XIII
Pierre, lorsqu'il s'éveilla, fut tout surpris d'entendre
sonner onze heures. Dans la fatigue de ce bal, où il était
resté si tard, il avait dormi d'un sommeil d'enfant, d'une
paix délicieuse, comme s'il avait, en dormant, senti son
bonheur. Et, dès qu'il eut ouvert les yeux, le radieux
soleil qui entrait par les fenêtres, le baigna d'espoir. Sa
première pensée fut que, le soir enfin, il verrait le pape,
à neuf heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant
cette journée bénie, dont le ciel splendide et pur lui
semblait d'un si heureux présage?
Il se leva, ouvrit les fenêtres, laissa entrer la tiédeur
de l'air, qui lui sembla avoir ce goût de fruit et de fleur,
remarqué dès le jour de son arrivée, dont il avait plus
tard essayé vainement d'analyser la nature, un goût
d'orange et de rose. Était-ce possible qu'on fût en décembre?
Quel pays adorable, pour qu'avril parût y refleurir,
au seuil même de l'hiver! Puis, sa toilette faite,
comme il s'accoudait, pour regarder au delà du Tibre,
couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes en toute
saison, il aperçut Benedetta assise près de la fontaine,
dans le petit jardin abandonné du palais. Et il descendit,
ne pouvant tenir en place, cédant à un besoin de vie, de
gaieté et de beauté.
Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait
d'elle, rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues.
—Ah! mon cher abbé, que je suis heureuse, que je
suis heureuse!
Souvent, ils avaient passé les matinées dans ce coin de
calme et d'oubli. Mais quelles matinées tristes, quand,
l'un et l'autre, ils étaient sans espérance! Aujourd'hui,
l'abandon des allées envahies par les herbes folles, les
buis qui avaient poussé dans le vieux bassin comblé, les
orangers symétriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin
des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme
infini, une intimité rêveuse et tendre, dans laquelle il
était très bon de reposer sa joie. Et surtout il faisait si
tiède, à côté du grand laurier, dans l'angle où se trouvait
la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'énorme
bouche béante du masque tragique, avec sa chanson de
flûte. Une fraîcheur montait du grand sarcophage de
marbre, dont le bas-relief déroulait une bacchanale frénétique,
des faunes emportant, renversant des femmes
sous leurs baisers voraces. Et l'on était là hors des temps
et des lieux, au fond d'un passé révolu, si lointain, que
les alentours disparaissaient, les constructions récentes
des quais, le quartier éventré, gris encore de la poussière
des décombres, Rome elle-même bouleversée, en mal
d'un monde nouveau.
—Ah! répéta Benedetta, que je suis heureuse!...
J'étouffais dans ma chambre, j'ai dû descendre ici, tant
mon cœur avait besoin de place, d'air et de soleil, pour
battre à son aise!
Elle était assise, près du sarcophage, sur le fragment
de colonne renversée, qui servait de banc; et elle voulut
que le prêtre vînt se mettre à côté d'elle. Jamais il ne
l'avait vue d'une telle beauté, avec ses noirs cheveux
encadrant sa face pure, toute rosée et délicate comme
une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans
fond, dans la lumière, étaient des brasiers où roulait de
l'or; tandis que sa bouche d'enfance, sa bouche de candeur
et de sage raison, avait un rire de bonne créature,
libre enfin d'aimer selon son cœur, sans offenser ni les
hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir,
rêvant tout haut.
—Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai déjà
obtenu la séparation de corps, je finirai par obtenir le
divorce civil, du moment que l'Église aura annulé mon
mariage. Et j'épouserai Dario, oui! vers le printemps
prochain, peut-être plus tôt, si l'on arrive à hâter les
formalités... Ce soir, à six heures, il part pour Naples,
où il va régler une affaire d'intérêt, une propriété que
nous y possédions encore, et qu'il a fallu vendre, car tout
cela a coûté très cher. Mais qu'importe à présent, puisque
nous voilà l'un à l'autre!... Dans quelques jours, dès qu'il
sera revenu, que de bonnes heures, comme nous allons
rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en
ai pas dormi, après ce bal qui a été si beau, tant j'ai
fait des projets, ah! des projets magnifiques, vous verrez,
vous verrez, car je veux que vous restiez à Rome,
désormais, jusqu'à notre mariage.
Il se mit à rire avec elle, gagné par cette explosion de
jeunesse et de bonheur, au point qu'il devait faire un rude
effort sur lui-même, pour ne pas dire lui aussi sa félicité,
l'espoir dont sa prochaine entrevue avec le pape l'emplissait.
Mais il avait juré de n'en parler à personne.
Dans le silence frissonnant de l'étroit jardin ensoleillé,
un cri persistant d'oiseau revenait par intervalles; et
Benedetta en plaisantant leva la tête, regarda une cage
qui était accrochée à une fenêtre du premier étage.
—Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut
que tout le monde soit content dans la maison.
Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'écolière
en vacances:
—Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez
pas Tata?... Mais c'est la perruche de mon oncle
le cardinal! Je la lui ai donnée au dernier printemps, et
il l'adore, il lui permet de voler les morceaux sur son
assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la rentre,
craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la
laisse dans la salle à manger, la seule pièce de son appartement
où il fasse un peu chaud.
Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche,
une de ces jolies petites perruches d'un vert cendré, si
soyeuses et si souples. Elle se pendait du bec aux barreaux
de sa cage, se balançait, battait des ailes, dans l'allégresse
du clair soleil.
—Parle-t-elle? demanda-t-il.
—Ah! non, elle crie, répondit Benedetta en riant. Mon
oncle prétend qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il
cause très bien avec elle.
Brusquement, elle sauta à un autre sujet, comme si
une obscure liaison d'idées la faisait penser à son autre
oncle, à l'oncle par alliance qu'elle avait à Paris.
—Vous devez avoir reçu une lettre du vicomte de la
Choue... Il m'a écrit hier son chagrin de voir que vous
n'arriviez pas à être reçu par Sa Sainteté. Il avait tant
compté sur vous, sur votre victoire, pour le triomphe de
ses idées!
En effet, Pierre recevait fréquemment des lettres du
vicomte, où celui-ci se désespérait de l'importance prise
par son adversaire, le baron de Fouras, depuis le grand
succès de sa dernière campagne à Rome, avec le pèlerinage
international du Denier de Saint-Pierre. C'était le
réveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les
conquêtes libérales du néo-catholicisme menacées, si
l'on n'obtenait pas du Saint-Père une adhésion formelle
aux fameuses corporations obligatoires, pour battre en
brèche les corporations libres, soutenues par les conservateurs.
Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans compliqués,
dans son impatience de le voir reçu enfin au
Vatican.
—Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu déjà une lettre
dimanche, et j'en ai encore trouvé une hier soir, en revenant
de Frascati... Ah! je serais si heureux, si heureux
de pouvoir lui répondre par la bonne nouvelle!
De nouveau, sa joie déborda, à la pensée que le soir il
verrait le pape, lui ouvrirait son âme brûlante d'amour,
recevrait de lui l'encouragement suprême, raffermi dans
sa mission du salut social, au nom fraternel des petits et
des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lâcha
son secret, qui lui gonflait le cœur.
—Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce
soir.
Benedetta ne comprit pas d'abord.
—Comment ça?
—Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre,
ce matin, à ce bal, que le Saint-Père, auquel il avait
remis mon livre, désirait me voir... Et je serai reçu ce
soir, à neuf heures.
Elle était devenue toute rouge, tellement elle faisait
sienne la joie du jeune prêtre, qu'elle avait fini par
aimer d'une ardente amitié. Et ce succès d'un ami tombant
dans sa félicité à elle, prenait une importance
extraordinaire, comme une certitude de complète réussite
pour tout le monde. Elle eut un cri de superstitieuse
exaltée et ravie.
—Ah! mon Dieu! ça va nous porter chance!... Ah!
que je suis heureuse, mon ami, que je suis heureuse de
voir que le bonheur vous arrive en même temps qu'à
moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur
que vous ne pouvez pas vous imaginer... Et c'est sûr,
maintenant, que tout marchera très bien, car une maison
où il y a quelqu'un qui voit le pape est bénie, la
foudre ne la frappe plus.
Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si éclatante
de gaieté, qu'il s'inquiéta.
—Chut! chut! on m'a demandé le secret... Je vous en
supplie, pas un mot à personne, ni à votre tante, ni même
à Son Éminence... Monsignor Nani serait très contrarié.
Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait
de monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car
n'était-ce pas à lui qu'elle devait d'être parvenue enfin à
faire annuler son mariage? Puis, reprise d'une bouffée
de folle joie:
—Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur
seul est bon?... Vous ne me demandez pas des larmes,
aujourd'hui, même pour les pauvres qui souffrent, qui ont
froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a vraiment que
le bonheur de vivre! Ça guérit tout. On ne souffre pas, on
n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux!
Stupéfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait
cette singulière solution donnée à la question redoutable
de la misère. Soudainement, il sentait que toute sa tentative
d'apostolat était vaine, sur cette fille d'un beau
ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de siècles de souveraine
aristocratie. Il avait voulu la catéchiser, l'amener
à l'amour chrétien des humbles et des misérables, la
conquérir à la nouvelle Italie qu'il rêvait, éveillée aux
temps nouveaux, pleine de pitié pour les choses et
pour les êtres. Et, si elle s'était attendrie avec lui sur les
souffrances du bas peuple, aux heures où elle souffrait
elle-même, le cœur saignant des plus cruelles blessures,
la voilà qui, dès sa guérison, célébrait l'universelle félicité,
en créature des brûlants étés et des hivers doux
comme des printemps!
—Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux.
—Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les
connaissez pas, les pauvres!... Qu'on donne à une fille de
notre Transtévère le garçon qu'elle aime, et elle est aussi
radieuse qu'une reine, elle mange son pain sec, le soir,
en lui trouvant le goût sucré le plus délicieux. Les mères
qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui
sont vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient
leurs numéros sortir à la loterie, tout le monde est
comme ça, tout le monde ne demande que de la chance
et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir être juste
et tâcher de mieux répartir la fortune, il n'y aura toujours
de satisfaits que ceux dont le cœur chantera, souvent
même sans en savoir la cause, par un beau jour de
soleil comme aujourd'hui!
Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en
plaidant de nouveau la cause de tant de pauvres êtres,
qui, à cette minute même, agonisaient au loin, quelque
part, succombant à la douleur physique ou à la douleur
morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si
doux, une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie
de la joie, la désespérance sans bornes du soleil,
comme si quelqu'un qu'on ne voyait pas avait laissé tomber
cette ombre. Était-ce donc l'odeur trop forte du laurier,
la senteur amère des orangers et des buis qui lui
donnaient ce vertige? Était-ce le frisson de sensuelle tiédeur
dont ses veines se mettaient à battre, parmi ces
ruines, dans ce coin de passion très ancienne? Ou plutôt
n'était-ce que ce sarcophage avec son enragée bacchanale,
qui éveillait l'idée de la mort prochaine, au fond
même des obscures voluptés de l'amour, sous le baiser
inassouvi des amants? Un instant, la claire chanson de la
fontaine lui parut un long sanglot, et il lui sembla que
tout s'anéantissait, dans cette ombre formidable venue de
l'invisible.
Déjà, Benedetta lui avait pris les deux mains et le
réveillait à l'enchantement d'être là, près d'elle.
—L'élève est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et
elle a le crâne bien dur. Que voulez-vous? il y a des
idées qui n'entrent pas dans notre tête. Non, jamais vous
ne ferez entrer ces choses dans la tête d'une fille de
Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous
aimer telles que nous sommes, belles de toute notre force,
autant que nous pouvons l'être!
Et elle était si belle à cette minute, si belle dans le
resplendissement de son bonheur, qu'il en tremblait,
comme devant un dieu, devant la toute-puissance qui
menait le monde.
—Oui, oui, bégaya-t-il, la beauté, la beauté, souveraine
encore, souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle
suffire à rassasier l'éternelle faim des pauvres hommes!
—Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre...
Montons dîner, ma tante doit nous attendre.
Le dîner avait lieu à une heure, et les rares fois où
Pierre ne mangeait pas dehors, il avait son couvert mis à
la table de ces dames, dans la petite salle à manger du
second, qui donnait sur la cour, d'une tristesse mortelle.
A la même heure, au premier étage, dans la salle ensoleillée
dont les fenêtres ouvraient sur le Tibre, le cardinal
dînait, lui aussi, très heureux d'avoir pour convive son
neveu Dario, car son secrétaire, don Vigilio, son autre
convive habituel, ne desserrait les dents que lorsqu'on
l'interrogeait. Les deux services étaient absolument distincts,
ni la même cuisine, ni le même personnel; et il
n'existait guère de commune, en bas, qu'une grande pièce
servant d'office.
Mais la salle à manger du second avait beau être morne,
attristée par le demi-jour verdâtre de la cour, le déjeuner
de ces dames et du jeune prêtre fut très gai. Donna Serafina,
si rigide d'ordinaire, semblait elle-même détendue
par une grande félicité intérieure. Sans doute elle n'avait
pas encore épuisé les délices de son triomphe de la veille,
au bras de Morano, à ce bal; et ce fut elle qui parla de
la soirée la première, pleine d'éloges, bien que la présence
du roi et de la reine l'eût beaucoup gênée, disait-elle.
Elle raconta comme quoi, par une tactique savante, elle
avait évité de se faire présenter. D'ailleurs, elle espérait
que son affection bien connue pour Celia, dont elle était
la marraine, suffirait à expliquer sa présence dans ce
salon neutre, où tous les pouvoirs s'étaient coudoyés. Elle
devait pourtant garder un scrupule, car elle annonça
que, tout de suite après le déjeuner, elle comptait sortir,
pour se rendre au Vatican, chez le cardinal secrétaire, à
qui elle désirait parler d'une œuvre dont elle était dame
patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de
la soirée des Buongiovanni, devait lui sembler indispensable.
Jamais elle n'avait brûlé de plus de zèle, ni de plus
d'espoir, à propos du prochain avènement de son frère,
le cardinal, au trône de saint Pierre: c'était, pour elle,
un suprême triomphe une exaltation de sa race, que son
orgueil du nom jugeait nécessaire et inévitable; et, pendant
la dernière indisposition du pape régnant, elle avait
poussé les choses jusqu'à s'inquiéter du trousseau qu'elle
voulait faire marquer aux armes du nouveau pontife.
Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant
de Celia et d'Attilio avec la tendresse passionnée d'une
femme dont le bonheur d'amour se plaît au bonheur
d'un couple ami. Puis, comme on venait de servir le dessert,
elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:
—Eh bien? Giacomo, et les figues?
Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la
regarda sans comprendre. Heureusement, Victorine traversait
la pièce.
—Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on
pas?
—Quelles figues donc, contessina?
—Mais les figues que j'ai vues ce matin à l'office, par
où j'ai eu la curiosité de passer en allant au jardin... Des
figues superbes, dans un petit panier. Même, je me suis
étonnée qu'il pût encore y en avoir, en cette saison... Je
les aime bien, moi. Je m'étais régalée à l'avance, en songeant
que j'en mangerais au dîner.
Victorine se mit à rire.
—Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues
que ce prêtre de Frascati, vous vous rappelez, le curé de
là-bas, est venu, hier soir, déposer en personne pour Son
Éminence. J'étais là, il a répété à trois reprises que
c'était un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de
Son Éminence, sans même déranger une feuille... Alors,
on a fait comme il a dit.
—Eh bien! c'est gentil, s'écria Benedetta, avec une
colère comique. En voilà des gourmands qui se régalent
sans nous! Il me semble qu'on aurait pu partager.
Donna Serafina intervint, en demandant à Victorine:
—N'est-ce pas? vous parlez du curé qui venait autrefois
nous voir à la villa.
—Oui, oui, le curé Santobono, celui qui dessert là-bas
la petite église Sainte-Marie des Champs... Quand il vient,
il fait toujours demander l'abbé Paparelli, dont il a été le
camarade au séminaire, je crois. Et, hier soir encore,
c'est l'abbé Paparelli qui a dû nous l'amener à l'office,
avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que,
malgré les recommandations, on avait oublié de le mettre
tout à l'heure sur la table de Son Éminence, de sorte que
les figues n'auraient, ce matin, été pour personne, si l'abbé
Paparelli n'était descendu les prendre en courant et ne
les avait montées lui-même, avec une vraie dévotion,
comme s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que
Son Éminence les trouve si bonnes!
—Ce n'est pas ce matin que mon frère leur fera grande
fête, conclut la princesse, car il a un peu de dérangement,
il a passé une nuit mauvaise.
Au nom répété de Paparelli, elle était devenue soucieuse.
Le caudataire, avec sa face molle et ridée, sa taille
grosse et courte de vieille fille dévote en jupe noire, lui
déplaisait, depuis qu'elle s'était aperçue de l'extraordinaire
empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son
humilité et de son effacement. Il n'était rien qu'un domestique,
en apparence le plus chétif, et il gouvernait, elle le
sentait combattre sa propre influence, défaire souvent ce
qu'elle avait fait, pour le triomphe des ambitions de son
frère. Le pis était que, deux fois déjà, elle le soupçonnait
d'avoir poussé celui-ci à des actes qu'elle considérait
comme de véritables fautes. Peut-être s'était-elle trompée,
elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares
mérites et une piété tout à fait exemplaire.
Cependant, Benedetta continuait à rire et à plaisanter.
Et, comme Victorine était sortie de la salle, elle appela
le valet.
—Écoutez, Giacomo, vous allez me faire une petite
commission...
Elle s'interrompit, pour dire à sa tante et à Pierre:
—Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je
les vois à table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils
doivent, comme nous, en être au dessert. Mon oncle soulève
les feuilles, se sert avec un bon sourire, passe le
panier à Dario, qui le passe à don Vigilio. Et, tous les
trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous?
les voyez-vous?
Elle les voyait, elle, et c'était son besoin d'être près de
Dario, sa continuelle pensée volant vers lui, qui l'évoquait
ainsi, avec les deux autres. Son cœur était en bas, elle
voyait, elle entendait, elle sentait, par tous les sens
exquis de son amour.
—Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire à
Son Éminence que nous mourons d'envie de goûter à ses
figues et qu'elle serait bien aimable en nous envoyant
celles dont elle ne voudra pas.
Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant
sa voix sévère.
—Giacomo, je vous prie de ne pas bouger.
Et elle s'adressa à sa nièce:
—Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces
sortes de gamineries.
—Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse,
il y a si longtemps que je n'ai ri de si bon cœur!
Pierre, jusque-là, s'était contenté d'écouter, s'égayant
simplement lui-même de la voir gaie à ce point. Comme
il se produisait un petit froid, il parla alors, dit son
propre étonnement d'avoir aperçu la veille, si tard en
saison, des fruits sur ce fameux figuier de Frascati. Cela
tenait sans doute à l'exposition de l'arbre, au grand mur
qui le protégeait.
—Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda
Benedetta.
—Mais oui, j'ai même voyage avec les figues qui vous
ont fait tant d'envie.
—Comment cela, voyagé avec les figues?
Déjà, il regrettait la parole qui venait de lui échapper.
Puis, il préféra tout dire.
—J'ai rencontré là-bas quelqu'un qui était venu en
voiture et qui a voulu absolument me ramener à Rome.
En route, nous avons recueilli le curé Santobono,
parti à pied pour faire le chemin, très gaillardement,
avec son panier... Même nous nous sommes arrêtés un
instant dans une osteria.
Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives,
au travers de la Campagne romaine, envahie par le crépuscule.
Mais Benedetta le regardait fixement, prévenue,
renseignée, n'ignorant pas les fréquentes visites que
Prada faisait, là-bas, à ses terrains et à ses constructions.
—Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte,
n'est-ce pas?
—Oui, madame, le comte, répondit simplement Pierre.
Je l'ai revu cette nuit, il était bouleversé, et il faut le
plaindre.
Les deux femmes ne se blessèrent pas, tellement cette
parole charitable du jeune prêtre était dite avec une
émotion profonde et naturelle, dans le débordement
d'amour qu'il aurait voulu épandre sur les êtres et sur les
choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle
affectait de n'avoir pas même entendu; tandis que Benedetta,
d'un geste, sembla dire qu'elle n'avait à témoigner
ni pitié ni haine pour un homme qui lui était devenu
complètement étranger. Cependant, elle ne riait plus, elle
finit par dire, en songeant au petit panier qui s'était promené
dans la voiture de Prada:
—Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout,
je préfère maintenant ne pas en avoir mangé.
Tout de suite après le café, donna Serafina les quitta,
dans la hâte qu'elle avait de mettre un chapeau et de
partir pour le Vatican. Restés seuls, Benedetta et Pierre
s'attardèrent à table un instant encore, repris de leur
gaieté, causant en bons amis. Le prêtre reparla de son
audience du soir, de sa fièvre d'impatience heureuse. A
peine deux heures, encore sept heures à attendre: qu'allait-il
faire, à quoi allait-il employer cette après-midi
interminable? Alors, elle, très gentiment, eut une idée.
—Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes
tous si contents, il ne faut pas nous quitter... Dario a sa
voiture. Il doit, comme nous, avoir fini de déjeuner, et je
vais lui faire dire de monter nous prendre, de nous emmener
pour une grande promenade, le long du Tibre,
très loin.
Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet.
Mais, juste à ce moment, don Vigilio parut, l'air effaré.
—Est-ce que la princesse n'est pas là?
—Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc?
—C'est Son Éminence qui m'envoie... Le prince vient
de se sentir indisposé, en se levant de table... Oh! rien,
rien de bien grave sans doute.
Elle eut un cri, plutôt de surprise que d'inquiétude.
—Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre.
Venez donc, monsieur l'abbé. Il ne faut pas qu'il soit
malade, pour nous emmener en voiture.
Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine,
elle la fit descendre aussi.
—Dario se trouve indisposé, on peut avoir besoin de
toi.
Tous quatre entrèrent dans la chambre, vaste et surannée,
meublée simplement, où le jeune prince venait déjà
de passer un long mois, cloué là par sa blessure à l'épaule.
On y arrivait en traversant un petit salon; et, partant du cabinet
de toilette voisin, un couloir reliait ces pièces
à l'appartement intime du cardinal: la salle à manger,
la chambre à coucher, le cabinet de travail, relativement
étroits, qu'on avait taillés dans une des immenses salles de
jadis, à l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle,
dont la porte ouvrait sur le couloir, une simple chambre
nue, où se trouvait un autel de bois peint, sans un tapis,
sans une chaise, rien que le carreau dur et froid, pour
s'agenouiller et prier.
En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario
était allongé, tout vêtu. Près de lui, le cardinal Boccanera
se tenait debout, paternellement; et, dans l'inquiétude
commençante, il gardait sa haute taille fière, son
calme d'âme souveraine et sans reproche.
—Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il?
Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il
n'était encore que très pâle, l'air ivre.
—Oh! ce n'est rien, un étourdissement... Imagine-toi,
c'est comme si j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble,
et il m'a semblé que j'allais tomber... Alors, je n'ai eu
que le temps de venir me jeter sur mon lit.
Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre
haleine. Et le cardinal, à son tour, entra dans
quelques détails.
—Nous achevions tranquillement de déjeuner, je
donnais des ordres à don Vigilio pour l'après-midi, et
j'étais sur le point de quitter la table, lorsque j'ai vu
Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se rasseoir,
il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en
ouvrant les portes de ses mains tâtonnantes... Et nous
l'avons suivi, sans comprendre. J'avoue que je cherche,
que je ne comprends pas encore.
D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement,
où semblait avoir soufflé un brusque vent de
catastrophe. Toutes les portes étaient restées grandes
ouvertes, on voyait en enfilade le cabinet de toilette, puis
le couloir, au bout duquel la salle à manger apparaissait
dans son désordre de pièce abandonnée soudainement,
avec la table servie encore, les serviettes jetées, les
chaises repoussées. Cependant, on ne s'effarait toujours
pas.
Benedetta fit, à voix haute, la réflexion habituelle en
pareil cas.
—Pourvu que vous n'ayez rien mangé de mauvais!
D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobriété
ordinaire de sa table.
—Oh! des œufs, des côtelettes d'agneau, un plat
d'oseille, ce n'est pas ce qui a pu lui charger l'estomac.
Moi, je ne bois que de l'eau pure; lui, prend deux doigts
de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y est pour rien.
—Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio
Son Éminence et moi, nous serions également indisposés.
Dario, qui avait un moment fermé les yeux, les rouvrit,
respira fortement de nouveau, en s'efforçant de rire.
—Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens déjà beaucoup
plus à l'aise. Il faut que je me remue.
—Alors, reprit Benedetta, écoute le projet que j'ai
fait... Tu vas me prendre en voiture, avec monsieur l'abbé
Froment, et tu nous conduiras dans la Campagne, très loin.
—Volontiers! Elle est gentille, ton idée... Victorine,
aidez-moi donc.
Il s'était soulevé, en s'aidant péniblement du poignet.
Mais, avant que la servante se fût avancée, il eut une
légère convulsion, il retomba, comme foudroyé par une
syncope. Ce fut le cardinal, resté au bord du lit, qui le
reçut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois,
perdait la tête.
—Mon Dieu! mon Dieu! ça le reprend... Vite, vite, il
faut le médecin.
—Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre,
que la scène commençait à bouleverser, lui aussi.
—Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se
dépêcher. Elle connaît l'adresse... Le docteur Giordano,
tu sais, Victorine.
La servante partit, et un lourd silence tomba dans la
pièce, où un frisson d'anxiété croissait de minute en minute.
Benedetta, très pâle, était revenue près du lit, pendant
que le cardinal, qui avait gardé Dario entre ses
bras, la tête tombée sur son épaule, le regardait. Et un
affreux soupçon venait de naître en lui, vague, indéterminé
encore: il lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse
terrifiée, qu'il avait remarqué chez le plus cher
ami de son cœur, monsignor Gallo, quand il l'avait ainsi
tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'était
la même syncope, la même sensation qu'il n'étreignait
plus que le corps froid d'un être aimé, dont le cœur s'arrêtait;
c'était surtout la pensée grandissante du poison,
venu de l'ombre, frappant dans l'ombre, autour de lui, en
coup de foudre. Longtemps, il resta penché de la sorte,
au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race,
cherchant, étudiant, retrouvant les symptômes du mal
mystérieux et implacable, qui lui avait déjà emporté la
moitié de lui-même.
Mais Benedetta, à demi-voix, le suppliait.
—Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en
prie, laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, à mon tour...
N'ayez pas peur, je le tiendrai très doucement, il sentira
que c'est moi, et ça le réveillera peut-être.
Il leva enfin la tête, la regarda; et il lui céda la place,
après l'avoir serrée et baisée éperdument, les yeux gros
de larmes, toute une brusque émotion, où l'adoration
qu'il avait pour elle fondait la rigide froideur qu'il affectait
d'habitude.
—Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bégaya-t-il,
avec un grand tremblement de chêne déraciné.
Tout de suite, d'ailleurs, il se maîtrisa, se reconquit. Et,
tandis que Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient
qu'on eût besoin d'eux, désespérés de n'être bons
à rien, il se mit à marcher avec lenteur au travers de la
chambre. Puis, cette pièce parut être trop étroite pour les
pensées qu'il roulait, il s'écarta d'abord jusque dans le
cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par
pousser jusqu'à la salle à manger. Et il allait toujours, et
il revenait toujours, sérieux, impassible, la tête basse,
perdu dans la même rêverie sombre. Quel monde de
réflexions s'agitait dans le crâne de ce croyant, de ce
prince hautain, qui s'était donné à Dieu, et qui était sans
pouvoir contre l'inévitable destinée? De temps à autre, il
revenait près du lit, s'assurait des progrès du mal, regardait
sur le visage de Dario où en était la crise; ensuite, il
repartait du même pas rythmique, disparaissait, reparaissait,
comme emporté par la régularité monotone des
forces que l'homme n'arrête point. Peut-être se trompait-il,
peut-être ne s'agissait-il que d'une simple indisposition,
dont le médecin sourirait. Il fallait espérer et
attendre. Et il allait encore, et il revenait encore, et rien,
au milieu du silence lourd, ne pouvait sonner plus
anxieusement que les pas cadencés de ce haut vieillard,
dans l'attente du destin.
La porte se rouvrit, Victorine rentra, essoufflée.
—Le médecin, je l'ai trouvé, le voici!
De son air souriant, le docteur Giordano se présenta,
avec sa petite tête rose à boucles blanches, toute sa personne
discrètement paterne, qui lui donnaient une
allure d'aimable prélat. Mais, dès qu'il eut flairé la
chambre, vu ce monde angoissé, qui l'attendait, il devint
aussitôt très grave, il prit l'attitude fermée, l'absolu respect
du secret ecclésiastique, qu'il devait à la fréquentation
de sa clientèle d'Église. Et il ne laissa échapper
qu'un mot, murmuré à peine, dès qu'il eut jeté un regard
sur le malade.
—Comment, encore! ça recommence!
Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il
avait récemment soigné. Qui donc s'acharnait sur ce
pauvre jeune prince, si inoffensif, si peu gênant? Personne,
du reste, ne pouvait comprendre, si ce n'étaient
Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une
telle fièvre d'impatience, brûlant d'être rassurée, qu'elle
n'écoutait pas, n'entendait pas.
—Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le,
dites-nous que ce n'est rien... Ça ne peut rien
être, puisqu'il était si bien portant, si gai tout à l'heure...
Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas?
—Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement
rien... Nous allons voir.
Il s'était tourné, et il s'inclina profondément devant
le cardinal, qui revenait du fond de la salle à manger, de
son pas égal et songeur, pour se planter au pied du lit,
immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux sombres fixés
sur les siens, une inquiétude mortelle, car il n'ajouta
rien, il se mit à examiner Dario, en homme qui a senti
le prix des minutes. Et, à mesure que son examen avançait,
son visage d'affable optimisme prenait une gravité blême,
une sourde terreur, que témoignait seule un petit frémissement
des lèvres. C'était lui qui, précisément, avait
assisté monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci était
mort, une crise de fièvre infectieuse, ainsi qu'il l'avait
diagnostiqué pour le bulletin de décès. Sans doute lui
aussi reconnaissait les mêmes terribles symptômes, la face
d'un gris de plomb, l'hébétement d'affreuse ivresse; et,
en vieux médecin romain, habitué aux morts subites, il
sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science
ait encore bien compris, exhalaison putride du Tibre ou
séculaire poison de la légende.
Mais il avait relevé la tête, et son regard de nouveau
se rencontra avec le regard noir du cardinal, qui ne le
quittait pas.
—Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous
n'êtes pas trop inquiet, j'espère?... Ce n'est qu'une
mauvaise digestion, n'est-ce pas?
Le médecin s'inclina une seconde fois. Il devinait,
au léger tremblement de la voix, la cruelle anxiété de
cet homme puissant, frappé encore dans la plus chère
affection de son cœur.
—Votre Éminence doit avoir raison, une digestion
mauvaise certainement. Parfois, de tels accidents sont
dangereux, quand la fièvre s'en mêle... Je n'ai pas besoin
de dire à Votre Éminence combien elle peut compter sur
ma prudence et sur mon zèle...
Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt de sa voix
nette de praticien:
—Le temps presse, il faut déshabiller le prince et
agir promptement. Qu'on me laisse un instant seul, j'aime
mieux cela.
Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait.
S'il avait besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo.
Son désir évident était d'éloigner la famille, afin
d'être plus libre, sans témoins gênants. Et le cardinal
comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener
lui-même à son bras jusque dans la salle à manger
où Pierre et don Vigilio les suivirent.
Quand les portes furent refermées, le plus morne et le
plus pesant des silences régna dans cette salle à manger,
que le clair soleil d'hiver inondait d'une lumière et d'une
tiédeur délicieuses. La table était toujours servie, avec
son couvert abandonné, la nappe salie de miettes, une
tasse de café à demi pleine encore; et, au milieu, se
trouvait le panier de figues, dont on avait écarté les
feuilles, mais où ne manquaient que deux ou trois fruits.
Devant la fenêtre, Tata, la perruche, sortie de sa cage,
était sur son bâton, ravie, éblouie, dans un grand rayon
jaune, où dansaient des poussières. Pourtant, elle avait
cessé de crier et de se lisser les plumes du bec, étonnée
de voir entrer tout ce monde, très sage, tournant la tête
à demi pour mieux étudier ces gens, de son œil rond et
scrutateur.
Des minutes interminables s'écoulèrent, dans l'attente
fébrile de ce qui se passait au fond de la chambre voisine.
Don Vigilio s'était silencieusement assis à l'écart, tandis
que Benedetta et Pierre, restés debout, se taisaient eux
aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris sa marche
sans fin, ce piétinement instinctif et berceur, par lequel
il semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus
vite à l'explication qu'il cherchait obscurément, au milieu
d'une effroyable tempête d'idées. Pendant que son pas
rythmé sonnait avec une régularité machinale, c'était en
lui une fureur sombre, une recherche exaspérée du pourquoi
et du comment, une extraordinaire confusion des
mouvements les plus extrêmes et les plus contraires. Mais
déjà, à deux reprises, en passant, il avait promené son
regard sur la débandade de la table, comme s'il y avait
quêté quelque chose. Était-ce, peut-être, ce café inachevé?
ce pain dont les miettes traînaient encore? ces
côtelettes d'agneau dont il restait un os? Puis, au moment
où, pour la troisième fois, il passait en regardant, ses
yeux rencontrèrent le panier de figues; et il s'arrêta net,
sous le coup d'une révélation soudaine. L'idée l'avait
saisi, l'envahissait, sans qu'il sût quelle expérience faire
pour que le brusque soupçon se changeât en certitude.
Un instant, il resta ainsi, combattu, ne trouvant pas, les
yeux fixés sur ce panier. Enfin, il prit une figue, l'approcha,
comme pour l'examiner de tout près. Mais elle
n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi
les autres, lorsque Tata, la perruche, qui adorait les
figues, poussa un cri strident. Et ce fut une illumination,
l'expérience cherchée qui s'offrait.
Lentement, de son air sérieux, le visage noyé d'ombre,
le cardinal porta la figue à la perruche, la lui donna,
sans une hésitation ni un regret. C'était une très jolie
bête, la seule qu'il eût ainsi aimée passionnément. Allongeant
son fin corps souple, dont la soie de cendre verte se
moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la
figue dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec.
Mais, quand elle l'eut fouillée, elle n'en mangea que très
peu, elle laissa tomber la peau, pleine encore. Lui, toujours
grave, impassible, regardait, attendait. L'attente fut
de trois grandes minutes. Un moment, il se rassura, il
gratta la tête de la perruche, qui, pleine d'aise, se faisait
caresser, tournait le cou, levait sur son maître son petit
œil rouge, d'un vif éclat de rubis. Et, tout d'un coup, elle
se renversa sans même un battement d'ailes, elle tomba
comme un plomb. Tata était morte, foudroyée.
Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains levées,
jetées au ciel, dans l'épouvante de ce qu'il savait enfin.
Grand Dieu! un tel crime, une si affreuse méprise, un
jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur ne lui
échappa, l'ombre de son visage était devenue farouche et
noire.
Pourtant, il y eut un cri, un cri éclatant de Benedetta,
qui, ainsi que Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi
l'acte du cardinal avec un étonnement qui s'était ensuite
changé en terreur.
—Du poison! du poison! ah! Dario, mon cœur, mon
âme!
Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa
nièce, en lançant un coup d'œil oblique sur les deux
petits prêtres, ce secrétaire et cet étranger, présents à
la scène.
—Tais-toi! tais-toi!
Elle se dégagea, d'une secousse, révoltée, soulevée par
une rage de colère et de haine.
—Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le
coup, je le dénoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!...
Je vous dis que c'est Prada, je le sais bien, puisque monsieur
Froment est revenu hier de Frascati, dans sa voiture,
avec ce curé Santobono et ce panier de figues... Oui,
oui! j'ai des témoins, c'est Prada, c'est Prada!
—Non, non! tu es folle, tais-toi!
Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tâchait
de la maîtriser de toute son autorité souveraine.
Lui, qui savait l'influence que le cardinal Sanguinetti
exerçait sur la tête exaltée de Santobono, venait de
s'expliquer l'aventure, non pas une complicité directe,
mais une poussée sourde, l'animal excité, puis lâché sur
le rival gênant, à l'heure où le trône pontifical allait
sans doute être libre. La probabilité, la certitude de
cela avait brusquement éclaté à ses yeux, sans qu'il eût
besoin de tout comprendre, malgré les lacunes et les
obscurités. Cela était, parce qu'il sentait que cela devait
être.
—Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme
n'a aucune raison de m'en vouloir, et moi seul étais visé,
c'est à moi qu'on a donné ces fruits... Voyons, réfléchis!
Il a fallu une indisposition imprévue pour m'empêcher
d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore;
et, pendant que mon pauvre Dario les goûtait seul, je
plaisantais, je lui disais de me garder les plus belles
pour demain... L'abominable chose était pour moi, et c'est
lui qui est frappé, ah! Seigneur! par le hasard le plus
féroce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur,
Seigneur! vous nous avez donc abandonnés!
Des larmes étaient montées à ses yeux, tandis qu'elle,
frémissante, ne semblait pas convaincue encore.
—Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi
voulez-vous que ce Santobono attente ainsi à vos
jours?
Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une réponse
suffisante. Déjà, la volonté du silence se faisait en
lui, dans une grandeur suprême. Puis, un souvenir lui
revint, et il se résigna au mensonge.
—Santobono a toujours eu la cervelle un peu dérangée,
et je sais qu'il m'exècre, depuis que j'ai refusé de
tirer de prison son frère, un de nos anciens jardiniers,
en lui donnant le bon certificat qu'il ne méritait certes
pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des
causes plus graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance
à tirer de moi.
Alors, Benedetta, brisée, incapable de discuter davantage,
se laissa tomber sur une chaise, avec un geste
d'abandon désespéré.
—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et
puis, qu'est-ce que ça fait, maintenant que mon Dario en
est là? Il n'y a qu'une chose, il faut le sauver, je veux
qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils font dans
cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous
chercher?
Le silence recommença, éperdu. Le cardinal, sans
parler, prit sur la table le panier de figues, le porta dans
une armoire, qu'il ferma à double tour; puis, il mit la
clef dans sa poche. Sans doute, dès que la nuit serait
tombée, il se proposait de le faire disparaître lui-même,
en descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait
de l'armoire, il aperçut ces deux petits prêtres, dont
les yeux l'avaient forcément suivi. Et il leur dit simplement,
grandement:
—Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander
d'être discrets... Il est des scandales qu'il faut épargner
à l'Église, laquelle n'est pas, ne peut pas être coupable.
Livrer un des nôtres aux tribunaux civils, s'il est criminel,
c'est frapper l'Église entière, car les passions
mauvaises s'emparent dès lors du procès, pour faire
remonter jusqu'à elle la responsabilité du crime. Et
notre seul devoir est de remettre le meurtrier aux
mains de Dieu, qui saura le punir plus sûrement... Ah!
pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou
dans ma famille, dans mes plus tendres affections, je
déclare, au nom du Christ mort sur la croix, que je n'ai
ni colère, ni besoin de vengeance, et que j'efface le nom
du meurtrier de ma mémoire, et que j'ensevelis son action
abominable dans l'éternel silence de la tombe!
Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant
que, la main levée dans un geste large, il prononçait
ce serment, cet abandon de ses ennemis à l'unique
justice de Dieu; car ce n'était pas de Santobono qu'il entendait
parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti,
dont il avait deviné l'influence néfaste. Et une infinie
détresse, une souffrance tragique le bouleversait,
dans l'héroïsme de son orgueil, à la pensée de la lutte
sombre autour de la tiare, de tout ce qui s'agitait de mauvais
et de vorace, au fond des ténèbres.
Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient,
pour lui promettre de se taire, une émotion invincible
l'étrangla, le sanglot qu'il refoulait monta brusquement
à sa gorge, pendant qu'il bégayait:
—Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah!
l'unique fils de notre race, le seul amour et le seul
espoir de mon cœur! Ah! mourir, mourir ainsi!
Mais, violente de nouveau, Benedetta s'était relevée.
—Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous
allons le soigner, nous allons retourner près de lui. Et
nous le prendrons dans nos bras, et nous le sauverons.
Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je ne veux
pas, je ne veux pas qu'il meure!
Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empêchée
de rentrer dans la chambre, lorsque, justement, Victorine
parut, l'air égaré, ayant perdu tout courage, malgré sa
belle sérénité habituelle.
—Le docteur prie madame et Son Éminence de venir
tout de suite, tout de suite.
Pierre, frappé de stupeur par ces choses, ne les suivit
pas, resta un instant en arrière, avec don Vigilio, dans
la salle à manger ensoleillée. Eh quoi! le poison, le
poison comme au temps des Borgia, dissimulé élégamment,
servi avec ces fruits par un traître ténébreux, qu'on
n'osait même pas dénoncer! Et il se rappelait sa conversation,
au retour de Frascati, son scepticisme de Parisien
à propos de ces drogues légendaires, qu'il n'admettait
qu'au cinquième acte d'un drame romantique. Et elles
étaient vraies, les abominables histoires, les bouquets et
les couteaux empoisonnés, les prélats et jusqu'aux papes
gênants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat
du matin; car ce Santobono passionné et tragique était
bien un empoisonneur, il n'en pouvait plus douter, il
revoyait toute sa journée de la veille, sous cet effrayant
éclairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait
surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hâte d'agir
devant la mort probable du pape régnant, la suggestion
du crime au nom du salut de l'Église, puis ce curé rencontré
sur la route, avec son petit panier de figues, puis
ce panier promené par le crépuscule de la mélancolique
campagne, longuement, dévotement, sur les genoux du
prêtre, ce panier dont le souvenir le hantait maintenant
d'un cauchemar, dont il reverrait toujours, avec un
frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le poison,
le poison! c'était vrai pourtant, ça existait, ça circulait
encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des âpres
appétits de conquête et de domination!
Et, soudainement, dans la mémoire de Pierre, la figure
de Prada se dressa, elle aussi. Tout à l'heure, lorsque
Benedetta l'avait accusé si violemment, il s'était un moment
avancé pour le défendre, pour crier cette histoire
du poison qu'il savait, et le point d'où le panier était
parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitôt, une
réflexion venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait
le crime, Prada l'avait laissé faire. Un souvenir encore,
aigu comme une lame, le traversait, celui de la petite
poule noire, dans le morne décor de l'osteria, morte sous
le hangar, foudroyée, avec le mince flot de sang violâtre
qui lui coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir,
Tata, la perruche, gisait de même, molle et tiède, le bec
taché d'une goutte de sang. Pourquoi donc Prada avait-il
menti en racontant une bataille? C'était toute une complication
de passions et de luttes obscures, dans les ténèbres
desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de même
qu'il ne savait comment reconstituer l'effroyable combat
qui avait dû se produire dans le cerveau de cet homme,
pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le revoir à son
côté, l'évoquer pendant son retour matinal au palais Boccanera,
sans frémir, en devinant sourdement tout ce qui
s'était décidé d'épouvantable, à cette porte. D'ailleurs,
malgré les obscurités et les impossibilités, que ce fût
contre le cardinal ou plutôt dans l'espoir d'une flèche
égarée qui le vengerait, au petit bonheur du hasard farouche,
le fait terrible était là: Prada savait, Prada aurait
pu arrêter le destin en marche, et il avait laissé le destin
accomplir son aveugle besogne de mort.
Mais Pierre, en tournant la tête, aperçut don Vigilio à
l'écart, sur la chaise d'où il n'avait pas bougé, si défait et
si pâle, qu'il le crut frappé, lui aussi.
—Est-ce que vous êtes souffrant?
D'abord, le secrétaire sembla ne pouvoir répondre,
tellement la terreur le serrait à la gorge. Puis, d'une voix
basse:
—Non, non, je n'en ai pas mangé... Ah! grand Dieu!
quand je songe que j'en avais grande envie et que la déférence
seule m'a retenu, en voyant que Son Éminence
n'en mangeait pas!
Il eut un petit grelottement de tout son corps, à cette
pensée que son humilité seule venait de le sauver. Et il
gardait, sur ses mains, sur son visage, le froid de la mort
voisine, dont il avait senti le frôlement.
A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans
son effroi, il écartait d'un geste l'affreuse chose, en
murmurant:
—Ah! Paparelli, Paparelli!
Pierre, très ému, n'ignorant pas ce qu'il pensait du
caudataire, tâcha de savoir.
—Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?...
Croyez-vous donc qu'ils l'ont poussé et que ce
sont eux, en somme?
Le mot de Jésuites ne fut pas même dit, mais la grande
ombre noire passa dans le gai soleil de la salle à manger,
qu'elle parut un moment emplir de ténèbres.
—Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux
toujours! Dès qu'on pleure, dès qu'on meurt, ils en sont,
ce sont eux, quand même! Et c'était fait pour moi, je
m'étonne de n'y être pas resté!
Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte,
d'exécration et de colère:
—Ah! Paparelli, Paparelli!
Et il se tut, refusant de répondre, regardant de ses yeux
effarés les murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir
le caudataire, avec sa face molle de vieille fille, son trot
roulant de souris rongeuse, ses mains de mystère et
d'envahissement, qui étaient allées prendre à l'office le
panier de figues oublié, pour l'apporter sur la table.
Alors, tous deux se décidèrent à retourner dans la
chambre, où peut-être avait-on besoin d'eux; et Pierre,
en entrant, fut saisi du déchirant spectacle qu'elle offrait.
Depuis une demi-heure, vainement, le docteur Giordano,
soupçonnant le poison, avait employé les remèdes d'usage,
un vomitif, puis la magnésie. Il venait même de faire
battre, par Victorine, des blancs d'œufs dans de l'eau. Mais
le mal empirait, avec une si foudroyante rapidité, que
maintenant tout secours devenait inutile. Déshabillé,
couché sur le dos, le buste soutenu par des oreillers,
et les bras allongés hors des draps, Dario était effrayant,
dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractérisait ce
mal mystérieux et redoutable, auquel monsignor Gallo,
déjà, et d'autres, avaient succombé. Il semblait frappé
d'une stupeur de vertige, ses yeux s'enfonçaient de plus
en plus au fond des orbites noires, tandis que la face
entière se desséchait, vieillissait à vue d'œil, envahie
d'une ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant,
accablé, il avait fermé les yeux, il n'avait de vivants que
les souffles oppressés, pénibles et longs, qui soulevaient
sa poitrine. Et, debout, penchée sur ce pauvre visage
d'agonisant, Benedetta se tenait là, souffrant sa souffrance,
envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-même
était méconnaissable, si blanche, si éperdue d'angoisse,
comme prise elle aussi par la mort, peu à peu, en même
temps que lui.
Dans l'embrasure de fenêtre où le cardinal Boccanera
avait emmené le docteur Giordano, il y eut quelques mots
échangés à voix basse.
—Il est perdu, n'est-ce pas?
Le docteur, bouleversé également, eut un geste désolé
de vaincu.
—Hélas! oui. Je dois prévenir Votre Éminence que
dans une heure tout sera fini.
Un court silence régna.
—Et, n'est-ce pas, de la même maladie que Gallo?
Puis, comme le docteur ne répondait pas, tremblant,
détournant les yeux:
—Enfin, d'une fièvre infectieuse?
Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait
ainsi. C'était le silence, le crime enfoui, à jamais,
pour le bon renom de sa mère l'Église. Et rien n'était
plus grand, d'une grandeur tragique plus haute, que ce
vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et souverain,
ne voulant pas que sa famille spirituelle pût déchoir, pas
plus qu'il ne consentait à ce qu'on traînât sa famille humaine
dans les inévitables salissures d'un procès retentissant.
Non, non! le silence, l'éternel silence où tout
repose et s'oublie!
De son air doux de discrétion cléricale, le docteur finit
par s'incliner.
—Évidemment, d'une fièvre infectieuse, comme le dit
si bien Votre Éminence.
Deux grosses larmes, aussitôt, reparurent dans les yeux
de Boccanera. Maintenant qu'il avait mis Dieu à l'abri,
son humanité saignait de nouveau. Il supplia le médecin
de tenter un effort suprême, d'essayer l'impossible; mais
celui-ci secouait la tête, montrait le malade de ses pauvres
mains tremblantes. Pour son père, pour sa mère, il
n'aurait rien pu. La mort était là. A quoi bon fatiguer,
torturer un mourant, dont il n'aurait fait qu'aggraver les
souffrances? Et, comme le cardinal, devant la catastrophe
prochaine, songeait à sa sœur Serafina, se désespérait en
disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernière
fois, si elle s'attardait au Vatican, où elle devait
être, le médecin offrit d'aller la chercher avec sa voiture,
qu'il avait gardée en bas. C'était une affaire de vingt minutes.
Il serait de retour, si, dans les derniers moments,
on avait besoin de lui.
Resté seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile,
un instant encore. Par la fenêtre, les yeux obscurcis
de ses larmes, il regardait le ciel. Et ses bras frémissants
se tendirent, en un geste d'imploration ardente. O Dieu!
puisque la science des hommes était si courte et si vaine,
puisque ce médecin s'en allait ainsi, heureux de sauver
l'embarras de son impuissance, ô Dieu! que ne faisiez-vous
un miracle, pour montrer l'éclat de votre pouvoir
sans bornes! Un miracle, un miracle! il le demandait du
fond de son âme de croyant, avec l'insistance, la prière
impérative d'un prince de la terre, qui croyait avoir rendu
au ciel un service considérable, par sa vie entière donnée
à l'Église. Il le demandait pour la continuation de sa race,
pour que le dernier mâle ne disparût pas si misérablement,
pour qu'il pût épouser cette cousine tant aimée,
là pleurante et si malheureuse à cette heure. Un miracle,
un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un
miracle qui fît renaître la famille! un miracle qui éternisât
le glorieux nom des Boccanera, en permettant qu'il
sortît de ces jeunes époux toute une lignée sans nombre
de vaillants et de fidèles!
Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal
apparut transfiguré, les yeux séchés par la foi, l'âme désormais
forte et soumise, exempte de toute faiblesse. Il
s'était remis entre les mains de Dieu, il avait résolu d'administrer
lui-même l'extrême-onction à Dario. D'un geste,
il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pièce
voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours
la clef sur lui. Cette pièce nue, où personne n'entrait,
cette pièce où se trouvait simplement un petit autel
de bois peint, surmonté d'un grand crucifix de cuivre,
avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu
et terrible, car Son Éminence, disait-on, y passait les
nuits à genoux, conversant avec Dieu en personne.
Et, pour qu'il y entrât publiquement, pour qu'il en
laissât ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il voulût
forcer Dieu à en sortir avec lui, dans son désir d'un
miracle.
On avait ménagé une armoire derrière l'autel, et le
cardinal y passa prendre l'étole et le surplis. La boîte
aux saintes huiles était également là, une très ancienne
boîte d'argent, timbrée des armes des Boccanera. Puis,
don Vigilio étant rentré dans la chambre à la suite de
l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite
alternèrent.
—Pax huic domui.
—Et omnibus habitantibus in ea.
La mort venait, si menaçante, si prochaine, que tous
les préparatifs habituels se trouvaient forcément supprimés.
Il n'y avait ni les deux cierges, ni la petite table
recouverte d'une nappe blanche. De même, l'assistant
n'ayant pas apporté le bénitier et l'aspersoir, l'officiant
dut se contenter de faire le geste, bénissant la chambre
et le mourant, en prononçant les paroles du rituel:
—Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis
me, et super nivem dealbabor.
Dans un long frisson, en voyant paraître le cardinal,
avec les saintes huiles, Benedetta était tombée à genoux,
au pied du lit; tandis que Pierre et Victorine, un peu en
arrière, s'agenouillaient eux aussi, bouleversés par la
douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux immenses,
élargis dans sa face d'une pâleur de neige, la
contessina ne quittait pas du regard son Dario qu'elle ne
reconnaissait plus, le visage terreux, la peau tannée et
ridée ainsi que celle d'un vieillard. Et ce n'était pas pour
leur mariage, accepté et désiré par lui, que leur oncle,
ce tout-puissant prince de l'Église, apportait le sacrement,
c'était pour la rupture suprême, la fin humaine de
tout orgueil, la mort qui achève et emporte les races,
comme le vent balaye la poussière des routes.
Il ne pouvait s'attarder, il récita promptement le Credo
à demi-voix.
—Credo in unum Deum...
—Amen, répondit don Vigilio.
Après les prières du rituel, ce dernier balbutia les
litanies, pour que le ciel prît en pitié l'homme misérable
qui allait comparaître devant Dieu, si un prodige de Dieu
ne lui faisait pas grâce.
Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le
cardinal ouvrit la boîte des saintes huiles; et, se bornant
à une seule onction, comme il était permis dans le cas
d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille d'argent, une
seule goutte sur la bouche desséchée, déjà flétrie par la
mort.
—Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam
misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per
visum, auditum, odoratum, gustum, tactum, deliquisti.
Ah! de quel cœur brûlant de foi il les prononçait, ces
appels au pardon, pour que la divine miséricorde effaçât
les péchés commis par les cinq sens, ces cinq portes de
l'éternelle tentation ouvertes sur l'âme! Mais c'était encore
avec l'espoir que, si Dieu avait frappé le pauvre être
pour ses fautes, peut-être aurait-il l'indulgence entière
de le rendre même à la vie, dès qu'il les aurait pardonnées.
La vie, ô Seigneur! la vie, pour que cette antique
lignée des Boccanera pullule encore, continue à vous
servir au travers des âges, dans les combats et devant les
autels!
Un instant, le cardinal resta les mains frémissantes,
regardant la face muette, les yeux fermés du moribond,
attendant le miracle. Rien ne se produisait, pas une
clarté n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la bouche
avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement
sortît des lèvres. Et l'oraison dernière fut dite,
l'officiant retourna dans la chapelle, suivi de l'assistant,
au milieu de l'effrayant silence qui retombait. Et là tous
deux s'agenouillèrent, le cardinal s'abîma dans une prière
brûlante, sur le carreau nu. Les yeux levés vers le crucifix
de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien,
il se donna tout entier, suppliant Jésus de le prendre
à la place de son neveu, s'il fallait un holocauste, ne
désespérant toujours pas de fléchir la colère céleste, tant
que Dario aurait un souffle de vie, et tant que lui-même
serait ainsi à genoux, en conversation avec Dieu. Il était
à la fois si humble et si souverain! De Dieu à un Boccanera,
l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux
palais pouvait crouler, il n'aurait pas senti la chute des
poutres.
Dans la chambre, cependant, rien n'avait bougé encore,
sous le poids de cette majesté tragique que la cérémonie
semblait y avoir laissée. Et ce fut alors seulement que
Dario ouvrit les paupières. Il regarda ses mains, il les vit
si vieillies, si réduites, qu'un immense regret de l'existence
se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, à ce moment
de lucidité, au milieu de cette sorte de griserie du poison
qui l'accablait, il eut pour la première fois conscience de
son état. Ah! mourir, dans une telle douleur, une telle
déchéance, quelle révoltante abomination pour cet être
de légèreté et d'égoïsme, pour cet amant de la beauté, de
la gaieté et de la lumière, qui ne savait pas souffrir! Le
destin féroce châtiait en lui avec trop de rudesse sa race
finissante. Il se fit horreur à lui-même, il fut pris d'un
désespoir, d'une terreur d'enfant, qui lui donnèrent la
force de se soulever sur son séant et de regarder éperdument
autour de la chambre, pour voir si tout le monde
ne l'avait pas abandonné. Et, lorsque son regard rencontra
Benedetta toujours agenouillée au pied du lit,
il eut un suprême élan vers elle, il lui tendit ses deux
bras, brûlant du désir égoïste de l'emmener à son cou.
—Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me
laisse pas mourir seul!
Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne
l'avait pas quitté des yeux. Le mal horrible qui emportait
son amant, semblait de plus en plus la posséder et la
détruire, à mesure que lui s'affaiblissait. Elle devenait
d'une blancheur immatérielle; et, par les trous de ses
prunelles si claires, on commençait à voir son âme.
Mais, quand elle l'aperçut, ressuscitant, les bras tendus
et l'appelant, elle se leva à son tour, elle s'approcha, se
tint debout près du lit.
—Je viens, mon Dario... Me voilà, me voilà!
Et Pierre et Victorine, alors, toujours à genoux, assistèrent
à l'acte sublime, d'une si extraordinaire grandeur,
qu'ils en restèrent cloués au sol, comme devant un spectacle
extra-terrestre, où les humains n'avaient plus à
intervenir. Elle-même, Benedetta parlait, agissait en
créature délivrée de tous liens conventionnels et sociaux,
déjà hors de la vie, ne voyant et n'interpellant plus les
êtres et les choses que de très loin, du fond de l'inconnu
où elle allait disparaître.
—Ah! mon Dario, on a voulu nous séparer. Oui, c'est
pour que je ne puisse me donner à toi, c'est pour que
nous ne soyons jamais heureux, aux bras l'un de l'autre,
qu'on a résolu ta mort, en sachant bien que ta vie emporterait
la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il
est ton assassin, même si un autre t'a frappé. C'est lui
qui est la cause première, qui m'a volée à toi quand j'allais
être tienne, qui a ravagé notre existence à tous deux,
qui a soufflé autour de nous, en nous, l'exécrable poison
dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le hais,
d'une haine dont je voudrais l'écraser avant de partir
à ton cou!
Elle n'élevait pas la voix, elle disait ces choses affreuses
dans un murmure profond, simplement, passionnément.
Prada ne fut pas même nommé, et elle se tourna à peine
vers Pierre, frappé d'immobilité, derrière elle, pour
ajouter d'un air de commandement:
—Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire
que j'ai maudit son fils. Le héros si tendre m'a bien
aimée, je l'aime bien encore, et cette parole que vous lui
porterez lui déchirera le cœur. Mais je veux qu'il sache,
il doit savoir, pour la vérité et pour la justice.
Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les
bras, en sentant qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait
plus ses yeux clairs fixés sur les siens.
—Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit
toute noire, je ne veux pas y entrer seul!
—Je viens, je viens, mon Dario... Me voilà!
Elle s'était rapprochée encore, elle le touchait presque,
debout contre le lit.
—Ah! ce serment que j'avais fait à la Madone de n'être
à aucun homme, pas même à toi, avant que Dieu l'eût
permis, par la bénédiction d'un de ses prêtres! Je mettais
une noblesse supérieure, divine, à être immaculée, vierge
comme la Vierge, ignorante des souillures et des bassesses
de la chair. Et c'était en outre un cadeau d'amour exquis
et rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire à
l'amant élu par mon cœur, pour qu'il fût à jamais le seul
maître de mon âme et de mon corps... Cette virginité
dont j'étais si orgueilleuse, je l'ai défendue contre l'autre,
des ongles et des dents, comme on se défend contre un
loup, je l'ai défendue contre toi, avec des larmes, pour
que tu n'en salisses pas le trésor, dans une fièvre sacrilège,
avant l'heure sainte des délices permises... Et si tu
savais quelles terribles luttes je soutenais aussi contre
moi-même, pour ne pas céder! J'avais un besoin fou de
te crier de me prendre, de me posséder, de m'emporter.
Car c'était toi tout entier que je voulais, et c'était moi
tout entière que je te donnais, oui! sans réserve, en
femme qui sait, et qui accepte, et qui réclame tout
l'amour, celui qui fait l'épouse et la mère... Ah! mon
serment à la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu,
lorsque le vieux sang soufflait chez moi en tempête, et
maintenant quel désastre!
Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se
faisait plus ardente.
—Tu te souviens, le soir où tu es rentré, avec un coup
de couteau dans l'épaule... Je t'ai cru mort, j'ai crié de
rage, à l'idée que tu allais partir, que j'allais te perdre,
sans que nous eussions connu le bonheur. J'insultais la
Madone, je regrettais, en ce moment-là, de ne m'être
pas damnée avec toi, pour mourir avec toi, enlacés tous
les deux dans une étreinte si rude, qu'il aurait fallu
nous enterrer ensemble... Et dire que ce terrible avertissement
ne devait servir à rien! J'ai été assez aveugle,
assez sotte, pour ne pas entendre la leçon. Te voilà frappé
de nouveau, on te vole à mon amour, et tu t'en vas
avant que je me sois donnée enfin, lorsqu'il en était
temps encore... Ah! misérable orgueilleuse, rêveuse
imbécile!
Ce qui grondait à présent dans sa voix étouffée, c'était,
contre elle-même, la colère de la femme pratique et raisonnable
qu'elle avait toujours été. Est-ce que la Madone,
si maternelle, voulait le malheur des amants? Quelle
indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, à les voir
aux bras l'un de l'autre, si passionnés, si heureux? Non,
non! les anges ne pleuraient pas, quand deux amants,
même en dehors du prêtre, s'aimaient sur la terre; au
contraire, ils souriaient, ils chantaient d'allégresse. Et
c'était sûrement une duperie abominable que de ne pas
épuiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de
la vie battait dans les veines.
—Benedetta, Benedetta! répéta le mourant, en l'épouvante
d'enfant qu'il avait de s'en aller seul ainsi, au fond
de l'éternelle nuit noire.
—Me voilà, me voilà! mon Dario... Je viens!
Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile
pourtant, avait eu un geste pour se lever et pour l'empêcher
de faire l'acte:
—Laisse, laisse, Victorine, rien au monde désormais
ne peut empêcher cela, parce que cela est plus fort que
tout, plus fort que la mort. Quelque chose, il y a un instant,
quand j'étais à genoux, m'a redressée, m'a poussée.
Je sais où je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas juré, le soir
du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'être à lui seul,
jusque dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et
qu'il m'emporte! Nous serons morts, nous serons mariés
tout de même et pour toujours!
Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Et ce fut inouï. Dans une exaltation grandissante, dans
une flambée d'amour qui la soulevait, elle commença
sans hâte à se dévêtir. D'abord, le corsage tomba, et les
bras blancs, les épaules blanches resplendirent; puis, les
jupes glissèrent, et, déchaussés, les pieds blancs, les
chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les derniers
linges, un à un, s'en allèrent, et le ventre blanc, la
gorge blanche, les cuisses blanches, s'épanouirent en une
haute floraison blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait
tout retiré, avec une audace ingénue, une tranquillité
souveraine, comme si elle se trouvait seule. Elle était
debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudité candide,
dans sa royauté dédaigneuse, ignorante des regards. Elle
éclairait, elle parfumait la morne chambre de la beauté
de son corps, un prodige de beauté, la perfection vivante
des plus beaux marbres, le col d'une reine, la poitrine
d'une déesse guerrière, la ligne fière et souple de l'épaule
au talon, les rondeurs sacrées des membres et des flancs.
Et elle était si blanche, que ni les statues de marbre, ni
les colombes, ni la neige elle-même, n'étaient plus
blanches.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Comme renversés à terre par une apparition, le glorieux
flamboiement d'une vision sainte, Pierre et Victorine
la regardaient de leurs yeux aveuglés, éblouis.
Celle-ci n'avait pas même fait un mouvement pour l'arrêter
dans son action extraordinaire, envahie de cette
sorte de respect terrifié qu'on éprouve devant les folies
de la passion et de la foi. Et, lui, paralysé, sentait passer
quelque chose de si grand, qu'il n'était plus capable que
d'un frisson d'admiration éperdue. Rien d'impur ne lui
venait de cette nudité de neige et de lis, de cette vierge
de candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner
d'une lumière propre, de l'éclat même du puissant
amour dont il brûlait. Elle ne le choquait pas plus qu'une
œuvre de vérité, transfigurée par le génie.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Et Benedetta, s'étant couchée, prit dans ses bras Dario
agonisant, dont les bras n'eurent que la force de se
refermer sur elle. Enfin, elle avait voulu cela, dans sa
tranquillité apparente, dans la blancheur liliale de son
obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur
d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dévorée, même
aux heures de calme. Maintenant que le destin abominable
lui volait son amant, elle refusait de se résigner à
cette duperie de le perdre sans s'être donnée, puisqu'elle
avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils étaient
tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force.
Et, dans sa folie, éclatait la révolte de la nature, le cri
inconscient de la femme qui ne voulait pas mourir inféconde,
inutile comme la graine emportée par un vent de
désastre, et dont ne germera plus aucune autre vie.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Elle l'étreignait de tous ses membres nus, de toute son
âme nue. Et Pierre, à ce moment, aperçut contre le mur,
au chevet du lit, les armes des Boccanera, un ancien
panneau de broderie d'or et de soies de couleur, sur
velours violet. Oui, c'était bien le dragon ailé soufflant des
flammes; c'était bien la devise farouche et ardente,
Bocca nera, Alma rosa, bouche noire, âme rouge, la
bouche enténébrée d'un rugissement, l'âme flamboyant
comme un brasier de foi et d'amour. Toute cette vieille
race de passion et de violence, aux légendes tragiques,
venait de renaître, pour pousser cette fille dernière, si
adorable, à ces effrayantes et prodigieuses fiançailles dans
la mort. Et la vue des armes brodées évoqua en lui un
autre souvenir, celui du portrait de Cassia Boccanera,
l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au Tibre avec
son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio
Corradini. N'était-ce pas la même étreinte désespérée qui
tâchait de vaincre la mort, la même sauvagerie se jetant
à l'abîme avec le corps du bien-aimé, l'élu et l'unique?
Toutes deux se ressemblaient ainsi que des sœurs, celle
qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se
mourait là de la mort de son amant, comme si cette
dernière n'était que la revenante de l'autre, avec leurs
mêmes traits d'enfance délicate, la même bouche de
désir et les mêmes grands yeux de rêve, dans la même
petite face ronde, sage et têtue.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Pendant une éternité, une seconde peut-être, ils s'étreignirent.
Elle y apportait une frénésie du don d'elle-même,
une frénésie sacrée allant au delà de la vie,
jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commençait
pour eux. Elle se mêlait à lui, entrait dans lui, sans terreur
ni répugnance du mal qui le rendait méconnaissable;
et lui, qui venait d'expirer sous ce grand bonheur
dont la félicité lui arrivait enfin, restait les bras serrés,
noués convulsivement autour d'elle, comme s'il l'emportait.
Alors, fut-ce de la douleur de cette possession
incomplète, en songeant à sa virginité inutile, qui ne
pouvait plus être fécondée? ou bien fut-ce au milieu de
la joie suprême d'avoir consommé quand même le mariage,
de toute la volonté de son être? Elle eut au cœur,
dans cette étreinte de l'impuissante mort, un tel flot de
sang, que son cœur éclata. Elle était morte au cou de
son amant mort, tous les deux étroitement serrés, à
jamais, entre les bras l'un de l'autre.
Il y eut un gémissement, Victorine s'était approchée,
avait compris; tandis que Pierre, debout lui aussi, restait
frémissant d'admiration et de larmes, soulevé par le
sublime.
—Voyez, voyez, bégaya à voix très basse la servante,
elle ne bouge plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant,
ma pauvre enfant! elle est morte!
Et le prêtre murmura:
—Mon Dieu! qu'ils sont beaux!
C'était vrai, jamais beauté si haute, si resplendissante,
n'avait éclaté sur des visages morts. La face, tout à l'heure
terreuse et vieillie de Dario, venait de prendre une pâleur,
une noblesse de marbre, les traits allongés, simplifiés,
comme dans un élan d'ineffable allégresse. Benedetta
restait très grave, avec un pli d'ardente volonté aux lèvres,
tandis que la figure entière exprimait une béatitude douloureuse
et infinie, dans une infinie blancheur. Ils
mêlaient leurs chevelures, et leurs yeux, restés grands
ouverts, les uns au fond des autres, continuaient à se
regarder sans fin, d'une éternelle douceur de caresse.
Ils étaient le couple pour toujours enlacé, parti pour
l'immortalité dans l'enchantement de leur union, et qui
avait vaincu la mort, et de qui rayonnait cette beauté ravie
de l'amour immortel et vainqueur.
Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mêlés à
de telles plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et
Pierre, bouleversé à présent, ne s'expliqua pas trop comment
la chambre se trouva tout d'un coup envahie par des
gens, qu'une sorte de terreur désespérée agitait. Le cardinal
avait dû accourir de sa chapelle, avec don Vigilio.
Sans doute aussi, à cette minute, le docteur Giordano
ramenait donna Serafina, prévenue de la mort prochaine
de son neveu, car elle était là maintenant, dans la stupeur
de ces coups de foudre successifs qui frappaient la
maison. Lui-même, le docteur avait cet étonnement
troublé des plus vieux médecins dont l'expérience s'effare
toujours devant les faits; et il tentait une explication,
il parlait en hésitant d'un anévrisme possible, peut-être
d'une embolie.
Victorine, en servante que sa douleur faisait l'égale de
ses maîtres, osa l'interrompre.
—Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les
deux, est-ce que ça ne suffit pas pour mourir ensemble?
Donna Serafina, après avoir baisé au front les chers
enfants, voulut leur fermer les yeux. Mais elle ne put y
parvenir, les paupières se rouvraient dès que le doigt les
abandonnait, les yeux recommençaient à se sourire, à
échanger fixement la caresse de leur regard d'éternité.
Et, comme elle parlait, pour la décence, de séparer les
deux corps, en essayant de dénouer leurs membres:
—Oh! madame, oh! madame! se récria de nouveau
Victorine. Vous leur casseriez plutôt les bras. Voyez donc,
on dirait que les doigts sont entrés dans les épaules, jamais
ils ne se quitteront.
Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le
miracle. Il était livide, sans une larme, dans un désespoir
glacé qui le grandissait. Il eut un geste souverain
d'absolution, de sanctification, comme si, en prince de
l'Église, disposant des volontés du ciel, il acceptait ainsi
les deux amants embrassés devant le tribunal suprême,
largement dédaigneux des convenances, en face de ce
cas de superbe amour, ému jusqu'aux entrailles par les
souffrances de leur vie et par la beauté de leur mort.
—Laissez-les, laissez-les, ma sœur, ne les troublez pas
dans leur sommeil... Que leurs yeux restent ouverts,
puisqu'ils veulent avoir jusqu'à la fin des temps pour se
regarder, sans jamais en être las! Et qu'ils dorment donc
aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas péché durant
leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi noués d'une
étreinte que pour se coucher dans la terre!
Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil,
chaud encore des anciennes aventures de batailles
et de passions:
—Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entière
les admirera et les pleurera... Laissez-les, laissez-les
l'un à l'autre, ma sœur. Dieu les connaît et les attend.
Tous les assistants s'étaient agenouillés, le cardinal
récita lui-même les prières des morts. La nuit venait, une
ombre croissante envahissait la chambre, où bientôt deux
flammes de cierge brillèrent comme deux étoiles.
Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le
petit jardin abandonné du palais, au bord du Tibre. Il devait
y être descendu, étouffant de fatigue et de chagrin,
ayant besoin d'air. Les ténèbres noyaient le coin charmant,
l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau tombant
du masque tragique chantait sa grêle chanson de flûte; et
le laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers
des plates-bandes n'étaient plus que des masses indistinctes,
sous le ciel d'un bleu noir. Ah! comme il était
doux et gai le matin, ce délicieux jardin mélancolique!
et comme les rires de Benedetta y avaient laissé un écho
désolé, toute cette belle joie sonnante du bonheur
prochain, qui maintenant gisait là-haut, dans le néant des
choses et des êtres! Il eut le cœur serré si douloureusement,
qu'il éclata en gros sanglots, assis à la place même
où elle s'était assise, sur le fragment de colonne renversée,
dans l'air qu'elle avait respiré et qui paraissait garder son
odeur pure de femme adorable.
Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures.
Et Pierre eut un brusque sursaut, en se souvenant que
c'était le soir même que le pape devait le recevoir, à neuf
heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas songé pendant
l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois
et des mois s'étaient écoulés, cela revenait en lui comme
un très ancien rendez-vous, auquel, après des années
d'absence, on arrive vieilli, le cœur et le cerveau changés
par des événements sans nombre. Et, péniblement, il reprenait
pied. Dans trois heures, il irait au Vatican, il verrait
enfin le pape.
XIII
Pierre, lorsqu'il s'éveilla, fut tout surpris d'entendre
sonner onze heures. Dans la fatigue de ce bal, où il était
resté si tard, il avait dormi d'un sommeil d'enfant, d'une
paix délicieuse, comme s'il avait, en dormant, senti son
bonheur. Et, dès qu'il eut ouvert les yeux, le radieux
soleil qui entrait par les fenêtres, le baigna d'espoir. Sa
première pensée fut que, le soir enfin, il verrait le pape,
à neuf heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant
cette journée bénie, dont le ciel splendide et pur lui
semblait d'un si heureux présage?
Il se leva, ouvrit les fenêtres, laissa entrer la tiédeur
de l'air, qui lui sembla avoir ce goût de fruit et de fleur,
remarqué dès le jour de son arrivée, dont il avait plus
tard essayé vainement d'analyser la nature, un goût
d'orange et de rose. Était-ce possible qu'on fût en décembre?
Quel pays adorable, pour qu'avril parût y refleurir,
au seuil même de l'hiver! Puis, sa toilette faite,
comme il s'accoudait, pour regarder au delà du Tibre,
couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes en toute
saison, il aperçut Benedetta assise près de la fontaine,
dans le petit jardin abandonné du palais. Et il descendit,
ne pouvant tenir en place, cédant à un besoin de vie, de
gaieté et de beauté.
Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait
d'elle, rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues.
—Ah! mon cher abbé, que je suis heureuse, que je
suis heureuse!
Souvent, ils avaient passé les matinées dans ce coin de
calme et d'oubli. Mais quelles matinées tristes, quand,
l'un et l'autre, ils étaient sans espérance! Aujourd'hui,
l'abandon des allées envahies par les herbes folles, les
buis qui avaient poussé dans le vieux bassin comblé, les
orangers symétriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin
des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme
infini, une intimité rêveuse et tendre, dans laquelle il
était très bon de reposer sa joie. Et surtout il faisait si
tiède, à côté du grand laurier, dans l'angle où se trouvait
la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'énorme
bouche béante du masque tragique, avec sa chanson de
flûte. Une fraîcheur montait du grand sarcophage de
marbre, dont le bas-relief déroulait une bacchanale frénétique,
des faunes emportant, renversant des femmes
sous leurs baisers voraces. Et l'on était là hors des temps
et des lieux, au fond d'un passé révolu, si lointain, que
les alentours disparaissaient, les constructions récentes
des quais, le quartier éventré, gris encore de la poussière
des décombres, Rome elle-même bouleversée, en mal
d'un monde nouveau.
—Ah! répéta Benedetta, que je suis heureuse!...
J'étouffais dans ma chambre, j'ai dû descendre ici, tant
mon cœur avait besoin de place, d'air et de soleil, pour
battre à son aise!
Elle était assise, près du sarcophage, sur le fragment
de colonne renversée, qui servait de banc; et elle voulut
que le prêtre vînt se mettre à côté d'elle. Jamais il ne
l'avait vue d'une telle beauté, avec ses noirs cheveux
encadrant sa face pure, toute rosée et délicate comme
une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans
fond, dans la lumière, étaient des brasiers où roulait de
l'or; tandis que sa bouche d'enfance, sa bouche de candeur
et de sage raison, avait un rire de bonne créature,
libre enfin d'aimer selon son cœur, sans offenser ni les
hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir,
rêvant tout haut.
—Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai déjà
obtenu la séparation de corps, je finirai par obtenir le
divorce civil, du moment que l'Église aura annulé mon
mariage. Et j'épouserai Dario, oui! vers le printemps
prochain, peut-être plus tôt, si l'on arrive à hâter les
formalités... Ce soir, à six heures, il part pour Naples,
où il va régler une affaire d'intérêt, une propriété que
nous y possédions encore, et qu'il a fallu vendre, car tout
cela a coûté très cher. Mais qu'importe à présent, puisque
nous voilà l'un à l'autre!... Dans quelques jours, dès qu'il
sera revenu, que de bonnes heures, comme nous allons
rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en
ai pas dormi, après ce bal qui a été si beau, tant j'ai
fait des projets, ah! des projets magnifiques, vous verrez,
vous verrez, car je veux que vous restiez à Rome,
désormais, jusqu'à notre mariage.
Il se mit à rire avec elle, gagné par cette explosion de
jeunesse et de bonheur, au point qu'il devait faire un rude
effort sur lui-même, pour ne pas dire lui aussi sa félicité,
l'espoir dont sa prochaine entrevue avec le pape l'emplissait.
Mais il avait juré de n'en parler à personne.
Dans le silence frissonnant de l'étroit jardin ensoleillé,
un cri persistant d'oiseau revenait par intervalles; et
Benedetta en plaisantant leva la tête, regarda une cage
qui était accrochée à une fenêtre du premier étage.
—Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut
que tout le monde soit content dans la maison.
Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'écolière
en vacances:
—Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez
pas Tata?... Mais c'est la perruche de mon oncle
le cardinal! Je la lui ai donnée au dernier printemps, et
il l'adore, il lui permet de voler les morceaux sur son
assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la rentre,
craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la
laisse dans la salle à manger, la seule pièce de son appartement
où il fasse un peu chaud.
Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche,
une de ces jolies petites perruches d'un vert cendré, si
soyeuses et si souples. Elle se pendait du bec aux barreaux
de sa cage, se balançait, battait des ailes, dans l'allégresse
du clair soleil.
—Parle-t-elle? demanda-t-il.
—Ah! non, elle crie, répondit Benedetta en riant. Mon
oncle prétend qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il
cause très bien avec elle.
Brusquement, elle sauta à un autre sujet, comme si
une obscure liaison d'idées la faisait penser à son autre
oncle, à l'oncle par alliance qu'elle avait à Paris.
—Vous devez avoir reçu une lettre du vicomte de la
Choue... Il m'a écrit hier son chagrin de voir que vous
n'arriviez pas à être reçu par Sa Sainteté. Il avait tant
compté sur vous, sur votre victoire, pour le triomphe de
ses idées!
En effet, Pierre recevait fréquemment des lettres du
vicomte, où celui-ci se désespérait de l'importance prise
par son adversaire, le baron de Fouras, depuis le grand
succès de sa dernière campagne à Rome, avec le pèlerinage
international du Denier de Saint-Pierre. C'était le
réveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les
conquêtes libérales du néo-catholicisme menacées, si
l'on n'obtenait pas du Saint-Père une adhésion formelle
aux fameuses corporations obligatoires, pour battre en
brèche les corporations libres, soutenues par les conservateurs.
Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans compliqués,
dans son impatience de le voir reçu enfin au
Vatican.
—Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu déjà une lettre
dimanche, et j'en ai encore trouvé une hier soir, en revenant
de Frascati... Ah! je serais si heureux, si heureux
de pouvoir lui répondre par la bonne nouvelle!
De nouveau, sa joie déborda, à la pensée que le soir il
verrait le pape, lui ouvrirait son âme brûlante d'amour,
recevrait de lui l'encouragement suprême, raffermi dans
sa mission du salut social, au nom fraternel des petits et
des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lâcha
son secret, qui lui gonflait le cœur.
—Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce
soir.
Benedetta ne comprit pas d'abord.
—Comment ça?
—Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre,
ce matin, à ce bal, que le Saint-Père, auquel il avait
remis mon livre, désirait me voir... Et je serai reçu ce
soir, à neuf heures.
Elle était devenue toute rouge, tellement elle faisait
sienne la joie du jeune prêtre, qu'elle avait fini par
aimer d'une ardente amitié. Et ce succès d'un ami tombant
dans sa félicité à elle, prenait une importance
extraordinaire, comme une certitude de complète réussite
pour tout le monde. Elle eut un cri de superstitieuse
exaltée et ravie.
—Ah! mon Dieu! ça va nous porter chance!... Ah!
que je suis heureuse, mon ami, que je suis heureuse de
voir que le bonheur vous arrive en même temps qu'à
moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur
que vous ne pouvez pas vous imaginer... Et c'est sûr,
maintenant, que tout marchera très bien, car une maison
où il y a quelqu'un qui voit le pape est bénie, la
foudre ne la frappe plus.
Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si éclatante
de gaieté, qu'il s'inquiéta.
—Chut! chut! on m'a demandé le secret... Je vous en
supplie, pas un mot à personne, ni à votre tante, ni même
à Son Éminence... Monsignor Nani serait très contrarié.
Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait
de monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car
n'était-ce pas à lui qu'elle devait d'être parvenue enfin à
faire annuler son mariage? Puis, reprise d'une bouffée
de folle joie:
—Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur
seul est bon?... Vous ne me demandez pas des larmes,
aujourd'hui, même pour les pauvres qui souffrent, qui ont
froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a vraiment que
le bonheur de vivre! Ça guérit tout. On ne souffre pas, on
n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux!
Stupéfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait
cette singulière solution donnée à la question redoutable
de la misère. Soudainement, il sentait que toute sa tentative
d'apostolat était vaine, sur cette fille d'un beau
ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de siècles de souveraine
aristocratie. Il avait voulu la catéchiser, l'amener
à l'amour chrétien des humbles et des misérables, la
conquérir à la nouvelle Italie qu'il rêvait, éveillée aux
temps nouveaux, pleine de pitié pour les choses et
pour les êtres. Et, si elle s'était attendrie avec lui sur les
souffrances du bas peuple, aux heures où elle souffrait
elle-même, le cœur saignant des plus cruelles blessures,
la voilà qui, dès sa guérison, célébrait l'universelle félicité,
en créature des brûlants étés et des hivers doux
comme des printemps!
—Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux.
—Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les
connaissez pas, les pauvres!... Qu'on donne à une fille de
notre Transtévère le garçon qu'elle aime, et elle est aussi
radieuse qu'une reine, elle mange son pain sec, le soir,
en lui trouvant le goût sucré le plus délicieux. Les mères
qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui
sont vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient
leurs numéros sortir à la loterie, tout le monde est
comme ça, tout le monde ne demande que de la chance
et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir être juste
et tâcher de mieux répartir la fortune, il n'y aura toujours
de satisfaits que ceux dont le cœur chantera, souvent
même sans en savoir la cause, par un beau jour de
soleil comme aujourd'hui!
Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en
plaidant de nouveau la cause de tant de pauvres êtres,
qui, à cette minute même, agonisaient au loin, quelque
part, succombant à la douleur physique ou à la douleur
morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si
doux, une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie
de la joie, la désespérance sans bornes du soleil,
comme si quelqu'un qu'on ne voyait pas avait laissé tomber
cette ombre. Était-ce donc l'odeur trop forte du laurier,
la senteur amère des orangers et des buis qui lui
donnaient ce vertige? Était-ce le frisson de sensuelle tiédeur
dont ses veines se mettaient à battre, parmi ces
ruines, dans ce coin de passion très ancienne? Ou plutôt
n'était-ce que ce sarcophage avec son enragée bacchanale,
qui éveillait l'idée de la mort prochaine, au fond
même des obscures voluptés de l'amour, sous le baiser
inassouvi des amants? Un instant, la claire chanson de la
fontaine lui parut un long sanglot, et il lui sembla que
tout s'anéantissait, dans cette ombre formidable venue de
l'invisible.
Déjà, Benedetta lui avait pris les deux mains et le
réveillait à l'enchantement d'être là, près d'elle.
—L'élève est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et
elle a le crâne bien dur. Que voulez-vous? il y a des
idées qui n'entrent pas dans notre tête. Non, jamais vous
ne ferez entrer ces choses dans la tête d'une fille de
Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous
aimer telles que nous sommes, belles de toute notre force,
autant que nous pouvons l'être!
Et elle était si belle à cette minute, si belle dans le
resplendissement de son bonheur, qu'il en tremblait,
comme devant un dieu, devant la toute-puissance qui
menait le monde.
—Oui, oui, bégaya-t-il, la beauté, la beauté, souveraine
encore, souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle
suffire à rassasier l'éternelle faim des pauvres hommes!
—Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre...
Montons dîner, ma tante doit nous attendre.
Le dîner avait lieu à une heure, et les rares fois où
Pierre ne mangeait pas dehors, il avait son couvert mis à
la table de ces dames, dans la petite salle à manger du
second, qui donnait sur la cour, d'une tristesse mortelle.
A la même heure, au premier étage, dans la salle ensoleillée
dont les fenêtres ouvraient sur le Tibre, le cardinal
dînait, lui aussi, très heureux d'avoir pour convive son
neveu Dario, car son secrétaire, don Vigilio, son autre
convive habituel, ne desserrait les dents que lorsqu'on
l'interrogeait. Les deux services étaient absolument distincts,
ni la même cuisine, ni le même personnel; et il
n'existait guère de commune, en bas, qu'une grande pièce
servant d'office.
Mais la salle à manger du second avait beau être morne,
attristée par le demi-jour verdâtre de la cour, le déjeuner
de ces dames et du jeune prêtre fut très gai. Donna Serafina,
si rigide d'ordinaire, semblait elle-même détendue
par une grande félicité intérieure. Sans doute elle n'avait
pas encore épuisé les délices de son triomphe de la veille,
au bras de Morano, à ce bal; et ce fut elle qui parla de
la soirée la première, pleine d'éloges, bien que la présence
du roi et de la reine l'eût beaucoup gênée, disait-elle.
Elle raconta comme quoi, par une tactique savante, elle
avait évité de se faire présenter. D'ailleurs, elle espérait
que son affection bien connue pour Celia, dont elle était
la marraine, suffirait à expliquer sa présence dans ce
salon neutre, où tous les pouvoirs s'étaient coudoyés. Elle
devait pourtant garder un scrupule, car elle annonça
que, tout de suite après le déjeuner, elle comptait sortir,
pour se rendre au Vatican, chez le cardinal secrétaire, à
qui elle désirait parler d'une œuvre dont elle était dame
patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de
la soirée des Buongiovanni, devait lui sembler indispensable.
Jamais elle n'avait brûlé de plus de zèle, ni de plus
d'espoir, à propos du prochain avènement de son frère,
le cardinal, au trône de saint Pierre: c'était, pour elle,
un suprême triomphe une exaltation de sa race, que son
orgueil du nom jugeait nécessaire et inévitable; et, pendant
la dernière indisposition du pape régnant, elle avait
poussé les choses jusqu'à s'inquiéter du trousseau qu'elle
voulait faire marquer aux armes du nouveau pontife.
Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant
de Celia et d'Attilio avec la tendresse passionnée d'une
femme dont le bonheur d'amour se plaît au bonheur
d'un couple ami. Puis, comme on venait de servir le dessert,
elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:
—Eh bien? Giacomo, et les figues?
Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la
regarda sans comprendre. Heureusement, Victorine traversait
la pièce.
—Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on
pas?
—Quelles figues donc, contessina?
—Mais les figues que j'ai vues ce matin à l'office, par
où j'ai eu la curiosité de passer en allant au jardin... Des
figues superbes, dans un petit panier. Même, je me suis
étonnée qu'il pût encore y en avoir, en cette saison... Je
les aime bien, moi. Je m'étais régalée à l'avance, en songeant
que j'en mangerais au dîner.
Victorine se mit à rire.
—Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues
que ce prêtre de Frascati, vous vous rappelez, le curé de
là-bas, est venu, hier soir, déposer en personne pour Son
Éminence. J'étais là, il a répété à trois reprises que
c'était un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de
Son Éminence, sans même déranger une feuille... Alors,
on a fait comme il a dit.
—Eh bien! c'est gentil, s'écria Benedetta, avec une
colère comique. En voilà des gourmands qui se régalent
sans nous! Il me semble qu'on aurait pu partager.
Donna Serafina intervint, en demandant à Victorine:
—N'est-ce pas? vous parlez du curé qui venait autrefois
nous voir à la villa.
—Oui, oui, le curé Santobono, celui qui dessert là-bas
la petite église Sainte-Marie des Champs... Quand il vient,
il fait toujours demander l'abbé Paparelli, dont il a été le
camarade au séminaire, je crois. Et, hier soir encore,
c'est l'abbé Paparelli qui a dû nous l'amener à l'office,
avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que,
malgré les recommandations, on avait oublié de le mettre
tout à l'heure sur la table de Son Éminence, de sorte que
les figues n'auraient, ce matin, été pour personne, si l'abbé
Paparelli n'était descendu les prendre en courant et ne
les avait montées lui-même, avec une vraie dévotion,
comme s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que
Son Éminence les trouve si bonnes!
—Ce n'est pas ce matin que mon frère leur fera grande
fête, conclut la princesse, car il a un peu de dérangement,
il a passé une nuit mauvaise.
Au nom répété de Paparelli, elle était devenue soucieuse.
Le caudataire, avec sa face molle et ridée, sa taille
grosse et courte de vieille fille dévote en jupe noire, lui
déplaisait, depuis qu'elle s'était aperçue de l'extraordinaire
empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son
humilité et de son effacement. Il n'était rien qu'un domestique,
en apparence le plus chétif, et il gouvernait, elle le
sentait combattre sa propre influence, défaire souvent ce
qu'elle avait fait, pour le triomphe des ambitions de son
frère. Le pis était que, deux fois déjà, elle le soupçonnait
d'avoir poussé celui-ci à des actes qu'elle considérait
comme de véritables fautes. Peut-être s'était-elle trompée,
elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares
mérites et une piété tout à fait exemplaire.
Cependant, Benedetta continuait à rire et à plaisanter.
Et, comme Victorine était sortie de la salle, elle appela
le valet.
—Écoutez, Giacomo, vous allez me faire une petite
commission...
Elle s'interrompit, pour dire à sa tante et à Pierre:
—Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je
les vois à table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils
doivent, comme nous, en être au dessert. Mon oncle soulève
les feuilles, se sert avec un bon sourire, passe le
panier à Dario, qui le passe à don Vigilio. Et, tous les
trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous?
les voyez-vous?
Elle les voyait, elle, et c'était son besoin d'être près de
Dario, sa continuelle pensée volant vers lui, qui l'évoquait
ainsi, avec les deux autres. Son cœur était en bas, elle
voyait, elle entendait, elle sentait, par tous les sens
exquis de son amour.
—Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire à
Son Éminence que nous mourons d'envie de goûter à ses
figues et qu'elle serait bien aimable en nous envoyant
celles dont elle ne voudra pas.
Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant
sa voix sévère.
—Giacomo, je vous prie de ne pas bouger.
Et elle s'adressa à sa nièce:
—Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces
sortes de gamineries.
—Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse,
il y a si longtemps que je n'ai ri de si bon cœur!
Pierre, jusque-là, s'était contenté d'écouter, s'égayant
simplement lui-même de la voir gaie à ce point. Comme
il se produisait un petit froid, il parla alors, dit son
propre étonnement d'avoir aperçu la veille, si tard en
saison, des fruits sur ce fameux figuier de Frascati. Cela
tenait sans doute à l'exposition de l'arbre, au grand mur
qui le protégeait.
—Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda
Benedetta.
—Mais oui, j'ai même voyage avec les figues qui vous
ont fait tant d'envie.
—Comment cela, voyagé avec les figues?
Déjà, il regrettait la parole qui venait de lui échapper.
Puis, il préféra tout dire.
—J'ai rencontré là-bas quelqu'un qui était venu en
voiture et qui a voulu absolument me ramener à Rome.
En route, nous avons recueilli le curé Santobono,
parti à pied pour faire le chemin, très gaillardement,
avec son panier... Même nous nous sommes arrêtés un
instant dans une osteria.
Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives,
au travers de la Campagne romaine, envahie par le crépuscule.
Mais Benedetta le regardait fixement, prévenue,
renseignée, n'ignorant pas les fréquentes visites que
Prada faisait, là-bas, à ses terrains et à ses constructions.
—Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte,
n'est-ce pas?
—Oui, madame, le comte, répondit simplement Pierre.
Je l'ai revu cette nuit, il était bouleversé, et il faut le
plaindre.
Les deux femmes ne se blessèrent pas, tellement cette
parole charitable du jeune prêtre était dite avec une
émotion profonde et naturelle, dans le débordement
d'amour qu'il aurait voulu épandre sur les êtres et sur les
choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle
affectait de n'avoir pas même entendu; tandis que Benedetta,
d'un geste, sembla dire qu'elle n'avait à témoigner
ni pitié ni haine pour un homme qui lui était devenu
complètement étranger. Cependant, elle ne riait plus, elle
finit par dire, en songeant au petit panier qui s'était promené
dans la voiture de Prada:
—Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout,
je préfère maintenant ne pas en avoir mangé.
Tout de suite après le café, donna Serafina les quitta,
dans la hâte qu'elle avait de mettre un chapeau et de
partir pour le Vatican. Restés seuls, Benedetta et Pierre
s'attardèrent à table un instant encore, repris de leur
gaieté, causant en bons amis. Le prêtre reparla de son
audience du soir, de sa fièvre d'impatience heureuse. A
peine deux heures, encore sept heures à attendre: qu'allait-il
faire, à quoi allait-il employer cette après-midi
interminable? Alors, elle, très gentiment, eut une idée.
—Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes
tous si contents, il ne faut pas nous quitter... Dario a sa
voiture. Il doit, comme nous, avoir fini de déjeuner, et je
vais lui faire dire de monter nous prendre, de nous emmener
pour une grande promenade, le long du Tibre,
très loin.
Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet.
Mais, juste à ce moment, don Vigilio parut, l'air effaré.
—Est-ce que la princesse n'est pas là?
—Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc?
—C'est Son Éminence qui m'envoie... Le prince vient
de se sentir indisposé, en se levant de table... Oh! rien,
rien de bien grave sans doute.
Elle eut un cri, plutôt de surprise que d'inquiétude.
—Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre.
Venez donc, monsieur l'abbé. Il ne faut pas qu'il soit
malade, pour nous emmener en voiture.
Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine,
elle la fit descendre aussi.
—Dario se trouve indisposé, on peut avoir besoin de
toi.
Tous quatre entrèrent dans la chambre, vaste et surannée,
meublée simplement, où le jeune prince venait déjà
de passer un long mois, cloué là par sa blessure à l'épaule.
On y arrivait en traversant un petit salon; et, partant du cabinet
de toilette voisin, un couloir reliait ces pièces
à l'appartement intime du cardinal: la salle à manger,
la chambre à coucher, le cabinet de travail, relativement
étroits, qu'on avait taillés dans une des immenses salles de
jadis, à l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle,
dont la porte ouvrait sur le couloir, une simple chambre
nue, où se trouvait un autel de bois peint, sans un tapis,
sans une chaise, rien que le carreau dur et froid, pour
s'agenouiller et prier.
En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario
était allongé, tout vêtu. Près de lui, le cardinal Boccanera
se tenait debout, paternellement; et, dans l'inquiétude
commençante, il gardait sa haute taille fière, son
calme d'âme souveraine et sans reproche.
—Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il?
Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il
n'était encore que très pâle, l'air ivre.
—Oh! ce n'est rien, un étourdissement... Imagine-toi,
c'est comme si j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble,
et il m'a semblé que j'allais tomber... Alors, je n'ai eu
que le temps de venir me jeter sur mon lit.
Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre
haleine. Et le cardinal, à son tour, entra dans
quelques détails.
—Nous achevions tranquillement de déjeuner, je
donnais des ordres à don Vigilio pour l'après-midi, et
j'étais sur le point de quitter la table, lorsque j'ai vu
Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se rasseoir,
il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en
ouvrant les portes de ses mains tâtonnantes... Et nous
l'avons suivi, sans comprendre. J'avoue que je cherche,
que je ne comprends pas encore.
D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement,
où semblait avoir soufflé un brusque vent de
catastrophe. Toutes les portes étaient restées grandes
ouvertes, on voyait en enfilade le cabinet de toilette, puis
le couloir, au bout duquel la salle à manger apparaissait
dans son désordre de pièce abandonnée soudainement,
avec la table servie encore, les serviettes jetées, les
chaises repoussées. Cependant, on ne s'effarait toujours
pas.
Benedetta fit, à voix haute, la réflexion habituelle en
pareil cas.
—Pourvu que vous n'ayez rien mangé de mauvais!
D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobriété
ordinaire de sa table.
—Oh! des œufs, des côtelettes d'agneau, un plat
d'oseille, ce n'est pas ce qui a pu lui charger l'estomac.
Moi, je ne bois que de l'eau pure; lui, prend deux doigts
de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y est pour rien.
—Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio
Son Éminence et moi, nous serions également indisposés.
Dario, qui avait un moment fermé les yeux, les rouvrit,
respira fortement de nouveau, en s'efforçant de rire.
—Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens déjà beaucoup
plus à l'aise. Il faut que je me remue.
—Alors, reprit Benedetta, écoute le projet que j'ai
fait... Tu vas me prendre en voiture, avec monsieur l'abbé
Froment, et tu nous conduiras dans la Campagne, très loin.
—Volontiers! Elle est gentille, ton idée... Victorine,
aidez-moi donc.
Il s'était soulevé, en s'aidant péniblement du poignet.
Mais, avant que la servante se fût avancée, il eut une
légère convulsion, il retomba, comme foudroyé par une
syncope. Ce fut le cardinal, resté au bord du lit, qui le
reçut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois,
perdait la tête.
—Mon Dieu! mon Dieu! ça le reprend... Vite, vite, il
faut le médecin.
—Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre,
que la scène commençait à bouleverser, lui aussi.
—Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se
dépêcher. Elle connaît l'adresse... Le docteur Giordano,
tu sais, Victorine.
La servante partit, et un lourd silence tomba dans la
pièce, où un frisson d'anxiété croissait de minute en minute.
Benedetta, très pâle, était revenue près du lit, pendant
que le cardinal, qui avait gardé Dario entre ses
bras, la tête tombée sur son épaule, le regardait. Et un
affreux soupçon venait de naître en lui, vague, indéterminé
encore: il lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse
terrifiée, qu'il avait remarqué chez le plus cher
ami de son cœur, monsignor Gallo, quand il l'avait ainsi
tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'était
la même syncope, la même sensation qu'il n'étreignait
plus que le corps froid d'un être aimé, dont le cœur s'arrêtait;
c'était surtout la pensée grandissante du poison,
venu de l'ombre, frappant dans l'ombre, autour de lui, en
coup de foudre. Longtemps, il resta penché de la sorte,
au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race,
cherchant, étudiant, retrouvant les symptômes du mal
mystérieux et implacable, qui lui avait déjà emporté la
moitié de lui-même.
Mais Benedetta, à demi-voix, le suppliait.
—Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en
prie, laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, à mon tour...
N'ayez pas peur, je le tiendrai très doucement, il sentira
que c'est moi, et ça le réveillera peut-être.
Il leva enfin la tête, la regarda; et il lui céda la place,
après l'avoir serrée et baisée éperdument, les yeux gros
de larmes, toute une brusque émotion, où l'adoration
qu'il avait pour elle fondait la rigide froideur qu'il affectait
d'habitude.
—Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bégaya-t-il,
avec un grand tremblement de chêne déraciné.
Tout de suite, d'ailleurs, il se maîtrisa, se reconquit. Et,
tandis que Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient
qu'on eût besoin d'eux, désespérés de n'être bons
à rien, il se mit à marcher avec lenteur au travers de la
chambre. Puis, cette pièce parut être trop étroite pour les
pensées qu'il roulait, il s'écarta d'abord jusque dans le
cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par
pousser jusqu'à la salle à manger. Et il allait toujours, et
il revenait toujours, sérieux, impassible, la tête basse,
perdu dans la même rêverie sombre. Quel monde de
réflexions s'agitait dans le crâne de ce croyant, de ce
prince hautain, qui s'était donné à Dieu, et qui était sans
pouvoir contre l'inévitable destinée? De temps à autre, il
revenait près du lit, s'assurait des progrès du mal, regardait
sur le visage de Dario où en était la crise; ensuite, il
repartait du même pas rythmique, disparaissait, reparaissait,
comme emporté par la régularité monotone des
forces que l'homme n'arrête point. Peut-être se trompait-il,
peut-être ne s'agissait-il que d'une simple indisposition,
dont le médecin sourirait. Il fallait espérer et
attendre. Et il allait encore, et il revenait encore, et rien,
au milieu du silence lourd, ne pouvait sonner plus
anxieusement que les pas cadencés de ce haut vieillard,
dans l'attente du destin.
La porte se rouvrit, Victorine rentra, essoufflée.
—Le médecin, je l'ai trouvé, le voici!
De son air souriant, le docteur Giordano se présenta,
avec sa petite tête rose à boucles blanches, toute sa personne
discrètement paterne, qui lui donnaient une
allure d'aimable prélat. Mais, dès qu'il eut flairé la
chambre, vu ce monde angoissé, qui l'attendait, il devint
aussitôt très grave, il prit l'attitude fermée, l'absolu respect
du secret ecclésiastique, qu'il devait à la fréquentation
de sa clientèle d'Église. Et il ne laissa échapper
qu'un mot, murmuré à peine, dès qu'il eut jeté un regard
sur le malade.
—Comment, encore! ça recommence!
Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il
avait récemment soigné. Qui donc s'acharnait sur ce
pauvre jeune prince, si inoffensif, si peu gênant? Personne,
du reste, ne pouvait comprendre, si ce n'étaient
Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une
telle fièvre d'impatience, brûlant d'être rassurée, qu'elle
n'écoutait pas, n'entendait pas.
—Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le,
dites-nous que ce n'est rien... Ça ne peut rien
être, puisqu'il était si bien portant, si gai tout à l'heure...
Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas?
—Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement
rien... Nous allons voir.
Il s'était tourné, et il s'inclina profondément devant
le cardinal, qui revenait du fond de la salle à manger, de
son pas égal et songeur, pour se planter au pied du lit,
immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux sombres fixés
sur les siens, une inquiétude mortelle, car il n'ajouta
rien, il se mit à examiner Dario, en homme qui a senti
le prix des minutes. Et, à mesure que son examen avançait,
son visage d'affable optimisme prenait une gravité blême,
une sourde terreur, que témoignait seule un petit frémissement
des lèvres. C'était lui qui, précisément, avait
assisté monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci était
mort, une crise de fièvre infectieuse, ainsi qu'il l'avait
diagnostiqué pour le bulletin de décès. Sans doute lui
aussi reconnaissait les mêmes terribles symptômes, la face
d'un gris de plomb, l'hébétement d'affreuse ivresse; et,
en vieux médecin romain, habitué aux morts subites, il
sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science
ait encore bien compris, exhalaison putride du Tibre ou
séculaire poison de la légende.
Mais il avait relevé la tête, et son regard de nouveau
se rencontra avec le regard noir du cardinal, qui ne le
quittait pas.
—Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous
n'êtes pas trop inquiet, j'espère?... Ce n'est qu'une
mauvaise digestion, n'est-ce pas?
Le médecin s'inclina une seconde fois. Il devinait,
au léger tremblement de la voix, la cruelle anxiété de
cet homme puissant, frappé encore dans la plus chère
affection de son cœur.
—Votre Éminence doit avoir raison, une digestion
mauvaise certainement. Parfois, de tels accidents sont
dangereux, quand la fièvre s'en mêle... Je n'ai pas besoin
de dire à Votre Éminence combien elle peut compter sur
ma prudence et sur mon zèle...
Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt de sa voix
nette de praticien:
—Le temps presse, il faut déshabiller le prince et
agir promptement. Qu'on me laisse un instant seul, j'aime
mieux cela.
Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait.
S'il avait besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo.
Son désir évident était d'éloigner la famille, afin
d'être plus libre, sans témoins gênants. Et le cardinal
comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener
lui-même à son bras jusque dans la salle à manger
où Pierre et don Vigilio les suivirent.
Quand les portes furent refermées, le plus morne et le
plus pesant des silences régna dans cette salle à manger,
que le clair soleil d'hiver inondait d'une lumière et d'une
tiédeur délicieuses. La table était toujours servie, avec
son couvert abandonné, la nappe salie de miettes, une
tasse de café à demi pleine encore; et, au milieu, se
trouvait le panier de figues, dont on avait écarté les
feuilles, mais où ne manquaient que deux ou trois fruits.
Devant la fenêtre, Tata, la perruche, sortie de sa cage,
était sur son bâton, ravie, éblouie, dans un grand rayon
jaune, où dansaient des poussières. Pourtant, elle avait
cessé de crier et de se lisser les plumes du bec, étonnée
de voir entrer tout ce monde, très sage, tournant la tête
à demi pour mieux étudier ces gens, de son œil rond et
scrutateur.
Des minutes interminables s'écoulèrent, dans l'attente
fébrile de ce qui se passait au fond de la chambre voisine.
Don Vigilio s'était silencieusement assis à l'écart, tandis
que Benedetta et Pierre, restés debout, se taisaient eux
aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris sa marche
sans fin, ce piétinement instinctif et berceur, par lequel
il semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus
vite à l'explication qu'il cherchait obscurément, au milieu
d'une effroyable tempête d'idées. Pendant que son pas
rythmé sonnait avec une régularité machinale, c'était en
lui une fureur sombre, une recherche exaspérée du pourquoi
et du comment, une extraordinaire confusion des
mouvements les plus extrêmes et les plus contraires. Mais
déjà, à deux reprises, en passant, il avait promené son
regard sur la débandade de la table, comme s'il y avait
quêté quelque chose. Était-ce, peut-être, ce café inachevé?
ce pain dont les miettes traînaient encore? ces
côtelettes d'agneau dont il restait un os? Puis, au moment
où, pour la troisième fois, il passait en regardant, ses
yeux rencontrèrent le panier de figues; et il s'arrêta net,
sous le coup d'une révélation soudaine. L'idée l'avait
saisi, l'envahissait, sans qu'il sût quelle expérience faire
pour que le brusque soupçon se changeât en certitude.
Un instant, il resta ainsi, combattu, ne trouvant pas, les
yeux fixés sur ce panier. Enfin, il prit une figue, l'approcha,
comme pour l'examiner de tout près. Mais elle
n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi
les autres, lorsque Tata, la perruche, qui adorait les
figues, poussa un cri strident. Et ce fut une illumination,
l'expérience cherchée qui s'offrait.
Lentement, de son air sérieux, le visage noyé d'ombre,
le cardinal porta la figue à la perruche, la lui donna,
sans une hésitation ni un regret. C'était une très jolie
bête, la seule qu'il eût ainsi aimée passionnément. Allongeant
son fin corps souple, dont la soie de cendre verte se
moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la
figue dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec.
Mais, quand elle l'eut fouillée, elle n'en mangea que très
peu, elle laissa tomber la peau, pleine encore. Lui, toujours
grave, impassible, regardait, attendait. L'attente fut
de trois grandes minutes. Un moment, il se rassura, il
gratta la tête de la perruche, qui, pleine d'aise, se faisait
caresser, tournait le cou, levait sur son maître son petit
œil rouge, d'un vif éclat de rubis. Et, tout d'un coup, elle
se renversa sans même un battement d'ailes, elle tomba
comme un plomb. Tata était morte, foudroyée.
Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains levées,
jetées au ciel, dans l'épouvante de ce qu'il savait enfin.
Grand Dieu! un tel crime, une si affreuse méprise, un
jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur ne lui
échappa, l'ombre de son visage était devenue farouche et
noire.
Pourtant, il y eut un cri, un cri éclatant de Benedetta,
qui, ainsi que Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi
l'acte du cardinal avec un étonnement qui s'était ensuite
changé en terreur.
—Du poison! du poison! ah! Dario, mon cœur, mon
âme!
Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa
nièce, en lançant un coup d'œil oblique sur les deux
petits prêtres, ce secrétaire et cet étranger, présents à
la scène.
—Tais-toi! tais-toi!
Elle se dégagea, d'une secousse, révoltée, soulevée par
une rage de colère et de haine.
—Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le
coup, je le dénoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!...
Je vous dis que c'est Prada, je le sais bien, puisque monsieur
Froment est revenu hier de Frascati, dans sa voiture,
avec ce curé Santobono et ce panier de figues... Oui,
oui! j'ai des témoins, c'est Prada, c'est Prada!
—Non, non! tu es folle, tais-toi!
Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tâchait
de la maîtriser de toute son autorité souveraine.
Lui, qui savait l'influence que le cardinal Sanguinetti
exerçait sur la tête exaltée de Santobono, venait de
s'expliquer l'aventure, non pas une complicité directe,
mais une poussée sourde, l'animal excité, puis lâché sur
le rival gênant, à l'heure où le trône pontifical allait
sans doute être libre. La probabilité, la certitude de
cela avait brusquement éclaté à ses yeux, sans qu'il eût
besoin de tout comprendre, malgré les lacunes et les
obscurités. Cela était, parce qu'il sentait que cela devait
être.
—Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme
n'a aucune raison de m'en vouloir, et moi seul étais visé,
c'est à moi qu'on a donné ces fruits... Voyons, réfléchis!
Il a fallu une indisposition imprévue pour m'empêcher
d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore;
et, pendant que mon pauvre Dario les goûtait seul, je
plaisantais, je lui disais de me garder les plus belles
pour demain... L'abominable chose était pour moi, et c'est
lui qui est frappé, ah! Seigneur! par le hasard le plus
féroce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur,
Seigneur! vous nous avez donc abandonnés!
Des larmes étaient montées à ses yeux, tandis qu'elle,
frémissante, ne semblait pas convaincue encore.
—Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi
voulez-vous que ce Santobono attente ainsi à vos
jours?
Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une réponse
suffisante. Déjà, la volonté du silence se faisait en
lui, dans une grandeur suprême. Puis, un souvenir lui
revint, et il se résigna au mensonge.
—Santobono a toujours eu la cervelle un peu dérangée,
et je sais qu'il m'exècre, depuis que j'ai refusé de
tirer de prison son frère, un de nos anciens jardiniers,
en lui donnant le bon certificat qu'il ne méritait certes
pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des
causes plus graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance
à tirer de moi.
Alors, Benedetta, brisée, incapable de discuter davantage,
se laissa tomber sur une chaise, avec un geste
d'abandon désespéré.
—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et
puis, qu'est-ce que ça fait, maintenant que mon Dario en
est là? Il n'y a qu'une chose, il faut le sauver, je veux
qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils font dans
cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous
chercher?
Le silence recommença, éperdu. Le cardinal, sans
parler, prit sur la table le panier de figues, le porta dans
une armoire, qu'il ferma à double tour; puis, il mit la
clef dans sa poche. Sans doute, dès que la nuit serait
tombée, il se proposait de le faire disparaître lui-même,
en descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait
de l'armoire, il aperçut ces deux petits prêtres, dont
les yeux l'avaient forcément suivi. Et il leur dit simplement,
grandement:
—Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander
d'être discrets... Il est des scandales qu'il faut épargner
à l'Église, laquelle n'est pas, ne peut pas être coupable.
Livrer un des nôtres aux tribunaux civils, s'il est criminel,
c'est frapper l'Église entière, car les passions
mauvaises s'emparent dès lors du procès, pour faire
remonter jusqu'à elle la responsabilité du crime. Et
notre seul devoir est de remettre le meurtrier aux
mains de Dieu, qui saura le punir plus sûrement... Ah!
pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou
dans ma famille, dans mes plus tendres affections, je
déclare, au nom du Christ mort sur la croix, que je n'ai
ni colère, ni besoin de vengeance, et que j'efface le nom
du meurtrier de ma mémoire, et que j'ensevelis son action
abominable dans l'éternel silence de la tombe!
Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant
que, la main levée dans un geste large, il prononçait
ce serment, cet abandon de ses ennemis à l'unique
justice de Dieu; car ce n'était pas de Santobono qu'il entendait
parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti,
dont il avait deviné l'influence néfaste. Et une infinie
détresse, une souffrance tragique le bouleversait,
dans l'héroïsme de son orgueil, à la pensée de la lutte
sombre autour de la tiare, de tout ce qui s'agitait de mauvais
et de vorace, au fond des ténèbres.
Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient,
pour lui promettre de se taire, une émotion invincible
l'étrangla, le sanglot qu'il refoulait monta brusquement
à sa gorge, pendant qu'il bégayait:
—Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah!
l'unique fils de notre race, le seul amour et le seul
espoir de mon cœur! Ah! mourir, mourir ainsi!
Mais, violente de nouveau, Benedetta s'était relevée.
—Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous
allons le soigner, nous allons retourner près de lui. Et
nous le prendrons dans nos bras, et nous le sauverons.
Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je ne veux
pas, je ne veux pas qu'il meure!
Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empêchée
de rentrer dans la chambre, lorsque, justement, Victorine
parut, l'air égaré, ayant perdu tout courage, malgré sa
belle sérénité habituelle.
—Le docteur prie madame et Son Éminence de venir
tout de suite, tout de suite.
Pierre, frappé de stupeur par ces choses, ne les suivit
pas, resta un instant en arrière, avec don Vigilio, dans
la salle à manger ensoleillée. Eh quoi! le poison, le
poison comme au temps des Borgia, dissimulé élégamment,
servi avec ces fruits par un traître ténébreux, qu'on
n'osait même pas dénoncer! Et il se rappelait sa conversation,
au retour de Frascati, son scepticisme de Parisien
à propos de ces drogues légendaires, qu'il n'admettait
qu'au cinquième acte d'un drame romantique. Et elles
étaient vraies, les abominables histoires, les bouquets et
les couteaux empoisonnés, les prélats et jusqu'aux papes
gênants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat
du matin; car ce Santobono passionné et tragique était
bien un empoisonneur, il n'en pouvait plus douter, il
revoyait toute sa journée de la veille, sous cet effrayant
éclairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait
surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hâte d'agir
devant la mort probable du pape régnant, la suggestion
du crime au nom du salut de l'Église, puis ce curé rencontré
sur la route, avec son petit panier de figues, puis
ce panier promené par le crépuscule de la mélancolique
campagne, longuement, dévotement, sur les genoux du
prêtre, ce panier dont le souvenir le hantait maintenant
d'un cauchemar, dont il reverrait toujours, avec un
frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le poison,
le poison! c'était vrai pourtant, ça existait, ça circulait
encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des âpres
appétits de conquête et de domination!
Et, soudainement, dans la mémoire de Pierre, la figure
de Prada se dressa, elle aussi. Tout à l'heure, lorsque
Benedetta l'avait accusé si violemment, il s'était un moment
avancé pour le défendre, pour crier cette histoire
du poison qu'il savait, et le point d'où le panier était
parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitôt, une
réflexion venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait
le crime, Prada l'avait laissé faire. Un souvenir encore,
aigu comme une lame, le traversait, celui de la petite
poule noire, dans le morne décor de l'osteria, morte sous
le hangar, foudroyée, avec le mince flot de sang violâtre
qui lui coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir,
Tata, la perruche, gisait de même, molle et tiède, le bec
taché d'une goutte de sang. Pourquoi donc Prada avait-il
menti en racontant une bataille? C'était toute une complication
de passions et de luttes obscures, dans les ténèbres
desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de même
qu'il ne savait comment reconstituer l'effroyable combat
qui avait dû se produire dans le cerveau de cet homme,
pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le revoir à son
côté, l'évoquer pendant son retour matinal au palais Boccanera,
sans frémir, en devinant sourdement tout ce qui
s'était décidé d'épouvantable, à cette porte. D'ailleurs,
malgré les obscurités et les impossibilités, que ce fût
contre le cardinal ou plutôt dans l'espoir d'une flèche
égarée qui le vengerait, au petit bonheur du hasard farouche,
le fait terrible était là: Prada savait, Prada aurait
pu arrêter le destin en marche, et il avait laissé le destin
accomplir son aveugle besogne de mort.
Mais Pierre, en tournant la tête, aperçut don Vigilio à
l'écart, sur la chaise d'où il n'avait pas bougé, si défait et
si pâle, qu'il le crut frappé, lui aussi.
—Est-ce que vous êtes souffrant?
D'abord, le secrétaire sembla ne pouvoir répondre,
tellement la terreur le serrait à la gorge. Puis, d'une voix
basse:
—Non, non, je n'en ai pas mangé... Ah! grand Dieu!
quand je songe que j'en avais grande envie et que la déférence
seule m'a retenu, en voyant que Son Éminence
n'en mangeait pas!
Il eut un petit grelottement de tout son corps, à cette
pensée que son humilité seule venait de le sauver. Et il
gardait, sur ses mains, sur son visage, le froid de la mort
voisine, dont il avait senti le frôlement.
A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans
son effroi, il écartait d'un geste l'affreuse chose, en
murmurant:
—Ah! Paparelli, Paparelli!
Pierre, très ému, n'ignorant pas ce qu'il pensait du
caudataire, tâcha de savoir.
—Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?...
Croyez-vous donc qu'ils l'ont poussé et que ce
sont eux, en somme?
Le mot de Jésuites ne fut pas même dit, mais la grande
ombre noire passa dans le gai soleil de la salle à manger,
qu'elle parut un moment emplir de ténèbres.
—Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux
toujours! Dès qu'on pleure, dès qu'on meurt, ils en sont,
ce sont eux, quand même! Et c'était fait pour moi, je
m'étonne de n'y être pas resté!
Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte,
d'exécration et de colère:
—Ah! Paparelli, Paparelli!
Et il se tut, refusant de répondre, regardant de ses yeux
effarés les murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir
le caudataire, avec sa face molle de vieille fille, son trot
roulant de souris rongeuse, ses mains de mystère et
d'envahissement, qui étaient allées prendre à l'office le
panier de figues oublié, pour l'apporter sur la table.
Alors, tous deux se décidèrent à retourner dans la
chambre, où peut-être avait-on besoin d'eux; et Pierre,
en entrant, fut saisi du déchirant spectacle qu'elle offrait.
Depuis une demi-heure, vainement, le docteur Giordano,
soupçonnant le poison, avait employé les remèdes d'usage,
un vomitif, puis la magnésie. Il venait même de faire
battre, par Victorine, des blancs d'œufs dans de l'eau. Mais
le mal empirait, avec une si foudroyante rapidité, que
maintenant tout secours devenait inutile. Déshabillé,
couché sur le dos, le buste soutenu par des oreillers,
et les bras allongés hors des draps, Dario était effrayant,
dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractérisait ce
mal mystérieux et redoutable, auquel monsignor Gallo,
déjà, et d'autres, avaient succombé. Il semblait frappé
d'une stupeur de vertige, ses yeux s'enfonçaient de plus
en plus au fond des orbites noires, tandis que la face
entière se desséchait, vieillissait à vue d'œil, envahie
d'une ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant,
accablé, il avait fermé les yeux, il n'avait de vivants que
les souffles oppressés, pénibles et longs, qui soulevaient
sa poitrine. Et, debout, penchée sur ce pauvre visage
d'agonisant, Benedetta se tenait là, souffrant sa souffrance,
envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-même
était méconnaissable, si blanche, si éperdue d'angoisse,
comme prise elle aussi par la mort, peu à peu, en même
temps que lui.
Dans l'embrasure de fenêtre où le cardinal Boccanera
avait emmené le docteur Giordano, il y eut quelques mots
échangés à voix basse.
—Il est perdu, n'est-ce pas?
Le docteur, bouleversé également, eut un geste désolé
de vaincu.
—Hélas! oui. Je dois prévenir Votre Éminence que
dans une heure tout sera fini.
Un court silence régna.
—Et, n'est-ce pas, de la même maladie que Gallo?
Puis, comme le docteur ne répondait pas, tremblant,
détournant les yeux:
—Enfin, d'une fièvre infectieuse?
Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait
ainsi. C'était le silence, le crime enfoui, à jamais,
pour le bon renom de sa mère l'Église. Et rien n'était
plus grand, d'une grandeur tragique plus haute, que ce
vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et souverain,
ne voulant pas que sa famille spirituelle pût déchoir, pas
plus qu'il ne consentait à ce qu'on traînât sa famille humaine
dans les inévitables salissures d'un procès retentissant.
Non, non! le silence, l'éternel silence où tout
repose et s'oublie!
De son air doux de discrétion cléricale, le docteur finit
par s'incliner.
—Évidemment, d'une fièvre infectieuse, comme le dit
si bien Votre Éminence.
Deux grosses larmes, aussitôt, reparurent dans les yeux
de Boccanera. Maintenant qu'il avait mis Dieu à l'abri,
son humanité saignait de nouveau. Il supplia le médecin
de tenter un effort suprême, d'essayer l'impossible; mais
celui-ci secouait la tête, montrait le malade de ses pauvres
mains tremblantes. Pour son père, pour sa mère, il
n'aurait rien pu. La mort était là. A quoi bon fatiguer,
torturer un mourant, dont il n'aurait fait qu'aggraver les
souffrances? Et, comme le cardinal, devant la catastrophe
prochaine, songeait à sa sœur Serafina, se désespérait en
disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernière
fois, si elle s'attardait au Vatican, où elle devait
être, le médecin offrit d'aller la chercher avec sa voiture,
qu'il avait gardée en bas. C'était une affaire de vingt minutes.
Il serait de retour, si, dans les derniers moments,
on avait besoin de lui.
Resté seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile,
un instant encore. Par la fenêtre, les yeux obscurcis
de ses larmes, il regardait le ciel. Et ses bras frémissants
se tendirent, en un geste d'imploration ardente. O Dieu!
puisque la science des hommes était si courte et si vaine,
puisque ce médecin s'en allait ainsi, heureux de sauver
l'embarras de son impuissance, ô Dieu! que ne faisiez-vous
un miracle, pour montrer l'éclat de votre pouvoir
sans bornes! Un miracle, un miracle! il le demandait du
fond de son âme de croyant, avec l'insistance, la prière
impérative d'un prince de la terre, qui croyait avoir rendu
au ciel un service considérable, par sa vie entière donnée
à l'Église. Il le demandait pour la continuation de sa race,
pour que le dernier mâle ne disparût pas si misérablement,
pour qu'il pût épouser cette cousine tant aimée,
là pleurante et si malheureuse à cette heure. Un miracle,
un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un
miracle qui fît renaître la famille! un miracle qui éternisât
le glorieux nom des Boccanera, en permettant qu'il
sortît de ces jeunes époux toute une lignée sans nombre
de vaillants et de fidèles!
Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal
apparut transfiguré, les yeux séchés par la foi, l'âme désormais
forte et soumise, exempte de toute faiblesse. Il
s'était remis entre les mains de Dieu, il avait résolu d'administrer
lui-même l'extrême-onction à Dario. D'un geste,
il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pièce
voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours
la clef sur lui. Cette pièce nue, où personne n'entrait,
cette pièce où se trouvait simplement un petit autel
de bois peint, surmonté d'un grand crucifix de cuivre,
avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu
et terrible, car Son Éminence, disait-on, y passait les
nuits à genoux, conversant avec Dieu en personne.
Et, pour qu'il y entrât publiquement, pour qu'il en
laissât ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il voulût
forcer Dieu à en sortir avec lui, dans son désir d'un
miracle.
On avait ménagé une armoire derrière l'autel, et le
cardinal y passa prendre l'étole et le surplis. La boîte
aux saintes huiles était également là, une très ancienne
boîte d'argent, timbrée des armes des Boccanera. Puis,
don Vigilio étant rentré dans la chambre à la suite de
l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite
alternèrent.
—Pax huic domui.
—Et omnibus habitantibus in ea.
La mort venait, si menaçante, si prochaine, que tous
les préparatifs habituels se trouvaient forcément supprimés.
Il n'y avait ni les deux cierges, ni la petite table
recouverte d'une nappe blanche. De même, l'assistant
n'ayant pas apporté le bénitier et l'aspersoir, l'officiant
dut se contenter de faire le geste, bénissant la chambre
et le mourant, en prononçant les paroles du rituel:
—Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis
me, et super nivem dealbabor.
Dans un long frisson, en voyant paraître le cardinal,
avec les saintes huiles, Benedetta était tombée à genoux,
au pied du lit; tandis que Pierre et Victorine, un peu en
arrière, s'agenouillaient eux aussi, bouleversés par la
douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux immenses,
élargis dans sa face d'une pâleur de neige, la
contessina ne quittait pas du regard son Dario qu'elle ne
reconnaissait plus, le visage terreux, la peau tannée et
ridée ainsi que celle d'un vieillard. Et ce n'était pas pour
leur mariage, accepté et désiré par lui, que leur oncle,
ce tout-puissant prince de l'Église, apportait le sacrement,
c'était pour la rupture suprême, la fin humaine de
tout orgueil, la mort qui achève et emporte les races,
comme le vent balaye la poussière des routes.
Il ne pouvait s'attarder, il récita promptement le Credo
à demi-voix.
—Credo in unum Deum...
—Amen, répondit don Vigilio.
Après les prières du rituel, ce dernier balbutia les
litanies, pour que le ciel prît en pitié l'homme misérable
qui allait comparaître devant Dieu, si un prodige de Dieu
ne lui faisait pas grâce.
Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le
cardinal ouvrit la boîte des saintes huiles; et, se bornant
à une seule onction, comme il était permis dans le cas
d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille d'argent, une
seule goutte sur la bouche desséchée, déjà flétrie par la
mort.
—Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam
misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per
visum, auditum, odoratum, gustum, tactum, deliquisti.
Ah! de quel cœur brûlant de foi il les prononçait, ces
appels au pardon, pour que la divine miséricorde effaçât
les péchés commis par les cinq sens, ces cinq portes de
l'éternelle tentation ouvertes sur l'âme! Mais c'était encore
avec l'espoir que, si Dieu avait frappé le pauvre être
pour ses fautes, peut-être aurait-il l'indulgence entière
de le rendre même à la vie, dès qu'il les aurait pardonnées.
La vie, ô Seigneur! la vie, pour que cette antique
lignée des Boccanera pullule encore, continue à vous
servir au travers des âges, dans les combats et devant les
autels!
Un instant, le cardinal resta les mains frémissantes,
regardant la face muette, les yeux fermés du moribond,
attendant le miracle. Rien ne se produisait, pas une
clarté n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la bouche
avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement
sortît des lèvres. Et l'oraison dernière fut dite,
l'officiant retourna dans la chapelle, suivi de l'assistant,
au milieu de l'effrayant silence qui retombait. Et là tous
deux s'agenouillèrent, le cardinal s'abîma dans une prière
brûlante, sur le carreau nu. Les yeux levés vers le crucifix
de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien,
il se donna tout entier, suppliant Jésus de le prendre
à la place de son neveu, s'il fallait un holocauste, ne
désespérant toujours pas de fléchir la colère céleste, tant
que Dario aurait un souffle de vie, et tant que lui-même
serait ainsi à genoux, en conversation avec Dieu. Il était
à la fois si humble et si souverain! De Dieu à un Boccanera,
l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux
palais pouvait crouler, il n'aurait pas senti la chute des
poutres.
Dans la chambre, cependant, rien n'avait bougé encore,
sous le poids de cette majesté tragique que la cérémonie
semblait y avoir laissée. Et ce fut alors seulement que
Dario ouvrit les paupières. Il regarda ses mains, il les vit
si vieillies, si réduites, qu'un immense regret de l'existence
se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, à ce moment
de lucidité, au milieu de cette sorte de griserie du poison
qui l'accablait, il eut pour la première fois conscience de
son état. Ah! mourir, dans une telle douleur, une telle
déchéance, quelle révoltante abomination pour cet être
de légèreté et d'égoïsme, pour cet amant de la beauté, de
la gaieté et de la lumière, qui ne savait pas souffrir! Le
destin féroce châtiait en lui avec trop de rudesse sa race
finissante. Il se fit horreur à lui-même, il fut pris d'un
désespoir, d'une terreur d'enfant, qui lui donnèrent la
force de se soulever sur son séant et de regarder éperdument
autour de la chambre, pour voir si tout le monde
ne l'avait pas abandonné. Et, lorsque son regard rencontra
Benedetta toujours agenouillée au pied du lit,
il eut un suprême élan vers elle, il lui tendit ses deux
bras, brûlant du désir égoïste de l'emmener à son cou.
—Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me
laisse pas mourir seul!
Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne
l'avait pas quitté des yeux. Le mal horrible qui emportait
son amant, semblait de plus en plus la posséder et la
détruire, à mesure que lui s'affaiblissait. Elle devenait
d'une blancheur immatérielle; et, par les trous de ses
prunelles si claires, on commençait à voir son âme.
Mais, quand elle l'aperçut, ressuscitant, les bras tendus
et l'appelant, elle se leva à son tour, elle s'approcha, se
tint debout près du lit.
—Je viens, mon Dario... Me voilà, me voilà!
Et Pierre et Victorine, alors, toujours à genoux, assistèrent
à l'acte sublime, d'une si extraordinaire grandeur,
qu'ils en restèrent cloués au sol, comme devant un spectacle
extra-terrestre, où les humains n'avaient plus à
intervenir. Elle-même, Benedetta parlait, agissait en
créature délivrée de tous liens conventionnels et sociaux,
déjà hors de la vie, ne voyant et n'interpellant plus les
êtres et les choses que de très loin, du fond de l'inconnu
où elle allait disparaître.
—Ah! mon Dario, on a voulu nous séparer. Oui, c'est
pour que je ne puisse me donner à toi, c'est pour que
nous ne soyons jamais heureux, aux bras l'un de l'autre,
qu'on a résolu ta mort, en sachant bien que ta vie emporterait
la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il
est ton assassin, même si un autre t'a frappé. C'est lui
qui est la cause première, qui m'a volée à toi quand j'allais
être tienne, qui a ravagé notre existence à tous deux,
qui a soufflé autour de nous, en nous, l'exécrable poison
dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le hais,
d'une haine dont je voudrais l'écraser avant de partir
à ton cou!
Elle n'élevait pas la voix, elle disait ces choses affreuses
dans un murmure profond, simplement, passionnément.
Prada ne fut pas même nommé, et elle se tourna à peine
vers Pierre, frappé d'immobilité, derrière elle, pour
ajouter d'un air de commandement:
—Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire
que j'ai maudit son fils. Le héros si tendre m'a bien
aimée, je l'aime bien encore, et cette parole que vous lui
porterez lui déchirera le cœur. Mais je veux qu'il sache,
il doit savoir, pour la vérité et pour la justice.
Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les
bras, en sentant qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait
plus ses yeux clairs fixés sur les siens.
—Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit
toute noire, je ne veux pas y entrer seul!
—Je viens, je viens, mon Dario... Me voilà!
Elle s'était rapprochée encore, elle le touchait presque,
debout contre le lit.
—Ah! ce serment que j'avais fait à la Madone de n'être
à aucun homme, pas même à toi, avant que Dieu l'eût
permis, par la bénédiction d'un de ses prêtres! Je mettais
une noblesse supérieure, divine, à être immaculée, vierge
comme la Vierge, ignorante des souillures et des bassesses
de la chair. Et c'était en outre un cadeau d'amour exquis
et rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire à
l'amant élu par mon cœur, pour qu'il fût à jamais le seul
maître de mon âme et de mon corps... Cette virginité
dont j'étais si orgueilleuse, je l'ai défendue contre l'autre,
des ongles et des dents, comme on se défend contre un
loup, je l'ai défendue contre toi, avec des larmes, pour
que tu n'en salisses pas le trésor, dans une fièvre sacrilège,
avant l'heure sainte des délices permises... Et si tu
savais quelles terribles luttes je soutenais aussi contre
moi-même, pour ne pas céder! J'avais un besoin fou de
te crier de me prendre, de me posséder, de m'emporter.
Car c'était toi tout entier que je voulais, et c'était moi
tout entière que je te donnais, oui! sans réserve, en
femme qui sait, et qui accepte, et qui réclame tout
l'amour, celui qui fait l'épouse et la mère... Ah! mon
serment à la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu,
lorsque le vieux sang soufflait chez moi en tempête, et
maintenant quel désastre!
Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se
faisait plus ardente.
—Tu te souviens, le soir où tu es rentré, avec un coup
de couteau dans l'épaule... Je t'ai cru mort, j'ai crié de
rage, à l'idée que tu allais partir, que j'allais te perdre,
sans que nous eussions connu le bonheur. J'insultais la
Madone, je regrettais, en ce moment-là, de ne m'être
pas damnée avec toi, pour mourir avec toi, enlacés tous
les deux dans une étreinte si rude, qu'il aurait fallu
nous enterrer ensemble... Et dire que ce terrible avertissement
ne devait servir à rien! J'ai été assez aveugle,
assez sotte, pour ne pas entendre la leçon. Te voilà frappé
de nouveau, on te vole à mon amour, et tu t'en vas
avant que je me sois donnée enfin, lorsqu'il en était
temps encore... Ah! misérable orgueilleuse, rêveuse
imbécile!
Ce qui grondait à présent dans sa voix étouffée, c'était,
contre elle-même, la colère de la femme pratique et raisonnable
qu'elle avait toujours été. Est-ce que la Madone,
si maternelle, voulait le malheur des amants? Quelle
indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, à les voir
aux bras l'un de l'autre, si passionnés, si heureux? Non,
non! les anges ne pleuraient pas, quand deux amants,
même en dehors du prêtre, s'aimaient sur la terre; au
contraire, ils souriaient, ils chantaient d'allégresse. Et
c'était sûrement une duperie abominable que de ne pas
épuiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de
la vie battait dans les veines.
—Benedetta, Benedetta! répéta le mourant, en l'épouvante
d'enfant qu'il avait de s'en aller seul ainsi, au fond
de l'éternelle nuit noire.
—Me voilà, me voilà! mon Dario... Je viens!
Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile
pourtant, avait eu un geste pour se lever et pour l'empêcher
de faire l'acte:
—Laisse, laisse, Victorine, rien au monde désormais
ne peut empêcher cela, parce que cela est plus fort que
tout, plus fort que la mort. Quelque chose, il y a un instant,
quand j'étais à genoux, m'a redressée, m'a poussée.
Je sais où je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas juré, le soir
du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'être à lui seul,
jusque dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et
qu'il m'emporte! Nous serons morts, nous serons mariés
tout de même et pour toujours!
Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Et ce fut inouï. Dans une exaltation grandissante, dans
une flambée d'amour qui la soulevait, elle commença
sans hâte à se dévêtir. D'abord, le corsage tomba, et les
bras blancs, les épaules blanches resplendirent; puis, les
jupes glissèrent, et, déchaussés, les pieds blancs, les
chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les derniers
linges, un à un, s'en allèrent, et le ventre blanc, la
gorge blanche, les cuisses blanches, s'épanouirent en une
haute floraison blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait
tout retiré, avec une audace ingénue, une tranquillité
souveraine, comme si elle se trouvait seule. Elle était
debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudité candide,
dans sa royauté dédaigneuse, ignorante des regards. Elle
éclairait, elle parfumait la morne chambre de la beauté
de son corps, un prodige de beauté, la perfection vivante
des plus beaux marbres, le col d'une reine, la poitrine
d'une déesse guerrière, la ligne fière et souple de l'épaule
au talon, les rondeurs sacrées des membres et des flancs.
Et elle était si blanche, que ni les statues de marbre, ni
les colombes, ni la neige elle-même, n'étaient plus
blanches.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Comme renversés à terre par une apparition, le glorieux
flamboiement d'une vision sainte, Pierre et Victorine
la regardaient de leurs yeux aveuglés, éblouis.
Celle-ci n'avait pas même fait un mouvement pour l'arrêter
dans son action extraordinaire, envahie de cette
sorte de respect terrifié qu'on éprouve devant les folies
de la passion et de la foi. Et, lui, paralysé, sentait passer
quelque chose de si grand, qu'il n'était plus capable que
d'un frisson d'admiration éperdue. Rien d'impur ne lui
venait de cette nudité de neige et de lis, de cette vierge
de candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner
d'une lumière propre, de l'éclat même du puissant
amour dont il brûlait. Elle ne le choquait pas plus qu'une
œuvre de vérité, transfigurée par le génie.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Et Benedetta, s'étant couchée, prit dans ses bras Dario
agonisant, dont les bras n'eurent que la force de se
refermer sur elle. Enfin, elle avait voulu cela, dans sa
tranquillité apparente, dans la blancheur liliale de son
obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur
d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dévorée, même
aux heures de calme. Maintenant que le destin abominable
lui volait son amant, elle refusait de se résigner à
cette duperie de le perdre sans s'être donnée, puisqu'elle
avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils étaient
tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force.
Et, dans sa folie, éclatait la révolte de la nature, le cri
inconscient de la femme qui ne voulait pas mourir inféconde,
inutile comme la graine emportée par un vent de
désastre, et dont ne germera plus aucune autre vie.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Elle l'étreignait de tous ses membres nus, de toute son
âme nue. Et Pierre, à ce moment, aperçut contre le mur,
au chevet du lit, les armes des Boccanera, un ancien
panneau de broderie d'or et de soies de couleur, sur
velours violet. Oui, c'était bien le dragon ailé soufflant des
flammes; c'était bien la devise farouche et ardente,
Bocca nera, Alma rosa, bouche noire, âme rouge, la
bouche enténébrée d'un rugissement, l'âme flamboyant
comme un brasier de foi et d'amour. Toute cette vieille
race de passion et de violence, aux légendes tragiques,
venait de renaître, pour pousser cette fille dernière, si
adorable, à ces effrayantes et prodigieuses fiançailles dans
la mort. Et la vue des armes brodées évoqua en lui un
autre souvenir, celui du portrait de Cassia Boccanera,
l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au Tibre avec
son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio
Corradini. N'était-ce pas la même étreinte désespérée qui
tâchait de vaincre la mort, la même sauvagerie se jetant
à l'abîme avec le corps du bien-aimé, l'élu et l'unique?
Toutes deux se ressemblaient ainsi que des sœurs, celle
qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se
mourait là de la mort de son amant, comme si cette
dernière n'était que la revenante de l'autre, avec leurs
mêmes traits d'enfance délicate, la même bouche de
désir et les mêmes grands yeux de rêve, dans la même
petite face ronde, sage et têtue.
—Mon Dario, me voilà, me voilà!
Pendant une éternité, une seconde peut-être, ils s'étreignirent.
Elle y apportait une frénésie du don d'elle-même,
une frénésie sacrée allant au delà de la vie,
jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commençait
pour eux. Elle se mêlait à lui, entrait dans lui, sans terreur
ni répugnance du mal qui le rendait méconnaissable;
et lui, qui venait d'expirer sous ce grand bonheur
dont la félicité lui arrivait enfin, restait les bras serrés,
noués convulsivement autour d'elle, comme s'il l'emportait.
Alors, fut-ce de la douleur de cette possession
incomplète, en songeant à sa virginité inutile, qui ne
pouvait plus être fécondée? ou bien fut-ce au milieu de
la joie suprême d'avoir consommé quand même le mariage,
de toute la volonté de son être? Elle eut au cœur,
dans cette étreinte de l'impuissante mort, un tel flot de
sang, que son cœur éclata. Elle était morte au cou de
son amant mort, tous les deux étroitement serrés, à
jamais, entre les bras l'un de l'autre.
Il y eut un gémissement, Victorine s'était approchée,
avait compris; tandis que Pierre, debout lui aussi, restait
frémissant d'admiration et de larmes, soulevé par le
sublime.
—Voyez, voyez, bégaya à voix très basse la servante,
elle ne bouge plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant,
ma pauvre enfant! elle est morte!
Et le prêtre murmura:
—Mon Dieu! qu'ils sont beaux!
C'était vrai, jamais beauté si haute, si resplendissante,
n'avait éclaté sur des visages morts. La face, tout à l'heure
terreuse et vieillie de Dario, venait de prendre une pâleur,
une noblesse de marbre, les traits allongés, simplifiés,
comme dans un élan d'ineffable allégresse. Benedetta
restait très grave, avec un pli d'ardente volonté aux lèvres,
tandis que la figure entière exprimait une béatitude douloureuse
et infinie, dans une infinie blancheur. Ils
mêlaient leurs chevelures, et leurs yeux, restés grands
ouverts, les uns au fond des autres, continuaient à se
regarder sans fin, d'une éternelle douceur de caresse.
Ils étaient le couple pour toujours enlacé, parti pour
l'immortalité dans l'enchantement de leur union, et qui
avait vaincu la mort, et de qui rayonnait cette beauté ravie
de l'amour immortel et vainqueur.
Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mêlés à
de telles plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et
Pierre, bouleversé à présent, ne s'expliqua pas trop comment
la chambre se trouva tout d'un coup envahie par des
gens, qu'une sorte de terreur désespérée agitait. Le cardinal
avait dû accourir de sa chapelle, avec don Vigilio.
Sans doute aussi, à cette minute, le docteur Giordano
ramenait donna Serafina, prévenue de la mort prochaine
de son neveu, car elle était là maintenant, dans la stupeur
de ces coups de foudre successifs qui frappaient la
maison. Lui-même, le docteur avait cet étonnement
troublé des plus vieux médecins dont l'expérience s'effare
toujours devant les faits; et il tentait une explication,
il parlait en hésitant d'un anévrisme possible, peut-être
d'une embolie.
Victorine, en servante que sa douleur faisait l'égale de
ses maîtres, osa l'interrompre.
—Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les
deux, est-ce que ça ne suffit pas pour mourir ensemble?
Donna Serafina, après avoir baisé au front les chers
enfants, voulut leur fermer les yeux. Mais elle ne put y
parvenir, les paupières se rouvraient dès que le doigt les
abandonnait, les yeux recommençaient à se sourire, à
échanger fixement la caresse de leur regard d'éternité.
Et, comme elle parlait, pour la décence, de séparer les
deux corps, en essayant de dénouer leurs membres:
—Oh! madame, oh! madame! se récria de nouveau
Victorine. Vous leur casseriez plutôt les bras. Voyez donc,
on dirait que les doigts sont entrés dans les épaules, jamais
ils ne se quitteront.
Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le
miracle. Il était livide, sans une larme, dans un désespoir
glacé qui le grandissait. Il eut un geste souverain
d'absolution, de sanctification, comme si, en prince de
l'Église, disposant des volontés du ciel, il acceptait ainsi
les deux amants embrassés devant le tribunal suprême,
largement dédaigneux des convenances, en face de ce
cas de superbe amour, ému jusqu'aux entrailles par les
souffrances de leur vie et par la beauté de leur mort.
—Laissez-les, laissez-les, ma sœur, ne les troublez pas
dans leur sommeil... Que leurs yeux restent ouverts,
puisqu'ils veulent avoir jusqu'à la fin des temps pour se
regarder, sans jamais en être las! Et qu'ils dorment donc
aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas péché durant
leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi noués d'une
étreinte que pour se coucher dans la terre!
Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil,
chaud encore des anciennes aventures de batailles
et de passions:
—Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entière
les admirera et les pleurera... Laissez-les, laissez-les
l'un à l'autre, ma sœur. Dieu les connaît et les attend.
Tous les assistants s'étaient agenouillés, le cardinal
récita lui-même les prières des morts. La nuit venait, une
ombre croissante envahissait la chambre, où bientôt deux
flammes de cierge brillèrent comme deux étoiles.
Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le
petit jardin abandonné du palais, au bord du Tibre. Il devait
y être descendu, étouffant de fatigue et de chagrin,
ayant besoin d'air. Les ténèbres noyaient le coin charmant,
l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau tombant
du masque tragique chantait sa grêle chanson de flûte; et
le laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers
des plates-bandes n'étaient plus que des masses indistinctes,
sous le ciel d'un bleu noir. Ah! comme il était
doux et gai le matin, ce délicieux jardin mélancolique!
et comme les rires de Benedetta y avaient laissé un écho
désolé, toute cette belle joie sonnante du bonheur
prochain, qui maintenant gisait là-haut, dans le néant des
choses et des êtres! Il eut le cœur serré si douloureusement,
qu'il éclata en gros sanglots, assis à la place même
où elle s'était assise, sur le fragment de colonne renversée,
dans l'air qu'elle avait respiré et qui paraissait garder son
odeur pure de femme adorable.
Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures.
Et Pierre eut un brusque sursaut, en se souvenant que
c'était le soir même que le pape devait le recevoir, à neuf
heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas songé pendant
l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois
et des mois s'étaient écoulés, cela revenait en lui comme
un très ancien rendez-vous, auquel, après des années
d'absence, on arrive vieilli, le cœur et le cerveau changés
par des événements sans nombre. Et, péniblement, il reprenait
pied. Dans trois heures, il irait au Vatican, il verrait
enfin le pape.