le ciel, dominant la ville entière.
Ah! la Rome de cette première rencontre, la Rome
matinale où, brûlant de la fièvre de l'arrivée, il n'avait
pas même aperçu les quartiers neufs, de quel espoir illimité
elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait trouver là
vivante, telle qu'il l'avait rêvée! Et, par ce beau jour,
pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la
contemplait ainsi, quel cri de prochaine rédemption lui
paraissait monter des toits, quelle promesse de paix universelle
sortait de cette terre sacrée, deux fois reine du
monde! C'était la troisième Rome, la Rome nouvelle,
dont la paternelle tendresse, par-dessus les frontières,
allait à tous les peuples, pour les réunir, consolés, en
une commune étreinte. Il la voyait, il l'entendait, si
rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand ciel pur,
comme envolée dans la fraîcheur du matin, dans la candeur
passionnée de son rêve.
Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tête
basse, en plein soleil, le cocher et le cheval n'avaient
pas bougé. Sur la banquette, la valise brûlait, chauffée
par l'astre déjà lourd. Et il remonta dans la voiture, en
donnant de nouveau l'adresse:
—Via Giulia, palazzo Boccanera.
I
Pendant la nuit, le train avait eu de grands retards,
entre Pise et Civita-Vecchia, et il allait être neuf heures
du matin, lorsque l'abbé Pierre Froment, après un dur
voyage de vingt-cinq heures, débarqua enfin à Rome. Il
n'avait emporté qu'une valise, il sauta vivement du wagon,
au milieu de la bousculade de l'arrivée, écartant les porteurs
qui s'empressaient, se chargeant lui-même de son
léger bagage, dans la hâte qu'il éprouvait d'être arrivé,
de se sentir seul et de voir. Et, tout de suite, devant la
Gare, sur la place des Cinq-Cents, étant monté dans une
des petites voitures découvertes, rangées le long du trottoir,
il posa la valise près de lui, après avoir donné
l'adresse au cocher:
—Via Giulia, palazzo Boccanera.
C'était un lundi, le 3 septembre, par une matinée de
ciel clair, d'une douceur, d'une légèreté délicieuses. Le
cocher, un petit homme rond, aux yeux brillants, aux
dents blanches, avait eu un sourire en reconnaissant un
prêtre français, à l'accent. Il fouetta son maigre cheval,
la voiture partit avec la vive allure de ces fiacres romains,
si propres, si gais. Mais, presque aussitôt, après avoir
longé les verdures du petit square, arrivé sur la place des
Thermes, il se retourna, souriant toujours, désignant de
son fouet des ruines.
—Les Thermes de Dioclétien, dit-il en un mauvais
français de cocher obligeant, désireux de plaire aux
étrangers, pour s'assurer leur clientèle.
Des hauteurs du Viminal, où se trouve la Gare, la voiture
descendit au grand trot la pente raide de la rue
Nationale. Et, dès lors, il ne cessa plus, il tourna la tête
à chaque monument, le montra du même geste. Dans ce
bout de large voie, il n'y avait que des bâtisses neuves.
Sur la droite, plus loin, montaient des massifs de verdure,
en haut desquels s'allongeait un interminable
bâtiment jaune et nu, couvent ou caserne.
—Le Quirinal, le palais du roi, dit le cocher.
Pierre, depuis une semaine que son voyage était décidé,
passait les jours à étudier la topographie de Rome
sur des plans et dans des livres. Aussi aurait-il pu se
diriger, sans avoir à demander son chemin, et les explications
le trouvaient prévenu. Ce qui le déroutait pourtant,
c'étaient ces pentes soudaines, ces continuelles
collines qui étagent en terrasses certains quartiers. Mais
la voix du cocher se haussa, bien qu'un peu ironique, et
le mouvement de son fouet se fit plus ample, lorsque,
sur la gauche, il nomma une immense construction,
fraîche et crayeuse encore, tout un pâté gigantesque de
pierres, surchargé de sculptures, de frontons et de statues.
—La Banque Nationale.
Plus bas, comme la voiture tournait sur une place
triangulaire, Pierre, qui levait les yeux, fut ravi en apercevant,
très haut, supporté par un grand mur lisse, un
jardin suspendu, d'où se dressait, dans le ciel limpide,
l'élégant et vigoureux profil d'un pin parasol centenaire.
Il sentit toute la fierté et toute la grâce de Rome.
—La villa Aldobrandini.
Puis, ce fut, plus bas encore, une vision rapide qui
acheva de le passionner. La rue faisait de nouveau un
coude brusque, lorsque, dans l'angle, une trouée de
lumière se produisait. C'était, en contre-bas, une place
blanche, comme un puits de soleil, empli d'une aveuglante
poussière d'or; et, dans cette gloire matinale,
s'érigeait une colonne de marbre géante, toute dorée du
côté où l'astre la baignait à son lever, depuis des siècles.
Il fut surpris, quand le cocher la lui nomma, car il ne se
l'était pas imaginée ainsi, dans ce trou d'éblouissement,
au milieu des ombres voisines.
—La colonne Trajane.
Au bas de la pente, la rue Nationale tournait une dernière
fois. Et ce furent encore des noms jetés, au trot vit
du cheval: le palais Colonna, dont le jardin est bordé de
maigres cyprès; le palais Torlonia, à demi éventré pour
les embellissements nouveaux; le palais de Venise, nu et
redoutable, avec ses murs crénelés, sa sévérité tragique
de forteresse du moyen âge, oubliée là dans la vie bourgeoise
d'aujourd'hui. La surprise de Pierre augmentait,
devant l'aspect inattendu des choses. Mais le coup fut
rude surtout, lorsque le cocher, de son fouet, lui indiqua
triomphalement le Corso, une longue rue étroite, à peine
aussi large que notre rue Saint-Honoré, blanche de soleil
à gauche, noire d'ombre à droite, et au bout de
laquelle la lointaine place du Peuple faisait comme une
étoile de lumière: était-ce donc là le cœur de la ville, la
promenade célébrée, la voie vivante où affluait tout le
sang de Rome?
Déjà la voiture s'engageait dans le cours Victor-Emmanuel,
qui continue la rue Nationale, les deux trouées
dont on a coupé l'ancienne cité de part en part, de la
Gare au pont Saint-Ange. A gauche, l'abside ronde du
Gesù était toute blonde de gaieté matinale. Puis, entre
l'église et le lourd palais Altieri, qu'on n'avait point osé
jeter bas, la rue s'étranglait, on entrait dans une ombre
humide, glaciale. Et, au delà, devant la façade du Gesù,
sur la place, le soleil recommençait, éclatant, déroulant
ses nappes dorées; tandis qu'au loin, au fond de la rue
d'Aracoeli, noyée d'ombre également, des palmiers ensoleillés
apparaissaient.
—Le Capitole, là-bas, dit le cocher.
Le prêtre se pencha vivement. Mais il ne vit que la
tache verte, au bout du ténébreux couloir. Il était pénétré
comme d'un frisson par ces alternatives soudaines de
chaude lumière et d'ombre froide. Devant le palais de
Venise, devant le Gesù, il lui avait semblé que toute la
nuit des jours anciens lui glaçait les épaules; puis, c'était,
à chaque place, à chaque élargissement des voies nouvelles,
une rentrée dans la lumière, dans la douceur gaie
et tiède de la vie. Les coups de soleil jaune tombaient des
toitures, découpaient nettement les ombres violâtres.
Entre les façades, on apercevait des bandes de ciel très
bleu et très doux. Et il trouvait à l'air qu'il respirait un
goût spécial, encore indéterminé, un goût de fruit qui
augmentait en lui la fièvre de l'arrivée.
Malgré son irrégularité, c'est une fort belle voie moderne
que le cours Victor-Emmanuel; et Pierre pouvait
se croire dans une grande ville quelconque, aux vastes
bâtisses de rapport. Mais, quand il passa devant la Chancellerie,
le chef-d'œuvre de Bramante, le monument
type de la Renaissance romaine, son étonnement revint,
son esprit retourna aux palais qu'il venait déjà d'entrevoir,
à cette architecture nue, colossale et lourde, ces
immenses cubes de pierre, pareils à des hôpitaux ou à des
prisons. Jamais il ne se serait imaginé ainsi les fameux
palais romains, sans grâce ni fantaisie, sans magnificence
extérieure. C'était évidemment fort beau, il finirait par
comprendre, mais il devrait y réfléchir.
Brusquement, la voiture quitta le populeux cours
Victor-Emmanuel, pénétra dans des ruelles tortueuses,
où elle avait peine à passer. Le calme s'était fait, le
désert, la vieille ville endormie et glaciale, au sortir du
clair soleil et des foules de la ville nouvelle. Il se
rappela les plans consultés, il se dit qu'il approchait
de la via Giulia; et sa curiosité qui avait grandi, s'accrut
alors jusqu'à le faire souffrir, désespéré de ne pas en
voir, de ne pas en savoir tout de suite davantage. Dans
l'état de fièvre où il était depuis son départ, les étonnements
qu'il éprouvait à ne pas trouver les choses telles
qu'il les avait attendues, les chocs que venait de recevoir
son imagination, aggravaient sa passion, le jetaient au
désir aigu et immédiat de se contenter. Neuf heures
sonnaient à peine, il avait toute la matinée pour se présenter
au palais Boccanera: pourquoi ne se faisait-il pas
conduire sur-le-champ à l'endroit classique, au sommet
d'où l'on voyait Rome entière, étalée sur les sept collines?
Quand cette pensée fut entrée en lui, elle le tortura, il
finit par céder.
Le cocher ne se retournait plus, et Pierre dut se soulever,
pour lui crier la nouvelle adresse:
—A San Pietro in Montorio.
D'abord, l'homme s'étonna, parut ne pas comprendre.
D'un signe de son fouet, il indiqua que c'était là-bas, au
loin. Enfin, comme le prêtre insistait, il se remit à sourire
complaisamment, avec un branle amical de la tête. Bon,
bon! il voulait bien, lui.
Et le cheval repartit d'un train plus rapide, au milieu
du dédale des rues étroites. On en suivit une, étranglée
entre de hauts murs, où le jour descendait comme au fond
d'une tranchée. Puis, au bout, il y eut une rentrée soudaine
en plein soleil, on traversa le Tibre sur l'antique pont
de Sixte IV, tandis qu'à droite et à gauche s'étendaient les
nouveaux quais, dans le ravage et les plâtres neufs des
constructions récentes. De l'autre côté, le Transtévère lui
aussi était éventré; et la voiture monta la pente du Janicule,
par une voie large qui portait, sur de grandes
plaques, le nom de Garibaldi. Une dernière fois, le cocher
eut son geste d'orgueil bon enfant, en nommant cette voie
triomphale.
—Via Garibaldi.
Le cheval avait dû ralentir le pas, et Pierre, pris d'une
impatience enfantine, se retournait pour voir, à mesure
que la ville, derrière lui, s'étendait et se découvrait
davantage. La montée était longue, des quartiers surgissaient
toujours, jusqu'aux lointaines collines. Puis, dans
l'émotion croissante qui faisait battre son cœur, il trouva
qu'il gâtait la satisfaction de son désir, en l'émiettant
ainsi, à cette conquête lente et partielle de l'horizon. Il
voulait recevoir le coup en plein front, Rome entière vue
d'un regard, la ville sainte ramassée, embrassée d'une
seule étreinte. Et il eut la force de ne plus se retourner,
malgré l'élan de tout son être.
En haut, il y a une vaste terrasse. L'église San Pietro
in Montorio se trouve là, à l'endroit où saint Pierre,
dit-on, fut crucifié. La place est nue et rousse, cuite
par les grands soleils d'été; pendant qu'un peu plus
loin, derrière, les eaux claires et grondantes de l'Acqua
Paola tombent à gros bouillons des trois vasques de la
fontaine monumentale, dans une éternelle fraîcheur. Et,
le long du parapet qui borde la terrasse, à pic sur le
Transtévère, s'alignent toujours des touristes, des Anglais
minces, des Allemands carrés, béants d'admiration
traditionnelle, leur Guide à la main, qu'ils consultent,
pour reconnaître les monuments.
Pierre sauta lestement de la voiture, laissant sa valise
sur la banquette, faisant signe d'attendre au cocher, qui
alla se ranger près des autres fiacres et qui resta philosophiquement
sur son siège, au plein soleil, la tête basse
comme son cheval, tous deux résignés d'avance à la longue
station accoutumée.
Et Pierre, déjà, regardait de toute sa vue, de toute son
âme, debout contre le parapet, dans son étroite soutane
noire, les mains nues et serrées nerveusement, brûlantes
de sa fièvre. Rome, Rome! la Ville des Césars, la Ville des
Papes, la Ville éternelle qui deux fois a conquis le monde,
la Ville prédestinée du rêve ardent qu'il faisait depuis des
mois! elle était là enfin, il la voyait! Des orages, les jours
précédents, avaient abattu les grandes chaleurs d'août.
Cette admirable matinée de septembre fraîchissait dans
le bleu léger du ciel sans tache, infini. Et c'était une
Rome noyée de douceur, une Rome du songe, qui
semblait s'évaporer au clair soleil matinal. Une fine
brume bleuâtre flottait sur les toits des bas quartiers,
mais à peine sensible, d'une délicatesse de gaze; tandis
que la Campagne immense, les monts lointains se
perdaient dans du rose pâle. Il ne distingua rien d'abord,
il ne voulait s'arrêter à aucun détail, il se donnait à Rome
entière, au colosse vivant, couché là devant lui, sur ce sol
fait de la poussière des générations. Chaque siècle en
avait renouvelé la gloire, comme sous la sève d'une
immortelle jeunesse. Et ce qui le saisissait, ce qui faisait
battre son cœur plus fort, à grands coups, dans cette première
rencontre, c'était qu'il trouvait Rome telle qu'il la
désirait, matinale et rajeunie, d'une gaieté envolée,
immatérielle presque, toute souriante de l'espoir d'une
vie nouvelle, à cette aube si pure d'un beau jour.
Alors, Pierre, immobile et debout devant l'horizon
sublime, les mains toujours serrées et brûlantes, revécut
en quelques minutes les trois dernières années de sa vie.
Ah! quelle année terrible, la première, celle qu'il avait
passée au fond de sa petite maison de Neuilly, portes et
fenêtres closes, terré là comme un animal blessé qui
agonise! Il revenait de Lourdes l'âme morte, le cœur
sanglant, n'ayant plus en lui que de la cendre. Le silence
et la nuit s'étaient faits sur les ruines de son amour et
de sa foi. Des jours et des jours s'écoulèrent, sans qu'il
entendît ses veines battre, sans qu'une lueur se levât,
éclairant les ténèbres de son abandon. Il vivait machinalement,
il attendait d'avoir le courage de se reprendre à
l'existence, au nom de la raison souveraine, qui lui avait
fait tout sacrifier. Pourquoi donc n'était-il pas plus résistant
et plus fort, pourquoi ne conformait-il pas sa vie
tranquillement à ses certitudes nouvelles? Puisqu'il refusait
de quitter la soutane, fidèle à un amour unique et
par dégoût du parjure, pourquoi ne se donnait-il pas pour
besogne quelque science permise à un prêtre, l'astronomie
ou l'archéologie? Mais quelqu'un pleurait en lui,
sa mère sans doute, une immense tendresse éperdue que
rien n'avait assouvie encore, qui se désespérait sans fin
de ne pouvoir se contenter. C'était la continuelle souffrance
de sa solitude, la plaie restée vive, dans la haute
dignité de sa raison reconquise.
Puis, un soir d'automne, par un triste ciel de pluie, le
hasard le mit en relations avec un vieux prêtre, l'abbé
Rose, vicaire à Sainte-Marguerite, dans le faubourg Saint-Antoine.
Il alla le voir, au fond du rez-de-chaussée
humide qu'il occupait, rue de Charonne, trois pièces
transformées en asile, pour les petits enfants abandonnés,
qu'il ramassait dans les rues voisines. Et, dès ce moment,
sa vie changea, un intérêt nouveau et tout-puissant y était
entré, il devint l'aide peu à peu passionné du vieux
prêtre. Le chemin était long, de Neuilly à la rue de Charonne.
D'abord, il ne le fit que deux fois par semaine.
Puis, il se dérangea tous les jours, il partait le matin
pour ne rentrer que le soir. Les trois pièces ne suffisant
plus, il avait loué le premier étage, il s'y était réservé une
chambre, où il finit par coucher souvent; et toutes ses
petites rentes passaient là, dans ce secours immédiat
donné à l'enfance pauvre; et le vieux prêtre, ravi, touché
aux larmes de ce jeune dévouement qui lui tombait
du ciel, l'embrassait en pleurant, l'appelait l'enfant du
bon Dieu.
La misère, la scélérate et abominable misère, Pierre
alors la connut, vécut chez elle, avec elle, pendant deux
années. Cela commença par ces petits êtres qu'il ramassait
sur le trottoir, que la charité des voisins lui amenait,
maintenant que l'asile était connu du quartier: des garçonnets,
des fillettes, des tout petits tombés à la rue,
pendant que les pères et les mères travaillaient, buvaient
ou mouraient. Souvent le père avait disparu, la mère se
prostituait, l'ivrognerie et la débauche étaient entrées au
logis avec le chômage; et c'était la nichée au ruisseau,
les plus jeunes crevant de froid et de faim sur le pavé,
les autres s'envolant pour le vice et le crime. Un soir, rue
de Charonne, sous les roues d'un fardier, il avait retiré
deux petits garçons, deux frères, qui ne purent même lui
donner une adresse, venus ils ne savaient d'où. Un autre
soir, il rentra avec une petite fille dans ses bras, un petit
ange blond de trois ans à peine, trouvée sur un banc, et
qui pleurait, en disant que sa maman l'avait laissée là.
Et, plus tard, forcément, de ces maigres et pitoyables
oiseaux culbutés du nid, il remonta aux parents, il fut
amené à pénétrer de la rue dans les bouges, s'engageant
chaque jour davantage dans cet enfer, finissant par en
connaître toute l'épouvantable horreur, le cœur saignant,
éperdu d'angoisse terrifiée et de charité vaine.
Ah! la dolente cité de la misère, l'abîme sans fond de
la déchéance et de la souffrance humaines, quels voyages
effroyables il y fit, pendant ces deux années qui bouleversèrent
son être! Dans ce quartier Sainte-Marguerite,
au sein même de ce faubourg Saint-Antoine si actif, si
courageux à la besogne, il découvrit des maisons sordides,
des ruelles entières de masures sans jour, sans air, d'une
humidité de cave, où croupissait, où agonisait, empoisonnée,
toute une population de misérables. Le long de
l'escalier branlant, les pieds glissaient sur les ordures
amassées. A chaque étage, recommençait le même dénuement,
tombé à la saleté, à la promiscuité la plus basse.
Des vitres manquaient, le vent faisait rage, la pluie
entrait à flots. Beaucoup couchaient sur le carreau nu,
sans jamais se dévêtir. Pas de meubles, pas de linge,
une vie de bête qui se contente et se soulage comme elle
peut, au hasard de l'instinct et de la rencontre. Là dedans,
en tas, tous les sexes, tous les âges, l'humanité revenue à
l'animalité par la dépossession de l'indispensable, par
une indigence telle, qu'on s'y disputait à coups de dents
les miettes balayées de la table des riches. Et le pis y
était cette dégradation de la créature humaine, non plus
le libre sauvage qui allait nu, chassant et mangeant sa
proie dans les forêts primitives, mais l'homme civilisé
retourné à la brute, avec toutes les tares de sa déchéance,
souillé, enlaidi, affaibli, au milieu du luxe et des raffinements
d'une cité reine du monde.
Pierre, dans chaque ménage, retrouvait la même histoire.
Au début, il y avait eu de la jeunesse, de la gaieté,
la loi du travail acceptée courageusement. Puis, la lassitude
était venue: toujours travailler pour ne jamais être
riche, à quoi bon? L'homme avait bu pour le plaisir
d'avoir sa part de bonheur, la femme s'était relâchée des
soins du ménage, buvant elle aussi parfois, laissant les
enfants pousser au hasard. Le milieu déplorable, l'ignorance
et l'entassement avaient fait le reste. Plus souvent
encore, le chômage était le grand coupable: il ne se
contente pas de vider le tiroir aux économies, il épuise le
courage, il habitue à la paresse. Pendant des semaines,
les ateliers se vident, les bras deviennent mous. Impossible,
dans ce Paris si enfiévré d'action, de trouver la
moindre besogne à faire. Le soir, l'homme rentre en
pleurant, ayant offert ses bras partout, n'ayant pas même
réussi à être accepté pour balayer les rues, car l'emploi
est recherché, il y faut des protections. N'est-ce pas
monstrueux, sur ce pavé de la grande ville où resplendissent,
où retentissent les millions, un homme qui
cherche du travail pour manger, et qui ne trouve pas,
et qui ne mange pas? La femme ne mange pas, les enfants
ne mangent pas. Alors, c'était la famine noire, l'abrutissement,
puis la révolte, tous les liens sociaux rompus,
sous cette affreuse injustice de pauvres êtres que leur
faiblesse condamnait à la mort. Et le vieil ouvrier,
celui dont cinquante années de dur labeur avaient usé
les membres, sans qu'il pût mettre un sou de côté, sur
quel grabat d'agonie tombait-il pour mourir, au fond de
quelle soupente? Fallait-il donc l'achever d'un coup de
marteau, comme une bête de somme fourbue, le jour où,
ne travaillant plus, il ne mangeait plus? Presque tous
allaient mourir à l'hôpital. D'autres disparaissaient,
ignorés, emportés dans le flot boueux de la rue. Un matin,
au fond d'une hutte infâme, sur de la paille pourrie,
Pierre en découvrit un, mort de faim, oublié là depuis
une semaine, et dont les rats avaient dévoré le
visage.
Mais ce fut un soir du dernier hiver que sa pitié déborda.
L'hiver, les souffrances des misérables deviennent atroces,
dans les taudis sans feu, où la neige entre par les fentes.
La Seine charrie, le sol est couvert de glace, toutes sortes
d'industries sont forcées de chômer. Dans les cités des
chiffonniers, réduits au repos, des bandes de gamins s'en
vont pieds nus, vêtus à peine, affamés et toussant, emportés
par de brusques rafales de phtisie. Il trouvait des
familles, des femmes avec des cinq et six enfants, blottis
en tas pour se tenir chaud, et qui n'avaient pas mangé
depuis trois jours. Et ce fut le soir terrible, lorsque, le
premier, il pénétra, au fond d'une allée sombre, dans la
chambre d'épouvante, où une mère venait de se suicider
avec ses cinq petits, de désespoir et de faim, un drame de
la misère dont tout Paris allait frissonner pendant quelques
heures. Plus un meuble, plus un linge, tout avait dû être
vendu, pièce à pièce, chez le brocanteur voisin. Rien que
le fourneau de charbon fumant encore. Sur une paillasse
à moitié vide, la mère était tombée en allaitant son
dernier né, un nourrisson de trois mois; et une goutte de
sang perlait au bout du sein, vers lequel se tendaient les
lèvres avides du petit mort. Les deux fillettes, trois ans
et cinq ans, deux blondines jolies, dormaient aussi là leur
éternel sommeil, côte à côte; tandis que, des deux garçons,
plus âgés, l'un s'était anéanti, la tête entre les
mains, accroupi contre le mur, pendant que l'autre avait
agonisé par terre, en se débattant, comme s'il s'était
traîné sur les genoux, pour ouvrir la fenêtre. Des voisins
accourus racontaient la banale, l'affreuse histoire: une
lente ruine, le père ne trouvant pas de travail, glissant à
la boisson peut-être, le propriétaire las d'attendre, menaçant
le ménage d'expulsion, et la mère perdant la tête,
voulant mourir, décidant sa nichée à mourir avec elle,
pendant que son homme, sorti depuis le matin, battait
vainement le pavé. Comme le commissaire arrivait pour
les constatations, ce misérable rentra; et, quand il eut
vu, quand il eut compris, il s'abattit ainsi qu'un bœuf
assommé, il se mit à hurler d'une plainte incessante, un
tel cri de mort, que toute la rue terrifiée en pleurait.
Ce cri horrible de race condamnée qui s'achève dans
l'abandon et dans la faim, Pierre l'avait emporté au fond
de ses oreilles, au fond de son cœur; et il ne put manger,
il ne put s'endormir, ce soir-là. Était-ce possible, une abomination
pareille, un dénuement si complet, la misère
noire aboutissant à la mort, au milieu de ce grand Paris
regorgeant de richesses, ivre de jouissances, jetant pour
le plaisir les millions à la rue? Quoi! d'un côté de si
grosses fortunes, tant d'inutiles caprices satisfaits, des
vies comblées de tous les bonheurs! de l'autre, une pauvreté
acharnée, pas même du pain, aucune espérance, les
mères se tuant avec leurs nourrissons, auxquels elles
n'avaient plus à donner que le sang de leurs mamelles
taries! Et une révolte le souleva, il eut un instant conscience
de l'inutilité dérisoire de la charité. A quoi bon
faire ce qu'il faisait, ramasser les petits, porter des
secours aux parents, prolonger les souffrances des vieux?
L'édifice social était pourri à la base, tout allait crouler
dans la boue et dans le sang. Seul, un grand acte de
justice pouvait balayer l'ancien monde, pour reconstruire
le nouveau. Et, à cette minute, il sentit si nettement la
cassure irréparable, le mal sans remède, le chancre de
la misère sûrement mortel, qu'il comprit les violents,
prêt lui-même à accepter l'ouragan dévastateur et purificateur,
la terre régénérée par le fer et le feu, comme
autrefois, lorsque le Dieu terrible envoyait l'incendie
pour assainir les villes maudites.
Mais l'abbé Rose, ce soir-là, en l'entendant sangloter,
monta le gronder paternellement. C'était un saint, d'une
douceur et d'un espoir infinis. Désespérer, grand Dieu!
quand l'Évangile était là! Est-ce que la divine maxime:
Aimez-vous les uns les autres, ne suffisait pas au salut du
monde? Il avait l'horreur de la violence, et il disait que,
si grand que fût le mal, on en viendrait tout de même
bien vite à bout, le jour où l'on retournerait en arrière,
à l'époque d'humilité, de simplicité et de pureté, lorsque
les chrétiens vivaient en frères innocents. Quelle délicieuse
peinture il faisait de la société évangélique, dont
il évoquait le renouveau avec une gaieté tranquille,
comme si elle devait se réaliser le lendemain! Et Pierre
finit par sourire, par se plaire à ce beau conte consolateur,
dans son besoin d'échapper au cauchemar affreux
de la journée. Ils causèrent très tard, ils reprirent les
jours suivants ce sujet de conversation que le vieux prêtre
chérissait, abondant toujours en nouveaux détails, parlant
du règne prochain de l'amour et de la justice, avec la
conviction touchante d'un brave homme qui était certain
de ne pas mourir sans avoir vu Dieu sur la terre.
Alors, chez Pierre, une évolution nouvelle se fit. La
pratique de la charité, dans ce quartier pauvre, l'avait
amené à un attendrissement immense: son cœur défaillait,
éperdu, meurtri de cette misère qu'il désespérait de
jamais guérir. Et, sous ce réveil du sentiment, il sentait
parfois céder sa raison, il retournait à son enfance, à ce
besoin d'universelle tendresse que sa mère avait mis en
lui, imaginant des soulagements chimériques, attendant
une aide des puissances inconnues. Puis, sa crainte, sa
haine de la brutalité des faits, acheva de le jeter au désir
croissant du salut par l'amour. Il était grand temps de conjurer
l'effroyable catastrophe inévitable, la guerre fratricide
des classes qui emporterait le vieux monde, condamné
à disparaître sous l'amas de ses crimes. Dans la conviction
où il était que l'injustice se trouvait à son comble, que
l'heure vengeresse allait sonner où les pauvres forceraient
les riches au partage, il se plut dès lors à rêver
une solution pacifique, le baiser de paix entre tous les
hommes, le retour à la morale pure de l'Évangile, telle
que Jésus l'avait prêchée. D'abord, des doutes le torturèrent:
était-ce possible, ce rajeunissement de l'antique
catholicisme, allait-on pouvoir le ramener à la jeunesse,
à la candeur du christianisme primitif? Il s'était mis à
l'étude, lisant, questionnant, se passionnant de plus en
plus pour cette grosse question du socialisme catholique,
qui justement menait grand bruit depuis quelques années;
et, dans son amour frissonnant des misérables, préparé
comme il l'était au miracle de la fraternité, il perdait peu
à peu les scrupules de son intelligence, il se persuadait
que le Christ, une seconde fois, devait venir racheter
l'humanité souffrante. Enfin, cela se formula nettement
dans son esprit, en cette certitude que le catholicisme,
épuré, ramené à ses origines, pouvait être l'unique pacte,
la loi suprême qui sauverait la société actuelle, en conjurant
la crise sanglante dont elle était menacée. Deux
années auparavant, lorsqu'il avait quitté Lourdes, révolté
par toute cette basse idolâtrie, la foi morte à jamais et
l'âme inquiète pourtant devant l'éternel besoin du divin
qui tourmente la créature, un cri était monté en lui, du
plus profond de son être: une religion nouvelle! une
religion nouvelle! Et, aujourd'hui, c'était cette religion
nouvelle, ou plutôt cette religion renouvelée, qu'il
croyait avoir découverte, dans un but de salut social,
utilisant pour le bonheur humain la seule autorité morale
debout, la lointaine organisation du plus admirable
outil qu'on ait jamais forgé pour le gouvernement des
peuples.
Durant cette période de lente formation que Pierre
traversa, deux hommes, en dehors de l'abbé Rose, eurent
une grande influence sur lui. Une bonne œuvre l'avait
mis en rapport avec monseigneur Bergerot, un évêque,
dont le pape venait de faire un cardinal, en récompense
de toute une vie d'admirable charité, malgré la sourde
opposition de son entourage qui flairait chez le prélat
français un esprit libre, gouvernant en père son diocèse;
et Pierre s'enflamma davantage au contact de cet apôtre,
de ce pasteur d'âmes, un de ces chefs simples et bons,
tels qu'il les souhaitait à la communauté future. Mais
la rencontre qu'il fit du vicomte Philibert de la Choue,
dans des associations catholiques d'ouvriers, fut encore
plus décisive pour son apostolat. Le vicomte, un bel
homme, d'allures militaires, à la face longue et noble,
gâtée par un nez cassé et trop petit, ce qui semblait indiquer
l'échec final d'une nature mal d'aplomb, était un
des agitateurs les plus actifs du socialisme catholique
français. Il possédait de grands domaines, une grande
fortune, bien qu'on racontât que des entreprises agricoles
malheureuses lui en avaient emporté déjà près de la
moitié. Dans son département, il s'était efforcé d'installer
des fermes modèles, où il avait appliqué ses idées en
matière de socialisme chrétien; et il ne semblait guère,
non plus, que le succès l'encourageât. Seulement, cela
lui avait servi à se faire nommer député, et il parlait
à la Chambre, il y exposait le programme du parti, en
longs discours retentissants. D'ailleurs, d'une ardeur
infatigable, il conduisait des pèlerinages à Rome, il présidait
des réunions, faisait des conférences, se donnait
surtout au peuple, dont la conquête, disait-il dans l'intimité,
pouvait seule assurer le triomphe de l'Église. Et
il eut de la sorte une action considérable sur Pierre, qui
admirait naïvement en lui les qualités dont il se sentait
dépourvu, un esprit d'organisation, une volonté militante
un peu brouillonne, tout entière appliquée à recréer
en France la société chrétienne. Le jeune prêtre
apprit beaucoup dans sa fréquentation, mais il resta quand
même le sentimental, le rêveur dont l'envolée, dédaigneuse
des nécessités politiques, allait droit à la cité
future du bonheur universel; tandis que le vicomte avait
la prétention d'achever la ruine de l'idée libérale de 89,
en utilisant, pour le retour au passé, la désillusion et la
colère de la démocratie.
Pierre passa des mois enchantés. Jamais néophyte
n'avait vécu si absolument pour le bonheur des autres. Il
fut tout amour, il brûla de la passion de son apostolat. Ce
peuple misérable qu'il visitait, ces hommes sans travail,
ces mères, ces enfants sans pain, le jetaient à la certitude
de plus en plus grande qu'une nouvelle religion devait
naître, pour faire cesser une injustice dont le monde
révolté allait violemment mourir; et cette intervention
du divin, cette renaissance du christianisme primitif, il
était résolu à y travailler, à la hâter de toutes les forces
de son être. Sa foi catholique restait morte, il ne croyait
toujours pas aux dogmes, aux mystères, aux miracles.
Mais un espoir lui suffisait, celui que l'Église pût encore
faire du bien, en prenant en main l'irrésistible mouvement
démocratique moderne, afin d'éviter aux nations la
catastrophe sociale menaçante. Son âme s'était calmée,
depuis qu'il se donnait cette mission, de remettre l'Évangile
au cœur du peuple affamé et grondant des faubourgs.
Il agissait, il souffrait moins de l'affreux néant qu'il avait
rapporté de Lourdes; et, comme il ne s'interrogeait plus,
l'angoisse de l'incertitude ne le dévorait plus. C'était avec
la sérénité d'un simple devoir accompli qu'il continuait à
dire sa messe. Même il finissait par penser que le mystère
qu'il célébrait ainsi, que tous les mystères et tous les
dogmes n'étaient en somme que des symboles, des rites
nécessaires à l'enfance de l'humanité, et dont on se
débarrasserait plus tard, lorsque l'humanité grandie,
épurée, instruite, pourrait supporter l'éclat de la vérité
nue.
Et Pierre, dans son zèle d'être utile, dans sa passion
de crier tout haut sa croyance, s'était trouvé un matin à
sa table, écrivant un livre. Cela était venu naturellement,
ce livre sortait de lui comme un appel de son cœur, en
dehors de toute idée littéraire. Le titre, une nuit qu'il ne
dormait pas, avait brusquement flamboyé, dans les ténèbres:
la Rome nouvelle. Et cela disait tout, car n'était-ce
pas de Rome, l'éternelle et la sainte, que devait partir
le rachat des peuples? L'unique autorité existante se
trouvait là, le rajeunissement ne pouvait naître que de la
terre sacrée où avait poussé le vieux chêne catholique.
En deux mois, il écrivit ce livre, qu'il préparait depuis
un an sans en avoir conscience, par ses études sur le
socialisme contemporain. C'était en lui comme un bouillonnement
de poète, il lui semblait parfois rêver ces
pages, tandis qu'une voix intérieure et lointaine les lui
dictait. Souvent, lorsqu'il lisait au vicomte Philibert de
la Choue les lignes écrites la veille, celui-ci les approuvait
vivement, au point de vue de la propagande, en disant
que le peuple avait besoin d'être ému pour être entraîné,
et qu'il aurait fallu aussi composer des chansons
pieuses, amusantes pourtant, qu'on aurait chantées
dans les ateliers. Quant à monseigneur Bergerot, sans
examiner le livre au point de vue du dogme, il fut
touché profondément du souffle ardent de charité qui
sortait de chaque page, il commit même l'imprudence
d'écrire une lettre approbative à l'auteur, en l'autorisant
à la mettre comme préface en tête de l'œuvre. Et c'était
cette œuvre, publiée en juin, que la congrégation de
l'Index allait frapper d'interdiction, c'était pour la défense
de cette œuvre que le jeune prêtre venait d'accourir à
Rome, plein de surprise et d'enthousiasme, tout enflammé
du désir de faire triompher sa foi, résolu à plaider sa
cause lui-même devant le Saint-Père, dont il était convaincu
d'avoir exprimé simplement les idées.
Pendant que Pierre revivait ainsi ses trois années
dernières, il n'avait pas bougé, debout contre le parapet,
devant cette Rome tant rêvée et tant souhaitée. Derrière
lui, des arrivées et des départs brusques de voitures se
succédaient, les maigres Anglais et les Allemands lourds
défilaient, après avoir donné à l'horizon classique les cinq
minutes marquées dans le Guide; tandis que le cocher
et le cheval de son fiacre attendaient complaisamment, la
tête basse sous le grand soleil, qui chauffait la valise
restée seule sur la banquette. Et lui semblait s'être
aminci encore, dans sa soutane noire, comme élancé,
immobile et fin, tout entier au spectacle sublime. Il avait
maigri après Lourdes, son visage s'était fondu. Depuis
que sa mère l'emportait de nouveau, le grand front droit,
la tour intellectuelle qu'il devait à son père, semblait
décroître, pendant que la bouche de bonté, un peu forte,
le menton délicat, d'une infinie tendresse, dominaient,
disaient son âme, qui brûlait aussi dans la flamme charitable
des yeux.
Ah! de quels yeux tendres et ardents il la regardait, la
Rome de son livre, la Rome nouvelle dont il avait fait le
rêve! Si, d'abord, l'ensemble l'avait saisi, dans la
douceur un peu voilée de l'admirable matinée, il distinguait
maintenant des détails, il s'arrêtait à des monuments.
Et c'était avec une joie enfantine qu'il les reconnaissait
tous, pour les avoir longtemps étudiés sur des
plans et dans des collections de photographies. Là, sous
ses pieds, le Transtévère s'étendait, au bas du Janicule,
avec le chaos de ses vieilles maisons rougeâtres, dont les
tuiles mangées de soleil cachaient le cours du Tibre. Il
restait un peu surpris de l'aspect plat de la ville, regardée
ainsi du haut de cette terrasse, comme nivelée par cette
vue à vol d'oiseau, à peine bossuée des sept fameuses collines,
une houle presque insensible au milieu de la mer
élargie des façades. Là-bas, à droite, se détachant en
violet sombre sur les lointains bleuâtres des monts Albains,
c'était bien l'Aventin avec ses trois églises à demi cachées
parmi des feuillages; et c'était aussi le Palatin découronné,
qu'une ligne de cyprès bordait d'une frange noire.
Le Coelius, derrière, se perdait, ne montrait que les arbres
de la villa Mattei, pâlis dans la poussière d'or du soleil.
Seuls, le mince clocher et les deux petits dômes de
Sainte-Marie-Majeure indiquaient le sommet de l'Esquilin,
en face et très loin, à l'autre bout de la ville; tandis que,
sur les hauteurs du Viminal, il n'apercevait, noyée de
lumière, qu'une confusion de blocs blanchâtres, striés de
petites raies brunes, sans doute des constructions récentes,
pareilles à une carrière de pierres abandonnée. Longtemps
il chercha le Capitole, sans pouvoir le découvrir.
Il dut s'orienter, il finit par se convaincre qu'il en voyait
bien le campanile, en avant de Sainte-Marie-Majeure,
là-bas, cette tour carrée, si modeste, qu'elle se perdait
au milieu des toitures environnantes. Et, à gauche, le Quirinal
venait ensuite, reconnaissable à la longue façade du
palais royal, cette façade d'hôpital ou de caserne, d'un
jaune dur, plate et percée d'une infinité de fenêtres régulières.
Mais, comme il achevait de se tourner, une
soudaine vision l'immobilisa. En dehors de la ville, au-dessus
des arbres du jardin Corsini, le dôme de Saint-Pierre
lui apparaissait. Il semblait posé sur la verdure;
et, dans le ciel d'un bleu pur, il était lui-même d'un
bleu de ciel si léger, qu'il se confondait avec l'azur
infini. En haut, la lanterne de pierre qui le surmonte,
toute blanche et éblouissante de clarté, était comme
suspendue.
Pierre ne se lassait pas, et ses regards revenaient sans
cesse d'un bout de l'horizon à l'autre. Il s'attardait aux
nobles dentelures, à la grâce fière des monts de la
Sabine et des monts Albains, semés de villes, dont la
ceinture bornait le ciel. La Campagne romaine s'étendait
par échappées immenses, nue et majestueuse, tel qu'un
désert de mort, d'un vert glauque de mer stagnante; et il
finit par distinguer la tour basse et ronde du tombeau de
Cæcilia Metella, derrière lequel une mince ligne pâle indiquait
l'antique voie Appienne. Des débris d'aqueducs
semaient l'herbe rase, dans la poussière des mondes
écroulés. Et il ramenait ses regards, et c'était la ville de
nouveau, le pêle-mêle des édifices, au petit bonheur de
la rencontre. Ici, tout près, il reconnaissait, à sa loggia
tournée vers le fleuve, l'énorme cube fauve du palais Farnèse.
Plus loin, cette coupole basse, à peine visible, devait
être celle du Panthéon. Puis, par sauts brusques, c'étaient
les murs reblanchis de Saint-Paul hors les Murs, pareils
à ceux d'une grange colossale, les statues qui couronnent
Saint-Jean de Latran, légères, à peine grosses comme
des insectes; puis, le pullulement des dômes, celui du
Gesù, celui de Saint-Charles, celui de Saint-André de
la Vallée, celui de Saint-Jean des Florentins; puis,
tant d'autres édifices encore, resplendissants de souvenirs,
le Château Saint-Ange dont la statue étincelait, la
villa Médicis qui dominait la ville entière, la terrasse
du Pincio où blanchissaient des marbres parmi des arbres
rares, les grands ombrages de la villa Borghèse, au
loin, fermant l'horizon de leurs cimes vertes. Vainement
il chercha le Colisée. Le petit vent du nord qui soufflait,
très doux, commençait pourtant à dissiper les buées
matinales. Sur les lointains vaporeux, des quartiers
entiers se dégageaient avec vigueur, tels que des promontoires,
dans une mer ensoleillée. Çà et là, parmi
l'amoncellement indistinct des maisons, un pan de muraille
blanche éclatait, une rangée de vitres jetait des
flammes, un jardin étalait une tache noire, d'une puissance
de coloration surprenante. Et le reste, le pêle-mêle
des rues, des places, les îlots sans fin, semés en
tous sens, s'emmêlaient, s'effaçaient dans la gloire
vivante du soleil, tandis que de hautes fumées blanches,
montées des toits, traversaient avec lenteur l'infinie
pureté du ciel.
Mais bientôt Pierre, par un secret instinct, ne s'intéressa
plus qu'à trois points de l'horizon immense. Là-bas,
la ligne de cyprès minces qui frangeait de noir la hauteur
du Palatin, l'émotionnait; il n'apercevait, derrière,
que le vide, les palais des Césars avaient disparu, écroulés,
rasés par le temps; et il les évoquait, il croyait les
voir se dresser comme des fantômes d'or, vagues et tremblants,
dans la pourpre de la matinée splendide. Puis,
ses regards retournaient à Saint-Pierre; et là le dôme
était debout encore, abritant sous lui le Vatican qu'il savait
être à côté, collé au flanc du colosse; et il le trouvait
triomphal, couleur du ciel, si solide et si vaste, qu'il lui
apparaissait comme le roi géant, régnant sur la ville,
vu de partout, éternellement. Puis, il reportait les yeux
en face, vers l'autre mont, au Quirinal, où le palais du roi
ne lui semblait plus qu'une caserne plate et basse, badigeonnée
de jaune. Et toute l'histoire séculaire de Rome,
avec ses continuels bouleversements, ses résurrections
successives, était là pour lui, dans ce triangle symbolique,
dans ces trois sommets qui se regardaient, par-dessus
le Tibre: la Rome antique épanouissant, en un
entassement de palais et de temples, la fleur monstrueuse
de la puissance et de la splendeur impériales; la Rome
papale, victorieuse au moyen âge, maîtresse du monde,
faisant peser sur la chrétienté cette église colossale de
la beauté reconquise; la Rome actuelle, celle qu'il
ignorait, qu'il avait négligée, dont le palais royal, si nu, si
froid, lui donnait une pauvre idée, l'idée d'une tentative
bureaucratique et fâcheuse, d'un essai de modernité
sacrilège sur une cité à part, qu'il aurait fallu laisser
au rêve de l'avenir. Cette sensation presque pénible d'un
présent importun, il l'écartait, il ne voulait pas s'arrêter
à tout un quartier neuf, toute une petite ville blafarde,
en construction sans doute encore, qu'il voyait distinctement
près de Saint-Pierre, au bord du fleuve. Sa Rome
nouvelle, à lui, il l'avait rêvée, et il la rêvait encore,
même en face du Palatin anéanti dans la poussière des
siècles, du dôme de Saint-Pierre dont la grande ombre
endormait le Vatican, du palais du Quirinal refait à neuf
et repeint, régnant bourgeoisement sur les quartiers
nouveaux qui pullulaient de toutes parts, éventrant la
vieille ville aux toits roux, éclatante sous le clair soleil
matinal.
La Rome nouvelle, le titre de son livre se remit à
flamboyer devant Pierre, et une autre songerie l'emporta,
il revécut son livre, après avoir revécu sa vie. Il l'avait
écrit d'enthousiasme, utilisant les notes amassées au
hasard; et la division en trois parties s'était tout de suite
imposée: le passé, le présent, l'avenir.
Le passé, c'était l'extraordinaire histoire du christianisme
primitif, de la lente évolution qui avait fait de ce
christianisme le catholicisme actuel. Il démontrait que,
sous toute évolution religieuse, se cache une question
économique, et qu'en somme l'éternel mal, l'éternelle
lutte n'a jamais été qu'entre le pauvre et le riche. Chez
les Juifs, immédiatement après la vie nomade, lorsqu'ils
ont conquis Chanaan et que la propriété se crée, la lutte
des classes éclate. Il y a des riches et il y a des pauvres:
dès lors naît la question sociale. La transition avait été
brusque, l'état de choses nouveau empira si rapidement,
que les pauvres, se rappelant encore l'âge d'or de la vie
nomade, souffrirent et réclamèrent avec d'autant plus de
violence. Jusqu'à Jésus, les prophètes ne sont que des
révoltés, qui surgissent de la misère du peuple, qui disent
ses souffrances, accablent les riches, auxquels ils prophétisent
tous les maux, en punition de leur injustice et
de leur dureté. Jésus lui-même n'est que le dernier d'eux,
et il apparaît comme la revendication vivante du droit
des pauvres. Les prophètes, socialistes et anarchistes,
avaient prêché l'égalité sociale, en demandant la destruction
du monde, s'il n'était point juste Lui, apporte
également aux misérables la haine du riche. Tout son
enseignement est une menace contre la richesse, contre
la propriété; et, si l'on entendait par le Royaume des
cieux, qu'il promettait, la paix et la fraternité sur cette
terre, il n'y aurait plus là qu'un retour à l'âge d'or de
la vie pastorale, que le rêve de la communauté chrétienne,
tel qu'il semble avoir été réalisé après lui, par ses
disciples. Pendant les trois premiers siècles, chaque
église a été un essai de communisme, une véritable association,
dont les membres possédaient tout en commun,
hors les femmes. Les apologistes et les premiers pères de
l'Église en font foi, le christianisme n'était alors que la
religion des humbles et des pauvres, une démocratie, un
socialisme, en lutte contre la société romaine. Et, quand
celle-ci s'écroula, pourrie par l'argent, elle succomba
sous l'agio, les banques véreuses, les désastres financiers,
plus encore que sous le flot des barbares et le sourd
travail de termites des chrétiens. La question d'argent
est toujours à la base. Aussi en eut-on une nouvelle
preuve, lorsque le christianisme, triomphant enfin, grâce
aux conditions historiques, sociales et humaines, fut
déclaré religion d'État. Pour assurer complètement sa
victoire, il se trouva forcé de se mettre avec les riches et
les puissants; et il faut voir par quelles subtilités, quels
sophismes, les pères de l'Église en arrivent à découvrir
dans l'Évangile de Jésus la défense de la propriété. Il y
avait là pour le christianisme une nécessité politique de
vie, il n'est devenu qu'à ce prix le catholicisme, l'universelle
religion. Dès lors, la redoutable machine s'érige,
l'arme de conquête et de gouvernement: en haut, les
puissants, les riches, qui ont le devoir de partager avec
les pauvres, mais qui n'en font rien; en bas, les pauvres,
les travailleurs, à qui l'on enseigne la résignation et
l'obéissance, en leur réservant le Royaume futur, la
compensation divine et éternelle. Monument admirable,
qui a duré des siècles, où tout est bâti sur la promesse
de l'au-delà, sur cette soif inextinguible d'immortalité
et de justice dont l'homme est dévoré.
Cette première partie de son livre, cette histoire du
passé, Pierre l'avait complétée par une étude à grands
traits du catholicisme jusqu'à nos jours. C'était d'abord
saint Pierre, ignorant, inquiet, tombant à Rome par un
coup de génie, venant réaliser les oracles antiques qui
avaient prédit l'éternité du Capitole. Puis, c'étaient les
premiers papes, de simples chefs d'associations funéraires,
c'était le lent avènement de la papauté toute-puissante,
en continuelle lutte de conquête dans le monde
entier, s'efforçant sans relâche de satisfaire son rêve de
domination universelle. Au moyen âge, avec les grands
papes, elle crut un instant toucher au but, être la
maîtresse souveraine des peuples. La vérité absolue ne
serait-ce pas le pape pontife et roi de la terre, régnant sur
les âmes et sur les corps de tous les hommes, comme
Dieu lui-même, dont il est le représentant? Cette ambition
totale et démesurée, d'une logique parfaite, a été
remplie par Auguste, empereur et pontife, maître du
monde; et, renaissant toujours des ruines de la Rome
antique, c'est la figure glorieuse d'Auguste qui a hanté
les papes, c'est le sang d'Auguste qui a battu dans leurs
veines. Mais le pouvoir s'étant dédoublé après l'effondrement
de l'empire romain, il fallut partager, laisser à
l'empereur le gouvernement temporel, en ne gardant sur
lui que le droit de le sacrer, par délégation divine. Le
peuple était à Dieu, le pape donnait le peuple à l'empereur,
au nom de Dieu, et pouvait le reprendre, pouvoir
sans limite dont l'excommunication était l'arme terrible,
souveraineté supérieure qui acheminait la papauté à la
possession réelle et définitive de l'empire. En somme,
entre le pape et l'empereur, l'éternelle querelle a été le
peuple qu'ils se disputaient, la masse inerte des humbles
et des souffrants, le grand muet dont de sourds grondements
disaient seuls parfois l'inguérissable misère. On
disposait de lui comme d'un enfant, pour son bien; et
l'Église aidait vraiment à la civilisation, rendait des
services à l'humanité, répandait d'abondantes aumônes.
Toujours, le rêve ancien de la communauté chrétienne
revenait, au moins dans les couvents: un tiers des
richesses amassées pour le culte, un tiers pour les prêtres,
un tiers pour les pauvres. N'était-ce pas la vie simplifiée,
l'existence rendue possible aux fidèles sans désirs terrestres,
en attendant les satisfactions inouïes du ciel?
Donnez-nous donc la terre entière, nous ferons ainsi trois
parts des biens d'ici-bas, et vous verrez quel âge d'or
régnera, au milieu de la résignation et de l'obéissance
de tous!
Mais Pierre montrait ensuite la papauté assaillie par
les plus grands dangers, au sortir de sa toute-puissance
du moyen âge. La Renaissance faillit l'emporter dans son
luxe et son débordement, dans le bouillonnement de sève
vivante jaillie de l'éternelle nature, méprisée, laissée
pour morte pendant des siècles. Plus menaçants encore
étaient les sourds réveils du peuple, du grand muet, dont
la langue semblait commencer à se délier. La Réforme
avait éclaté comme une protestation de la raison et de la
justice, un rappel aux vérités méconnues de l'Évangile;
et il fallut, pour sauver Rome d'une disparition totale, la
rude défense de l'Inquisition, le lent et obstiné labeur du
concile de Trente qui raffermit le dogme et assura le pouvoir
temporel. Ce fut alors l'entrée de la papauté dans
deux siècles de paix et d'effacement, car les solides
monarchies absolues qui s'étaient partagé l'Europe pouvaient
se passer d'elle, ne tremblaient plus devant les
foudres de l'excommunication devenues innocentes, n'acceptaient
plus le pape que comme un maître de cérémonie,
chargé de certains rites. Un déséquilibrement
s'était produit dans la possession du peuple: si les rois
tenaient toujours le peuple de Dieu, le pape devait seulement
enregistrer la donation une fois pour toutes, sans avoir
à intervenir, quelle que fût l'occasion, dans le gouvernement
des États. Jamais Rome n'a été moins près de réaliser
son rêve séculaire de domination universelle. Et,
quand la Révolution française éclata, on put croire que la
proclamation des droits de l'homme allait tuer la papauté,
dépositaire du droit divin que Dieu lui avait délégué
sur les nations. Aussi quelle inquiétude première, quelle
colère, quelle défense désespérée, au Vatican, contre
l'idée de liberté, contre ce nouveau credo de la raison
libérée et de l'humanité rentrant en possession d'elle-même!
C'était le dénouement apparent de la longue lutte
entre l'empereur et le pape, pour la possession du peuple:
l'empereur disparaissait, et le peuple, libre désormais
de disposer de lui, prétendait échapper au pape, solution
imprévue où paraissait devoir crouler tout l'antique échafaudage
du catholicisme.
Pierre terminait ici la première partie de son livre,
par un rappel du christianisme primitif, en face du
catholicisme actuel, qui est le triomphe des riches et des
puissants. Cette société romaine que Jésus était venu
détruire, au nom des pauvres et des humbles, la Rome
catholique ne l'a-t-elle pas rebâtie, à travers les siècles,
dans son œuvre politique d'argent et d'orgueil? Et quelle
triste ironie, quand on constatait qu'après dix-huit cents ans
d'Évangile, le monde s'effondrait de nouveau dans l'agio,
les banques véreuses, les désastres financiers, dans cette
effroyable injustice de quelques hommes gorgés de
richesses, parmi les milliers de leurs frères qui crevaient
de faim! Tout le salut des misérables était à recommencer.
Mais ces choses terribles, Pierre les disait en des pages
si adoucies de charité, si noyées d'espérance, qu'elles
y avaient perdu leur danger révolutionnaire. D'ailleurs,
nulle part il n'attaquait le dogme. Son livre n'était que
le cri d'un apôtre, en sa forme sentimentale de poème,
où brûlait l'unique amour du prochain.
Ensuite, venait la seconde partie de l'œuvre, le présent,
l'étude de la société catholique actuelle. Là, Pierre avait
fait une peinture affreuse de la misère des pauvres, de
cette misère d'une grande ville, qu'il connaissait, dont il
saignait pour en avoir touché les plaies empoisonnées.
L'injustice ne se pouvait plus tolérer, la charité devenait
impuissante, la souffrance était si épouvantable, que
tout espoir se mourait au cœur du peuple. Ce qui avait
contribué à tuer la foi en lui, n'était-ce pas le spectacle
monstrueux de la chrétienté, dont les abominations le
corrompaient, l'affolaient de haine et de vengeance? Et tout
de suite, après ce tableau d'une civilisation pourrie, en
train de crouler, il reprenait l'histoire à la Révolution
française, à l'immense espérance que l'idée de liberté
avait apportée au monde. En arrivant au pouvoir, la bourgeoisie,
le grand parti libéral, s'était chargé de faire enfin
le bonheur de tous. Mais le pis est que la liberté, décidément,
après un siècle d'expérience, ne semble pas avoir
donné aux déshérités plus de bonheur. Dans le domaine
politique, une désillusion commence. En tout cas, si le
troisième état se déclare satisfait, depuis qu'il règne, le
quatrième état, les travailleurs, souffrent toujours et
continuent à réclamer leur part. On les a proclamés libres,
on leur a octroyé l'égalité politique, et ce ne sont en
somme que des cadeaux dérisoires, car ils n'ont, comme
jadis, sous leur servitude économique, que la liberté de
mourir de faim. Toutes les revendications socialistes sont
nées de là, le problème terrifiant dont la solution menace
d'emporter la société actuelle, s'est posé dès lors entre
le travail et le capital. Quand l'esclavage a disparu du
monde antique, pour faire place au salariat, la révolution
fut immense; et, certainement, l'idée chrétienne
était un des facteurs puissants qui ont détruit l'esclavage.
Aujourd'hui qu'il s'agit de remplacer le salariat par autre
chose, peut-être par la participation de l'ouvrier aux
bénéfices, pourquoi donc le christianisme ne tenterait-il
pas d'avoir une action nouvelle? Cet avènement prochain
et fatal de la démocratie, c'est une autre phase de l'histoire
humaine qui s'ouvre, c'est la société de demain
qui se crée. Et Rome ne pouvait se désintéresser, la
papauté allait avoir à prendre parti dans la querelle, si
elle ne voulait pas disparaître du monde, comme un
rouage devenu décidément inutile.
De là naissait la légitimité du socialisme catholique.
Lorsque, de toutes parts, les sectes socialistes se disputaient
le bonheur du peuple à coups de solutions, l'Église
devait apporter la sienne. Et c'était ici que la Rome
nouvelle apparaissait, et que l'évolution s'élargissait, dans
un renouveau d'espérance illimitée. Évidemment, l'Église
catholique n'avait rien, en son principe, de contraire
à une démocratie. Il lui suffirait même de reprendre la
tradition évangélique, de redevenir l'Église des humbles
et des pauvres, le jour où elle rétablirait l'universelle
communauté chrétienne. Elle est d'essence démocratique,
et si elle s'est mise avec les riches, avec les puissants,
lorsque le christianisme est devenu le catholicisme,
elle n'a fait qu'obéir à la nécessité de se défendre pour
vivre, en sacrifiant de sa pureté première; de sorte qu'aujourd'hui,
si elle abandonnait les classes dirigeantes
condamnées, pour retourner au petit peuple des misérables,
elle se rapprocherait simplement du Christ, elle
se rajeunirait, se purifierait des compromissions politiques
qu'elle a dû subir. En tous temps, l'Église, sans
renoncer en rien à son absolu, a su plier
devant les circonstances:
elle réserve sa souveraineté totale, elle tolère
simplement ce qu'elle ne peut empêcher, elle attend
avec patience, même pendant des siècles, la minute où
elle redeviendra la maîtresse du monde. Et, cette fois, la
minute n'allait-elle pas sonner, dans la crise qui se préparait?
De nouveau, toutes les puissances se disputent la
possession du peuple. Depuis que la liberté et l'instruction
ont fait de lui une force, un être de conscience et
de volonté réclamant sa part, tous les gouvernants veulent
le gagner, régner par lui et même avec lui, s'il le faut. Le
socialisme, voilà l'avenir, le nouvel instrument de règne;
et tous font du socialisme, les rois ébranlés sur leur
trône, les chefs bourgeois des républiques inquiètes, les
meneurs ambitieux qui rêvent du pouvoir. Tous sont
d'accord que l'État capitaliste est un retour au monde
païen, au marché d'esclaves, tous parlent de briser
l'atroce loi de fer, le travail devenu une marchandise
soumise aux lois de l'offre et de la demande, le salaire
calculé sur le strict nécessaire dont l'ouvrier a besoin
pour ne pas mourir de faim. En bas, les maux grandissent,
les travailleurs agonisent de famine et d'exaspération,
pendant qu'au-dessus de leurs têtes les discussions
continuent, les systèmes se croisent, les bonnes
volontés s'épuisent à tenter des remèdes impuissants.
C'est le piétinement sur place, l'effarement affolé des
grandes catastrophes prochaines. Et, parmi les autres,
le socialisme catholique, aussi ardent que le socialisme
révolutionnaire, est entré à son tour dans la bataille, en
tâchant de vaincre.
Alors, toute une étude suivait des longs efforts du
socialisme catholique, dans la chrétienté entière. Ce qui
frappait surtout, c'était que la lutte devenait plus vive et
plus victorieuse, dès qu'elle se livrait sur une terre de
propagande, encore non conquise complètement au christianisme.
Par exemple, dans les nations où celui-ci se
trouvait en présence du protestantisme, les prêtres luttaient
pour la vie avec une passion extraordinaire, disputaient
aux pasteurs la possession du peuple, à coups de
hardiesses, de théories audacieusement démocratiques.
En Allemagne, la terre classique du socialisme, monseigneur
Ketteler parla un des premiers de frapper les
riches de contributions, créa plus tard une vaste
agitation que tout le clergé dirige aujourd'hui, grâce à
des associations et à des journaux nombreux. En Suisse,
monseigneur Mermillod plaida si haut la cause des
pauvres, que les évêques, maintenant, y font presque
cause commune avec les socialistes démocrates, qu'ils
espèrent convertir sans doute au jour du partage. En
Angleterre, où le socialisme pénètre avec tant de lenteur,
le cardinal Manning remporta des victoires considérables,
prit la défense des ouvriers pendant une grève fameuse,
détermina un mouvement populaire que signalèrent de
fréquentes conversions. Mais ce fut surtout en Amérique,
aux États-Unis, que le socialisme catholique triompha,
dans ce milieu de pleine démocratie, qui a forcé des
évêques tels que monseigneur Ireland à se mettre à la
tête des revendications ouvrières: toute une Église nouvelle
semble là en germe, confuse encore et débordante
de sève, soulevée d'un espoir immense, comme à l'aurore
du christianisme rajeuni de demain. Et, si l'on passe
ensuite à l'Autriche et à la Belgique, nations catholiques,
on voit que, chez la première, le socialisme catholique
se confond avec l'antisémitisme, et que, chez la seconde,
il n'a aucun sens précis; tandis que le mouvement
s'arrête et même disparaît, dès qu'on descend à l'Espagne
et à l'Italie, ces vieilles terres de foi, l'Espagne toute aux
violences des révolutionnaires, avec ses évêques têtus qui
se contentent de foudroyer les incroyants comme aux
jours de l'Inquisition, l'Italie immobilisée dans la tradition,
sans initiative possible, réduite au silence et au respect,
autour du Saint-Siège. En France, pourtant, la
lutte restait vive, mais surtout une lutte d'idées. La guerre,
en somme, s'y menait contre la Révolution, et il semblait
qu'il eût suffi de rétablir l'ancienne organisation des
temps monarchiques, pour retourner à l'âge d'or. C'était
ainsi que la question des corporations ouvrières était
devenue l'affaire unique, comme la panacée à tous
les maux des travailleurs. Mais on était loin de s'entendre:
les uns, les catholiques qui repoussaient l'ingérence
de l'État, qui préconisaient une action purement morale,
voulaient les corporations libres; tandis que les autres,
les jeunes, les impatients, résolus à l'action, les demandaient
obligatoires, avec capital propre, reconnues
et protégées par l'État. Le vicomte Philibert de la
Choue avait particulièrement mené une ardente campagne,
par la parole, par la plume, en faveur de ces
corporations obligatoires; et son grand chagrin était de
n'avoir pu encore décider le pape à se prononcer ouvertement
sur le cas de savoir si les corporations devaient
être ouvertes ou fermées. A l'entendre, le sort de la
société était là, la solution paisible de la question sociale
ou l'effroyable catastrophe qui devait tout emporter. Au
fond, bien qu'il refusât de l'avouer, le vicomte avait fini
par en venir au socialisme d'État. Et, malgré le manque
d'accord, l'agitation restait grande, des tentatives peu
heureuses étaient faites, des sociétés coopératives de
consommation, des sociétés d'habitations ouvrières, des
banques populaires, des retours plus ou moins déguisés
aux anciennes communautés chrétiennes; pendant que,
de jour en jour, au milieu de la confusion de l'heure
présente, dans le trouble des âmes et dans les difficultés
politiques que traversait le pays, le parti catholique militant
sentait son espérance grandir, jusqu'à la certitude
aveugle de reconquérir bientôt le gouvernement du
monde.
Justement, la deuxième partie du livre finissait par un
tableau du malaise intellectuel et moral où se débat cette
fin de siècle. Si la masse des travailleurs souffre d'être
mal partagée et exige que, dans un nouveau partage, on
lui assure au moins son pain quotidien, il semble que
l'élite n'est pas plus contente, se plaignant du vide où la
laissent sa raison libérée, son intelligence élargie. C'est
la fameuse banqueroute du rationalisme, du positivisme
et de la science elle-même. Les esprits que dévore le
besoin de l'absolu, se lassent des tâtonnements, des lenteurs
de cette science qui admet les seules vérités prouvées;
ils sont repris de l'angoisse du mystère, il leur
faut une synthèse totale et immédiate, pour pouvoir dormir
en paix; et, brisés, ils retombent à genoux sur la
route, éperdus à la pensée qu'ils ne sauront jamais tout,
préférant Dieu, l'inconnu révélé, affirmé en un acte de
foi. Aujourd'hui encore, en effet, la science ne calme ni
notre soif de justice, ni notre désir de sécurité, ni l'idée
séculaire que nous nous faisons du bonheur, dans la
survie, dans une éternité de jouissances. Elle n'en est
qu'à épeler le monde, elle n'apporte, pour chacun, que la
solidarité austère du devoir de vivre, d'être un simple
facteur du travail universel; et comme l'on comprend la
révolte des cœurs, le regret de ce ciel chrétien, peuplé
de beaux anges, plein de lumière, de musiques et de parfums!
Ah! baiser ses morts, se dire qu'on les retrouvera,
qu'on revivra avec eux une immortalité glorieuse! et
avoir cette certitude de souveraine équité pour supporter
l'abomination de l'existence terrestre! et tuer ainsi l'affreuse
pensée du néant, et échapper à l'horreur de la
disparition du moi, et se tranquilliser enfin dans l'inébranlable
croyance qui remet au lendemain de la mort la
solution heureuse de tous les problèmes de la destinée!
Ce rêve, les peuples le rêveront longtemps encore. C'est
ce qui explique comment, à cette fin de siècle, par suite
du surmenage des esprits, par suite également du trouble
profond où est l'humanité, grosse d'un monde prochain,
le sentiment religieux s'est réveillé, inquiet, tourmenté
d'idéal et d'infini, exigeant une loi morale et l'assurance
d'une justice supérieure. Les religions peuvent disparaître,
le sentiment religieux en créera de nouvelles, même avec
la science. Une religion nouvelle! une religion nouvelle!
et n'était-ce pas le vieux catholicisme qui, dans cette
terre contemporaine où tout semblait devoir favoriser ce
miracle, allait renaître, jeter des rameaux verts, s'épanouir
en une toute jeune et immense floraison?
Enfin, dans la troisième partie de son livre, Pierre
avait dit, en phrases enflammées d'apôtre, ce qu'allait
être l'avenir, ce catholicisme rajeuni, apportant aux nations
agonisantes la santé et la paix, l'âge d'or oublié du
christianisme primitif. Et, d'abord, il débutait par un portrait
attendri et glorieux de Léon XIII, le pape idéal, le
prédestiné chargé du salut des peuples. Il l'avait évoqué,
il l'avait vu ainsi, dans son désir brûlant de la venue d'un
pasteur qui mettait fin à la misère. Ce n'était pas un portrait
d'étroite ressemblance, mais le sauveur nécessaire,
l'inépuisable charité, le cœur et l'intelligence larges, tels
qu'il les rêvait. Pourtant, il avait fouillé les documents,
étudié les encycliques, basé la figure sur les faits: l'éducation
religieuse à Rome, la courte nonciature à Bruxelles,
le long épiscopat à Pérouse. Dès que Léon XIII est pape,
dans la difficile situation laissée par Pie IX, se révèle la
dualité de sa nature, le gardien inébranlable du dogme,
le politique souple, résolu à pousser la conciliation aussi
loin qu'il le pourra. Nettement, il rompt avec la philosophie
moderne, il remonte, par delà la Renaissance, au
moyen âge, il restaure dans les écoles catholiques la
philosophie chrétienne, selon l'esprit de saint Thomas
d'Aquin, le docteur angélique. Puis, le dogme mis de la
sorte à l'abri, il vit d'équilibre, donne des gages à toutes
les puissances, s'efforce d'utiliser toutes les occasions. On
le voit, d'une activité extraordinaire, réconcilier le Saint-Siège
avec l'Allemagne, se rapprocher de la Russie, contenter
la Suisse, souhaiter l'amitié de l'Angleterre, écrire
à l'empereur de la Chine pour lui demander de protéger les
missionnaires et les chrétiens de son empire. Plus tard,
il interviendra en France, reconnaîtra la légitimité de la
République. Dès le début, une pensée se dégage, la pensée
qui fera de lui un des grands papes politiques; et c'est,
d'ailleurs, la pensée séculaire de la papauté, la conquête
de toutes les âmes, Rome centre et maîtresse du monde.
Il n'a qu'une volonté, qu'un but, travailler à l'unité de
l'Église, ramener à elle les communions dissidentes, pour
la rendre invincible, dans la lutte sociale qui se prépare.
En Russie, il tâche de faire reconnaître l'autorité morale
du Vatican; en Angleterre, il rêve de désarmer l'Église
anglicane, de l'amener à une sorte de trêve fraternelle;
mais, en Orient surtout, il convoite un accord avec les
Églises schismatiques, qu'il traite en simples sœurs séparées,
dont son cœur de père sollicite le retour. De quelle
force victorieuse Rome ne disposerait-elle pas, le jour où
elle régnerait sans conteste sur les chrétiens de la terre
entière?
Et c'est ici qu'apparaît l'idée sociale de Léon XIII.
Encore évêque de Pérouse, il avait écrit une lettre pastorale,
où se montrait un vague socialisme humanitaire.
Puis, dès qu'il a coiffé la tiare, il change d'opinion, foudroie
les révolutionnaires, dont l'audace alors terrifiait
l'Italie. Tout de suite, d'ailleurs, il se reprend, averti par
les faits, comprenant le danger mortel de laisser le socialisme
aux mains des ennemis du catholicisme. Il écoute
les évêques populaires des pays de propagande, cesse d'intervenir
dans la querelle irlandaise, retire l'excommunication
dont il avait frappé aux États-Unis les Chevaliers
du travail, défend de mettre à l'index les livres hardis
des écrivains catholiques socialistes. Cette évolution vers
la démocratie se retrouve dans ses plus fameuses encycliques:
Immortale Dei, sur la constitution des États;
Libertas, sur la liberté humaine; Sapientiæ, sur les devoirs
des citoyens chrétiens; Rerum novarum, sur la
condition des ouvriers; et c'est particulièrement cette
dernière qui semble avoir rajeuni l'Église. Le pape y constate
la misère imméritée des travailleurs, les heures de
travail trop longues, le salaire trop réduit. Tout homme a
le droit de vivre, et le contrat extorqué par la faim est
injuste. Ailleurs, il déclare qu'on ne doit pas abandonner
l'ouvrier, sans défense, à une exploitation qui transforme
en fortune pour quelques-uns la misère du plus grand
nombre. Forcé de rester vague sur les questions d'organisation,
il se borne à encourager le mouvement corporatif,
qu'il place sous le patronage de l'État; et, après avoir
ainsi restauré l'idée de l'autorité civile, il remet Dieu en
sa place souveraine, il voit surtout le salut par des mesures
morales, par l'antique respect dû à la famille et
à la propriété. Mais cette main secourable de l'auguste
vicaire du Christ, tendue publiquement aux humbles et
aux pauvres, n'était-ce pas le signe certain d'une nouvelle
alliance, l'annonce d'un nouveau règne de Jésus sur la
terre? Désormais, le peuple savait qu'il n'était pas abandonné.
Et, dès lors, dans quelle gloire était monté
Léon XIII, dont le jubilé sacerdotal et le jubilé épiscopal
avaient été fêtés pompeusement, parmi le concours d'une
foule immense, des cadeaux sans nombre, des lettres
flatteuses envoyées par tous les souverains!
Ensuite, Pierre avait traité la question du pouvoir temporel,
ce qu'il croyait devoir faire librement. Sans doute
il n'ignorait pas que, dans sa querelle avec l'Italie, le
pape maintenait aussi obstinément qu'au premier jour ses
droits sur Rome; mais il s'imaginait qu'il y avait là une
simple attitude nécessaire, imposée par des raisons politiques,
et qui disparaîtrait, quand sonnerait l'heure. Lui,
était convaincu que, si jamais le pape n'avait paru plus
grand, il devait à la perte du pouvoir temporel cet élargissement
de son autorité, cette splendeur pure de
toute-puissance morale où il rayonnait. Quelle longue
histoire de fautes et de conflits que celle de la possession
de ce petit royaume de Rome, depuis quinze siècles! Au
quatrième siècle, Constantin quitte Rome, il ne reste au
Palatin vide que quelques fonctionnaires oubliés, et le
pape, naturellement, s'empare du pouvoir, la vie de la
cité passe au Latran. Mais ce n'est que quatre siècles plus
tard que Charlemagne reconnaît les faits accomplis, en
donnant formellement au pape les États de l'Église. La
guerre, dès lors, n'a plus cessé entre la puissance spirituelle
et les puissances temporelles, souvent latente, parfois
aiguë, dans le sang et dans les flammes. Aujourd'hui,
n'est-il pas déraisonnable de rêver, au milieu de l'Europe
en armes, la papauté reine d'un lambeau de territoire, où
elle serait exposée à toutes les vexations, où elle ne pourrait
être maintenue que par une armée étrangère? Que
deviendrait-elle, dans le massacre général qu'on redoute?
et combien elle est plus à l'abri, plus digne, plus haute,
dégagée de tout souci terrestre, régnant sur le monde des
âmes! Aux premiers temps de l'Église, la papauté, de locale,
de purement romaine, s'est peu à peu catholicisée,
universalisée, conquérant son empire sur la chrétienté
entière. De même, le sacré collège, qui a continué d'abord
le sénat romain, s'est internationalisé ensuite, a fini de
nos jours par être la plus universelle de nos assemblées,
dans laquelle siègent des membres de toutes les nations.
Et n'est-il pas évident que le pape, appuyé ainsi sur les
cardinaux, est devenu la seule et grande autorité internationale,
d'autant plus puissante qu'elle est libérée des
intérêts monarchiques et qu'elle parle au nom de l'humanité,
par-dessus même la notion de patrie? La solution
tant cherchée, au milieu de si longues guerres, est sûrement
là: ou donner la royauté temporelle du monde au
pape, ou ne lui en laisser que la royauté spirituelle. Représentant
de Dieu, souverain absolu et infaillible par
délégation divine, il ne peut que rester dans le sanctuaire,
si, déjà maître des âmes, il n'est pas reconnu par tous
les peuples comme l'unique maître des corps, le roi des
rois.
Mais quelle étrange aventure que cette poussée
nouvelle de la papauté dans le champ ensemencé par la
Révolution française, ce qui l'achemine peut-être vers
la domination dont la volonté la tient debout depuis
tant de siècles! Car la voilà seule devant le peuple; les
rois sont abattus; et, puisque le peuple est libre
désormais de se donner à qui bon lui semble, pourquoi
ne se donnerait-il pas à elle? Le déchet certain que
subit l'idée de liberté permet tous les espoirs. Sur le
terrain économique, le parti libéral semble vaincu.
Les travailleurs, mécontents de 89, se plaignent de leur
misère aggravée, s'agitent, cherchent le bonheur désespérément.
D'autre part, les régimes nouveaux ont accru
la puissance internationale de l'Église, les membres
catholiques sont en nombre dans les parlements des
républiques et des monarchies constitutionnelles. Toutes
les circonstances paraissent donc favoriser cette extraordinaire
fortune du catholicisme vieillissant, repris d'une
vigueur de jeunesse. Jusqu'à la science qu'on accuse de
banqueroute, ce qui sauve du ridicule le Syllabus, trouble
les intelligences, rouvre le champ illimité du mystère et
de l'impossible. Et, alors, on rappelle une prophétie qui a
été faite, la papauté maîtresse de la terre, le jour où elle
marcherait à la tête de la démocratie, après avoir réuni
les Églises schismatiques d'Orient à l'Église catholique,
apostolique et romaine. Les temps étaient sûrement venus,
puisque le pape, donnant congé aux grands et aux riches
de ce monde, laissait à l'exil les rois chassés du trône,
pour se remettre, comme Jésus, avec les travailleurs sans
pain et les mendiants des routes. Encore peut-être
quelques années de misère affreuse, d'inquiétante confusion,
d'effroyable danger social, et le peuple, le grand
muet dont on a disposé jusqu'ici, parlera, retournera au
berceau, à l'Église unifiée de Rome, pour éviter la
destruction menaçante des sociétés humaines.
Et Pierre terminait son livre par une évocation passionnée
de la Rome nouvelle, de la Rome spirituelle qui
règnerait bientôt sur les peuples réconciliés, fraternisant
dans un autre âge d'or. Il y voyait même la fin des
superstitions, il s'était oublié, sans aucune attaque directe
aux dogmes, jusqu'à faire le rêve du sentiment religieux
élargi, affranchi des rites, tout entier à l'unique satisfaction
de la charité humaine; et, encore blessé de son
voyage à Lourdes, il avait cédé au besoin de contenter
son cœur. Cette superstition de Lourdes, si grossière,
n'était-elle pas le symptôme exécrable d'une époque de
trop de souffrance? Le jour où l'Évangile serait universellement
répandu et pratiqué, les souffrants cesseraient
d'aller chercher si loin, dans des conditions si tragiques,
un soulagement illusoire, certains dès lors de trouver
assistance, d'être consolés et guéris chez eux, dans leurs
maisons, au milieu de leurs frères. Il y avait, à Lourdes,
un déplacement de la fortune inique, un spectacle
effroyable qui faisait douter de Dieu, une continuelle
cause de combat, qui disparaîtrait dans la société vraiment
chrétienne de demain. Ah! cette société, cette communauté
chrétienne, c'était au désir ardent de sa
prochaine venue que toute l'œuvre aboutissait! Le
christianisme enfin redevenant la religion de justice et de
vérité qu'il était, avant de s'être laissé conquérir par les
riches et les puissants! Les petits et les pauvres régnant,
se partageant les biens d'ici-bas, n'obéissant plus qu'à la
loi égalitaire du travail! Le pape seul debout à la tête de
la fédération des peuples, souverain de paix, ayant la
simple mission d'être la règle morale, le lien de charité
et d'amour qui unit tous les êtres! Et n'était-ce pas la
réalisation prochaine des promesses du Christ? Les temps
allaient s'accomplir, la société civile et la société
religieuse se recouvriraient, si parfaitement, qu'elles ne
feraient plus qu'une; et ce serait l'âge de triomphe et de
bonheur prédit par tous les prophètes, plus de luttes
possibles, plus d'antagonisme entre le corps et l'âme, un
merveilleux équilibre qui tuerait le mal, qui mettrait
sur la terre le royaume de Dieu. La Rome nouvelle,
centre du monde, donnant au monde la religion nouvelle!
Pierre sentit des larmes lui monter aux yeux, et d'un
geste inconscient, sans s'apercevoir qu'il étonnait les
maigres Anglais et les Allemands trapus, défilant sur la
terrasse, il ouvrit les bras, il les tendit vers la Rome
réelle, baignée d'un si beau soleil, qui s'étendait à ses
pieds. Serait-elle douce à son rêve? Allait-il, comme il
l'avait dit, trouver chez elle le remède à nos impatiences
et à nos inquiétudes? Le catholicisme pouvait-il se renouveler,
revenir à l'esprit du christianisme primitif, être la
religion de la démocratie, la foi que le monde moderne
bouleversé, en danger de mort, attend pour s'apaiser et
vivre? Et il était plein de passion généreuse, plein de foi.
Il revoyait le bon abbé Rose, pleurant d'émotion en
lisant son livre; il entendait le vicomte Philibert de la
Choue lui dire qu'un livre pareil valait une armée; il se
sentait surtout fort de l'approbation du cardinal Bergerot,
cet apôtre de la charité inépuisable. Pourquoi donc la
congrégation de l'Index menaçait-elle son œuvre d'interdit?
Depuis quinze jours, depuis qu'on l'avait officieusement
prévenu de venir à Rome, s'il voulait se défendre,
il retournait cette question, sans pouvoir découvrir quelles
pages étaient visées. Toutes lui paraissaient brûler du
plus pur christianisme. Mais il arrivait frémissant d'enthousiasme
et de courage, il avait hâte d'être aux genoux
du pape, de se mettre sous son auguste protection, en lui
disant qu'il n'avait pas écrit une ligne sans s'inspirer de
son esprit, sans vouloir le triomphe de sa politique.
Était-ce possible que l'on condamnât un livre où, très
sincèrement, il croyait avoir exalté Léon XIII, en l'aidant
dans son œuvre d'unité chrétienne et d'universelle
paix?
Un instant encore, Pierre resta debout contre le parapet.
Depuis près d'une heure, il était là, ne parvenant
pas à rassasier sa vue de la grandeur de Rome, qu'il
aurait voulu posséder tout de suite, dans l'inconnu
qu'elle lui cachait. Oh! la saisir, la savoir, connaître à
l'instant le mot vrai qu'il venait lui demander! C'était
une expérience encore, après Lourdes, et plus grave,
décisive, dont il sentait bien qu'il sortirait raffermi ou
foudroyé à jamais. Il ne demandait plus la foi naïve et
totale du petit enfant, mais la foi supérieure de l'intellectuel,
s'élevant au-dessus des rites et des symboles, travaillant
au plus grand bonheur possible de l'humanité,
basé sur son besoin de certitude. Son cœur battait à ses
tempes: quelle serait la réponse de Rome? Le soleil avait
grandi, les quartiers hauts se détachaient avec plus de
vigueur sur les fonds incendiés. Au loin, les collines se
doraient, devenaient de pourpre, tandis que les façades
prochaines se précisaient, très claires, avec leurs milliers
de fenêtres, nettement découpées. Mais des vapeurs matinales
flottaient encore, des voiles légers semblaient
monter des rues basses, noyant les sommets, où elles s'évaporaient,
dans le ciel ardent, d'un bleu sans fin. Il crut
un instant que le Palatin s'était effacé, il en voyait à
peine la sombre frange de cyprès, comme si la poussière
même de ses ruines la cachait. Et le Quirinal surtout
avait disparu, le palais du roi semblait s'être reculé dans
une brume, si peu important avec sa façade basse et plate,
si vague au loin, qu'il ne le distinguait plus; tandis que,
sur la gauche, au-dessus des arbres, le dôme de Saint-Pierre
avait grandi encore, dans l'or limpide et net du
soleil, tenant tout le ciel, dominant la ville entière.
Ah! la Rome de cette première rencontre, la Rome
matinale où, brûlant de la fièvre de l'arrivée, il n'avait
pas même aperçu les quartiers neufs, de quel espoir illimité
elle le soulevait, cette Rome qu'il croyait trouver là
vivante, telle qu'il l'avait rêvée! Et, par ce beau jour,
pendant que, debout, dans sa mince soutane noire, il la
contemplait ainsi, quel cri de prochaine rédemption lui
paraissait monter des toits, quelle promesse de paix universelle
sortait de cette terre sacrée, deux fois reine du
monde! C'était la troisième Rome, la Rome nouvelle,
dont la paternelle tendresse, par-dessus les frontières,
allait à tous les peuples, pour les réunir, consolés, en
une commune étreinte. Il la voyait, il l'entendait, si
rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand ciel pur,
comme envolée dans la fraîcheur du matin, dans la candeur
passionnée de son rêve.
Enfin, Pierre s'arracha au spectacle sublime. La tête
basse, en plein soleil, le cocher et le cheval n'avaient
pas bougé. Sur la banquette, la valise brûlait, chauffée
par l'astre déjà lourd. Et il remonta dans la voiture, en
donnant de nouveau l'adresse:
—Via Giulia, palazzo Boccanera.