II
A cette heure, la rue Giulia, qui s'étend toute droite
sur près de cinq cents mètres, du palais Farnèse à l'église
Saint-Jean des Florentins, était baignée d'un soleil clair
dont la nappe l'enfilait d'un bout à l'autre, blanchissant
le petit pavé carré de sa chaussée sans trottoirs; et la
voiture la remonta presque entièrement, entre les vieilles
demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes
fenêtres grillées de fer, aux porches profonds laissant voir
des cours sombres, pareilles à des puits. Ouverte par le
pape Jules II, qui rêvait de la border de palais magnifiques,
la rue, la plus régulière, la plus belle de Rome à
l'époque, avait servi de Corso au seizième siècle. On
sentait l'ancien beau quartier, tombé au silence, au
désert de l'abandon, envahi par une sorte de douceur et
de discrétion cléricales. Et les vieilles façades se succédaient,
les persiennes closes, quelques grilles fleuries de
plantes grimpantes, des chats assis sur les portes, des
boutiques obscures où sommeillaient d'humbles commerces,
installés dans des dépendances; tandis que les
passants étaient rares, d'actives bourgeoises qui se
hâtaient, de pauvres femmes en cheveux traînant des
enfants, une charrette de foin attelée d'un mulet, un
moine superbe drapé de bure, un vélocipédiste filant sans
bruit et dont la machine étincelait au soleil.
Enfin, le cocher se tourna, montra un grand bâtiment
carré, au coin d'une ruelle qui descendait vers le Tibre.
—Palazzo Boccanera.
Pierre leva la tête, et ce sévère logis, noirci par l'âge,
d'une architecture si nue et si massive, lui serra un peu
le cœur. Comme le palais Farnèse et comme le palais
Sacchetti, ses voisins, il avait été bâti par Antonio da San
Gallo, vers 1540; même, comme pour le premier, la
tradition voulait que l'architecte eût employé, dans la
construction, des pierres volées au Colisée et au Théâtre
de Marcellus. Vaste et carrée sur la rue, la façade à sept
fenêtres avait trois étages, le premier très élevé, très
noble. Et, pour toute décoration, les hautes fenêtres du
rez-de-chaussée, barrées d'énormes grilles saillantes,
dans la crainte sans doute de quelque siège, étaient posées
sur de grandes consoles et couronnées par des attiques
qui reposaient elles-mêmes sur des consoles plus petites.
Au-dessus de la monumentale porte d'entrée, aux
battants de bronze, devant la fenêtre du milieu, régnait
un balcon. La façade se terminait, sur le ciel, par un
entablement somptueux, dont la frise offrait une grâce et
une pureté d'ornements admirables. Cette frise, les consoles
et les attiques des fenêtres, les chambranles de la
porte étaient de marbre blanc, mais si terni, si émietté,
qu'ils avaient pris le grain rude et jauni de la pierre. A
droite et à gauche de la porte, se trouvaient deux antiques
bancs portés par des griffons, de marbre également; et l'on
voyait encore, encastrée dans le mur, à l'un des angles,
une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie,
un Amour qui chevauchait un dauphin, à peine reconnaissable,
tellement l'usure avait mangé le relief.
Mais les regards de Pierre venaient d'être attirés
surtout par un écusson sculpté au-dessus d'une des
fenêtres du rez-de-chaussée, les armes des Boccanera, le
dragon ailé soufflant des flammes; et il lisait nettement la
devise, restée intacte: Bocca nera, Alma rossa, bouche
noire, âme rouge. Au-dessus d'une autre fenêtre, en
pendant, il y avait une de ces petites chapelles encore
nombreuses à Rome, une sainte Vierge vêtue de satin,
devant laquelle une lanterne brûlait en plein jour.
Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer
sous le porche sombre et béant, lorsque le jeune prêtre,
saisi de timidité, l'arrêta.
—Non, non, n'entrez pas, c'est inutile.
Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa
valise à la main, sous la voûte, puis dans la cour centrale,
sans avoir rencontré âme qui vive.
C'était une cour carrée, vaste, entourée d'un portique,
comme un cloître. Sous les arcades mornes, des débris
de statues, des marbres de fouille, un Apollon sans
bras, une Vénus dont il ne restait que le tronc, étaient
rangés contre les murs; et une herbe fine avait poussé
entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaïque
blanche et noire. Jamais le soleil ne semblait devoir
descendre jusqu'à ce pavé moisi d'humidité. Il régnait
là une ombre, un silence, d'une grandeur morte et d'une
infinie tristesse.
Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait
toujours quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut
avoir vu filer une ombre, il se décida à franchir une autre
voûte, qui conduisait à un petit jardin, sur le Tibre. De
ce côté, la façade, tout unie, sans un ornement, n'offrait
que les trois rangées de ses fenêtres symétriques. Mais le
jardin lui serra le cœur davantage, par son abandon. Au
centre, dans un bassin comblé, avaient poussé de grands
buis amers. Parmi les herbes folles, des orangers aux
fruits d'or mûrissants indiquaient seuls le dessin des
allées, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite,
entre deux énormes lauriers, il y avait un sarcophage du
deuxième siècle, des faunes violentant des femmes, toute
une effrénée bacchanale, une de ces scènes d'amour
vorace, que la Rome de la décadence mettait sur les
tombeaux; et, transformé en auge, ce sarcophage de
marbre, effrité, verdi, recevait le mince filet d'eau qui
coulait d'un large masque tragique, scellé dans le mur.
Sur le Tibre, s'ouvrait anciennement là une sorte de
loggia à portique, une terrasse d'où un double escalier
descendait au fleuve. Mais les travaux des quais étaient en
train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait déjà
plus bas que le nouveau sol, parmi des décombres, des
pierres de taille abandonnées, au milieu de l'éventrement
crayeux et lamentable qui bouleversait le quartier.
Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une
jupe. Il retourna dans la cour, il s'y trouva en présence
d'une femme qui devait approcher de la cinquantaine,
mais sans un cheveu blanc, l'air gai, très vive, dans sa
taille un peu courte. Pourtant, à la vue du prêtre, son
visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprimé comme
une méfiance.
Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques
mots de son mauvais italien.
—Madame, je suis l'abbé Pierre Froment...
Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en très
bon français, avec l'accent un peu gras et traînard de l'Ile-de-France:
—Ah! monsieur l'abbé, je sais, je sais... Je vous
attendais, j'ai des ordres.
Et, comme il la regardait, ébahi:
—Moi, je suis Française... Voici vingt-cinq ans que
j'habite leur pays, et je n'ai pas encore pu m'y faire, à
leur satané charabia!
Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la
Choue lui avait parlé de cette servante, Victorine Bosquet,
une Beauceronne, d'Auneau, venue à Rome à vingt-deux
ans, avec une maîtresse phtisique, dont la mort brusque
l'avait laissée éperdue, comme au milieu d'un pays de
sauvages. Aussi s'était-elle donnée corps et âme à la comtesse
Ernesta Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher
et qui l'avait ramassée sur le pavé pour en faire la
bonne de sa fille Benedetta, avec l'idée qu'elle l'aiderait
à apprendre le français. Depuis vingt-cinq ans dans la
famille, elle s'était haussée au rôle de gouvernante, tout
en restant une illettrée, si dénuée du don des langues,
qu'elle n'était parvenue qu'à baragouiner un italien exécrable,
pour les besoins du service, dans ses rapports
avec les autres domestiques.
—Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa
familiarité franche. Il est si gentil, il nous fait tant de
plaisir, quand il descend ici, à chacun de ses voyages!...
Je sais que la princesse et la contessina ont reçu de lui,
hier, une lettre qui vous annonçait.
C'était, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui
avait tout arrangé pour le séjour de Pierre à Rome. De
l'antique et vigoureuse race des Boccanera, il ne restait
que le cardinal Pio Boccanera, la princesse sa sœur,
vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina,
puis leur nièce Benedetta, dont la mère, Ernesta, avait
suivi au tombeau son mari le comte Brandini, et enfin
leur neveu, le prince Dario Boccanera, dont le père, le
prince Onofrio Boccanera, était mort, et la mère, une
Montefiori, remariée. Par le hasard d'une alliance, le
vicomte s'était trouvé petit parent de cette famille: son
frère cadet avait épousé une Brandini, la sœur du père
de Benedetta; et c'était ainsi, à titre complaisant
d'oncle, qu'il avait séjourné plusieurs fois au palais de
la rue Giulia, du vivant du comte. Il s'était attaché à la
fille de celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un
fâcheux mariage, qu'elle tâchait de faire annuler. Maintenant
qu'elle était revenue près de sa tante Serafina et de
son oncle le cardinal, il lui écrivait souvent, il lui envoyait
des livres de France. Entre autres, il lui avait donc
adressé celui de Pierre, et toute l'histoire était partie de
là, des lettres échangées, puis une lettre de Benedetta
annonçant que l'œuvre était dénoncée à la congrégation
de l'Index, conseillant à l'auteur d'accourir et lui offrant
gracieusement l'hospitalité au palais. Le vicomte, aussi
étonné que le jeune prêtre, n'avait pas compris; mais il
l'avait décidé à partir, par bonne politique, passionné
lui-même pour une victoire qu'à l'avance il faisait sienne.
Et, dès lors, l'effarement de Pierre se comprenait,
tombant dans cette demeure inconnue, engagé dans une
aventure héroïque dont les raisons et les conditions lui
échappaient.
Victorine reprit tout d'un coup:
—Mais je vous laisse là, monsieur l'abbé... Je vais
vous conduire dans votre chambre. Où est votre malle?
Puis, lorsqu'il lui eut montré sa valise, qu'il s'était
décidé à poser par terre, en lui expliquant que, pour un
séjour de quinze jours, il s'était contenté d'une soutane
de rechange, avec un peu de linge, elle sembla très
surprise.
—Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze
jours? Enfin, vous verrez bien.
Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini
par se montrer:
—Giacomo, montez ça dans la chambre rouge... Si
monsieur l'abbé veut me suivre?
Pierre venait d'être tout égayé et réconforté par cette
rencontre imprévue d'une compatriote, si vive, si bonne
femme, au fond de ce sombre palais romain. Maintenant,
en traversant la cour, il l'écoutait lui conter que la
princesse était sortie, et que la contessina, comme on
continuait à appeler Benedetta dans la maison, par tendresse,
malgré son mariage, n'avait pas encore paru ce
matin-là, un peu souffrante. Mais elle répétait qu'elle
avait des ordres.
L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le
portique: un escalier monumental, aux marches larges
et basses, si douces, qu'un cheval aurait pu les monter
aisément, mais aux murs de pierre si nus, aux paliers si
vides et si solennels, qu'une mélancolie de mort tombait
des hautes voûtes.
Arrivée au premier étage, Victorine eut un sourire, en
remarquant l'émoi de Pierre. Le palais semblait inhabité,
pas un bruit ne venait des salles closes. Elle désigna
simplement une grande porte de chêne, à droite.
—Son Éminence occupe ici l'aile sur la cour et sur la
rivière, oh! pas le quart de l'étage seulement... On a
fermé tous les salons de réception sur la rue. Comment
voulez-vous entretenir une pareille halle, et pourquoi
faire? Il faudrait du monde.
Elle continuait de monter de son pas alerte, restée
étrangère, trop différente sans doute pour être pénétrée
par le milieu; et, au second étage, elle reprit:
—Tenez! voici, à gauche, l'appartement de donna
Serafina et, à droite, voici celui de la contessina. C'est le
seul coin de la maison un peu chaud, où l'on se sente
vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la princesse
reçoit ce soir. Vous verrez ça.
Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier,
très étroit:
—Nous autres, nous logeons au troisième... Si monsieur
l'abbé veut bien me permettre de passer devant lui?
Le grand escalier d'honneur s'arrêtait au second; et
elle expliqua que le troisième étage était seulement desservi
par cet escalier de service, qui descendait à la ruelle
longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre. Il y avait là
une porte particulière, c'était très commode.
Enfin, au troisième, elle suivit un corridor, elle montra
de nouveau des portes.
—Voici le logement de don Vigilio, le secrétaire de
Son Éminence... Voici le mien... Et voici celui qui va
être le vôtre... Chaque fois que monsieur le vicomte vient
passer quelques jours à Rome, il n'en veut pas d'autre.
Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand
il veut. Je vous donnerai, comme à lui, une clef de la
porte en bas... Et puis, vous allez voir quelle jolie vue!
Elle était entrée. Le logement se composait de deux
pièces, un salon assez vaste, tapissé d'un papier rouge à
grands ramages, et une chambre au papier gris de lin,
semé de fleurs bleues décolorées. Mais le salon faisait
l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle
était allée tout de suite aux deux fenêtres, l'une ouvrant
sur les lointains du fleuve, en aval, l'autre donnant en
face sur le Transtévère et sur le Janicule, de l'autre côté
de l'eau.
—Ah! oui, c'est très agréable! dit Pierre qui l'avait
suivie, debout près d'elle.
Giacomo, sans se presser, arriva derrière eux, avec la
valise. Il était onze heures passées. Alors, voyant le
prêtre fatigué, comprenant qu'il devait avoir très faim,
après un tel voyage, Victorine offrit de lui faire servir
tout de suite à déjeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait
l'après-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne
verrait ces dames que le soir, au dîner. Il se récria,
déclara qu'il sortirait, qu'il n'allait certainement pas
perdre une après-midi entière. Mais il accepta de déjeuner,
car, en effet, il mourait de faim.
Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure
encore. Giacomo, qui le servait sous les ordres de Victorine,
était sans hâte. Et celle-ci, pleine de méfiance, ne
quitta le voyageur qu'après s'être assurée qu'il ne manquait
réellement de rien.
—Ah! monsieur l'abbé, quelles gens, quel pays! Vous
ne pouvez pas vous en faire la moindre idée. J'y vivrais
cent ans, que je ne m'y habituerais pas... Mais la
contessina est si belle, si bonne!
Puis, tout en mettant elle-même sur la table une
assiette de figues, elle le stupéfia, quand elle ajouta
qu'une ville où il n'y avait que des curés ne pouvait pas
être une bonne ville. Cette servante incrédule, si active
et si gaie, dans ce palais, recommençait à l'effarer.
—Comment! vous êtes sans religion?
—Non, non! monsieur l'abbé, les curés, voyez-vous,
ce n'est pas mon affaire. J'en avais déjà connu un, en
France, quand j'étais petite. Plus tard, ici, j'en ai trop
vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas ça pour Son Éminence,
qui est un saint homme digne de tous les respects... Et
l'on sait, dans la maison, que je suis une honnête fille:
jamais je ne me suis mal conduite. Pourquoi ne me
laisserait-on pas tranquille, du moment que j'aime bien
mes maîtres et que je fais soigneusement mon service?
Elle finit par rire franchement.
—Ah! quand on m'a dit qu'un prêtre allait venir,
comme si nous n'en avions déjà pas assez, ça m'a fait
d'abord grogner dans les coins... Mais vous m'avez l'air
d'un brave jeune homme, je crois que nous nous entendrons
à merveille... Je ne sais pas à cause de quoi je vous en
raconte si long, peut-être parce que vous venez de
France et peut-être aussi parce que la contessina s'intéresse
à vous... Enfin, vous m'excusez, n'est-ce pas?
monsieur l'abbé, et croyez-moi, reposez-vous aujourd'hui,
ne faites pas la bêtise d'aller courir leur ville, où il
n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent.
Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accablé,
sous la fatigue accumulée du voyage, accrue encore par
la matinée de fièvre enthousiaste qu'il venait de vivre;
et, comme grisé, étourdi par les deux œufs et la côtelette
mangés en hâte, il se jeta tout vêtu sur le lit, avec la
pensée de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit
pas sur-le-champ, il songeait à ces Boccanera, dont il
connaissait en partie l'histoire, dont il rêvait la vie
intime, dans le grossissement de ses premières surprises,
au travers de ce palais désert et silencieux, d'une grandeur
si délabrée et si mélancolique. Puis, ses idées se
brouillèrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple
d'ombres, les unes tragiques, les autres douces, des faces
confuses qui le regardaient de leurs yeux d'énigme, en
tournoyant dans l'inconnu.
Les Boccanera avaient compté deux papes, l'un au
treizième siècle, l'autre au quinzième; et c'était de ces
deux élus, maîtres tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois
leur immense fortune, des terres considérables du côté
de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des objets d'art à
emplir des galeries, un amas d'or à combler des caves. La
famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain,
celle dont la foi brûlait, dont l'épée avait toujours été au
service de l'Église; la plus croyante, mais la plus violente,
la plus batailleuse aussi, continuellement en guerre,
d'une sauvagerie telle, que la colère des Boccanera était
passée en proverbe. Et de là venaient leurs armes, le dragon
ailé soufflant des flammes, la devise ardente et farouche,
qui jouait sur leur nom: Bocca nera, Alma rossa,
bouche noire, âme rouge, la bouche enténébrée d'un
rugissement, l'âme flamboyant comme un brasier de foi
et d'amour. Des légendes de passions folles, d'actes
de justice terribles, couraient encore. On racontait le
duel d'Onfredo, le Boccanera qui, vers le milieu du
seizième siècle, avait justement fait bâtir le palais actuel,
sur l'emplacement d'une antique demeure, démolie.
Onfredo, ayant su que sa femme s'était laissé baiser sur
les lèvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever
un soir, puis amener chez lui, les membres liés de
cordes; et là, dans une grande salle, avant de le délivrer,
il le força de se confesser à un moine. Ensuite, il coupa
les cordes avec un poignard, il renversa les lampes, il cria
au comte de garder le poignard et de se défendre. Pendant
près d'une heure, dans une obscurité complète, au fond
de cette salle encombrée de meubles, les deux hommes se
cherchèrent, s'évitèrent, s'étreignirent, en se lardant à
coups de lame. Et, quand on enfonça les portes, on trouva,
parmi des mares de sang, au travers des tables renversées,
des sièges brisés, Costamagna le nez coupé, les cuisses
déchiquetées de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo
avait perdu deux doigts de la main droite, les épaules
trouées comme un crible. Le miracle fut que ni l'un ni
l'autre n'en moururent. Cent ans plus tôt, sur cette même
rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans à
peine, la belle et passionnée Cassia, avait frappé Rome de
terreur et d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils
d'une famille rivale, exécrée, que son père, le prince Boccanera,
lui refusait rudement, et que son frère aîné, Ercole,
avait juré de tuer, s'il le surprenait jamais avec elle. Le
jeune homme la venait voir en barque, elle le rejoignait par
le petit escalier qui descendait au fleuve. Or, Ercole, qui
les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un couteau
en plein cœur de Flavio. Plus tard, on put rétablir
les faits, on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et
désespérée, faisant justice, ne voulant pas elle-même
survivre à son amour, s'était jetée sur son frère, avait
saisi de la même étreinte irrésistible le meurtrier et la
victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait
retrouvé les trois corps, Cassia serrait toujours les deux
hommes, écrasait leurs visages l'un contre l'autre, entre
ses bras nus, restés d'une blancheur de neige.
Mais c'étaient là des époques disparues. Aujourd'hui, si
la foi demeurait, la violence du sang semblait se calmer
chez les Boccanera. Leur grande fortune aussi s'en était
allée, dans la lente déchéance qui, depuis un siècle, frappe
de ruine le patriciat de Rome. Les terres avaient dû être
vendues, le palais s'était vidé, tombant peu à peu au train
médiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins,
se refusaient obstinément à toute alliance étrangère,
glorieux de leur sang romain resté pur. Et la pauvreté
n'était rien, ils contentaient là leur orgueil immense, ils
vivaient à part, sans une plainte, au fond du silence et de
l'ombre où s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort
en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio,
le cardinal, Serafina, qui ne s'était pas mariée pour
demeurer près de son frère; et, Ernesta n'ayant laissé
qu'une fille, il ne restait donc comme héritier mâle, seul
continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune
prince Dario, âgé de trente ans. Avec lui, s'il mourait
sans postérité, les Boccanera, si vivaces, dont l'action
avait empli l'histoire, devaient disparaître.
Dès l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'étaient
aimés d'une passion souriante, profonde et naturelle. Ils
étaient nés l'un pour l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils
pussent être venus au monde pour autre chose que pour
être mari et femme, lorsqu'ils seraient en âge de se
marier. Le jour où, déjà près de la quarantaine, le prince
Onofrio, homme aimable très populaire dans Rome,
dépensant son peu de fortune au gré de son cœur, s'était
décidé à épouser la fille de la Montefiori, la petite marquise
Flavia, dont la beauté superbe de Junon enfant l'avait
rendu fou, il était allé habiter la villa Montefiori, la seule
richesse, l'unique propriété que ces dames possédaient,
du côté de Sainte-Agnès hors les Murs: un vaste jardin,
un véritable parc, planté d'arbres centenaires, où la villa
elle-même, une assez pauvre construction du dix-septième
siècle, tombait en ruine. De mauvais bruits
couraient sur ces dames, la mère presque déclassée depuis
qu'elle était veuve, la fille trop belle, les allures trop
conquérantes. Aussi le mariage avait-il été désapprouvé
formellement par Serafina, très rigide, et par le frère
aîné, Pio, alors seulement camérier secret participant du
Saint-Père, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule,
Ernesta avait gardé avec son frère, qu'elle adorait pour
son charme rieur, des relations suivies; de sorte que,
plus tard, sa meilleure distraction était devenue, chaque
semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute une
journée à la villa Montefiori. Et quelle journée délicieuse
pour Benedetta et pour Dario, âgés elle de dix ans, lui de
quinze, quelle journée, tendre et fraternelle, au travers
de ce jardin si vaste, presque abandonné, avec ses pins
parasols, ses buis géants, ses bouquets de chênes verts,
dans lesquels on se perdait comme dans une forêt
vierge!
Ce fut une âme de passion et de souffrance que la
pauvre âme étouffée d'Ernesta. Elle était née avec un
besoin de vivre immense, une soif de soleil, d'existence
heureuse, libre et active, au plein jour. On la citait pour
ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux
visage. Très ignorante, comme toutes les filles de la
noblesse romaine, ayant appris le peu qu'elle savait dans
un couvent de religieuses françaises, elle avait grandi
cloîtrée au fond du noir palais Boccanera, ne connaissant
le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait
en voiture, avec sa mère, au Corso et au Pincio. Puis,
à vingt-cinq ans, lasse et désolée déjà, elle contracta le
mariage habituel, elle épousa le comte Brandini, le
dernier-né d'une très noble famille, très nombreuse et
pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia,
où toute une aile du second étage fut disposée pour que le
jeune ménage s'y installât. Et rien ne fut changé, Ernesta
continua de vivre dans la même ombre froide, dans ce
passé mort dont elle sentait de plus en plus sur elle le
poids, comme une pierre de tombe. C'était d'ailleurs, de
part et d'autre, un mariage très honorable. Le comte
Brandini passa bientôt pour l'homme le plus sot et le plus
orgueilleux de Rome. Il était d'une religion stricte, formaliste
et intolérant, et il triompha, lorsqu'il parvint,
après des intrigues sans nombre, de sourdes menées qui
durèrent dix ans, à se faire nommer grand écuyer de Sa
Sainteté. Dès lors, avec sa fonction, il sembla que toute
la majesté morne du Vatican entrât dans son ménage.
Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta, sous Pie IX,
jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fenêtres sur la rue,
recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des
invitations à des fêtes. Mais, lorsque les Italiens eurent
conquis Rome et que le pape se déclara prisonnier, ce fut
le sépulcre, rue Giulia. On ferma la grande porte, on la
verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil; et,
pendant douze années, on ne passa que par le petit escalier,
donnant sur la ruelle. Défense également d'ouvrir les
persiennes de la façade. C'était la bouderie, la protestation
du monde noir, le palais tombé à une immobilité
de mort; et une réclusion totale, plus de réceptions, de
rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le
lundi, se glissaient par la porte étroite, entre-bâillée à
peine. Alors, pendant ces douze années lugubres, la jeune
femme pleura chaque nuit, cette pauvre âme sourdement
désespérée agonisa d'être ainsi enterrée vive.
Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard, à trente-trois
ans. D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis,
l'existence réglée la reprit dans son broiement de meule,
elle dut mettre la fillette au Sacré-Cœur de la Trinité des
Monts, chez les religieuses françaises qui l'avaient instruite
elle-même. Benedetta en sortit grande fille, à
dix-neuf ans, sachant le français et l'orthographe, un peu
d'arithmétique, le catéchisme, quelques pages confuses
d'histoire. Et la vie des deux femmes avait continué, une
vie de gynécée où l'Orient se sent déjà, jamais une sortie
avec le mari, avec le père, les journées passées au fond
de l'appartement clos, égayées par l'unique, l'éternelle
promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au
Pincio. A la maison, l'obéissance restait absolue, le lien
de famille gardait une autorité, une force, qui les pliait
toutes deux sous la volonté du comte, sans révolte
possible; et, à cette volonté, s'ajoutait celle de donna
Serafina et du cardinal, sévères défenseurs des vieilles
coutumes. Depuis que le pape ne sortait plus dans
Rome, la charge de grand écuyer laissait des loisirs
au comte, car les écuries se trouvaient singulièrement
réduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son
service, simplement d'apparat, avec un déploiement de
zèle dévot, comme une protestation continue contre la
monarchie usurpatrice installée au Quirinal. Benedetta
venait d'avoir vingt ans, lorsque son père rentra, un soir,
d'une cérémonie à Saint-Pierre, toussant et frissonnant.
Huit jours après, il mourait, emporté par une fluxion de
poitrine. Et, au milieu de leur deuil, ce fut une délivrance
inavouée pour les deux femmes, qui se sentirent libres.
Dès ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pensée,
sauver sa fille de cette affreuse existence murée, ensevelie.
Elle s'était trop ennuyée, il n'était plus temps pour
elle de renaître, mais elle ne voulait pas que Benedetta
vécût à son tour une vie contre nature, dans une tombe
volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une révolte pareilles
se montraient chez quelques familles patriciennes, qui,
après la bouderie des premiers temps, commençaient à se
rapprocher du Quirinal. Pourquoi les enfants, avides d'action,
de liberté et de grand soleil, auraient-ils épousé
éternellement la querelle des pères? et, sans qu'une
réconciliation pût se produire entre le monde noir et le
monde blanc, des nuances se fondaient déjà, des alliances
imprévues avaient lieu. La question politique laissait
Ernesta indifférente; elle l'ignorait même; mais ce qu'elle
désirait avec passion, c'était que sa race sortît enfin de cet
exécrable sépulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, où
ses joies de femme s'étaient glacées d'une mort si longue.
Elle avait trop souffert dans son cœur de jeune fille,
d'amante et d'épouse, elle cédait à la colère de sa destinée
manquée, perdue en une imbécile résignation. Et le choix
d'un nouveau confesseur, à cette époque, influa encore
sur sa volonté; car elle était restée très religieuse, pratiquante,
docile aux conseils de son directeur. Pour se
libérer davantage, elle venait de quitter le père jésuite
choisi par son mari lui-même, et elle avait pris l'abbé
Pisoni, le curé d'une petite église voisine, Sainte-Brigitte,
sur la place Farnèse. C'était un homme de cinquante ans,
très doux et très bon, d'une charité rare en pays romain,
dont l'archéologie, la passion des vieilles pierres, avait fait
un ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il
fût, il avait à plusieurs reprises servi d'intermédiaire entre
le Vatican et le Quirinal, dans des affaires délicates; et,
devenu aussi le confesseur de Benedetta, il aimait à
entretenir la mère et la fille de la grandeur de l'unité italienne,
de la domination triomphale de l'Italie, le jour
où le pape et le roi s'entendraient.
Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour,
sans hâte, de cet amour fort et tranquille des amants qui
se savent l'un à l'autre. Mais il arriva, alors, qu'Ernesta se
jeta entre eux, s'opposa obstinément au mariage. Non,
non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui
enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du
palais Boccanera! Ce serait l'ensevelissement continué, la
ruine aggravée, la même misère orgueilleuse, l'éternelle
bouderie qui déprime et endort. Elle connaissait bien le
jeune homme, le savait égoïste et affaibli, incapable de
penser et d'agir, destiné à enterrer sa race en souriant, à
laisser crouler les dernières pierres de la maison sur sa
tête, sans tenter un effort pour fonder une famille nouvelle;
et ce qu'elle voulait, c'était une fortune autre, son
enfant renouvelée, enrichie, s'épanouissant à la vie des
vainqueurs et des puissants de demain. Dès ce moment,
la mère ne cessa de s'entêter à faire le bonheur de sa fille
malgré elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas
recommencer sa déplorable histoire. Cependant, elle
aurait échoué, contre la volonté paisible de la jeune fille
qui s'était donnée à jamais, si des circonstances particulières
ne l'avaient mise en rapport avec le gendre qu'elle
rêvait. Justement, à la villa Montefiori, où Benedetta et
Dario s'étaient engagés, elle fit la rencontre du comte
Prada, le fils d'Orlando, un des héros de l'unité italienne.
Venu de Milan à Rome, avec son père, à l'âge de dix-huit
ans, lors de l'occupation, il était entré d'abord au ministère
des Finances, comme simple employé, tandis que le
vieux brave, nommé sénateur, vivait petitement d'une
modeste rente, l'épave dernière d'une fortune mangée au
service de la patrie. Mais, chez le jeune homme, la belle
folie guerrière de l'ancien compagnon de Garibaldi s'était
tournée en un furieux appétit de butin, au lendemain de
la victoire, et il était devenu un des vrais conquérants de
Rome, un des hommes de proie qui dépeçaient et dévoraient
la ville. Lancé dans d'énormes spéculations sur les
terrains, déjà riche, à ce qu'on racontait, il venait de se
lier avec le prince Onofrio, qu'il avait affolé, en lui
soufflant l'idée de vendre le grand parc de la villa Montefiori,
pour y construire tout un quartier neuf. D'autres
affirmaient qu'il était l'amant de la princesse, la belle
Flavia, plus âgée que lui de neuf ans, superbe encore. Et
il y avait en effet, chez lui, une violence de désir, un
besoin de curée dans la conquête, qui lui ôtait tout scrupule
devant le bien et la femme des autres. Dès la première
rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne
pouvait l'avoir comme maîtresse, elle n'était qu'à
épouser; et il n'hésita pas un instant, il rompit net avec
Flavia, brusquement affamé de cette pure virginité, de
ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si adorablement
jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la
mère, était pour lui, il demanda la main de la fille,
certain de vaincre. Ce fut une grande surprise, car il avait
une quinzaine d'années de plus qu'elle; mais il était
comte, il portait un nom déjà historique, il entassait les
millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les
chances. Rome entière se passionna.
Jamais ensuite Benedetta ne s'était expliqué comment
elle avait pu finir par consentir. Six mois plus tôt, six
mois plus tard, certainement, un pareil mariage ne se
serait pas conclu, devant l'effroyable scandale soulevé
dans le monde noir. Une Boccanera, la dernière de cette
antique race papale, donnée à un Prada, à un des
spoliateurs de l'Église! Et il avait fallu que ce projet fou
tombât à une heure particulière et brève, au moment où
un rapprochement suprême était tenté entre le Vatican et
le Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire
enfin, que le roi consentait à reconnaître au pape la propriété
souveraine de la cité Léonine et d'une étroite bande
de territoire, allant jusqu'à la mer. Dès lors, le mariage
de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme le
symbole de l'union, de la réconciliation nationale? Cette
belle enfant, le lis pur du monde noir, n'était-il pas l'holocauste
consenti, le gage accordé au monde blanc?
Pendant quinze jours, on ne causa pas d'autre chose, et
l'on discutait, on s'attendrissait, on espérait. La jeune
fille, elle, n'entrait guère dans ces raisons, n'écoutant
que son cœur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle
l'avait donné déjà. Mais, du matin au soir, elle avait
à subir les prières de sa mère, qui la suppliait de ne pas
refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout elle était
travaillée par les conseils de son confesseur, le bon abbé
Pisoni, dont le zèle patriotique éclatait en cette circonstance:
il pesait sur elle de toute sa foi aux destinées
chrétiennes de l'Italie, il remerciait la Providence d'avoir
choisi une de ses ouailles pour hâler un accord qui devait
faire triompher Dieu dans le monde entier. Et, à coup
sûr, l'influence de son confesseur fut une des causes
décisives qui la déterminèrent, car elle était très pieuse,
très dévote particulièrement à une Madone, dont elle allait
adorer l'image chaque dimanche, dans la petite église de la
place Farnèse. Un fait la frappa beaucoup, l'abbé Pisoni lui
raconta que la flamme de la lampe qui brûlait devant
l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il s'agenouillait
lui-même, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage
rédempteur à sa pénitente. Ainsi agirent des forces supérieures;
et elle cédait par obéissance à sa mère, que le
cardinal et donna Serafina avaient combattue, puis qu'ils
laissèrent faire à son gré, lorsque la question religieuse
intervint. Elle avait grandi dans une pureté, dans une
ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-même, si fermée
à la vie, que le mariage avec un autre que Dario était simplement
la rupture d'une longue promesse d'existence commune,
sans l'arrachement physique de sa chair et de son
cœur. Elle pleura beaucoup, et elle épousa Prada, en un
jour d'abandon, ne trouvant pas la volonté de résister aux
siens et à tout le monde, consommant une union dont
Rome entière était devenue complice.
Et alors, le soir même des noces, ce fut le coup de
foudre. Prada, le Piémontais, l'Italien du Nord et de la
conquête, montra-t-il la brutalité de l'envahisseur,
voulut-il traiter sa femme comme il avait traité la ville,
en maître impatient de se contenter? ou bien la révélation
de l'acte fut-elle seulement imprévue pour Benedetta,
trop salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas
et qu'elle ne put se résigner à subir? Jamais elle ne s'expliqua
clairement. Mais elle ferma violemment la porte
de sa chambre, la verrouilla, refusa avec obstination de
la rouvrir à son mari. Pendant un mois, il dut y avoir des
tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle à sa passion
affolait. Il était outragé, il saignait dans son orgueil et
dans son désir, jurait de dompter sa femme, comme on
dompte une jument indocile, à coups de cravache. Et
toute cette rage sensuelle d'homme fort se brisait contre
l'indomptable volonté qui avait poussé en un soir, sous le
front étroit et charmant de Benedetta. Les Boccanera
s'étaient réveillés en elle: tranquillement, elle ne voulait
pas; et rien au monde, pas même la mort, ne l'aurait
forcée à vouloir. Puis, c'était chez elle, devant cette
brusque connaissance de l'amour, un retour à Dario, une
certitude qu'elle devait donner son corps à lui seul,
puisque à lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme,
depuis le mariage qu'il avait dû accepter comme
un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en cacha même
pas, lui écrivit de revenir, s'engagea de nouveau à ne
jamais appartenir à un autre. D'ailleurs, sa dévotion avait
grandi encore, cet entêtement de garder sa virginité à
l'amant choisi se mêlait, dans son culte, à une pensée de
fidélité à Jésus. Un cœur ardent de grande amoureuse
s'était révélé en elle, prêt au martyre pour la foi jurée.
Et, quand sa mère, désespérée, la suppliait à mains
jointes de se résigner au devoir conjugal, elle répondait
qu'elle ne devait rien, puisqu'elle ne savait rien en se
mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord avait
échoué entre le Vatican et le Quirinal, à ce point, que les
journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une
violence nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage
triomphal auquel tout le monde avait travaillé,
comme à un gage de paix, croulait dans la débâcle, n'était
plus qu'une ruine ajoutée à tant d'autres.
Ernesta en mourut. Elle s'était trompée, son existence
manquée d'épouse sans joie aboutissait à cette suprême
erreur de la mère. Le pis était qu'elle restait seule, sous
l'entière responsabilité du désastre, car son frère, le
cardinal, et sa sœur, donna Serafina, l'accablaient de
reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le désespoir
de l'abbé Pisoni, doublement frappé, par la perte de ses
espérances patriotiques et par le regret d'avoir travaillé à
une telle catastrophe. Et, un matin, on trouva Ernesta,
toute froide et blanche dans son lit. On parla d'une rupture
au cœur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait
affreusement, discrètement, sans se plaindre, comme
elle avait souffert toute sa vie. Il y avait déjà près d'un an
que Benedetta était mariée, se refusant à son mari, mais
ne voulant pas quitter le domicile conjugal, pour éviter
à sa mère le coup terrible d'un scandale public. Sa tante
Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir
d'une annulation de mariage possible, si elle allait se
jeter aux genoux du Saint-Père; et elle finissait par la
convaincre, depuis que, cédant elle-même à de certains
conseils, elle lui avait donné pour directeur son propre
confesseur, le père jésuite Lorenza, en remplacement
de l'abbé Pisoni. Ce père jésuite, âgé de trente-cinq ans
à peine, était un homme grave et aimable, aux yeux
clairs, d'une grande force dans la persuasion. Benedetta
ne se décida qu'au lendemain de la mort de sa
mère, et seulement alors elle revint habiter, au palais
Boccanera, l'appartement où elle était née, où sa mère
venait de s'éteindre. Tout de suite, d'ailleurs, le procès
en annulation de mariage fut porté, pour une première
instruction, devant le cardinal vicaire, chargé du diocèse
de Rome. On racontait que la contessina ne s'y était décidée
qu'après avoir obtenu une audience secrète du pape,
qui lui avait témoigné la plus encourageante sympathie.
Le comte Prada parlait d'abord de forcer judiciairement
sa femme à réintégrer le domicile conjugal. Puis, supplié
par son père, le vieil Orlando, que cette affaire désolait,
il se contenta d'accepter le débat devant l'autorité ecclésiastique,
exaspéré surtout de ce que la demanderesse
alléguait que le mariage n'avait pas été consommé, par
suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les plus
nets, acceptés comme valables en cour de Rome. Dans son
mémoire, l'avocat consistorial Morano, une des autorités
du barreau romain, négligeait simplement de dire que
cette impuissance avait pour cause unique la résistance de
la femme; et tout un débat se livrait sur ce point délicat,
si scabreux, que la vérité semblait impossible à faire: on
donnait, de part et d'autre, des détails intimes en latin, on
produisait des témoins, des amis, des domestiques, ayant
assisté à des scènes, racontant la cohabitation d'une année.
Enfin, la pièce la plus décisive était un certificat,
signé par deux sages-femmes, qui, après examen, concluaient
à la virginité intacte de la jeune fille. Le cardinal
vicaire, agissant comme évêque de Rome, avait donc
déféré le procès à la congrégation du Concile, ce qui
était pour Benedetta un premier succès, et les choses en
étaient là, elle attendait que la congrégation se prononçât
définitivement, avec l'espoir que l'annulation religieuse
du mariage serait ensuite un argument irrésistible pour
obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement
glacial où sa mère Ernesta, soumise et désespérée,
venait de mourir, la contessina avait repris sa vie
de jeune fille et se montrait très calme, très forte en sa
passion, ayant juré de ne se donner à personne autre
qu'à Dario, et de ne se donner à lui que le jour où un
prêtre les aurait saintement unis devant Dieu.
Justement, Dario, lui aussi, était venu habiter le palais
Boccanera, six mois plus tôt, à la suite de la mort de son
père et de toute une catastrophe qui l'avait ruiné. Le
prince Onofrio, après avoir, sur le conseil de Prada,
vendu la villa Montefiori dix millions à une compagnie
financière, s'était laissé prendre à la fièvre de spéculation
qui brûlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en
poche, sagement; si bien qu'il s'était mis à jouer, en rachetant
ses propres terrains, et qu'il avait fini par tout
perdre, dans le krach formidable où s'engloutissait la
fortune de la ville entière. Totalement ruiné, endetté
même, le prince n'en continuait pas moins ses promenades
au Corso de bel homme souriant et populaire,
lorsqu'il était mort accidentellement, des suites d'une
chute de cheval; et, onze mois plus tard, sa veuve, la
toujours belle Flavia, qui s'était arrangée pour repêcher
dans le désastre une villa moderne et quarante mille
francs de rente, avait épousé un homme magnifique, son
cadet de dix ans, un Suisse nommé Jules Laporte,
ancien sergent de la garde du Saint-Père, ensuite courtier
marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui
marquis Montefiori, ayant conquis le titre en conquérant
la femme, par un bref spécial du pape. La princesse Boccanera
était redevenue la marquise Montefiori. Et c'était
alors que, blessé, le cardinal Boccanera avait exigé que
son neveu Dario vînt occuper, près de lui, un petit appartement,
au premier étage du palais. Dans le cœur du
saint homme, qui semblait mort au monde, l'orgueil du
nom demeurait, une tendresse pour ce frêle garçon, le
dernier de la race, le seul par qui la vieille souche pût
reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage
avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection
paternelle, si fier et si hautement convaincu de leur
piété, en les prenant tous les deux près de lui, qu'il dédaignait
les bruits abominables que les amis du comte
Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la
réunion du cousin et de la cousine sous le même toit.
Donna Serafina gardait Benedetta, comme lui-même gardait
Dario, et dans le silence, dans l'ombre du vaste palais
désert, ensanglanté autrefois par tant de violences tragiques,
il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs passions
maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui
croulait, au seuil d'un monde nouveau.
Lorsque, brusquement, l'abbé Pierre Froment se réveilla,
la tête lourde de rêves pénibles, il fut désolé
de voir que le jour tombait. Sa montre, qu'il se hâta de
consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se reposer
une heure au plus, en avait dormi près de sept, dans
un accablement invincible. Et, même éveillé, il restait
sur le lit, brisé, comme vaincu déjà avant d'avoir combattu.
Pourquoi donc cette prostration, ce découragement
sans cause, ce frisson de doute, venu il ne savait
d'où, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune enthousiasme
du matin? Les Boccanera étaient-ils liés à
cette faiblesse soudaine de son âme? Il avait entrevu, dans
le noir de ses rêves, des figures si troubles, si inquiétantes,
et son angoisse continuait, il les évoquait encore,
effaré de se réveiller ainsi au fond d'une chambre ignorée,
pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui
semblaient plus raisonnables, il ne s'expliquait pas comment
c'était Benedetta qui avait écrit au vicomte Philibert
de la Choue pour le charger de lui apprendre que son
livre était dénoncé à la congrégation de l'Index; et quel
intérêt elle pouvait avoir à ce que l'auteur vînt se défendre
à Rome; et dans quel but elle avait poussé l'amabilité
jusqu'à vouloir qu'il descendît chez eux. Sa stupeur,
en somme, était d'être là, étranger, sur ce lit, dans
cette pièce, dans ce palais dont il entendait autour de
lui le grand silence de mort. Les membres anéantis,
le cerveau comme vide, il avait une brusque lucidité,
il comprenait que des choses lui échappaient, que toute
une complication devait se cacher sous l'apparente simplicité
des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le soupçon
s'effaça, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant
le triste crépuscule d'être la cause unique de ce
frisson et de cette désespérance, dont il avait honte.
Pierre, alors, pour se remuer, se mit à examiner les
deux pièces. Elles étaient meublées d'acajou, simplement,
presque pauvrement, des meubles dépareillés,
datant du commencement du siècle. Le lit n'avait pas de
tentures, ni les fenêtres, ni les portes. Par terre, sur le
carreau nu, passé au rouge et ciré, des petits tapis de
pied s'alignaient seuls devant les sièges. Et il finit par se
rappeler, en face de cette nudité et de cette froideur
bourgeoises, la chambre où il avait couché, enfant, à
Versailles, chez sa grand'mère, qui avait tenu là un petit
commerce de mercerie, sous Louis-Philippe. Mais, à un mur
de la chambre, devant le lit, un ancien tableau l'intéressa,
parmi des gravures enfantines et sans valeur. C'était, à
peine éclairé par le jour mourant, une figure de femme, assise
sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et
sévère logis, dont on semblait l'avoir chassée. Les deux
battants de bronze venaient de se refermer à jamais, et
elle demeurait là, drapée dans une simple toile blanche,
tandis que des vêtements épars, lancés rudement, au
hasard, traînaient sur les épaisses marches de granit.
Elle avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses
mains convulsées de douleur, une face qu'on ne voyait
pas, que les ondes d'une admirable chevelure noyait,
voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle
honte affreuse, quel abandon exécrable, cachait-elle
ainsi, cette rejetée, cette obstinée d'amour, dont on
rêvait sans fin l'histoire, d'un cœur éperdu? On la sentait
adorablement jeune et belle, dans sa misère, dans ce
lambeau de linge drapé à ses épaules; mais le reste
d'elle appartenait au mystère, et sa passion, et peut-être
son infortune, et sa faute peut-être. A moins qu'elle ne
fût là seulement le symbole de tout ce qui frissonne et
pleure, sans visage, devant la porte éternellement close
de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien qu'il
s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une
pureté divines. Ce n'était qu'une illusion, le tableau avait
beaucoup souffert, noirci, délaissé, et il se demandait
de quel maître inconnu pouvait bien être ce panneau,
pour l'émouvoir à ce point. Sur le mur d'à côté, une
Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitième
siècle, l'irrita par la banalité de son sourire.
Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la
fenêtre du salon, s'accouda. En face de lui, sur l'autre
rive du Tibre, se dressait le Janicule, le mont d'où il
avait vu Rome, le matin. Mais ce n'était plus, à cette
heure trouble, la ville de jeunesse et de rêve, envolée
dans le soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre
grise, l'horizon se noyait, indistinct et morne. Là-bas, à
gauche, il devinait de nouveau le Palatin, par-dessus les
toits; et, à droite, là-bas, c'était toujours le dôme de
Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb;
tandis que derrière lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir,
devait sombrer lui aussi sous la brume. Quelques minutes
se passèrent, et tout se brouilla encore, il sentit Rome
s'évanouir, s'effacer dans son immensité, qu'il ignorait.
Son doute et son inquiétude sans cause le reprirent,
si douloureusement, qu'il ne put rester à la fenêtre
davantage; il la referma, alla s'asseoir, laissa les ténèbres
le submerger, d'un flot d'infinie tristesse. Et sa rêverie
désespérée ne prit fin que lorsque la porte s'ouvrit doucement
et que la clarté d'une lampe égaya la pièce.
C'était Victorine qui entrait avec précaution, en apportant
de la lumière.
—Ah! monsieur l'abbé, vous voici debout. J'étais
venue vers quatre heures; mais je vous ai laissé dormir.
Et vous avez joliment bien fait de dormir à votre contentement.
Puis, comme il se plaignait d'être courbaturé et frissonnant,
elle s'inquiéta.
—N'allez pas prendre leurs vilaines fièvres! Vous
savez que le voisinage de leur rivière n'est pas sain. Don
Vigilio, le secrétaire de Son Éminence, les a, les fièvres,
et je vous assure que ce n'est pas drôle.
Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se
recoucher. Elle l'excuserait auprès de la princesse et de
la contessina. Il finit par la laisser dire et faire, car il
était hors d'état d'avoir une volonté. Sur son conseil, il
dîna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et des
confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui
fit grand bien, il se sentit comme réparé, à ce point qu'il
refusa de se mettre au lit et qu'il voulut absolument
remercier ces dames, le soir même, de leur aimable
hospitalité. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il se
présenterait.
—Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous
allez bien, ça vous distraira... Le mieux est que don
Vigilio, votre voisin, entre vous prendre à neuf heures et
qu'il vous accompagne. Attendez-le.
Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve,
lorsque, à neuf heures précises, un coup discret fut frappé
à la porte. Un petit prêtre se présenta, âgé de trente ans
à peine, maigre et débile, la face longue et ravagée,
couleur de safran. Depuis deux années, des crises de
fièvre, chaque jour, à la même heure, le dévoraient.
Mais, dans sa face jaunie, ses yeux noirs, quand il oubliait
de les éteindre, brûlaient, embrasés par son âme de feu.
Il fit une révérence et dit simplement, en un français
très pur:
—Don Vigilio, monsieur l'abbé, et entièrement à
votre service... Si vous voulez bien que nous descendions?
Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don
Vigilio, d'ailleurs, ne parla plus, se contenta de répondre
par des sourires. Ils avaient descendu le petit escalier,
ils se trouvèrent au second étage, sur le vaste palier du
grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et
attristé du faible éclairage, de loin en loin des becs de
gaz d'hôtel garni louche, dont les taches jaunes étoilaient
à peine les profondes ténèbres des hauts couloirs sans
fin. C'était gigantesque et funèbre. Même sur le palier, où
s'ouvrait la porte de l'appartement de donna Serafina, en
face de celle qui conduisait chez sa nièce, rien n'indiquait
qu'il pût y avoir réception, ce soir-là. La porte restait
close, pas un bruit ne sortait des pièces, dans le silence
de mort montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio,
qui, après une nouvelle révérence, tourna discrètement
le bouton, sans sonner.
Une seule lampe à pétrole, posée sur une table,
éclairait l'antichambre, une large pièce aux murs nus,
peints à fresque d'une tenture rouge et or, drapée régulièrement
tout autour, à l'antique. Sur les chaises,
quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme,
étaient jetés; tandis que les chapeaux encombraient une
console. Un domestique, assis, le dos au mur, sommeillait.
Mais, comme don Vigilio s'effaçait pour le laisser entrer
dans un premier salon, une pièce tendue de brocatelle
rouge, à demi obscure et qu'il croyait vide, Pierre se
trouva en face d'une apparition noire, une femme vêtue
de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il
entendit heureusement son compagnon qui disait, en
s'inclinant:
—Contessina, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur
l'abbé Pierre Froment, arrivé de France ce matin.
Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu
de ce salon désert, dans la lueur dormante de deux
lampes voilées de dentelle. Mais, à présent, un bruit de
voix venait du salon voisin, un grand salon dont la porte,
ouverte à deux battants, découpait un carré de clarté
plus vive.
Tout de suite la jeune femme s'était montrée accueillante,
avec une parfaite simplicité.
—Ah! monsieur l'abbé, je sais heureuse de vous voir.
J'ai craint que votre indisposition ne fût grave. Vous voilà
tout à fait remis, n'est-ce pas?
Il l'écoutait, séduit par sa voix lente, légèrement grasse,
où toute une passion contenue semblait passer dans beaucoup
de sage raison. Et il la voyait enfin, avec ses cheveux
si lourds et si bruns, sa peau si blanche, d'une blancheur
d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lèvres un peu fortes,
le nez très fin, des traits d'une délicatesse d'enfance. Mais
c'étaient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux
immenses, d'une infinie profondeur, où personne n'était
certain de lire. Dormait-elle? Rêvait-elle? Cachait-elle la
tension ardente des grandes saintes et des grandes amoureuses,
sous l'immobilité de son visage? Si blanche, si
jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux,
toute une allure très réfléchie, très noble et rythmique.
Et, aux oreilles, elle portait deux grosses perles, d'une
pureté admirable, des perles qui venaient d'un collier
célèbre de sa mère, et que Rome entière connaissait.
Pierre s'excusa, remercia.
—Madame, je suis confus, j'aurais voulu dès ce matin
vous dire combien j'étais touché de votre bonté trop grande.
Il avait hésité à l'appeler madame, en se rappelant le
motif allégué dans son instance en nullité de mariage.
Mais, évidemment, tout le monde l'appelait ainsi. Son
visage, d'ailleurs, était resté tranquille et bienveillant, et
elle voulut le mettre à son aise.
—Vous êtes chez vous, monsieur l'abbé. Il suffit que
notre parent, monsieur de la Choue, vous aime et s'intéresse
à votre œuvre. Vous savez que j'ai pour lui une
grande affection...
Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre
qu'elle devait parler du livre, la seule cause du voyage et
de l'hospitalité offerte.
—Oui, c'est le vicomte qui m'a envoyé votre livre. Je
l'ai lu, je l'ai trouvé très beau. Il m'a troublée. Mais je
ne suis qu'une ignorante, je n'ai certainement pas tout
compris, et il faudra que nous en causions, vous m'expliquerez
vos idées, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir,
il lut alors la surprise, l'émoi d'une âme d'enfant, mise
en présence d'inquiétants problèmes qu'elle n'avait jamais
soulevés. Ce n'était donc pas elle qui s'était prise de passion,
qui avait voulu l'avoir près d'elle, pour le soutenir,
pour être de sa victoire? Il soupçonna de nouveau, et très
nettement cette fois, une influence secrète, quelqu'un
dont la main menait tout, vers un but ignoré. Mais il était
charmé de tant de simplicité et de franchise, chez une
créature si belle, si jeune et si noble; et il se donnait à
elle, dès ces quelques mots échangés. Il allait lui dire
qu'elle pouvait disposer de lui, entièrement, lorsqu'il fut
interrompu par l'arrivée d'une autre femme, également
vêtue de noir, dont la haute et mince taille se détacha
durement dans le cadre lumineux de la porte grande ouverte
du salon voisin.
—Eh bien! Benedetta, as-tu dit à Giacomo de monter
voir? Don Vigilio vient de descendre, et il est seul. C'est
inconvenant.
—Mais non, ma tante, monsieur l'abbé est ici.
Et elle se hâta de les présenter l'un à l'autre.
—Monsieur l'abbé Pierre Froment... La princesse
Boccanera.
Il y eut des saluts cérémonieux. Elle devait toucher à
la soixantaine, et elle se serrait tellement, qu'on l'eût
prise, par derrière, pour une jeune femme. C'était d'ailleurs
sa coquetterie dernière, les cheveux tout blancs,
épais et rudes encore, n'ayant gardé de noirs que les sourcils,
dans sa face longue aux larges plis, plantée du grand
nez volontaire de la famille. Elle n'avait jamais été belle,
et elle était restée fille, blessée mortellement du choix
du comte Brandini qui avait voulu Ernesta, sa cadette, résolue
dès lors à mettre ses joies dans l'unique satisfaction
de l'orgueil héréditaire du nom qu'elle portait. Les Boccanera
avaient déjà compté deux papes, et elle espérait
bien ne pas mourir avant que son frère le cardinal fût le
troisième. Elle s'était faite sa femme de charge secrète,
elle ne l'avait pas quitté, veillant sur lui, le conseillant,
menant la maison souverainement, accomplissant des
miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait crouler
les plafonds sur leurs têtes. Si, depuis trente ans, elle
recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican,
c'était par haute politique, pour rester le salon du monde
noir, une force et une menace.
Aussi Pierre devina-t-il à son accueil combien peu il
pesait devant elle, petit prêtre étranger qui n'était pas
même prélat. Et cela l'étonnait encore, posait de nouveau
la question obscure: pourquoi l'avait-on invité, que
venait-il faire dans ce monde fermé aux humbles? Il la
savait d'une austérité de dévotion extrême, il crut finir
par comprendre qu'elle le recevait seulement par égard
pour le vicomte; car, à son tour, elle ne trouva que cette
phrase:
—Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles
de monsieur de la Choue! Il y a deux ans, il nous
a amené un si beau pèlerinage!
Elle passa la première, elle introduisit enfin le jeune
prêtre dans le salon voisin. C'était une vaste pièce carrée,
tendue de vieille brocatelle jaune, à grandes fleurs
Louis XIV. Le plafond, très élevé, avait un revêtement
merveilleux de bois sculpté et peint, des caissons à rosaces
d'or. Mais le mobilier était disparate. De hautes glaces,
deux superbes consoles dorées, quelques beaux fauteuils
du dix-septième siècle; puis, le reste lamentable, un
lourd guéridon empire tombé on ne savait d'où, des choses
hétéroclites venues de quelque bazar, des photographies
affreuses, traînant sur les marbres précieux des consoles.
Il n'y avait là aucun objet d'art intéressant. Aux murs,
d'anciens tableaux médiocres; excepté un primitif inconnu
et délicieux, une Visitation du quatorzième siècle, la
Vierge toute petite, d'une délicatesse pure d'enfant de
dix ans, tandis que l'Ange, immense, superbe, l'inondait
du flot d'amour éclatant et surhumain; et, en face, un
antique portrait de famille, celui d'une jeune fille très
belle, coiffée d'un turban, que l'on croyait être le portrait
de Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui
s'était jetée au Tibre avec son frère, Ercole, et le cadavre
de son amant, Flavio Corradini. Quatre lampes éclairaient,
d'une grande lueur calme, la pièce fanée, comme
jaunie d'un mélancolique coucher de soleil, grave, vide
et nue, sans un bouquet de fleurs.
Tout de suite, donna Serafina présenta Pierre d'un
mot; et, dans le silence, dans l'arrêt brusque des conversations,
il sentit les regards qui se fixaient sur lui, comme
sur une curiosité promise et attendue. Il y avait là une
dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario,
debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni,
amenée par une vieille parente, qui entretenait
à demi-voix un prélat, monsignor Nani, tous deux assis
dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout d'être
frappé par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le
vicomte, en l'envoyant à Rome, avait cru devoir lui expliquer
la situation particulière dans la maison, afin de
lui éviter des fautes. Depuis trente ans, Morano était l'ami
de donna Serafina. Cette liaison, autrefois coupable, car
l'avocat avait femme et enfants, était devenue, après son
veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excusée,
acceptée par tous, une sorte de ces vieux ménages naturels
que la tolérance mondaine consacre. Tous les deux, très
dévots, s'étaient certainement assuré les indulgences
nécessaires. Et Morano se trouvait là, à la place qu'il
occupait depuis plus d'un quart de siècle, au coin de
la cheminée, bien que le feu de l'hiver n'y fût pas
allumé encore. Et, lorsque donna Serafina eut rempli
son devoir de maîtresse de maison, elle reprit elle-même
sa place, à l'autre coin de la cheminée, en face
de lui.
Alors, tandis que Pierre s'asseyait, près de don Vigilio,
silencieux et discret sur une chaise, Dario continua plus
haut l'histoire qu'il contait à Celia. Il était joli homme,
de taille moyenne, svelte et élégant, portant toute sa
barbe brune et très soignée, avec la face longue, le nez
fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme amollis
par le séculaire appauvrissement du sang.
—Oh! une beauté, répéta-t-il avec emphase, une
beauté étonnante!
—Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant.
Celia, qui ressemblait à la petite Vierge du primitif,
accroché au-dessus de sa tête, s'était mise à rire.
—Mais, chère, une pauvre fille, une ouvrière, que
Dario a vue aujourd'hui.
Et Dario dut recommencer son récit. Il passait dans
une étroite rue, du côté de la place Navone, quand il
avait aperçu, sur les marches d'un perron, une belle
et forte fille de vingt ans, effondrée, qui pleurait à gros
sanglots. Touché surtout de sa beauté, il s'était approché
d'elle, avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la
maison, une fabrique de perles de cire, mais que le chômage
était venu, que l'atelier venait de fermer, et qu'elle
n'osait rentrer chez ses parents, tellement la misère y
était grande. Sous le déluge de ses larmes, elle levait sur
lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche
quelque argent. Et elle s'était levée d'un bond, toute
rouge et confuse, se cachant les mains dans sa jupe, ne
voulant rien prendre, disant qu'il pouvait la suivre, s'il
voulait, et qu'il donnerait ça à sa mère. Puis, elle avait
filé vivement, vers le pont Saint-Ange.
—Oh! une beauté, répéta-t-il d'un air d'extase, une
beauté magnifique!... Plus grande que moi, mince encore
dans sa force, avec une gorge de déesse! Un vrai antique,
une Vénus à vingt ans, le menton un peu fort, la bouche
et le nez d'une correction de dessin parfaite, les yeux,
ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tête, coiffée d'un
casque de lourds cheveux noirs, la face éclatante, comme
dorée d'un coup de soleil!
Tous s'étaient mis à écouter, ravis, dans cette passion
de la beauté que, malgré tout, Rome garde au cœur.
—Elles deviennent bien rares, ces belles filles du
peuple, dit Morano. On pourrait battre le Transtévère,
sans en rencontrer. Voici qui prouve pourtant qu'il en
existe encore, au moins une.
—Et comment l'appelles-tu, ta déesse? demanda
Benedetta souriante, amusée et extasiée ainsi que les
autres.
—Pierina, répondit Dario, riant lui aussi.
—Et qu'en as-tu fait?
Mais le visage excité du jeune homme prit une expression
de malaise et de peur, comme celui d'un enfant, qui,
dans ses jeux, tombe sur une laide bête.
—Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret...
Une misère, une misère à vous rendre malade!
Il l'avait suivie par curiosité, il était arrivé, derrière
elle, de l'autre côté du pont Saint-Ange, dans le quartier
neuf en construction, bâti sur les anciens Prés du Château;
et là, au premier étage d'une des maisons abandonnées,
à peine sèche et déjà en ruine, il était tombé sur un
spectacle affreux, dont son cœur restait soulevé: toute
une famille, la mère, le père, un vieil oncle infirme, des
enfants, mourant de faim, pourrissant dans l'ordure. Il
choisissait les termes les plus nobles pour en parler,
il écartait l'horrible vision d'un geste effrayé de la main.
—Enfin, je me suis sauvé, et je vous réponds que je
n'y retournerai pas.
Il y eut un hochement de tête général, dans le silence
froid et gêné qui s'était fait. Morano conclut en une
phrase amère, où il accusait les spoliateurs, les hommes
du Quirinal, d'être l'unique cause de toute la misère de
Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du
député Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes
d'aventures louches? Ce serait le comble de l'impudence,
la banqueroute infaillible et prochaine.
Et seule Benedetta, dont le regard s'était fixé sur Pierre,
en songeant à son livre, murmura:
—Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi
donc ne pas retourner les voir?
Pierre, dépaysé et distrait d'abord, venait d'être profondément
remué par le récit de Dario. Il revivait son
apostolat au milieu des misères de Paris, il s'attendrissait
pitoyablement, en retombant, dès son arrivée à Rome,
sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il haussa la
voix, il dit très haut:
—Oh! madame, nous irons les voir ensemble,
vous m'emmènerez. Ces questions me passionnent tant!
L'attention de tous fut ainsi ramenée sur lui. On se mit
à le questionner, il les sentit inquiets de son impression
première, de ce qu'il pensait de leur ville et d'eux-mêmes.
Surtout on lui recommandait de ne pas juger
Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui avait-elle
produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il?
Et lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir répondre, n'ayant
rien vu, n'étant pas même sorti. Mais on ne l'en pressa
que plus vivement, il eut la sensation nette d'un travail
sur lui, d'un effort pour l'amener à l'admiration et à
l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas céder
à des désillusions fatales, de persister, d'attendre que
Rome lui révélât son âme.
—Monsieur l'abbé, combien de temps comptez-vous
rester parmi nous? demanda une voix courtoise, d'un
timbre doux et clair.
C'était monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait
haut pour la première fois. A diverses reprises, Pierre
avait cru s'apercevoir que le prélat ne le quittait pas de
ses yeux bleus, très vifs, tandis qu'il semblait écouter
attentivement le lent bavardage de la tante de Celia. Et,
avant de répondre, il le regarda dans sa soutane lisérée
de cramoisi, l'écharpe de soie violette serrée à la taille,
l'air jeune encore bien qu'il eût dépassé la cinquantaine,
avec ses cheveux restés blonds, son nez droit et fin, sa
bouche du dessin le plus délicat et le plus ferme, aux
dents admirablement blanches.
—Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois
semaines peut-être.
Le salon entier se récria. Comment! trois semaines? Il
avait la prétention de connaître Rome en trois semaines!
Il fallait six mois, un an, dix ans! L'impression première
était toujours désastreuse; et, pour en revenir, cela
demandait un long séjour.
—Trois semaines! répéta donna Serafina de son air
de dédain. Est-ce qu'on peut s'étudier et s'aimer, en trois
semaines? Ceux qui nous reviennent, ce sont ceux qui ont
fini par nous connaître.
Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'était d'abord
contenté de sourire. Il avait eu un petit geste de sa main
fine, qui trahissait son origine aristocratique. Et, comme
Pierre, modestement, s'expliquait, disait que, venu pour
faire certaines démarches, il partirait lorsque ces démarches
seraient faites, le prélat conclut, en souriant toujours:
—Oh! monsieur l'abbé restera plus de trois semaines,
nous aurons le bonheur, j'espère, de le posséder longtemps.
Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette
phrase troubla le jeune prêtre. Que savait-on, que voulait-on
dire? Il se pencha, il demanda tout bas à don Vigilio,
demeuré près de lui, muet:
—Qui est-ce, monsignor Nani?
Mais le secrétaire ne répondit pas tout de suite. Son
visage fiévreux se plomba encore. Ses yeux ardents
virèrent, s'assurèrent que personne ne le surveillait. Et,
dans un souffle:
—L'assesseur du Saint-Office.
Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas
que l'assesseur, qui assistait en silence aux réunions du
Saint-Office, se rendait chaque mercredi soir, après la
séance, chez le Saint-Père, pour lui rendre compte des
affaires traitées l'après-midi. Cette audience hebdomadaire,
cette heure passée avec le pape, dans une intimité qui
permettait d'aborder tous les sujets, donnait au personnage
une situation à part, un pouvoir considérable. Et,
d'ailleurs, la fonction était cardinalice, l'assesseur ne
pouvait être ensuite nommé que cardinal.
Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et
aimable, continuait à regarder le jeune prêtre d'un air si
encourageant, que ce dernier dut aller occuper, près de
lui, le siège laissé enfin libre par la vieille tante de Celia.
N'était-ce pas un présage de victoire, cette rencontre,
faite le premier jour, d'un prélat puissant dont l'influence
lui ouvrirait peut-être toutes les portes? Il se sentit alors
très touché, lorsque celui-ci, dès la première question,
lui demanda obligeamment, d'un ton de profond intérêt:
—Alors, mon cher fils, vous avez donc publié un
livre?
Et, repris par l'enthousiasme, oubliant où il était,
Pierre se livra, conta son initiation de brûlant amour au
travers des souffrants et des humbles, rêva tout haut le
retour à la communauté chrétienne, triompha avec le
catholicisme rajeuni, devenu la religion de la démocratie
universelle. Peu à peu, il avait de nouveau élevé
la voix; et le silence se faisait dans l'antique salon
sévère, tous s'étaient remis à l'écouter, au milieu d'une
surprise croissante, d'un froid de glace, qu'il ne sentait
pas.
Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son éternel
sourire, dont la pointe d'ironie ne se montrait même
plus.
—Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est très
beau, oh! très beau, tout à fait digne de l'imagination
pure et noble d'un chrétien... Mais que comptez-vous
faire, maintenant?
—Aller droit au Saint-Père, pour me défendre.
Il y eut un léger rire réprimé, et donna Serafina exprima
l'avis général, en s'écriant:
—On ne voit pas comme ça le Saint-Père!
Mais Pierre se passionna.
—Moi, j'espère bien que je le verrai... Est-ce que je
n'ai pas exprimé ses idées? Est-ce que je n'ai pas défendu
sa politique? Est-ce qu'il peut laisser condamner mon
livre, où je crois m'être inspiré du meilleur de lui-même?
—Sans doute, sans doute, se hâta de répéter Nani,
comme s'il eût craint qu'on ne brusquât trop les choses
avec ce jeune enthousiaste. Le Saint-Père est d'une intelligence
si haute! Et il faudra le voir... Seulement, mon cher
fils, ne vous excitez pas de la sorte, réfléchissez un peu,
prenez votre heure...
Puis, se tournant-vers Benedetta:
—N'est-ce pas? Son Éminence n'a pas encore vu monsieur
l'abbé. Dès demain matin, il faudra qu'elle daigne
le recevoir, pour le diriger de ses sages conseils.
Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux
réceptions de sa sœur, le lundi soir. Il était toujours là,
en pensée, comme le maître absent et souverain.
—C'est que, répondit la contessina en hésitant, je
crains bien que mon oncle ne soit pas dans les idées de
monsieur l'abbé.
Nani se remit à sourire.
—Justement, il lui dira des choses bonnes à entendre.
Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que
celui-ci inscrirait le prêtre pour une audience, le lendemain
matin, à dix heures.
Mais, à ce moment, un cardinal entra, vêtu de l'habit de
ville, la ceinture et les bas rouges, la simarre noire,
lisérée et boutonnée de rouge. C'était le cardinal Sarno,
un très ancien familier des Boccanera; et, pendant qu'il
s'excusait d'avoir travaillé très tard, le salon se taisait,
s'empressait, avec déférence. Mais, pour le premier cardinal
qu'il voyait, Pierre éprouvait une déception vive,
car il ne trouvait pas la majesté, le bel aspect décoratif,
auquel il s'était attendu. Celui-ci apparaissait petit, un
peu contrefait, l'épaule gauche plus haute que la droite,
le visage usé et terreux, avec des yeux morts. Il lui faisait
l'effet d'un très vieil employé de soixante-dix ans, hébété
par un demi-siècle de bureaucratie étroite, déformé et
alourdi de n'avoir jamais quitté le rond de cuir, sur lequel
il avait vécu sa vie. Et, en réalité, son histoire entière
était là: enfant chétif d'une petite famille bourgeoise,
élève au Séminaire romain, plus tard professeur de droit
canonique pendant dix ans à ce même Séminaire, puis secrétaire
à la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq
ans. On venait de célébrer son jubilé cardinalice. Né à
Rome, il n'avait jamais passé hors de Rome un seul jour,
il était le type parfait du prêtre grandi à l'ombre du Vatican
et maître du monde. Bien qu'il n'eût occupé aucune
fonction diplomatique, il avait rendu de tels services à la
Propagande, par ses habitudes méthodiques de travail,
qu'il était devenu président d'une des deux commissions
qui se partagent le gouvernement des vastes pays d'Occident,
non encore catholiques. Et c'était ainsi qu'au fond
de ces yeux morts, dans ce crâne bas, d'expression obtuse,
il y avait la carte immense de la chrétienté.
Nani lui-même s'était levé, plein d'un sourd respect
devant cet homme effacé et terrible, qui avait les mains
partout, aux coins les plus reculés de la terre, sans être
jamais sorti de son bureau. Il le savait, dans son apparente
nullité, dans son lent travail de conquête méthodique et
organisée, d'une puissance à bouleverser les empires.
—Est-ce que Votre Éminence est remise de ce rhume,
qui nous a désolés?
—Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir
pernicieux. J'ai le dos glacé, dès que je sors de mon
cabinet.
A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et
perdu. On oubliait même de le présenter au cardinal. Et
il dut rester là pendant près d'une heure encore, regardant,
observant. Ce monde vieilli lui parut alors enfantin,
retourné à une enfance triste. Sous la morgue, la réserve
hautaine, il devinait maintenant une réelle timidité, la
méfiance inavouée d'une grande ignorance. Si la conversation
ne devenait pas générale, c'était que personne
n'osait; et il entendait, dans les coins, des bavardages
puérils et sans fin, les menues histoires de la semaine, les
petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort
peu, les moindres aventures prenaient des proportions
énormes. Il finit par avoir la sensation nette qu'il se trouvait
transporté
dans un salon français du temps de
Charles X, au fond d'une de nos grandes villes épiscopales
de province. Aucun rafraîchissement n'était servi.
La vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal
Sarno, qui ne répondait pas, hochant le menton de loin en
loin. Don Vigilio n'avait pas desserré les dents de la
soirée. Une longue conversation, à voix très basse, s'était
engagée entre Nani et Morano, tandis que donna Serafina,
qui se penchait pour les écouter, approuvait d'un lent
signe de tête. Sans doute, ils causaient du divorce de
Benedetta, car ils la regardaient de temps à autre, d'un air
grave. Et, au milieu de la vaste pièce, dans la clarté dormante
des lampes, il n'y avait que le groupe jeune, formé
par Benedetta, Dario et Celia, qui semblât vivre, babillant
à demi-voix, étouffant parfois des rires.
Tout d'un coup, Pierre fut frappé de la grande ressemblance
qu'il y avait entre Benedetta et le portrait de
Cassia, pendu au mur. C'était la même enfance délicate,
la même bouche de passion et les mêmes grands yeux
infinis, dans la même petite face ronde, raisonnable et
saine. Il y avait là, certainement, une âme droite et un
cœur de flamme. Puis, un souvenir lui revint, celui d'une
peinture de Guido Reni, l'adorable et candide tête de
Béatrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut, à cet
instant, être l'exacte reproduction. Cette double ressemblance
l'émut, lui fit regarder Benedetta avec une inquiète
sympathie, comme si toute une fatalité violente de pays
et de race allait s'abattre sur elle. Mais elle était si
calme, l'air si résolu et si patient! Et, depuis qu'il se
trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle et
Dario, aucune tendresse qui ne fût fraternelle et gaie,
surtout de sa part, à elle, dont le visage gardait la sérénité
claire des grands amours avouables. Un moment, Dario
lui avait pris les mains, en plaisantant, les avait serrées;
et, s'il s'était mis à rire un peu nerveusement, avec de
courtes flammes au bord des cils, elle, sans hâte, avait
dégagé ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades
tendres. Elle l'aimait, visiblement, de tout son être, pour
toute la vie.
Mais Dario ayant étouffé un léger bâillement, en regardant
sa montre, et s'étant esquivé, pour rejoindre des
amis qui jouaient chez une dame, Benedetta et Celia
vinrent s'asseoir sur un canapé, près de la chaise de
Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques
mots de leurs confidences. La petite princesse était l'aînée
du prince Matteo Buongiovanni, père de cinq enfants
déjà, marié à une Mortimer, une Anglaise qui lui avait
apporté cinq millions. D'ailleurs, on citait les Buongiovanni
comme une des rares familles du patriciat de Rome riches
encore, debout au milieu des ruines du passé croulant de
toutes parts. Eux aussi avaient compté deux papes, ce qui
n'empêchait pas le prince Matteo de s'être rallié au Quirinal,
sans toutefois se fâcher avec le Vatican. Fils lui-même
d'une Américaine, n'ayant plus dans les veines le pur sang
romain, il était d'une politique plus souple, fort avare,
disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse
et la toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamnée
à l'inévitable mort. Et c'était dans cette famille, d'orgueil
superbe, dont l'éclat continuait à emplir la ville, qu'une
aventure venait d'éclater, soulevant des commérages sans
fin: l'amour brusque de Celia pour un jeune lieutenant,
à qui elle n'avait jamais parlé; l'entente passionnée des
deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant
pour tout se dire que l'échange d'un regard; la volonté
tenace de la jeune fille qui, après avoir déclaré à son père
qu'elle n'aurait pas d'autre mari, attendait inébranlable,
certaine qu'on lui donnerait l'homme de son choix. Le
pis était que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait être
le fils du député Sacco, un parvenu, que le monde noir
méprisait, comme vendu au Quirinal, capable des plus
laides besognes.
—C'est pour moi que Morano a parlé tout à l'heure,
murmurait Celia à l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand
il a maltraité le père d'Attilio, à propos de ce ministère
dont on s'occupe... Il a voulu m'infliger une leçon.
Toutes deux s'étaient juré une éternelle tendresse, dès
le Sacré-Cœur, et Benedetta, son aînée de cinq ans, se
montrait maternelle.
—Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours
à ce jeune homme?
—Oh! chère, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!...
Attilio me plaît, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un
autre. Je le veux, je l'aurai, parce qu'il m'aime et que
je l'aime... C'est tout simple.
Pierre, saisi, la regarda. Elle était un lis candide et
fermé, avec sa douce figure de vierge. Un front et un nez
d'une pureté de fleur, une bouche d'innocence aux lèvres
closes sur les dents blanches, des yeux d'eau de source,
clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues d'une
fraîcheur de satin, pas une inquiétude ni une curiosité
dans le regard ingénu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui
aurait pu le dire! Elle était la vierge dans tout son
inconnu redoutable.
—Ah! chère, reprit Benedetta, ne recommence pas
ma triste histoire. Ça ne réussit guère, de marier le pape
et le roi.
—Mais, dit Celia avec tranquillité, tu n'aimais pas
Prada, tandis que moi j'aime Attilio. La vie est là, il faut
aimer.
Cette parole, prononcée si naturellement par cette
enfant ignorante, troubla Pierre à un tel point, qu'il sentit
des larmes lui monter aux yeux. L'amour, oui! c'était
la solution à toutes les querelles, l'alliance entre les
peuples, la paix et la joie dans le monde entier. Mais
donna Serafina s'était levée, en se doutant du sujet de
conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un
coup d'œil à don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint
dire tout bas à Pierre que l'heure était venue de se retirer.
Onze heures sonnaient, Celia partait avec sa tante, sans
doute l'avocat Morano voulait garder un instant le cardinal
Sarno et Nani pour causer en famille de quelque difficulté
qui se présentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le
premier salon, lorsque Benedetta eut baisé Celia sur les
deux joues, elle prit congé de Pierre avec beaucoup de
bonne grâce.
—Demain matin, en répondant au vicomte, je lui dirai
combien nous sommes heureux de vous avoir, et pour
plus longtemps que vous ne croyez... N'oubliez pas, à dix
heures, de descendre saluer mon oncle le cardinal.
En haut, au troisième étage, comme Pierre et don
Vigilio, tenant chacun un bougeoir que le domestique
leur avait remis, allaient se séparer devant leurs portes,
le premier ne put s'empêcher de poser au second une
question qui le tracassait.
—C'est un personnage très influent que monsignor
Nani?
Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en
ouvrant les deux bras, comme pour embrasser le monde.
Puis, ses yeux flambèrent, une curiosité parut le saisir à
son tour.
—Vous le connaissiez déjà, n'est-ce-pas? demanda-t-il
sans répondre.
—Moi! pas du tout!
—Vraiment!... Il vous connaît très bien, lui! Je l'ai
entendu parler de vous, lundi dernier, en des termes si
précis, qu'il m'a semblé au courant des plus petits détails
de votre vie et de votre caractère.
—Jamais je n'avais même entendu prononcer son
nom.
—Alors, c'est qu'il se sera renseigné.
Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis
que Pierre, qui s'étonnait de trouver la porte de la sienne
ouverte, en vit sortir Victorine, de son air tranquille et
actif.
—Ah! monsieur l'abbé, j'ai voulu m'assurer par moi-même
que vous ne manquiez de rien. Vous avez de la
bougie, vous avez de l'eau, du sucre, des allumettes... Et,
le matin, que prenez-vous? Du café? Non! du lait pur,
avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?...
Et reposez-vous, dormez bien. Moi, les premières nuits,
oh! j'ai eu une peur des revenants, dans ce vieux palais!
Mais je n'en ai jamais vu la queue d'un. Quand on est
mort, on est trop content de l'être, on se repose.
Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se détendre,
d'échapper au malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces
gens, qui se mêlaient, s'effaçaient en lui comme des
ombres, sous la lumière dormante des lampes. Les
revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les
âmes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la
poitrine des vivants d'aujourd'hui. Et, malgré son long
repos de la journée, jamais il ne s'était senti si las, si
désireux de sommeil, l'esprit confus et brouillé, craignant
bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit à se
déshabiller, l'étonnement d'être là, de se coucher là, le
reprit avec une intensité telle, qu'il crut un moment être
un autre. Que pensait tout ce monde de son livre? Pourquoi
l'avait-on fait venir en ce froid logis qu'il devinait
hostile? Était-ce donc pour l'aider ou pour le vaincre? Et
il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher
d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano,
aux deux coins de la cheminée, tandis que, derrière la
tête passionnée et calme de Benedetta, apparaissait la face
souriante de monsignor Nani, aux yeux de ruse, aux lèvres
d'indomptable énergie.
Il se coucha, puis se releva, étouffant, ayant un tel
besoin d'air frais et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la
fenêtre, pour s'y accouder. Mais la nuit était d'un noir
d'encre, les ténèbres avaient submergé l'horizon. Au firmament,
des brumes devaient cacher les étoiles, la voûte
opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les
maisons du Transtévère dormaient depuis longtemps, pas
une fenêtre ne luisait, un bec de gaz scintillait seul, au
loin, comme une étincelle perdue. Vainement il chercha le
Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du néant, les
vingt-quatre siècles de Rome, le Palatin antique et le
moderne Quirinal, le dôme géant de Saint-Pierre, effacé
du ciel par le flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne
voyait pas, n'entendait même pas le Tibre, le fleuve mort
dans la ville morte.
II
A cette heure, la rue Giulia, qui s'étend toute droite
sur près de cinq cents mètres, du palais Farnèse à l'église
Saint-Jean des Florentins, était baignée d'un soleil clair
dont la nappe l'enfilait d'un bout à l'autre, blanchissant
le petit pavé carré de sa chaussée sans trottoirs; et la
voiture la remonta presque entièrement, entre les vieilles
demeures grises, comme endormies et vides, aux grandes
fenêtres grillées de fer, aux porches profonds laissant voir
des cours sombres, pareilles à des puits. Ouverte par le
pape Jules II, qui rêvait de la border de palais magnifiques,
la rue, la plus régulière, la plus belle de Rome à
l'époque, avait servi de Corso au seizième siècle. On
sentait l'ancien beau quartier, tombé au silence, au
désert de l'abandon, envahi par une sorte de douceur et
de discrétion cléricales. Et les vieilles façades se succédaient,
les persiennes closes, quelques grilles fleuries de
plantes grimpantes, des chats assis sur les portes, des
boutiques obscures où sommeillaient d'humbles commerces,
installés dans des dépendances; tandis que les
passants étaient rares, d'actives bourgeoises qui se
hâtaient, de pauvres femmes en cheveux traînant des
enfants, une charrette de foin attelée d'un mulet, un
moine superbe drapé de bure, un vélocipédiste filant sans
bruit et dont la machine étincelait au soleil.
Enfin, le cocher se tourna, montra un grand bâtiment
carré, au coin d'une ruelle qui descendait vers le Tibre.
—Palazzo Boccanera.
Pierre leva la tête, et ce sévère logis, noirci par l'âge,
d'une architecture si nue et si massive, lui serra un peu
le cœur. Comme le palais Farnèse et comme le palais
Sacchetti, ses voisins, il avait été bâti par Antonio da San
Gallo, vers 1540; même, comme pour le premier, la
tradition voulait que l'architecte eût employé, dans la
construction, des pierres volées au Colisée et au Théâtre
de Marcellus. Vaste et carrée sur la rue, la façade à sept
fenêtres avait trois étages, le premier très élevé, très
noble. Et, pour toute décoration, les hautes fenêtres du
rez-de-chaussée, barrées d'énormes grilles saillantes,
dans la crainte sans doute de quelque siège, étaient posées
sur de grandes consoles et couronnées par des attiques
qui reposaient elles-mêmes sur des consoles plus petites.
Au-dessus de la monumentale porte d'entrée, aux
battants de bronze, devant la fenêtre du milieu, régnait
un balcon. La façade se terminait, sur le ciel, par un
entablement somptueux, dont la frise offrait une grâce et
une pureté d'ornements admirables. Cette frise, les consoles
et les attiques des fenêtres, les chambranles de la
porte étaient de marbre blanc, mais si terni, si émietté,
qu'ils avaient pris le grain rude et jauni de la pierre. A
droite et à gauche de la porte, se trouvaient deux antiques
bancs portés par des griffons, de marbre également; et l'on
voyait encore, encastrée dans le mur, à l'un des angles,
une adorable fontaine Renaissance, aujourd'hui tarie,
un Amour qui chevauchait un dauphin, à peine reconnaissable,
tellement l'usure avait mangé le relief.
Mais les regards de Pierre venaient d'être attirés
surtout par un écusson sculpté au-dessus d'une des
fenêtres du rez-de-chaussée, les armes des Boccanera, le
dragon ailé soufflant des flammes; et il lisait nettement la
devise, restée intacte: Bocca nera, Alma rossa, bouche
noire, âme rouge. Au-dessus d'une autre fenêtre, en
pendant, il y avait une de ces petites chapelles encore
nombreuses à Rome, une sainte Vierge vêtue de satin,
devant laquelle une lanterne brûlait en plein jour.
Le cocher, comme il est d'usage, allait s'engouffrer
sous le porche sombre et béant, lorsque le jeune prêtre,
saisi de timidité, l'arrêta.
—Non, non, n'entrez pas, c'est inutile.
Et il descendit de la voiture, le paya, se trouva, avec sa
valise à la main, sous la voûte, puis dans la cour centrale,
sans avoir rencontré âme qui vive.
C'était une cour carrée, vaste, entourée d'un portique,
comme un cloître. Sous les arcades mornes, des débris
de statues, des marbres de fouille, un Apollon sans
bras, une Vénus dont il ne restait que le tronc, étaient
rangés contre les murs; et une herbe fine avait poussé
entre les cailloux qui pavaient le sol d'une mosaïque
blanche et noire. Jamais le soleil ne semblait devoir
descendre jusqu'à ce pavé moisi d'humidité. Il régnait
là une ombre, un silence, d'une grandeur morte et d'une
infinie tristesse.
Pierre, surpris par le vide de ce palais muet, cherchait
toujours quelqu'un, un concierge, un serviteur; et il crut
avoir vu filer une ombre, il se décida à franchir une autre
voûte, qui conduisait à un petit jardin, sur le Tibre. De
ce côté, la façade, tout unie, sans un ornement, n'offrait
que les trois rangées de ses fenêtres symétriques. Mais le
jardin lui serra le cœur davantage, par son abandon. Au
centre, dans un bassin comblé, avaient poussé de grands
buis amers. Parmi les herbes folles, des orangers aux
fruits d'or mûrissants indiquaient seuls le dessin des
allées, qu'ils bordaient. Contre la muraille de droite,
entre deux énormes lauriers, il y avait un sarcophage du
deuxième siècle, des faunes violentant des femmes, toute
une effrénée bacchanale, une de ces scènes d'amour
vorace, que la Rome de la décadence mettait sur les
tombeaux; et, transformé en auge, ce sarcophage de
marbre, effrité, verdi, recevait le mince filet d'eau qui
coulait d'un large masque tragique, scellé dans le mur.
Sur le Tibre, s'ouvrait anciennement là une sorte de
loggia à portique, une terrasse d'où un double escalier
descendait au fleuve. Mais les travaux des quais étaient en
train d'exhausser les berges, la terrasse se trouvait déjà
plus bas que le nouveau sol, parmi des décombres, des
pierres de taille abandonnées, au milieu de l'éventrement
crayeux et lamentable qui bouleversait le quartier.
Cette fois, Pierre fut certain d'avoir vu l'ombre d'une
jupe. Il retourna dans la cour, il s'y trouva en présence
d'une femme qui devait approcher de la cinquantaine,
mais sans un cheveu blanc, l'air gai, très vive, dans sa
taille un peu courte. Pourtant, à la vue du prêtre, son
visage rond, aux petits yeux clairs, avait exprimé comme
une méfiance.
Lui, tout de suite, s'expliqua, en cherchant les quelques
mots de son mauvais italien.
—Madame, je suis l'abbé Pierre Froment...
Mais elle ne le laissa pas continuer, elle dit en très
bon français, avec l'accent un peu gras et traînard de l'Ile-de-France:
—Ah! monsieur l'abbé, je sais, je sais... Je vous
attendais, j'ai des ordres.
Et, comme il la regardait, ébahi:
—Moi, je suis Française... Voici vingt-cinq ans que
j'habite leur pays, et je n'ai pas encore pu m'y faire, à
leur satané charabia!
Alors, Pierre se souvint que le vicomte Philibert de la
Choue lui avait parlé de cette servante, Victorine Bosquet,
une Beauceronne, d'Auneau, venue à Rome à vingt-deux
ans, avec une maîtresse phtisique, dont la mort brusque
l'avait laissée éperdue, comme au milieu d'un pays de
sauvages. Aussi s'était-elle donnée corps et âme à la comtesse
Ernesta Brandini, une Boccanera, qui venait d'accoucher
et qui l'avait ramassée sur le pavé pour en faire la
bonne de sa fille Benedetta, avec l'idée qu'elle l'aiderait
à apprendre le français. Depuis vingt-cinq ans dans la
famille, elle s'était haussée au rôle de gouvernante, tout
en restant une illettrée, si dénuée du don des langues,
qu'elle n'était parvenue qu'à baragouiner un italien exécrable,
pour les besoins du service, dans ses rapports
avec les autres domestiques.
—Et monsieur le vicomte va bien? reprit-elle avec sa
familiarité franche. Il est si gentil, il nous fait tant de
plaisir, quand il descend ici, à chacun de ses voyages!...
Je sais que la princesse et la contessina ont reçu de lui,
hier, une lettre qui vous annonçait.
C'était, en effet, le vicomte Philibert de la Choue qui
avait tout arrangé pour le séjour de Pierre à Rome. De
l'antique et vigoureuse race des Boccanera, il ne restait
que le cardinal Pio Boccanera, la princesse sa sœur,
vieille fille qu'on appelait par respect donna Serafina,
puis leur nièce Benedetta, dont la mère, Ernesta, avait
suivi au tombeau son mari le comte Brandini, et enfin
leur neveu, le prince Dario Boccanera, dont le père, le
prince Onofrio Boccanera, était mort, et la mère, une
Montefiori, remariée. Par le hasard d'une alliance, le
vicomte s'était trouvé petit parent de cette famille: son
frère cadet avait épousé une Brandini, la sœur du père
de Benedetta; et c'était ainsi, à titre complaisant
d'oncle, qu'il avait séjourné plusieurs fois au palais de
la rue Giulia, du vivant du comte. Il s'était attaché à la
fille de celui-ci, surtout depuis le drame intime d'un
fâcheux mariage, qu'elle tâchait de faire annuler. Maintenant
qu'elle était revenue près de sa tante Serafina et de
son oncle le cardinal, il lui écrivait souvent, il lui envoyait
des livres de France. Entre autres, il lui avait donc
adressé celui de Pierre, et toute l'histoire était partie de
là, des lettres échangées, puis une lettre de Benedetta
annonçant que l'œuvre était dénoncée à la congrégation
de l'Index, conseillant à l'auteur d'accourir et lui offrant
gracieusement l'hospitalité au palais. Le vicomte, aussi
étonné que le jeune prêtre, n'avait pas compris; mais il
l'avait décidé à partir, par bonne politique, passionné
lui-même pour une victoire qu'à l'avance il faisait sienne.
Et, dès lors, l'effarement de Pierre se comprenait,
tombant dans cette demeure inconnue, engagé dans une
aventure héroïque dont les raisons et les conditions lui
échappaient.
Victorine reprit tout d'un coup:
—Mais je vous laisse là, monsieur l'abbé... Je vais
vous conduire dans votre chambre. Où est votre malle?
Puis, lorsqu'il lui eut montré sa valise, qu'il s'était
décidé à poser par terre, en lui expliquant que, pour un
séjour de quinze jours, il s'était contenté d'une soutane
de rechange, avec un peu de linge, elle sembla très
surprise.
—Quinze jours! vous croyez ne rester que quinze
jours? Enfin, vous verrez bien.
Et, appelant un grand diable de laquais qui avait fini
par se montrer:
—Giacomo, montez ça dans la chambre rouge... Si
monsieur l'abbé veut me suivre?
Pierre venait d'être tout égayé et réconforté par cette
rencontre imprévue d'une compatriote, si vive, si bonne
femme, au fond de ce sombre palais romain. Maintenant,
en traversant la cour, il l'écoutait lui conter que la
princesse était sortie, et que la contessina, comme on
continuait à appeler Benedetta dans la maison, par tendresse,
malgré son mariage, n'avait pas encore paru ce
matin-là, un peu souffrante. Mais elle répétait qu'elle
avait des ordres.
L'escalier se trouvait dans un angle de la cour, sous le
portique: un escalier monumental, aux marches larges
et basses, si douces, qu'un cheval aurait pu les monter
aisément, mais aux murs de pierre si nus, aux paliers si
vides et si solennels, qu'une mélancolie de mort tombait
des hautes voûtes.
Arrivée au premier étage, Victorine eut un sourire, en
remarquant l'émoi de Pierre. Le palais semblait inhabité,
pas un bruit ne venait des salles closes. Elle désigna
simplement une grande porte de chêne, à droite.
—Son Éminence occupe ici l'aile sur la cour et sur la
rivière, oh! pas le quart de l'étage seulement... On a
fermé tous les salons de réception sur la rue. Comment
voulez-vous entretenir une pareille halle, et pourquoi
faire? Il faudrait du monde.
Elle continuait de monter de son pas alerte, restée
étrangère, trop différente sans doute pour être pénétrée
par le milieu; et, au second étage, elle reprit:
—Tenez! voici, à gauche, l'appartement de donna
Serafina et, à droite, voici celui de la contessina. C'est le
seul coin de la maison un peu chaud, où l'on se sente
vivre... D'ailleurs, c'est lundi aujourd'hui, la princesse
reçoit ce soir. Vous verrez ça.
Puis, ouvrant une porte qui donnait sur un autre escalier,
très étroit:
—Nous autres, nous logeons au troisième... Si monsieur
l'abbé veut bien me permettre de passer devant lui?
Le grand escalier d'honneur s'arrêtait au second; et
elle expliqua que le troisième étage était seulement desservi
par cet escalier de service, qui descendait à la ruelle
longeant le flanc du palais, jusqu'au Tibre. Il y avait là
une porte particulière, c'était très commode.
Enfin, au troisième, elle suivit un corridor, elle montra
de nouveau des portes.
—Voici le logement de don Vigilio, le secrétaire de
Son Éminence... Voici le mien... Et voici celui qui va
être le vôtre... Chaque fois que monsieur le vicomte vient
passer quelques jours à Rome, il n'en veut pas d'autre.
Il dit qu'il est plus libre, qu'il sort et qu'il rentre quand
il veut. Je vous donnerai, comme à lui, une clef de la
porte en bas... Et puis, vous allez voir quelle jolie vue!
Elle était entrée. Le logement se composait de deux
pièces, un salon assez vaste, tapissé d'un papier rouge à
grands ramages, et une chambre au papier gris de lin,
semé de fleurs bleues décolorées. Mais le salon faisait
l'angle du palais, sur la ruelle et sur le Tibre; et elle
était allée tout de suite aux deux fenêtres, l'une ouvrant
sur les lointains du fleuve, en aval, l'autre donnant en
face sur le Transtévère et sur le Janicule, de l'autre côté
de l'eau.
—Ah! oui, c'est très agréable! dit Pierre qui l'avait
suivie, debout près d'elle.
Giacomo, sans se presser, arriva derrière eux, avec la
valise. Il était onze heures passées. Alors, voyant le
prêtre fatigué, comprenant qu'il devait avoir très faim,
après un tel voyage, Victorine offrit de lui faire servir
tout de suite à déjeuner, dans le salon. Ensuite, il aurait
l'après-midi pour se reposer ou pour sortir, et il ne
verrait ces dames que le soir, au dîner. Il se récria,
déclara qu'il sortirait, qu'il n'allait certainement pas
perdre une après-midi entière. Mais il accepta de déjeuner,
car, en effet, il mourait de faim.
Cependant, Pierre dut patienter une grande demi-heure
encore. Giacomo, qui le servait sous les ordres de Victorine,
était sans hâte. Et celle-ci, pleine de méfiance, ne
quitta le voyageur qu'après s'être assurée qu'il ne manquait
réellement de rien.
—Ah! monsieur l'abbé, quelles gens, quel pays! Vous
ne pouvez pas vous en faire la moindre idée. J'y vivrais
cent ans, que je ne m'y habituerais pas... Mais la
contessina est si belle, si bonne!
Puis, tout en mettant elle-même sur la table une
assiette de figues, elle le stupéfia, quand elle ajouta
qu'une ville où il n'y avait que des curés ne pouvait pas
être une bonne ville. Cette servante incrédule, si active
et si gaie, dans ce palais, recommençait à l'effarer.
—Comment! vous êtes sans religion?
—Non, non! monsieur l'abbé, les curés, voyez-vous,
ce n'est pas mon affaire. J'en avais déjà connu un, en
France, quand j'étais petite. Plus tard, ici, j'en ai trop
vu, c'est fini... Oh! je ne dis pas ça pour Son Éminence,
qui est un saint homme digne de tous les respects... Et
l'on sait, dans la maison, que je suis une honnête fille:
jamais je ne me suis mal conduite. Pourquoi ne me
laisserait-on pas tranquille, du moment que j'aime bien
mes maîtres et que je fais soigneusement mon service?
Elle finit par rire franchement.
—Ah! quand on m'a dit qu'un prêtre allait venir,
comme si nous n'en avions déjà pas assez, ça m'a fait
d'abord grogner dans les coins... Mais vous m'avez l'air
d'un brave jeune homme, je crois que nous nous entendrons
à merveille... Je ne sais pas à cause de quoi je vous en
raconte si long, peut-être parce que vous venez de
France et peut-être aussi parce que la contessina s'intéresse
à vous... Enfin, vous m'excusez, n'est-ce pas?
monsieur l'abbé, et croyez-moi, reposez-vous aujourd'hui,
ne faites pas la bêtise d'aller courir leur ville, où il
n'y a pas des choses si amusantes qu'ils le disent.
Lorsqu'il fut seul, Pierre se sentit brusquement accablé,
sous la fatigue accumulée du voyage, accrue encore par
la matinée de fièvre enthousiaste qu'il venait de vivre;
et, comme grisé, étourdi par les deux œufs et la côtelette
mangés en hâte, il se jeta tout vêtu sur le lit, avec la
pensée de se reposer une demi-heure. Il ne s'endormit
pas sur-le-champ, il songeait à ces Boccanera, dont il
connaissait en partie l'histoire, dont il rêvait la vie
intime, dans le grossissement de ses premières surprises,
au travers de ce palais désert et silencieux, d'une grandeur
si délabrée et si mélancolique. Puis, ses idées se
brouillèrent, il glissa au sommeil, parmi tout un peuple
d'ombres, les unes tragiques, les autres douces, des faces
confuses qui le regardaient de leurs yeux d'énigme, en
tournoyant dans l'inconnu.
Les Boccanera avaient compté deux papes, l'un au
treizième siècle, l'autre au quinzième; et c'était de ces
deux élus, maîtres tout-puissants, qu'ils tenaient autrefois
leur immense fortune, des terres considérables du côté
de Viterbe, plusieurs palais dans Rome, des objets d'art à
emplir des galeries, un amas d'or à combler des caves. La
famille passait pour la plus pieuse du patriciat romain,
celle dont la foi brûlait, dont l'épée avait toujours été au
service de l'Église; la plus croyante, mais la plus violente,
la plus batailleuse aussi, continuellement en guerre,
d'une sauvagerie telle, que la colère des Boccanera était
passée en proverbe. Et de là venaient leurs armes, le dragon
ailé soufflant des flammes, la devise ardente et farouche,
qui jouait sur leur nom: Bocca nera, Alma rossa,
bouche noire, âme rouge, la bouche enténébrée d'un
rugissement, l'âme flamboyant comme un brasier de foi
et d'amour. Des légendes de passions folles, d'actes
de justice terribles, couraient encore. On racontait le
duel d'Onfredo, le Boccanera qui, vers le milieu du
seizième siècle, avait justement fait bâtir le palais actuel,
sur l'emplacement d'une antique demeure, démolie.
Onfredo, ayant su que sa femme s'était laissé baiser sur
les lèvres par le jeune comte Costamagna, le fit enlever
un soir, puis amener chez lui, les membres liés de
cordes; et là, dans une grande salle, avant de le délivrer,
il le força de se confesser à un moine. Ensuite, il coupa
les cordes avec un poignard, il renversa les lampes, il cria
au comte de garder le poignard et de se défendre. Pendant
près d'une heure, dans une obscurité complète, au fond
de cette salle encombrée de meubles, les deux hommes se
cherchèrent, s'évitèrent, s'étreignirent, en se lardant à
coups de lame. Et, quand on enfonça les portes, on trouva,
parmi des mares de sang, au travers des tables renversées,
des sièges brisés, Costamagna le nez coupé, les cuisses
déchiquetées de trente-deux blessures, tandis qu'Onfredo
avait perdu deux doigts de la main droite, les épaules
trouées comme un crible. Le miracle fut que ni l'un ni
l'autre n'en moururent. Cent ans plus tôt, sur cette même
rive du Tibre, une Boccanera, une enfant de seize ans à
peine, la belle et passionnée Cassia, avait frappé Rome de
terreur et d'admiration. Elle aimait Flavio Corradini, le fils
d'une famille rivale, exécrée, que son père, le prince Boccanera,
lui refusait rudement, et que son frère aîné, Ercole,
avait juré de tuer, s'il le surprenait jamais avec elle. Le
jeune homme la venait voir en barque, elle le rejoignait par
le petit escalier qui descendait au fleuve. Or, Ercole, qui
les guettait, sauta un soir dans la barque, planta un couteau
en plein cœur de Flavio. Plus tard, on put rétablir
les faits, on comprit que Cassia, alors, grondante, folle et
désespérée, faisant justice, ne voulant pas elle-même
survivre à son amour, s'était jetée sur son frère, avait
saisi de la même étreinte irrésistible le meurtrier et la
victime, en faisant chavirer la barque. Lorsqu'on avait
retrouvé les trois corps, Cassia serrait toujours les deux
hommes, écrasait leurs visages l'un contre l'autre, entre
ses bras nus, restés d'une blancheur de neige.
Mais c'étaient là des époques disparues. Aujourd'hui, si
la foi demeurait, la violence du sang semblait se calmer
chez les Boccanera. Leur grande fortune aussi s'en était
allée, dans la lente déchéance qui, depuis un siècle, frappe
de ruine le patriciat de Rome. Les terres avaient dû être
vendues, le palais s'était vidé, tombant peu à peu au train
médiocre et bourgeois des temps nouveaux. Eux, du moins,
se refusaient obstinément à toute alliance étrangère,
glorieux de leur sang romain resté pur. Et la pauvreté
n'était rien, ils contentaient là leur orgueil immense, ils
vivaient à part, sans une plainte, au fond du silence et de
l'ombre où s'achevait leur race. Le prince Ascanio, mort
en 1848, avait eu, d'une Corvisieri, quatre enfants: Pio,
le cardinal, Serafina, qui ne s'était pas mariée pour
demeurer près de son frère; et, Ernesta n'ayant laissé
qu'une fille, il ne restait donc comme héritier mâle, seul
continuateur du nom, que le fils d'Onofrio, le jeune
prince Dario, âgé de trente ans. Avec lui, s'il mourait
sans postérité, les Boccanera, si vivaces, dont l'action
avait empli l'histoire, devaient disparaître.
Dès l'enfance, Dario et sa cousine Benedetta s'étaient
aimés d'une passion souriante, profonde et naturelle. Ils
étaient nés l'un pour l'autre, ils n'imaginaient pas qu'ils
pussent être venus au monde pour autre chose que pour
être mari et femme, lorsqu'ils seraient en âge de se
marier. Le jour où, déjà près de la quarantaine, le prince
Onofrio, homme aimable très populaire dans Rome,
dépensant son peu de fortune au gré de son cœur, s'était
décidé à épouser la fille de la Montefiori, la petite marquise
Flavia, dont la beauté superbe de Junon enfant l'avait
rendu fou, il était allé habiter la villa Montefiori, la seule
richesse, l'unique propriété que ces dames possédaient,
du côté de Sainte-Agnès hors les Murs: un vaste jardin,
un véritable parc, planté d'arbres centenaires, où la villa
elle-même, une assez pauvre construction du dix-septième
siècle, tombait en ruine. De mauvais bruits
couraient sur ces dames, la mère presque déclassée depuis
qu'elle était veuve, la fille trop belle, les allures trop
conquérantes. Aussi le mariage avait-il été désapprouvé
formellement par Serafina, très rigide, et par le frère
aîné, Pio, alors seulement camérier secret participant du
Saint-Père, chanoine de la Basilique vaticane. Et, seule,
Ernesta avait gardé avec son frère, qu'elle adorait pour
son charme rieur, des relations suivies; de sorte que,
plus tard, sa meilleure distraction était devenue, chaque
semaine, de mener sa fille Benedetta passer toute une
journée à la villa Montefiori. Et quelle journée délicieuse
pour Benedetta et pour Dario, âgés elle de dix ans, lui de
quinze, quelle journée, tendre et fraternelle, au travers
de ce jardin si vaste, presque abandonné, avec ses pins
parasols, ses buis géants, ses bouquets de chênes verts,
dans lesquels on se perdait comme dans une forêt
vierge!
Ce fut une âme de passion et de souffrance que la
pauvre âme étouffée d'Ernesta. Elle était née avec un
besoin de vivre immense, une soif de soleil, d'existence
heureuse, libre et active, au plein jour. On la citait pour
ses grands yeux clairs, pour l'ovale charmant de son doux
visage. Très ignorante, comme toutes les filles de la
noblesse romaine, ayant appris le peu qu'elle savait dans
un couvent de religieuses françaises, elle avait grandi
cloîtrée au fond du noir palais Boccanera, ne connaissant
le monde que par la promenade quotidienne qu'elle faisait
en voiture, avec sa mère, au Corso et au Pincio. Puis,
à vingt-cinq ans, lasse et désolée déjà, elle contracta le
mariage habituel, elle épousa le comte Brandini, le
dernier-né d'une très noble famille, très nombreuse et
pauvre, qui dut venir habiter le palais de la rue Giulia,
où toute une aile du second étage fut disposée pour que le
jeune ménage s'y installât. Et rien ne fut changé, Ernesta
continua de vivre dans la même ombre froide, dans ce
passé mort dont elle sentait de plus en plus sur elle le
poids, comme une pierre de tombe. C'était d'ailleurs, de
part et d'autre, un mariage très honorable. Le comte
Brandini passa bientôt pour l'homme le plus sot et le plus
orgueilleux de Rome. Il était d'une religion stricte, formaliste
et intolérant, et il triompha, lorsqu'il parvint,
après des intrigues sans nombre, de sourdes menées qui
durèrent dix ans, à se faire nommer grand écuyer de Sa
Sainteté. Dès lors, avec sa fonction, il sembla que toute
la majesté morne du Vatican entrât dans son ménage.
Encore la vie fut-elle possible pour Ernesta, sous Pie IX,
jusqu'en 1870: elle osait ouvrir les fenêtres sur la rue,
recevait quelques amies sans se cacher, acceptait des
invitations à des fêtes. Mais, lorsque les Italiens eurent
conquis Rome et que le pape se déclara prisonnier, ce fut
le sépulcre, rue Giulia. On ferma la grande porte, on la
verrouilla, on en cloua les battants, en signe de deuil; et,
pendant douze années, on ne passa que par le petit escalier,
donnant sur la ruelle. Défense également d'ouvrir les
persiennes de la façade. C'était la bouderie, la protestation
du monde noir, le palais tombé à une immobilité
de mort; et une réclusion totale, plus de réceptions, de
rares ombres, les familiers de donna Serafina, qui, le
lundi, se glissaient par la porte étroite, entre-bâillée à
peine. Alors, pendant ces douze années lugubres, la jeune
femme pleura chaque nuit, cette pauvre âme sourdement
désespérée agonisa d'être ainsi enterrée vive.
Ernesta avait eu sa fille Benedetta assez tard, à trente-trois
ans. D'abord, l'enfant lui fut une distraction. Puis,
l'existence réglée la reprit dans son broiement de meule,
elle dut mettre la fillette au Sacré-Cœur de la Trinité des
Monts, chez les religieuses françaises qui l'avaient instruite
elle-même. Benedetta en sortit grande fille, à
dix-neuf ans, sachant le français et l'orthographe, un peu
d'arithmétique, le catéchisme, quelques pages confuses
d'histoire. Et la vie des deux femmes avait continué, une
vie de gynécée où l'Orient se sent déjà, jamais une sortie
avec le mari, avec le père, les journées passées au fond
de l'appartement clos, égayées par l'unique, l'éternelle
promenade obligatoire, le tour quotidien au Corso et au
Pincio. A la maison, l'obéissance restait absolue, le lien
de famille gardait une autorité, une force, qui les pliait
toutes deux sous la volonté du comte, sans révolte
possible; et, à cette volonté, s'ajoutait celle de donna
Serafina et du cardinal, sévères défenseurs des vieilles
coutumes. Depuis que le pape ne sortait plus dans
Rome, la charge de grand écuyer laissait des loisirs
au comte, car les écuries se trouvaient singulièrement
réduites; mais il n'en faisait pas moins au Vatican son
service, simplement d'apparat, avec un déploiement de
zèle dévot, comme une protestation continue contre la
monarchie usurpatrice installée au Quirinal. Benedetta
venait d'avoir vingt ans, lorsque son père rentra, un soir,
d'une cérémonie à Saint-Pierre, toussant et frissonnant.
Huit jours après, il mourait, emporté par une fluxion de
poitrine. Et, au milieu de leur deuil, ce fut une délivrance
inavouée pour les deux femmes, qui se sentirent libres.
Dès ce moment, Ernesta n'eut plus qu'une pensée,
sauver sa fille de cette affreuse existence murée, ensevelie.
Elle s'était trop ennuyée, il n'était plus temps pour
elle de renaître, mais elle ne voulait pas que Benedetta
vécût à son tour une vie contre nature, dans une tombe
volontaire. D'ailleurs, une lassitude, une révolte pareilles
se montraient chez quelques familles patriciennes, qui,
après la bouderie des premiers temps, commençaient à se
rapprocher du Quirinal. Pourquoi les enfants, avides d'action,
de liberté et de grand soleil, auraient-ils épousé
éternellement la querelle des pères? et, sans qu'une
réconciliation pût se produire entre le monde noir et le
monde blanc, des nuances se fondaient déjà, des alliances
imprévues avaient lieu. La question politique laissait
Ernesta indifférente; elle l'ignorait même; mais ce qu'elle
désirait avec passion, c'était que sa race sortît enfin de cet
exécrable sépulcre, de ce palais Boccanera, noir, muet, où
ses joies de femme s'étaient glacées d'une mort si longue.
Elle avait trop souffert dans son cœur de jeune fille,
d'amante et d'épouse, elle cédait à la colère de sa destinée
manquée, perdue en une imbécile résignation. Et le choix
d'un nouveau confesseur, à cette époque, influa encore
sur sa volonté; car elle était restée très religieuse, pratiquante,
docile aux conseils de son directeur. Pour se
libérer davantage, elle venait de quitter le père jésuite
choisi par son mari lui-même, et elle avait pris l'abbé
Pisoni, le curé d'une petite église voisine, Sainte-Brigitte,
sur la place Farnèse. C'était un homme de cinquante ans,
très doux et très bon, d'une charité rare en pays romain,
dont l'archéologie, la passion des vieilles pierres, avait fait
un ardent patriote. On racontait que, si humble qu'il
fût, il avait à plusieurs reprises servi d'intermédiaire entre
le Vatican et le Quirinal, dans des affaires délicates; et,
devenu aussi le confesseur de Benedetta, il aimait à
entretenir la mère et la fille de la grandeur de l'unité italienne,
de la domination triomphale de l'Italie, le jour
où le pape et le roi s'entendraient.
Benedetta et Dario s'aimaient comme au premier jour,
sans hâte, de cet amour fort et tranquille des amants qui
se savent l'un à l'autre. Mais il arriva, alors, qu'Ernesta se
jeta entre eux, s'opposa obstinément au mariage. Non,
non, pas Dario! pas ce cousin, le dernier du nom, qui
enfermerait lui aussi sa femme dans le noir tombeau du
palais Boccanera! Ce serait l'ensevelissement continué, la
ruine aggravée, la même misère orgueilleuse, l'éternelle
bouderie qui déprime et endort. Elle connaissait bien le
jeune homme, le savait égoïste et affaibli, incapable de
penser et d'agir, destiné à enterrer sa race en souriant, à
laisser crouler les dernières pierres de la maison sur sa
tête, sans tenter un effort pour fonder une famille nouvelle;
et ce qu'elle voulait, c'était une fortune autre, son
enfant renouvelée, enrichie, s'épanouissant à la vie des
vainqueurs et des puissants de demain. Dès ce moment,
la mère ne cessa de s'entêter à faire le bonheur de sa fille
malgré elle, lui disant ses larmes, la suppliant de ne pas
recommencer sa déplorable histoire. Cependant, elle
aurait échoué, contre la volonté paisible de la jeune fille
qui s'était donnée à jamais, si des circonstances particulières
ne l'avaient mise en rapport avec le gendre qu'elle
rêvait. Justement, à la villa Montefiori, où Benedetta et
Dario s'étaient engagés, elle fit la rencontre du comte
Prada, le fils d'Orlando, un des héros de l'unité italienne.
Venu de Milan à Rome, avec son père, à l'âge de dix-huit
ans, lors de l'occupation, il était entré d'abord au ministère
des Finances, comme simple employé, tandis que le
vieux brave, nommé sénateur, vivait petitement d'une
modeste rente, l'épave dernière d'une fortune mangée au
service de la patrie. Mais, chez le jeune homme, la belle
folie guerrière de l'ancien compagnon de Garibaldi s'était
tournée en un furieux appétit de butin, au lendemain de
la victoire, et il était devenu un des vrais conquérants de
Rome, un des hommes de proie qui dépeçaient et dévoraient
la ville. Lancé dans d'énormes spéculations sur les
terrains, déjà riche, à ce qu'on racontait, il venait de se
lier avec le prince Onofrio, qu'il avait affolé, en lui
soufflant l'idée de vendre le grand parc de la villa Montefiori,
pour y construire tout un quartier neuf. D'autres
affirmaient qu'il était l'amant de la princesse, la belle
Flavia, plus âgée que lui de neuf ans, superbe encore. Et
il y avait en effet, chez lui, une violence de désir, un
besoin de curée dans la conquête, qui lui ôtait tout scrupule
devant le bien et la femme des autres. Dès la première
rencontre, il voulut Benedetta. Celle-ci, il ne
pouvait l'avoir comme maîtresse, elle n'était qu'à
épouser; et il n'hésita pas un instant, il rompit net avec
Flavia, brusquement affamé de cette pure virginité, de
ce vieux sang patricien qui coulait dans un corps si adorablement
jeune. Quand il eut compris qu'Ernesta, la
mère, était pour lui, il demanda la main de la fille,
certain de vaincre. Ce fut une grande surprise, car il avait
une quinzaine d'années de plus qu'elle; mais il était
comte, il portait un nom déjà historique, il entassait les
millions, bien vu au Quirinal, en passe de toutes les
chances. Rome entière se passionna.
Jamais ensuite Benedetta ne s'était expliqué comment
elle avait pu finir par consentir. Six mois plus tôt, six
mois plus tard, certainement, un pareil mariage ne se
serait pas conclu, devant l'effroyable scandale soulevé
dans le monde noir. Une Boccanera, la dernière de cette
antique race papale, donnée à un Prada, à un des
spoliateurs de l'Église! Et il avait fallu que ce projet fou
tombât à une heure particulière et brève, au moment où
un rapprochement suprême était tenté entre le Vatican et
le Quirinal. Le bruit courait que l'entente allait se faire
enfin, que le roi consentait à reconnaître au pape la propriété
souveraine de la cité Léonine et d'une étroite bande
de territoire, allant jusqu'à la mer. Dès lors, le mariage
de Benedetta et de Prada ne devenait-il pas comme le
symbole de l'union, de la réconciliation nationale? Cette
belle enfant, le lis pur du monde noir, n'était-il pas l'holocauste
consenti, le gage accordé au monde blanc?
Pendant quinze jours, on ne causa pas d'autre chose, et
l'on discutait, on s'attendrissait, on espérait. La jeune
fille, elle, n'entrait guère dans ces raisons, n'écoutant
que son cœur, dont elle ne pouvait disposer, puisqu'elle
l'avait donné déjà. Mais, du matin au soir, elle avait
à subir les prières de sa mère, qui la suppliait de ne pas
refuser la fortune, la vie qui s'offrait. Surtout elle était
travaillée par les conseils de son confesseur, le bon abbé
Pisoni, dont le zèle patriotique éclatait en cette circonstance:
il pesait sur elle de toute sa foi aux destinées
chrétiennes de l'Italie, il remerciait la Providence d'avoir
choisi une de ses ouailles pour hâler un accord qui devait
faire triompher Dieu dans le monde entier. Et, à coup
sûr, l'influence de son confesseur fut une des causes
décisives qui la déterminèrent, car elle était très pieuse,
très dévote particulièrement à une Madone, dont elle allait
adorer l'image chaque dimanche, dans la petite église de la
place Farnèse. Un fait la frappa beaucoup, l'abbé Pisoni lui
raconta que la flamme de la lampe qui brûlait devant
l'image, devenait blanche, chaque fois qu'il s'agenouillait
lui-même, en suppliant la Vierge de conseiller le mariage
rédempteur à sa pénitente. Ainsi agirent des forces supérieures;
et elle cédait par obéissance à sa mère, que le
cardinal et donna Serafina avaient combattue, puis qu'ils
laissèrent faire à son gré, lorsque la question religieuse
intervint. Elle avait grandi dans une pureté, dans une
ignorance absolue, ne sachant rien d'elle-même, si fermée
à la vie, que le mariage avec un autre que Dario était simplement
la rupture d'une longue promesse d'existence commune,
sans l'arrachement physique de sa chair et de son
cœur. Elle pleura beaucoup, et elle épousa Prada, en un
jour d'abandon, ne trouvant pas la volonté de résister aux
siens et à tout le monde, consommant une union dont
Rome entière était devenue complice.
Et alors, le soir même des noces, ce fut le coup de
foudre. Prada, le Piémontais, l'Italien du Nord et de la
conquête, montra-t-il la brutalité de l'envahisseur,
voulut-il traiter sa femme comme il avait traité la ville,
en maître impatient de se contenter? ou bien la révélation
de l'acte fut-elle seulement imprévue pour Benedetta,
trop salissante de la part d'un homme qu'elle n'aimait pas
et qu'elle ne put se résigner à subir? Jamais elle ne s'expliqua
clairement. Mais elle ferma violemment la porte
de sa chambre, la verrouilla, refusa avec obstination de
la rouvrir à son mari. Pendant un mois, il dut y avoir des
tentatives furieuses de Prada, que cet obstacle à sa passion
affolait. Il était outragé, il saignait dans son orgueil et
dans son désir, jurait de dompter sa femme, comme on
dompte une jument indocile, à coups de cravache. Et
toute cette rage sensuelle d'homme fort se brisait contre
l'indomptable volonté qui avait poussé en un soir, sous le
front étroit et charmant de Benedetta. Les Boccanera
s'étaient réveillés en elle: tranquillement, elle ne voulait
pas; et rien au monde, pas même la mort, ne l'aurait
forcée à vouloir. Puis, c'était chez elle, devant cette
brusque connaissance de l'amour, un retour à Dario, une
certitude qu'elle devait donner son corps à lui seul,
puisque à lui seul elle l'avait promis. Le jeune homme,
depuis le mariage qu'il avait dû accepter comme
un deuil, voyageait en France. Elle ne s'en cacha même
pas, lui écrivit de revenir, s'engagea de nouveau à ne
jamais appartenir à un autre. D'ailleurs, sa dévotion avait
grandi encore, cet entêtement de garder sa virginité à
l'amant choisi se mêlait, dans son culte, à une pensée de
fidélité à Jésus. Un cœur ardent de grande amoureuse
s'était révélé en elle, prêt au martyre pour la foi jurée.
Et, quand sa mère, désespérée, la suppliait à mains
jointes de se résigner au devoir conjugal, elle répondait
qu'elle ne devait rien, puisqu'elle ne savait rien en se
mariant. Du reste, les temps changeaient, l'accord avait
échoué entre le Vatican et le Quirinal, à ce point, que les
journaux des deux partis venaient de reprendre, avec une
violence nouvelle, leur campagne d'outrages; et ce mariage
triomphal auquel tout le monde avait travaillé,
comme à un gage de paix, croulait dans la débâcle, n'était
plus qu'une ruine ajoutée à tant d'autres.
Ernesta en mourut. Elle s'était trompée, son existence
manquée d'épouse sans joie aboutissait à cette suprême
erreur de la mère. Le pis était qu'elle restait seule, sous
l'entière responsabilité du désastre, car son frère, le
cardinal, et sa sœur, donna Serafina, l'accablaient de
reproches. Pour se consoler, elle n'avait que le désespoir
de l'abbé Pisoni, doublement frappé, par la perte de ses
espérances patriotiques et par le regret d'avoir travaillé à
une telle catastrophe. Et, un matin, on trouva Ernesta,
toute froide et blanche dans son lit. On parla d'une rupture
au cœur; mais le chagrin avait pu suffire, elle souffrait
affreusement, discrètement, sans se plaindre, comme
elle avait souffert toute sa vie. Il y avait déjà près d'un an
que Benedetta était mariée, se refusant à son mari, mais
ne voulant pas quitter le domicile conjugal, pour éviter
à sa mère le coup terrible d'un scandale public. Sa tante
Serafina agissait pourtant sur elle, en lui donnant l'espoir
d'une annulation de mariage possible, si elle allait se
jeter aux genoux du Saint-Père; et elle finissait par la
convaincre, depuis que, cédant elle-même à de certains
conseils, elle lui avait donné pour directeur son propre
confesseur, le père jésuite Lorenza, en remplacement
de l'abbé Pisoni. Ce père jésuite, âgé de trente-cinq ans
à peine, était un homme grave et aimable, aux yeux
clairs, d'une grande force dans la persuasion. Benedetta
ne se décida qu'au lendemain de la mort de sa
mère, et seulement alors elle revint habiter, au palais
Boccanera, l'appartement où elle était née, où sa mère
venait de s'éteindre. Tout de suite, d'ailleurs, le procès
en annulation de mariage fut porté, pour une première
instruction, devant le cardinal vicaire, chargé du diocèse
de Rome. On racontait que la contessina ne s'y était décidée
qu'après avoir obtenu une audience secrète du pape,
qui lui avait témoigné la plus encourageante sympathie.
Le comte Prada parlait d'abord de forcer judiciairement
sa femme à réintégrer le domicile conjugal. Puis, supplié
par son père, le vieil Orlando, que cette affaire désolait,
il se contenta d'accepter le débat devant l'autorité ecclésiastique,
exaspéré surtout de ce que la demanderesse
alléguait que le mariage n'avait pas été consommé, par
suite d'impuissance du mari. C'est un des motifs les plus
nets, acceptés comme valables en cour de Rome. Dans son
mémoire, l'avocat consistorial Morano, une des autorités
du barreau romain, négligeait simplement de dire que
cette impuissance avait pour cause unique la résistance de
la femme; et tout un débat se livrait sur ce point délicat,
si scabreux, que la vérité semblait impossible à faire: on
donnait, de part et d'autre, des détails intimes en latin, on
produisait des témoins, des amis, des domestiques, ayant
assisté à des scènes, racontant la cohabitation d'une année.
Enfin, la pièce la plus décisive était un certificat,
signé par deux sages-femmes, qui, après examen, concluaient
à la virginité intacte de la jeune fille. Le cardinal
vicaire, agissant comme évêque de Rome, avait donc
déféré le procès à la congrégation du Concile, ce qui
était pour Benedetta un premier succès, et les choses en
étaient là, elle attendait que la congrégation se prononçât
définitivement, avec l'espoir que l'annulation religieuse
du mariage serait ensuite un argument irrésistible pour
obtenir le divorce devant les tribunaux civils. Dans l'appartement
glacial où sa mère Ernesta, soumise et désespérée,
venait de mourir, la contessina avait repris sa vie
de jeune fille et se montrait très calme, très forte en sa
passion, ayant juré de ne se donner à personne autre
qu'à Dario, et de ne se donner à lui que le jour où un
prêtre les aurait saintement unis devant Dieu.
Justement, Dario, lui aussi, était venu habiter le palais
Boccanera, six mois plus tôt, à la suite de la mort de son
père et de toute une catastrophe qui l'avait ruiné. Le
prince Onofrio, après avoir, sur le conseil de Prada,
vendu la villa Montefiori dix millions à une compagnie
financière, s'était laissé prendre à la fièvre de spéculation
qui brûlait Rome, au lieu de garder ses dix millions en
poche, sagement; si bien qu'il s'était mis à jouer, en rachetant
ses propres terrains, et qu'il avait fini par tout
perdre, dans le krach formidable où s'engloutissait la
fortune de la ville entière. Totalement ruiné, endetté
même, le prince n'en continuait pas moins ses promenades
au Corso de bel homme souriant et populaire,
lorsqu'il était mort accidentellement, des suites d'une
chute de cheval; et, onze mois plus tard, sa veuve, la
toujours belle Flavia, qui s'était arrangée pour repêcher
dans le désastre une villa moderne et quarante mille
francs de rente, avait épousé un homme magnifique, son
cadet de dix ans, un Suisse nommé Jules Laporte,
ancien sergent de la garde du Saint-Père, ensuite courtier
marron d'un commerce de reliques, aujourd'hui
marquis Montefiori, ayant conquis le titre en conquérant
la femme, par un bref spécial du pape. La princesse Boccanera
était redevenue la marquise Montefiori. Et c'était
alors que, blessé, le cardinal Boccanera avait exigé que
son neveu Dario vînt occuper, près de lui, un petit appartement,
au premier étage du palais. Dans le cœur du
saint homme, qui semblait mort au monde, l'orgueil du
nom demeurait, une tendresse pour ce frêle garçon, le
dernier de la race, le seul par qui la vieille souche pût
reverdir. Il ne se montrait d'ailleurs pas hostile au mariage
avec Benedetta, qu'il aimait aussi d'une affection
paternelle, si fier et si hautement convaincu de leur
piété, en les prenant tous les deux près de lui, qu'il dédaignait
les bruits abominables que les amis du comte
Prada, dans le monde blanc, faisaient courir, depuis la
réunion du cousin et de la cousine sous le même toit.
Donna Serafina gardait Benedetta, comme lui-même gardait
Dario, et dans le silence, dans l'ombre du vaste palais
désert, ensanglanté autrefois par tant de violences tragiques,
il n'y avait plus qu'eux quatre, avec leurs passions
maintenant assoupies, derniers vivants d'un monde qui
croulait, au seuil d'un monde nouveau.
Lorsque, brusquement, l'abbé Pierre Froment se réveilla,
la tête lourde de rêves pénibles, il fut désolé
de voir que le jour tombait. Sa montre, qu'il se hâta de
consulter, marquait six heures. Lui qui comptait se reposer
une heure au plus, en avait dormi près de sept, dans
un accablement invincible. Et, même éveillé, il restait
sur le lit, brisé, comme vaincu déjà avant d'avoir combattu.
Pourquoi donc cette prostration, ce découragement
sans cause, ce frisson de doute, venu il ne savait
d'où, pendant son sommeil, et qui abattait son jeune enthousiasme
du matin? Les Boccanera étaient-ils liés à
cette faiblesse soudaine de son âme? Il avait entrevu, dans
le noir de ses rêves, des figures si troubles, si inquiétantes,
et son angoisse continuait, il les évoquait encore,
effaré de se réveiller ainsi au fond d'une chambre ignorée,
pris du malaise de l'inconnu. Les choses ne lui
semblaient plus raisonnables, il ne s'expliquait pas comment
c'était Benedetta qui avait écrit au vicomte Philibert
de la Choue pour le charger de lui apprendre que son
livre était dénoncé à la congrégation de l'Index; et quel
intérêt elle pouvait avoir à ce que l'auteur vînt se défendre
à Rome; et dans quel but elle avait poussé l'amabilité
jusqu'à vouloir qu'il descendît chez eux. Sa stupeur,
en somme, était d'être là, étranger, sur ce lit, dans
cette pièce, dans ce palais dont il entendait autour de
lui le grand silence de mort. Les membres anéantis,
le cerveau comme vide, il avait une brusque lucidité,
il comprenait que des choses lui échappaient, que toute
une complication devait se cacher sous l'apparente simplicité
des faits. Mais ce ne fut qu'une lueur, le soupçon
s'effaça, et il se leva violemment, il se secoua, en accusant
le triste crépuscule d'être la cause unique de ce
frisson et de cette désespérance, dont il avait honte.
Pierre, alors, pour se remuer, se mit à examiner les
deux pièces. Elles étaient meublées d'acajou, simplement,
presque pauvrement, des meubles dépareillés,
datant du commencement du siècle. Le lit n'avait pas de
tentures, ni les fenêtres, ni les portes. Par terre, sur le
carreau nu, passé au rouge et ciré, des petits tapis de
pied s'alignaient seuls devant les sièges. Et il finit par se
rappeler, en face de cette nudité et de cette froideur
bourgeoises, la chambre où il avait couché, enfant, à
Versailles, chez sa grand'mère, qui avait tenu là un petit
commerce de mercerie, sous Louis-Philippe. Mais, à un mur
de la chambre, devant le lit, un ancien tableau l'intéressa,
parmi des gravures enfantines et sans valeur. C'était, à
peine éclairé par le jour mourant, une figure de femme, assise
sur un soubassement de pierre, au seuil d'un grand et
sévère logis, dont on semblait l'avoir chassée. Les deux
battants de bronze venaient de se refermer à jamais, et
elle demeurait là, drapée dans une simple toile blanche,
tandis que des vêtements épars, lancés rudement, au
hasard, traînaient sur les épaisses marches de granit.
Elle avait les pieds nus, les bras nus, la face entre ses
mains convulsées de douleur, une face qu'on ne voyait
pas, que les ondes d'une admirable chevelure noyait,
voilait d'or fauve. Quelle douleur sans nom, quelle
honte affreuse, quel abandon exécrable, cachait-elle
ainsi, cette rejetée, cette obstinée d'amour, dont on
rêvait sans fin l'histoire, d'un cœur éperdu? On la sentait
adorablement jeune et belle, dans sa misère, dans ce
lambeau de linge drapé à ses épaules; mais le reste
d'elle appartenait au mystère, et sa passion, et peut-être
son infortune, et sa faute peut-être. A moins qu'elle ne
fût là seulement le symbole de tout ce qui frissonne et
pleure, sans visage, devant la porte éternellement close
de l'invisible. Longtemps il la regarda, si bien qu'il
s'imagina enfin distinguer son profil, d'une souffrance, d'une
pureté divines. Ce n'était qu'une illusion, le tableau avait
beaucoup souffert, noirci, délaissé, et il se demandait
de quel maître inconnu pouvait bien être ce panneau,
pour l'émouvoir à ce point. Sur le mur d'à côté, une
Vierge, une mauvaise copie d'une toile du dix-huitième
siècle, l'irrita par la banalité de son sourire.
Le jour tombait de plus en plus, et Pierre ouvrit la
fenêtre du salon, s'accouda. En face de lui, sur l'autre
rive du Tibre, se dressait le Janicule, le mont d'où il
avait vu Rome, le matin. Mais ce n'était plus, à cette
heure trouble, la ville de jeunesse et de rêve, envolée
dans le soleil matinal. La nuit pleuvait en une cendre
grise, l'horizon se noyait, indistinct et morne. Là-bas, à
gauche, il devinait de nouveau le Palatin, par-dessus les
toits; et, à droite, là-bas, c'était toujours le dôme de
Saint-Pierre, couleur d'ardoise, sur le ciel de plomb;
tandis que derrière lui, le Quirinal, qu'il ne pouvait voir,
devait sombrer lui aussi sous la brume. Quelques minutes
se passèrent, et tout se brouilla encore, il sentit Rome
s'évanouir, s'effacer dans son immensité, qu'il ignorait.
Son doute et son inquiétude sans cause le reprirent,
si douloureusement, qu'il ne put rester à la fenêtre
davantage; il la referma, alla s'asseoir, laissa les ténèbres
le submerger, d'un flot d'infinie tristesse. Et sa rêverie
désespérée ne prit fin que lorsque la porte s'ouvrit doucement
et que la clarté d'une lampe égaya la pièce.
C'était Victorine qui entrait avec précaution, en apportant
de la lumière.
—Ah! monsieur l'abbé, vous voici debout. J'étais
venue vers quatre heures; mais je vous ai laissé dormir.
Et vous avez joliment bien fait de dormir à votre contentement.
Puis, comme il se plaignait d'être courbaturé et frissonnant,
elle s'inquiéta.
—N'allez pas prendre leurs vilaines fièvres! Vous
savez que le voisinage de leur rivière n'est pas sain. Don
Vigilio, le secrétaire de Son Éminence, les a, les fièvres,
et je vous assure que ce n'est pas drôle.
Aussi lui conseilla-t-elle de ne pas descendre et de se
recoucher. Elle l'excuserait auprès de la princesse et de
la contessina. Il finit par la laisser dire et faire, car il
était hors d'état d'avoir une volonté. Sur son conseil, il
dîna pourtant, il prit un potage, une aile de poulet et des
confitures, que Giacomo, le valet, lui monta. Et cela lui
fit grand bien, il se sentit comme réparé, à ce point qu'il
refusa de se mettre au lit et qu'il voulut absolument
remercier ces dames, le soir même, de leur aimable
hospitalité. Puisque donna Serafina recevait le lundi, il se
présenterait.
—Bon, bon! approuva Victorine. Du moment que vous
allez bien, ça vous distraira... Le mieux est que don
Vigilio, votre voisin, entre vous prendre à neuf heures et
qu'il vous accompagne. Attendez-le.
Pierre venait de se laver et de passer sa soutane neuve,
lorsque, à neuf heures précises, un coup discret fut frappé
à la porte. Un petit prêtre se présenta, âgé de trente ans
à peine, maigre et débile, la face longue et ravagée,
couleur de safran. Depuis deux années, des crises de
fièvre, chaque jour, à la même heure, le dévoraient.
Mais, dans sa face jaunie, ses yeux noirs, quand il oubliait
de les éteindre, brûlaient, embrasés par son âme de feu.
Il fit une révérence et dit simplement, en un français
très pur:
—Don Vigilio, monsieur l'abbé, et entièrement à
votre service... Si vous voulez bien que nous descendions?
Alors, Pierre le suivit, en le remerciant. Don
Vigilio, d'ailleurs, ne parla plus, se contenta de répondre
par des sourires. Ils avaient descendu le petit escalier,
ils se trouvèrent au second étage, sur le vaste palier du
grand escalier d'honneur. Et Pierre restait surpris et
attristé du faible éclairage, de loin en loin des becs de
gaz d'hôtel garni louche, dont les taches jaunes étoilaient
à peine les profondes ténèbres des hauts couloirs sans
fin. C'était gigantesque et funèbre. Même sur le palier, où
s'ouvrait la porte de l'appartement de donna Serafina, en
face de celle qui conduisait chez sa nièce, rien n'indiquait
qu'il pût y avoir réception, ce soir-là. La porte restait
close, pas un bruit ne sortait des pièces, dans le silence
de mort montant du palais entier. Et ce fut don Vigilio,
qui, après une nouvelle révérence, tourna discrètement
le bouton, sans sonner.
Une seule lampe à pétrole, posée sur une table,
éclairait l'antichambre, une large pièce aux murs nus,
peints à fresque d'une tenture rouge et or, drapée régulièrement
tout autour, à l'antique. Sur les chaises,
quelques paletots d'homme, deux manteaux de femme,
étaient jetés; tandis que les chapeaux encombraient une
console. Un domestique, assis, le dos au mur, sommeillait.
Mais, comme don Vigilio s'effaçait pour le laisser entrer
dans un premier salon, une pièce tendue de brocatelle
rouge, à demi obscure et qu'il croyait vide, Pierre se
trouva en face d'une apparition noire, une femme vêtue
de noir, dont il ne put distinguer les traits d'abord. Il
entendit heureusement son compagnon qui disait, en
s'inclinant:
—Contessina, j'ai l'honneur de vous présenter monsieur
l'abbé Pierre Froment, arrivé de France ce matin.
Et il demeura un instant seul avec Benedetta, au milieu
de ce salon désert, dans la lueur dormante de deux
lampes voilées de dentelle. Mais, à présent, un bruit de
voix venait du salon voisin, un grand salon dont la porte,
ouverte à deux battants, découpait un carré de clarté
plus vive.
Tout de suite la jeune femme s'était montrée accueillante,
avec une parfaite simplicité.
—Ah! monsieur l'abbé, je sais heureuse de vous voir.
J'ai craint que votre indisposition ne fût grave. Vous voilà
tout à fait remis, n'est-ce pas?
Il l'écoutait, séduit par sa voix lente, légèrement grasse,
où toute une passion contenue semblait passer dans beaucoup
de sage raison. Et il la voyait enfin, avec ses cheveux
si lourds et si bruns, sa peau si blanche, d'une blancheur
d'ivoire. Elle avait la face ronde, les lèvres un peu fortes,
le nez très fin, des traits d'une délicatesse d'enfance. Mais
c'étaient surtout les yeux, chez elle, qui vivaient, des yeux
immenses, d'une infinie profondeur, où personne n'était
certain de lire. Dormait-elle? Rêvait-elle? Cachait-elle la
tension ardente des grandes saintes et des grandes amoureuses,
sous l'immobilité de son visage? Si blanche, si
jeune, si calme, elle avait des mouvements harmonieux,
toute une allure très réfléchie, très noble et rythmique.
Et, aux oreilles, elle portait deux grosses perles, d'une
pureté admirable, des perles qui venaient d'un collier
célèbre de sa mère, et que Rome entière connaissait.
Pierre s'excusa, remercia.
—Madame, je suis confus, j'aurais voulu dès ce matin
vous dire combien j'étais touché de votre bonté trop grande.
Il avait hésité à l'appeler madame, en se rappelant le
motif allégué dans son instance en nullité de mariage.
Mais, évidemment, tout le monde l'appelait ainsi. Son
visage, d'ailleurs, était resté tranquille et bienveillant, et
elle voulut le mettre à son aise.
—Vous êtes chez vous, monsieur l'abbé. Il suffit que
notre parent, monsieur de la Choue, vous aime et s'intéresse
à votre œuvre. Vous savez que j'ai pour lui une
grande affection...
Sa voix s'embarrassa un peu, elle venait de comprendre
qu'elle devait parler du livre, la seule cause du voyage et
de l'hospitalité offerte.
—Oui, c'est le vicomte qui m'a envoyé votre livre. Je
l'ai lu, je l'ai trouvé très beau. Il m'a troublée. Mais je
ne suis qu'une ignorante, je n'ai certainement pas tout
compris, et il faudra que nous en causions, vous m'expliquerez
vos idées, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
Dans ses grands yeux clairs, qui ne savaient pas mentir,
il lut alors la surprise, l'émoi d'une âme d'enfant, mise
en présence d'inquiétants problèmes qu'elle n'avait jamais
soulevés. Ce n'était donc pas elle qui s'était prise de passion,
qui avait voulu l'avoir près d'elle, pour le soutenir,
pour être de sa victoire? Il soupçonna de nouveau, et très
nettement cette fois, une influence secrète, quelqu'un
dont la main menait tout, vers un but ignoré. Mais il était
charmé de tant de simplicité et de franchise, chez une
créature si belle, si jeune et si noble; et il se donnait à
elle, dès ces quelques mots échangés. Il allait lui dire
qu'elle pouvait disposer de lui, entièrement, lorsqu'il fut
interrompu par l'arrivée d'une autre femme, également
vêtue de noir, dont la haute et mince taille se détacha
durement dans le cadre lumineux de la porte grande ouverte
du salon voisin.
—Eh bien! Benedetta, as-tu dit à Giacomo de monter
voir? Don Vigilio vient de descendre, et il est seul. C'est
inconvenant.
—Mais non, ma tante, monsieur l'abbé est ici.
Et elle se hâta de les présenter l'un à l'autre.
—Monsieur l'abbé Pierre Froment... La princesse
Boccanera.
Il y eut des saluts cérémonieux. Elle devait toucher à
la soixantaine, et elle se serrait tellement, qu'on l'eût
prise, par derrière, pour une jeune femme. C'était d'ailleurs
sa coquetterie dernière, les cheveux tout blancs,
épais et rudes encore, n'ayant gardé de noirs que les sourcils,
dans sa face longue aux larges plis, plantée du grand
nez volontaire de la famille. Elle n'avait jamais été belle,
et elle était restée fille, blessée mortellement du choix
du comte Brandini qui avait voulu Ernesta, sa cadette, résolue
dès lors à mettre ses joies dans l'unique satisfaction
de l'orgueil héréditaire du nom qu'elle portait. Les Boccanera
avaient déjà compté deux papes, et elle espérait
bien ne pas mourir avant que son frère le cardinal fût le
troisième. Elle s'était faite sa femme de charge secrète,
elle ne l'avait pas quitté, veillant sur lui, le conseillant,
menant la maison souverainement, accomplissant des
miracles pour cacher la ruine lente qui en faisait crouler
les plafonds sur leurs têtes. Si, depuis trente ans, elle
recevait chaque lundi quelques intimes, tous du Vatican,
c'était par haute politique, pour rester le salon du monde
noir, une force et une menace.
Aussi Pierre devina-t-il à son accueil combien peu il
pesait devant elle, petit prêtre étranger qui n'était pas
même prélat. Et cela l'étonnait encore, posait de nouveau
la question obscure: pourquoi l'avait-on invité, que
venait-il faire dans ce monde fermé aux humbles? Il la
savait d'une austérité de dévotion extrême, il crut finir
par comprendre qu'elle le recevait seulement par égard
pour le vicomte; car, à son tour, elle ne trouva que cette
phrase:
—Nous sommes si heureuses d'avoir de bonnes nouvelles
de monsieur de la Choue! Il y a deux ans, il nous
a amené un si beau pèlerinage!
Elle passa la première, elle introduisit enfin le jeune
prêtre dans le salon voisin. C'était une vaste pièce carrée,
tendue de vieille brocatelle jaune, à grandes fleurs
Louis XIV. Le plafond, très élevé, avait un revêtement
merveilleux de bois sculpté et peint, des caissons à rosaces
d'or. Mais le mobilier était disparate. De hautes glaces,
deux superbes consoles dorées, quelques beaux fauteuils
du dix-septième siècle; puis, le reste lamentable, un
lourd guéridon empire tombé on ne savait d'où, des choses
hétéroclites venues de quelque bazar, des photographies
affreuses, traînant sur les marbres précieux des consoles.
Il n'y avait là aucun objet d'art intéressant. Aux murs,
d'anciens tableaux médiocres; excepté un primitif inconnu
et délicieux, une Visitation du quatorzième siècle, la
Vierge toute petite, d'une délicatesse pure d'enfant de
dix ans, tandis que l'Ange, immense, superbe, l'inondait
du flot d'amour éclatant et surhumain; et, en face, un
antique portrait de famille, celui d'une jeune fille très
belle, coiffée d'un turban, que l'on croyait être le portrait
de Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui
s'était jetée au Tibre avec son frère, Ercole, et le cadavre
de son amant, Flavio Corradini. Quatre lampes éclairaient,
d'une grande lueur calme, la pièce fanée, comme
jaunie d'un mélancolique coucher de soleil, grave, vide
et nue, sans un bouquet de fleurs.
Tout de suite, donna Serafina présenta Pierre d'un
mot; et, dans le silence, dans l'arrêt brusque des conversations,
il sentit les regards qui se fixaient sur lui, comme
sur une curiosité promise et attendue. Il y avait là une
dizaine de personnes au plus, parmi lesquelles Dario,
debout, causant avec la petite princesse Celia Buongiovanni,
amenée par une vieille parente, qui entretenait
à demi-voix un prélat, monsignor Nani, tous deux assis
dans un coin d'ombre. Mais Pierre venait surtout d'être
frappé par le nom de l'avocat consistorial Morano, dont le
vicomte, en l'envoyant à Rome, avait cru devoir lui expliquer
la situation particulière dans la maison, afin de
lui éviter des fautes. Depuis trente ans, Morano était l'ami
de donna Serafina. Cette liaison, autrefois coupable, car
l'avocat avait femme et enfants, était devenue, après son
veuvage, et surtout avec le temps, une liaison excusée,
acceptée par tous, une sorte de ces vieux ménages naturels
que la tolérance mondaine consacre. Tous les deux, très
dévots, s'étaient certainement assuré les indulgences
nécessaires. Et Morano se trouvait là, à la place qu'il
occupait depuis plus d'un quart de siècle, au coin de
la cheminée, bien que le feu de l'hiver n'y fût pas
allumé encore. Et, lorsque donna Serafina eut rempli
son devoir de maîtresse de maison, elle reprit elle-même
sa place, à l'autre coin de la cheminée, en face
de lui.
Alors, tandis que Pierre s'asseyait, près de don Vigilio,
silencieux et discret sur une chaise, Dario continua plus
haut l'histoire qu'il contait à Celia. Il était joli homme,
de taille moyenne, svelte et élégant, portant toute sa
barbe brune et très soignée, avec la face longue, le nez
fort des Boccanera, mais les traits adoucis, comme amollis
par le séculaire appauvrissement du sang.
—Oh! une beauté, répéta-t-il avec emphase, une
beauté étonnante!
—Qui donc? demanda Benedetta, en les rejoignant.
Celia, qui ressemblait à la petite Vierge du primitif,
accroché au-dessus de sa tête, s'était mise à rire.
—Mais, chère, une pauvre fille, une ouvrière, que
Dario a vue aujourd'hui.
Et Dario dut recommencer son récit. Il passait dans
une étroite rue, du côté de la place Navone, quand il
avait aperçu, sur les marches d'un perron, une belle
et forte fille de vingt ans, effondrée, qui pleurait à gros
sanglots. Touché surtout de sa beauté, il s'était approché
d'elle, avait fini par comprendre qu'elle travaillait dans la
maison, une fabrique de perles de cire, mais que le chômage
était venu, que l'atelier venait de fermer, et qu'elle
n'osait rentrer chez ses parents, tellement la misère y
était grande. Sous le déluge de ses larmes, elle levait sur
lui des yeux si beaux, qu'il avait fini par tirer de sa poche
quelque argent. Et elle s'était levée d'un bond, toute
rouge et confuse, se cachant les mains dans sa jupe, ne
voulant rien prendre, disant qu'il pouvait la suivre, s'il
voulait, et qu'il donnerait ça à sa mère. Puis, elle avait
filé vivement, vers le pont Saint-Ange.
—Oh! une beauté, répéta-t-il d'un air d'extase, une
beauté magnifique!... Plus grande que moi, mince encore
dans sa force, avec une gorge de déesse! Un vrai antique,
une Vénus à vingt ans, le menton un peu fort, la bouche
et le nez d'une correction de dessin parfaite, les yeux,
ah! les yeux si purs, si larges!... Et nu-tête, coiffée d'un
casque de lourds cheveux noirs, la face éclatante, comme
dorée d'un coup de soleil!
Tous s'étaient mis à écouter, ravis, dans cette passion
de la beauté que, malgré tout, Rome garde au cœur.
—Elles deviennent bien rares, ces belles filles du
peuple, dit Morano. On pourrait battre le Transtévère,
sans en rencontrer. Voici qui prouve pourtant qu'il en
existe encore, au moins une.
—Et comment l'appelles-tu, ta déesse? demanda
Benedetta souriante, amusée et extasiée ainsi que les
autres.
—Pierina, répondit Dario, riant lui aussi.
—Et qu'en as-tu fait?
Mais le visage excité du jeune homme prit une expression
de malaise et de peur, comme celui d'un enfant, qui,
dans ses jeux, tombe sur une laide bête.
—Ah! ne m'en parle pas, j'ai eu bien du regret...
Une misère, une misère à vous rendre malade!
Il l'avait suivie par curiosité, il était arrivé, derrière
elle, de l'autre côté du pont Saint-Ange, dans le quartier
neuf en construction, bâti sur les anciens Prés du Château;
et là, au premier étage d'une des maisons abandonnées,
à peine sèche et déjà en ruine, il était tombé sur un
spectacle affreux, dont son cœur restait soulevé: toute
une famille, la mère, le père, un vieil oncle infirme, des
enfants, mourant de faim, pourrissant dans l'ordure. Il
choisissait les termes les plus nobles pour en parler,
il écartait l'horrible vision d'un geste effrayé de la main.
—Enfin, je me suis sauvé, et je vous réponds que je
n'y retournerai pas.
Il y eut un hochement de tête général, dans le silence
froid et gêné qui s'était fait. Morano conclut en une
phrase amère, où il accusait les spoliateurs, les hommes
du Quirinal, d'être l'unique cause de toute la misère de
Rome. Est-ce qu'on ne parlait pas de faire un ministre du
député Sacco, cet intrigant compromis dans toutes sortes
d'aventures louches? Ce serait le comble de l'impudence,
la banqueroute infaillible et prochaine.
Et seule Benedetta, dont le regard s'était fixé sur Pierre,
en songeant à son livre, murmura:
—Les pauvres gens! c'est bien triste, mais pourquoi
donc ne pas retourner les voir?
Pierre, dépaysé et distrait d'abord, venait d'être profondément
remué par le récit de Dario. Il revivait son
apostolat au milieu des misères de Paris, il s'attendrissait
pitoyablement, en retombant, dès son arrivée à Rome,
sur des souffrances pareilles. Sans le vouloir, il haussa la
voix, il dit très haut:
—Oh! madame, nous irons les voir ensemble,
vous m'emmènerez. Ces questions me passionnent tant!
L'attention de tous fut ainsi ramenée sur lui. On se mit
à le questionner, il les sentit inquiets de son impression
première, de ce qu'il pensait de leur ville et d'eux-mêmes.
Surtout on lui recommandait de ne pas juger
Rome sur les apparences. Enfin, quel effet lui avait-elle
produit? Comment l'avait-il vue, comment la jugeait-il?
Et lui, poliment, s'excusait de ne pouvoir répondre, n'ayant
rien vu, n'étant pas même sorti. Mais on ne l'en pressa
que plus vivement, il eut la sensation nette d'un travail
sur lui, d'un effort pour l'amener à l'admiration et à
l'amour. On le conseillait, on l'adjurait de ne pas céder
à des désillusions fatales, de persister, d'attendre que
Rome lui révélât son âme.
—Monsieur l'abbé, combien de temps comptez-vous
rester parmi nous? demanda une voix courtoise, d'un
timbre doux et clair.
C'était monsignor Nani, assis dans l'ombre, qui parlait
haut pour la première fois. A diverses reprises, Pierre
avait cru s'apercevoir que le prélat ne le quittait pas de
ses yeux bleus, très vifs, tandis qu'il semblait écouter
attentivement le lent bavardage de la tante de Celia. Et,
avant de répondre, il le regarda dans sa soutane lisérée
de cramoisi, l'écharpe de soie violette serrée à la taille,
l'air jeune encore bien qu'il eût dépassé la cinquantaine,
avec ses cheveux restés blonds, son nez droit et fin, sa
bouche du dessin le plus délicat et le plus ferme, aux
dents admirablement blanches.
—Mais, monseigneur, une quinzaine de jours, trois
semaines peut-être.
Le salon entier se récria. Comment! trois semaines? Il
avait la prétention de connaître Rome en trois semaines!
Il fallait six mois, un an, dix ans! L'impression première
était toujours désastreuse; et, pour en revenir, cela
demandait un long séjour.
—Trois semaines! répéta donna Serafina de son air
de dédain. Est-ce qu'on peut s'étudier et s'aimer, en trois
semaines? Ceux qui nous reviennent, ce sont ceux qui ont
fini par nous connaître.
Nani, sans s'exclamer avec les autres, s'était d'abord
contenté de sourire. Il avait eu un petit geste de sa main
fine, qui trahissait son origine aristocratique. Et, comme
Pierre, modestement, s'expliquait, disait que, venu pour
faire certaines démarches, il partirait lorsque ces démarches
seraient faites, le prélat conclut, en souriant toujours:
—Oh! monsieur l'abbé restera plus de trois semaines,
nous aurons le bonheur, j'espère, de le posséder longtemps.
Bien que dite avec une tranquille obligeance, cette
phrase troubla le jeune prêtre. Que savait-on, que voulait-on
dire? Il se pencha, il demanda tout bas à don Vigilio,
demeuré près de lui, muet:
—Qui est-ce, monsignor Nani?
Mais le secrétaire ne répondit pas tout de suite. Son
visage fiévreux se plomba encore. Ses yeux ardents
virèrent, s'assurèrent que personne ne le surveillait. Et,
dans un souffle:
—L'assesseur du Saint-Office.
Le renseignement suffisait, car Pierre n'ignorait pas
que l'assesseur, qui assistait en silence aux réunions du
Saint-Office, se rendait chaque mercredi soir, après la
séance, chez le Saint-Père, pour lui rendre compte des
affaires traitées l'après-midi. Cette audience hebdomadaire,
cette heure passée avec le pape, dans une intimité qui
permettait d'aborder tous les sujets, donnait au personnage
une situation à part, un pouvoir considérable. Et,
d'ailleurs, la fonction était cardinalice, l'assesseur ne
pouvait être ensuite nommé que cardinal.
Monsignor Nani, qui semblait parfaitement simple et
aimable, continuait à regarder le jeune prêtre d'un air si
encourageant, que ce dernier dut aller occuper, près de
lui, le siège laissé enfin libre par la vieille tante de Celia.
N'était-ce pas un présage de victoire, cette rencontre,
faite le premier jour, d'un prélat puissant dont l'influence
lui ouvrirait peut-être toutes les portes? Il se sentit alors
très touché, lorsque celui-ci, dès la première question,
lui demanda obligeamment, d'un ton de profond intérêt:
—Alors, mon cher fils, vous avez donc publié un
livre?
Et, repris par l'enthousiasme, oubliant où il était,
Pierre se livra, conta son initiation de brûlant amour au
travers des souffrants et des humbles, rêva tout haut le
retour à la communauté chrétienne, triompha avec le
catholicisme rajeuni, devenu la religion de la démocratie
universelle. Peu à peu, il avait de nouveau élevé
la voix; et le silence se faisait dans l'antique salon
sévère, tous s'étaient remis à l'écouter, au milieu d'une
surprise croissante, d'un froid de glace, qu'il ne sentait
pas.
Doucement, Nani finit par l'interrompre, avec son éternel
sourire, dont la pointe d'ironie ne se montrait même
plus.
—Sans doute, sans doute, mon cher fils, c'est très
beau, oh! très beau, tout à fait digne de l'imagination
pure et noble d'un chrétien... Mais que comptez-vous
faire, maintenant?
—Aller droit au Saint-Père, pour me défendre.
Il y eut un léger rire réprimé, et donna Serafina exprima
l'avis général, en s'écriant:
—On ne voit pas comme ça le Saint-Père!
Mais Pierre se passionna.
—Moi, j'espère bien que je le verrai... Est-ce que je
n'ai pas exprimé ses idées? Est-ce que je n'ai pas défendu
sa politique? Est-ce qu'il peut laisser condamner mon
livre, où je crois m'être inspiré du meilleur de lui-même?
—Sans doute, sans doute, se hâta de répéter Nani,
comme s'il eût craint qu'on ne brusquât trop les choses
avec ce jeune enthousiaste. Le Saint-Père est d'une intelligence
si haute! Et il faudra le voir... Seulement, mon cher
fils, ne vous excitez pas de la sorte, réfléchissez un peu,
prenez votre heure...
Puis, se tournant-vers Benedetta:
—N'est-ce pas? Son Éminence n'a pas encore vu monsieur
l'abbé. Dès demain matin, il faudra qu'elle daigne
le recevoir, pour le diriger de ses sages conseils.
Jamais le cardinal Boccanera ne montait assister aux
réceptions de sa sœur, le lundi soir. Il était toujours là,
en pensée, comme le maître absent et souverain.
—C'est que, répondit la contessina en hésitant, je
crains bien que mon oncle ne soit pas dans les idées de
monsieur l'abbé.
Nani se remit à sourire.
—Justement, il lui dira des choses bonnes à entendre.
Et il fut convenu tout de suite, avec don Vigilio, que
celui-ci inscrirait le prêtre pour une audience, le lendemain
matin, à dix heures.
Mais, à ce moment, un cardinal entra, vêtu de l'habit de
ville, la ceinture et les bas rouges, la simarre noire,
lisérée et boutonnée de rouge. C'était le cardinal Sarno,
un très ancien familier des Boccanera; et, pendant qu'il
s'excusait d'avoir travaillé très tard, le salon se taisait,
s'empressait, avec déférence. Mais, pour le premier cardinal
qu'il voyait, Pierre éprouvait une déception vive,
car il ne trouvait pas la majesté, le bel aspect décoratif,
auquel il s'était attendu. Celui-ci apparaissait petit, un
peu contrefait, l'épaule gauche plus haute que la droite,
le visage usé et terreux, avec des yeux morts. Il lui faisait
l'effet d'un très vieil employé de soixante-dix ans, hébété
par un demi-siècle de bureaucratie étroite, déformé et
alourdi de n'avoir jamais quitté le rond de cuir, sur lequel
il avait vécu sa vie. Et, en réalité, son histoire entière
était là: enfant chétif d'une petite famille bourgeoise,
élève au Séminaire romain, plus tard professeur de droit
canonique pendant dix ans à ce même Séminaire, puis secrétaire
à la Propagande, et enfin cardinal depuis vingt-cinq
ans. On venait de célébrer son jubilé cardinalice. Né à
Rome, il n'avait jamais passé hors de Rome un seul jour,
il était le type parfait du prêtre grandi à l'ombre du Vatican
et maître du monde. Bien qu'il n'eût occupé aucune
fonction diplomatique, il avait rendu de tels services à la
Propagande, par ses habitudes méthodiques de travail,
qu'il était devenu président d'une des deux commissions
qui se partagent le gouvernement des vastes pays d'Occident,
non encore catholiques. Et c'était ainsi qu'au fond
de ces yeux morts, dans ce crâne bas, d'expression obtuse,
il y avait la carte immense de la chrétienté.
Nani lui-même s'était levé, plein d'un sourd respect
devant cet homme effacé et terrible, qui avait les mains
partout, aux coins les plus reculés de la terre, sans être
jamais sorti de son bureau. Il le savait, dans son apparente
nullité, dans son lent travail de conquête méthodique et
organisée, d'une puissance à bouleverser les empires.
—Est-ce que Votre Éminence est remise de ce rhume,
qui nous a désolés?
—Non, non, je tousse toujours... Il y a un couloir
pernicieux. J'ai le dos glacé, dès que je sors de mon
cabinet.
A partir de ce moment, Pierre se sentit tout petit et
perdu. On oubliait même de le présenter au cardinal. Et
il dut rester là pendant près d'une heure encore, regardant,
observant. Ce monde vieilli lui parut alors enfantin,
retourné à une enfance triste. Sous la morgue, la réserve
hautaine, il devinait maintenant une réelle timidité, la
méfiance inavouée d'une grande ignorance. Si la conversation
ne devenait pas générale, c'était que personne
n'osait; et il entendait, dans les coins, des bavardages
puérils et sans fin, les menues histoires de la semaine, les
petits bruits des sacristies et des salons. On se voyait fort
peu, les moindres aventures prenaient des proportions
énormes. Il finit par avoir la sensation nette qu'il se trouvait
transporté
dans un salon français du temps de
Charles X, au fond d'une de nos grandes villes épiscopales
de province. Aucun rafraîchissement n'était servi.
La vieille tante de Celia venait de s'emparer du cardinal
Sarno, qui ne répondait pas, hochant le menton de loin en
loin. Don Vigilio n'avait pas desserré les dents de la
soirée. Une longue conversation, à voix très basse, s'était
engagée entre Nani et Morano, tandis que donna Serafina,
qui se penchait pour les écouter, approuvait d'un lent
signe de tête. Sans doute, ils causaient du divorce de
Benedetta, car ils la regardaient de temps à autre, d'un air
grave. Et, au milieu de la vaste pièce, dans la clarté dormante
des lampes, il n'y avait que le groupe jeune, formé
par Benedetta, Dario et Celia, qui semblât vivre, babillant
à demi-voix, étouffant parfois des rires.
Tout d'un coup, Pierre fut frappé de la grande ressemblance
qu'il y avait entre Benedetta et le portrait de
Cassia, pendu au mur. C'était la même enfance délicate,
la même bouche de passion et les mêmes grands yeux
infinis, dans la même petite face ronde, raisonnable et
saine. Il y avait là, certainement, une âme droite et un
cœur de flamme. Puis, un souvenir lui revint, celui d'une
peinture de Guido Reni, l'adorable et candide tête de
Béatrice Cenci, dont le portrait de Cassia lui parut, à cet
instant, être l'exacte reproduction. Cette double ressemblance
l'émut, lui fit regarder Benedetta avec une inquiète
sympathie, comme si toute une fatalité violente de pays
et de race allait s'abattre sur elle. Mais elle était si
calme, l'air si résolu et si patient! Et, depuis qu'il se
trouvait dans ce salon, il n'avait surpris, entre elle et
Dario, aucune tendresse qui ne fût fraternelle et gaie,
surtout de sa part, à elle, dont le visage gardait la sérénité
claire des grands amours avouables. Un moment, Dario
lui avait pris les mains, en plaisantant, les avait serrées;
et, s'il s'était mis à rire un peu nerveusement, avec de
courtes flammes au bord des cils, elle, sans hâte, avait
dégagé ses doigts, comme en un jeu de vieux camarades
tendres. Elle l'aimait, visiblement, de tout son être, pour
toute la vie.
Mais Dario ayant étouffé un léger bâillement, en regardant
sa montre, et s'étant esquivé, pour rejoindre des
amis qui jouaient chez une dame, Benedetta et Celia
vinrent s'asseoir sur un canapé, près de la chaise de
Pierre; et ce dernier surprit, sans le vouloir, quelques
mots de leurs confidences. La petite princesse était l'aînée
du prince Matteo Buongiovanni, père de cinq enfants
déjà, marié à une Mortimer, une Anglaise qui lui avait
apporté cinq millions. D'ailleurs, on citait les Buongiovanni
comme une des rares familles du patriciat de Rome riches
encore, debout au milieu des ruines du passé croulant de
toutes parts. Eux aussi avaient compté deux papes, ce qui
n'empêchait pas le prince Matteo de s'être rallié au Quirinal,
sans toutefois se fâcher avec le Vatican. Fils lui-même
d'une Américaine, n'ayant plus dans les veines le pur sang
romain, il était d'une politique plus souple, fort avare,
disait-on, luttant pour garder un des derniers la richesse
et la toute-puissance de jadis, qu'il sentait condamnée
à l'inévitable mort. Et c'était dans cette famille, d'orgueil
superbe, dont l'éclat continuait à emplir la ville, qu'une
aventure venait d'éclater, soulevant des commérages sans
fin: l'amour brusque de Celia pour un jeune lieutenant,
à qui elle n'avait jamais parlé; l'entente passionnée des
deux amants qui se voyaient chaque jour au Corso, n'ayant
pour tout se dire que l'échange d'un regard; la volonté
tenace de la jeune fille qui, après avoir déclaré à son père
qu'elle n'aurait pas d'autre mari, attendait inébranlable,
certaine qu'on lui donnerait l'homme de son choix. Le
pis était que ce lieutenant, Attilio Sacco, se trouvait être
le fils du député Sacco, un parvenu, que le monde noir
méprisait, comme vendu au Quirinal, capable des plus
laides besognes.
—C'est pour moi que Morano a parlé tout à l'heure,
murmurait Celia à l'oreille de Benedetta. Oui, oui, quand
il a maltraité le père d'Attilio, à propos de ce ministère
dont on s'occupe... Il a voulu m'infliger une leçon.
Toutes deux s'étaient juré une éternelle tendresse, dès
le Sacré-Cœur, et Benedetta, son aînée de cinq ans, se
montrait maternelle.
—Alors, tu n'es pas plus raisonnable, tu penses toujours
à ce jeune homme?
—Oh! chère, vas-tu me faire de la peine, toi aussi!...
Attilio me plaît, et je le veux. Lui, entends-tu! et pas un
autre. Je le veux, je l'aurai, parce qu'il m'aime et que
je l'aime... C'est tout simple.
Pierre, saisi, la regarda. Elle était un lis candide et
fermé, avec sa douce figure de vierge. Un front et un nez
d'une pureté de fleur, une bouche d'innocence aux lèvres
closes sur les dents blanches, des yeux d'eau de source,
clairs et sans fond. Et pas un frisson sur les joues d'une
fraîcheur de satin, pas une inquiétude ni une curiosité
dans le regard ingénu. Pensait-elle? Savait-elle? Qui
aurait pu le dire! Elle était la vierge dans tout son
inconnu redoutable.
—Ah! chère, reprit Benedetta, ne recommence pas
ma triste histoire. Ça ne réussit guère, de marier le pape
et le roi.
—Mais, dit Celia avec tranquillité, tu n'aimais pas
Prada, tandis que moi j'aime Attilio. La vie est là, il faut
aimer.
Cette parole, prononcée si naturellement par cette
enfant ignorante, troubla Pierre à un tel point, qu'il sentit
des larmes lui monter aux yeux. L'amour, oui! c'était
la solution à toutes les querelles, l'alliance entre les
peuples, la paix et la joie dans le monde entier. Mais
donna Serafina s'était levée, en se doutant du sujet de
conversation qui animait les deux amies. Et elle jeta un
coup d'œil à don Vigilio, que celui-ci comprit, car il vint
dire tout bas à Pierre que l'heure était venue de se retirer.
Onze heures sonnaient, Celia partait avec sa tante, sans
doute l'avocat Morano voulait garder un instant le cardinal
Sarno et Nani pour causer en famille de quelque difficulté
qui se présentait, entravant l'affaire du divorce. Dans le
premier salon, lorsque Benedetta eut baisé Celia sur les
deux joues, elle prit congé de Pierre avec beaucoup de
bonne grâce.
—Demain matin, en répondant au vicomte, je lui dirai
combien nous sommes heureux de vous avoir, et pour
plus longtemps que vous ne croyez... N'oubliez pas, à dix
heures, de descendre saluer mon oncle le cardinal.
En haut, au troisième étage, comme Pierre et don
Vigilio, tenant chacun un bougeoir que le domestique
leur avait remis, allaient se séparer devant leurs portes,
le premier ne put s'empêcher de poser au second une
question qui le tracassait.
—C'est un personnage très influent que monsignor
Nani?
Don Vigilio s'effara de nouveau, fit un simple geste en
ouvrant les deux bras, comme pour embrasser le monde.
Puis, ses yeux flambèrent, une curiosité parut le saisir à
son tour.
—Vous le connaissiez déjà, n'est-ce-pas? demanda-t-il
sans répondre.
—Moi! pas du tout!
—Vraiment!... Il vous connaît très bien, lui! Je l'ai
entendu parler de vous, lundi dernier, en des termes si
précis, qu'il m'a semblé au courant des plus petits détails
de votre vie et de votre caractère.
—Jamais je n'avais même entendu prononcer son
nom.
—Alors, c'est qu'il se sera renseigné.
Et don Vigilio salua, rentra dans sa chambre; tandis
que Pierre, qui s'étonnait de trouver la porte de la sienne
ouverte, en vit sortir Victorine, de son air tranquille et
actif.
—Ah! monsieur l'abbé, j'ai voulu m'assurer par moi-même
que vous ne manquiez de rien. Vous avez de la
bougie, vous avez de l'eau, du sucre, des allumettes... Et,
le matin, que prenez-vous? Du café? Non! du lait pur,
avec un petit pain. Bon! pour huit heures, n'est-ce pas?...
Et reposez-vous, dormez bien. Moi, les premières nuits,
oh! j'ai eu une peur des revenants, dans ce vieux palais!
Mais je n'en ai jamais vu la queue d'un. Quand on est
mort, on est trop content de l'être, on se repose.
Pierre, enfin, se trouva seul, heureux de se détendre,
d'échapper au malaise de l'inconnu, de ce salon, de ces
gens, qui se mêlaient, s'effaçaient en lui comme des
ombres, sous la lumière dormante des lampes. Les
revenants, ce sont les vieux morts d'autrefois dont les
âmes en peine reviennent aimer et souffrir, dans la
poitrine des vivants d'aujourd'hui. Et, malgré son long
repos de la journée, jamais il ne s'était senti si las, si
désireux de sommeil, l'esprit confus et brouillé, craignant
bien de n'avoir rien compris. Lorsqu'il se mit à se
déshabiller, l'étonnement d'être là, de se coucher là, le
reprit avec une intensité telle, qu'il crut un moment être
un autre. Que pensait tout ce monde de son livre? Pourquoi
l'avait-on fait venir en ce froid logis qu'il devinait
hostile? Était-ce donc pour l'aider ou pour le vaincre? Et
il ne revoyait, dans la lueur jaune, dans le morne coucher
d'astre du salon, que donna Serafina et l'avocat Morano,
aux deux coins de la cheminée, tandis que, derrière la
tête passionnée et calme de Benedetta, apparaissait la face
souriante de monsignor Nani, aux yeux de ruse, aux lèvres
d'indomptable énergie.
Il se coucha, puis se releva, étouffant, ayant un tel
besoin d'air frais et libre, qu'il alla ouvrir toute grande la
fenêtre, pour s'y accouder. Mais la nuit était d'un noir
d'encre, les ténèbres avaient submergé l'horizon. Au firmament,
des brumes devaient cacher les étoiles, la voûte
opaque pesait, d'une lourdeur de plomb; et, en face, les
maisons du Transtévère dormaient depuis longtemps, pas
une fenêtre ne luisait, un bec de gaz scintillait seul, au
loin, comme une étincelle perdue. Vainement il chercha le
Janicule. Tout sombrait au fond de cette mer du néant, les
vingt-quatre siècles de Rome, le Palatin antique et le
moderne Quirinal, le dôme géant de Saint-Pierre, effacé
du ciel par le flot d'ombre. Et, au-dessous de lui, il ne
voyait pas, n'entendait même pas le Tibre, le fleuve mort
dans la ville morte.