XIV
Le soir, comme Pierre débouchait du Borgo devant le
Vatican, l'horloge, dans le profond silence du quartier
enténébré et sommeillant déjà, laissa tomber un grand
coup sonore, la demie de huit heures. Il était en avance,
il résolut d'attendre vingt minutes, de façon à n'être en
haut, à la porte des appartements, qu'à neuf heures,
l'heure exacte de l'audience.
Et ce répit lui fut un soulagement, dans l'émotion et
dans la tristesse infinies qui lui étreignaient le cœur. Il
arrivait les membres brisés, affreusement las de l'après-midi
tragique qu'il venait de passer au fond de cette
chambre de mort, où Dario et Benedetta dormaient
maintenant leur éternel sommeil, aux bras l'un de l'autre.
Il n'avait pu manger, il était hanté par l'image farouche
et douloureuse des deux amants, si plein d'eux, que des
soupirs involontaires s'échappaient de sa gorge, tandis
que des pleurs sans cesse remontaient à ses yeux. Ah!
qu'il aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer à son aise,
satisfaire ce besoin immense de larmes dont il étouffait!
Et c'était un attendrissement qui gagnait toutes ses pensées,
la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait pour
lui à la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait
d'une pitié plus grande, d'une véritable angoisse de charité
pour tous les misérables et pour tous les souffrants
de ce monde, si éperdu à cette évocation de tant de plaies
physiques et morales, de ce Paris, de cette Rome où il
avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il
avait peur, à chaque pas, d'éclater en sanglots, les bras
tendus vers le ciel noir.
Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena
sur la place Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'était
une immensité de ténèbres et de solitude. Quand il était
arrivé, il avait cru se perdre dans une mer d'ombre.
Mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace
n'était éclairé que par les quatre candélabres à sept becs,
aux quatre coins de l'Obélisque, et que par les rares becs,
à droite et à gauche, le long des bâtiments qui montent
à la basilique. Sous le double portique de la colonnade,
d'autres lanternes brûlaient d'une lueur jaune, parmi la
colossale forêt des quatre rangées de piliers, dont elles
découpaient bizarrement les fûts. Et, sur la place, il n'y
avait de visible que l'Obélisque pâle, se dressant d'un
air d'apparition. La façade de Saint-Pierre s'évoquait elle
aussi, à peine distincte, comme en un rêve, et close, et
morte, dans une extraordinaire grandeur de sommeil,
d'immobilité et de silence. Il ne voyait pas le dôme, à
peine une rondeur bleuâtre, géante, devinée sur le ciel.
Sans les voir, il avait d'abord entendu le ruissellement
des fontaines, quelque part, au fond de cette obscurité
vague; puis, il finit par distinguer le fantôme mince et
mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et,
au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait,
sans lune, de velours bleu sombre, où les étoiles
semblaient avoir une grosseur et un éclat d'escarboucles,
le Chariot renversé sur la toiture du Vatican, avec ses
roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarré
des trois astres d'or de son baudrier, là-bas sur Rome,
du côté de la rue Giulia.
Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait là
qu'un entassement de façades confuses, où ne luisaient
que deux petites lueurs de lampe, à l'étage des appartements
du pape. Seule, dans la cour Saint-Damase, éclairée
intérieurement, la façade du fond et celle de gauche
braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands vitrages
de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement,
pas même un déplacement de l'ombre. Deux personnes
traversèrent l'immensité de la place, il en vint
une troisième qui disparut à son tour; puis, il ne resta
qu'une cadence de pas rythmés, très lointaine. C'était le
désert absolu, ni promeneurs, ni passants, pas même
l'ombre d'un rôdeur sous la colonnade, entre la forêt de
piliers, aussi vide que les sauvages forêts centenaires des
premiers âges. Et quel désert solennel, quel silence de
hautaine désolation! Jamais il n'avait éprouvé une sensation
de sommeil plus vaste ni plus noir, d'une souveraine
noblesse de mort.
A neuf heures moins dix, Pierre se décida, se dirigea
vers la porte de bronze. Un seul battant en était ouvert encore,
au bout du portique de droite, dans un épaississement
des ténèbres, qui la noyait de nuit. Il se souvenait des instructions
précises que monsignor Nani lui avait données:
demander à chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter
une parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu'à se
laisser conduire. Personne au monde maintenant ne le
savait là, puisque Benedetta n'était plus. Quand il eut
franchi la porte de bronze et qu'il se trouva devant le
garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un air ensommeillé,
il dit simplement le mot convenu.
—Monsieur Squadra.
Et, le garde suisse n'ayant pas bougé, ne lui barrant
pas le chemin, il passa, il tourna tout de suite à droite,
dans le grand vestibule de la scala Pia, l'escalier de pierre
à l'énorme cage carrée, qui monte à la cour Saint-Damase.
Et pas une âme, rien que l'écho étouffé des
pas, rien que la lueur dormante des becs de gaz, dont les
globes dépolis blanchissaient mollement la clarté.
En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir
déjà vue, des loges de Raphaël, avec son portique, sa
fontaine, son pavé blanc, sous le brûlant soleil. Mais il
n'y apercevait même plus les cinq ou six voitures qui
attendaient, les chevaux figés, les cochers raidis sur
leurs sièges. C'était une solitude, un vaste carré nu et
pâle, d'un sommeil sépulcral, sous la lumière morne des
lanternes, dont les réverbérations blanchissaient les
hauts vitrages des trois façades. Et, un peu inquiet, gagné
par le petit frisson du vide et du silence, il se hâta, il se
dirigea, à droite, vers le perron, abrité d'une marquise,
dont les quelques degrés mènent à l'escalier des appartements.
Là, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand
uniforme.
—Monsieur Squadra.
D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra
l'escalier.
Pierre monta. C'était un escalier très large, à la
rampe de marbre blanc, aux marches basses, aux murs
enduits d'un suc jaunâtre. Dans les globes de verre
dépoli, les becs de gaz semblaient avoir été baissés déjà,
par une économie sage. Et, sous cette clarté de veilleuse,
rien n'était d'une solennité plus triste que cette majestueuse
nudité, si blême et si froide. A chaque palier, un
garde suisse veillait encore, avec sa hallebarde; et, dans
le lourd sommeil qui prenait le palais, on n'entendait
plus que les pas réguliers de ces hommes, allant et venant
toujours, sans doute pour ne pas succomber à l'engourdissement
des choses.
Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand
silence frissonnant, la montée paraissait interminable.
Chaque étage se coupait en tronçons, encore un, encore
un, encore un. Quand il arriva enfin au palier du
deuxième étage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent
ans. Devant la porte vitrée de la salle Clémentine, dont
le battant de droite était seul ouvert, un dernier garde
suisse veillait.
—Monsieur Squadra.
Le garde s'effaça, laissa entrer le jeune prêtre.
Cette salle Clémentine, immense, semblait sans bornes
à cette heure, dans la clarté crépusculaire des lampes.
La décoration si riche, les sculptures, les peintures, les
dorures, se noyait, n'était plus qu'une vague apparition
fauve, des murs de rêve où dormaient des reflets de
joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le
dallage sans fin, une solitude élargie, se perdant au fond
des demi-ténèbres.
Enfin, à l'autre bout, près d'une porte, Pierre crut
apercevoir des formes, le long d'un banc. C'étaient trois
gardes suisses assis là, ensommeillés.
—Monsieur Squadra.
Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre
comprit qu'il devait attendre. Il n'osa bouger, troublé par
le bruit de ses pas sur les dalles. Il se contenta de regarder
autour de lui, en évoquant les foules qui avaient
peuplé cette salle. Aujourd'hui encore, elle était la salle
accessible à tous et que tous devaient traverser, simplement
une salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte
de pas, d'allées et de venues sans nombre. Mais quelle
mort pesante, dès que la nuit l'avait envahie, et comme
elle était désespérée et lasse d'avoir vu défiler tant de
choses et tant d'êtres!
Enfin, le garde revint, et derrière lui apparut, sur le
seuil de la pièce voisine, un homme d'une quarantaine
d'années, vêtu entièrement de noir, qui tenait du domestique
de grande maison et du bedeau de cathédrale. Il
avait un beau visage correct et rasé, avec un nez un peu
fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.
—Monsieur Squadra, dit Pierre une dernière fois.
L'homme s'inclina, pour dire qu'il était monsieur
Squadra. Puis, d'une nouvelle révérence, il invita le
prêtre à le suivre. Et tous deux, l'un derrière l'autre,
sans hâte aucune, s'engagèrent dans l'interminable enfilade
des salles.
Pierre, au courant du cérémonial, et qui en avait causé
plusieurs fois avec Narcisse, reconnut, au passage, les
salles diverses, se rappela l'usage de chacune, les remplit
des personnages qui avaient le droit de s'y tenir. Selon
son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une certaine
porte; de sorte que les personnes qui doivent être reçues
par le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles
des domestiques en celles des gardes-nobles, puis en celles
des camériers d'honneur, puis en celles des camériers
secrets, jusqu'au Saint-Père. Mais, dès huit heures,
les salles se vident, de rares lampes brûlent seules sur
les consoles, ce n'est plus qu'une suite de pièces désertes,
à demi obscures, assoupies, au fond du néant auguste où
tombe le palais entier.
Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti,
de simples huissiers, vêtus de velours rouge, brodé
aux armes du pape, qui ont la charge de mener les visiteurs
jusqu'à la porte de l'antichambre d'honneur. A cette
heure tardive, un seul était encore là, assis sur une banquette,
en un tel coin d'ombre, que sa tunique de
pourpre paraissait noire. Il leva la tête, laissa passer,
dans ces ténèbres où s'éteignait toute la pompe éclatante
du plein jour. Puis, on traversa la salle des gendarmes,
où la règle était que les secrétaires des cardinaux et des
hauts personnages attendissent le retour de leurs maîtres;
et elle était complètement vide, pas un seul des beaux
uniformes bleus, aux buffleteries blanches, pas une seule
des fines soutanes, qui s'y mêlaient pendant les heures
brillantes des réceptions. Vide également la salle suivante,
plus petite, réservée à la garde palatine, cette
milice recrutée parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait
la tunique noire, les épaulettes d'or, le shako surmonté
d'un plumet rouge. On tourna à droite, dans une autre
enfilade de salles, et vide encore la première où l'on
entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe
avec son haut plafond peint, ses Gobelins admirables,
signés Audran, Jésus faisant des miracles et les
Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des gardes-nobles,
avec ses escabeaux de bois, sa console à droite,
que surmonte un grand crucifix, entre une paire de
lampes, sa large porte du fond qui s'ouvre sur une autre
petite pièce, une sorte d'alcôve contenant un autel, où le
Saint-Père dit sa messe, isolé, pendant que les assistants
restent à genoux sur les dalles de marbre de la salle voisine,
toute resplendissante des uniformes ensoleillés des
gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la
salle du trône, dans laquelle le pape reçoit en audience
publique, jusqu'à deux et trois cents personnes à la
fois. En face des fenêtres, sur une estrade basse, est le
trône, un fauteuil doré, recouvert de velours rouge,
sous un baldaquin de même velours. A côté se trouve le
coussin, pour le baise-pied. Puis, c'est à droite et à
gauche deux consoles face à face, l'une avec une pendule,
l'autre avec un crucifix, entre de hauts candélabres
à pied de bois doré, portant des bougies. La tenture
de damas rouge, à larges palmes Louis XIV, monte
jusqu'à la fastueuse frise qui encadre le plafond d'attributs
et de figures allégoriques; et le magnifique et
froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de
Smyrne que devant le trône. Mais, les jours d'audience
particulière, lorsque le pape se tenait dans la salle du
petit trône ou même dans sa chambre, la salle du trône
n'était plus que l'antichambre d'honneur, où toute la prélature
attendait, les hauts dignitaires de l'Église mêlés
aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous
rangs. Le service y était fait par les deux camériers d'honneur,
l'un en habit violet, l'autre de cape et d'épée, qui y
recevaient, des mains des bussolanti, les personnes
admises au précieux honneur d'une audience, pour les
conduire eux-mêmes à la porte de la pièce voisine, l'antichambre
secrète, où ils les remettaient aux mains des
camériers secrets. C'était la salle la plus luxueuse, la
plus vivante, dans l'éclat des uniformes et des costumes,
dans l'émotion qui grandissait, à mesure qu'on approchait
du tabernacle habité par l'Élu et l'Unique, au travers de
cette succession sans fin de salles, où le cœur battait de
plus en plus fort, étreint jusqu'à l'étouffement par cette
gradation savante, de splendeur moindre en splendeur
sans cesse accrue. Et, à cette heure de nuit, toujours pas
une âme, pas un geste, pas une voix, rien que le silence
tombant des ténèbres du plafond sur le trône de velours
rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait à
l'angle d'une console, dans la salle vide et endormie.
Monsieur Squadra, qui ne s'était pas encore retourné,
marchant d'un pas lent et muet, s'arrêta un instant à la
porte de l'antichambre secrète, comme pour donner au
visiteur le temps de se remettre un peu, avant d'affronter
l'entrée du sanctuaire. Seuls les camériers secrets avaient
le droit de vivre là, et seuls les cardinaux pouvaient y
attendre que le pape daignât les recevoir. Pierre, en y
pénétrant, lorsque monsieur Squadra se fut décidé à l'introduire,
sentit bien, à son petit frisson d'homme nerveux,
qu'il entrait dans l'au-delà redoutable, de l'autre
côté de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le
jour, un garde-noble de faction en gardait la porte;
mais la porte, à cette heure, était libre, la pièce était vide
comme les autres; et, pour la peupler, il y fallait évoquer
les très nobles et très puissants personnages qui la
garnissaient d'ordinaire, en grand habit de cérémonie.
Elle s'étranglait un peu, en forme de couloir, avec ses
deux fenêtres donnant sur le nouveau quartier des Prés du
Château, tandis qu'une seule fenêtre s'ouvrait sur la
place Saint-Pierre, au bout, près de la porte qui conduisait
à la salle du petit trône. C'était là, entre cette porte
et cette fenêtre, assis devant une table étroite, que se
tenait d'habitude un secrétaire, absent en ce moment.
Et toujours la même console dorée, avec le même
crucifix, entre la même paire de lampes. Une grande
horloge, dans une gaine d'ébène incrustée de cuivre,
battait lourdement l'heure. La seule curiosité, sous le
plafond à rosaces d'or, était la tenture, en damas rouge,
semé d'écussons jaunes, les deux clefs et la tiare, alternant
avec le lion, la griffe posée sur la boule du monde.
Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement
à l'étiquette, Pierre tenait encore à la main son
chapeau, qu'il aurait dû laisser dans la salle des bussolanti.
Seuls les cardinaux ont le droit de garder la barrette.
Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa lui-même
sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester
au moins là. Puis, sans un mot toujours, d'une simple
révérence, il fit comprendre qu'il allait annoncer le visiteur
à Sa Sainteté, et que celui-ci voulût bien attendre un
instant dans cette pièce.
Demeuré seul, Pierre respira profondément. Il étouffait,
son cœur battait à se rompre. Pourtant sa raison restait
claire, il avait très bien jugé dans les demi-ténèbres ces
fameux, ces magnifiques appartements du pape, une suite
de salons splendides, avec des murs ornés de tapisseries,
tendus de soie, des frises dorées et peintes, des plafonds
déroulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que
des consoles, des escabeaux et des trônes; et les lampes,
les pendules, les crucifix, même les trônes, rien que des
cadeaux, apportés des quatre coins du monde, aux jours
de ferveur des grands jubilés. Pas le moindre confortable,
tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne
Italie était là, avec son continuel gala et son
manque de vie intime et tiède. On avait dû jeter quelques
tapis sur les admirables dallages de marbre, où les pieds
se glaçaient. On avait fini par installer récemment des
calorifères, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer
le pape. Et ce qui avait frappé Pierre davantage
encore, ce qui le pénétrait jusqu'aux os, maintenant qu'il
était là, debout, à attendre, c'était ce silence extraordinaire,
un silence tel, qu'il n'en avait jamais entendu de
plus profond, comme si, autour de lui, tout le néant noir
du Vatican colossal, tombé au sommeil, fût monté à cet
étage, dans cette enfilade de salles désertes, somptueuses
et mortes, où brûlaient les petites flammes immobiles des
lampes.
Neuf heures sonnèrent à l'horloge d'ébène, et il s'étonna.
Comment! dix minutes seulement s'étaient écoulées, depuis
qu'il avait franchi la porte de bronze? Il aurait cru
qu'il marchait depuis des jours et des jours. Alors, il
voulut combattre cette oppression nerveuse qui l'étranglait,
car jamais il n'était sûr de lui-même, il craignait
toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une
crise de larmes. Il marcha, passa devant l'horloge, donna
un coup d'œil au crucifix de la console, regarda le globe
de la lampe, où les doigts gras d'un domestique avaient
laissé leur empreinte. Elle éclairait d'une lueur si jaune
et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa
pas. Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre,
devant la fenêtre qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et
il eut une minute de saisissement, Rome immense s'étendait,
dans l'entre-bâillement des persiennes mal fermées,
Rome telle qu'il l'avait déjà vue des loges de Raphaël,
telle qu'il l'avait reconstruite, le jour où, du petit restaurant
de la place, il s'était imaginé voir Léon XIII à la
fenêtre de sa chambre. Seulement, c'était la Rome de nuit,
la Rome élargie encore au fond des ténèbres, sans bornes
comme le ciel étoilé. Dans cette mer illimitée, aux vagues
noires, on ne reconnaissait sûrement que les grandes
voies, changées en voies lactées par les blancheurs vives
de l'éclairage électrique: le cours Victor-Emmanuel,
puis la rue Nationale, ensuite le Corso qui les coupait à
angle droit, coupé lui-même par la rue du Triton, que
continuait la rue San Nicolà da Tolentino, laquelle était
reliée à la Gare par la lointaine lueur de la place des
Thermes. De l'autre côté du cours Victor-Emmanuel et de
la rue Nationale, vers la Rome antique, quelques places,
quelques bouts d'avenue flamboyaient encore; mais
l'ombre déjà submergeait tout. Pour le reste, ce n'était
plus qu'un pullulement de petites clartés jaunes, les
miettes d'un ciel à demi éteint, balayé sur la terre. De
rares constellations, des étoiles brillantes traçant de mystérieuses
et nobles figures, tâchaient vainement de lutter
et de se dégager. Elles étaient noyées, effacées dans le
chaos confus de cette poussière d'un vieil astre, qui se
serait brisé là, y laissant sa gloire, réduite désormais à
n'être qu'une sorte de sable phosphorescent. Et quelle
immensité noire, ainsi poudrée de lumière, quelle masse
énorme d'obscurité et d'inconnu, dans laquelle semblaient
avoir sombré les vingt-sept siècles de la Ville éternelle,
ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire,
jusqu'à ne plus pouvoir dire où elle commençait
ni où elle finissait, peut-être élargie jusqu'au bord illimité
de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-être si diminuée, si
disparue, que le soleil à son retour n'en éclairerait que
le peu de cendre!
Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgré son effort
pour la calmer, augmentait de seconde en seconde,
même devant cet océan de ténèbres, d'une souveraine
paix. Il s'écarta de la fenêtre, il tressaillit de tout son
être en entendant un léger bruit de pas et en croyant
qu'on venait le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine,
la salle du petit trône, dont il s'aperçut alors que
la porte était restée entr'ouverte. N'entendant plus rien,
il se hasarda, dans sa fièvre d'impatience, il allongea la
tête, pour voir. C'était encore une salle tendue de damas
rouge, assez vaste, avec un fauteuil doré, recouvert de
velours rouge, sous un baldaquin de même velours; et
l'on y trouvait l'inévitable console, le haut crucifix
d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les candélabres,
deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne
taille, sortis de la manufacture de Sèvres, ornés d'un
portrait du Saint-Père. Pourtant, on sentait là plus de
confortable, le tapis de Smyrne recouvrait le dallage
entier, quelques fauteuils s'alignaient contre les murs,
une fausse cheminée, drapée d'étoffe, servait de pendant
à la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette
salle, y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait
honorer. Et le frisson de Pierre augmentait, à l'idée
qu'il n'avait plus qu'une pièce à traverser, que si près de
lui, derrière cette simple porte de bois, était Léon XIII.
Pourquoi le faisait-on attendre? Se préparait-on à le
recevoir dans cette pièce, pour ne pas l'admettre dans une
intimité trop étroite? On lui avait conté des visites mystérieuses,
reçues à pareille heure, des personnages inconnus
introduits de même façon, silencieusement, de grands
personnages dont on murmurait les noms très bas. Lui,
ce devait être qu'on le jugeait compromettant, qu'on désirait
causer à l'aise, sans paraître s'engager en rien, à
l'insu de l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua
la cause du bruit qu'il avait entendu, en apercevant, sur la
console, près de la lampe, une petite caisse de bois, une
sorte de profond plateau à anses, où se trouvait la desserte
d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille et le
verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqué
cette desserte dans la chambre, venait de l'apporter là,
puis qu'il devait être rentré faire un bout de ménage. Il
savait la grande frugalité du pape, ses repas pris sur un
étroit guéridon, le tout apporté à la fois dans cette petite
caisse, une viande, un légume, deux doigts de bordeaux
par ordonnance du médecin, du bouillon surtout, des
tasses de bouillon qu'il aimait à offrir aux vieux cardinaux,
ses favoris, comme on offre du thé, tout un régal
réparateur de vieux garçons. L'ordinaire de Léon XIII
était fixé à huit francs par jour. O débauches d'Alexandre
VI, ô festins et galas de Jules II et de Léon X! Mais
il y eut un nouveau petit bruit, venu de la chambre, qu'il
ne put s'expliquer, et il fut terrifié de son indiscrétion, il
se hâta de retirer sa tête, en croyant voir toute la salle
rouge du petit trône flamber d'un brusque incendie, dans
la paix morte où elle dormait.
Alors, il préféra marcher à pas étouffés, trop frémissant
pour rester immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait
maintenant d'en avoir entendu parler par Narcisse:
tout un gros personnage, l'homme le plus important, le
plus influent, le valet de chambre bien-aimé de Sa Sainteté,
qui seul pouvait la décider, les jours de réception,
à mettre une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait
se trouvait par trop salie de tabac. Sa Sainteté s'obstinait
également à s'enfermer chaque nuit toute seule
dans sa chambre, sans vouloir que personne couchât près
d'elle, par indépendance, on disait aussi par inquiétude
d'avare, qui entend dormir seul avec son trésor; ce qui
causait de continuelles inquiétudes, car il n'était guère
raisonnable qu'un vieillard de cet âge se barricadât de la
sorte; et monsieur Squadra couchait seulement dans une
pièce voisine, mais l'oreille aux aguets, toujours prêt à
répondre au plus léger appel. C'était lui encore qui
intervenait avec respect, lorsque Sa Sainteté veillait trop
tard, travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait
difficilement raison, se relevait durant les heures d'insomnie,
l'envoyait réveiller un secrétaire, pour dicter des
notes, jeter sur le papier un projet d'encyclique. Quand
la rédaction d'une encyclique la passionnait, elle y aurait
passé les jours et les nuits, de même que jadis, quand
elle se piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait
parfois en train de polir une strophe. Elle dormait
fort peu, en proie à un continuel travail, d'une activité
cérébrale extraordinaire, toujours hantée par la réalisation
de quelque volonté ancienne. La mémoire seule
avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-être
bien que monsieur Squadra venait de trouver Sa Sainteté
plus souffrante, à la suite d'un excès de travail, puisque,
la veille encore, on la disait si malade, et que le plus
souvent, d'ailleurs, elle dédaignait de se soigner.
Tandis qu'il continuait à marcher doucement, Pierre
était ainsi envahi peu à peu par cette haute et souveraine
figure. Des détails infimes de la vie quotidienne, il montait
à la vie intellectuelle, à ce rôle d'un grand pape que
Léon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu, à
Saint-Paul hors les murs, se dérouler la frise interminable
où sont représentés les portraits des deux cent soixante-deux
papes; et il se demandait, dans cette longue suite
de médiocres, de saints, de criminels et de génies, quel
était le pape auquel Léon XIII aurait voulu ressembler.
Était-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux
qui se sont succédé pendant les trois premiers siècles de
vie cachée, simples chefs d'associations funéraires, pasteurs
fraternels de la communauté chrétienne? Était-ce
le pape Damase, le premier grand bâtisseur, le cerveau
lettré qui se plut aux choses de l'esprit, le croyant de foi
vive qui ouvrit les catacombes à la piété des fidèles?
Était-ce Léon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne,
acheva la rupture avec l'Orient que le grand
schisme avait déjà séparé, porta l'empire à l'Occident par
l'unique et toute-puissante volonté de Dieu et de son
Église, qui dès lors disposa des couronnes? Était-ce le terrible
Grégoire VII, le purificateur du temple, le souverain
des rois, était-ce Innocent III, était-ce Boniface VIII, les
maîtres des âmes, des peuples et des trônes, armés de
l'excommunication farouche, régnant sur le moyen âge
épouvanté, dans une telle domination, que jamais le
catholicisme ne devait réaliser d'aussi près son rêve?
Était-ce Urbain II, était-ce Grégoire IX, ou un autre des
papes dans le cœur desquels flamba la passion rouge des
croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva les
foules, qui les jeta à la conquête de l'inconnu et du divin?
Était-ce Alexandre III défendant la papauté contre l'empire,
luttant jusqu'au bout pour ne rien céder de l'autorité
suprême qu'il tenait de Dieu, finissant par vaincre,
en posant son pied triomphal sur la tête de Frédéric Barberousse?
Était-ce, longtemps après les tristesses d'Avignon,
Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la
puissance politique du Saint-Siège? Était-ce Léon X, le
fastueux, le glorieux patron de la Renaissance, de tout
un grand siècle d'art, mais l'esprit court et imprévoyant
qui traitait Luther de simple moine révolté? Était-ce
Pie V, la réaction noire et vengeresse, la flamme des
bûchers châtiant la terre redevenue païenne, était-ce
quelque autre des papes qui régnèrent après le concile de
Trente, d'une foi absolue, la croyance rétablie dans son
intégrité, l'Église sauvée par son orgueil, son intransigeance,
son entêtement au respect total des dogmes?
Était-ce, au déclin de la papauté, lorsqu'elle n'avait plus
été qu'une maîtresse de cérémonie, réglant le gala des
grandes monarchies de l'Europe, était-ce Benoît XIV, la
vaste intelligence, le profond théologien, qui, les mains
liées, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde,
avait passé sa belle vie à réglementer les choses du ciel?
Et l'histoire de cette papauté se déroulait ainsi, la plus
prodigieuse des histoires, toutes les fortunes, les plus
basses, les plus misérables, comme les plus hautes, les
plus éclatantes, une obstinée volonté de vivre qui l'avait
fait vivre quand même, au travers des incendies, des
massacres et des écroulements de peuples, toujours militante
et debout dans la personne de ses papes, la plus
extraordinaire lignée de souverains absolus, conquérants
et dominateurs, tous maîtres du monde, même les chétifs
et les humbles, tous glorieux de l'impérissable gloire du
ciel, lorsqu'on les évoquait de la sorte, dans ce Vatican
séculaire, où leurs ombres sûrement se réveillaient la
nuit, venaient rôder par les galeries sans fin, par les
salles immenses, au fond de ce silence anéanti de tombe,
dont le frisson devait être fait du léger frôlement de leurs
pas sur les dalles de marbre.
Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait
bien, le grand pape que Léon XIII voulait être. C'était,
tout au début de la puissance catholique, Grégoire le
Grand, le conquérant et l'organisateur. Celui-là était
d'antique souche romaine, un peu du vieux sang impérial
battait dans son cœur. Il administra Rome sauvée des
Barbares, il fit cultiver les domaines ecclésiastiques, il
partagea les biens de la terre, un tiers aux pauvres, un
tiers au clergé, un tiers à l'Église. Puis, le premier, il
créa la Propagande, envoya ses prêtres civiliser et pacifier
les nations, poussa la conquête jusqu'à soumettre la
Grande-Bretagne à la divine loi du Christ. Et c'était aussi,
après un intervalle énorme de siècles, Sixte-Quint, le
pape financier et politique, le fils de jardinier qui se
révéla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus
vastes et les plus souples d'une époque fertile en beaux
diplomates. Il thésaurisait, il se montrait d'une avarice
rude, pour gouverner en monarque qui a toujours, dans ses
coffres, l'or nécessaire à la guerre et à la paix. Il passait
des années en négociations avec les rois, il ne désespérait
jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait
son temps, il l'acceptait tel qu'il était, puis tâchait de le
modifier au gré des intérêts du Saint-Siège, conciliant
pour tout et avec tous, rêvant déjà un équilibre européen,
dont il comptait devenir le centre et le maître. Avec cela,
un très saint pape, un mystique fervent, mais un pape,
l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doublé d'un
politique décidé aux actes pour assurer sur cette terre la
royauté de Dieu.
Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgré
sa volonté de calme, remontait en lui, balayait en lui
toutes les prudences et tous les doutes, Pierre se demandait
pourquoi interroger ainsi le passé. Est-ce que le seul
Léon XIII n'était pas celui de son livre, le grand pape
dont il avait eu la révélation, qu'il avait peint selon son
cœur, tel que les âmes le voulaient et l'attendaient? Ce
n'était point sans doute un portrait d'étroite ressemblance,
mais il fallait bien que les grandes lignes en fussent
vraies, pour que l'humanité ne désespérât pas de son
salut. Et des pages nombreuses de son livre s'évoquèrent,
flambèrent devant ses yeux, il revit son Léon XIII, le
politique sage, le conciliateur, travaillant à l'unité de
l'Église, voulant la rendre forte et invincible, au jour
prochain de la lutte inévitable. Il le revit dégagé des
soucis du pouvoir temporel, grandi, épuré, éclatant de
splendeur morale, seule autorité debout, au-dessus des
nations, ayant compris le mortel danger qu'il y avait à
laisser la solution socialiste entre les mains des ennemis
du christianisme, résolu dès lors à intervenir dans la
querelle contemporaine, comme Jésus autrefois, pour la
défense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre
du côté des démocraties, accepter la république en France,
laisser à l'exil les rois chassés de leurs trônes, réaliser la
prédiction qui promettait à Rome de nouveau l'empire du
monde, lorsque la papauté, ayant unifié la croyance,
marcherait à la tête du peuple. Les temps s'accomplissaient,
César était abattu, le pape demeurait seul, et le
peuple, le grand muet, que les deux pouvoirs s'étaient
disputé si longtemps, n'allait-il pas se donner au Père,
puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le cœur
embrasé, la main tendue, accueillant les travailleurs sans
pain et les mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe
qui menaçait les sociétés pourries, dans l'affreuse
misère qui ravageait les villes, il n'y avait pas d'autre
solution possible. Léon XIII le prédestiné, le rédempteur
nécessaire, le pasteur envoyé pour sauver ses ouailles du
prochain désastre, en rétablissant la communauté chrétienne,
l'âge d'or oublié du christianisme primitif! La
justice régnant enfin, la vérité resplendissant comme le
soleil, tous les hommes réconciliés, plus qu'un peuple
vivant dans la paix, n'obéissant qu'à la loi égalitaire du
travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de
charité et d'amour!
Alors, Pierre fut comme soulevé par une flamme, porté,
poussé en avant. Enfin, enfin, il allait le voir, vider son
cœur, ouvrir son âme! Il y avait tant de jours qu'il souhaitait
cette minute passionnément, qu'il luttait de tout
son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les obstacles
sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver,
depuis son arrivée à Rome; et cette longue lutte, ce succès
final inespéré, redoublaient sa fièvre, exaspéraient son
désir de victoire. Oui, oui! il vaincrait, il confondrait
les adversaires de son livre. Ainsi qu'il l'avait dit à monsignor
Fornaro, est-ce que le Saint-Père pouvait le désavouer?
est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprimé
ses idées secrètes, trop tôt peut-être, faute pardonnable?
Et il se souvenait aussi de sa déclaration à monsignor
Nani, le jour où il avait juré que jamais il ne supprimerait
lui-même son livre, car il ne regrettait rien, il ne
désavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait,
il croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa
volonté de se défendre, de faire triompher sa foi, dans la
violente excitation nerveuse où l'attente le jetait, après sa
course sans fin au travers de ce Vatican énorme, qu'il
sentait à son entour si muet et si noir. Cependant, il se
troublait de plus en plus, il en venait à chercher ses idées,
il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en
quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient
s'être amassées en lui, car leur pesanteur était pour beaucoup
dans son étouffement, sans qu'il voulût s'en rendre
compte. Tout au fond, il était brisé, las déjà, n'ayant plus
d'autre ressort que l'envolée de son rêve, son cri de pitié
devant l'abominable misère. Oui, oui! il entrerait vite,
il tomberait à genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant
son cœur déborder. Et sûrement le Saint-Père sourirait,
le renverrait en disant qu'il ne signerait pas la condamnation
d'une œuvre, où il venait de se revoir tout
entier, avec ses pensées les plus chères.
Pierre eut une telle défaillance, qu'il marcha de nouveau
jusqu'à la fenêtre, pour appuyer son front brûlant
contre une vitre glacée. Ses oreilles bourdonnaient, ses
jambes fléchissaient, tandis que le sang, à grands coups,
battait dans son crâne. Et il s'efforçait de ne plus penser
à rien, il regardait Rome noyée d'ombre, en lui demandant
un peu du sommeil où elle s'anéantissait. Il voulut se
distraire de sa hantise, il essaya de reconnaître des rues,
des monuments, à la seule façon dont se groupaient les
lumières. Mais c'était la mer sans bornes, ses idées se
brouillaient, s'en allaient à la dérive, au fond de ce
gouffre de ténèbres semé de clartés menteuses. Ah! pour
se calmer, pour ne plus penser enfin, la nuit, la nuit totale
et réparatrice, la nuit où l'on dort à jamais, guéri de la
misère et de la souffrance! Brusquement, il eut la nette
sensation que quelqu'un était debout derrière lui, immobile,
et il se retourna, avec un léger sursaut.
Debout en effet, dans sa livrée noire, monsieur Squadra
attendait. Il eut simplement une de ses révérences,
pour inviter le visiteur à le suivre. Puis, il se remit à
marcher le premier, traversa la salle du petit trône,
ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaça,
laissa entrer, referma la porte, sans un bruit.
Pierre était dans la chambre de Sa Sainteté. Il avait
craint une de ces émotions foudroyantes qui affolent ou
paralysent, on lui avait conté que des femmes arrivaient
mourantes, pâmées, l'air ivre, ou bien se précipitaient,
comme soulevées, dansantes, apportées par le vol d'ailes
invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa
fièvre accrue de tout à l'heure aboutissait à une sorte de
saisissement, à une réaction qui le faisait très calme, les
yeux clairs, voyant tout. En entrant, l'importance décisive
d'une telle audience lui était nettement apparue, lui
simple petit prêtre devant le suprême pontife, chef de
l'Église, maître souverain des âmes. Toute sa vie religieuse
et morale allait en dépendre, et c'était peut-être
cette pensée soudaine qui le glaçait ainsi, au seuil du sanctuaire
redoutable, vers lequel il venait de marcher d'un
pas si frémissant, dans lequel il n'aurait cru pénétrer que
le cœur éperdu, les sens abolis, ne trouvant plus à balbutier
que ses prières de petit enfant.
Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se
rappela qu'il avait vu Léon XIII d'abord, mais dans le
cadre où il était, dans cette grande chambre, tendue de
damas jaune, à l'alcôve immense, si profonde, que le lit
y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une
chaise longue, une armoire, des malles, les fameuses
malles où se trouvait, disait-on, sous de triples serrures,
le trésor du Denier de Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV,
une sorte de bureau à cuivres ciselés, faisait face à une
grande console Louis XV, dorée et peinte, sur laquelle,
près d'un haut crucifix, brûlait une lampe. La chambre
était nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq
chaises recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste
espace que recouvrait un tapis, déjà fort usé. Et Léon XIII
était là, sur un des fauteuils, assis à côté d'une petite
table volante, où l'on avait posé une seconde lampe garnie
d'un abat-jour. Trois journaux y traînaient, deux français,
un italien, celui-ci à demi déplié, comme si le pape
venait de le quitter à l'instant, pour tourner, à l'aide d'une
longue cuiller de vermeil, un verre de sirop, placé près
de lui.
Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume,
la soutane de drap blanc à boutons blancs, la calotte
blanche, la pèlerine blanche, la ceinture blanche, frangée
d'or, les bouts brodés des clefs d'or. Les bas étaient
blancs, les mules étaient de velours rouge, également
brodées des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce
fut le visage, le personnage tout entier, qui lui paraissait
diminué, qu'il reconnaissait à peine. C'était la quatrième
rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les
délices des jardins, souriant et familier, écoutant les
commérages d'un prélat favori, tandis qu'il s'avançait de
son petit pas de vieillard, un sautillement d'oiseau blessé.
Il l'avait vu dans la salle des Béatifications, en pape bien-aimé
et attendri, les joues rosées de contentement, pendant
que les femmes lui offraient des bourses, des calottes
blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux
pour les jeter à ses pieds, se seraient arraché le cœur
pour le jeter de même. Il l'avait vu à Saint-Pierre, porté
sur le pavois, pontifiant, dans toute sa gloire de Dieu
visible que la chrétienté adorait, telle qu'une idole enfermée
en sa gaine d'or et de pierreries, la face figée,
d'une immobilité hiératique et souveraine. Et il le
revoyait, là, sur ce fauteuil, dans l'intimité étroite, l'air
aminci, si frêle, qu'il en éprouvait une sorte d'inquiétude,
mêlée d'attendrissement. Le cou surtout était
extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit
oiseau très vieux et très blanc. D'une pâleur d'albâtre,
la face avait une transparence caractéristique, on apercevait
la clarté de la lampe à travers le grand nez dominateur,
comme si le sang se fût totalement retiré. La
bouche immense, aux lèvres de neige, coupait d'une
ligne mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls
étaient restés beaux et jeunes, des yeux admirables,
d'un noir luisant de diamants noirs, d'un éclat, d'une
force qui ouvraient les âmes, les forçaient de confesser
la vérité à voix haute. Les rares cheveux sortaient de
la calotte blanche en légères boucles blanches, couronnant
de blanc la maigre figure blanche, dont la laideur
s'épurait dans tout ce blanc, cette blancheur toute âme
où la chair semblait se fondre en une candide floraison
de lis.
Mais, au premier coup d'œil, Pierre avait constaté que,
si monsieur Squadra l'avait fait attendre, ce n'était pas
pour obliger le Saint-Père à passer une soutane propre,
car celle qu'il portait se trouvait fortement tachée de
tabac, des salissures brunes qui avaient coulé le long des
boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Père avait un mouchoir
sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait
bien portant, remis de son indisposition de la veille,
comme il se remettait d'ordinaire, avec facilité, en vieillard
très sobre et très sage, qui n'avait aucune maladie
organique et qui s'en allait simplement un peu chaque
jour, d'épuisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui, à
force de donner sa flamme, finit un soir par s'éteindre.
Dès la porte, Pierre avait senti les deux yeux étincelants,
les deux yeux de diamants noirs se fixer sur lui. Le
silence était énorme, les lampes brûlaient d'une flamme
immobile et pâle, dans cet immense calme du Vatican
endormi, sans qu'on sentît autre chose, au loin, que
l'antique Rome sombrée sous l'amas des ténèbres, comme
un lac d'encre où se reflétaient les étoiles. Il dut s'approcher,
il fit les trois génuflexions, il se pencha pour baiser
la mule de velours rouge, posée sur un coussin. Et il n'y
eut pas une parole, pas un geste, pas un mouvement. Et,
lorsqu'il se redressa, il retrouva les deux diamants noirs,
les deux yeux de flamme et d'intelligence qui le regardaient
toujours.
Enfin, Léon XIII, qui n'avait pas voulu lui épargner
l'humilité du baisement de pied, et qui maintenant le
laissait debout, parla le premier, sans cesser de l'examiner,
lui fouillant l'âme, au plus profond de son être.
—Mon fils, vous avez vivement désiré me voir, et j'ai
consenti à vous donner cette satisfaction.
Il parlait en français, un français un peu incertain,
qu'il prononçait à l'italienne, si lentement, qu'on aurait
pu écrire les phrases, comme sous une dictée. La voix
était forte, nasale, une de ces voix grosses et grondantes
qu'on est surpris d'entendre sortir de certains corps débiles,
qui paraissent exsangues et sans souffle.
Pierre s'était contenté de s'incliner de nouveau, en
signe de profond remerciement, sachant que, pour parler,
le respect voulait qu'on attendît d'être questionné d'une
façon directe.
—Vous habitez Paris?
—Oui, Saint-Père.
—Vous êtes attaché à une des grandes paroisses de la
ville?
—Non, Saint-Père, je ne suis desservant qu'à la petite
église de Neuilly.
—Ah! oui, oui, je sais, c'est du côté du Bois de Boulogne,
n'est-ce pas?... Et quel est votre âge, mon fils?
—Trente-quatre ans, Saint-Père.
Il y eut un court silence. Léon XIII avait fini par baisser
les yeux. Il reprit, de sa frêle main d'ivoire, le verre
de sirop, le tourna avec la longue cuiller, but une gorgée.
Et cela doucement, d'un air prudent et raisonné, comme
tout ce qu'il devait penser et faire.
—J'ai lu votre livre, mon fils, oui! en grande partie.
D'habitude, on ne me soumet que des fragments. Mais quel
qu'un qui s'intéresse à vous m'a remis directement le
volume, en me suppliant de le parcourir. C'est ainsi que
j'ai pu en prendre connaissance.
Et il eut un petit geste, dans lequel Pierre crut voir
une protestation contre l'isolement où le tenait son entourage,
cet exécrable entourage qui faisait bonne garde
pour que rien d'inquiétant n'entrât du dehors, selon le
mot de monsignor Nani lui-même.
—Je remercie Votre Sainteté du très grand honneur
qu'elle a daigné me faire, se permit alors de dire le
prêtre. Il ne pouvait pas m'arriver de bonheur plus haut
ni plus ardemment souhaité.
Il était si heureux! Il s'imagina que sa cause était gagnée,
en voyant le pape très calme, sans colère, lui parler
de son livre sur ce ton, en homme qui le connaissait à
fond maintenant.
—N'est-ce pas? mon fils, vous êtes en relations avec
monsieur le vicomte Philibert de la Choue. J'ai d'abord été
frappé de la ressemblance de certaines de vos idées avec
celles de ce très dévoué serviteur, qui nous a donné
d'autre part des preuves précieuses de son bon esprit.
—En effet, Saint-Père, monsieur de la Choue veut
bien m'aimer un peu. Nous avons longuement causé, il
n'y a rien d'étonnant à ce que j'aie reproduit plusieurs de
ses pensées les plus chères.
—Sans doute, sans doute. Ainsi, cette question des
corporations, il s'en occupe beaucoup, un peu trop même.
Lors de son dernier voyage, il m'en a entretenu avec une
rare insistance. De même que, ces temps derniers, un
autre de vos compatriotes, l'homme le meilleur et le plus
éminent, monsieur le baron de Fouras, qui nous a amené
ce si beau pèlerinage du Denier de Saint-Pierre, n'a pas
eu de cesse que je ne le reçoive, pour m'en parler lui aussi
pendant près d'une heure. Seulement, il faut dire qu'ils
ne s'entendent guère ensemble, car l'un me supplie de
faire ce que l'autre ne veut pas que je fasse.
Dès le début, la conversation bifurquait. Pierre sentit
qu'elle déviait de son livre, mais il se rappela la promesse
formelle qu'il avait faite au vicomte, s'il voyait
le pape et si l'occasion se présentait, de tenter un
effort afin d'obtenir une parole décisive, au sujet de
la fameuse question de savoir si les corporations devaient
être libres ou obligatoires, ouvertes ou fermées.
Depuis qu'il était à Rome, il avait reçu lettre sur lettre
du malheureux vicomte, cloué à Paris par la goutte, pendant
que son rival, le baron, profitait de l'admirable
occasion du pèlerinage, dont il était le chef, pour tâcher
d'arracher au pape le simple mot approbatif, qu'il aurait
rapporté triomphalement. Et le prêtre tint à remplir sa
promesse avec conscience.
—Votre Sainteté sait mieux que nous tous où est la
sagesse. Monsieur de Fouras croit que le salut, la solution
de la question ouvrière, se trouve simplement dans le
rétablissement des anciennes corporations libres, tandis
que monsieur de la Choue les veut obligatoires, protégées
par l'État, soumises à des règles nouvelles. Et, certainement,
cette dernière conception est davantage avec les
idées sociales d'aujourd'hui... Si Votre Sainteté daignait
se prononcer dans ce sens, le jeune parti catholique, en
France, saurait en tirer sûrement le plus beau résultat,
tout un mouvement ouvrier à la gloire de l'Église.
Léon XIII répondit de son air tranquille:
—Mais je ne peux pas. On me demande toujours de
France des choses que je ne peux pas, que je ne veux pas
faire. Ce que je vous permets de dire de ma part à monsieur
de la Choue, c'est que, si je ne puis le contenter,
je n'ai pas contenté davantage monsieur de Fouras. Il
n'a également emporté de moi que l'expression de ma
bienveillance à l'égard de vos chers ouvriers français, qui
peuvent tant pour le rétablissement de la foi. Comprenez
donc, chez vous, qu'il est des questions de détail, de simple
organisation en somme, dans lesquelles il m'est impossible
de descendre, sous peine de leur donner une importance
qu'elles n'ont pas, et de mécontenter violemment
les uns, si je faisais trop de plaisir aux autres.
Il eut un pâle sourire où tout le politique conciliant et
avisé apparut, bien résolu à ne pas laisser compromettre
son infaillibilité dans des aventures inutiles. Et il but une
nouvelle gorgée de sirop, il s'essuya avec son mouchoir,
en souverain dont la journée d'apparat était finie, qui
prenait ses aises, qui avait choisi cette heure de solitude
et de silence pour causer sans hâte, aussi longuement
qu'il en aurait le désir.
Pierre tâcha de le ramener à son livre.
—Monsieur le vicomte Philibert de la Choue a été si
affectueux pour moi, il attend avec tant d'émotion le sort
réservé à mon livre, comme si cette œuvre était sienne!
C'est pourquoi j'aurais été bien heureux de lui rapporter
une bonne parole de Votre Sainteté.
Mais le pape continuait à s'essuyer, sans répondre.
—Je l'ai connu chez Son Éminence le cardinal Bergerot,
un autre grand cœur, dont l'ardente charité devrait
suffire à refaire une France croyante.
Cette fois, l'effet fut immédiat.
—Ah! oui, monsieur le cardinal Bergerot. J'ai lu sa
lettre en tête de votre livre. Il a été bien mal inspiré, en
vous l'écrivant, et vous, mon fils, bien coupable, le jour
où vous l'avez publiée... Je ne puis croire encore que
monsieur le cardinal Bergerot avait lu certaines de vos
pages, quand il vous a envoyé son approbation pleine et
entière. J'aime mieux l'accuser d'ignorance et d'étourderie.
Comment aurait-il approuvé vos attaques contre le
dogme, vos théories révolutionnaires qui tendent à la
destruction totale de notre sainte religion? S'il vous a lu,
il n'a d'autre excuse qu'une aberration brusque, inexplicable,
impardonnable... Il est vrai qu'il règne un si mauvais
esprit dans une partie du clergé français. Ce sont les
idées gallicanes qui repoussent sans cesse comme les
herbes mauvaises, tout un libéralisme frondeur, en révolte
contre notre autorité, en continuel appétit de libre
examen et d'aventures sentimentales.
Il s'animait, des mots d'italien se mêlaient à son français
hésitant, sa grosse voix nasale sortait de son frêle corps
de cire et de neige avec des sonorités de cuivre.
—Que monsieur le cardinal Bergerot le sache bien,
nous le briserons, le jour où nous ne verrons plus en lui
qu'un fils révolté. Il doit l'exemple de l'obéissance, nous
lui ferons part de notre mécontentement, nous espérons
qu'il se soumettra. Sans doute, l'humilité, la charité sont
de grandes vertus, et nous nous sommes plu toujours à
les honorer en lui. Mais il ne faut pas qu'elles soient le
refuge d'un cœur de rebelle, car elles ne sont rien, si
l'obéissance ne les accompagne pas, l'obéissance, l'obéissance!
la plus belle parure des grands saints!
Saisi, bouleversé, Pierre l'écoutait. Il s'oubliait, il
ne songeait qu'à l'homme de bonté et de tolérance sur
lequel il venait d'attirer cette toute-puissante colère.
Ainsi, don Vigilio avait dit vrai, les dénonciations des
évêques de Poitiers et d'Évreux allaient atteindre, par-dessus
sa tête, l'adversaire de leur intransigeance ultramontaine,
le doux et bon cardinal Bergerot, l'âme
ouverte à toutes les misères, à toutes les souffrances des
pauvres et des humbles. Il en était désespéré, acceptant
encore la dénonciation de l'évêque de Tarbes, l'instrument
des Pères de la Grotte, qui ne frappait que lui, au
moins, en réponse à sa page sur Lourdes; tandis que la
guerre sournoise des deux autres l'exaspérait, le jetait à
une indignation douloureuse. Et, du vieillard chétif, au
cou grêle d'oiseau très vieux, buvant tranquillement son
verre de sirop, il venait de voir se lever un maître si
courroucé, si formidable, qu'il en tremblait. Comment
avait-il pu se laisser prendre aux apparences, en entrant,
croire qu'il n'y avait là qu'un pauvre homme épuisé par
l'âge, désireux de paix, résolu à tout concéder? Un souffle
venait de passer dans la chambre endormie, et c'était la
lutte encore, le réveil de ses doutes, de ses angoisses.
Ah! ce pape, comme il le retrouvait tel qu'on le lui avait
dépeint, à Rome, tel qu'il n'avait pas voulu le croire,
plus intellectuel que sentimental, d'un orgueil démesuré,
ayant eu dès sa jeunesse l'ambition suprême, au
point d'avoir promis le triomphe à sa famille pour obtenir
d'elle les sacrifices nécessaires, montrant partout et en
tout une volonté unique, depuis qu'il occupait le trône
pontifical, régner, régner quand même, régner en maître
absolu, omnipotent! La réalité se dressait avec une force
irrésistible, et pourtant il se débattit, il s'entêta à ressaisir
son rêve.
—Oh! Saint-Père, j'aurais tant de chagrin, si, à cause
de mon malheureux livre, Son Éminence avait une
seconde de contrariété! Moi, coupable, je puis répondre
de ma faute, mais Son Éminence qui n'a obéi qu'à son
cœur, qui n'aurait péché que par son trop grand amour
des déshérités de ce monde!
Léon XIII ne répondit pas. Il avait relevé sur Pierre
ses yeux admirables, ses yeux de vie ardente, dans sa face
immobile d'idole d'albâtre. De nouveau, fixement, il le
regardait.
Et Pierre le voyait toujours, dans la fièvre qui le reprenait,
grandir en éclat et en puissance. Maintenant, derrière
lui, il s'imaginait voir s'enfoncer, au lointain des
âges, la longue suite des papes qu'il avait évoqués tout à
l'heure, les saints et les superbes, les guerriers et les
ascètes, les diplomates et les théologiens, ceux qui avaient
porté la cuirasse, ceux qui avaient vaincu par la croix,
ceux qui avaient disposé des empires comme de simples
provinces que Dieu remettait en leur garde. Puis, particulièrement,
c'était Grégoire le Grand, le conquérant
et le fondateur, c'était Sixte-Quint, le négociateur et le
politique, qui avait le premier entrevu la victoire de la
papauté sur les monarchies vaincues. Quelle foule de
princes magnifiques, de rois souverains, de cerveaux
et de bras tout-puissants, derrière ce pâle vieillard immobile!
Quel amas accumulé de volonté inépuisable,
d'obstiné génie, de domination sans bornes! Toute l'histoire
de l'ambition humaine, tout l'effort pour soumettre
les peuples à l'orgueil d'un seul, la force la plus haute
qui ait jamais conquis, exploité, façonné les hommes,
au nom de leur bonheur! Et, maintenant même que sa
royauté terrestre avait pris fin, dans quelle souveraineté
spirituelle était monté ce mince vieillard, si pâle, devant
lequel il avait vu des femmes s'évanouir, comme foudroyées
par la divinité redoutable, émanée de sa personne!
Ce n'étaient plus seulement les gloires retentissantes,
les triomphes dominateurs de l'histoire qui se
déroulaient derrière lui, c'était le ciel qui s'ouvrait,
l'au-delà qui resplendissait, dans l'éblouissement du
mystère. A la porte du ciel, il tenait les clefs, il l'ouvrait
aux âmes, l'antique symbole revivait avec une intensité
nouvelle, dégagé enfin du royaume salissant d'ici-bas.
—Oh! je vous en supplie, Saint-Père, s'il faut un
exemple, ne frappez pas un autre que moi. Je suis venu,
me voici, décidez de mon sort, mais n'aggravez pas ma
punition, en me donnant le remords d'avoir fait condamner
un innocent.
Sans répondre, Léon XIII continua de le regarder de
ses yeux brûlants. Et il ne voyait plus Léon XIII, deux
cent soixante-troisième pape, vicaire de Jésus-Christ,
successeur du prince des Apôtres, souverain pontife de
l'Église universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie,
archevêque et métropolitain de la province romaine, souverain
des domaines temporels de la sainte Église. Il
voyait le Léon XIII qu'il avait rêvé, le messie attendu, le
sauveur envoyé pour conjurer l'effroyable désastre social
où sombrait la vieille société pourrie. Il le voyait avec
son intelligence souple et vaste, sa fraternelle tactique de
conciliation, évitant les heurts, travaillant à l'unité, avec
son cœur débordant d'amour, allant droit au cœur des
foules, donnant une fois encore le meilleur de son sang,
en signe de l'alliance nouvelle. Il le dressait comme
l'unique autorité morale, comme l'unique lien possible
de charité et de paix, comme le Père enfin qui pouvait
seul faire cesser l'injustice parmi ses enfants, tuer la
misère, rétablir la loi libératrice du travail, en ramenant
les peuples à la foi de l'Église primitive, à la douceur
et à la sagesse de la communauté chrétienne. Et cette
haute figure, dans le silence profond de la chambre,
prenait une toute-puissance invincible, une extraordinaire
majesté.
—Oh! de grâce, écoutez-moi, Saint-Père! Ne me
frappez même pas, ne frappez personne, oh! personne,
ni un être, ni une chose, ni rien de ce qui peut souffrir
sous le soleil. Soyez bon, oh! soyez bon, de toute la bonté
que la douleur du monde a dû mettre en vous!
Alors, quand il vit que Léon XIII se taisait toujours,
en le laissant debout devant lui, il tomba sur les deux
genoux, comme s'il croulait, éperdu sous l'émotion croissante
qui faisait son cœur si lourd. Et ce fut en son être
une sorte de débâcle, l'amas de tous les doutes, de toutes
les angoisses, de toutes les tristesses, qui l'étouffaient de
nouveau, qui crevaient en un flot irrésistible. Il y avait
là l'affreuse journée, les morts si tragiques de Dario et de
Benedetta, dont le chagrin terrifié restait sur son cœur, en
un poids inconscient, d'une pesanteur de plomb. Il y
avait là tout ce qu'il avait souffert depuis qu'il était à
Rome, les illusions peu à peu détruites, les intimes délicatesses
blessées, le jeune enthousiasme souffleté par la
réalité des hommes et des choses. Puis, c'était, plus
profondément encore, toute la misère humaine elle-même,
les affamés qui hurlaient, les mères aux mamelles
taries qui sanglotaient en baisant leurs nourrissons, les
pères sans travail qui se révoltaient, les poings serrés,
l'exécrable misère, vieille comme l'humanité, dont celle-ci
est rongée depuis le premier jour, qu'il avait trouvée
partout, grandissante, dévorante, effrayante, sans espoir
qu'on puisse la guérir jamais. Et c'était enfin, plus immense,
plus inguérissable, une douleur sans nom, sans
cause précise, pour rien ni pour personne, une douleur
universelle, illimitée, dans laquelle il baignait et se sentait
fondre, désespérément, peut-être la douleur de vivre.
—Oh! Saint-Père, moi, je n'existe pas, et mon livre
n'existe pas. J'ai désiré voir Votre Sainteté, oh! passionnément,
pour m'expliquer, pour me défendre. Et je ne
sais plus, je ne retrouve plus une seule des choses que je
voulais dire, et je n'ai que des larmes, des larmes qui
m'étouffent... Oui, je ne suis qu'un pauvre homme, je n'ai
que le besoin de vous parler des pauvres. Oh! les pauvres,
oh! les humbles, que j'ai vus depuis deux ans dans nos
faubourgs de Paris, si misérables et si douloureux, de
pauvres petits que j'allais ramasser dans la neige, de pauvres
petits anges qui n'avaient pas mangé depuis deux jours,
des femmes que la phtisie rongeait, sans pain, sans feu,
au fond de taudis immondes, des hommes jetés sur le
pavé par le chômage, las de quêter du travail comme on
quête une aumône, retournant à leurs ténèbres ivres de
colère, avec l'unique pensée vengeresse de mettre le
feu aux quatre coins de la ville. Et le soir, le terrible
soir, où, dans la chambre d'épouvante, j'ai vu une mère
qui venait de se suicider avec ses cinq petits, la mère
tombée sur une paillasse en allaitant son nouveau-né, les
deux fillettes dormant aussi là leur dernier sommeil de
blondines jolies, les deux garçons foudroyés plus loin,
l'un anéanti contre un mur, l'autre renversé par terre,
tordu en une suprême révolte... Oh! Saint-Père, je ne
suis plus que leur ambassadeur, l'envoyé de ceux qui
souffrent et qui sanglotent, l'humble délégué des
humbles qui meurent de misère, sous l'exécrable dureté,
l'effroyable injustice sociale. Et j'apporte à Votre Sainteté
leurs larmes, et je mets à ses pieds leurs tortures, et je
lui fais entendre leur cri de détresse, comme un cri
monté de l'abîme, demandant justice, si l'on ne veut pas
que le ciel croule... Oh! soyez bon, Saint-Père, soyez bon!
Il avait tendu les bras, il l'implorait, en un geste de
suprême appel à la pitié divine. Puis, il continua:
—Et, Saint-Père, dans cette Rome éternelle et resplendissante,
est-ce que la misère aussi n'est pas affreuse?
Depuis des semaines que j'erre au hasard, dans l'attente,
à travers la poussière fameuse de ses ruines, je ne fais
que me heurter à des maux inguérissables, qui m'ont
empli d'effroi. Ah! tout ce qui s'effondre, tout ce qui
expire, l'agonie de tant de gloire, l'affreuse mélancolie
d'un monde qui se meurt d'épuisement et de faim!... Là,
sous les fenêtres de Votre Sainteté, est-ce que je n'ai pas
vu un quartier d'horreur, des palais inachevés, frappés
d'une hérédité maudite, ainsi que des enfants rachitiques
qui ne peuvent aller au bout de leur croissance, des palais
en ruine déjà, devenus les refuges de toute la misère
pitoyable de Rome? Et, comme à Paris, quelle population
de souffrance, étalée au plein air avec plus d'impudeur
encore, toute la plaie sociale, le chancre dévorant
toléré et montré, en sa terrible inconscience! Des
familles entières qui vivent leur oisiveté affamées sous le
soleil splendide, les vieux devenus infirmes, les pères
attendant qu'un peu de travail leur tombe du ciel, les fils
dormant parmi les herbes sèches, les mères et les filles
traînant leur paresse bavarde, flétries avant l'âge... Oh!
Saint-Père, dès l'aurore, demain, que Votre Sainteté
ouvre cette fenêtre, et qu'elle le réveille de sa bénédiction,
ce grand peuple enfant, qui sommeille encore dans
son ignorance et dans sa pauvreté! Qu'elle lui donne
l'âme qui lui manque, l'âme consciente de la dignité
humaine, de la loi nécessaire du travail, de la vie libre
et fraternelle, réglée par la seule justice! Oui, qu'elle
fasse un peuple de ce ramassis de misérables, dont l'excuse
est de tant souffrir dans son intelligence et dans
son corps, vivant comme la bête qui passe et meurt sans
savoir, sans comprendre, et qu'on roue de coups!
Peu à peu, les sanglots l'étranglaient, il ne parla plus
que secoué, emporté par sa passion.
—Et, Saint-Père, n'est-ce pas à vous que je dois
m'adresser, au nom des misérables? N'êtes-vous pas
le Père? N'est-ce pas devant le Père que l'envoyé des
pauvres et des humbles doit s'agenouiller, comme je suis
agenouillé en ce moment? Et n'est-ce pas au Père qu'il
doit apporter l'énorme charge de leurs douleurs, en
demandant pitié enfin, aide et secours, justice, oh! surtout
justice?... Puisque vous êtes le Père, ouvrez donc la
porte largement, que tout le monde puisse entrer, jusqu'aux
plus petits de vos enfants, les fidèles, les passants
de hasard, même les révoltés, les égarés, ceux qui entreront
peut-être, à qui vous épargnerez les fautes de l'abandon.
Soyez le refuge des routes mauvaises, le tendre accueil
offert aux voyageurs, la lampe hospitalière toujours
allumée, aperçue de loin et qui sauve dans l'orage... Et,
puisque vous êtes la puissance, ô Père, soyez le salut.
Vous pouvez tout, vous avez derrière vous des siècles de
domination, vous êtes monté aujourd'hui dans une autorité
morale qui vous a rendu l'arbitre du monde, vous
êtes là, devant moi, comme la majesté même du soleil qui
éclaire et qui féconde. Oh! soyez l'astre de bonté et de
charité, soyez le rédempteur, reprenez la besogne de
Jésus qu'on a pervertie au cours des siècles, en la laissant
entre les mains des puissants et des riches, qui ont fini
par faire de l'œuvre évangélique le plus exécrable monument
d'orgueil et de tyrannie. Puisque l'œuvre est manquée,
recommencez-la, remettez-vous avec les petits, avec les
humbles, avec les pauvres, ramenez-les à la paix, à la
fraternité, à la justice de la communauté chrétienne... Et
dites, ô Père, dites que je vous ai compris, que j'ai simplement
exprimé là vos idées chères, le seul et vivant
désir de votre règne. Le reste, oh! le reste, mon livre,
moi, qu'importe! Je ne me défends pas, je ne veux
que votre gloire et le bonheur des hommes. Dites que, du
fond de votre Vatican, vous avez entendu le craquement
sourd des vieilles sociétés corrompues. Dites que vous
avez tremblé de pitié attendrie, dites que vous avez voulu
empêcher l'épouvantable catastrophe, en rappelant l'Évangile
au cœur de vos enfants frappés de folie, en les ramenant
à l'âge de simplicité et de pureté, lorsque les premiers
chrétiens vivaient comme des frères innocents... Oui,
n'est-ce pas? c'est bien pour cela que vous vous êtes remis
avec les pauvres, ô Père, et c'est pour cela que je suis ici,
à vous demander pitié, bonté, justice, de toute mon âme,
oh! de toute mon âme de pauvre homme!
Alors, il succomba sous l'émotion, il s'écrasa par terre,
dans une débâcle de gros sanglots. Son cœur éclatait et
se répandait. C'étaient des sanglots énormes, des sanglots
sans fin, toute une houle effrayante qui venait de son être
entier, qui venait de plus loin, de tous les êtres misérables,
qui venait du monde dont les veines charriaient la
douleur avec le sang même de la vie. Il était là, dans sa
brusque faiblesse d'enfant nerveux, l'ambassadeur de la
souffrance, ainsi qu'il l'avait dit. Et, aux genoux de ce
pape immobile et muet, il était là toute la misère humaine
en larmes.
Léon XIII, qui aimait surtout parler, et qui devait
faire un effort sur lui-même pour écouter parler les
autres, avait d'abord, à deux reprises, levé une de ses
mains pâles pour l'interrompre. Puis, saisi peu à peu
d'étonnement, gagné lui-même par l'émotion, il lui avait
permis de continuer, d'aller jusqu'au bout de son cri,
dans le désordre du flot irrésistible qui l'emportait. Un
peu de sang était monté à la neige de son visage, ses lèvres
et ses joues s'étaient rosées faiblement, tandis que ses
yeux noirs luisaient d'un éclat plus vif. Dès qu'il le vit
sans voix, abattu à ses pieds, secoué par ces gros sanglots
qui semblaient lui arracher le cœur, il s'inquiéta,
il se pencha.
—Mon fils, calmez-vous, relevez-vous...
Mais les sanglots continuaient, débordaient, emportaient
toute raison et tout respect, dans la plainte éperdue
de l'âme blessée, dans le grondement de la chair qui
souffre et qui agonise.
—Relevez-vous, mon fils, ce n'est pas convenable...
Tenez! prenez cette chaise.
Et, d'un geste d'autorité, il l'invita enfin à s'asseoir.
Pierre, péniblement, se releva, s'assit, pour ne pas tomber.
Il écartait ses cheveux de son front, il essuyait de ses
mains ses larmes brûlantes, l'air fou, tâchant de se ressaisir,
ne pouvant comprendre ce qui venait de se passer.
—Vous faites appel au Saint-Père. Ah! certes, soyez
convaincu que son cœur est plein de pitié et de tendresse
pour les malheureux. Mais la question n'est pas là, il s'agit
de notre sainte religion... J'ai lu votre livre, un mauvais
livre, je vous le dis tout de suite, le plus dangereux et le
plus condamnable des livres, précisément par ses qualités,
par les pages qui m'ont intéressé moi-même. Oui,
j'ai été séduit souvent, je n'aurais pas continué ma lecture,
si je ne m'étais senti comme soulevé dans le souffle
ardent de votre foi et de votre enthousiasme. Ce sujet
était si beau, il me passionne tant! «La Rome nouvelle»,
ah! sans doute il y avait un livre à faire avec
ce titre, mais dans un esprit totalement différent du
vôtre... Vous croyez m'avoir compris, mon fils, vous être
pénétré de mes écrits et de mes actes, au point de n'exprimer
que mes idées les plus chères. Non, non! vous
ne m'avez pas compris, et c'est pourquoi j'ai voulu vous
voir, vous expliquer, vous convaincre.
Muet et immobile, c'était maintenant Pierre qui écoutait.
Il n'était cependant venu que pour se défendre, il
souhaitait avec fièvre cette entrevue depuis trois mois,
préparant ses arguments, certain de la victoire; et il
entendait traiter son livre de dangereux, de condamnable,
sans protester, sans répondre par toutes les bonnes
raisons qu'il avait crues irrésistibles. Une lassitude extraordinaire
l'accablait, comme épuisé par son accès de
larmes. Tout à l'heure, il serait brave, il dirait ce qu'il
avait résolu de dire.
—On ne me comprend pas, on ne me comprend pas!
répétait Léon XIII, d'un air d'impatience irritée. En
France surtout, c'est incroyable que j'aie tant de peine
à me faire comprendre!... Le pouvoir temporel, par
exemple, comment avez-vous pu croire que jamais le
Saint-Siège transigera sur cette question? C'est un langage
indigne d'un prêtre, c'est la chimère d'un ignorant
qui ne se rend pas compte des conditions dans lesquelles
la papauté a vécu jusqu'ici et dans lesquelles elle doit continuer
de vivre, si elle ne veut pas disparaître du monde.
Ne voyez-vous pas le sophisme, lorsque vous la déclarez
d'autant plus haute qu'elle est dégagée davantage des
soucis de sa royauté terrestre? Ah! oui, une belle imagination,
la pure royauté spirituelle, la souveraineté par
la charité et l'amour! Mais qui nous fera respecter? Qui
nous fera l'aumône d'une pierre pour reposer notre tête,
si nous sommes jamais chassé, errant par les routes? Qui
assurera notre indépendance, quand nous serons à la
merci de tous les États?... Non, non! cette terre de Rome
est à nous, car nous en avons reçu l'héritage de la longue
suite des ancêtres, et elle est le sol indestructible, éternel,
sur lequel la sainte Église est bâtie, de sorte que
l'abandonner, ce serait vouloir l'écroulement de la sainte
Église catholique, apostolique et romaine. D'ailleurs,
nous ne le pourrions pas, nous sommes lié par notre serment
envers Dieu et envers les hommes.
Il se tut un instant, pour laisser Pierre répondre. Mais
celui-ci avait la stupeur de ne rien trouver à dire, car il
s'apercevait que ce pape parlait comme il devait le faire. Les
choses confuses et lourdes, amassées en lui, dont il avait
senti la gêne, tout à l'heure, dans l'antichambre secrète,
s'éclairaient maintenant, se précisaient avec une netteté
de plus en plus grande. C'était, depuis son arrivée à Rome,
tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait compris, l'amas
de ses désillusions, des réalités existantes, sous lesquelles
son rêve d'un retour au christianisme primitif était à
demi mort déjà, écrasé. Il venait brusquement de se
rappeler l'heure, où, sur le dôme de Saint-Pierre, il
s'était vu imbécile avec son imagination d'un pape purement
spirituel, en face de la vieille cité de gloire obstinée
dans sa pourpre. Ce jour-là, il avait fui le cri furieux
des pèlerins du Denier de Saint-Pierre acclamant le
pape roi. La nécessité de l'argent, de ce dernier esclavage
du pape, il l'avait acceptée. Mais tout avait croulé ensuite,
quand la véritable Rome lui était apparue, la ville séculaire
de l'orgueil et de la domination, où la papauté ne
saurait être sans le pouvoir temporel. Trop de liens, le
dogme, la tradition, le milieu, le sol lui-même la rendaient
immuable, à jamais. Elle ne pouvait céder que sur
les apparences, il viendrait quand même une heure où
ses concessions s'arrêteraient, devant l'impossibilité
d'aller plus loin sans se suicider. La Rome nouvelle ne se
réaliserait peut-être un jour qu'en dehors de Rome, au
loin; et là seulement se réveillerait le christianisme, car
le catholicisme devait mourir sur place, lorsque le dernier
des papes, cloué à cette terre de ruines, disparaîtrait
sous le dernier craquement du dôme de Saint-Pierre,
qui s'effondrerait comme s'était effondré le temple
de Jupiter Capitolin. Quant à ce pape d'aujourd'hui, il
avait beau être sans royaume, avoir la fragilité chétive de
son grand âge, la pâleur exsangue d'une très vieille idole
de cire, il n'en flambait pas moins de la passion rouge
de la souveraineté universelle, il n'en était pas moins le
fils obstiné de l'ancêtre, le Pontifex Maximus, le Cesar
Imperator, dans les veines duquel coulait le sang d'Auguste,
maître du monde.
—Vous avez parfaitement vu, reprit Léon XIII, l'ardent
désir d'unité qui nous a toujours possédé. Nous
avons été bien heureux le jour où nous avons unifié le
rite, en imposant le rite romain dans la catholicité entière.
C'est là une de nos plus chères victoires, car elle
peut beaucoup pour notre autorité. Et j'espère que nos
efforts, en Orient, finiront par ramener à nous nos chers
frères égarés des communions dissidentes, de même que
je ne désespère pas de convaincre les sectes anglicanes,
sans parler des sectes protestantes qui seront forcées de
rentrer dans le sein de l'Église unique, l'Église catholique,
apostolique et romaine, quand les temps prédits
par le Christ s'accompliront... Mais ce que vous n'avez pas
dit, c'est que l'Église ne peut rien abandonner du dogme.
Au contraire, vous avez semblé croire qu'une entente
interviendrait, que de part et d'autre on se ferait des concessions;
et c'est là une pensée condamnable, un langage
qu'un prêtre ne peut tenir sans être criminel. Non, la vérité
est absolue, pas une pierre de l'édifice ne sera changée.
Oh! dans la forme, tout ce qu'on voudra! Nous sommes
prêt à la conciliation la plus grande, s'il ne s'agit que de
tourner certaines difficultés, de ménager les termes pour
faciliter l'accord... Et c'est comme notre rôle dans le
socialisme contemporain, il faut s'entendre. Certes, ceux
que vous avez si bien nommés les déshérités de ce monde,
sont l'objet de notre sollicitude. Si le socialisme est simplement
un désir de justice, une volonté constante de venir
au secours des faibles et des souffrants, qui donc plus que
nous s'en préoccupe, y travaille avec plus d'énergie? Est-ce
que l'Église n'a pas toujours été la mère des affligés, l'aide
et la bienfaitrice des pauvres? Nous sommes pour tous les
progrès raisonnables, nous admettons toutes les formes
sociales nouvelles qui aideront à la paix, à la fraternité...
Seulement, nous ne pouvons que condamner le socialisme
qui commence par chasser Dieu pour assurer le
bonheur des hommes. C'est là un simple état de sauvagerie,
un abominable retour en arrière, où il n'y aura
que catastrophes, qu'incendies et que massacres. Et c'est
encore ce que vous n'avez pas dit avec assez de force, car
vous n'avez pas démontré qu'aucun progrès ne saurait
avoir lieu en dehors de l'Église, qu'elle est en somme la
seule initiatrice, la seule conductrice, à laquelle il soit
permis de s'abandonner sans crainte. Même, et c'est là
votre crime encore, il m'a semblé que vous mettiez Dieu
à l'écart, que la religion demeurait uniquement pour vous
un état d'âme, une floraison d'amour et de charité, où il
suffisait de se trouver, pour faire son salut. Hérésie exécrable,
Dieu est toujours présent, maître des âmes et des
corps, la religion reste le lien, la loi, le gouvernement
même des hommes, sans laquelle il ne saurait y avoir que
barbarie en ce monde et damnation dans l'autre... Et,
encore une fois, la forme n'importe pas, il suffit que le
dogme demeure. Ainsi, notre adhésion à la République,
en France, prouve que nous n'entendons pas lier le sort
de la religion à une forme gouvernementale, même auguste
et séculaire. Si les dynasties ont fait leur temps,
Dieu est éternel. Périssent les rois, et que Dieu vive!
D'ailleurs, la forme républicaine n'a rien d'antichrétien,
et il semble au contraire qu'elle soit comme un réveil de
cette communauté chrétienne dont vous avez parlé en des
pages vraiment charmantes. Le pis est que la liberté devient
tout de suite de la licence et qu'on nous récompense
souvent bien mal de notre désir de conciliation... Ah!
quel mauvais livre vous avez écrit, mon fils, avec les
meilleures intentions, je veux le croire, et comme votre
silence est bien la preuve que vous commencez à entrevoir
les conséquences désastreuses de votre faute!
Pierre continuait à se taire, anéanti, sentant en effet
ses arguments qui tombaient un à un, comme devant
une roche sourde et aveugle, impénétrable, où il devenait
inutile et dérisoire de vouloir les faire entrer. A quoi
bon? puisque rien n'entrerait. Il n'avait plus qu'une
préoccupation, il se demandait avec surprise comment un
homme de cette intelligence, de cette ambition, ne s'était
pas fait du monde moderne une idée plus nette et plus
exacte. Évidemment, il le sentait documenté, renseigné
sur tout, curieux de tout, ayant dans la tête la vaste carte
de la chrétienté, avec les besoins, les espoirs, les actes,
lucide et clair, au milieu de l'écheveau compliqué de ses
luttes diplomatiques. Mais que de trous pourtant! La
vérité devait être qu'il connaissait du monde uniquement
ce qu'il en avait vu pendant sa courte nonciature à
Bruxelles. Ensuite venait son épiscopat à Pérouse, où il
ne s'était mêlé qu'à la vie de la jeune Italie naissante. Et,
depuis dix-huit années, il se trouvait enfermé dans son
Vatican, isolé du reste des hommes, ne communiquant
avec les peuples que par son entourage, souvent le plus
inintelligent, le plus menteur, le plus traître. En outre,
il était prêtre italien, grand pontife, superstitieux et despotique,
lié par la tradition, soumis aux influences de
race et de milieu, cédant au besoin d'argent, aux nécessités
politiques; sans parler de son orgueil immense, la
certitude d'être le Dieu auquel on doit obéir, le seul pouvoir
légitime et raisonnable sur la terre. De là, les causes
de déformation fatale, l'extraordinaire cerveau qu'il devait
être, avec ses erreurs, ses lacunes, parmi tant d'admirables
qualités, la compréhension vive, la volonté patiente,
le vaste effort qui généralise et qui agit. Mais l'intuition
surtout paraissait prodigieuse, car n'était-ce pas elle, elle
seule, qui lui faisait deviner, dans son emprisonnement
volontaire, l'énorme évolution, au loin, de l'humanité
d'aujourd'hui? Il avait ainsi la nette conscience de
l'effroyable danger au milieu duquel il baignait, de cette
mer montante de la démocratie, de cet océan sans bornes
de la science, qui menaçait de submerger l'îlot étroit où
triomphait encore le dôme de Saint-Pierre. Il pouvait
même se dispenser de se mettre à sa fenêtre, les voix du
dehors traversaient les murs, lui apportaient le cri d'enfantement
des sociétés nouvelles. Et toute sa politique
partait de là, il n'avait jamais eu d'autre besogne que de
vaincre pour régner. S'il voulait l'unité de l'Église, c'était
pour la rendre forte, inexpugnable, dans l'assaut qu'il
prévoyait. S'il prêchait la conciliation, cédant de tout son
pouvoir sur les questions de forme, tolérant les audaces
des évêques d'Amérique, c'était que sa grande peur
inavouée était la dislocation de l'Église elle-même, quelque
schisme brusque qui aurait précipité le désastre. Ah! ce
schisme, il devait le sentir dans l'air venu des quatre
points de l'horizon, tel qu'une menace prochaine, un
péril inévitable de mort, contre lequel il fallait s'armer
à l'avance! Et comme cette crainte expliquait son retour
de tendresse vers le peuple, sa préoccupation du socialisme,
la solution chrétienne qu'il offrait aux misères
d'ici-bas! Puisque César était abattu, la longue dispute de
savoir qui de lui ou du pape aurait le peuple, ne se
trouvait-elle pas vidée, par ce fait que le pape seul restait
debout et que le peuple, le grand muet, allait enfin parler
et se donner à lui? L'expérience était tentée en France,
il y abandonnait la monarchie vaincue, il y reconnaissait
la République, il la rêvait forte, victorieuse, car elle était
toujours la fille aînée de l'Église, la seule nation catholique
assez puissante encore pour restaurer un jour peut-être
le pouvoir temporel du Saint-Siège. Régner, régner
par la France, puisqu'il semblait impossible de régner
par l'Allemagne! Régner par le peuple, puisque le peuple
devenait le maître et le dispensateur des trônes! Régner
par la République italienne, si cette République seule
pouvait lui rendre Rome, arrachée à la maison de Savoie,
une République fédérative qui ferait du pape le président
des États-Unis d'Italie, en attendant qu'il le devînt des
États-Unis d'Europe! Régner quand même, régner malgré
tout, régner sur le monde, comme avait régné Auguste,
dont le sang dévorateur soutenait seul ce vieillard expirant,
obstiné dans sa domination!
—Et, mon fils, continua Léon XIII, le crime enfin est
d'avoir osé demander une religion nouvelle. Cela est
impie, blasphématoire, sacrilège. Il n'est qu'une religion,
notre sainte religion catholique, apostolique et romaine.
En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que ténèbres et que
damnation... J'entends bien que c'est au christianisme que
vous prétendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante,
si coupable, si néfaste, n'a pas eu d'autre prétexte.
Dès qu'on s'écarte de la stricte observation des dogmes,
du respect absolu des traditions, on tombe dans les plus
effroyables précipices... Ah! le schisme, ah! le schisme,
mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du
vrai Dieu, la bête de tentation immonde, suscitée par
l'enfer, pour la perte des fidèles. Quand il n'y aurait que
ces mots de religion nouvelle, dans votre livre, il faudrait
le détruire, le brûler, comme un poison mortel des âmes.
Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait à ce
que lui avait dit don Vigilio, à ces Jésuites tout-puissants
dans l'ombre, au Vatican comme ailleurs, qui gouvernaient
souverainement l'Église. Était-ce donc vrai qu'à son insu
même, si imbu qu'il croyait être de la doctrine de saint
Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours
en éveil, était un des leurs, un instrument docile entre
leurs souples mains de conquête sociale? Lui aussi pactisait
avec le siècle, allait au monde, consentait à le flatter, pour
le posséder. Pierre n'avait jamais senti si cruellement
que l'Église en était désormais réduite là, à ne vivre que
de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue
claire de ce clergé romain, si difficile d'abord à comprendre
pour un prêtre français, de ce gouvernement de
l'Église, représenté par le pape, ses cardinaux, ses prélats,
que Dieu en personne a chargés d'administrer ici-bas
son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par
mettre Dieu de côté, au fond du tabernacle, ne tolérant
plus qu'on le discute, imposant les dogmes comme les
vérités de son essence, mais eux-mêmes ne s'embarrassant
plus de lui, ne s'amusant plus à prouver son existence par
de vaines discussions théologiques. Évidemment il existe,
puisqu'ils gouvernent en son nom. Cela suffit. Dès lors,
ils sont au nom de Dieu les maîtres, consentant bien à
signer des concordats pour la forme, mais ne les observant
pas, ne pliant que devant la force, réservant toujours
leur souveraineté finale, qui un jour triomphera. Dans
l'attente de ce jour, ils agissent en simples diplomates,
ils organisent la lente conquête en fonctionnaires du Dieu
triomphant de demain, et la religion n'est ainsi que l'hommage
public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la magnificence
qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire
régner sur l'humanité ravie et conquise, ou plutôt de
régner en son lieu et place, puisqu'ils sont ses représentants
visibles, délégués par lui. Ils descendent du
droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce
vieux sol païen de Rome, et s'ils ont duré, s'ils comptent
durer éternellement, jusqu'à l'heure espérée où l'empire
du monde leur sera rendu, c'est qu'ils sont les héritiers
directs des Césars, drapés dans leur pourpre, ligne ininterrompue
et vivante du sang d'Auguste.
Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres
nerfs, ses abandons de sentimental et d'enthousiaste!
Une pudeur lui venait, comme s'il s'était montré là dans
la nudité de son âme. Et si inutilement, grand Dieu! au
fond de cette chambre où jamais rien ne s'était dit de
semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre!
Cette idée politique des papes, de régner par les humbles
et par les pauvres, lui faisait horreur. N'était-ce pas la
conciliation du loup, cette pensée d'aller au peuple,
débarrassé de ses anciens maîtres, pour s'en nourrir à
son tour? Et il avait dû être fou, en vérité, le jour où il
s'était imaginé qu'un prélat romain, un cardinal, un pape,
étaient capables d'admettre le retour à la communauté
chrétienne, une floraison nouvelle du christianisme primitif
pacifiant les peuples vieillis, que la haine dévore.
Une pareille conception ne pouvait même tomber sous le
sens d'hommes qui, depuis des siècles, vivaient en maîtres
du monde, pleins d'un mépris insoucieux des petits et
des souffrants, frappés à la longue d'une totale impuissance
de charité et d'amour.
Mais Léon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait
toujours. Et le prêtre l'entendit qui disait:
—Pourquoi avez-vous écrit sur Lourdes cette page
entachée d'un si mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a
rendu de grands services à la religion. J'ai souvent
exprimé aux personnes qui sont venues me raconter les
touchants miracles, presque quotidiens à la Grotte, mon
vif désir de voir ces miracles confirmés, établis par la
science la plus rigoureuse. Et, d'après ce que j'ai lu, il
me semble qu'aujourd'hui les esprits malveillants ne
sauraient douter davantage, car les miracles sont désormais
prouvés scientifiquement d'une façon irréfutable...
La science, mon fils, doit être la servante de Dieu. Elle
ne peut rien contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive
à la vérité. Toutes les solutions qu'on prétend trouver
actuellement et qui paraissent détruire les dogmes, seront
forcément reconnues fausses un jour, car la vérité de Dieu
restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis.
Ce sont là pourtant des certitudes bien simples, ce que
savent les petits enfants et ce qui suffirait à la paix, au
salut des hommes, s'ils voulaient s'en contenter... Et
soyez convaincu, mon fils, que la foi n'est pas incompatible
avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas là, qui a
tout prévu, tout expliqué, tout réglé? Votre foi a été
ébranlée sous les assauts de l'esprit d'examen, vous avez
connu des troubles, des angoisses, que le ciel veut bien
épargner à nos prêtres, sur cette terre d'antique croyance,
cette Rome sanctifiée par le sang de tant de martyrs. Mais
nous ne craignons pas l'esprit d'examen, étudiez davantage,
lisez à fond saint Thomas, et votre foi reviendra,
plus solide, définitive et triomphante.
Effaré, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux
de la voûte du firmament lui fussent tombés sur le
crâne. O Dieu de vérité! les miracles de Lourdes prouvés
scientifiquement, la science servante de Dieu, la foi compatible
avec la raison, saint Thomas suffisant à la certitude
du siècle! Comment répondre, ô Dieu! et pourquoi
répondre?
—Le plus coupable et le plus dangereux des livres,
finit par conclure Léon XIII, un livre dont le titre, la
Rome nouvelle, est à lui seul un mensonge et un poison,
un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes les
séductions du style, toutes les perversions des chimères
généreuses, un livre enfin qu'un prêtre, s'il l'a conçu
dans une heure d'égarement, doit brûler en public, par
pénitence, de la main même qui en a écrit les pages d'erreur
et de scandale.
Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le
silence énorme qui s'était fait, autour de cette chambre
morte, si pâlement éclairée, il n'y avait que la Rome du
dehors, la Rome nocturne, noyée de ténèbres, immense
et noire, semée seulement d'une poussière d'astres. Et il
allait crier:
—C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir
retrouvée, dans la pitié que la misère du monde m'avait
mise au cœur. Vous étiez mon dernier espoir, le Père,
le sauveur attendu. Et voilà que c'est un rêve encore, vous
ne pouvez être de nouveau Jésus, pacifier les hommes,
à la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prépare.
Vous ne pouvez laisser là le trône, venir par les chemins,
avec les humbles, avec les pauvres, pour faire l'œuvre
suprême de fraternité. Eh bien! c'en est fini de vous, de
votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout croule sous
l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit.
Vous n'êtes plus, il n'y a plus ici que des décombres.
Mais il ne prononça point ces paroles. Il s'inclina et
dit:
—Saint-Père, je me soumets et je réprouve mon
livre.
Sa voix tremblait d'un amer dégoût, ses mains ouvertes
eurent un geste d'abandon, comme s'il avait lâché son
âme. C'était la formule exacte de la soumission: Auctor
laudabiliter se subjecit et opus reprobavit, l'auteur
louablement s'est soumis et a réprouvé son œuvre. Rien
ne fut d'un désespoir plus haut, d'une grandeur plus
souveraine dans l'aveu d'une erreur et dans le suicide
d'une espérance. Mais quelle affreuse ironie! ce livre qu'il
avait juré de ne retirer jamais, pour le triomphe duquel il
s'était battu si passionnément, et qu'il reniait, qu'il supprimait
lui-même tout d'un coup, non parce qu'il le jugeait
coupable, mais parce qu'il venait de le sentir inutile
et chimérique comme un désir d'amant, un rêve de poète.
Ah! oui, puisqu'il s'était trompé, puisqu'il avait rêvé,
puisqu'il ne trouvait là ni le Dieu, ni le prêtre qu'il avait
voulus pour le bonheur des hommes, à quoi bon s'entêter
dans l'illusion d'un impossible réveil! Plutôt jeter son
livre à la terre comme une feuille morte, plutôt le renier,
le retrancher de lui, tel qu'un membre mort, désormais
sans raison ni usage!
Un peu surpris d'une si prompte victoire, Léon XIII eut
une légère exclamation de contentement.
—C'est très bien, très bien, mon fils! Vous venez de
dire les seules paroles sages qui convenaient à votre caractère
de prêtre.
Et, dans son évidente satisfaction, lui qui n'abandonnait
jamais rien au hasard, qui préparait chacune de ses audiences,
avec les mots qu'il dirait, les gestes qu'il ferait,
il se détendit un peu, il montra une bonhomie véritable.
Ne pouvant comprendre, se trompant sur les vrais motifs
de la soumission de ce révolté, il goûtait la joie orgueilleuse
de l'avoir si aisément réduit au silence, car son
entourage lui avait fait de lui un portrait de révolutionnaire
terrible. Aussi une telle conversion le flattait-elle
beaucoup.
—D'ailleurs, mon fils, je n'attendais pas moins de votre
esprit distingué. Reconnaître sa faute, en faire pénitence,
se soumettre, il n'y a pas de jouissance plus haute.
D'un geste familier, il avait repris sur la petite table
son verre de sirop, il s'était remis, avant de la boire, à en
tourner la dernière gorgée, avec la longue cuiller de vermeil.
Et Pierre était surtout frappé de le retrouver, ainsi
qu'au début, l'air réduit, déchu de sa majesté souveraine,
pareil à un petit bourgeois très vieux qui buvait solitairement
son verre d'eau sucrée, avant de se mettre au lit. La
figure, après avoir grandi et rayonné, comme un astre qui
monte au zénith, venait de retomber à l'horizon, au ras
du sol, dans son humaine médiocrité. Il le revoyait chétif,
frêle, avec son cou mince de petit oiseau malade, avec sa
laideur sénile, qui le rendait si difficile pour ses portraits,
toiles peintes ou photographies, médailles d'or ou bustes
de marbre, disant qu'il ne fallait pas faire le papa Pecci,
mais Léon XIII, le grand pape, dont il avait l'ambition
de laisser à la postérité une si haute image. Et Pierre,
qui avait cessé de les voir un instant, était de nouveau
gêné par le mouchoir resté sur les genoux, par la soutane
malpropre, tachée de tabac. Et il n'éprouvait plus qu'une
pitié attendrie pour tant de vieillesse pure et toute
blanche, qu'une profonde admiration pour l'entêtée puissance
de vie qui s'était réfugiée dans les yeux noirs,
qu'une déférence respectueuse de travailleur pour le large
cerveau, aux vastes projets, si débordant de pensées et
d'actions sans nombre.
L'audience était finie, il s'inclina profondément.
—Je remercie Votre Sainteté du paternel accueil
qu'elle a daigné me faire.
Mais Léon XIII voulut bien le retenir encore une minute,
en lui reparlant de la France, en lui disant son vif
désir de la voir prospère, calme et forte, pour le plus
grand bien de l'Église. Et Pierre, pendant cette dernière
minute, eut une singulière vision, une véritable hantise.
En regardant le front d'ivoire du Saint-Père, tandis qu'il
songeait à son grand âge, au moindre rhume qui pouvait
l'emporter, il venait, par un involontaire rapprochement,
de se rappeler la scène d'usage, d'une grandeur farouche:
Pie IX, Giovanni Mastaï, mort depuis deux heures, le
visage couvert d'un linge blanc, entouré de la famille
pontificale bouleversée; puis, le cardinal Pecci, camerlingue,
s'approchant du lit funèbre, faisant écarter le
voile, tapant trois fois de son marteau d'argent sur le front
du cadavre, en jetant chaque fois le cri d'appel: Giovanni!
Giovanni! Giovanni! Et, le cadavre n'ayant pas
répondu, le camerlingue se tournait après avoir patienté
quelques secondes, disait: «Le pape est mort!» Pierre,
en même temps, avait vu se dresser là-bas, rue Giulia, le
cardinal Boccanera, le camerlingue, qui attendait, avec
son marteau d'argent; et il s'était imaginé Léon XIII,
Joachim Pecci, mort depuis deux heures, le visage couvert
d'un linge blanc, entouré de ses prélats, dans cette
chambre même; et il voyait le camerlingue qui s'approchait,
faisait écarter le voile, tapait trois fois sur le front
d'ivoire, en jetant chaque fois le cri d'appel: Joachim!
Joachim! Joachim! Puis, le cadavre n'ayant pas répondu,
il se tournait après avoir patienté quelques secondes, il
disait: «Le pape est mort!» Léon XIII s'en souvenait-il
des trois coups qu'il avait donnés sur le front de Pie IX,
et sentait-il parfois à son front la crainte glacée des trois
coups, le froid mortel du marteau dont il avait armé le
camerlingue, l'implacable adversaire qu'il savait avoir
dans le cardinal Boccanera?
—Allez en paix, mon fils, dit enfin Sa Sainteté, comme
bénédiction dernière. Votre faute vous sera remise,
puisque vous l'avez confessée et que vous en témoignez
l'horreur.
Pierre, sans répondre, l'âme en détresse, acceptant
l'humiliation comme le châtiment mérité de sa chimère,
s'en alla à reculons, selon le cérémonial d'usage. Il s'inclina
profondément à trois reprises, il franchit la porte
sans se retourner, suivi par les yeux noirs de Léon XIII,
qui ne le quittaient pas. Pourtant, il le vit reprendre sur
la table le journal, dont il avait interrompu la lecture
pour le recevoir, ayant gardé le goût de la presse, une
curiosité vive des nouvelles, bien qu'il se trompât souvent
sur l'importance des articles, au fond de son isolement,
donnant à certains, sur certains points, une gravité qu'ils
n'avaient pas. Les deux lampes brûlaient avec une douce
clarté immobile, la chambre retomba dans son grand silence
et dans sa paix infinie.
Au milieu de l'antichambre secrète, monsieur Squadra
debout, immobile et noir, attendait. Et, comme il constata
que Pierre, éperdu dans son étourdissement, passait en
oubliant son chapeau sur la console où il l'avait laissé,
il prit discrètement ce chapeau, le lui tendit, avec une
muette révérence. Puis, sans hâte aucune, du même pas
qu'à l'arrivée, il se remit à marcher devant lui, pour le
reconduire à la salle Clémentine.
Alors, ce fut, en sens inverse, la même immense promenade,
le défilé sans fin au travers des salles interminables.
Et toujours pas une âme, pas un bruit, pas un
souffle. Dans chaque pièce vide, l'unique lampe, solitaire
et comme oubliée, charbonnait, brûlait plus pâle dans
plus de silence. Le désert semblait s'être élargi, à mesure
que la nuit avançait, noyant d'ombre les rares
meubles, épars sous les hauts plafonds dorés, les trônes,
les escabeaux de bois, les consoles, les crucifix, les candélabres,
qui se répétaient à chaque salle nouvelle. Et ce
fut ainsi, après l'antichambre d'honneur dont le damas
rougeoyait, la salle des gardes-nobles, endormie dans
une légère odeur d'encens, qu'une messe dite le matin
y avait laissée; puis, ce furent la salle des Tapisseries,
la salle de la garde palatine, la salle des gendarmes;
et, dans la salle des bussolanti, qui suivait, le dernier
domestique de service, resté sur la banquette, s'y était
assoupi d'un si bon sommeil, qu'il ne s'éveilla point.
Les pas sonnaient faiblement sur les dalles, étouffés
dans l'air morne de ce palais clos, muré de partout
ainsi qu'une tombe, envahi à cette heure tardive d'un
néant qui le submergeait. Enfin, ce fut la salle Clémentine,
que le poste de la garde suisse venait de quitter.
Jusqu'à cette salle, monsieur Squadra n'avait pas
tourné la tête. Toujours muet, sans un geste, il s'effaça,
laissa passer Pierre, qu'il salua d'une dernière révérence.
Ensuite, il disparut.
Et Pierre descendit les deux étages de l'escalier monumental,
que les globes dépolis des becs de gaz éclairaient
d'une lueur de veilleuse, dans un accablement
extraordinaire du silence, depuis que les pas des gardes
suisses en faction ne retentissaient plus sur les paliers.
Et il traversa la cour Saint-Damase, vide et morte, sous
la pâle clarté des lanternes du perron, descendit la scala
Pia, l'autre escalier géant, aussi vide, aussi mort dans sa
demi-obscurité, franchit enfin la porte de bronze, qu'un
portier, derrière lui, roula et ferma d'une poussée lente.
Et quel grondement, quel cri farouche de dur métal, sur
tout ce que cette porte enfermait là, tant de ténèbres
entassées, tant de silence accru, les siècles immobiles
que la tradition y perpétuait, les idoles indestructibles
des dogmes conservés sous leurs bandelettes de momies,
toutes les chaînes qui pèsent et qui lient, tout l'appareil
d'étroit servage, de domination souveraine, dont les échos
des salles désertes et noires renvoyaient le formidable
retentissement!
Sur la place Saint-Pierre, au milieu de cette immensité
sombre, il se retrouva seul. Pas un promeneur attardé,
pas un être. Émergeant de la vaste mosaïque du petit
pavé gris, rien que la haute apparition de l'Obélisque
blême, entre les quatre candélabres. La façade de la
basilique s'évoquait, elle aussi, d'une pâleur de rêve,
élargissant, pareilles à deux bras énormes, les quadruples
rangées de piliers de la colonnade, noyées d'obscurité,
ainsi que des futaies de pierre. Et rien autre, le
dôme n'était qu'une rondeur démesurée, devinée à peine
dans le ciel sans lune. Seuls, les jets d'eau des fontaines,
qu'on finissait par distinguer comme de grêles fantômes
mouvants, mettaient là une voix, un murmure sans fin de
triste plainte, venu on ne savait de quelles ténèbres.
Ah! la mélancolique grandeur de ce sommeil, toute cette
place fameuse, avec le Vatican, avec Saint-Pierre, vus la
nuit, noyés d'ombre et de silence! Soudain l'horloge
sonna dix heures, d'une cloche si lente et si forte, que
jamais heures plus solennelles, plus définitives, n'avaient
semblé tomber dans plus d'infini noir et insondable.
Pierre, immobile au milieu de l'étendue, avait tressailli
de tout son pauvre être brisé. Eh! quoi, il n'avait
causé, là-haut, que trois quarts d'heure à peine, avec le
blanc vieillard qui venait de lui arracher toute son âme?
Oui, c'était l'arrachement final, la dernière croyance
arrachée de son cerveau, de son cœur saignants. L'expérience
suprême était faite, un monde en lui avait croulé.
Tout d'un coup, il songea à monsignor Nani, en réfléchissant que
celui-là seul avait eu raison. On lui disait bien
qu'il finirait quand même par faire ce que voudrait monsignor
Nani, et il avait maintenant la stupeur de l'avoir
fait.
Mais un brusque désespoir le saisit, une détresse si
atroce, que, du fond de l'abîme de ténèbres où il était, il
leva ses deux bras frémissants dans le vide, il parla tout
haut.
—Non, non! vous n'êtes point ici, ô Dieu de vie et
d'amour, ô Dieu de salut! et venez donc, apparaissez,
puisque vos enfants se meurent de ne savoir ni qui vous
êtes ni où vous êtes, dans l'infini des mondes!
Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait,
de velours bleu sombre, l'infini muet et bouleversant
où palpitaient les constellations. Sur les toitures du
Vatican, le Chariot semblait s'être renversé davantage,
ses roues d'or comme déviées du droit chemin, son brancard
d'or en l'air; tandis que là-bas, sur Rome, du côté
de la rue Giulia, Orion allait disparaître, ne montrant
déjà plus qu'une seule des trois étoiles d'or qui chamarraient
son baudrier.
XIV
Le soir, comme Pierre débouchait du Borgo devant le
Vatican, l'horloge, dans le profond silence du quartier
enténébré et sommeillant déjà, laissa tomber un grand
coup sonore, la demie de huit heures. Il était en avance,
il résolut d'attendre vingt minutes, de façon à n'être en
haut, à la porte des appartements, qu'à neuf heures,
l'heure exacte de l'audience.
Et ce répit lui fut un soulagement, dans l'émotion et
dans la tristesse infinies qui lui étreignaient le cœur. Il
arrivait les membres brisés, affreusement las de l'après-midi
tragique qu'il venait de passer au fond de cette
chambre de mort, où Dario et Benedetta dormaient
maintenant leur éternel sommeil, aux bras l'un de l'autre.
Il n'avait pu manger, il était hanté par l'image farouche
et douloureuse des deux amants, si plein d'eux, que des
soupirs involontaires s'échappaient de sa gorge, tandis
que des pleurs sans cesse remontaient à ses yeux. Ah!
qu'il aurait voulu pouvoir se cacher, pleurer à son aise,
satisfaire ce besoin immense de larmes dont il étouffait!
Et c'était un attendrissement qui gagnait toutes ses pensées,
la mort pitoyable des deux amants s'ajoutait pour
lui à la plainte qui sortait de son livre, le bouleversait
d'une pitié plus grande, d'une véritable angoisse de charité
pour tous les misérables et pour tous les souffrants
de ce monde, si éperdu à cette évocation de tant de plaies
physiques et morales, de ce Paris, de cette Rome où il
avait vu tant d'injustes et monstrueuses souffrances, qu'il
avait peur, à chaque pas, d'éclater en sanglots, les bras
tendus vers le ciel noir.
Alors, lentement, pour se calmer un peu, il se promena
sur la place Saint-Pierre. A cette heure de nuit, c'était
une immensité de ténèbres et de solitude. Quand il était
arrivé, il avait cru se perdre dans une mer d'ombre.
Mais, peu à peu, ses yeux s'accoutumaient, le vaste espace
n'était éclairé que par les quatre candélabres à sept becs,
aux quatre coins de l'Obélisque, et que par les rares becs,
à droite et à gauche, le long des bâtiments qui montent
à la basilique. Sous le double portique de la colonnade,
d'autres lanternes brûlaient d'une lueur jaune, parmi la
colossale forêt des quatre rangées de piliers, dont elles
découpaient bizarrement les fûts. Et, sur la place, il n'y
avait de visible que l'Obélisque pâle, se dressant d'un
air d'apparition. La façade de Saint-Pierre s'évoquait elle
aussi, à peine distincte, comme en un rêve, et close, et
morte, dans une extraordinaire grandeur de sommeil,
d'immobilité et de silence. Il ne voyait pas le dôme, à
peine une rondeur bleuâtre, géante, devinée sur le ciel.
Sans les voir, il avait d'abord entendu le ruissellement
des fontaines, quelque part, au fond de cette obscurité
vague; puis, il finit par distinguer le fantôme mince et
mouvant des jets continus qui retombaient en pluie. Et,
au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait,
sans lune, de velours bleu sombre, où les étoiles
semblaient avoir une grosseur et un éclat d'escarboucles,
le Chariot renversé sur la toiture du Vatican, avec ses
roues d'or, son brancard d'or, Orion splendide, chamarré
des trois astres d'or de son baudrier, là-bas sur Rome,
du côté de la rue Giulia.
Pierre leva les yeux sur le Vatican. Mais il n'y avait là
qu'un entassement de façades confuses, où ne luisaient
que deux petites lueurs de lampe, à l'étage des appartements
du pape. Seule, dans la cour Saint-Damase, éclairée
intérieurement, la façade du fond et celle de gauche
braisillaient, blanchies par les reflets de leurs grands vitrages
de serre. Et toujours pas un bruit, pas un mouvement,
pas même un déplacement de l'ombre. Deux personnes
traversèrent l'immensité de la place, il en vint
une troisième qui disparut à son tour; puis, il ne resta
qu'une cadence de pas rythmés, très lointaine. C'était le
désert absolu, ni promeneurs, ni passants, pas même
l'ombre d'un rôdeur sous la colonnade, entre la forêt de
piliers, aussi vide que les sauvages forêts centenaires des
premiers âges. Et quel désert solennel, quel silence de
hautaine désolation! Jamais il n'avait éprouvé une sensation
de sommeil plus vaste ni plus noir, d'une souveraine
noblesse de mort.
A neuf heures moins dix, Pierre se décida, se dirigea
vers la porte de bronze. Un seul battant en était ouvert encore,
au bout du portique de droite, dans un épaississement
des ténèbres, qui la noyait de nuit. Il se souvenait des instructions
précises que monsignor Nani lui avait données:
demander à chaque porte monsieur Squadra, ne pas ajouter
une parole; et chaque porte s'ouvrirait, il n'aurait qu'à se
laisser conduire. Personne au monde maintenant ne le
savait là, puisque Benedetta n'était plus. Quand il eut
franchi la porte de bronze et qu'il se trouva devant le
garde suisse immobile, qui gardait le seuil, d'un air ensommeillé,
il dit simplement le mot convenu.
—Monsieur Squadra.
Et, le garde suisse n'ayant pas bougé, ne lui barrant
pas le chemin, il passa, il tourna tout de suite à droite,
dans le grand vestibule de la scala Pia, l'escalier de pierre
à l'énorme cage carrée, qui monte à la cour Saint-Damase.
Et pas une âme, rien que l'écho étouffé des
pas, rien que la lueur dormante des becs de gaz, dont les
globes dépolis blanchissaient mollement la clarté.
En haut, en traversant la cour, il se souvint de l'avoir
déjà vue, des loges de Raphaël, avec son portique, sa
fontaine, son pavé blanc, sous le brûlant soleil. Mais il
n'y apercevait même plus les cinq ou six voitures qui
attendaient, les chevaux figés, les cochers raidis sur
leurs sièges. C'était une solitude, un vaste carré nu et
pâle, d'un sommeil sépulcral, sous la lumière morne des
lanternes, dont les réverbérations blanchissaient les
hauts vitrages des trois façades. Et, un peu inquiet, gagné
par le petit frisson du vide et du silence, il se hâta, il se
dirigea, à droite, vers le perron, abrité d'une marquise,
dont les quelques degrés mènent à l'escalier des appartements.
Là, debout, se tenait un gendarme superbe, en grand
uniforme.
—Monsieur Squadra.
D'un simple geste, sans une parole, le gendarme montra
l'escalier.
Pierre monta. C'était un escalier très large, à la
rampe de marbre blanc, aux marches basses, aux murs
enduits d'un suc jaunâtre. Dans les globes de verre
dépoli, les becs de gaz semblaient avoir été baissés déjà,
par une économie sage. Et, sous cette clarté de veilleuse,
rien n'était d'une solennité plus triste que cette majestueuse
nudité, si blême et si froide. A chaque palier, un
garde suisse veillait encore, avec sa hallebarde; et, dans
le lourd sommeil qui prenait le palais, on n'entendait
plus que les pas réguliers de ces hommes, allant et venant
toujours, sans doute pour ne pas succomber à l'engourdissement
des choses.
Au travers de cette ombre envahissante, parmi le grand
silence frissonnant, la montée paraissait interminable.
Chaque étage se coupait en tronçons, encore un, encore
un, encore un. Quand il arriva enfin au palier du
deuxième étage, il s'imaginait qu'il montait depuis cent
ans. Devant la porte vitrée de la salle Clémentine, dont
le battant de droite était seul ouvert, un dernier garde
suisse veillait.
—Monsieur Squadra.
Le garde s'effaça, laissa entrer le jeune prêtre.
Cette salle Clémentine, immense, semblait sans bornes
à cette heure, dans la clarté crépusculaire des lampes.
La décoration si riche, les sculptures, les peintures, les
dorures, se noyait, n'était plus qu'une vague apparition
fauve, des murs de rêve où dormaient des reflets de
joyaux et de pierreries. Et, d'ailleurs, pas un meuble, le
dallage sans fin, une solitude élargie, se perdant au fond
des demi-ténèbres.
Enfin, à l'autre bout, près d'une porte, Pierre crut
apercevoir des formes, le long d'un banc. C'étaient trois
gardes suisses assis là, ensommeillés.
—Monsieur Squadra.
Lentement, un des gardes se leva, disparut. Et Pierre
comprit qu'il devait attendre. Il n'osa bouger, troublé par
le bruit de ses pas sur les dalles. Il se contenta de regarder
autour de lui, en évoquant les foules qui avaient
peuplé cette salle. Aujourd'hui encore, elle était la salle
accessible à tous et que tous devaient traverser, simplement
une salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte
de pas, d'allées et de venues sans nombre. Mais quelle
mort pesante, dès que la nuit l'avait envahie, et comme
elle était désespérée et lasse d'avoir vu défiler tant de
choses et tant d'êtres!
Enfin, le garde revint, et derrière lui apparut, sur le
seuil de la pièce voisine, un homme d'une quarantaine
d'années, vêtu entièrement de noir, qui tenait du domestique
de grande maison et du bedeau de cathédrale. Il
avait un beau visage correct et rasé, avec un nez un peu
fort, entre deux yeux larges, fixes et clairs.
—Monsieur Squadra, dit Pierre une dernière fois.
L'homme s'inclina, pour dire qu'il était monsieur
Squadra. Puis, d'une nouvelle révérence, il invita le
prêtre à le suivre. Et tous deux, l'un derrière l'autre,
sans hâte aucune, s'engagèrent dans l'interminable enfilade
des salles.
Pierre, au courant du cérémonial, et qui en avait causé
plusieurs fois avec Narcisse, reconnut, au passage, les
salles diverses, se rappela l'usage de chacune, les remplit
des personnages qui avaient le droit de s'y tenir. Selon
son rang, chaque dignitaire ne peut franchir une certaine
porte; de sorte que les personnes qui doivent être reçues
par le pape, passent ainsi de mains en mains, de celles
des domestiques en celles des gardes-nobles, puis en celles
des camériers d'honneur, puis en celles des camériers
secrets, jusqu'au Saint-Père. Mais, dès huit heures,
les salles se vident, de rares lampes brûlent seules sur
les consoles, ce n'est plus qu'une suite de pièces désertes,
à demi obscures, assoupies, au fond du néant auguste où
tombe le palais entier.
Et, d'abord, ce fut la salle des domestiques, des bussolanti,
de simples huissiers, vêtus de velours rouge, brodé
aux armes du pape, qui ont la charge de mener les visiteurs
jusqu'à la porte de l'antichambre d'honneur. A cette
heure tardive, un seul était encore là, assis sur une banquette,
en un tel coin d'ombre, que sa tunique de
pourpre paraissait noire. Il leva la tête, laissa passer,
dans ces ténèbres où s'éteignait toute la pompe éclatante
du plein jour. Puis, on traversa la salle des gendarmes,
où la règle était que les secrétaires des cardinaux et des
hauts personnages attendissent le retour de leurs maîtres;
et elle était complètement vide, pas un seul des beaux
uniformes bleus, aux buffleteries blanches, pas une seule
des fines soutanes, qui s'y mêlaient pendant les heures
brillantes des réceptions. Vide également la salle suivante,
plus petite, réservée à la garde palatine, cette
milice recrutée parmi la bourgeoisie de Rome, qui portait
la tunique noire, les épaulettes d'or, le shako surmonté
d'un plumet rouge. On tourna à droite, dans une autre
enfilade de salles, et vide encore la première où l'on
entra, la salle des Tapisseries, une salle d'attente, superbe
avec son haut plafond peint, ses Gobelins admirables,
signés Audran, Jésus faisant des miracles et les
Noces de Cana. Vide elle aussi la salle des gardes-nobles,
avec ses escabeaux de bois, sa console à droite,
que surmonte un grand crucifix, entre une paire de
lampes, sa large porte du fond qui s'ouvre sur une autre
petite pièce, une sorte d'alcôve contenant un autel, où le
Saint-Père dit sa messe, isolé, pendant que les assistants
restent à genoux sur les dalles de marbre de la salle voisine,
toute resplendissante des uniformes ensoleillés des
gardes-nobles. Et vide enfin l'antichambre d'honneur, la
salle du trône, dans laquelle le pape reçoit en audience
publique, jusqu'à deux et trois cents personnes à la
fois. En face des fenêtres, sur une estrade basse, est le
trône, un fauteuil doré, recouvert de velours rouge,
sous un baldaquin de même velours. A côté se trouve le
coussin, pour le baise-pied. Puis, c'est à droite et à
gauche deux consoles face à face, l'une avec une pendule,
l'autre avec un crucifix, entre de hauts candélabres
à pied de bois doré, portant des bougies. La tenture
de damas rouge, à larges palmes Louis XIV, monte
jusqu'à la fastueuse frise qui encadre le plafond d'attributs
et de figures allégoriques; et le magnifique et
froid dallage de marbre n'est recouvert d'un tapis de
Smyrne que devant le trône. Mais, les jours d'audience
particulière, lorsque le pape se tenait dans la salle du
petit trône ou même dans sa chambre, la salle du trône
n'était plus que l'antichambre d'honneur, où toute la prélature
attendait, les hauts dignitaires de l'Église mêlés
aux ambassadeurs, aux grands personnages civils de tous
rangs. Le service y était fait par les deux camériers d'honneur,
l'un en habit violet, l'autre de cape et d'épée, qui y
recevaient, des mains des bussolanti, les personnes
admises au précieux honneur d'une audience, pour les
conduire eux-mêmes à la porte de la pièce voisine, l'antichambre
secrète, où ils les remettaient aux mains des
camériers secrets. C'était la salle la plus luxueuse, la
plus vivante, dans l'éclat des uniformes et des costumes,
dans l'émotion qui grandissait, à mesure qu'on approchait
du tabernacle habité par l'Élu et l'Unique, au travers de
cette succession sans fin de salles, où le cœur battait de
plus en plus fort, étreint jusqu'à l'étouffement par cette
gradation savante, de splendeur moindre en splendeur
sans cesse accrue. Et, à cette heure de nuit, toujours pas
une âme, pas un geste, pas une voix, rien que le silence
tombant des ténèbres du plafond sur le trône de velours
rouge, rien qu'une lampe fumeuse qui charbonnait à
l'angle d'une console, dans la salle vide et endormie.
Monsieur Squadra, qui ne s'était pas encore retourné,
marchant d'un pas lent et muet, s'arrêta un instant à la
porte de l'antichambre secrète, comme pour donner au
visiteur le temps de se remettre un peu, avant d'affronter
l'entrée du sanctuaire. Seuls les camériers secrets avaient
le droit de vivre là, et seuls les cardinaux pouvaient y
attendre que le pape daignât les recevoir. Pierre, en y
pénétrant, lorsque monsieur Squadra se fut décidé à l'introduire,
sentit bien, à son petit frisson d'homme nerveux,
qu'il entrait dans l'au-delà redoutable, de l'autre
côté de ce bas monde humain et raisonnant. Pendant le
jour, un garde-noble de faction en gardait la porte;
mais la porte, à cette heure, était libre, la pièce était vide
comme les autres; et, pour la peupler, il y fallait évoquer
les très nobles et très puissants personnages qui la
garnissaient d'ordinaire, en grand habit de cérémonie.
Elle s'étranglait un peu, en forme de couloir, avec ses
deux fenêtres donnant sur le nouveau quartier des Prés du
Château, tandis qu'une seule fenêtre s'ouvrait sur la
place Saint-Pierre, au bout, près de la porte qui conduisait
à la salle du petit trône. C'était là, entre cette porte
et cette fenêtre, assis devant une table étroite, que se
tenait d'habitude un secrétaire, absent en ce moment.
Et toujours la même console dorée, avec le même
crucifix, entre la même paire de lampes. Une grande
horloge, dans une gaine d'ébène incrustée de cuivre,
battait lourdement l'heure. La seule curiosité, sous le
plafond à rosaces d'or, était la tenture, en damas rouge,
semé d'écussons jaunes, les deux clefs et la tiare, alternant
avec le lion, la griffe posée sur la boule du monde.
Mais monsieur Squadra venait de s'apercevoir que, contrairement
à l'étiquette, Pierre tenait encore à la main son
chapeau, qu'il aurait dû laisser dans la salle des bussolanti.
Seuls les cardinaux ont le droit de garder la barrette.
Il prit le chapeau d'un geste discret, le posa lui-même
sur la console, pour bien indiquer qu'il devait rester
au moins là. Puis, sans un mot toujours, d'une simple
révérence, il fit comprendre qu'il allait annoncer le visiteur
à Sa Sainteté, et que celui-ci voulût bien attendre un
instant dans cette pièce.
Demeuré seul, Pierre respira profondément. Il étouffait,
son cœur battait à se rompre. Pourtant sa raison restait
claire, il avait très bien jugé dans les demi-ténèbres ces
fameux, ces magnifiques appartements du pape, une suite
de salons splendides, avec des murs ornés de tapisseries,
tendus de soie, des frises dorées et peintes, des plafonds
déroulant des fresques. Mais, comme meubles, rien que
des consoles, des escabeaux et des trônes; et les lampes,
les pendules, les crucifix, même les trônes, rien que des
cadeaux, apportés des quatre coins du monde, aux jours
de ferveur des grands jubilés. Pas le moindre confortable,
tout cela fastueux, raide, froid et pas commode. L'ancienne
Italie était là, avec son continuel gala et son
manque de vie intime et tiède. On avait dû jeter quelques
tapis sur les admirables dallages de marbre, où les pieds
se glaçaient. On avait fini par installer récemment des
calorifères, qu'on n'osait d'ailleurs allumer, de peur d'enrhumer
le pape. Et ce qui avait frappé Pierre davantage
encore, ce qui le pénétrait jusqu'aux os, maintenant qu'il
était là, debout, à attendre, c'était ce silence extraordinaire,
un silence tel, qu'il n'en avait jamais entendu de
plus profond, comme si, autour de lui, tout le néant noir
du Vatican colossal, tombé au sommeil, fût monté à cet
étage, dans cette enfilade de salles désertes, somptueuses
et mortes, où brûlaient les petites flammes immobiles des
lampes.
Neuf heures sonnèrent à l'horloge d'ébène, et il s'étonna.
Comment! dix minutes seulement s'étaient écoulées, depuis
qu'il avait franchi la porte de bronze? Il aurait cru
qu'il marchait depuis des jours et des jours. Alors, il
voulut combattre cette oppression nerveuse qui l'étranglait,
car jamais il n'était sûr de lui-même, il craignait
toujours de voir son calme, sa raison sombrer dans une
crise de larmes. Il marcha, passa devant l'horloge, donna
un coup d'œil au crucifix de la console, regarda le globe
de la lampe, où les doigts gras d'un domestique avaient
laissé leur empreinte. Elle éclairait d'une lueur si jaune
et si faible, qu'il eut envie de la remonter; mais il n'osa
pas. Puis, il se trouva debout, le front contre une vitre,
devant la fenêtre qui donnait sur la place Saint-Pierre. Et
il eut une minute de saisissement, Rome immense s'étendait,
dans l'entre-bâillement des persiennes mal fermées,
Rome telle qu'il l'avait déjà vue des loges de Raphaël,
telle qu'il l'avait reconstruite, le jour où, du petit restaurant
de la place, il s'était imaginé voir Léon XIII à la
fenêtre de sa chambre. Seulement, c'était la Rome de nuit,
la Rome élargie encore au fond des ténèbres, sans bornes
comme le ciel étoilé. Dans cette mer illimitée, aux vagues
noires, on ne reconnaissait sûrement que les grandes
voies, changées en voies lactées par les blancheurs vives
de l'éclairage électrique: le cours Victor-Emmanuel,
puis la rue Nationale, ensuite le Corso qui les coupait à
angle droit, coupé lui-même par la rue du Triton, que
continuait la rue San Nicolà da Tolentino, laquelle était
reliée à la Gare par la lointaine lueur de la place des
Thermes. De l'autre côté du cours Victor-Emmanuel et de
la rue Nationale, vers la Rome antique, quelques places,
quelques bouts d'avenue flamboyaient encore; mais
l'ombre déjà submergeait tout. Pour le reste, ce n'était
plus qu'un pullulement de petites clartés jaunes, les
miettes d'un ciel à demi éteint, balayé sur la terre. De
rares constellations, des étoiles brillantes traçant de mystérieuses
et nobles figures, tâchaient vainement de lutter
et de se dégager. Elles étaient noyées, effacées dans le
chaos confus de cette poussière d'un vieil astre, qui se
serait brisé là, y laissant sa gloire, réduite désormais à
n'être qu'une sorte de sable phosphorescent. Et quelle
immensité noire, ainsi poudrée de lumière, quelle masse
énorme d'obscurité et d'inconnu, dans laquelle semblaient
avoir sombré les vingt-sept siècles de la Ville éternelle,
ses ruines, ses monuments, son peuple, son histoire,
jusqu'à ne plus pouvoir dire où elle commençait
ni où elle finissait, peut-être élargie jusqu'au bord illimité
de l'ombre, tenant toute la nuit, peut-être si diminuée, si
disparue, que le soleil à son retour n'en éclairerait que
le peu de cendre!
Mais l'angoisse nerveuse de Pierre, malgré son effort
pour la calmer, augmentait de seconde en seconde,
même devant cet océan de ténèbres, d'une souveraine
paix. Il s'écarta de la fenêtre, il tressaillit de tout son
être en entendant un léger bruit de pas et en croyant
qu'on venait le chercher. Le bruit sortait de la salle voisine,
la salle du petit trône, dont il s'aperçut alors que
la porte était restée entr'ouverte. N'entendant plus rien,
il se hasarda, dans sa fièvre d'impatience, il allongea la
tête, pour voir. C'était encore une salle tendue de damas
rouge, assez vaste, avec un fauteuil doré, recouvert de
velours rouge, sous un baldaquin de même velours; et
l'on y trouvait l'inévitable console, le haut crucifix
d'ivoire, la pendule, la paire de lampes, les candélabres,
deux grands vases sur des socles, deux autres de moyenne
taille, sortis de la manufacture de Sèvres, ornés d'un
portrait du Saint-Père. Pourtant, on sentait là plus de
confortable, le tapis de Smyrne recouvrait le dallage
entier, quelques fauteuils s'alignaient contre les murs,
une fausse cheminée, drapée d'étoffe, servait de pendant
à la console. Le pape, dont la chambre ouvrait sur cette
salle, y recevait d'habitude les personnages qu'il voulait
honorer. Et le frisson de Pierre augmentait, à l'idée
qu'il n'avait plus qu'une pièce à traverser, que si près de
lui, derrière cette simple porte de bois, était Léon XIII.
Pourquoi le faisait-on attendre? Se préparait-on à le
recevoir dans cette pièce, pour ne pas l'admettre dans une
intimité trop étroite? On lui avait conté des visites mystérieuses,
reçues à pareille heure, des personnages inconnus
introduits de même façon, silencieusement, de grands
personnages dont on murmurait les noms très bas. Lui,
ce devait être qu'on le jugeait compromettant, qu'on désirait
causer à l'aise, sans paraître s'engager en rien, à
l'insu de l'entourage. Puis, brusquement, il s'expliqua
la cause du bruit qu'il avait entendu, en apercevant, sur la
console, près de la lampe, une petite caisse de bois, une
sorte de profond plateau à anses, où se trouvait la desserte
d'un souper, la vaisselle, le couvert, la bouteille et le
verre. Il comprit que monsieur Squadra, ayant remarqué
cette desserte dans la chambre, venait de l'apporter là,
puis qu'il devait être rentré faire un bout de ménage. Il
savait la grande frugalité du pape, ses repas pris sur un
étroit guéridon, le tout apporté à la fois dans cette petite
caisse, une viande, un légume, deux doigts de bordeaux
par ordonnance du médecin, du bouillon surtout, des
tasses de bouillon qu'il aimait à offrir aux vieux cardinaux,
ses favoris, comme on offre du thé, tout un régal
réparateur de vieux garçons. L'ordinaire de Léon XIII
était fixé à huit francs par jour. O débauches d'Alexandre
VI, ô festins et galas de Jules II et de Léon X! Mais
il y eut un nouveau petit bruit, venu de la chambre, qu'il
ne put s'expliquer, et il fut terrifié de son indiscrétion, il
se hâta de retirer sa tête, en croyant voir toute la salle
rouge du petit trône flamber d'un brusque incendie, dans
la paix morte où elle dormait.
Alors, il préféra marcher à pas étouffés, trop frémissant
pour rester immobile. Ce monsieur Squadra, il se souvenait
maintenant d'en avoir entendu parler par Narcisse:
tout un gros personnage, l'homme le plus important, le
plus influent, le valet de chambre bien-aimé de Sa Sainteté,
qui seul pouvait la décider, les jours de réception,
à mettre une soutane blanche propre, si celle qu'elle portait
se trouvait par trop salie de tabac. Sa Sainteté s'obstinait
également à s'enfermer chaque nuit toute seule
dans sa chambre, sans vouloir que personne couchât près
d'elle, par indépendance, on disait aussi par inquiétude
d'avare, qui entend dormir seul avec son trésor; ce qui
causait de continuelles inquiétudes, car il n'était guère
raisonnable qu'un vieillard de cet âge se barricadât de la
sorte; et monsieur Squadra couchait seulement dans une
pièce voisine, mais l'oreille aux aguets, toujours prêt à
répondre au plus léger appel. C'était lui encore qui
intervenait avec respect, lorsque Sa Sainteté veillait trop
tard, travaillait trop. Sur ce point pourtant, elle entendait
difficilement raison, se relevait durant les heures d'insomnie,
l'envoyait réveiller un secrétaire, pour dicter des
notes, jeter sur le papier un projet d'encyclique. Quand
la rédaction d'une encyclique la passionnait, elle y aurait
passé les jours et les nuits, de même que jadis, quand
elle se piquait de belle versification latine, l'aube la surprenait
parfois en train de polir une strophe. Elle dormait
fort peu, en proie à un continuel travail, d'une activité
cérébrale extraordinaire, toujours hantée par la réalisation
de quelque volonté ancienne. La mémoire seule
avait un peu faibli, dans les derniers temps. Et peut-être
bien que monsieur Squadra venait de trouver Sa Sainteté
plus souffrante, à la suite d'un excès de travail, puisque,
la veille encore, on la disait si malade, et que le plus
souvent, d'ailleurs, elle dédaignait de se soigner.
Tandis qu'il continuait à marcher doucement, Pierre
était ainsi envahi peu à peu par cette haute et souveraine
figure. Des détails infimes de la vie quotidienne, il montait
à la vie intellectuelle, à ce rôle d'un grand pape que
Léon XIII entendait certainement jouer. Il avait vu, à
Saint-Paul hors les murs, se dérouler la frise interminable
où sont représentés les portraits des deux cent soixante-deux
papes; et il se demandait, dans cette longue suite
de médiocres, de saints, de criminels et de génies, quel
était le pape auquel Léon XIII aurait voulu ressembler.
Était-ce un des premiers papes, si humbles, un de ceux
qui se sont succédé pendant les trois premiers siècles de
vie cachée, simples chefs d'associations funéraires, pasteurs
fraternels de la communauté chrétienne? Était-ce
le pape Damase, le premier grand bâtisseur, le cerveau
lettré qui se plut aux choses de l'esprit, le croyant de foi
vive qui ouvrit les catacombes à la piété des fidèles?
Était-ce Léon III, dont la main hardie, en sacrant Charlemagne,
acheva la rupture avec l'Orient que le grand
schisme avait déjà séparé, porta l'empire à l'Occident par
l'unique et toute-puissante volonté de Dieu et de son
Église, qui dès lors disposa des couronnes? Était-ce le terrible
Grégoire VII, le purificateur du temple, le souverain
des rois, était-ce Innocent III, était-ce Boniface VIII, les
maîtres des âmes, des peuples et des trônes, armés de
l'excommunication farouche, régnant sur le moyen âge
épouvanté, dans une telle domination, que jamais le
catholicisme ne devait réaliser d'aussi près son rêve?
Était-ce Urbain II, était-ce Grégoire IX, ou un autre des
papes dans le cœur desquels flamba la passion rouge des
croisades, le besoin d'aventures saintes qui souleva les
foules, qui les jeta à la conquête de l'inconnu et du divin?
Était-ce Alexandre III défendant la papauté contre l'empire,
luttant jusqu'au bout pour ne rien céder de l'autorité
suprême qu'il tenait de Dieu, finissant par vaincre,
en posant son pied triomphal sur la tête de Frédéric Barberousse?
Était-ce, longtemps après les tristesses d'Avignon,
Jules II qui porta la cuirasse et qui raffermit la
puissance politique du Saint-Siège? Était-ce Léon X, le
fastueux, le glorieux patron de la Renaissance, de tout
un grand siècle d'art, mais l'esprit court et imprévoyant
qui traitait Luther de simple moine révolté? Était-ce
Pie V, la réaction noire et vengeresse, la flamme des
bûchers châtiant la terre redevenue païenne, était-ce
quelque autre des papes qui régnèrent après le concile de
Trente, d'une foi absolue, la croyance rétablie dans son
intégrité, l'Église sauvée par son orgueil, son intransigeance,
son entêtement au respect total des dogmes?
Était-ce, au déclin de la papauté, lorsqu'elle n'avait plus
été qu'une maîtresse de cérémonie, réglant le gala des
grandes monarchies de l'Europe, était-ce Benoît XIV, la
vaste intelligence, le profond théologien, qui, les mains
liées, ne pouvant plus disposer des royaumes de ce monde,
avait passé sa belle vie à réglementer les choses du ciel?
Et l'histoire de cette papauté se déroulait ainsi, la plus
prodigieuse des histoires, toutes les fortunes, les plus
basses, les plus misérables, comme les plus hautes, les
plus éclatantes, une obstinée volonté de vivre qui l'avait
fait vivre quand même, au travers des incendies, des
massacres et des écroulements de peuples, toujours militante
et debout dans la personne de ses papes, la plus
extraordinaire lignée de souverains absolus, conquérants
et dominateurs, tous maîtres du monde, même les chétifs
et les humbles, tous glorieux de l'impérissable gloire du
ciel, lorsqu'on les évoquait de la sorte, dans ce Vatican
séculaire, où leurs ombres sûrement se réveillaient la
nuit, venaient rôder par les galeries sans fin, par les
salles immenses, au fond de ce silence anéanti de tombe,
dont le frisson devait être fait du léger frôlement de leurs
pas sur les dalles de marbre.
Mais Pierre, maintenant, se disait qu'il le connaissait
bien, le grand pape que Léon XIII voulait être. C'était,
tout au début de la puissance catholique, Grégoire le
Grand, le conquérant et l'organisateur. Celui-là était
d'antique souche romaine, un peu du vieux sang impérial
battait dans son cœur. Il administra Rome sauvée des
Barbares, il fit cultiver les domaines ecclésiastiques, il
partagea les biens de la terre, un tiers aux pauvres, un
tiers au clergé, un tiers à l'Église. Puis, le premier, il
créa la Propagande, envoya ses prêtres civiliser et pacifier
les nations, poussa la conquête jusqu'à soumettre la
Grande-Bretagne à la divine loi du Christ. Et c'était aussi,
après un intervalle énorme de siècles, Sixte-Quint, le
pape financier et politique, le fils de jardinier qui se
révéla, sous la tiare, comme un des cerveaux les plus
vastes et les plus souples d'une époque fertile en beaux
diplomates. Il thésaurisait, il se montrait d'une avarice
rude, pour gouverner en monarque qui a toujours, dans ses
coffres, l'or nécessaire à la guerre et à la paix. Il passait
des années en négociations avec les rois, il ne désespérait
jamais du triomphe. Jamais non plus il ne contrecarrait
son temps, il l'acceptait tel qu'il était, puis tâchait de le
modifier au gré des intérêts du Saint-Siège, conciliant
pour tout et avec tous, rêvant déjà un équilibre européen,
dont il comptait devenir le centre et le maître. Avec cela,
un très saint pape, un mystique fervent, mais un pape,
l'esprit le plus absolu et le plus souverain, doublé d'un
politique décidé aux actes pour assurer sur cette terre la
royauté de Dieu.
Et, d'ailleurs, Pierre, dans l'enthousiasme qui, malgré
sa volonté de calme, remontait en lui, balayait en lui
toutes les prudences et tous les doutes, Pierre se demandait
pourquoi interroger ainsi le passé. Est-ce que le seul
Léon XIII n'était pas celui de son livre, le grand pape
dont il avait eu la révélation, qu'il avait peint selon son
cœur, tel que les âmes le voulaient et l'attendaient? Ce
n'était point sans doute un portrait d'étroite ressemblance,
mais il fallait bien que les grandes lignes en fussent
vraies, pour que l'humanité ne désespérât pas de son
salut. Et des pages nombreuses de son livre s'évoquèrent,
flambèrent devant ses yeux, il revit son Léon XIII, le
politique sage, le conciliateur, travaillant à l'unité de
l'Église, voulant la rendre forte et invincible, au jour
prochain de la lutte inévitable. Il le revit dégagé des
soucis du pouvoir temporel, grandi, épuré, éclatant de
splendeur morale, seule autorité debout, au-dessus des
nations, ayant compris le mortel danger qu'il y avait à
laisser la solution socialiste entre les mains des ennemis
du christianisme, résolu dès lors à intervenir dans la
querelle contemporaine, comme Jésus autrefois, pour la
défense des pauvres et des humbles. Il le revit se mettre
du côté des démocraties, accepter la république en France,
laisser à l'exil les rois chassés de leurs trônes, réaliser la
prédiction qui promettait à Rome de nouveau l'empire du
monde, lorsque la papauté, ayant unifié la croyance,
marcherait à la tête du peuple. Les temps s'accomplissaient,
César était abattu, le pape demeurait seul, et le
peuple, le grand muet, que les deux pouvoirs s'étaient
disputé si longtemps, n'allait-il pas se donner au Père,
puisqu'il le savait maintenant juste et charitable, le cœur
embrasé, la main tendue, accueillant les travailleurs sans
pain et les mendiants des routes? Dans l'effroyable catastrophe
qui menaçait les sociétés pourries, dans l'affreuse
misère qui ravageait les villes, il n'y avait pas d'autre
solution possible. Léon XIII le prédestiné, le rédempteur
nécessaire, le pasteur envoyé pour sauver ses ouailles du
prochain désastre, en rétablissant la communauté chrétienne,
l'âge d'or oublié du christianisme primitif! La
justice régnant enfin, la vérité resplendissant comme le
soleil, tous les hommes réconciliés, plus qu'un peuple
vivant dans la paix, n'obéissant qu'à la loi égalitaire du
travail, sous le haut patronage du pape, unique lien de
charité et d'amour!
Alors, Pierre fut comme soulevé par une flamme, porté,
poussé en avant. Enfin, enfin, il allait le voir, vider son
cœur, ouvrir son âme! Il y avait tant de jours qu'il souhaitait
cette minute passionnément, qu'il luttait de tout
son courage pour l'obtenir! Et il se rappelait les obstacles
sans cesse renaissants dont on avait voulu l'entraver,
depuis son arrivée à Rome; et cette longue lutte, ce succès
final inespéré, redoublaient sa fièvre, exaspéraient son
désir de victoire. Oui, oui! il vaincrait, il confondrait
les adversaires de son livre. Ainsi qu'il l'avait dit à monsignor
Fornaro, est-ce que le Saint-Père pouvait le désavouer?
est-ce que lui, simplement, n'avait pas exprimé
ses idées secrètes, trop tôt peut-être, faute pardonnable?
Et il se souvenait aussi de sa déclaration à monsignor
Nani, le jour où il avait juré que jamais il ne supprimerait
lui-même son livre, car il ne regrettait rien, il ne
désavouait rien. A cette minute encore, il s'interrogeait,
il croyait se retrouver avec toute sa vaillance, toute sa
volonté de se défendre, de faire triompher sa foi, dans la
violente excitation nerveuse où l'attente le jetait, après sa
course sans fin au travers de ce Vatican énorme, qu'il
sentait à son entour si muet et si noir. Cependant, il se
troublait de plus en plus, il en venait à chercher ses idées,
il se demandait comment il entrerait, ce qu'il dirait, et en
quels termes. Des choses confuses et lourdes devaient
s'être amassées en lui, car leur pesanteur était pour beaucoup
dans son étouffement, sans qu'il voulût s'en rendre
compte. Tout au fond, il était brisé, las déjà, n'ayant plus
d'autre ressort que l'envolée de son rêve, son cri de pitié
devant l'abominable misère. Oui, oui! il entrerait vite,
il tomberait à genoux, il parlerait comme il pourrait, laissant
son cœur déborder. Et sûrement le Saint-Père sourirait,
le renverrait en disant qu'il ne signerait pas la condamnation
d'une œuvre, où il venait de se revoir tout
entier, avec ses pensées les plus chères.
Pierre eut une telle défaillance, qu'il marcha de nouveau
jusqu'à la fenêtre, pour appuyer son front brûlant
contre une vitre glacée. Ses oreilles bourdonnaient, ses
jambes fléchissaient, tandis que le sang, à grands coups,
battait dans son crâne. Et il s'efforçait de ne plus penser
à rien, il regardait Rome noyée d'ombre, en lui demandant
un peu du sommeil où elle s'anéantissait. Il voulut se
distraire de sa hantise, il essaya de reconnaître des rues,
des monuments, à la seule façon dont se groupaient les
lumières. Mais c'était la mer sans bornes, ses idées se
brouillaient, s'en allaient à la dérive, au fond de ce
gouffre de ténèbres semé de clartés menteuses. Ah! pour
se calmer, pour ne plus penser enfin, la nuit, la nuit totale
et réparatrice, la nuit où l'on dort à jamais, guéri de la
misère et de la souffrance! Brusquement, il eut la nette
sensation que quelqu'un était debout derrière lui, immobile,
et il se retourna, avec un léger sursaut.
Debout en effet, dans sa livrée noire, monsieur Squadra
attendait. Il eut simplement une de ses révérences,
pour inviter le visiteur à le suivre. Puis, il se remit à
marcher le premier, traversa la salle du petit trône,
ouvrit lentement la porte de la chambre. Et il s'effaça,
laissa entrer, referma la porte, sans un bruit.
Pierre était dans la chambre de Sa Sainteté. Il avait
craint une de ces émotions foudroyantes qui affolent ou
paralysent, on lui avait conté que des femmes arrivaient
mourantes, pâmées, l'air ivre, ou bien se précipitaient,
comme soulevées, dansantes, apportées par le vol d'ailes
invisibles. Et, brusquement, l'angoisse de son attente, sa
fièvre accrue de tout à l'heure aboutissait à une sorte de
saisissement, à une réaction qui le faisait très calme, les
yeux clairs, voyant tout. En entrant, l'importance décisive
d'une telle audience lui était nettement apparue, lui
simple petit prêtre devant le suprême pontife, chef de
l'Église, maître souverain des âmes. Toute sa vie religieuse
et morale allait en dépendre, et c'était peut-être
cette pensée soudaine qui le glaçait ainsi, au seuil du sanctuaire
redoutable, vers lequel il venait de marcher d'un
pas si frémissant, dans lequel il n'aurait cru pénétrer que
le cœur éperdu, les sens abolis, ne trouvant plus à balbutier
que ses prières de petit enfant.
Plus tard, quand il voulut classer ses souvenirs, il se
rappela qu'il avait vu Léon XIII d'abord, mais dans le
cadre où il était, dans cette grande chambre, tendue de
damas jaune, à l'alcôve immense, si profonde, que le lit
y disparaissait, ainsi que tout un petit mobilier, une
chaise longue, une armoire, des malles, les fameuses
malles où se trouvait, disait-on, sous de triples serrures,
le trésor du Denier de Saint-Pierre. Un meuble Louis XIV,
une sorte de bureau à cuivres ciselés, faisait face à une
grande console Louis XV, dorée et peinte, sur laquelle,
près d'un haut crucifix, brûlait une lampe. La chambre
était nue, rien autre que trois fauteuils et quatre ou cinq
chaises recouvertes de soie claire, pour emplir le vaste
espace que recouvrait un tapis, déjà fort usé. Et Léon XIII
était là, sur un des fauteuils, assis à côté d'une petite
table volante, où l'on avait posé une seconde lampe garnie
d'un abat-jour. Trois journaux y traînaient, deux français,
un italien, celui-ci à demi déplié, comme si le pape
venait de le quitter à l'instant, pour tourner, à l'aide d'une
longue cuiller de vermeil, un verre de sirop, placé près
de lui.
Comme il avait vu la chambre, Pierre vit le costume,
la soutane de drap blanc à boutons blancs, la calotte
blanche, la pèlerine blanche, la ceinture blanche, frangée
d'or, les bouts brodés des clefs d'or. Les bas étaient
blancs, les mules étaient de velours rouge, également
brodées des clefs d'or. Et ce qui le surprit, ce
fut le visage, le personnage tout entier, qui lui paraissait
diminué, qu'il reconnaissait à peine. C'était la quatrième
rencontre. Il l'avait vu par un beau soir, dans les
délices des jardins, souriant et familier, écoutant les
commérages d'un prélat favori, tandis qu'il s'avançait de
son petit pas de vieillard, un sautillement d'oiseau blessé.
Il l'avait vu dans la salle des Béatifications, en pape bien-aimé
et attendri, les joues rosées de contentement, pendant
que les femmes lui offraient des bourses, des calottes
blanches pleines d'or, arrachaient leurs bijoux
pour les jeter à ses pieds, se seraient arraché le cœur
pour le jeter de même. Il l'avait vu à Saint-Pierre, porté
sur le pavois, pontifiant, dans toute sa gloire de Dieu
visible que la chrétienté adorait, telle qu'une idole enfermée
en sa gaine d'or et de pierreries, la face figée,
d'une immobilité hiératique et souveraine. Et il le
revoyait, là, sur ce fauteuil, dans l'intimité étroite, l'air
aminci, si frêle, qu'il en éprouvait une sorte d'inquiétude,
mêlée d'attendrissement. Le cou surtout était
extraordinaire, le fil invraisemblable, le cou d'un petit
oiseau très vieux et très blanc. D'une pâleur d'albâtre,
la face avait une transparence caractéristique, on apercevait
la clarté de la lampe à travers le grand nez dominateur,
comme si le sang se fût totalement retiré. La
bouche immense, aux lèvres de neige, coupait d'une
ligne mince le bas de la physionomie, et les yeux seuls
étaient restés beaux et jeunes, des yeux admirables,
d'un noir luisant de diamants noirs, d'un éclat, d'une
force qui ouvraient les âmes, les forçaient de confesser
la vérité à voix haute. Les rares cheveux sortaient de
la calotte blanche en légères boucles blanches, couronnant
de blanc la maigre figure blanche, dont la laideur
s'épurait dans tout ce blanc, cette blancheur toute âme
où la chair semblait se fondre en une candide floraison
de lis.
Mais, au premier coup d'œil, Pierre avait constaté que,
si monsieur Squadra l'avait fait attendre, ce n'était pas
pour obliger le Saint-Père à passer une soutane propre,
car celle qu'il portait se trouvait fortement tachée de
tabac, des salissures brunes qui avaient coulé le long des
boutons; et, bourgeoisement, le Saint-Père avait un mouchoir
sur les genoux, pour s'essuyer. Du reste, il paraissait
bien portant, remis de son indisposition de la veille,
comme il se remettait d'ordinaire, avec facilité, en vieillard
très sobre et très sage, qui n'avait aucune maladie
organique et qui s'en allait simplement un peu chaque
jour, d'épuisement naturel, ainsi qu'un flambeau qui, à
force de donner sa flamme, finit un soir par s'éteindre.
Dès la porte, Pierre avait senti les deux yeux étincelants,
les deux yeux de diamants noirs se fixer sur lui. Le
silence était énorme, les lampes brûlaient d'une flamme
immobile et pâle, dans cet immense calme du Vatican
endormi, sans qu'on sentît autre chose, au loin, que
l'antique Rome sombrée sous l'amas des ténèbres, comme
un lac d'encre où se reflétaient les étoiles. Il dut s'approcher,
il fit les trois génuflexions, il se pencha pour baiser
la mule de velours rouge, posée sur un coussin. Et il n'y
eut pas une parole, pas un geste, pas un mouvement. Et,
lorsqu'il se redressa, il retrouva les deux diamants noirs,
les deux yeux de flamme et d'intelligence qui le regardaient
toujours.
Enfin, Léon XIII, qui n'avait pas voulu lui épargner
l'humilité du baisement de pied, et qui maintenant le
laissait debout, parla le premier, sans cesser de l'examiner,
lui fouillant l'âme, au plus profond de son être.
—Mon fils, vous avez vivement désiré me voir, et j'ai
consenti à vous donner cette satisfaction.
Il parlait en français, un français un peu incertain,
qu'il prononçait à l'italienne, si lentement, qu'on aurait
pu écrire les phrases, comme sous une dictée. La voix
était forte, nasale, une de ces voix grosses et grondantes
qu'on est surpris d'entendre sortir de certains corps débiles,
qui paraissent exsangues et sans souffle.
Pierre s'était contenté de s'incliner de nouveau, en
signe de profond remerciement, sachant que, pour parler,
le respect voulait qu'on attendît d'être questionné d'une
façon directe.
—Vous habitez Paris?
—Oui, Saint-Père.
—Vous êtes attaché à une des grandes paroisses de la
ville?
—Non, Saint-Père, je ne suis desservant qu'à la petite
église de Neuilly.
—Ah! oui, oui, je sais, c'est du côté du Bois de Boulogne,
n'est-ce pas?... Et quel est votre âge, mon fils?
—Trente-quatre ans, Saint-Père.
Il y eut un court silence. Léon XIII avait fini par baisser
les yeux. Il reprit, de sa frêle main d'ivoire, le verre
de sirop, le tourna avec la longue cuiller, but une gorgée.
Et cela doucement, d'un air prudent et raisonné, comme
tout ce qu'il devait penser et faire.
—J'ai lu votre livre, mon fils, oui! en grande partie.
D'habitude, on ne me soumet que des fragments. Mais quel
qu'un qui s'intéresse à vous m'a remis directement le
volume, en me suppliant de le parcourir. C'est ainsi que
j'ai pu en prendre connaissance.
Et il eut un petit geste, dans lequel Pierre crut voir
une protestation contre l'isolement où le tenait son entourage,
cet exécrable entourage qui faisait bonne garde
pour que rien d'inquiétant n'entrât du dehors, selon le
mot de monsignor Nani lui-même.
—Je remercie Votre Sainteté du très grand honneur
qu'elle a daigné me faire, se permit alors de dire le
prêtre. Il ne pouvait pas m'arriver de bonheur plus haut
ni plus ardemment souhaité.
Il était si heureux! Il s'imagina que sa cause était gagnée,
en voyant le pape très calme, sans colère, lui parler
de son livre sur ce ton, en homme qui le connaissait à
fond maintenant.
—N'est-ce pas? mon fils, vous êtes en relations avec
monsieur le vicomte Philibert de la Choue. J'ai d'abord été
frappé de la ressemblance de certaines de vos idées avec
celles de ce très dévoué serviteur, qui nous a donné
d'autre part des preuves précieuses de son bon esprit.
—En effet, Saint-Père, monsieur de la Choue veut
bien m'aimer un peu. Nous avons longuement causé, il
n'y a rien d'étonnant à ce que j'aie reproduit plusieurs de
ses pensées les plus chères.
—Sans doute, sans doute. Ainsi, cette question des
corporations, il s'en occupe beaucoup, un peu trop même.
Lors de son dernier voyage, il m'en a entretenu avec une
rare insistance. De même que, ces temps derniers, un
autre de vos compatriotes, l'homme le meilleur et le plus
éminent, monsieur le baron de Fouras, qui nous a amené
ce si beau pèlerinage du Denier de Saint-Pierre, n'a pas
eu de cesse que je ne le reçoive, pour m'en parler lui aussi
pendant près d'une heure. Seulement, il faut dire qu'ils
ne s'entendent guère ensemble, car l'un me supplie de
faire ce que l'autre ne veut pas que je fasse.
Dès le début, la conversation bifurquait. Pierre sentit
qu'elle déviait de son livre, mais il se rappela la promesse
formelle qu'il avait faite au vicomte, s'il voyait
le pape et si l'occasion se présentait, de tenter un
effort afin d'obtenir une parole décisive, au sujet de
la fameuse question de savoir si les corporations devaient
être libres ou obligatoires, ouvertes ou fermées.
Depuis qu'il était à Rome, il avait reçu lettre sur lettre
du malheureux vicomte, cloué à Paris par la goutte, pendant
que son rival, le baron, profitait de l'admirable
occasion du pèlerinage, dont il était le chef, pour tâcher
d'arracher au pape le simple mot approbatif, qu'il aurait
rapporté triomphalement. Et le prêtre tint à remplir sa
promesse avec conscience.
—Votre Sainteté sait mieux que nous tous où est la
sagesse. Monsieur de Fouras croit que le salut, la solution
de la question ouvrière, se trouve simplement dans le
rétablissement des anciennes corporations libres, tandis
que monsieur de la Choue les veut obligatoires, protégées
par l'État, soumises à des règles nouvelles. Et, certainement,
cette dernière conception est davantage avec les
idées sociales d'aujourd'hui... Si Votre Sainteté daignait
se prononcer dans ce sens, le jeune parti catholique, en
France, saurait en tirer sûrement le plus beau résultat,
tout un mouvement ouvrier à la gloire de l'Église.
Léon XIII répondit de son air tranquille:
—Mais je ne peux pas. On me demande toujours de
France des choses que je ne peux pas, que je ne veux pas
faire. Ce que je vous permets de dire de ma part à monsieur
de la Choue, c'est que, si je ne puis le contenter,
je n'ai pas contenté davantage monsieur de Fouras. Il
n'a également emporté de moi que l'expression de ma
bienveillance à l'égard de vos chers ouvriers français, qui
peuvent tant pour le rétablissement de la foi. Comprenez
donc, chez vous, qu'il est des questions de détail, de simple
organisation en somme, dans lesquelles il m'est impossible
de descendre, sous peine de leur donner une importance
qu'elles n'ont pas, et de mécontenter violemment
les uns, si je faisais trop de plaisir aux autres.
Il eut un pâle sourire où tout le politique conciliant et
avisé apparut, bien résolu à ne pas laisser compromettre
son infaillibilité dans des aventures inutiles. Et il but une
nouvelle gorgée de sirop, il s'essuya avec son mouchoir,
en souverain dont la journée d'apparat était finie, qui
prenait ses aises, qui avait choisi cette heure de solitude
et de silence pour causer sans hâte, aussi longuement
qu'il en aurait le désir.
Pierre tâcha de le ramener à son livre.
—Monsieur le vicomte Philibert de la Choue a été si
affectueux pour moi, il attend avec tant d'émotion le sort
réservé à mon livre, comme si cette œuvre était sienne!
C'est pourquoi j'aurais été bien heureux de lui rapporter
une bonne parole de Votre Sainteté.
Mais le pape continuait à s'essuyer, sans répondre.
—Je l'ai connu chez Son Éminence le cardinal Bergerot,
un autre grand cœur, dont l'ardente charité devrait
suffire à refaire une France croyante.
Cette fois, l'effet fut immédiat.
—Ah! oui, monsieur le cardinal Bergerot. J'ai lu sa
lettre en tête de votre livre. Il a été bien mal inspiré, en
vous l'écrivant, et vous, mon fils, bien coupable, le jour
où vous l'avez publiée... Je ne puis croire encore que
monsieur le cardinal Bergerot avait lu certaines de vos
pages, quand il vous a envoyé son approbation pleine et
entière. J'aime mieux l'accuser d'ignorance et d'étourderie.
Comment aurait-il approuvé vos attaques contre le
dogme, vos théories révolutionnaires qui tendent à la
destruction totale de notre sainte religion? S'il vous a lu,
il n'a d'autre excuse qu'une aberration brusque, inexplicable,
impardonnable... Il est vrai qu'il règne un si mauvais
esprit dans une partie du clergé français. Ce sont les
idées gallicanes qui repoussent sans cesse comme les
herbes mauvaises, tout un libéralisme frondeur, en révolte
contre notre autorité, en continuel appétit de libre
examen et d'aventures sentimentales.
Il s'animait, des mots d'italien se mêlaient à son français
hésitant, sa grosse voix nasale sortait de son frêle corps
de cire et de neige avec des sonorités de cuivre.
—Que monsieur le cardinal Bergerot le sache bien,
nous le briserons, le jour où nous ne verrons plus en lui
qu'un fils révolté. Il doit l'exemple de l'obéissance, nous
lui ferons part de notre mécontentement, nous espérons
qu'il se soumettra. Sans doute, l'humilité, la charité sont
de grandes vertus, et nous nous sommes plu toujours à
les honorer en lui. Mais il ne faut pas qu'elles soient le
refuge d'un cœur de rebelle, car elles ne sont rien, si
l'obéissance ne les accompagne pas, l'obéissance, l'obéissance!
la plus belle parure des grands saints!
Saisi, bouleversé, Pierre l'écoutait. Il s'oubliait, il
ne songeait qu'à l'homme de bonté et de tolérance sur
lequel il venait d'attirer cette toute-puissante colère.
Ainsi, don Vigilio avait dit vrai, les dénonciations des
évêques de Poitiers et d'Évreux allaient atteindre, par-dessus
sa tête, l'adversaire de leur intransigeance ultramontaine,
le doux et bon cardinal Bergerot, l'âme
ouverte à toutes les misères, à toutes les souffrances des
pauvres et des humbles. Il en était désespéré, acceptant
encore la dénonciation de l'évêque de Tarbes, l'instrument
des Pères de la Grotte, qui ne frappait que lui, au
moins, en réponse à sa page sur Lourdes; tandis que la
guerre sournoise des deux autres l'exaspérait, le jetait à
une indignation douloureuse. Et, du vieillard chétif, au
cou grêle d'oiseau très vieux, buvant tranquillement son
verre de sirop, il venait de voir se lever un maître si
courroucé, si formidable, qu'il en tremblait. Comment
avait-il pu se laisser prendre aux apparences, en entrant,
croire qu'il n'y avait là qu'un pauvre homme épuisé par
l'âge, désireux de paix, résolu à tout concéder? Un souffle
venait de passer dans la chambre endormie, et c'était la
lutte encore, le réveil de ses doutes, de ses angoisses.
Ah! ce pape, comme il le retrouvait tel qu'on le lui avait
dépeint, à Rome, tel qu'il n'avait pas voulu le croire,
plus intellectuel que sentimental, d'un orgueil démesuré,
ayant eu dès sa jeunesse l'ambition suprême, au
point d'avoir promis le triomphe à sa famille pour obtenir
d'elle les sacrifices nécessaires, montrant partout et en
tout une volonté unique, depuis qu'il occupait le trône
pontifical, régner, régner quand même, régner en maître
absolu, omnipotent! La réalité se dressait avec une force
irrésistible, et pourtant il se débattit, il s'entêta à ressaisir
son rêve.
—Oh! Saint-Père, j'aurais tant de chagrin, si, à cause
de mon malheureux livre, Son Éminence avait une
seconde de contrariété! Moi, coupable, je puis répondre
de ma faute, mais Son Éminence qui n'a obéi qu'à son
cœur, qui n'aurait péché que par son trop grand amour
des déshérités de ce monde!
Léon XIII ne répondit pas. Il avait relevé sur Pierre
ses yeux admirables, ses yeux de vie ardente, dans sa face
immobile d'idole d'albâtre. De nouveau, fixement, il le
regardait.
Et Pierre le voyait toujours, dans la fièvre qui le reprenait,
grandir en éclat et en puissance. Maintenant, derrière
lui, il s'imaginait voir s'enfoncer, au lointain des
âges, la longue suite des papes qu'il avait évoqués tout à
l'heure, les saints et les superbes, les guerriers et les
ascètes, les diplomates et les théologiens, ceux qui avaient
porté la cuirasse, ceux qui avaient vaincu par la croix,
ceux qui avaient disposé des empires comme de simples
provinces que Dieu remettait en leur garde. Puis, particulièrement,
c'était Grégoire le Grand, le conquérant
et le fondateur, c'était Sixte-Quint, le négociateur et le
politique, qui avait le premier entrevu la victoire de la
papauté sur les monarchies vaincues. Quelle foule de
princes magnifiques, de rois souverains, de cerveaux
et de bras tout-puissants, derrière ce pâle vieillard immobile!
Quel amas accumulé de volonté inépuisable,
d'obstiné génie, de domination sans bornes! Toute l'histoire
de l'ambition humaine, tout l'effort pour soumettre
les peuples à l'orgueil d'un seul, la force la plus haute
qui ait jamais conquis, exploité, façonné les hommes,
au nom de leur bonheur! Et, maintenant même que sa
royauté terrestre avait pris fin, dans quelle souveraineté
spirituelle était monté ce mince vieillard, si pâle, devant
lequel il avait vu des femmes s'évanouir, comme foudroyées
par la divinité redoutable, émanée de sa personne!
Ce n'étaient plus seulement les gloires retentissantes,
les triomphes dominateurs de l'histoire qui se
déroulaient derrière lui, c'était le ciel qui s'ouvrait,
l'au-delà qui resplendissait, dans l'éblouissement du
mystère. A la porte du ciel, il tenait les clefs, il l'ouvrait
aux âmes, l'antique symbole revivait avec une intensité
nouvelle, dégagé enfin du royaume salissant d'ici-bas.
—Oh! je vous en supplie, Saint-Père, s'il faut un
exemple, ne frappez pas un autre que moi. Je suis venu,
me voici, décidez de mon sort, mais n'aggravez pas ma
punition, en me donnant le remords d'avoir fait condamner
un innocent.
Sans répondre, Léon XIII continua de le regarder de
ses yeux brûlants. Et il ne voyait plus Léon XIII, deux
cent soixante-troisième pape, vicaire de Jésus-Christ,
successeur du prince des Apôtres, souverain pontife de
l'Église universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie,
archevêque et métropolitain de la province romaine, souverain
des domaines temporels de la sainte Église. Il
voyait le Léon XIII qu'il avait rêvé, le messie attendu, le
sauveur envoyé pour conjurer l'effroyable désastre social
où sombrait la vieille société pourrie. Il le voyait avec
son intelligence souple et vaste, sa fraternelle tactique de
conciliation, évitant les heurts, travaillant à l'unité, avec
son cœur débordant d'amour, allant droit au cœur des
foules, donnant une fois encore le meilleur de son sang,
en signe de l'alliance nouvelle. Il le dressait comme
l'unique autorité morale, comme l'unique lien possible
de charité et de paix, comme le Père enfin qui pouvait
seul faire cesser l'injustice parmi ses enfants, tuer la
misère, rétablir la loi libératrice du travail, en ramenant
les peuples à la foi de l'Église primitive, à la douceur
et à la sagesse de la communauté chrétienne. Et cette
haute figure, dans le silence profond de la chambre,
prenait une toute-puissance invincible, une extraordinaire
majesté.
—Oh! de grâce, écoutez-moi, Saint-Père! Ne me
frappez même pas, ne frappez personne, oh! personne,
ni un être, ni une chose, ni rien de ce qui peut souffrir
sous le soleil. Soyez bon, oh! soyez bon, de toute la bonté
que la douleur du monde a dû mettre en vous!
Alors, quand il vit que Léon XIII se taisait toujours,
en le laissant debout devant lui, il tomba sur les deux
genoux, comme s'il croulait, éperdu sous l'émotion croissante
qui faisait son cœur si lourd. Et ce fut en son être
une sorte de débâcle, l'amas de tous les doutes, de toutes
les angoisses, de toutes les tristesses, qui l'étouffaient de
nouveau, qui crevaient en un flot irrésistible. Il y avait
là l'affreuse journée, les morts si tragiques de Dario et de
Benedetta, dont le chagrin terrifié restait sur son cœur, en
un poids inconscient, d'une pesanteur de plomb. Il y
avait là tout ce qu'il avait souffert depuis qu'il était à
Rome, les illusions peu à peu détruites, les intimes délicatesses
blessées, le jeune enthousiasme souffleté par la
réalité des hommes et des choses. Puis, c'était, plus
profondément encore, toute la misère humaine elle-même,
les affamés qui hurlaient, les mères aux mamelles
taries qui sanglotaient en baisant leurs nourrissons, les
pères sans travail qui se révoltaient, les poings serrés,
l'exécrable misère, vieille comme l'humanité, dont celle-ci
est rongée depuis le premier jour, qu'il avait trouvée
partout, grandissante, dévorante, effrayante, sans espoir
qu'on puisse la guérir jamais. Et c'était enfin, plus immense,
plus inguérissable, une douleur sans nom, sans
cause précise, pour rien ni pour personne, une douleur
universelle, illimitée, dans laquelle il baignait et se sentait
fondre, désespérément, peut-être la douleur de vivre.
—Oh! Saint-Père, moi, je n'existe pas, et mon livre
n'existe pas. J'ai désiré voir Votre Sainteté, oh! passionnément,
pour m'expliquer, pour me défendre. Et je ne
sais plus, je ne retrouve plus une seule des choses que je
voulais dire, et je n'ai que des larmes, des larmes qui
m'étouffent... Oui, je ne suis qu'un pauvre homme, je n'ai
que le besoin de vous parler des pauvres. Oh! les pauvres,
oh! les humbles, que j'ai vus depuis deux ans dans nos
faubourgs de Paris, si misérables et si douloureux, de
pauvres petits que j'allais ramasser dans la neige, de pauvres
petits anges qui n'avaient pas mangé depuis deux jours,
des femmes que la phtisie rongeait, sans pain, sans feu,
au fond de taudis immondes, des hommes jetés sur le
pavé par le chômage, las de quêter du travail comme on
quête une aumône, retournant à leurs ténèbres ivres de
colère, avec l'unique pensée vengeresse de mettre le
feu aux quatre coins de la ville. Et le soir, le terrible
soir, où, dans la chambre d'épouvante, j'ai vu une mère
qui venait de se suicider avec ses cinq petits, la mère
tombée sur une paillasse en allaitant son nouveau-né, les
deux fillettes dormant aussi là leur dernier sommeil de
blondines jolies, les deux garçons foudroyés plus loin,
l'un anéanti contre un mur, l'autre renversé par terre,
tordu en une suprême révolte... Oh! Saint-Père, je ne
suis plus que leur ambassadeur, l'envoyé de ceux qui
souffrent et qui sanglotent, l'humble délégué des
humbles qui meurent de misère, sous l'exécrable dureté,
l'effroyable injustice sociale. Et j'apporte à Votre Sainteté
leurs larmes, et je mets à ses pieds leurs tortures, et je
lui fais entendre leur cri de détresse, comme un cri
monté de l'abîme, demandant justice, si l'on ne veut pas
que le ciel croule... Oh! soyez bon, Saint-Père, soyez bon!
Il avait tendu les bras, il l'implorait, en un geste de
suprême appel à la pitié divine. Puis, il continua:
—Et, Saint-Père, dans cette Rome éternelle et resplendissante,
est-ce que la misère aussi n'est pas affreuse?
Depuis des semaines que j'erre au hasard, dans l'attente,
à travers la poussière fameuse de ses ruines, je ne fais
que me heurter à des maux inguérissables, qui m'ont
empli d'effroi. Ah! tout ce qui s'effondre, tout ce qui
expire, l'agonie de tant de gloire, l'affreuse mélancolie
d'un monde qui se meurt d'épuisement et de faim!... Là,
sous les fenêtres de Votre Sainteté, est-ce que je n'ai pas
vu un quartier d'horreur, des palais inachevés, frappés
d'une hérédité maudite, ainsi que des enfants rachitiques
qui ne peuvent aller au bout de leur croissance, des palais
en ruine déjà, devenus les refuges de toute la misère
pitoyable de Rome? Et, comme à Paris, quelle population
de souffrance, étalée au plein air avec plus d'impudeur
encore, toute la plaie sociale, le chancre dévorant
toléré et montré, en sa terrible inconscience! Des
familles entières qui vivent leur oisiveté affamées sous le
soleil splendide, les vieux devenus infirmes, les pères
attendant qu'un peu de travail leur tombe du ciel, les fils
dormant parmi les herbes sèches, les mères et les filles
traînant leur paresse bavarde, flétries avant l'âge... Oh!
Saint-Père, dès l'aurore, demain, que Votre Sainteté
ouvre cette fenêtre, et qu'elle le réveille de sa bénédiction,
ce grand peuple enfant, qui sommeille encore dans
son ignorance et dans sa pauvreté! Qu'elle lui donne
l'âme qui lui manque, l'âme consciente de la dignité
humaine, de la loi nécessaire du travail, de la vie libre
et fraternelle, réglée par la seule justice! Oui, qu'elle
fasse un peuple de ce ramassis de misérables, dont l'excuse
est de tant souffrir dans son intelligence et dans
son corps, vivant comme la bête qui passe et meurt sans
savoir, sans comprendre, et qu'on roue de coups!
Peu à peu, les sanglots l'étranglaient, il ne parla plus
que secoué, emporté par sa passion.
—Et, Saint-Père, n'est-ce pas à vous que je dois
m'adresser, au nom des misérables? N'êtes-vous pas
le Père? N'est-ce pas devant le Père que l'envoyé des
pauvres et des humbles doit s'agenouiller, comme je suis
agenouillé en ce moment? Et n'est-ce pas au Père qu'il
doit apporter l'énorme charge de leurs douleurs, en
demandant pitié enfin, aide et secours, justice, oh! surtout
justice?... Puisque vous êtes le Père, ouvrez donc la
porte largement, que tout le monde puisse entrer, jusqu'aux
plus petits de vos enfants, les fidèles, les passants
de hasard, même les révoltés, les égarés, ceux qui entreront
peut-être, à qui vous épargnerez les fautes de l'abandon.
Soyez le refuge des routes mauvaises, le tendre accueil
offert aux voyageurs, la lampe hospitalière toujours
allumée, aperçue de loin et qui sauve dans l'orage... Et,
puisque vous êtes la puissance, ô Père, soyez le salut.
Vous pouvez tout, vous avez derrière vous des siècles de
domination, vous êtes monté aujourd'hui dans une autorité
morale qui vous a rendu l'arbitre du monde, vous
êtes là, devant moi, comme la majesté même du soleil qui
éclaire et qui féconde. Oh! soyez l'astre de bonté et de
charité, soyez le rédempteur, reprenez la besogne de
Jésus qu'on a pervertie au cours des siècles, en la laissant
entre les mains des puissants et des riches, qui ont fini
par faire de l'œuvre évangélique le plus exécrable monument
d'orgueil et de tyrannie. Puisque l'œuvre est manquée,
recommencez-la, remettez-vous avec les petits, avec les
humbles, avec les pauvres, ramenez-les à la paix, à la
fraternité, à la justice de la communauté chrétienne... Et
dites, ô Père, dites que je vous ai compris, que j'ai simplement
exprimé là vos idées chères, le seul et vivant
désir de votre règne. Le reste, oh! le reste, mon livre,
moi, qu'importe! Je ne me défends pas, je ne veux
que votre gloire et le bonheur des hommes. Dites que, du
fond de votre Vatican, vous avez entendu le craquement
sourd des vieilles sociétés corrompues. Dites que vous
avez tremblé de pitié attendrie, dites que vous avez voulu
empêcher l'épouvantable catastrophe, en rappelant l'Évangile
au cœur de vos enfants frappés de folie, en les ramenant
à l'âge de simplicité et de pureté, lorsque les premiers
chrétiens vivaient comme des frères innocents... Oui,
n'est-ce pas? c'est bien pour cela que vous vous êtes remis
avec les pauvres, ô Père, et c'est pour cela que je suis ici,
à vous demander pitié, bonté, justice, de toute mon âme,
oh! de toute mon âme de pauvre homme!
Alors, il succomba sous l'émotion, il s'écrasa par terre,
dans une débâcle de gros sanglots. Son cœur éclatait et
se répandait. C'étaient des sanglots énormes, des sanglots
sans fin, toute une houle effrayante qui venait de son être
entier, qui venait de plus loin, de tous les êtres misérables,
qui venait du monde dont les veines charriaient la
douleur avec le sang même de la vie. Il était là, dans sa
brusque faiblesse d'enfant nerveux, l'ambassadeur de la
souffrance, ainsi qu'il l'avait dit. Et, aux genoux de ce
pape immobile et muet, il était là toute la misère humaine
en larmes.
Léon XIII, qui aimait surtout parler, et qui devait
faire un effort sur lui-même pour écouter parler les
autres, avait d'abord, à deux reprises, levé une de ses
mains pâles pour l'interrompre. Puis, saisi peu à peu
d'étonnement, gagné lui-même par l'émotion, il lui avait
permis de continuer, d'aller jusqu'au bout de son cri,
dans le désordre du flot irrésistible qui l'emportait. Un
peu de sang était monté à la neige de son visage, ses lèvres
et ses joues s'étaient rosées faiblement, tandis que ses
yeux noirs luisaient d'un éclat plus vif. Dès qu'il le vit
sans voix, abattu à ses pieds, secoué par ces gros sanglots
qui semblaient lui arracher le cœur, il s'inquiéta,
il se pencha.
—Mon fils, calmez-vous, relevez-vous...
Mais les sanglots continuaient, débordaient, emportaient
toute raison et tout respect, dans la plainte éperdue
de l'âme blessée, dans le grondement de la chair qui
souffre et qui agonise.
—Relevez-vous, mon fils, ce n'est pas convenable...
Tenez! prenez cette chaise.
Et, d'un geste d'autorité, il l'invita enfin à s'asseoir.
Pierre, péniblement, se releva, s'assit, pour ne pas tomber.
Il écartait ses cheveux de son front, il essuyait de ses
mains ses larmes brûlantes, l'air fou, tâchant de se ressaisir,
ne pouvant comprendre ce qui venait de se passer.
—Vous faites appel au Saint-Père. Ah! certes, soyez
convaincu que son cœur est plein de pitié et de tendresse
pour les malheureux. Mais la question n'est pas là, il s'agit
de notre sainte religion... J'ai lu votre livre, un mauvais
livre, je vous le dis tout de suite, le plus dangereux et le
plus condamnable des livres, précisément par ses qualités,
par les pages qui m'ont intéressé moi-même. Oui,
j'ai été séduit souvent, je n'aurais pas continué ma lecture,
si je ne m'étais senti comme soulevé dans le souffle
ardent de votre foi et de votre enthousiasme. Ce sujet
était si beau, il me passionne tant! «La Rome nouvelle»,
ah! sans doute il y avait un livre à faire avec
ce titre, mais dans un esprit totalement différent du
vôtre... Vous croyez m'avoir compris, mon fils, vous être
pénétré de mes écrits et de mes actes, au point de n'exprimer
que mes idées les plus chères. Non, non! vous
ne m'avez pas compris, et c'est pourquoi j'ai voulu vous
voir, vous expliquer, vous convaincre.
Muet et immobile, c'était maintenant Pierre qui écoutait.
Il n'était cependant venu que pour se défendre, il
souhaitait avec fièvre cette entrevue depuis trois mois,
préparant ses arguments, certain de la victoire; et il
entendait traiter son livre de dangereux, de condamnable,
sans protester, sans répondre par toutes les bonnes
raisons qu'il avait crues irrésistibles. Une lassitude extraordinaire
l'accablait, comme épuisé par son accès de
larmes. Tout à l'heure, il serait brave, il dirait ce qu'il
avait résolu de dire.
—On ne me comprend pas, on ne me comprend pas!
répétait Léon XIII, d'un air d'impatience irritée. En
France surtout, c'est incroyable que j'aie tant de peine
à me faire comprendre!... Le pouvoir temporel, par
exemple, comment avez-vous pu croire que jamais le
Saint-Siège transigera sur cette question? C'est un langage
indigne d'un prêtre, c'est la chimère d'un ignorant
qui ne se rend pas compte des conditions dans lesquelles
la papauté a vécu jusqu'ici et dans lesquelles elle doit continuer
de vivre, si elle ne veut pas disparaître du monde.
Ne voyez-vous pas le sophisme, lorsque vous la déclarez
d'autant plus haute qu'elle est dégagée davantage des
soucis de sa royauté terrestre? Ah! oui, une belle imagination,
la pure royauté spirituelle, la souveraineté par
la charité et l'amour! Mais qui nous fera respecter? Qui
nous fera l'aumône d'une pierre pour reposer notre tête,
si nous sommes jamais chassé, errant par les routes? Qui
assurera notre indépendance, quand nous serons à la
merci de tous les États?... Non, non! cette terre de Rome
est à nous, car nous en avons reçu l'héritage de la longue
suite des ancêtres, et elle est le sol indestructible, éternel,
sur lequel la sainte Église est bâtie, de sorte que
l'abandonner, ce serait vouloir l'écroulement de la sainte
Église catholique, apostolique et romaine. D'ailleurs,
nous ne le pourrions pas, nous sommes lié par notre serment
envers Dieu et envers les hommes.
Il se tut un instant, pour laisser Pierre répondre. Mais
celui-ci avait la stupeur de ne rien trouver à dire, car il
s'apercevait que ce pape parlait comme il devait le faire. Les
choses confuses et lourdes, amassées en lui, dont il avait
senti la gêne, tout à l'heure, dans l'antichambre secrète,
s'éclairaient maintenant, se précisaient avec une netteté
de plus en plus grande. C'était, depuis son arrivée à Rome,
tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait compris, l'amas
de ses désillusions, des réalités existantes, sous lesquelles
son rêve d'un retour au christianisme primitif était à
demi mort déjà, écrasé. Il venait brusquement de se
rappeler l'heure, où, sur le dôme de Saint-Pierre, il
s'était vu imbécile avec son imagination d'un pape purement
spirituel, en face de la vieille cité de gloire obstinée
dans sa pourpre. Ce jour-là, il avait fui le cri furieux
des pèlerins du Denier de Saint-Pierre acclamant le
pape roi. La nécessité de l'argent, de ce dernier esclavage
du pape, il l'avait acceptée. Mais tout avait croulé ensuite,
quand la véritable Rome lui était apparue, la ville séculaire
de l'orgueil et de la domination, où la papauté ne
saurait être sans le pouvoir temporel. Trop de liens, le
dogme, la tradition, le milieu, le sol lui-même la rendaient
immuable, à jamais. Elle ne pouvait céder que sur
les apparences, il viendrait quand même une heure où
ses concessions s'arrêteraient, devant l'impossibilité
d'aller plus loin sans se suicider. La Rome nouvelle ne se
réaliserait peut-être un jour qu'en dehors de Rome, au
loin; et là seulement se réveillerait le christianisme, car
le catholicisme devait mourir sur place, lorsque le dernier
des papes, cloué à cette terre de ruines, disparaîtrait
sous le dernier craquement du dôme de Saint-Pierre,
qui s'effondrerait comme s'était effondré le temple
de Jupiter Capitolin. Quant à ce pape d'aujourd'hui, il
avait beau être sans royaume, avoir la fragilité chétive de
son grand âge, la pâleur exsangue d'une très vieille idole
de cire, il n'en flambait pas moins de la passion rouge
de la souveraineté universelle, il n'en était pas moins le
fils obstiné de l'ancêtre, le Pontifex Maximus, le Cesar
Imperator, dans les veines duquel coulait le sang d'Auguste,
maître du monde.
—Vous avez parfaitement vu, reprit Léon XIII, l'ardent
désir d'unité qui nous a toujours possédé. Nous
avons été bien heureux le jour où nous avons unifié le
rite, en imposant le rite romain dans la catholicité entière.
C'est là une de nos plus chères victoires, car elle
peut beaucoup pour notre autorité. Et j'espère que nos
efforts, en Orient, finiront par ramener à nous nos chers
frères égarés des communions dissidentes, de même que
je ne désespère pas de convaincre les sectes anglicanes,
sans parler des sectes protestantes qui seront forcées de
rentrer dans le sein de l'Église unique, l'Église catholique,
apostolique et romaine, quand les temps prédits
par le Christ s'accompliront... Mais ce que vous n'avez pas
dit, c'est que l'Église ne peut rien abandonner du dogme.
Au contraire, vous avez semblé croire qu'une entente
interviendrait, que de part et d'autre on se ferait des concessions;
et c'est là une pensée condamnable, un langage
qu'un prêtre ne peut tenir sans être criminel. Non, la vérité
est absolue, pas une pierre de l'édifice ne sera changée.
Oh! dans la forme, tout ce qu'on voudra! Nous sommes
prêt à la conciliation la plus grande, s'il ne s'agit que de
tourner certaines difficultés, de ménager les termes pour
faciliter l'accord... Et c'est comme notre rôle dans le
socialisme contemporain, il faut s'entendre. Certes, ceux
que vous avez si bien nommés les déshérités de ce monde,
sont l'objet de notre sollicitude. Si le socialisme est simplement
un désir de justice, une volonté constante de venir
au secours des faibles et des souffrants, qui donc plus que
nous s'en préoccupe, y travaille avec plus d'énergie? Est-ce
que l'Église n'a pas toujours été la mère des affligés, l'aide
et la bienfaitrice des pauvres? Nous sommes pour tous les
progrès raisonnables, nous admettons toutes les formes
sociales nouvelles qui aideront à la paix, à la fraternité...
Seulement, nous ne pouvons que condamner le socialisme
qui commence par chasser Dieu pour assurer le
bonheur des hommes. C'est là un simple état de sauvagerie,
un abominable retour en arrière, où il n'y aura
que catastrophes, qu'incendies et que massacres. Et c'est
encore ce que vous n'avez pas dit avec assez de force, car
vous n'avez pas démontré qu'aucun progrès ne saurait
avoir lieu en dehors de l'Église, qu'elle est en somme la
seule initiatrice, la seule conductrice, à laquelle il soit
permis de s'abandonner sans crainte. Même, et c'est là
votre crime encore, il m'a semblé que vous mettiez Dieu
à l'écart, que la religion demeurait uniquement pour vous
un état d'âme, une floraison d'amour et de charité, où il
suffisait de se trouver, pour faire son salut. Hérésie exécrable,
Dieu est toujours présent, maître des âmes et des
corps, la religion reste le lien, la loi, le gouvernement
même des hommes, sans laquelle il ne saurait y avoir que
barbarie en ce monde et damnation dans l'autre... Et,
encore une fois, la forme n'importe pas, il suffit que le
dogme demeure. Ainsi, notre adhésion à la République,
en France, prouve que nous n'entendons pas lier le sort
de la religion à une forme gouvernementale, même auguste
et séculaire. Si les dynasties ont fait leur temps,
Dieu est éternel. Périssent les rois, et que Dieu vive!
D'ailleurs, la forme républicaine n'a rien d'antichrétien,
et il semble au contraire qu'elle soit comme un réveil de
cette communauté chrétienne dont vous avez parlé en des
pages vraiment charmantes. Le pis est que la liberté devient
tout de suite de la licence et qu'on nous récompense
souvent bien mal de notre désir de conciliation... Ah!
quel mauvais livre vous avez écrit, mon fils, avec les
meilleures intentions, je veux le croire, et comme votre
silence est bien la preuve que vous commencez à entrevoir
les conséquences désastreuses de votre faute!
Pierre continuait à se taire, anéanti, sentant en effet
ses arguments qui tombaient un à un, comme devant
une roche sourde et aveugle, impénétrable, où il devenait
inutile et dérisoire de vouloir les faire entrer. A quoi
bon? puisque rien n'entrerait. Il n'avait plus qu'une
préoccupation, il se demandait avec surprise comment un
homme de cette intelligence, de cette ambition, ne s'était
pas fait du monde moderne une idée plus nette et plus
exacte. Évidemment, il le sentait documenté, renseigné
sur tout, curieux de tout, ayant dans la tête la vaste carte
de la chrétienté, avec les besoins, les espoirs, les actes,
lucide et clair, au milieu de l'écheveau compliqué de ses
luttes diplomatiques. Mais que de trous pourtant! La
vérité devait être qu'il connaissait du monde uniquement
ce qu'il en avait vu pendant sa courte nonciature à
Bruxelles. Ensuite venait son épiscopat à Pérouse, où il
ne s'était mêlé qu'à la vie de la jeune Italie naissante. Et,
depuis dix-huit années, il se trouvait enfermé dans son
Vatican, isolé du reste des hommes, ne communiquant
avec les peuples que par son entourage, souvent le plus
inintelligent, le plus menteur, le plus traître. En outre,
il était prêtre italien, grand pontife, superstitieux et despotique,
lié par la tradition, soumis aux influences de
race et de milieu, cédant au besoin d'argent, aux nécessités
politiques; sans parler de son orgueil immense, la
certitude d'être le Dieu auquel on doit obéir, le seul pouvoir
légitime et raisonnable sur la terre. De là, les causes
de déformation fatale, l'extraordinaire cerveau qu'il devait
être, avec ses erreurs, ses lacunes, parmi tant d'admirables
qualités, la compréhension vive, la volonté patiente,
le vaste effort qui généralise et qui agit. Mais l'intuition
surtout paraissait prodigieuse, car n'était-ce pas elle, elle
seule, qui lui faisait deviner, dans son emprisonnement
volontaire, l'énorme évolution, au loin, de l'humanité
d'aujourd'hui? Il avait ainsi la nette conscience de
l'effroyable danger au milieu duquel il baignait, de cette
mer montante de la démocratie, de cet océan sans bornes
de la science, qui menaçait de submerger l'îlot étroit où
triomphait encore le dôme de Saint-Pierre. Il pouvait
même se dispenser de se mettre à sa fenêtre, les voix du
dehors traversaient les murs, lui apportaient le cri d'enfantement
des sociétés nouvelles. Et toute sa politique
partait de là, il n'avait jamais eu d'autre besogne que de
vaincre pour régner. S'il voulait l'unité de l'Église, c'était
pour la rendre forte, inexpugnable, dans l'assaut qu'il
prévoyait. S'il prêchait la conciliation, cédant de tout son
pouvoir sur les questions de forme, tolérant les audaces
des évêques d'Amérique, c'était que sa grande peur
inavouée était la dislocation de l'Église elle-même, quelque
schisme brusque qui aurait précipité le désastre. Ah! ce
schisme, il devait le sentir dans l'air venu des quatre
points de l'horizon, tel qu'une menace prochaine, un
péril inévitable de mort, contre lequel il fallait s'armer
à l'avance! Et comme cette crainte expliquait son retour
de tendresse vers le peuple, sa préoccupation du socialisme,
la solution chrétienne qu'il offrait aux misères
d'ici-bas! Puisque César était abattu, la longue dispute de
savoir qui de lui ou du pape aurait le peuple, ne se
trouvait-elle pas vidée, par ce fait que le pape seul restait
debout et que le peuple, le grand muet, allait enfin parler
et se donner à lui? L'expérience était tentée en France,
il y abandonnait la monarchie vaincue, il y reconnaissait
la République, il la rêvait forte, victorieuse, car elle était
toujours la fille aînée de l'Église, la seule nation catholique
assez puissante encore pour restaurer un jour peut-être
le pouvoir temporel du Saint-Siège. Régner, régner
par la France, puisqu'il semblait impossible de régner
par l'Allemagne! Régner par le peuple, puisque le peuple
devenait le maître et le dispensateur des trônes! Régner
par la République italienne, si cette République seule
pouvait lui rendre Rome, arrachée à la maison de Savoie,
une République fédérative qui ferait du pape le président
des États-Unis d'Italie, en attendant qu'il le devînt des
États-Unis d'Europe! Régner quand même, régner malgré
tout, régner sur le monde, comme avait régné Auguste,
dont le sang dévorateur soutenait seul ce vieillard expirant,
obstiné dans sa domination!
—Et, mon fils, continua Léon XIII, le crime enfin est
d'avoir osé demander une religion nouvelle. Cela est
impie, blasphématoire, sacrilège. Il n'est qu'une religion,
notre sainte religion catholique, apostolique et romaine.
En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que ténèbres et que
damnation... J'entends bien que c'est au christianisme que
vous prétendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante,
si coupable, si néfaste, n'a pas eu d'autre prétexte.
Dès qu'on s'écarte de la stricte observation des dogmes,
du respect absolu des traditions, on tombe dans les plus
effroyables précipices... Ah! le schisme, ah! le schisme,
mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du
vrai Dieu, la bête de tentation immonde, suscitée par
l'enfer, pour la perte des fidèles. Quand il n'y aurait que
ces mots de religion nouvelle, dans votre livre, il faudrait
le détruire, le brûler, comme un poison mortel des âmes.
Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait à ce
que lui avait dit don Vigilio, à ces Jésuites tout-puissants
dans l'ombre, au Vatican comme ailleurs, qui gouvernaient
souverainement l'Église. Était-ce donc vrai qu'à son insu
même, si imbu qu'il croyait être de la doctrine de saint
Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours
en éveil, était un des leurs, un instrument docile entre
leurs souples mains de conquête sociale? Lui aussi pactisait
avec le siècle, allait au monde, consentait à le flatter, pour
le posséder. Pierre n'avait jamais senti si cruellement
que l'Église en était désormais réduite là, à ne vivre que
de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue
claire de ce clergé romain, si difficile d'abord à comprendre
pour un prêtre français, de ce gouvernement de
l'Église, représenté par le pape, ses cardinaux, ses prélats,
que Dieu en personne a chargés d'administrer ici-bas
son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par
mettre Dieu de côté, au fond du tabernacle, ne tolérant
plus qu'on le discute, imposant les dogmes comme les
vérités de son essence, mais eux-mêmes ne s'embarrassant
plus de lui, ne s'amusant plus à prouver son existence par
de vaines discussions théologiques. Évidemment il existe,
puisqu'ils gouvernent en son nom. Cela suffit. Dès lors,
ils sont au nom de Dieu les maîtres, consentant bien à
signer des concordats pour la forme, mais ne les observant
pas, ne pliant que devant la force, réservant toujours
leur souveraineté finale, qui un jour triomphera. Dans
l'attente de ce jour, ils agissent en simples diplomates,
ils organisent la lente conquête en fonctionnaires du Dieu
triomphant de demain, et la religion n'est ainsi que l'hommage
public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la magnificence
qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire
régner sur l'humanité ravie et conquise, ou plutôt de
régner en son lieu et place, puisqu'ils sont ses représentants
visibles, délégués par lui. Ils descendent du
droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce
vieux sol païen de Rome, et s'ils ont duré, s'ils comptent
durer éternellement, jusqu'à l'heure espérée où l'empire
du monde leur sera rendu, c'est qu'ils sont les héritiers
directs des Césars, drapés dans leur pourpre, ligne ininterrompue
et vivante du sang d'Auguste.
Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres
nerfs, ses abandons de sentimental et d'enthousiaste!
Une pudeur lui venait, comme s'il s'était montré là dans
la nudité de son âme. Et si inutilement, grand Dieu! au
fond de cette chambre où jamais rien ne s'était dit de
semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre!
Cette idée politique des papes, de régner par les humbles
et par les pauvres, lui faisait horreur. N'était-ce pas la
conciliation du loup, cette pensée d'aller au peuple,
débarrassé de ses anciens maîtres, pour s'en nourrir à
son tour? Et il avait dû être fou, en vérité, le jour où il
s'était imaginé qu'un prélat romain, un cardinal, un pape,
étaient capables d'admettre le retour à la communauté
chrétienne, une floraison nouvelle du christianisme primitif
pacifiant les peuples vieillis, que la haine dévore.
Une pareille conception ne pouvait même tomber sous le
sens d'hommes qui, depuis des siècles, vivaient en maîtres
du monde, pleins d'un mépris insoucieux des petits et
des souffrants, frappés à la longue d'une totale impuissance
de charité et d'amour.
Mais Léon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait
toujours. Et le prêtre l'entendit qui disait:
—Pourquoi avez-vous écrit sur Lourdes cette page
entachée d'un si mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a
rendu de grands services à la religion. J'ai souvent
exprimé aux personnes qui sont venues me raconter les
touchants miracles, presque quotidiens à la Grotte, mon
vif désir de voir ces miracles confirmés, établis par la
science la plus rigoureuse. Et, d'après ce que j'ai lu, il
me semble qu'aujourd'hui les esprits malveillants ne
sauraient douter davantage, car les miracles sont désormais
prouvés scientifiquement d'une façon irréfutable...
La science, mon fils, doit être la servante de Dieu. Elle
ne peut rien contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive
à la vérité. Toutes les solutions qu'on prétend trouver
actuellement et qui paraissent détruire les dogmes, seront
forcément reconnues fausses un jour, car la vérité de Dieu
restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis.
Ce sont là pourtant des certitudes bien simples, ce que
savent les petits enfants et ce qui suffirait à la paix, au
salut des hommes, s'ils voulaient s'en contenter... Et
soyez convaincu, mon fils, que la foi n'est pas incompatible
avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas là, qui a
tout prévu, tout expliqué, tout réglé? Votre foi a été
ébranlée sous les assauts de l'esprit d'examen, vous avez
connu des troubles, des angoisses, que le ciel veut bien
épargner à nos prêtres, sur cette terre d'antique croyance,
cette Rome sanctifiée par le sang de tant de martyrs. Mais
nous ne craignons pas l'esprit d'examen, étudiez davantage,
lisez à fond saint Thomas, et votre foi reviendra,
plus solide, définitive et triomphante.
Effaré, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux
de la voûte du firmament lui fussent tombés sur le
crâne. O Dieu de vérité! les miracles de Lourdes prouvés
scientifiquement, la science servante de Dieu, la foi compatible
avec la raison, saint Thomas suffisant à la certitude
du siècle! Comment répondre, ô Dieu! et pourquoi
répondre?
—Le plus coupable et le plus dangereux des livres,
finit par conclure Léon XIII, un livre dont le titre, la
Rome nouvelle, est à lui seul un mensonge et un poison,
un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes les
séductions du style, toutes les perversions des chimères
généreuses, un livre enfin qu'un prêtre, s'il l'a conçu
dans une heure d'égarement, doit brûler en public, par
pénitence, de la main même qui en a écrit les pages d'erreur
et de scandale.
Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le
silence énorme qui s'était fait, autour de cette chambre
morte, si pâlement éclairée, il n'y avait que la Rome du
dehors, la Rome nocturne, noyée de ténèbres, immense
et noire, semée seulement d'une poussière d'astres. Et il
allait crier:
—C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir
retrouvée, dans la pitié que la misère du monde m'avait
mise au cœur. Vous étiez mon dernier espoir, le Père,
le sauveur attendu. Et voilà que c'est un rêve encore, vous
ne pouvez être de nouveau Jésus, pacifier les hommes,
à la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prépare.
Vous ne pouvez laisser là le trône, venir par les chemins,
avec les humbles, avec les pauvres, pour faire l'œuvre
suprême de fraternité. Eh bien! c'en est fini de vous, de
votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout croule sous
l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit.
Vous n'êtes plus, il n'y a plus ici que des décombres.
Mais il ne prononça point ces paroles. Il s'inclina et
dit:
—Saint-Père, je me soumets et je réprouve mon
livre.
Sa voix tremblait d'un amer dégoût, ses mains ouvertes
eurent un geste d'abandon, comme s'il avait lâché son
âme. C'était la formule exacte de la soumission: Auctor
laudabiliter se subjecit et opus reprobavit, l'auteur
louablement s'est soumis et a réprouvé son œuvre. Rien
ne fut d'un désespoir plus haut, d'une grandeur plus
souveraine dans l'aveu d'une erreur et dans le suicide
d'une espérance. Mais quelle affreuse ironie! ce livre qu'il
avait juré de ne retirer jamais, pour le triomphe duquel il
s'était battu si passionnément, et qu'il reniait, qu'il supprimait
lui-même tout d'un coup, non parce qu'il le jugeait
coupable, mais parce qu'il venait de le sentir inutile
et chimérique comme un désir d'amant, un rêve de poète.
Ah! oui, puisqu'il s'était trompé, puisqu'il avait rêvé,
puisqu'il ne trouvait là ni le Dieu, ni le prêtre qu'il avait
voulus pour le bonheur des hommes, à quoi bon s'entêter
dans l'illusion d'un impossible réveil! Plutôt jeter son
livre à la terre comme une feuille morte, plutôt le renier,
le retrancher de lui, tel qu'un membre mort, désormais
sans raison ni usage!
Un peu surpris d'une si prompte victoire, Léon XIII eut
une légère exclamation de contentement.
—C'est très bien, très bien, mon fils! Vous venez de
dire les seules paroles sages qui convenaient à votre caractère
de prêtre.
Et, dans son évidente satisfaction, lui qui n'abandonnait
jamais rien au hasard, qui préparait chacune de ses audiences,
avec les mots qu'il dirait, les gestes qu'il ferait,
il se détendit un peu, il montra une bonhomie véritable.
Ne pouvant comprendre, se trompant sur les vrais motifs
de la soumission de ce révolté, il goûtait la joie orgueilleuse
de l'avoir si aisément réduit au silence, car son
entourage lui avait fait de lui un portrait de révolutionnaire
terrible. Aussi une telle conversion le flattait-elle
beaucoup.
—D'ailleurs, mon fils, je n'attendais pas moins de votre
esprit distingué. Reconnaître sa faute, en faire pénitence,
se soumettre, il n'y a pas de jouissance plus haute.
D'un geste familier, il avait repris sur la petite table
son verre de sirop, il s'était remis, avant de la boire, à en
tourner la dernière gorgée, avec la longue cuiller de vermeil.
Et Pierre était surtout frappé de le retrouver, ainsi
qu'au début, l'air réduit, déchu de sa majesté souveraine,
pareil à un petit bourgeois très vieux qui buvait solitairement
son verre d'eau sucrée, avant de se mettre au lit. La
figure, après avoir grandi et rayonné, comme un astre qui
monte au zénith, venait de retomber à l'horizon, au ras
du sol, dans son humaine médiocrité. Il le revoyait chétif,
frêle, avec son cou mince de petit oiseau malade, avec sa
laideur sénile, qui le rendait si difficile pour ses portraits,
toiles peintes ou photographies, médailles d'or ou bustes
de marbre, disant qu'il ne fallait pas faire le papa Pecci,
mais Léon XIII, le grand pape, dont il avait l'ambition
de laisser à la postérité une si haute image. Et Pierre,
qui avait cessé de les voir un instant, était de nouveau
gêné par le mouchoir resté sur les genoux, par la soutane
malpropre, tachée de tabac. Et il n'éprouvait plus qu'une
pitié attendrie pour tant de vieillesse pure et toute
blanche, qu'une profonde admiration pour l'entêtée puissance
de vie qui s'était réfugiée dans les yeux noirs,
qu'une déférence respectueuse de travailleur pour le large
cerveau, aux vastes projets, si débordant de pensées et
d'actions sans nombre.
L'audience était finie, il s'inclina profondément.
—Je remercie Votre Sainteté du paternel accueil
qu'elle a daigné me faire.
Mais Léon XIII voulut bien le retenir encore une minute,
en lui reparlant de la France, en lui disant son vif
désir de la voir prospère, calme et forte, pour le plus
grand bien de l'Église. Et Pierre, pendant cette dernière
minute, eut une singulière vision, une véritable hantise.
En regardant le front d'ivoire du Saint-Père, tandis qu'il
songeait à son grand âge, au moindre rhume qui pouvait
l'emporter, il venait, par un involontaire rapprochement,
de se rappeler la scène d'usage, d'une grandeur farouche:
Pie IX, Giovanni Mastaï, mort depuis deux heures, le
visage couvert d'un linge blanc, entouré de la famille
pontificale bouleversée; puis, le cardinal Pecci, camerlingue,
s'approchant du lit funèbre, faisant écarter le
voile, tapant trois fois de son marteau d'argent sur le front
du cadavre, en jetant chaque fois le cri d'appel: Giovanni!
Giovanni! Giovanni! Et, le cadavre n'ayant pas
répondu, le camerlingue se tournait après avoir patienté
quelques secondes, disait: «Le pape est mort!» Pierre,
en même temps, avait vu se dresser là-bas, rue Giulia, le
cardinal Boccanera, le camerlingue, qui attendait, avec
son marteau d'argent; et il s'était imaginé Léon XIII,
Joachim Pecci, mort depuis deux heures, le visage couvert
d'un linge blanc, entouré de ses prélats, dans cette
chambre même; et il voyait le camerlingue qui s'approchait,
faisait écarter le voile, tapait trois fois sur le front
d'ivoire, en jetant chaque fois le cri d'appel: Joachim!
Joachim! Joachim! Puis, le cadavre n'ayant pas répondu,
il se tournait après avoir patienté quelques secondes, il
disait: «Le pape est mort!» Léon XIII s'en souvenait-il
des trois coups qu'il avait donnés sur le front de Pie IX,
et sentait-il parfois à son front la crainte glacée des trois
coups, le froid mortel du marteau dont il avait armé le
camerlingue, l'implacable adversaire qu'il savait avoir
dans le cardinal Boccanera?
—Allez en paix, mon fils, dit enfin Sa Sainteté, comme
bénédiction dernière. Votre faute vous sera remise,
puisque vous l'avez confessée et que vous en témoignez
l'horreur.
Pierre, sans répondre, l'âme en détresse, acceptant
l'humiliation comme le châtiment mérité de sa chimère,
s'en alla à reculons, selon le cérémonial d'usage. Il s'inclina
profondément à trois reprises, il franchit la porte
sans se retourner, suivi par les yeux noirs de Léon XIII,
qui ne le quittaient pas. Pourtant, il le vit reprendre sur
la table le journal, dont il avait interrompu la lecture
pour le recevoir, ayant gardé le goût de la presse, une
curiosité vive des nouvelles, bien qu'il se trompât souvent
sur l'importance des articles, au fond de son isolement,
donnant à certains, sur certains points, une gravité qu'ils
n'avaient pas. Les deux lampes brûlaient avec une douce
clarté immobile, la chambre retomba dans son grand silence
et dans sa paix infinie.
Au milieu de l'antichambre secrète, monsieur Squadra
debout, immobile et noir, attendait. Et, comme il constata
que Pierre, éperdu dans son étourdissement, passait en
oubliant son chapeau sur la console où il l'avait laissé,
il prit discrètement ce chapeau, le lui tendit, avec une
muette révérence. Puis, sans hâte aucune, du même pas
qu'à l'arrivée, il se remit à marcher devant lui, pour le
reconduire à la salle Clémentine.
Alors, ce fut, en sens inverse, la même immense promenade,
le défilé sans fin au travers des salles interminables.
Et toujours pas une âme, pas un bruit, pas un
souffle. Dans chaque pièce vide, l'unique lampe, solitaire
et comme oubliée, charbonnait, brûlait plus pâle dans
plus de silence. Le désert semblait s'être élargi, à mesure
que la nuit avançait, noyant d'ombre les rares
meubles, épars sous les hauts plafonds dorés, les trônes,
les escabeaux de bois, les consoles, les crucifix, les candélabres,
qui se répétaient à chaque salle nouvelle. Et ce
fut ainsi, après l'antichambre d'honneur dont le damas
rougeoyait, la salle des gardes-nobles, endormie dans
une légère odeur d'encens, qu'une messe dite le matin
y avait laissée; puis, ce furent la salle des Tapisseries,
la salle de la garde palatine, la salle des gendarmes;
et, dans la salle des bussolanti, qui suivait, le dernier
domestique de service, resté sur la banquette, s'y était
assoupi d'un si bon sommeil, qu'il ne s'éveilla point.
Les pas sonnaient faiblement sur les dalles, étouffés
dans l'air morne de ce palais clos, muré de partout
ainsi qu'une tombe, envahi à cette heure tardive d'un
néant qui le submergeait. Enfin, ce fut la salle Clémentine,
que le poste de la garde suisse venait de quitter.
Jusqu'à cette salle, monsieur Squadra n'avait pas
tourné la tête. Toujours muet, sans un geste, il s'effaça,
laissa passer Pierre, qu'il salua d'une dernière révérence.
Ensuite, il disparut.
Et Pierre descendit les deux étages de l'escalier monumental,
que les globes dépolis des becs de gaz éclairaient
d'une lueur de veilleuse, dans un accablement
extraordinaire du silence, depuis que les pas des gardes
suisses en faction ne retentissaient plus sur les paliers.
Et il traversa la cour Saint-Damase, vide et morte, sous
la pâle clarté des lanternes du perron, descendit la scala
Pia, l'autre escalier géant, aussi vide, aussi mort dans sa
demi-obscurité, franchit enfin la porte de bronze, qu'un
portier, derrière lui, roula et ferma d'une poussée lente.
Et quel grondement, quel cri farouche de dur métal, sur
tout ce que cette porte enfermait là, tant de ténèbres
entassées, tant de silence accru, les siècles immobiles
que la tradition y perpétuait, les idoles indestructibles
des dogmes conservés sous leurs bandelettes de momies,
toutes les chaînes qui pèsent et qui lient, tout l'appareil
d'étroit servage, de domination souveraine, dont les échos
des salles désertes et noires renvoyaient le formidable
retentissement!
Sur la place Saint-Pierre, au milieu de cette immensité
sombre, il se retrouva seul. Pas un promeneur attardé,
pas un être. Émergeant de la vaste mosaïque du petit
pavé gris, rien que la haute apparition de l'Obélisque
blême, entre les quatre candélabres. La façade de la
basilique s'évoquait, elle aussi, d'une pâleur de rêve,
élargissant, pareilles à deux bras énormes, les quadruples
rangées de piliers de la colonnade, noyées d'obscurité,
ainsi que des futaies de pierre. Et rien autre, le
dôme n'était qu'une rondeur démesurée, devinée à peine
dans le ciel sans lune. Seuls, les jets d'eau des fontaines,
qu'on finissait par distinguer comme de grêles fantômes
mouvants, mettaient là une voix, un murmure sans fin de
triste plainte, venu on ne savait de quelles ténèbres.
Ah! la mélancolique grandeur de ce sommeil, toute cette
place fameuse, avec le Vatican, avec Saint-Pierre, vus la
nuit, noyés d'ombre et de silence! Soudain l'horloge
sonna dix heures, d'une cloche si lente et si forte, que
jamais heures plus solennelles, plus définitives, n'avaient
semblé tomber dans plus d'infini noir et insondable.
Pierre, immobile au milieu de l'étendue, avait tressailli
de tout son pauvre être brisé. Eh! quoi, il n'avait
causé, là-haut, que trois quarts d'heure à peine, avec le
blanc vieillard qui venait de lui arracher toute son âme?
Oui, c'était l'arrachement final, la dernière croyance
arrachée de son cerveau, de son cœur saignants. L'expérience
suprême était faite, un monde en lui avait croulé.
Tout d'un coup, il songea à monsignor Nani, en réfléchissant que
celui-là seul avait eu raison. On lui disait bien
qu'il finirait quand même par faire ce que voudrait monsignor
Nani, et il avait maintenant la stupeur de l'avoir
fait.
Mais un brusque désespoir le saisit, une détresse si
atroce, que, du fond de l'abîme de ténèbres où il était, il
leva ses deux bras frémissants dans le vide, il parla tout
haut.
—Non, non! vous n'êtes point ici, ô Dieu de vie et
d'amour, ô Dieu de salut! et venez donc, apparaissez,
puisque vos enfants se meurent de ne savoir ni qui vous
êtes ni où vous êtes, dans l'infini des mondes!
Au-dessus de l'immense place, le ciel immense s'étendait,
de velours bleu sombre, l'infini muet et bouleversant
où palpitaient les constellations. Sur les toitures du
Vatican, le Chariot semblait s'être renversé davantage,
ses roues d'or comme déviées du droit chemin, son brancard
d'or en l'air; tandis que là-bas, sur Rome, du côté
de la rue Giulia, Orion allait disparaître, ne montrant
déjà plus qu'une seule des trois étoiles d'or qui chamarraient
son baudrier.