X
Dès le lendemain, Pierre, dont l'unique pensée était
d'en finir, voulut se mettre en campagne. Mais une incertitude
l'avait pris: chez qui frapper d'abord, par quel personnage
commencer ses visites, s'il désirait éviter toute
faute, dans un monde qu'il sentait si compliqué et si vaniteux?
Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance
d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrétaire
du cardinal, il le pria d'entrer un instant chez lui.
—Vous allez me rendre un service, monsieur l'abbé.
Je me confie à vous, j'ai besoin d'un conseil.
Il le sentait très renseigné, mêlé à tout, dans sa discrétion
outrée et peureuse, ce petit homme maigre, au teint
de safran, qui tremblait toujours la fièvre, et qui, jusque-là,
avait presque paru le fuir, sans doute pour échapper
au danger de se compromettre. Cependant, depuis quelque
temps déjà, il se montrait moins sauvage, ses yeux
noirs flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme
s'il était pris lui-même de l'impatience dont celui-ci
devait brûler, à être immobilisé de la sorte, durant des
journées si longues. Aussi n'essaya-t-il pas d'éviter l'entretien.
—Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous
faire entrer dans cette pièce en désordre. Ce matin, j'ai
encore reçu de Paris du linge et des vêtements d'hiver...
Imaginez-vous que j'étais venu avec une petite valise,
pour quinze jours, et voilà bientôt trois mois que je suis
ici, sans être plus avancé que le matin de mon arrivée.
Don Vigilio eut un léger hochement de tête.
—Oui, oui, je sais.
Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui
ayant fait dire par la contessina d'agir, de voir tout le
monde, pour défendre son livre, il était fort embarrassé,
ignorant dans quel ordre régler ses visites, d'une façon
utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir monsignor
Fornaro, le prélat consulteur chargé du rapport sur
son livre, dont on lui avait dit le nom?
—Ah! s'écria don Vigilio frémissant, monsignor Nani
est allé jusque-là, il vous a livré le nom!... Ah! c'est plus
extraordinaire encore que je ne croyais!
Et, s'oubliant, s'abandonnant à sa passion:
—Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro.
Allez d'abord rendre une visite très humble au
préfet de la congrégation de l'Index, à Son Éminence le
cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait
pas d'avoir porté à un autre votre premier hommage, s'il
le savait un jour...
Il s'arrêta, il ajouta à voix plus basse, dans un petit
frisson de sa fièvre:
—Et il le saurait, tout se sait.
Puis, comme s'il eût cédé à une brusque vaillance de
sympathie, il prit les deux mains du jeune prêtre étranger.
—Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je
serais très heureux de vous être bon à quelque chose,
parce que vous êtes une âme simple et que vous finissez
par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me demander
l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous
les périls qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir
vous dire encore aujourd'hui de ne compter en aucune
façon sur mon maître, Son Éminence le cardinal
Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a désapprouvé
absolument votre livre... Seulement, celui-là est
un saint, un grand honnête homme, et s'il ne vous défend
pas, il ne vous attaquera pas, il restera neutre, par égard
pour sa nièce, la contessina, qu'il adore et qui vous protège...
Quand vous le verrez, ne plaidez donc pas votre
cause, cela ne servirait à rien et pourrait l'irriter.
Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il
avait compris, dès sa première entrevue avec le cardinal,
et dans les rares visites qu'il lui avait rendues depuis,
respectueusement, qu'il n'aurait jamais en lui qu'un adversaire.
—Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa
neutralité.
Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.
—Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être
que j'ai parlé, et quel désastre! ma situation serait
compromise... Je n'ai rien dit, je n'ai rien dit! Voyez
d'abord les cardinaux, tous les cardinaux. Mettons, n'est-ce
pas? que je n'ai rien dit autre chose.
Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta
la pièce, frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le
corridor, de ses yeux de flamme, pleins d'inquiétude.
Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal
Sanguinetti. Il était dix heures, il avait quelque
chance de le trouver. Le cardinal habitait, à côté de
l'église Saint-Louis des Français, dans une rue noire et
étroite, le premier étage d'un petit palais, aménagé bourgeoisement.
Ce n'était pas la ruine géante, d'une grandeur
princière et mélancolique, où s'entêtait le cardinal Boccanera.
L'ancien appartement de gala réglementaire était
réduit, comme le train. Il n'y avait plus de salle du trône,
ni de grand chapeau rouge accroché sous un baldaquin,
ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourné contre
le mur. Deux pièces successives servant d'antichambres,
un salon où le cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans
confortable même, des meubles d'acajou datant de l'empire,
des tentures et des tapis poussiéreux, fanés par
l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner longtemps; et,
lorsqu'un domestique, qui, sans hâte, remettait sa veste,
finit par entre-bâiller la porte, ce fut pour répondre que
Son Excellence était depuis la veille à Frascati.
Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti était
en effet un des évoques suburbicaires. Il avait, à Frascati,
son évêché, une villa, où il allait parfois passer quelques
jours, lorsqu'un désir de repos ou une raison politique
l'y poussait.
—Et Son Éminence reviendra bientôt?
—Ah! on ne sait pas... Son Éminence est souffrante.
Elle a bien recommandé qu'on n'envoie personne la tourmenter
là-bas.
Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit
tout désorienté par ce premier contretemps. Allait-il,
sans tarder davantage, puisque les choses pressaient
maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, à la place
Navone, qui était voisine? Mais il se rappela la recommandation
que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord
les cardinaux; et il eut une inspiration, il résolut de voir
immédiatement le cardinal Sarno, dont il avait fini par
faire la connaissance, aux lundis de donna Serafina. Dans
son effacement volontaire, tous le considéraient comme
un des membres les plus puissants et les plus redoutables
du Sacré Collège, ce qui n'empêchait pas son neveu,
Narcisse, de déclarer qu'il ne connaissait pas d'homme
plus obtus sur les questions étrangères à ses occupations
habituelles. S'il ne siégeait pas à la congrégation de l'Index,
il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-être
agir sur ses collègues par sa grande influence.
Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande,
où il savait devoir trouver le cardinal. Ce palais,
dont on aperçoit la lourde façade de la place d'Espagne,
est une énorme construction nue et massive qui occupe
tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais
italien desservait, s'y perdit, monta des étages qu'il lui
fallut redescendre, un véritable labyrinthe d'escaliers,
de couloirs et de salles. Enfin, il eut la chance de tomber
sur le secrétaire du cardinal, un jeune prêtre aimable,
qu'il avait déjà vu au palais Boccanera.
—Mais sans doute, je crois que Son Éminence voudra
bien vous recevoir. Vous avez parfaitement fait de venir
à cette heure, car elle est ici tous les matins... Veuillez
me suivre, je vous prie.
Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps
secrétaire à la Propagande, y présidait aujourd'hui,
comme cardinal, la commission qui organisait le culte
dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie,
nouvellement conquis au catholicisme; et, à ce
titre, il avait là un cabinet, des bureaux, toute une installation
administrative, où il régnait en fonctionnaire
maniaque, qui avait vieilli sur son fauteuil de cuir, sans
jamais être sorti du cercle étroit de ses cartons verts,
sans connaître autre chose du monde que le spectacle de
la rue, dont les piétons et les voitures passaient sous sa
fenêtre.
Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz
devaient éclairer en plein jour, le secrétaire laissa son
compagnon sur une banquette. Puis, après un grand quart
d'heure, il revint de son air empressé et affable.
—Son Éminence est occupée, une conférence avec des
missionnaires qui partent. Mais ça va être fini, et elle m'a
dit de vous mettre dans son cabinet, où vous l'attendrez.
Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina
avec curiosité l'aménagement. C'était une assez vaste
pièce, sans luxe, tapissée de papier vert, garnie d'un
meuble de damas vert, à bois noir. Les deux fenêtres,
qui donnaient sur une rue latérale, étroite, éclairaient
d'un jour morne les murs assombris et le tapis déteint; et
il n'y avait, en dehors de deux consoles, que le bureau
près d'une des fenêtres, une simple table de bois noir, à
la moleskine mangée, tellement encombrée d'ailleurs,
qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses.
Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil défoncé
par l'usage, le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil
encrier éclaboussé d'encre. Puis, il commença à s'impatienter,
dans l'air lourd et mort qui l'oppressait, dans le
grand silence inquiétant que troublaient seuls les roulements
étouffés de la rue.
Mais, comme il se décidait à marcher doucement de
long en large, Pierre tomba sur une carte, accrochée au
mur, dont la vue l'occupa, l'emplit des pensées les plus
vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette carte, en
couleurs, était celle du monde catholique, la terre entière,
la mappemonde déroulée, où les diverses teintes indiquaient
les territoires, selon qu'ils appartenaient au
catholicisme victorieux, maître absolu, ou bien au catholicisme
toujours en lutte contre les infidèles, et ces
derniers pays classés selon l'organisation en vicariats ou
en préfectures. N'était-ce pas, graphiquement, tout l'effort
séculaire du catholicisme, la domination universelle
qu'il a voulue dès la première heure, qu'il n'a cessé de
vouloir et de poursuivre à travers les temps? Dieu a donné
le monde à son Église, mais il faut bien qu'elle en prenne
possession, puisque l'erreur s'entête à régner. De là,
l'éternelle bataille, les peuples disputés de nos jours
encore aux religions ennemies, comme à l'époque où
les Apôtres quittaient la Judée pour répandre l'Évangile.
Pendant le moyen âge, la grande besogne fut d'organiser
l'Europe conquise, sans qu'on pût même tenter la
réconciliation avec les Églises dissidentes d'Orient. Puis,
la Réforme éclata, ce fut le schisme ajouté au schisme,
la moitié protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe
à reconquérir. Mais, avec la découverte du Nouveau
Monde, l'ardeur guerrière s'était réveillée, Rome ambitionnait
d'avoir à elle cette seconde face de la terre, des
missions furent créées, allèrent soumettre à Dieu ces
peuples, ignorés la veille, et qu'il avait donnés avec les
autres. Et les grandes divisions actuelles de la chrétienté
s'étaient ainsi formées d'elles-mêmes: d'une part, les
nations catholiques, celles où la foi n'avait qu'à être entretenue,
et que dirigeait souverainement la Secrétairerie
d'État, installée au Vatican; de l'autre, les nations schismatiques
ou simplement païennes, qu'il s'agissait de
ramener au bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforçait
de régner la congrégation de la Propagande.
Ensuite, cette congrégation avait dû, à son tour, se diviser
en deux branches, pour faciliter le travail, la branche
orientale chargée spécialement des sectes dissidentes de
l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'étend sur
tous les autres pays de mission. Vaste ensemble d'organisation
conquérante, immense filet, aux mailles fortes et
serrées, jeté sur le monde et qui ne devait pas laisser
échapper une âme.
Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette
sensation d'une telle machine, fonctionnant depuis des
siècles, faite pour absorber l'humanité. Dotée richement
par les papes, disposant d'un budget considérable, la
Propagande lui apparut comme une force à part, une
papauté dans la papauté; et il comprit le nom de pape
rouge donné au préfet de la congrégation, car de quel pouvoir
illimité ne jouissait-il pas, l'homme de conquête et
de domination, dont les mains vont d'un bout de la terre à
l'autre? Si le cardinal secrétaire avait l'Europe centrale, un
point si étroit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste, des
espaces infinis, les contrées lointaines, inconnues encore?
Puis, les chiffres étaient là, Rome ne régnait sans conteste
que sur deux cents et quelques millions de catholiques,
apostoliques et romains; tandis que les schismatiques,
ceux de l'Orient et ceux de la Réforme, si on les additionnait,
dépassaient déjà ce nombre; et quel écart, lorsqu'on
ajoutait le milliard des infidèles dont la conversion restait
encore à faire! Brusquement, il fut frappé par ces chiffres,
à un tel point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! était-ce
donc vrai? environ cinq millions de Juifs, près de deux
cents millions de Mahométans, plus de sept cents millions
de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter les
cent millions d'autres païens, de toutes les religions, au
total un milliard, devant lequel les chrétiens n'étaient
guère que quatre cents millions, divisés entre eux, en
continuelle bataille, une moitié avec Rome, l'autre moitié
contre Rome! Était-ce possible que le Christ n'eût pas
même, en dix-huit siècles, conquis le tiers de l'humanité,
et que Rome, l'éternelle, la toute-puissante, ne comptât
comme soumise que la sixième partie des peuples? Une
seule âme sauvée sur six, quelle proportion effrayante!
Mais la carte parlait brutalement, l'empire de Rome,
colorié en rouge, n'était qu'un point perdu, quand on le
comparait à l'empire des autres dieux, colorié en jaune,
les contrées sans fin que la Propagande avait encore à soumettre.
Et la question se posait, combien de siècles faudrait-il
pour que les promesses du Christ fussent remplies,
la terre entière soumise à sa loi, la société
religieuse recouvrant la société civile, ne formant plus
qu'une croyance et qu'un royaume? Et, devant cette
question, devant cette prodigieuse besogne à terminer,
quel étonnement, lorsqu'on songeait à la tranquille sérénité
de Rome, à son obstination patiente, qui n'a jamais
douté, qui doute aujourd'hui moins que jamais, toujours
à l'œuvre par ses évêques et par ses missionnaires, incapable
de lassitude, faisant son œuvre sans arrêt comme les
infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude
qu'elle seule, un jour, sera la maîtresse de la terre!
Ah! cette armée continuellement en marche, Pierre la
voyait, l'entendait à cette heure, par delà les mers, au
travers des continents, préparer et assurer la conquête
politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait conté
avec quel soin les ambassades devaient surveiller les
agissements de la Propagande, à Rome; car les missions
étaient souvent des instruments nationaux, au loin, d'une
force décisive. Le spirituel assurait le temporel, les
âmes conquises donnaient les corps. Aussi était-ce une
lutte incessante, dans laquelle la congrégation favorisait
les missionnaires de l'Italie ou des nations alliées, dont
elle souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle
s'était montrée jalouse de sa rivale française, la Propagation
de la foi, installée à Lyon, aussi riche qu'elle,
aussi puissante, plus abondante en hommes d'énergie et
de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un
tribut considérable, elle la contrecarrait, la sacrifiait,
partout où elle craignait son triomphe. A maintes
reprises, les missionnaires français, les ordres français
venaient d'être chassés, pour céder la place à des religieux
italiens ou allemands. Et c'était maintenant ce
secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait,
sous l'ardeur civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne
et poussiéreux, que jamais n'égayait le soleil. Son frisson
l'avait repris, ce frisson des choses que l'on sait et qui,
tout d'un coup, un jour, vous apparaissent monstrueuses
et terrifiantes. N'était-ce pas à bouleverser les plus sages,
à faire pâlir les plus braves, cette machine de conquête
et de domination, universellement organisée, fonctionnant
dans le temps et dans l'espace avec un entêtement
d'éternité, ne se contentant pas de vouloir les âmes,
mais travaillant à son règne futur sur tous les hommes,
et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle,
disposant d'eux, les cédant au maître temporaire qui
les lui gardera? Quel rêve prodigieux, Rome souriante,
attendant avec tranquillité le siècle où elle aura absorbé
les deux cents millions de Mahométans et les sept cents
millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un
peuple unique dont elle sera la reine spirituelle et temporelle,
au nom du Christ triomphant!
Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en
apercevant le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu
entrer. Ce fut pour lui, d'être trouvé de la sorte devant
cette carte, comme si on le surprenait en train de mal
faire, occupé à violer un secret. Une rougeur intense lui
envahit le visage.
Mais le cardinal, qui l'avait regardé fixement de ses
yeux ternes, alla jusqu'à sa table, se laissa tomber sur son
fauteuil, sans dire une parole. D'un geste, il l'avait dispensé
du baisement de l'anneau.
—J'ai voulu présenter mes hommages à Votre Éminence...
Est-ce que Votre Éminence est souffrante?
—Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne
veut pas me quitter. Et puis, j'ai en ce moment tant
d'affaires!
Pierre le regardait, sous le jour livide de la fenêtre, si
malingre, si contrefait, avec son épaule gauche plus haute
que la droite, n'ayant plus rien de vivant, pas même le
regard, dans son visage usé et terreux. Il se rappelait un
de ses oncles, à Paris, qui, après trente années passées
au fond d'un bureau de ministère, avait ce regard mort,
cette peau de parchemin, cet hébétement las de tout
l'être. Était-ce donc vrai que celui-ci, ce petit vieillard
desséché et flottant dans sa soutane noire, lisérée
de rouge, fût le maître du monde, possédant en lui à un
tel point la carte de la chrétienté, sans être jamais sorti
de Rome, que le préfet de la Propagande ne prenait pas
la moindre décision avant de connaître son avis?
—Asseyez-vous un instant, monsieur l'abbé... Alors,
vous êtes venu me voir, vous avez quelque demande à
me faire...
Et, tout en s'apprêtant à écouter, il feuilletait de ses
doigts maigres les dossiers entassés devant lui, jetait un
coup d'œil sur chaque pièce, ainsi qu'un général, un
tacticien de science profonde, dont l'armée est au loin, et
qui la conduit à la victoire, du fond de son cabinet de
travail, sans jamais perdre une minute.
Un peu gêné de voir ainsi poser nettement le but
intéressé de sa visite, Pierre se décida à brusquer les
choses.
—En effet, je me permets de venir demander des
conseils à la haute sagesse de Votre Éminence. Elle
n'ignore pas que je suis à Rome pour défendre mon
livre, et je serais très heureux, si elle voulait bien me
diriger, m'aider de son expérience.
Brièvement, il dit où en était l'affaire, il plaida sa
cause. Mais, à mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal
se désintéresser, songer à autre chose, ne plus comprendre.
—Ah! oui, vous avez écrit un livre, il en a été question
un soir, chez donna Serafina... C'est une faute, un prêtre
ne doit pas écrire. A quoi bon?... Et, si la congrégation
de l'Index le poursuit, elle a raison sûrement. Que
puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrégation,
je ne sais rien, rien du tout.
Vainement, Pierre s'efforça de l'instruire, de l'émouvoir,
désolé de le sentir si fermé, si indifférent. Et il
s'aperçut que cette intelligence, vaste et pénétrante
dans le domaine où elle évoluait depuis quarante ans, se
bouchait dès qu'on la sortait de sa spécialité. Elle n'était
ni curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de
toute étincelle de vie, le crâne semblait se déprimer
encore, la physionomie entière prenait un air d'imbécillité
morne.
—Je ne sais rien, je ne puis rien, répéta-t-il. Et
jamais je ne recommande personne.
Pourtant, il fit un effort.
—Mais Nani est là dedans. Que vous conseille-t-il de
faire, Nani?
—Monsignor Nani a eu l'obligeance de me révéler le
nom du rapporteur, monsignor Fornaro, en me faisant
dire d'aller le voir.
Le cardinal parut surpris et comme réveillé. Un peu
de lumière revint à ses yeux.
—Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que
Nani ait fait cela, c'est qu'il a son idée. Allez voir monsignor
Fornaro.
Il s'était levé de son fauteuil, il congédia le visiteur,
qui dut le remercier, en s'inclinant profondément. D'ailleurs,
sans l'accompagner jusqu'à la porte, il s'était rassis
tout de suite, et il n'y eut plus, dans la pièce morte, que
le petit bruit sec de ses doigts osseux feuilletant les dossiers.
Pierre, docilement, suivit le conseil. Il décida de passer
par la place Navone, en retournant à la rue Giulia.
Mais, chez monsignor Fornaro, un serviteur lui dit que
son maître venait de sortir et qu'il fallait se présenter de
bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc
le lendemain matin seulement qu'il put être reçu. Auparavant,
il avait eu soin de se renseigner, il savait sur le
prélat le nécessaire: la naissance à Naples, les études
commencées chez les pères Barnabites de cette ville, terminées
à Rome au Séminaire, enfin le long professorat à
l'Université Grégorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs
congrégations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure,
monsignor Fornaro brûlait de l'ambition immédiate
d'obtenir le canonicat à Saint-Pierre, et faisait le rêve
lointain d'être nommé un jour secrétaire de la Consistoriale,
charge cardinalice qui donne la pourpre. Théologien
remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier
parfois à la littérature, en écrivant dans les revues
religieuses des articles, qu'il avait la haute prudence de
ne pas signer. On le disait aussi très mondain.
Dès que Pierre eut remis sa carte, il fut reçu, et le
soupçon qu'on l'attendait lui serait venu peut-être, si
l'accueil qui lui était fait n'avait témoigné de la plus sincère
surprise, mêlée à un peu d'inquiétude.
—Monsieur l'abbé Froment, monsieur l'abbé Froment,
répétait le prélat en regardant la carte qu'il avait gardée à
la main. Veuillez entrer, je vous prie.... J'allais défendre
ma porte, car j'ai un travail très pressé.... Ça ne fait rien,
asseyez-vous.
Mais Pierre restait charmé, en admiration devant ce bel
homme, grand et fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient.
Rose, rasé, avec des boucles de cheveux à peine
grisonnants, il avait un nez aimable, des lèvres humides,
des yeux caresseurs, tout ce que la prélature romaine peut
offrir de plus séduisant et de plus décoratif. Il était vraiment
superbe dans sa soutane noire à collet violet, très
soigné de sa personne, d'une élégance simple. Et la vaste
pièce où il recevait, gaiement éclairée par deux larges fenêtres
sur la place Navone, meublée avec un goût très rare
aujourd'hui chez le clergé romain, sentait bon, lui faisait
un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil.
—Asseyez-vous donc, monsieur l'abbé Froment, et
veuillez me dire ce qui me cause l'honneur de votre visite.
Il s'était remis, l'air naïf, simplement obligeant; et
Pierre, tout d'un coup, devant cette question naturelle,
qu'il aurait dû prévoir, se trouva très gêné. Allait-il donc
aborder directement l'affaire, avouer le motif délicat de
sa visite? Il sentit que c'était encore le parti le plus prompt
et le plus digne.
—Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens
faire près de vous ne se fait pas. Mais on m'a conseillé
cette démarche, et il m'a semblé qu'entre honnêtes gens,
il ne peut jamais être mauvais de chercher la vérité de
bonne foi.
—Quoi donc, quoi donc? demanda le prélat, d'un air
de candeur parfaite, sans cesser de sourire.
—Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrégation
de l'Index vous avait remis mon livre: la Rome nouvelle,
en vous chargeant de l'examiner, et je me permets
de me présenter, dans le cas où vous auriez à me demander
quelques explications.
Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre
davantage. Il porta les deux mains à sa tête, se recula,
toujours courtois cependant.
—Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas,
vous me feriez un chagrin immense... Mettons, si vous
voulez, qu'on vous a trompé, car on ne doit rien savoir,
on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De grâce,
ne parlons pas de ces choses.
Heureusement, Pierre, qui avait remarqué l'effet décisif
que produisait le nom de l'assesseur du Saint-Office,
eut l'idée de répondre:
—Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner
le moindre embarras, et je vous répète que jamais je
ne me serais permis de venir vous importuner, si monsignor
Nani lui-même ne m'avait fait connaître votre nom
et votre adresse.
Cette fois encore, l'effet fut immédiat. Seulement, monsignor
Fornaro mit une grâce aisée à se rendre, comme
à tout ce qu'il faisait. Il ne céda pas tout de suite, d'ailleurs,
très malicieux, plein de nuances.
—Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret!
Mais je le gronderai, je me fâcherai!... Et qu'en sait-il?
il n'est pas de la congrégation, il a pu être induit en
erreur.... Vous lui direz qu'il s'est trompé, que je ne suis
pour rien dans votre affaire, ce qui lui apprendra à révéler
des secrets nécessaires, respectés de tous.
Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa
bouche fleurie:
—Voyons, puisque monsignor Nani le désire, je veux
bien causer un instant avec vous, mon cher monsieur Froment,
à la condition que vous ne saurez rien de moi sur
mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se dire à la
congrégation.
A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait à quel
point les choses devenaient faciles, lorsque les formes
étaient sauves. Et il se mit à expliquer une fois de plus son
cas, l'étonnement profond où l'avait jeté le procès fait à
son livre, l'ignorance où il était encore des griefs qu'il
cherchait vainement, sans pouvoir les trouver.
—En vérité, en vérité! répéta le prélat, l'air ébahi de
tant d'innocence. La congrégation est un tribunal, et elle
ne peut agir que si on la saisit de l'affaire. Votre livre
est poursuivi, parce qu'on l'a dénoncé, tout simplement.
—Oui, je sais, dénoncé!
—Mais sans doute, la plainte a été portée par trois
évêques français, dont vous me permettrez de taire les
noms, et il a bien fallu que la congrégation passât à l'examen
de l'œuvre incriminée.
Pierre le regardait, effaré. Dénoncé par trois évêques,
et pourquoi, et dans quel but?
Puis, l'idée de son protecteur lui revint.
—Voyons, le cardinal Bergerot m'a écrit une lettre
approbative, que j'ai mise comme préface en tête de mon
livre. Est-ce que cela n'était pas une garantie qui aurait
dû suffire à l'épiscopat français?
Finement, monsignor Fornaro hocha la tête, avant de
se décider à dire:
—Ah! oui, certainement, la lettre de Son Éminence,
une très belle lettre... Je crois cependant qu'elle aurait
beaucoup mieux fait de ne pas l'écrire, pour elle, et surtout
pour vous.
Et, comme le prêtre, dont la surprise augmentait,
ouvrait la bouche, voulant le presser de s'expliquer:
—Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son
Éminence le cardinal Bergerot est un saint que tout le
monde révère, et s'il pouvait pécher, il faudrait sûrement
n'en accuser que son cœur.
Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un
abîme. Il n'osa insister, il reprit avec quelque violence:
—Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres
des autres? Je n'entends pas à mon tour me faire dénonciateur,
mais que de livres je connais, sur lesquels Rome
ferme les yeux, et qui sont singulièrement plus dangereux
que le mien!
Cette fois, monsignor Fornaro sembla très heureux
d'abonder dans son sens.
—Vous avez raison, nous savons bien que nous ne
pouvons atteindre tous les mauvais livres, nous en
sommes désolés. Il faut songer au nombre incalculable
d'ouvrages que nous serions forcés de lire. Alors, n'est-ce
pas? nous condamnons les pires en bloc.
Il entra dans des explications complaisantes. En principe,
les imprimeurs ne devaient pas mettre un livre
sous presse, sans en avoir au préalable soumis le manuscrit
à l'approbation de l'évêque. Mais, aujourd'hui, dans
l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend
quel serait l'embarras terrible des évêchés, si, brusquement,
les imprimeurs se conformaient à la règle. On n'y
avait ni le temps, ni l'argent, ni les hommes nécessaires,
pour cette colossale besogne. Aussi la congrégation de
l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir à les examiner,
les livres parus ou à paraître de certaines catégories:
d'abord tous les livres dangereux pour les mœurs, tous
les livres érotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles
en langue vulgaire, car les saints livres ne doivent pas
être permis sans discrétion; enfin les livres de sorcellerie,
des livres de science, d'histoire ou de philosophie contraires
au dogme, les livres d'hérésiarques ou de simples
ecclésiastiques discutant la religion. C'étaient là des lois
sages, rendues par différents papes, dont l'exposé servait
de préface au catalogue des livres défendus que la congrégation
publiait, et sans lesquelles ce catalogue, pour
être complet, aurait empli à lui seul une bibliothèque. En
somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que l'interdiction
frappait surtout des livres de prêtres, Rome ne
gardant guère, devant la difficulté et l'énormité de la
tâche, que le souci de veiller avec soin à la bonne police
de l'Église. Et tel était le cas de Pierre et de son œuvre.
—Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que
nous n'allons pas faire de la réclame à un tas de livres
malsains, en les honorant d'une condamnation particulière.
Ils sont légions, chez tous les peuples, et nous
n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les
atteindre. De temps à autre, nous nous contentons d'en
frapper un, lorsqu'il est signé d'un nom célèbre, qu'il fait
trop de bruit ou qu'il renferme des attaques inquiétantes
contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde que nous
existons et que nous nous défendons, sans rien abandonner
de nos droits ni de nos devoirs.
—Mais mon livre, mon livre? s'écria Pierre, pourquoi
cette poursuite contre mon livre?
—Je vous l'explique, autant que cela m'est permis,
mon cher monsieur Froment. Vous êtes prêtre, votre livre
a du succès, vous en avez publié une édition à bon marché
qui se vend très bien; et je ne parle pas du mérite
littéraire qui est remarquable, un souffle de réelle poésie
qui m'a transporté et dont je vous fais mon sincère compliment...
Comment voulez-vous que, dans ces conditions,
nous fermions les yeux sur une œuvre où vous concluez à
l'anéantissement de notre sainte religion et à la destruction
de Rome?
Pierre resta béant, suffoqué de surprise.
—La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la
veux rajeunie, éternelle, de nouveau reine du monde!
Et, repris de son brûlant enthousiasme, il se défendit,
il confessa de nouveau sa foi, le catholicisme retournant
à la primitive Église, puisant un sang régénéré dans le
christianisme fraternel de Jésus, le pape libéré de toute
royauté terrestre, régnant sur l'humanité entière par la
charité et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise
sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume
de Dieu, à la communauté chrétienne de tous les peuples
unis en un seul peuple.
—Est-ce que le Saint-Père peut me désavouer? Est-ce
que ce ne sont pas là ses idées secrètes, qu'on commence
à deviner et que mon seul tort serait d'exprimer trop tôt
et trop librement? Est-ce que, si l'on me permettait de le
voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la cessation
des poursuites?
Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de
hocher la tête, sans se fâcher de la fougue juvénile du
prêtre. Au contraire, il souriait avec une amabilité croissante,
comme très amusé par tant d'innocence et tant de
rêve. Enfin, il répondit gaiement:
—Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrêterai, il
m'est défendu de rien dire... Mais le pouvoir temporel, le
pouvoir temporel...
—Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre.
De nouveau, le prélat ne parlait plus. Il levait au ciel
sa face aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et,
quand il reprit, ce fut pour ajouter:
—Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y
est deux fois, la religion nouvelle, la religion nouvelle...
Ah! Dieu!
Il s'agita davantage, il se pâma, à ce point, que Pierre,
saisi d'impatience, s'écria:
—Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur,
mais je vous affirme que jamais je n'ai entendu attaquer
le dogme. Et, de bonne foi, voyons! cela ressort de tout
mon livre, je n'ai voulu faire qu'une œuvre de pitié et
de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des
intentions.
Monsignor Fornaro était redevenu très calme, très
paterne.
—Oh! les intentions, les intentions...
Il se leva, pour congédier le visiteur.
—Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que
je suis très honoré de votre démarche près de moi...
Naturellement, je ne puis vous dire quel sera mon rapport,
nous en avons déjà trop causé, et j'aurais dû même
refuser d'entendre votre défense. Vous ne m'en trouverez
pas moins prêt à vous être agréable en tout ce qui n'ira
point contre mon devoir... Mais je crains fort que votre
livre ne soit condamné.
Et, sur un nouveau sursaut de Pierre:
—Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et
non les intentions. Toute défense est donc inutile, le
livre est là, et il est ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer,
vous ne le changerez pas... C'est pourquoi la congrégation
ne convoque jamais les accusés, n'accepte d'eux
que la rétractation pure et simple. Et c'est encore ce que
vous auriez de plus sage à faire, retirer votre livre, vous
soumettre... Non! vous ne voulez pas? Ah! que vous êtes
jeune, mon ami!
Il riait plus haut du geste de révolte, d'indomptable
fierté, qui venait d'échapper à son jeune ami, comme il le
nommait. Puis, à la porte, dans une nouvelle expansion,
baissant la voix:
—Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour
vous, je vais vous donner un bon conseil... Moi, au fond,
je ne suis rien. Je livre mon rapport, on l'imprime, on le lit,
quitte à n'en tenir aucun compte... Tandis que le secrétaire
de la congrégation, le père Dangelis, peut tout,
même l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des
Dominicains, derrière la place d'Espagne... Ne me nommez
pas. Et au revoir, mon cher, au revoir!
Pierre, étourdi, se retrouva sur la place Navone, ne
sachant plus ce qu'il devait croire et espérer. Une pensée
lâche l'envahissait: pourquoi continuer cette lutte où les
adversaires restaient ignorés, insaisissables? Pourquoi
davantage s'entêter dans cette Rome si passionnante et si
décevante? Il fuirait, il retournerait le soir même à
Paris, y disparaîtrait, y oublierait les désillusions amères
dans la pratique de la plus humble charité. Il était dans
une de ces heures d'abandon où la tâche longtemps rêvée
apparaît brusquement impossible. Mais, au milieu de son
désarroi, il allait pourtant, il marchait quand même à son
but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti,
et enfin place d'Espagne, il résolut de voir encore le père
Dangelis. Le couvent des Dominicains est là, en bas de la
Trinité des Monts.
Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais songé à eux, sans
un respect mêlé d'un peu d'effroi. Pendant des siècles,
quels vigoureux soutiens ils s'étaient montrés de l'idée
autoritaire et théocratique! L'Église leur avait dû sa plus
solide autorité, ils étaient les soldats glorieux de sa
victoire. Tandis que saint François conquérait pour Rome
les âmes des humbles, saint Dominique lui soumettait
les âmes des intelligents et des puissants, toutes les âmes
supérieures. Et cela passionnément, dans une flamme de
foi et de volonté admirables, par tous les moyens d'action
possibles, par la prédication, par le livre, par la pression
policière et judiciaire. S'il ne créa pas l'Inquisition, il
l'utilisa, son cœur de douceur et de fraternité combattit le
schisme dans le sang et le feu. Vivant, lui et ses moines,
de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, les grandes
vertus de ces temps orgueilleux et déréglés, il allait par
les villes, prêchait les impies, s'efforçait de les ramener
à l'Église, les déférait aux tribunaux religieux, quand sa
parole ne suffisait pas. Il s'attaquait aussi à la science,
il la voulut sienne, il fit le rêve de défendre Dieu par les
armes de la raison et des connaissances humaines, aïeul
de l'angélique saint Thomas, lumière du moyen âge, qui
a tout mis dans la Somme, la psychologie, la logique, la
politique, la morale. Et ce fut ainsi que les Dominicains
emplirent le monde, soutenant la doctrine de Rome dans
les chaires célèbres de tous les peuples, en lutte presque
partout contre l'esprit libre des Universités, vigilants gardiens
du dogme, artisans infatigables de la fortune des
papes, les plus puissants parmi les ouvriers d'art, de
sciences et de lettres, qui ont construit l'énorme édifice
du catholicisme, tel qu'il existe encore aujourd'hui.
Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet édifice
qu'on avait cru bâti à chaux et à sable, pour l'éternité,
se demandait de quelle utilité ils pouvaient bien
être encore, ces ouvriers d'un autre âge, avec leur police
et leurs tribunaux morts sous l'exécration, leur parole
qu'on n'écoute plus, leurs livres qu'on ne lit guère, leur
rôle de savants et de civilisateurs fini, devant la science
actuelle, dont les vérités font de plus en plus craquer
le dogme de toutes parts. Certes, ils constituent toujours
un ordre influent et prospère; seulement, qu'on est loin
de l'époque où leur général régnait à Rome, maître du
sacré palais, ayant par l'Europe entière des couvents,
des écoles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste
héritage, il ne leur reste désormais que quelques situations
acquises et, entre autres, la charge de secrétaire de
la congrégation de l'Index, une ancienne dépendance du
Saint-Office, où ils gouvernaient souverainement.
Tout de suite, on introduisit Pierre auprès du père Dangelis.
La salle était vaste, nue et blanche, inondée de
clair soleil. Il n'y avait là qu'une table et des escabeaux,
avec un grand crucifix de cuivre, pendu au mur. Près de
la table, le père se tenait debout, un homme d'environ
cinquante ans, très maigre, drapé sévèrement de
l'ample costume blanc et noir. Dans sa longue face d'ascète,
à la bouche mince, au nez mince, au menton
mince et têtu, les yeux gris avaient une fixité gênante.
Et, d'ailleurs, il se montra très net, très simple, d'une
politesse glaciale.
—Monsieur l'abbé Froment, l'auteur de la Rome nouvelle,
n'est-ce pas?
Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la
main.
—Veuillez, monsieur l'abbé, me faire connaître l'objet
de votre visite.
Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa
défense; et cela ne tarda pas à lui devenir d'autant plus
pénible, que ses paroles tombaient dans un silence, dans
un froid de mort. Le père ne bougeait pas, les mains
croisées sur les genoux, les yeux aigus et pénétrants, fixés
dans les yeux du prêtre.
Enfin, quand celui-ci s'arrêta, il dit sans hâte:
—Monsieur l'abbé, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre,
mais je n'avais point à écouter tout ceci. Le
procès de votre livre s'instruit, et aucune puissance au
monde ne saurait en entraver la marche. Je ne vois donc
pas bien ce que vous paraissez attendre de moi.
La voix tremblante, Pierre osa répondre:
—J'attends de la bonté et de la justice.
Un pâle sourire, d'une orgueilleuse humilité, monta
aux lèvres du religieux.
—Soyez sans crainte, Dieu a toujours daigné m'éclairer
dans mes modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune
justice à rendre, je suis un simple employé, chargé de
classer et de documenter les affaires. Et ce sont Leurs Éminences
seules, les membres de la congrégation, qui se prononceront
sur votre livre... Ils le feront sûrement avec l'aide
du Saint-Esprit, vous n'aurez qu'à vous incliner devant
leur sentence, lorsqu'elle sera ratifiée par Sa Sainteté.
Il coupa court, se leva, forçant Pierre à se lever. Ainsi,
c'étaient presque les mêmes paroles que chez monsignor
Fornaro, dites seulement avec une netteté tranchante,
une sorte de tranquille bravoure. Partout, il se heurtait à
la même force anonyme, à la machine puissamment
montée, dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et
qui écrase. Longtemps encore, on le promènerait sans
doute, de l'un à l'autre, sans qu'il trouvât jamais la tête,
la volonté raisonnante et agissante. Et il n'y avait qu'à
s'incliner.
Pourtant, avant de partir, il eut l'idée de prononcer
une fois de plus le nom de monsignor Nani, dont il commençait
à connaître la puissance.
—Je vous demande pardon de vous avoir dérangé inutilement.
Je n'ai cédé qu'aux bienveillants conseils de
monsignor Nani, qui daigne s'intéresser à moi.
Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage
du père Dangelis s'éclaira d'un sourire, d'un plissement
des lèvres, où s'aiguisait le plus ironique dédain. Il était
devenu plus pâle, et ses yeux de vive intelligence flambèrent.
—Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh
bien! mais, si vous croyez avoir besoin de protection, il
est inutile de vous adresser à un autre qu'à lui-même.
Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le voir.
Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de
sa visite: le conseil de retourner chez celui qui l'envoyait.
Il sentit qu'il perdait pied, il résolut de rentrer
au palais Boccanera, pour réfléchir et comprendre, avant
de continuer ses démarches. Tout de suite, la pensée de
questionner don Vigilio lui était venue; et la chance
voulut, ce soir-là, après le souper, qu'il rencontrât le
secrétaire dans le corridor, avec sa bougie, au moment
où celui-ci allait se coucher.
—J'aurais tant de choses à vous dire! Je vous en prie,
cher monsieur, entrez donc un instant chez moi.
D'un geste, l'abbé le fit taire. Puis, à voix très basse:
—N'avez-vous pas aperçu l'abbé Paparelli au premier
étage? Il nous suivait.
Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire,
dont la face molle, l'air sournois et fureteur de
vieille fille en jupe noire lui déplaisaient souverainement.
Mais il ne s'en inquiétait point, et il fut surpris de
la question. D'ailleurs, sans attendre la réponse, don
Vigilio était retourné au bout du couloir, où il écouta
longuement. Puis, il revint à pas de loup, il souffla sa
bougie, pour entrer d'un saut chez son voisin.
—Là, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte
fut refermée. Et, si vous le voulez bien, ne restons pas
dans ce salon, passons dans votre chambre. Deux murs
valent mieux qu'un.
Enfin, quand la lampe eut été posée sur la table, et
qu'ils se trouvèrent assis tous les deux au fond de cette
pièce pâle, dont le papier gris de lin, les meubles dépareillés,
le carreau et les murs nus avaient la mélancolie
des vieilles choses fanées, Pierre remarqua que l'abbé
était en proie à un accès de fièvre plus intense que de
coutume. Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses
yeux de braise n'avaient brûlé si noirs, dans sa pauvre
face jaune et ravagée.
—Est-ce que vous êtes souffrant? Je n'entends pas
vous fatiguer.
—Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au
contraire, je veux parler... Je n'en puis plus, je n'en puis
plus! Il faut bien qu'un jour ou l'autre on se soulage.
Était-ce de son mal qu'il désirait se distraire? Était-ce
son long silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en
mourir étouffé? Tout de suite, il se fit raconter les démarches
des derniers jours, il s'agita davantage, lorsqu'il
sut de quelle façon le cardinal Sarno, monsignor Fornaro
et le père Dangelis avaient reçu le visiteur.
—C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'étonne
plus, et cependant je m'indigne pour vous, oui! ça ne me
regarde pas et ça me rend malade, car ça réveille toutes
mes misères, à moi!... Il faut ne pas compter le cardinal
Sarno, qui vit autre part, toujours très loin, et qui
n'a jamais aidé personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro!
—Il m'a paru fort aimable, plutôt bienveillant, et je
crois en vérité qu'à la suite de notre entrevue, il adoucira
beaucoup son rapport.
—Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est
montré plus tendre. Il vous mangera, il s'engraissera de
cette proie facile. Ah! vous ne le connaissez guère, si délicieux,
et sans cesse aux aguets pour bâtir sa fortune avec
les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la défaite
doit être agréable aux puissants!... J'aime mieux
l'autre, le père Dangelis, un terrible homme, mais franc
et brave au moins, et d'une intelligence supérieure.
J'ajoute que celui-ci vous brûlerait comme une poignée
de paille, s'il était le maître... Et si je pouvais tout vous
dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables
dessous de ce monde, les monstrueux appétits d'ambition,
les complications abominables des intrigues, les vénalités,
les lâchetés, les traîtrises, les crimes même!
En le voyant si exalté, sous la flambée d'une telle rancune,
Pierre songea à tirer de lui les renseignements
qu'il avait en vain cherchés jusque-là.
—Dites-moi seulement où en est mon affaire. Lorsque
je vous ai questionné, dès mon arrivée ici, vous m'avez
répondu qu'aucune pièce n'était encore parvenue au
cardinal. Mais le dossier s'est formé, vous devez être au
courant, n'est-ce pas?... Et, à ce propos, monsignor
Fornaro m'a parlé de trois évêques français qui auraient
dénoncé mon livre, en exigeant des poursuites. Trois
évêques! est-ce possible?
Don Vigilio haussa violemment les épaules.
—Ah! vous êtes une belle âme! Moi, je suis surpris
qu'il n'y en ait que trois... Oui, plusieurs pièces de
votre affaire sont entre nos mains, et d'ailleurs je me
doutais bien de ce qu'elle pouvait être, votre affaire. Les
trois évêques sont l'évêque de Tarbes d'abord, qui évidemment
exécute les vengeances des Pères de Lourdes, puis
les évêques de Poitiers et d'Évreux, tous les deux connus
par leur intransigeance ultramontaine, adversaires
passionnés du cardinal Bergerot. Ce dernier, vous le
savez, est mal vu au Vatican, où ses idées gallicanes, son
esprit largement libéral soulèvent de véritables colères...
Et ne cherchez pas autre part, toute l'affaire est là, une
exécution que les tout-puissants Pères de Lourdes exigent
du Saint-Père, sans compter qu'on désire atteindre, par-dessus
votre livre, le cardinal, grâce à la lettre d'approbation
qu'il vous a si imprudemment écrite et que vous
avez publiée en guise de préface... Depuis longtemps, les
condamnations de l'Index ne sont souvent, entre ecclésiastiques,
que des coups de massue échangés dans l'ombre.
La dénonciation règne en maîtresse souveraine, et c'est
ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous citer des
faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent
autres, pour tuer une idée ou un homme; car, derrière
l'auteur, on vise presque toujours quelqu'un, plus loin et
plus haut. Il y a là un tel nid d'intrigues, une telle source
d'abus, où se satisfont les basses rancunes personnelles,
que l'institution de l'Index croule, et qu'ici même, dans
l'entourage du pape, on sent l'absolue nécessité de la
réglementer à nouveau prochainement, si on ne veut
pas qu'elle tombe à un discrédit complet... S'entêter
à garder l'universel pouvoir, à gouverner par toutes les
armes, je comprends cela, certes! mais encore faut-il que
les armes soient possibles, qu'elles ne révoltent pas par
l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage
ne fasse pas sourire!
Pierre écoutait, le cœur envahi d'un étonnement douloureux.
Sans doute, depuis qu'il était à Rome, depuis
qu'il y voyait les Pères de la Grotte salués et redoutés,
maîtres par les larges aumônes qu'ils envoyaient au denier
de Saint-Pierre, il les sentait derrière les poursuites, il
devinait qu'il allait avoir à payer la page de son livre où
il constatait, à Lourdes, un déplacement de la fortune
inique, un spectacle effroyable qui faisait douter de Dieu,
une continuelle cause de combat qui disparaîtrait dans
la société vraiment chrétienne de demain. De même, il
n'était pas sans avoir compris maintenant le scandale que
devaient avoir soulevé sa joie avouée du pouvoir temporel
perdu et surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle,
suffisant, à lui seul, pour armer les délateurs. Mais
ce qui le surprenait et le désolait, c'était d'apprendre
cette chose inouïe, la lettre du cardinal Bergerot imputée
à crime, son livre dénoncé et condamné pour atteindre
par derrière le pasteur vénérable qu'on n'osait frapper de
face. La pensée d'affliger le saint homme, d'être pour lui
une cause de défaite, dans son ardente charité, lui était
cruelle. Et quelle désespérance à trouver, au fond de ces
querelles, où devrait lutter seul l'amour du pauvre, les
plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions
et les appétits lâchés dans le plus féroce égoïsme!
Puis, ce fut, chez Pierre, une révolte contre cet Index
odieux et imbécile. Il en suivait à présent le fonctionnement,
depuis la dénonciation jusqu'à l'affichage public
des livres condamnés. Le secrétaire de la congrégation,
il venait de le voir, le père Dangelis, entre les mains
duquel la dénonciation arrivait, qui dès lors instruisait
l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine
autoritaire et lettré, rêvant de gouverner les intelligences
et les consciences comme aux temps héroïques de l'Inquisition.
Les prélats consulteurs, il en avait visité un, monsignor
Fornaro, chargé du rapport sur son livre, si ambitieux
et si accueillant, théologien subtil qui n'était point
embarrassé pour trouver des attentats contre la foi dans
un Traité d'algèbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait.
Ensuite, c'étaient les rares réunions des cardinaux,
votant, supprimant de loin en loin un livre ennemi, dans
le mélancolique désespoir de ne pouvoir les supprimer
tous; et c'était enfin le pape, approuvant, signant le
décret, une formalité pure, car tous les livres n'étaient-ils
pas coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable
bastille du passé, que cet Index vieilli, caduc,
tombé en enfance! On sentait la formidable puissance
qu'il avait dû être autrefois, lorsque les livres étaient
rares et que l'Église avait des tribunaux de sang et de feu
pour faire exécuter ses arrêts. Puis, les livres s'étaient
multipliés tellement, la pensée écrite, imprimée, était
devenue un fleuve si profond et si large, que ce fleuve
avait tout submergé, tout emporté. Débordé, frappé d'impuissance,
l'Index se trouvait maintenant réduit à la
vaine protestation de condamner en bloc la colossale production
moderne, limitant de plus en plus son champ
d'action, s'en tenant à l'unique examen des œuvres d'ecclésiastiques,
et là encore corrompu dans son rôle, gâté
par les pires passions, changé en un instrument d'intrigues,
de haine et de vengeance. Ah! cette misère de
ruine, cet aveu de vieillesse infirme, de paralysie générale
et croissante, au milieu de l'indifférence railleuse
des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent glorieux de
civilisation, en être venu là, à jeter au feu de son
enfer les livres en tas, et quel tas! presque toute la
littérature, l'histoire, la philosophie, la science des siècles
passés et du nôtre! Peu de livres se publient à cette
heure, qui ne tomberaient sous les foudres de l'Église.
Si elle paraît fermer les yeux, c'est afin d'éviter l'impossible
besogne de tout poursuivre et de tout détruire;
et elle s'entête pourtant à conserver l'apparence de sa
souveraine autorité sur les intelligences, telle qu'une
reine très ancienne, dépossédée de ses États, désormais
sans juges ni bourreaux, qui continuerait à rendre de
vaines sentences, acceptées par une minorité infime. Mais
qu'on la suppose un instant victorieuse, maîtresse par un
miracle du monde moderne, et qu'on se demande ce
qu'elle ferait de la pensée humaine, avec des tribunaux
pour condamner, des gendarmes pour exécuter. Qu'on
suppose les règles de l'Index appliquées strictement,
un imprimeur ne pouvant rien mettre sous presse sans
l'approbation de l'évêque, tous les livres déférés ensuite
à la congrégation, le passé expurgé, le présent garrotté,
soumis au régime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce
pas la fermeture des bibliothèques, le long héritage de
la pensée écrite mis au cachot, l'avenir barré, l'arrêt
total de tout progrès et de toute conquête? De nos jours,
Rome est là comme un terrible exemple de cette expérience
désastreuse, avec son sol refroidi, sa sève morte,
tuée par des siècles de gouvernement papal, Rome devenue
si infertile, que pas un homme, pas une œuvre n'a pu y
naître encore au bout de vingt-cinq ans de réveil et de
liberté. Et qui accepterait cela, non pas parmi les esprits
révolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de
quelque culture et de quelque largeur? Tout croulait
dans l'enfantin et dans l'absurde.
Le silence était profond, et Pierre, que ces réflexions
bouleversaient, eut un geste désespéré, en regardant don
Vigilio muet devant lui. Un moment, tous deux se turent,
dans l'immobilité de mort qui montait du vieux palais
endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe
éclairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se
pencha, le regard étincelant, qui souffla dans un petit
frisson de sa fièvre:
—Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours
eux.
Pierre, qui ne comprit pas, s'étonna, un peu inquiet de
cette parole égarée, tombée là sans transition apparente.
—Qui, eux?
—Les Jésuites!
Et le petit prêtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri
la rage concentrée de sa passion, qui éclatait. Ah! tant
pis, s'il faisait une nouvelle sottise! le mot était lâché
enfin! Il eut pourtant un dernier coup d'œil de défiance
éperdue, autour des murs. Puis, il se soulagea longuement,
dans une débâcle de paroles, d'autant plus irrésistible,
qu'il l'avait plus longtemps refoulée au fond de
lui.
—Ah! les Jésuites, les Jésuites!... Vous croyez les
connaître, et vous ne vous doutez seulement pas de leurs
œuvres abominables ni de leur incalculable puissance. Il
n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours. Dites-vous cela,
dès que vous cessez de comprendre, si vous voulez comprendre.
Quand il vous arrivera une peine, un désastre,
quand vous souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitôt:
«Ce sont eux, ils sont là». Je ne suis pas sûr qu'il
n'y en a pas un sous ce lit, dans cette armoire... Ah! les
Jésuites, les Jésuites! Ils m'ont dévoré, moi, et ils me
dévorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair
ni de mes os.
De sa voix entrecoupée, il conta son histoire, il dit sa
jeunesse pleine d'espérance. Il était de petite noblesse
provinciale, et riche de jolies rentes, et d'une intelligence
très vive, très souple, souriante à l'avenir. Aujourd'hui,
il serait sûrement prélat, en marche pour les hautes
charges. Mais il avait eu le tort imbécile de mal parler
des Jésuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances.
Et, dès lors, à l'entendre, ils avaient fait pleuvoir
sur lui tous les malheurs imaginables: sa mère et
son père étaient morts, son banquier avait pris la fuite,
les bons postes lui échappaient dès qu'il s'apprêtait à les
occuper, les pires mésaventures le poursuivaient dans le
saint ministère, à ce point, qu'il avait failli se faire interdire.
Il ne goûtait un peu de repos que depuis le jour où
le cardinal Boccanera, prenant en pitié sa malechance,
l'avait recueilli et attaché à sa personne.
—Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils exècrent Son
Éminence, qui n'a jamais été avec eux; mais ils n'ont
point encore osé s'attaquer à elle, ni à ses gens... Oh! je
ne m'illusionne pas, ils me rattraperont quand même.
Peut-être sauront-ils notre conversation de ce soir et me
la feront-ils payer très cher; car j'ai tort de parler, je
parle malgré moi... Ils m'ont volé tout le bonheur, ils
m'ont donné tout le malheur possible, tout, tout, entendez-vous
bien!
Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'écria,
en s'efforçant de plaisanter:
—Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jésuites qui vous
ont donné les fièvres?
—Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio.
Je les ai prises au bord du Tibre, un soir que j'allais y
pleurer, dans le gros chagrin d'avoir été chassé de la
petite église que je desservais.
Jusque-là, Pierre n'avait pas cru à la terrible légende
des Jésuites. Il était d'une génération qui souriait des
loups-garous et qui trouvait un peu sotte la peur bourgeoise
des fameux hommes noirs, cachés dans les murs,
terrorisant les familles. C'étaient là, pour lui, des contes
de nourrice, exagérés par les passions religieuses et politiques.
Aussi examinait-il don Vigilio avec ahurissement,
pris de la crainte d'avoir affaire à un maniaque.
Cependant, l'extraordinaire histoire des Jésuites s'évoquait
en lui. Si saint François d'Assise et saint Dominique
sont l'âme même et l'esprit du moyen âge, les
maîtres et les éducateurs, l'un exprimant toute l'ardente
foi charitable des humbles, l'autre défendant le dogme,
fixant la doctrine pour les intelligents et les puissants,
Ignace de Loyola apparaît au seuil des temps modernes
pour sauver le sombre héritage qui périclite, en accommodant
la religion aux sociétés nouvelles, en lui donnant
de nouveau l'empire du monde qui va naître. Dès lors,
l'expérience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante
avec le péché allait être vaincu, car il était désormais
certain que l'ancienne volonté de supprimer la nature,
de tuer dans l'homme l'homme même, avec ses
appétits, ses passions, son cœur et son sang, ne pouvait
aboutir qu'à une défaite désastreuse, où l'Église se trouvait
à la veille de sombrer; et ce sont les Jésuites qui
viennent la tirer d'un tel péril, qui la rendent à la vie
conquérante, en décidant que c'est elle maintenant qui
doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus
vouloir aller à elle. Tout est là, ils déclarent qu'il est
avec le ciel des arrangements, ils se plient aux mœurs,
aux préjugés, aux vices même, ils sont souriants, condescendants,
sans nul rigorisme, d'une diplomatie aimable,
prête à tourner les pires abominations à la plus grande
gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur
morale en découle, cette morale dont on a fait leur crime,
que tous les moyens sont bons pour atteindre le but,
quand le but est la royauté de Dieu même, représentée
par celle de son Église. Aussi quel succès foudroyant!
Ils pullulent, ils ne tardent pas à couvrir la terre, à être
partout les maîtres incontestés. Ils confessent les rois, ils
acquièrent d'immenses richesses, ils ont une force d'envahissement
si victorieuse, qu'ils ne peuvent mettre le
pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le
posséder bientôt, âmes, corps, pouvoir, fortune. Surtout
ils fondent des écoles, ils sont des pétrisseurs de cerveau
incomparables, car ils ont compris que l'autorité appartient
toujours à demain, aux générations qui poussent
et dont il faut rester les maîtres, si l'on veut régner éternellement.
Leur puissance est telle, basée sur la nécessité
d'une transaction avec le péché, qu'au lendemain du
concile de Trente, ils transforment l'esprit du catholicisme,
le pénètrent et se l'identifient, se trouvent être les
soldats indispensables de la papauté, qui vit d'eux et
pour eux. Depuis lors, Rome est à eux, Rome où leur
général a si longtemps commandé, d'où sont partis si
longtemps les mots d'ordre de cette tactique obscure et
géniale, aveuglément suivie par leur innombrable armée,
dont la savante organisation couvre le globe d'un réseau
de fer, sous le velours des mains douces, expertes au
maniement de la pauvre humanité souffrante. Mais le
prodige, en tout cela, était encore la stupéfiante vitalité
des Jésuites, sans cesse traqués, condamnés, exécutés,
et debout quand même. Dès que leur puissance s'affirme,
leur impopularité commence, peu à peu universelle. C'est
une huée d'exécration qui monte contre eux, des accusations
abominables, des procès scandaleux où ils apparaissent
comme des corrupteurs et des malfaiteurs. Pascal
les voue au mépris public, des parlements condamnent
leurs livres au feu, des universités frappent leur morale
et leur enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulèvent
dans chaque royaume de tels troubles, de telles luttes,
que la persécution s'organise et qu'on les chasse bientôt
de partout. Pendant plus d'un siècle, ils sont errants,
expulsés, puis rappelés, passant et repassant les frontières,
sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y
rentrer dès que l'apaisement s'est fait. Enfin, supprimés
par un pape, désastre suprême, mais rétablis par un
autre, ils sont depuis cette époque à peu près tolérés.
Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire
où ils ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins
triomphants, l'air tranquille et certain de la victoire, en
soldats qui ont pour jamais conquis la terre.
Pierre savait qu'aujourd'hui, à ne voir que l'apparence
des choses, ils semblaient dépossédés de Rome. Ils ne
desservaient plus le Gesù, ils ne dirigeaient plus le Collège
Romain, où ils avaient façonné tant d'âmes; et,
sans maison à eux, réduits à l'hospitalité étrangère, ils
s'étaient réfugiés modestement au Collège Germanique,
dans lequel se trouvait une petite chapelle. Là, ils professaient,
ils confessaient encore, mais sans éclat, sans
les splendeurs dévotes du Gesù, sans les succès glorieux
du Collège Romain. Et fallait-il croire, dès lors,
à une habileté souveraine, à cette ruse de disparaître
pour rester les maîtres secrets et tout-puissants, la
volonté cachée qui dirige tout? On disait bien que la
proclamation de l'Infaillibilité du pape était leur œuvre,
l'arme dont ils s'étaient armés eux-mêmes, en feignant
d'en armer la papauté, pour les besognes prochaines et
décisives que leur génie prévoyait, à la veille des grands
bouleversements sociaux. Elle était peut-être vraie, cette
souveraineté occulte que racontait don Vigilio dans un
frisson de mystère, cette mainmise sur le gouvernement
de l'Église, cette royauté ignorée et totale au Vatican.
Un sourd rapprochement s'était fait dans l'esprit de
Pierre, et il demanda tout d'un coup:
—Monsignor Nani est donc Jésuite?
Ce nom parut rendre don Vigilio à toute sa passion
inquiète. Il eut un geste tremblant de la main.
—Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour
avoir pris la robe. Mais il sort de ce Collège Romain où
sa génération a été formée, il y a bu ce génie des Jésuites
qui s'adaptait si exactement à son propre génie. S'il a
compris le danger de se marquer d'une livrée impopulaire
et gênante, voulant être libre, il n'en est pas moins
Jésuite, oh! Jésuite dans la chair, dans les os, dans
l'âme, et supérieurement. Il a l'évidente conviction que
l'Église ne peut triompher qu'en se servant des passions
des hommes, et avec cela il l'aime très sincèrement, il
est très pieux au fond, très bon prêtre, servant Dieu
sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne à ses
ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalité
ni d'une faute, aidé par la lignée de nobles Vénitiens
qu'il a derrière lui, instruit profondément par la
connaissance du monde auquel il s'est beaucoup mêlé, à
Vienne, à Paris, dans les nonciatures, sachant tout, connaissant
tout, grâce aux délicates fonctions qu'il occupe
ici depuis dix ans, comme assesseur du Saint-Office...
Oh! une toute-puissance, non pas le Jésuite furtif, dont
la robe noire passe au milieu des défiances, mais le
chef sans un uniforme qui le désigne, la tête, le cerveau!
Ceci rendit Pierre sérieux, car il ne s'agissait plus des
hommes cachés dans les murs, des sombres complots
d'une secte romantique. Si son scepticisme répugnait à
ces contes, il admettait très bien qu'une morale opportuniste,
comme celle des Jésuites, née des besoins de la
lutte pour la vie, se fût inoculée et prédominât dans
l'Église entière. Même les Jésuites pouvaient disparaître,
leur esprit leur survivrait, puisqu'il était l'arme de
combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui pouvait
remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la
lutte restait, en réalité, dans cette tentative d'accommodement
qui se poursuivait, entre la religion et le siècle.
Dès lors, il comprenait que des hommes, comme monsignor
Nani, pouvaient prendre une importance énorme,
décisive.
—Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don
Vigilio, il est partout, il a la main dans tout. Tenez! pas
une affaire ne s'est passée ici, chez les Boccanera, sans
que je l'aie trouvé au fond, brouillant et débrouillant les
fils, selon des nécessités que lui seul connaît.
Et, dans cette fièvre intarissable de confidences dont
la crise le brûlait, il raconta comment monsignor Nani
avait sûrement travaillé au divorce de Benedetta. Les
Jésuites ont toujours eu, malgré leur esprit de conciliation,
une attitude irréconciliable à l'égard de l'Italie, soit
qu'ils ne désespèrent pas de reconquérir Rome, soit
qu'ils attendent l'heure de traiter avec le vainqueur
véritable. Aussi, familier de donna Serafina depuis longtemps,
Nani avait-il aidé celle-ci à reprendre sa nièce, à
précipiter la rupture avec Prada, dès que Benedetta eut
perdu sa mère. C'était lui qui, pour évincer l'abbé
Pisoni, ce curé patriote, le confesseur de la jeune fille,
qu'on accusait d'avoir fait le mariage, avait poussé cette
dernière à prendre le même directeur que sa tante, le
père Jésuite Lorenza, un bel homme aux yeux clairs et
bienveillants, dont le confessionnal était assiégé, à la
chapelle du Collège Germanique. Et il semblait certain
que cette manœuvre avait décidé de toute l'aventure, ce
qu'un curé venait de faire pour l'Italie, un père allait le
défaire contre l'Italie. Maintenant, pourquoi Nani, après
avoir ainsi consommé la rupture, paraissait-il s'être désintéressé
un moment, jusqu'au point de laisser péricliter
la demande en annulation de mariage? et pourquoi,
désormais, s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter
monsignor Palma, mettant donna Serafina en campagne,
pesant lui-même sur les cardinaux de la congrégation
du Concile? Il y avait là des points obscurs, comme dans
toutes les affaires dont il s'occupait; car il était surtout
l'homme des combinaisons à longue portée. Mais on
pouvait supposer qu'il voulait hâter le mariage de
Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux commérages
abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la
cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'œil plein
d'indulgence de leur oncle, le cardinal. Ou peut-être ce
divorce, obtenu à prix d'argent et sous la pression des
influences les plus notoires, était-il un scandale volontaire,
traîné en longueur, précipité à présent, pour
nuire au cardinal lui-même, dont les Jésuites devaient
avoir besoin de se débarrasser, dans une circonstance
prochaine.
—J'incline assez à cette supposition, conclut don
Vigilio, d'autant plus que j'ai appris ce soir que le pape
était souffrant. Avec un vieillard de quatre-vingt-quatre
ans bientôt, une catastrophe soudaine est possible, et le
pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le Sacré
Collège et la prélature soient en l'air, bouleversés par la
brusque bataille des ambitions... Or les Jésuites ont
toujours combattu la candidature du cardinal Boccanera.
Ils devraient être pour lui, pour son rang, pour son
intransigeance à l'égard de l'Italie; mais ils sont inquiets
à l'idée de se donner un tel maître, ils le trouvent d'une
rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse,
trop dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie
que traverse l'Église... Et je ne serais aucunement étonné
qu'on cherchât à le déconsidérer, à rendre sa candidature
impossible, par les moyens les plus détournés et les
plus honteux.
Pierre commençait à être envahi d'un petit frisson de
peur. La contagion de l'inconnu, des noires intrigues
tramées dans l'ombre, agissait, au milieu du silence de
la nuit, au fond de ce palais, près de ce Tibre, dans cette
Rome toute pleine des drames légendaires. Et il fit
un brusque retour sur lui-même, sur son cas personnel.
—Mais moi, là dedans, moi! pourquoi monsignor
Nani semble-t-il s'intéresser à moi, comment se trouve-t-il
mêlé au procès qu'on fait à mon livre?
Don Vigilio eut un grand geste.
—Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!...
Ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que
lorsque les dénonciations des évêques de Tarbes, de Poitiers
et d'Évreux se trouvaient déjà entre les mains du
père Dangelis, le secrétaire de l'Index; et j'ai appris également
qu'il s'est efforcé, alors, d'arrêter le procès, le
trouvant inutile et impolitique sans doute. Mais quand la
congrégation est saisie, il est presque impossible de la
dessaisir, d'autant plus qu'il a dû se heurter contre le
père Dangelis, qui, en fidèle Dominicain, est l'adversaire
passionné des Jésuites... C'est à ce moment qu'il a fait
écrire par la contessina à monsieur de la Choue, pour
qu'il vous dise d'accourir ici vous défendre, et pour que
vous acceptiez, pendant votre séjour, l'hospitalité dans ce
palais.
Cette révélation acheva d'émotionner Pierre.
—Vous êtes certain de cela?
—Oh! tout à fait certain, je l'ai entendu parler de
vous, un lundi, et déjà je vous ai prévenu qu'il paraissait
vous connaître intimement, comme s'il s'était livré à une
enquête minutieuse. Pour moi, il avait lu votre livre, il
en était extrêmement préoccupé.
—Vous le croyez donc dans mes idées, il serait sincère,
il se défendrait en s'efforçant de me défendre?
—Non, non, oh! pas du tout... Vos idées, il les exècre
sûrement, et votre livre, et vous-même! Il faut connaître,
sous son amabilité si caressante, son dédain du faible,
sa haine du pauvre, son amour de l'autorité, de la
domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait, bien
qu'il y ait là une arme merveilleuse de gouvernement.
Mais jamais il ne vous pardonnera d'être avec les petits
de ce monde et de vous prononcer contre le pouvoir
temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec une tendre
férocité de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule
pleureur élégiaque du néo-catholicisme!
Pierre porta les deux mains à ses tempes, se serra la
tête désespérément.
—Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en
prie!... Pourquoi me faire venir et m'avoir ici, dans cette
maison, à sa disposition entière? Pourquoi me promener
depuis trois mois dans Rome, à me heurter contre les obstacles,
à me lasser, lorsqu'il lui était si facile de laisser
l'Index supprimer mon livre, s'il en est gêné? Il est vrai
que les choses ne se seraient pas passées tranquillement,
car j'étais disposé à ne pas me soumettre, à confesser ma
foi nouvelle hautement, même contre les décisions de
Rome.
Les yeux noirs de don Vigilio étincelèrent dans sa face
jaune.
—Eh! c'est peut-être ce qu'il n'a pas voulu. Il vous
sait très intelligent et très enthousiaste, je l'ai entendu
répéter souvent qu'on ne doit pas lutter de face avec les
intelligences et les enthousiasmes.
Mais Pierre s'était levé, et il n'écoutait même plus, il
marchait à travers la pièce, comme emporté dans le désordre
de ses idées.
—Voyons, voyons, il est nécessaire que je sache et
que je comprenne, si je veux continuer la lutte. Vous
allez me rendre le service de me renseigner en détail
sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des
Jésuites, des Jésuites partout! Mon Dieu! je veux bien,
vous avez peut-être raison. Encore faut-il, que vous me
disiez les nuances... Ainsi, par exemple, ce Fornaro?
—Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut.
Mais il a été élevé aussi, celui-là, au Collège Romain, et
soyez persuadé qu'il est Jésuite, Jésuite par éducation,
par position, par ambition. Il brûle d'être cardinal, et s'il
devient cardinal un jour, il brûlera d'être pape. Tous des
candidats à la papauté, dès le séminaire!
—Et le cardinal Sanguinetti?
—Jésuite, Jésuite!... Entendons-nous, il l'a été, ne
l'a plus été, l'est de nouveau certainement. Sanguinetti
a coqueté avec tous les pouvoirs. Longtemps on l'a cru
pour la conciliation entre le Saint-Siège et l'Italie; puis,
la situation s'est gâtée, il a violemment pris parti contre
les usurpateurs. De même, il s'est brouillé plusieurs fois
avec Léon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au
Vatican sur un pied de diplomatique réserve. En somme,
il n'a qu'un but, la tiare, et il le montre même trop, ce qui
use un candidat... Mais, pour le moment, la lutte semble
se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et c'est
pourquoi il s'est remis avec les Jésuites, exploitant leur
haine contre son rival, comptant bien que, dans leur désir
d'évincer celui-ci, ils seront forcés de le soutenir.
Moi j'en doute, car je les sais trop fins, ils hésiteront à patronner
un candidat si compromis déjà... Lui, brouillon,
passionné, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque
vous me dites qu'il est à Frascati, je suis sûr qu'il a couru
s'y enfermer, dès la nouvelle de la maladie du pape, dans
un but de haute tactique.
—Eh bien! et le pape lui-même, Léon XIII?
Ici don Vigilio eut une courte hésitation, un léger
battement de paupières.
—Léon XIII? il est Jésuite, Jésuite!... Oh! je sais
qu'on le dit avec les Dominicains, et c'est vrai, si l'on
veut, car il se croit animé de leur esprit, il a remis en
faveur saint Thomas, a restauré sur la doctrine tout l'enseignement
ecclésiastique... Mais il y a aussi le Jésuite
sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera
le plus fameux exemple. Étudiez ses actes, rendez-vous
compte de sa politique: vous y verrez l'émanation, l'action
même de l'âme jésuite. C'est qu'il en est imprégné à
son insu, c'est aussi que toutes les influences qui agissent
sur lui, directement ou indirectement, partent de ce
foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous répète
qu'ils ont tout conquis, tout absorbé, que Rome est à eux,
depuis le plus infime clerc jusqu'à Sa Sainteté elle-même!
Et il continua, et il répondit à chaque nouveau nom que
citait Pierre, par ce cri entêté et maniaque: Jésuite, Jésuite!
Il semblait qu'il ne fût plus possible d'être autre
chose dans l'Église, que cette explication se vérifiât d'un
clergé réduit à pactiser avec le monde nouveau, s'il voulait
sauver son Dieu. L'âge héroïque du catholicisme
était accompli, ce dernier ne pouvait vivre désormais que
de diplomatie et de ruses, de concessions et d'accommodements.
—Et ce Paparelli, Jésuite, Jésuite! continua don Vigilio,
en baissant instinctivement la voix, oh! le Jésuite
humble et terrible, le Jésuite dans sa plus abominable
besogne d'espionnage et de perversion! Je jurerais qu'on
l'a mis ici pour surveiller Son Éminence, et il faut voir
avec quel génie de souplesse et d'astuce il est parvenu à
remplir sa tâche, au point qu'il est maintenant l'unique
volonté, ouvrant la porte à qui lui plaît, usant de son
maître comme d'une chose à lui, pesant sur chacune de
ses résolutions, le possédant enfin par un lent envahissement
de chaque heure. Oui! c'est la conquête du lion par
l'insecte, c'est l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment
grand, ce simple abbé si infime, le caudataire dont
le rôle est de s'asseoir aux pieds de son cardinal comme
un chien fidèle, et qui en réalité règne sur lui, le pousse
où il veut... Ah! le Jésuite, le Jésuite! Défiez-vous de lui,
quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil
à une vieille femme en jupe noire, avec sa face molle et
ridée de dévote. Regardez s'il n'est pas derrière les portes,
au fond des armoires, sous les lits. Je vous dis qu'ils
vous mangeront comme ils m'ont mangé, et qu'ils vous
donneront, à vous aussi, la fièvre, la peste, si vous ne
prenez garde!
Brusquement, Pierre s'arrêta devant le prêtre. Il perdait
pied, la crainte et la colère finissaient par l'envahir.
Après tout, pourquoi pas? toutes ces histoires extraordinaires
devaient être vraies.
—Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous
ai justement prié d'entrer chez moi, ce soir, parce que je
ne savais plus que faire et que je sentais le besoin d'être
remis dans la bonne route.
Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous
la poussée de sa passion qui débordait.
—Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime
mieux partir. Cette pensée m'est déjà venue, mais dans
une heure de lâcheté, avec l'idée de disparaître, de retourner
vivre en paix dans mon coin; tandis que, maintenant,
si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour
crier, de Paris, ce que j'ai vu à Rome, ce qu'on y a fait
du christianisme de Jésus, le Vatican tombant en poudre,
l'odeur de cadavre qui s'en échappe, l'imbécile illusion de
ceux qui espèrent voir un renouveau de l'âme moderne
sortir un jour de ce sépulcre, où dort la décomposition
des siècles... Oh! je ne céderai pas, je ne me soumettrai
pas, je défendrai mon livre par un nouveau livre. Et,
celui-ci, je vous réponds qu'il fera quelque bruit dans le
monde, car il sonnera l'agonie d'une religion qui se
meurt et qu'il faut se hâter d'enterrer, si l'on ne veut
pas que ses restes empoisonnent les peuples.
Ceci dépassait la cervelle de don Vigilio. Le prêtre italien
se réveillait en lui, avec sa croyance étroite, sa terreur
ignorante des idées nouvelles. Il joignit les mains,
épouvanté.
—Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphèmes...
Et puis, vous ne pouvez vous en aller ainsi, sans tenter
encore de voir Sa Sainteté. Elle seule est souveraine. Et
je sais que je vais vous surprendre, mais le père Dangelis,
en se moquant, vous a encore donné le seul bon conseil:
retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira
la porte du Vatican.
Pierre en eut un nouveau sursaut de colère.
—Comment! que je sois parti de monsignor Nani,
pour retourner à monsignor Nani! Quel est ce jeu?
Puis-je accepter d'être un volant que se renvoient toutes
les raquettes? A la fin, on se moque de moi!
Et, harassé, éperdu, Pierre revint tomber sur sa chaise,
en face de l'abbé qui ne bougeait pas, la face plombée par
cette veillée trop longue, les mains toujours agitées d'un
petit tremblement. Il y eut un long silence. Puis, don Vigilio
expliqua qu'il avait bien une autre idée, il connaissait
un peu le confesseur du pape, un père Franciscain,
d'une grande simplicité, auquel il pourrait l'adresser.
Peut-être, malgré son effacement, ce père lui serait-il
utile. C'était toujours une tentative à faire. Et le silence
recommença, et Pierre, dont les yeux vagues restaient
fixés sur le mur, finit par distinguer le tableau ancien, qui
l'avait touché si profondément, le jour de son arrivée.
Dans la pâle lueur de la lampe, il venait peu à peu de le voir
se détacher et vivre, tel que l'incarnation même de son cas,
de son désespoir inutile devant la porte rudement fermée
de la vérité et de la justice. Ah! cette femme rejetée, cette
obstinée d'amour, sanglotant dans ses cheveux et dont
on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait,
tombée de douleur sur les marches de ce palais, à l'impitoyable
porte close! Elle était grelottante, drapée d'un
simple linge, elle ne disait point son secret, infortune ou
faute, douleur immense d'abandon; et, derrière ses mains
serrées sur la face, il lui prêtait sa figure, elle devenait sa
sœur, ainsi que toutes les pauvres créatures sans toit ni
certitude, qui pleurent d'être nues et d'être seules, qui
usent leurs poings à vouloir forcer le seuil méchant des
hommes. Il ne pouvait jamais la regarder sans la plaindre,
il fut si remué, ce soir-là, de la retrouver toujours inconnue,
sans nom et sans visage, et toujours baignée des
plus affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don
Vigilio.
—Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me
remue jusqu'à l'âme, ainsi qu'un chef-d'œuvre.
Stupéfait de cette question imprévue, qui tombait là
sans transition aucune, le prêtre leva la tête, regarda,
s'étonna davantage quand il eut examiné le panneau noirci,
délaissé, dans son cadre pauvre.
—D'où vient-elle, savez-vous? répéta Pierre. Comment
se fait-il qu'on l'ait reléguée au fond de cette chambre?
—Oh! dit-il, avec un geste d'indifférence, ce n'est rien,
il y a comme ça partout des peintures anciennes sans valeur...
Celle-ci a toujours été là sans doute. Je ne sais
pas, je ne l'avais même pas vue.
Enfin, il s'était levé avec prudence. Mais ce simple
mouvement venait de lui donner un tel frisson, qu'il put
à peine prendre congé, les dents claquant de fièvre.
—Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans
cette pièce... Et, pour conclure, le mieux serait encore de
vous abandonner aux mains de monsignor Nani, car celui-là,
au moins, est supérieur. Je vous l'ai dit, dès votre
arrivée, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire
ce qu'il voudra. Alors, à quoi bon lutter?... Et jamais un
mot de notre conversation de cette nuit, ce serait ma
mort!
Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec méfiance,
à droite, à gauche, dans les ténèbres du couloir, puis se
hasarda, disparut, rentra chez lui si doucement, qu'on
n'entendit même point l'effleurement de ses pieds, au milieu
du sommeil de tombe de l'antique palais.
Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et
qui voulait tout essayer, se fit recommander par don Vigilio
au confesseur du pape, à ce père Franciscain que le secrétaire
connaissait un peu. Mais il tomba sur un bon moine,
l'homme le plus timoré, évidemment choisi très modeste
et très simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abusât
point de sa situation toute-puissante près du Saint-Père. Il
y avait aussi une humilité affectée, de la part de celui-ci,
à n'avoir pour confesseur que le plus humble des réguliers,
l'ami des pauvres, le saint mendiant des routes. Ce père
jouissait pourtant d'une renommée d'orateur plein de foi,
le pape assistait à ses sermons, caché selon la règle derrière
un voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible,
il ne pouvait recevoir la leçon d'aucun prêtre, on
admettait que, comme homme, il tirât quand même profit
de la bonne parole. En dehors de son éloquence naturelle,
le bon père était vraiment un simple blanchisseur
d'âmes, le confesseur qui écoute et qui absout, sans se
souvenir des impuretés qu'il lave, aux eaux de la pénitence.
Et Pierre, à le voir si réellement pauvre et nul,
n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile.
Ce jour-là, la figure de l'amant ingénu de la Pauvreté,
du délicieux François, comme disait Narcisse Habert, le
hanta jusqu'au soir. Souvent il s'était étonné de la venue
de ce nouveau Jésus, si doux aux hommes, aux bêtes et
aux choses, le cœur enflammé d'une si brûlante charité
pour les misérables, dans cette Italie d'égoïsme et de
jouissance, où la joie de la beauté est seule restée reine.
Sans doute les temps sont changés, et quelle sève d'amour
il a fallu, aux temps anciens, pendant les grandes souffrances
du moyen âge, pour qu'un tel consolateur des
humbles, poussé du sol populaire, se mît à prêcher le don
de soi-même aux autres, le renoncement aux richesses,
l'horreur de la force brutale, l'égalité et l'obéissance qui
devaient assurer la paix du monde. Il marchait par les
chemins, vêtu ainsi que les plus pauvres, une corde serrant
à ses reins la robe grise, des sandales à ses pieds
nus, sans bourse ni bâton. Et ils avaient, lui et ses
frères, le verbe haut et libre, d'une verdeur de poésie,
d'une hardiesse de vérité souveraines, se faisant justiciers
partout, attaquant les riches et les puissants, osant
dénoncer les mauvais prêtres, les évêques débauchés,
simoniaques et parjures. Un long cri de soulagement les
accueillait, le peuple les suivait en foule, ils étaient les
amis, les libérateurs de tous les petits qui souffraient.
Aussi, d'abord, de tels révolutionnaires inquiétèrent-ils
Rome, les papes hésitèrent avant d'autoriser l'ordre; et,
quand ils cédèrent enfin, ce fut sûrement dans l'idée
d'utiliser à leur profit cette force nouvelle, la conquête
du peuple infime, de la masse immense et vague, dont
la sourde menace a toujours grondé à travers les âges,
même aux époques les plus despotiques. Dès lors, la
papauté avait eu, dans les fils de Saint-François, une
armée de continuelle victoire, l'armée errante qui se
répandait partout, par les routes, par les villages, par les
villes, qui pénétrait jusqu'au foyer de l'ouvrier et du
paysan, gagnant les cœurs simples. S'imaginait-on la puissance
démocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles
du peuple! De là, la prospérité si rapide, le nombre des
frères pullulant en quelques années, des couvents se
fondant de toutes parts, le tiers ordre envahissant la population
laïque au point de l'imprégner et de l'absorber.
Et ce qui prouvait qu'il y avait là une production du sol,
une végétation vigoureuse de la souche plébéienne,
c'était que tout un art national allait en naître, les précurseurs
de la Renaissance en peinture, et Dante lui-même,
l'âme du génie de l'Italie.
Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait,
ces grands ordres d'autrefois, et se heurtait contre eux,
dans la Rome actuelle. Les Franciscains et les Dominicains,
qui avaient si longtemps combattu de compagnie
pour l'Église, rivaux animés de la même foi, étaient toujours
là, face à face, dans leurs vastes couvents, d'apparence
prospère. Mais il semblait que l'humilité des
Franciscains les eût à la longue mis à l'écart. Peut-être
aussi était-ce que leur rôle d'amis et de libérateurs
du peuple a cessé, depuis que le peuple se libère lui-même,
dans ses conquêtes politiques et sociales. Et la
seule bataille restait sûrement entre les Dominicains et
les Jésuites, les prêcheurs et les éducateurs, qui, les uns
et les autres, ont gardé la prétention de pétrir le monde
à l'image de leur foi. On entendait gronder les influences,
c'était une guerre de toutes les heures, dont Rome, le
pouvoir suprême au Vatican, demeurait l'éternel enjeu.
Les premiers, cependant, avaient beau avoir saint Thomas
qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur
vieille science dogmatique, ils devaient céder chaque
jour un peu de terrain aux seconds, victorieux avec le
siècle. Puis, c'étaient encore les Chartreux, vêtus de leur
robe de drap blanc, les silencieux très saints et très purs,
les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs
cloîtres aux cellules calmes, les désespérés et les consolés
dont le nombre peut être moindre, mais qui vivront éternellement,
comme la douleur et le besoin de solitude.
C'étaient les Bénédictins, les enfants de Saint-Benoît dont
la règle admirable a sanctifié le travail, les ouvriers passionnés
des lettres et des sciences, qui ont longtemps été,
à leur époque, des instruments puissants de civilisation,
aidant à l'instruction universelle par leurs immenses travaux
d'histoire et de critique; et ceux-ci, Pierre qui les
aimait, qui se serait réfugié chez eux deux siècles plus tôt,
s'étonnait pourtant de leur voir bâtir, sur l'Aventin, une
vaste demeure, pour laquelle Léon XIII a déjà donné des
millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain
eût encore été un champ où ils pussent moissonner: à
quoi bon? lorsque les ouvriers ont changé, lorsque les
dogmes sont là pour barrer la route à qui doit passer en
les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'était
le pullulement des ordres moindres, dont on compte des
centaines: c'étaient les Carmes, les Trappistes, les Minimes,
les Barnabites, les Lazaristes, les Eudistes, les
Missionnaires, les Récollets, les Frères de la Doctrine
chrétienne; c'étaient les Bernardins, les Augustins, les
Théatins, les Observantins, les Célestins, les Capucins;
sans compter les ordres correspondants de femmes, ni
les Clarisses, ni les religieuses sans nombre, telles que
les religieuses de la Visitation et celles du Calvaire.
Chaque maison avait son installation modeste ou somptueuse,
certains quartiers de Rome n'étaient faits que de
couvents, et tout ce peuple, derrière les façades muettes,
bourdonnait, s'agitait, intriguait, dans la continuelle
lutte des intérêts et des passions. L'ancienne évolution
sociale qui les avait produits n'agissait plus depuis longtemps,
ils s'entêtaient à vivre quand même, de plus en
plus inutiles et affaiblis, destinés à cette agonie lente,
jusqu'au jour où l'air et le sol leur manqueront à la fois,
au sein de la société nouvelle.
Et, dans ses démarches, dans ses courses qui recommençaient,
ce n'était pas le plus souvent contre les réguliers
que se heurtait Pierre: il avait affaire surtout au
clergé séculier, à ce clergé de Rome, qu'il finissait par
bien connaître. Une hiérarchie, rigoureuse encore, y maintenait
les classes et les rangs. Au sommet, autour du
pape, régnait la famille pontificale, les cardinaux et les
prélats, très hauts, très nobles, d'une grande morgue, sous
leur apparente familiarité. En dessous d'eux, le clergé
des paroisses formait comme une bourgeoisie, très digne,
d'un esprit sage et modéré, où les curés patriotes n'étaient
même pas rares; et l'occupation italienne, depuis un
quart de siècle, avait eu ce singulier résultat, en installant
tout un monde de fonctionnaires, témoins des mœurs,
de purifier la vie intime des prêtres romains, dans laquelle
la femme autrefois jouait un rôle si décisif, que Rome était
à la lettre un gouvernement de servantes maîtresses, trônant
dans des ménages de vieux garçons. Et, enfin, on
tombait à cette plèbe du clergé, que Pierre avait étudiée
curieusement, tout un ramassis de misérables prêtres,
crasseux, à demi nus, rôdant en quête d'une messe,
comme des bêtes faméliques, s'échouant dans les tavernes
louches, en compagnie des mendiants et des voleurs.
Mais il était plus intéressé encore par la foule flottante
des prêtres accourus de la chrétienté entière, les aventuriers,
les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome
attirait comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes
de l'ombre. Il y en avait de toute nationalité, de toute
fortune, de tout âge, galopant sous le fouet de leurs
appétits, se bousculant du matin au soir autour du Vatican,
pour mordre à la proie qu'ils étaient venus saisir.
Partout, il les retrouvait, et il se disait avec quelque honte
qu'il était un d'eux, qu'il augmentait de son unité ce
nombre incroyable de soutanes qu'on rencontrait par les
rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle marée,
dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs!
Les séminaires des diverses nations auraient suffi
à pavoiser les rues, avec leurs queues d'élèves en fréquentes
promenades: les Français tout noirs, les Américains
du Sud noirs avec l'écharpe bleue, les Américains
du Nord noirs avec l'écharpe rouge, les Polonais noirs
avec l'écharpe verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges,
les Romains violets, et les autres, et les autres, brodés,
lisérés de cent façons. Puis, il y avait en outre les confréries,
les pénitents, les blancs, les noirs, les bleus,
les gris, avec des cagoules, avec des pèlerines différentes,
grises, bleues, noires ou blanches. Et c'était ainsi que,
parfois encore, la Rome papale semblait ressusciter et
qu'on la sentait vivace et tenace, luttant pour ne pas
disparaître, dans la Rome cosmopolite actuelle, où s'effacent
le ton neutre et la coupe uniforme des vêtements.
Mais Pierre avait beau courir de chez un prélat chez un
autre, fréquenter des prêtres, traverser des églises, il ne
pouvait s'habituer au culte, à cette dévotion romaine, qui
l'étonnait quand elle ne le blessait pas. Un dimanche
qu'il était entré, par un matin de pluie, à Sainte-Marie-Majeure,
il avait cru se trouver dans une salle d'attente,
d'une richesse inouïe certes, avec ses colonnes et son
plafond de temple antique, le baldaquin somptueux de
son autel papal, les marbres éclatants de sa Confession,
de sa chapelle Borghèse surtout, et où Dieu cependant ne
semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc,
pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidèles qui la
traversaient, comme on traverse une gare, en trempant de
leurs souliers mouillés le précieux dallage de mosaïque;
des femmes et des enfants, que la fatigue avait fait asseoir
autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit, dans
l'encombrement des grands départs, attendant leur train.
Et, pour cette foule piétinante de menu peuple, entrée en
passant, un prêtre disait une messe basse, au fond d'une
chapelle latérale, devant laquelle une file unique de
gens debout s'était formée, étroite, longue, une queue de
théâtre barrant la nef en travers. A l'élévation, tous s'inclinèrent
d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se
dissipa, la messe était dite. C'était partout la même assistance
des pays du soleil, pressée, n'aimant pas s'installer
sur des sièges, ne faisant à Dieu que de courtes
visites familières, en dehors des grandes réceptions de
gala, à Saint-Paul comme à Saint-Jean de Latran, dans
toutes les vieilles basiliques comme à Saint-Pierre lui-même.
Au Gesù seul, il tomba, un autre dimanche matin,
sur une grand'messe qui lui rappela les foules dévotes du
Nord: là, il y avait des bancs, des femmes assises, une
tiédeur mondaine, sous le luxe des voûtes, chargées d'or,
de sculptures et de peintures, d'une splendeur fauve
admirable, depuis que le temps en a fondu le goût baroque
trop vif. Mais que d'églises vides, parmi les plus anciennes
et les plus vénérables, Saint-Clément, Sainte-Agnès,
Sainte-Croix de Jérusalem, où l'on ne voyait guère, aux
heures des offices, que les quelques voisins du quartier!
Quatre cents églises, même pour Rome, c'étaient bien des
nefs à peupler; et il y en avait qu'on fréquentait uniquement
à certains jours fixes de cérémonie, beaucoup n'ouvraient
leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fête
du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de
posséder un fétiche, une idole secourable aux misères
humaines: l'Aracoeli avait le petit Jésus miraculeux, «il
Bambino», qui guérissait les enfants malades; Sant'Agostino
avait la «Madona del Parto», la Vierge qui délivrait
heureusement les femmes enceintes. D'autres étaient
réputées pour l'eau de leurs bénitiers, l'huile de leurs
lampes, la puissance d'un saint de bois ou d'une madone
de marbre. D'autres semblaient délaissées, abandonnées
aux touristes, livrées à la petite industrie des bedeaux,
telles que des musées, peuplés de dieux morts. D'autres
enfin restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda,
installée dans le Panthéon, une salle ronde qui
tient du cirque, et où la Vierge est demeurée l'évidente
locataire de l'Olympe. Il s'était intéressé aux églises des
quartiers pauvres, à Saint-Onuphre, à Sainte-Cécile, à
Sainte-Marie du Transtévère, sans y rencontrer la foi
vive, le flot populaire qu'il espérait. Une après-midi, dans
cette dernière complètement vide, il avait entendu des
chantres chanter à pleine voix, un lamentable chant au
milieu de cette solitude. Un autre jour, étant entré à San
Grisogono, il l'avait trouvé tendu, sans doute pour une
fête du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de
damas rouge, les portiques sous des lambrequins et des
rideaux alternés, jaunes et bleus, blancs et rouges; et il
avait fui, devant cette affreuse décoration, d'un clinquant
de foire. Ah! qu'il était loin des cathédrales où, dans son
enfance, il avait cru et prié! Partout, il retrouvait la même
église, l'ancienne basilique antique, accommodée au goût
de la Rome du dernier siècle par le Bernin ou ses élèves.
A Saint-Louis des Français, dont le style est meilleur,
d'une sobriété élégante, il ne fut ému que par les grands
morts, les héros et les saints, qui dormaient sous les
dalles, dans la terre étrangère. Et, comme il cherchait du
gothique, il finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve,
qu'on lui disait être le seul échantillon du style gothique
à Rome. Ce fut pour lui la stupéfaction dernière, ces
colonnes engagées recouvertes de marbre, ces ogives qui
n'osent s'élancer, étouffées dans le plein cintre, ces voûtes
qui s'arrondissent, condamnées à la lourde majesté du
dôme. Non, non! la foi dont les cendres tièdes demeuraient
là, n'était plus celle dont le brasier avait envahi et brûlé
au loin la chrétienté entière. Monsignor Fornaro, que le
hasard lui fit rencontrer justement, au sortir de Sainte-Marie
de la Minerve, s'éleva contre le gothique, en le
traitant d'hérésie pure. La première église chrétienne,
c'était la basilique, née du temple; et l'on blasphémait,
lorsqu'on voyait la véritable église chrétienne dans la
cathédrale gothique, car le gothique n'était que le détestable
esprit anglo-saxon, le génie révolté de Luther. Il
voulut répondre passionnément au prélat; puis, il se tut,
de crainte d'en trop dire. N'était-ce pas, en effet, la preuve
décisive que le catholicisme était la végétation même du
sol de Rome, le paganisme transformé par le christianisme?
Ailleurs, celui-ci a poussé dans un esprit différent,
à ce point qu'il est entré en rébellion, qu'il s'est tourné
contre la Cité mère, au jour du schisme. L'écart est allé
en s'élargissant toujours, les dissemblances s'accusent
aujourd'hui de plus en plus, dans l'évolution des sociétés
nouvelles, malgré les efforts désespérés d'unité, de sorte
que le schisme, une fois encore, apparaît inévitable et
prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune
d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches,
des belles et grandes cloches, aimées des humbles. Il
faut des clochers, pour les cloches, et il n'y a pas de
clochers à Rome, il n'y a que des dômes. Décidément,
Rome n'était pas la ville de Jésus, sonnante et carillonnante,
d'où la prière montait en ondes sonores parmi le
vol tourbillonnant des corneilles et des hirondelles.
Cependant, Pierre continuait ses démarches, envahi par
une sourde irritation qui le faisait s'obstiner, retournant
voir les gens, tenant la parole qu'il s'était donnée de
rendre visite à chacun des cardinaux de la congrégation
de l'Index, malgré les blessures. Et il se trouva peu à peu
lancé à travers les autres congrégations, ces ministères
de l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins
nombreuses, mais d'une complication de rouages extraordinaire
encore, ayant chacune un cardinal pour préfet,
des membres cardinaux tenant séance, des prélats consulteurs,
tout un monde d'employés. Il dut aller plusieurs
fois à la Chancellerie où siège la congrégation de l'Index,
il se perdit dans cette immensité d'escaliers, de couloirs
et de salles, gagné dès le portique de la cour par le frisson
glacé des vieux murs, ne pouvant arriver à aimer ce
palais, l'œuvre maîtresse de Bramante, le type pur de la
renaissance romaine, d'une beauté si nue et si froide. Il
connaissait déjà la congrégation de la Propagande, où le
cardinal Sarno l'avait reçu; et ce fut le hasard de ses
visites, renvoyé de l'un à l'autre, dans cette chasse aux
influences, qui lui fit connaître de même les autres
congrégations, celle des Évêques et Réguliers, celle des
Rites, celle du Concile. Même il entrevit la Consistoriale,
la Daterie, la Sacrée Pénitencerie. C'était le mécanisme
énorme de l'administration de l'Église, le monde entier à
gouverner, élargir les conquêtes, gérer les affaires des
pays conquis, juger les questions de foi, de mœurs et de
personnes, examiner et punir les délits, accorder les dispenses,
vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre
effroyable d'affaires qui, chaque matin, tombait au Vatican,
les questions les plus graves, les plus délicates, les
plus complexes, dont la solution donnait lieu à des recherches,
à des études sans nombre. Il fallait bien répondre
à ce peuple de visiteurs, qui encombraient Rome,
venus de tous les points de la chrétienté, à ces lettres, à
ces suppliques, à ces dossiers, dont le flot se distribuait,
s'entassait dans les bureaux. Et le miracle était le
grand silence discret dans lequel se faisait la colossale
besogne, pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements,
des fabriques de saints et de nobles d'où ne
sortait pas même la petite trépidation du travail, une mécanique
si bien huilée, que, malgré la rouille des siècles,
l'usure profonde et irrémédiable, elle fonctionnait sans
qu'on la devinât, derrière les murs. Toute la politique de
l'Église n'était-elle pas là? se taire, écrire le moins possible,
attendre. Mais quelle mécanique prodigieuse, surannée
et si puissante encore! et comme il se sentait pris,
au milieu de ces congrégations, dans le réseau de fer du
plus absolu pouvoir qu'on eût jamais organisé pour dominer
les hommes! Il avait beau y constater des lézardes,
des trous, une vétusté annonçant la ruine, il ne lui appartenait
pas moins, depuis qu'il s'y était risqué, il était
saisi, broyé, emporté au travers de cet inextricable filet,
de ce labyrinthe sans fin des influences et des intrigues,
où s'agitaient les vanités et les vénalités, les corruptions
et les ambitions, tant de misère et tant de grandeur. Et
qu'il était loin de la Rome qu'il avait rêvée, et quelle
colère le soulevait parfois dans sa lassitude, dans sa volonté
de se défendre!
Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre
n'avait jamais comprises. Un jour qu'il était retourné à
la Propagande, le cardinal Sarno lui parla de la Franc-Maçonnerie
avec une telle rage froide, que, tout d'un
coup, il vit clair. Jusque-là, la Franc-Maçonnerie l'avait
fait sourire, il n'y croyait guère plus qu'aux Jésuites,
trouvant enfantines les ridicules histoires qui circulaient,
renvoyant à la légende ces hommes de mystère et d'ombre,
dont le secret pouvoir, incalculable, aurait gouverné le
monde. Il s'étonnait surtout de la haine aveugle qui affolait
certaines gens, dès que le mot de francs-maçons leur
venait aux lèvres: un prélat, et des plus distingués, des
plus intelligents, lui avait affirmé d'un air de conviction
profonde que toute loge maçonnique était présidée, au
moins une fois l'an, par le Diable en personne, visible.
C'était à confondre le simple bon sens. Et il venait de
comprendre la rivalité, la furieuse lutte de l'Église catholique
et romaine contre l'autre Église, l'Église d'en face.
La première avait beau se croire triomphante, elle n'en
sentait pas moins dans l'autre une concurrence, une très
vieille ennemie, qui se prétendait même plus ancienne
qu'elle, et dont la victoire restait toujours possible. Surtout,
le heurt résultait de ce que les deux sectes avaient
la même ambition de souveraineté universelle, la même
organisation internationale, le même coup de filet jeté
sur les peuples, des mystères, des dogmes, des rites. Dieu
contre Dieu, foi contre foi, conquête contre conquête; et,
dès lors, de même que deux maisons rivales, établies aux
deux côtés d'une rue, elles se gênaient, l'une devait finir
par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait
caduc, menacé de ruine, il restait également sceptique
sur la puissance de la Franc-Maçonnerie. Il avait questionné,
fait une enquête, pour se rendre compte de la
réalité de cette puissance, dans cette ville de Rome où les
deux pouvoirs suprêmes se trouvaient en présence, où le
grand maître trônait en face du pape. On lui avait bien
raconté que les derniers princes romains se croyaient
forcés de se faire recevoir francs-maçons, pour ne pas se
rendre la vie trop rude, aggraver leur situation difficile,
barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne cédaient-ils
pas uniquement à la force irrésistible de l'évolution
sociale actuelle? La Franc-Maçonnerie n'allait-elle pas
être noyée, elle aussi, dans son propre triomphe,
celui des idées de justice, de raison et vérité, qu'elle
avait si longtemps défendues, au travers des ténèbres et
des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la
victoire de l'idée tue la secte qui la propage, rend
inutile et un peu baroque l'appareil dont les sectaires
ont dû s'entourer pour frapper les imaginations. Le
carbonarisme n'a pu survivre à la conquête des libertés
politiques qu'il réclamait, et le jour où l'Église catholique
croulera, ayant fait son œuvre civilisatrice, l'autre
Église, l'Église franc-maçonne d'en face, disparaîtra de
même, sa tâche de libération étant faite. Aujourd'hui, la
fameuse toute-puissance des loges serait un pauvre instrument
de conquête, entravé lui-même par des traditions,
gâté par un cérémonial dont on plaisante, réduit à n'être
qu'un lien d'entente et de secours mutuel, si le grand
souffle de la science n'emportait les peuples, aidant à la
destruction des religions vieillies.
Alors, Pierre, brisé par tant de courses et de démarches,
fut repris d'anxiété, dans son obstination à ne pas
quitter Rome, sans s'être battu jusqu'au bout, en soldat
d'une espérance qui ne veut pas croire à la défaite. Il
avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui
être de quelque utilité. Il avait vu le cardinal vicaire,
chargé du diocèse de Rome, un lettré qui avait causé
d'Horace avec lui, un politique un peu brouillon qui
s'était mis à le questionner sur la France, sur la République,
sur le budget de la guerre et de la marine, sans
s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il
avait vu le Grand Pénitencier, le cardinal aperçu déjà
au palais Boccanera, un vieillard maigre, au visage
décharné d'ascète, dont il n'avait pu tirer qu'un long
blâme, des paroles sévères contre les jeunes prêtres,
gâtés par le siècle, auteurs d'ouvrages exécrables. Enfin, il
avait vu, au Vatican, le cardinal secrétaire, en quelque
sorte le ministre des Affaires étrangères de Sa Sainteté,
la grande puissance du Saint-Siège, dont on l'avait écarté
jusque-là, en le terrifiant sur les conséquences d'une
visite malheureuse. Il s'était excusé de venir si tard, et
il avait trouvé l'homme le plus aimable, corrigeant par
une diplomatique bienveillance l'aspect un peu rude de
sa personne, le questionnant d'un air d'intérêt après
l'avoir fait asseoir, l'écoutant, le réconfortant même.
Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien
compris que son affaire n'avait point avancé d'un pas, et
que, s'il arrivait un jour à forcer la porte du pape, ce ne
serait jamais en passant par la Secrétairerie d'État. Et, ce
soir-là, il était rentré rue Giulia effaré, surmené, la tête
brisée après tant de visites à tant de gens, si éperdu
de s'être senti peu à peu prendre tout entier par cette
machine aux cent rouages, qu'il s'était demandé avec
terreur ce qu'il ferait le lendemain, n'ayant plus rien à
faire, qu'à devenir fou.
Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et
il voulut de nouveau le consulter, obtenir de lui un bon
conseil. Mais celui-ci le fit taire d'un geste inquiet, sans
qu'il sût pourquoi. Il avait ses yeux de terreur. Puis,
dans un souffle, à l'oreille:
—Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez
le voir, allez le voir. Je vous répète que vous n'avez pas
d'autre chose à faire.
Il céda. Pourquoi résister, en effet? En dehors de la
passion d'ardente charité qui l'avait amené pour défendre
son livre, n'était-il pas à Rome dans un but d'expérience?
Il fallait bien pousser jusqu'au bout les tentatives.
Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous
la colonnade de Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en
attendant. Jamais encore il n'avait mieux senti l'énormité
de ces quatre rangées tournantes de colonnes, de
cette forêt aux gigantesques troncs de pierre, où personne
ne se promène d'ailleurs. C'est un désert grandiose et
morne, on se demande pourquoi un portique si majestueux:
pour l'unique majesté sans doute, pour la
pompe de la décoration; et toute Rome, une fois de plus,
était là. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva
devant le palais du Saint-Office, derrière la Sacristie,
dans un quartier de solitude et de silence, que le
pas d'un piéton, le roulement d'une voiture troublent
à peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promène, en
nappes lentes, sur le petit pavé blanchi. On y devine
le voisinage de la basilique, l'odeur d'encens, la paix
cloîtrée, dans le sommeil des siècles. Et, à un angle,
le palais du Saint-Office est d'une nudité pesante et
inquiétante: une haute façade jaune, percée d'une
seule ligne de fenêtres; tandis que, sur la rue latérale,
l'autre façade est plus louche encore, avec son rang de
fenêtres plus étroites, des judas aux vitres glauques.
Dans l'éclatant soleil, ce colossal cube de maçonnerie
couleur de boue paraît dormir, presque sans jour sur le
dehors, fermé et mystérieux comme une prison.
Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que
d'un enfantillage. La sainte, romaine et universelle
Inquisition, la sacrée congrégation du Saint-Office,
comme on la nommait aujourd'hui, n'était plus celle de
la légende, la pourvoyeuse des bûchers, le tribunal
occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanité
entière. Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa
besogne, elle se réunissait chaque mercredi, jugeait et
condamnait, sans que rien, pas même un souffle, sortît
des murs. Mais, si elle continuait à frapper le crime d'hérésie,
si elle ne s'en tenait pas aux œuvres et frappait
aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni
fer, ni feu, réduite à un rôle de protestation, ne pouvant
même infliger aux siens, aux ecclésiastiques, que des
peines disciplinaires.
Lorsqu'il fut entré et qu'on l'eut introduit dans le
salon de monsignor Nani, qui habitait le palais, à titre
d'assesseur, Pierre éprouva une surprise heureuse. La
pièce était vaste, située au midi, inondée de gai soleil;
et il régnait là une douceur exquise, malgré la raideur
des meubles, la couleur sombre des tentures, comme
si une femme y eût vécu, accomplissant ce prodige de
mettre de sa grâce dans ces choses sévères. Il n'y avait
pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, épandu,
prenait les cœurs, dès le seuil.
Tout de suite, monsignor Nani s'était avancé, souriant,
avec sa face rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux
blonds que l'âge poudrait. Et les deux mains tendues:
—Ah! mon cher fils, que vous êtes aimable d'être
venu me voir... Voyons, asseyez-vous, causons comme
deux amis.
Il le questionna sans attendre, avec une apparence
d'affection extraordinaire.
—Où en êtes-vous? Racontez-moi ça, dites-moi bien
tout ce que vous avez fait.
Pierre, touché malgré les confidences de don Vigilio,
gagné par la sympathie qu'il croyait sentir, se confessa
sans rien omettre. Il dit ses visites au cardinal Sarno, à
monsignor Fornaro, au père Dangelis; il conta ses autres
démarches près des cardinaux influents, tous ceux de
l'Index, et le Grand Pénitencier, et le cardinal vicaire, et
le cardinal secrétaire; il insista sur ses courses sans fin
d'une porte à une autre, à travers tout le clergé de Rome,
à travers toutes les congrégations, dans cette immense
ruche active et silencieuse, où il s'était lassé les pieds,
brisé les membres, hébété le cerveau.
Et monsignor Nani, qui semblait l'écouter d'un air
de ravissement, s'exclamait, répétait à chaque station de
ce calvaire du solliciteur:
—Mais c'est très bien! mais c'est parfait! Oh! votre
affaire marche! A merveille, à merveille, elle marche!
Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie
malséante. Il n'avait que son joli regard d'enquête, qui
fouillait le jeune prêtre, pour savoir s'il l'avait enfin
amené au point d'obéissance où il le désirait. Était-il
assez las, assez désillusionné, assez renseigné sur la réalité
des choses, pour qu'on pût en finir avec lui? Trois
mois de Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un
résigné au moins, de l'enthousiaste un peu fou du premier
jour?
Brusquement, monsignor Nani demanda:
—Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son
Éminence le cardinal Sanguinetti.
—Monseigneur, c'est que Son Éminence est à Frascati,
je n'ai pu la voir.
Alors, le prélat, comme s'il eût reculé encore le dénouement,
avec une secrète jouissance de diplomate artiste,
se récria, leva ses petites mains grasses au ciel, de l'air
inquiet d'un homme qui déclare tout perdu.
—Oh! il faut voir Son Éminence, il faut voir Son
Éminence! C'est absolument nécessaire. Pensez donc! le
préfet de l'Index! Nous ne pourrons agir qu'après votre
visite, car vous n'avez vu personne, si vous ne l'avez pas
vu... Allez, allez à Frascati, mon cher fils.
Et Pierre ne put que s'incliner.
—J'irai, monseigneur.
X
Dès le lendemain, Pierre, dont l'unique pensée était
d'en finir, voulut se mettre en campagne. Mais une incertitude
l'avait pris: chez qui frapper d'abord, par quel personnage
commencer ses visites, s'il désirait éviter toute
faute, dans un monde qu'il sentait si compliqué et si vaniteux?
Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance
d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrétaire
du cardinal, il le pria d'entrer un instant chez lui.
—Vous allez me rendre un service, monsieur l'abbé.
Je me confie à vous, j'ai besoin d'un conseil.
Il le sentait très renseigné, mêlé à tout, dans sa discrétion
outrée et peureuse, ce petit homme maigre, au teint
de safran, qui tremblait toujours la fièvre, et qui, jusque-là,
avait presque paru le fuir, sans doute pour échapper
au danger de se compromettre. Cependant, depuis quelque
temps déjà, il se montrait moins sauvage, ses yeux
noirs flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme
s'il était pris lui-même de l'impatience dont celui-ci
devait brûler, à être immobilisé de la sorte, durant des
journées si longues. Aussi n'essaya-t-il pas d'éviter l'entretien.
—Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous
faire entrer dans cette pièce en désordre. Ce matin, j'ai
encore reçu de Paris du linge et des vêtements d'hiver...
Imaginez-vous que j'étais venu avec une petite valise,
pour quinze jours, et voilà bientôt trois mois que je suis
ici, sans être plus avancé que le matin de mon arrivée.
Don Vigilio eut un léger hochement de tête.
—Oui, oui, je sais.
Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui
ayant fait dire par la contessina d'agir, de voir tout le
monde, pour défendre son livre, il était fort embarrassé,
ignorant dans quel ordre régler ses visites, d'une façon
utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir monsignor
Fornaro, le prélat consulteur chargé du rapport sur
son livre, dont on lui avait dit le nom?
—Ah! s'écria don Vigilio frémissant, monsignor Nani
est allé jusque-là, il vous a livré le nom!... Ah! c'est plus
extraordinaire encore que je ne croyais!
Et, s'oubliant, s'abandonnant à sa passion:
—Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro.
Allez d'abord rendre une visite très humble au
préfet de la congrégation de l'Index, à Son Éminence le
cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait
pas d'avoir porté à un autre votre premier hommage, s'il
le savait un jour...
Il s'arrêta, il ajouta à voix plus basse, dans un petit
frisson de sa fièvre:
—Et il le saurait, tout se sait.
Puis, comme s'il eût cédé à une brusque vaillance de
sympathie, il prit les deux mains du jeune prêtre étranger.
—Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je
serais très heureux de vous être bon à quelque chose,
parce que vous êtes une âme simple et que vous finissez
par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me demander
l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous
les périls qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir
vous dire encore aujourd'hui de ne compter en aucune
façon sur mon maître, Son Éminence le cardinal
Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a désapprouvé
absolument votre livre... Seulement, celui-là est
un saint, un grand honnête homme, et s'il ne vous défend
pas, il ne vous attaquera pas, il restera neutre, par égard
pour sa nièce, la contessina, qu'il adore et qui vous protège...
Quand vous le verrez, ne plaidez donc pas votre
cause, cela ne servirait à rien et pourrait l'irriter.
Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il
avait compris, dès sa première entrevue avec le cardinal,
et dans les rares visites qu'il lui avait rendues depuis,
respectueusement, qu'il n'aurait jamais en lui qu'un adversaire.
—Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa
neutralité.
Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.
—Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être
que j'ai parlé, et quel désastre! ma situation serait
compromise... Je n'ai rien dit, je n'ai rien dit! Voyez
d'abord les cardinaux, tous les cardinaux. Mettons, n'est-ce
pas? que je n'ai rien dit autre chose.
Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta
la pièce, frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le
corridor, de ses yeux de flamme, pleins d'inquiétude.
Tout de suite, Pierre sortit pour se rendre chez le cardinal
Sanguinetti. Il était dix heures, il avait quelque
chance de le trouver. Le cardinal habitait, à côté de
l'église Saint-Louis des Français, dans une rue noire et
étroite, le premier étage d'un petit palais, aménagé bourgeoisement.
Ce n'était pas la ruine géante, d'une grandeur
princière et mélancolique, où s'entêtait le cardinal Boccanera.
L'ancien appartement de gala réglementaire était
réduit, comme le train. Il n'y avait plus de salle du trône,
ni de grand chapeau rouge accroché sous un baldaquin,
ni de fauteuil attendant la venue du pape, retourné contre
le mur. Deux pièces successives servant d'antichambres,
un salon où le cardinal recevait, et le tout sans luxe, sans
confortable même, des meubles d'acajou datant de l'empire,
des tentures et des tapis poussiéreux, fanés par
l'usage. D'ailleurs, le visiteur dut sonner longtemps; et,
lorsqu'un domestique, qui, sans hâte, remettait sa veste,
finit par entre-bâiller la porte, ce fut pour répondre que
Son Excellence était depuis la veille à Frascati.
Pierre se souvint alors que le cardinal Sanguinetti était
en effet un des évoques suburbicaires. Il avait, à Frascati,
son évêché, une villa, où il allait parfois passer quelques
jours, lorsqu'un désir de repos ou une raison politique
l'y poussait.
—Et Son Éminence reviendra bientôt?
—Ah! on ne sait pas... Son Éminence est souffrante.
Elle a bien recommandé qu'on n'envoie personne la tourmenter
là-bas.
Quand Pierre se retrouva dans la rue, il se sentit
tout désorienté par ce premier contretemps. Allait-il,
sans tarder davantage, puisque les choses pressaient
maintenant, se rendre chez monsignor Fornaro, à la place
Navone, qui était voisine? Mais il se rappela la recommandation
que don Vigilio lui avait faite de visiter d'abord
les cardinaux; et il eut une inspiration, il résolut de voir
immédiatement le cardinal Sarno, dont il avait fini par
faire la connaissance, aux lundis de donna Serafina. Dans
son effacement volontaire, tous le considéraient comme
un des membres les plus puissants et les plus redoutables
du Sacré Collège, ce qui n'empêchait pas son neveu,
Narcisse, de déclarer qu'il ne connaissait pas d'homme
plus obtus sur les questions étrangères à ses occupations
habituelles. S'il ne siégeait pas à la congrégation de l'Index,
il pourrait toujours donner un bon conseil et peut-être
agir sur ses collègues par sa grande influence.
Directement, Pierre se rendit au palais de la Propagande,
où il savait devoir trouver le cardinal. Ce palais,
dont on aperçoit la lourde façade de la place d'Espagne,
est une énorme construction nue et massive qui occupe
tout un angle, entre deux rues. Et Pierre, que son mauvais
italien desservait, s'y perdit, monta des étages qu'il lui
fallut redescendre, un véritable labyrinthe d'escaliers,
de couloirs et de salles. Enfin, il eut la chance de tomber
sur le secrétaire du cardinal, un jeune prêtre aimable,
qu'il avait déjà vu au palais Boccanera.
—Mais sans doute, je crois que Son Éminence voudra
bien vous recevoir. Vous avez parfaitement fait de venir
à cette heure, car elle est ici tous les matins... Veuillez
me suivre, je vous prie.
Ce fut un nouveau voyage. Le cardinal Sarno, longtemps
secrétaire à la Propagande, y présidait aujourd'hui,
comme cardinal, la commission qui organisait le culte
dans les pays d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie,
nouvellement conquis au catholicisme; et, à ce
titre, il avait là un cabinet, des bureaux, toute une installation
administrative, où il régnait en fonctionnaire
maniaque, qui avait vieilli sur son fauteuil de cuir, sans
jamais être sorti du cercle étroit de ses cartons verts,
sans connaître autre chose du monde que le spectacle de
la rue, dont les piétons et les voitures passaient sous sa
fenêtre.
Au bout d'un corridor obscur, que des becs de gaz
devaient éclairer en plein jour, le secrétaire laissa son
compagnon sur une banquette. Puis, après un grand quart
d'heure, il revint de son air empressé et affable.
—Son Éminence est occupée, une conférence avec des
missionnaires qui partent. Mais ça va être fini, et elle m'a
dit de vous mettre dans son cabinet, où vous l'attendrez.
Quand Pierre fut seul dans le cabinet, il en examina
avec curiosité l'aménagement. C'était une assez vaste
pièce, sans luxe, tapissée de papier vert, garnie d'un
meuble de damas vert, à bois noir. Les deux fenêtres,
qui donnaient sur une rue latérale, étroite, éclairaient
d'un jour morne les murs assombris et le tapis déteint; et
il n'y avait, en dehors de deux consoles, que le bureau
près d'une des fenêtres, une simple table de bois noir, à
la moleskine mangée, tellement encombrée d'ailleurs,
qu'elle disparaissait sous les dossiers et les paperasses.
Un instant, il s'en approcha, regarda le fauteuil défoncé
par l'usage, le paravent qui l'abritait frileusement, le vieil
encrier éclaboussé d'encre. Puis, il commença à s'impatienter,
dans l'air lourd et mort qui l'oppressait, dans le
grand silence inquiétant que troublaient seuls les roulements
étouffés de la rue.
Mais, comme il se décidait à marcher doucement de
long en large, Pierre tomba sur une carte, accrochée au
mur, dont la vue l'occupa, l'emplit des pensées les plus
vastes, au point de lui faire tout oublier. Cette carte, en
couleurs, était celle du monde catholique, la terre entière,
la mappemonde déroulée, où les diverses teintes indiquaient
les territoires, selon qu'ils appartenaient au
catholicisme victorieux, maître absolu, ou bien au catholicisme
toujours en lutte contre les infidèles, et ces
derniers pays classés selon l'organisation en vicariats ou
en préfectures. N'était-ce pas, graphiquement, tout l'effort
séculaire du catholicisme, la domination universelle
qu'il a voulue dès la première heure, qu'il n'a cessé de
vouloir et de poursuivre à travers les temps? Dieu a donné
le monde à son Église, mais il faut bien qu'elle en prenne
possession, puisque l'erreur s'entête à régner. De là,
l'éternelle bataille, les peuples disputés de nos jours
encore aux religions ennemies, comme à l'époque où
les Apôtres quittaient la Judée pour répandre l'Évangile.
Pendant le moyen âge, la grande besogne fut d'organiser
l'Europe conquise, sans qu'on pût même tenter la
réconciliation avec les Églises dissidentes d'Orient. Puis,
la Réforme éclata, ce fut le schisme ajouté au schisme,
la moitié protestante de l'Europe et tout l'Orient orthodoxe
à reconquérir. Mais, avec la découverte du Nouveau
Monde, l'ardeur guerrière s'était réveillée, Rome ambitionnait
d'avoir à elle cette seconde face de la terre, des
missions furent créées, allèrent soumettre à Dieu ces
peuples, ignorés la veille, et qu'il avait donnés avec les
autres. Et les grandes divisions actuelles de la chrétienté
s'étaient ainsi formées d'elles-mêmes: d'une part, les
nations catholiques, celles où la foi n'avait qu'à être entretenue,
et que dirigeait souverainement la Secrétairerie
d'État, installée au Vatican; de l'autre, les nations schismatiques
ou simplement païennes, qu'il s'agissait de
ramener au bercail ou de convertir, et sur lesquelles s'efforçait
de régner la congrégation de la Propagande.
Ensuite, cette congrégation avait dû, à son tour, se diviser
en deux branches, pour faciliter le travail, la branche
orientale chargée spécialement des sectes dissidentes de
l'Orient, la branche latine dont le pouvoir s'étend sur
tous les autres pays de mission. Vaste ensemble d'organisation
conquérante, immense filet, aux mailles fortes et
serrées, jeté sur le monde et qui ne devait pas laisser
échapper une âme.
Pierre eut seulement alors, devant cette carte, la nette
sensation d'une telle machine, fonctionnant depuis des
siècles, faite pour absorber l'humanité. Dotée richement
par les papes, disposant d'un budget considérable, la
Propagande lui apparut comme une force à part, une
papauté dans la papauté; et il comprit le nom de pape
rouge donné au préfet de la congrégation, car de quel pouvoir
illimité ne jouissait-il pas, l'homme de conquête et
de domination, dont les mains vont d'un bout de la terre à
l'autre? Si le cardinal secrétaire avait l'Europe centrale, un
point si étroit du globe, lui n'avait-il pas tout le reste, des
espaces infinis, les contrées lointaines, inconnues encore?
Puis, les chiffres étaient là, Rome ne régnait sans conteste
que sur deux cents et quelques millions de catholiques,
apostoliques et romains; tandis que les schismatiques,
ceux de l'Orient et ceux de la Réforme, si on les additionnait,
dépassaient déjà ce nombre; et quel écart, lorsqu'on
ajoutait le milliard des infidèles dont la conversion restait
encore à faire! Brusquement, il fut frappé par ces chiffres,
à un tel point, qu'un frisson le traversa. Eh quoi! était-ce
donc vrai? environ cinq millions de Juifs, près de deux
cents millions de Mahométans, plus de sept cents millions
de Brahmanistes et de Bouddhistes, sans compter les
cent millions d'autres païens, de toutes les religions, au
total un milliard, devant lequel les chrétiens n'étaient
guère que quatre cents millions, divisés entre eux, en
continuelle bataille, une moitié avec Rome, l'autre moitié
contre Rome! Était-ce possible que le Christ n'eût pas
même, en dix-huit siècles, conquis le tiers de l'humanité,
et que Rome, l'éternelle, la toute-puissante, ne comptât
comme soumise que la sixième partie des peuples? Une
seule âme sauvée sur six, quelle proportion effrayante!
Mais la carte parlait brutalement, l'empire de Rome,
colorié en rouge, n'était qu'un point perdu, quand on le
comparait à l'empire des autres dieux, colorié en jaune,
les contrées sans fin que la Propagande avait encore à soumettre.
Et la question se posait, combien de siècles faudrait-il
pour que les promesses du Christ fussent remplies,
la terre entière soumise à sa loi, la société
religieuse recouvrant la société civile, ne formant plus
qu'une croyance et qu'un royaume? Et, devant cette
question, devant cette prodigieuse besogne à terminer,
quel étonnement, lorsqu'on songeait à la tranquille sérénité
de Rome, à son obstination patiente, qui n'a jamais
douté, qui doute aujourd'hui moins que jamais, toujours
à l'œuvre par ses évêques et par ses missionnaires, incapable
de lassitude, faisant son œuvre sans arrêt comme les
infiniment petits ont fait le monde, dans l'absolue certitude
qu'elle seule, un jour, sera la maîtresse de la terre!
Ah! cette armée continuellement en marche, Pierre la
voyait, l'entendait à cette heure, par delà les mers, au
travers des continents, préparer et assurer la conquête
politique, au nom de la religion. Narcisse lui avait conté
avec quel soin les ambassades devaient surveiller les
agissements de la Propagande, à Rome; car les missions
étaient souvent des instruments nationaux, au loin, d'une
force décisive. Le spirituel assurait le temporel, les
âmes conquises donnaient les corps. Aussi était-ce une
lutte incessante, dans laquelle la congrégation favorisait
les missionnaires de l'Italie ou des nations alliées, dont
elle souhaitait l'occupation victorieuse. Toujours elle
s'était montrée jalouse de sa rivale française, la Propagation
de la foi, installée à Lyon, aussi riche qu'elle,
aussi puissante, plus abondante en hommes d'énergie et
de courage. Elle ne se contentait pas de la frapper d'un
tribut considérable, elle la contrecarrait, la sacrifiait,
partout où elle craignait son triomphe. A maintes
reprises, les missionnaires français, les ordres français
venaient d'être chassés, pour céder la place à des religieux
italiens ou allemands. Et c'était maintenant ce
secret foyer d'intrigues politiques que Pierre devinait,
sous l'ardeur civilisatrice de la foi, dans le cabinet morne
et poussiéreux, que jamais n'égayait le soleil. Son frisson
l'avait repris, ce frisson des choses que l'on sait et qui,
tout d'un coup, un jour, vous apparaissent monstrueuses
et terrifiantes. N'était-ce pas à bouleverser les plus sages,
à faire pâlir les plus braves, cette machine de conquête
et de domination, universellement organisée, fonctionnant
dans le temps et dans l'espace avec un entêtement
d'éternité, ne se contentant pas de vouloir les âmes,
mais travaillant à son règne futur sur tous les hommes,
et, comme elle ne peut encore les prendre pour elle,
disposant d'eux, les cédant au maître temporaire qui
les lui gardera? Quel rêve prodigieux, Rome souriante,
attendant avec tranquillité le siècle où elle aura absorbé
les deux cents millions de Mahométans et les sept cents
millions de Brahmanistes et de Bouddhistes, dans un
peuple unique dont elle sera la reine spirituelle et temporelle,
au nom du Christ triomphant!
Un bruit de toux fit retourner Pierre, et il tressaillit en
apercevant le cardinal Sarno, qu'il n'avait pas entendu
entrer. Ce fut pour lui, d'être trouvé de la sorte devant
cette carte, comme si on le surprenait en train de mal
faire, occupé à violer un secret. Une rougeur intense lui
envahit le visage.
Mais le cardinal, qui l'avait regardé fixement de ses
yeux ternes, alla jusqu'à sa table, se laissa tomber sur son
fauteuil, sans dire une parole. D'un geste, il l'avait dispensé
du baisement de l'anneau.
—J'ai voulu présenter mes hommages à Votre Éminence...
Est-ce que Votre Éminence est souffrante?
—Non, non, c'est toujours ce maudit rhume qui ne
veut pas me quitter. Et puis, j'ai en ce moment tant
d'affaires!
Pierre le regardait, sous le jour livide de la fenêtre, si
malingre, si contrefait, avec son épaule gauche plus haute
que la droite, n'ayant plus rien de vivant, pas même le
regard, dans son visage usé et terreux. Il se rappelait un
de ses oncles, à Paris, qui, après trente années passées
au fond d'un bureau de ministère, avait ce regard mort,
cette peau de parchemin, cet hébétement las de tout
l'être. Était-ce donc vrai que celui-ci, ce petit vieillard
desséché et flottant dans sa soutane noire, lisérée
de rouge, fût le maître du monde, possédant en lui à un
tel point la carte de la chrétienté, sans être jamais sorti
de Rome, que le préfet de la Propagande ne prenait pas
la moindre décision avant de connaître son avis?
—Asseyez-vous un instant, monsieur l'abbé... Alors,
vous êtes venu me voir, vous avez quelque demande à
me faire...
Et, tout en s'apprêtant à écouter, il feuilletait de ses
doigts maigres les dossiers entassés devant lui, jetait un
coup d'œil sur chaque pièce, ainsi qu'un général, un
tacticien de science profonde, dont l'armée est au loin, et
qui la conduit à la victoire, du fond de son cabinet de
travail, sans jamais perdre une minute.
Un peu gêné de voir ainsi poser nettement le but
intéressé de sa visite, Pierre se décida à brusquer les
choses.
—En effet, je me permets de venir demander des
conseils à la haute sagesse de Votre Éminence. Elle
n'ignore pas que je suis à Rome pour défendre mon
livre, et je serais très heureux, si elle voulait bien me
diriger, m'aider de son expérience.
Brièvement, il dit où en était l'affaire, il plaida sa
cause. Mais, à mesure qu'il parlait, il voyait le cardinal
se désintéresser, songer à autre chose, ne plus comprendre.
—Ah! oui, vous avez écrit un livre, il en a été question
un soir, chez donna Serafina... C'est une faute, un prêtre
ne doit pas écrire. A quoi bon?... Et, si la congrégation
de l'Index le poursuit, elle a raison sûrement. Que
puis-je y faire? Je ne suis pas membre de la congrégation,
je ne sais rien, rien du tout.
Vainement, Pierre s'efforça de l'instruire, de l'émouvoir,
désolé de le sentir si fermé, si indifférent. Et il
s'aperçut que cette intelligence, vaste et pénétrante
dans le domaine où elle évoluait depuis quarante ans, se
bouchait dès qu'on la sortait de sa spécialité. Elle n'était
ni curieuse ni souple. Les yeux achevaient de se vider de
toute étincelle de vie, le crâne semblait se déprimer
encore, la physionomie entière prenait un air d'imbécillité
morne.
—Je ne sais rien, je ne puis rien, répéta-t-il. Et
jamais je ne recommande personne.
Pourtant, il fit un effort.
—Mais Nani est là dedans. Que vous conseille-t-il de
faire, Nani?
—Monsignor Nani a eu l'obligeance de me révéler le
nom du rapporteur, monsignor Fornaro, en me faisant
dire d'aller le voir.
Le cardinal parut surpris et comme réveillé. Un peu
de lumière revint à ses yeux.
—Ah! vraiment, ah! vraiment... Eh bien! pour que
Nani ait fait cela, c'est qu'il a son idée. Allez voir monsignor
Fornaro.
Il s'était levé de son fauteuil, il congédia le visiteur,
qui dut le remercier, en s'inclinant profondément. D'ailleurs,
sans l'accompagner jusqu'à la porte, il s'était rassis
tout de suite, et il n'y eut plus, dans la pièce morte, que
le petit bruit sec de ses doigts osseux feuilletant les dossiers.
Pierre, docilement, suivit le conseil. Il décida de passer
par la place Navone, en retournant à la rue Giulia.
Mais, chez monsignor Fornaro, un serviteur lui dit que
son maître venait de sortir et qu'il fallait se présenter de
bonne heure pour le trouver, vers dix heures. Ce fut donc
le lendemain matin seulement qu'il put être reçu. Auparavant,
il avait eu soin de se renseigner, il savait sur le
prélat le nécessaire: la naissance à Naples, les études
commencées chez les pères Barnabites de cette ville, terminées
à Rome au Séminaire, enfin le long professorat à
l'Université Grégorienne. Aujourd'hui consulteur de plusieurs
congrégations, chanoine de Sainte-Marie-Majeure,
monsignor Fornaro brûlait de l'ambition immédiate
d'obtenir le canonicat à Saint-Pierre, et faisait le rêve
lointain d'être nommé un jour secrétaire de la Consistoriale,
charge cardinalice qui donne la pourpre. Théologien
remarquable, il encourait le seul reproche de sacrifier
parfois à la littérature, en écrivant dans les revues
religieuses des articles, qu'il avait la haute prudence de
ne pas signer. On le disait aussi très mondain.
Dès que Pierre eut remis sa carte, il fut reçu, et le
soupçon qu'on l'attendait lui serait venu peut-être, si
l'accueil qui lui était fait n'avait témoigné de la plus sincère
surprise, mêlée à un peu d'inquiétude.
—Monsieur l'abbé Froment, monsieur l'abbé Froment,
répétait le prélat en regardant la carte qu'il avait gardée à
la main. Veuillez entrer, je vous prie.... J'allais défendre
ma porte, car j'ai un travail très pressé.... Ça ne fait rien,
asseyez-vous.
Mais Pierre restait charmé, en admiration devant ce bel
homme, grand et fort, dont les cinquante-cinq ans fleurissaient.
Rose, rasé, avec des boucles de cheveux à peine
grisonnants, il avait un nez aimable, des lèvres humides,
des yeux caresseurs, tout ce que la prélature romaine peut
offrir de plus séduisant et de plus décoratif. Il était vraiment
superbe dans sa soutane noire à collet violet, très
soigné de sa personne, d'une élégance simple. Et la vaste
pièce où il recevait, gaiement éclairée par deux larges fenêtres
sur la place Navone, meublée avec un goût très rare
aujourd'hui chez le clergé romain, sentait bon, lui faisait
un cadre de belle humeur et de bienveillant accueil.
—Asseyez-vous donc, monsieur l'abbé Froment, et
veuillez me dire ce qui me cause l'honneur de votre visite.
Il s'était remis, l'air naïf, simplement obligeant; et
Pierre, tout d'un coup, devant cette question naturelle,
qu'il aurait dû prévoir, se trouva très gêné. Allait-il donc
aborder directement l'affaire, avouer le motif délicat de
sa visite? Il sentit que c'était encore le parti le plus prompt
et le plus digne.
—Mon Dieu! monseigneur, je sais que ce que je viens
faire près de vous ne se fait pas. Mais on m'a conseillé
cette démarche, et il m'a semblé qu'entre honnêtes gens,
il ne peut jamais être mauvais de chercher la vérité de
bonne foi.
—Quoi donc, quoi donc? demanda le prélat, d'un air
de candeur parfaite, sans cesser de sourire.
—Eh bien! tout bonnement, j'ai su que la congrégation
de l'Index vous avait remis mon livre: la Rome nouvelle,
en vous chargeant de l'examiner, et je me permets
de me présenter, dans le cas où vous auriez à me demander
quelques explications.
Mais monsignor Fornaro parut ne pas vouloir en entendre
davantage. Il porta les deux mains à sa tête, se recula,
toujours courtois cependant.
—Non, non! ne me dites pas cela, ne continuez pas,
vous me feriez un chagrin immense... Mettons, si vous
voulez, qu'on vous a trompé, car on ne doit rien savoir,
on ne sait rien, pas plus les autres que moi... De grâce,
ne parlons pas de ces choses.
Heureusement, Pierre, qui avait remarqué l'effet décisif
que produisait le nom de l'assesseur du Saint-Office,
eut l'idée de répondre:
—Certes, monseigneur, je n'entends pas vous occasionner
le moindre embarras, et je vous répète que jamais je
ne me serais permis de venir vous importuner, si monsignor
Nani lui-même ne m'avait fait connaître votre nom
et votre adresse.
Cette fois encore, l'effet fut immédiat. Seulement, monsignor
Fornaro mit une grâce aisée à se rendre, comme
à tout ce qu'il faisait. Il ne céda pas tout de suite, d'ailleurs,
très malicieux, plein de nuances.
—Comment! c'est monsignor Nani qui est l'indiscret!
Mais je le gronderai, je me fâcherai!... Et qu'en sait-il?
il n'est pas de la congrégation, il a pu être induit en
erreur.... Vous lui direz qu'il s'est trompé, que je ne suis
pour rien dans votre affaire, ce qui lui apprendra à révéler
des secrets nécessaires, respectés de tous.
Puis, gentiment, avec ses yeux charmeurs, avec sa
bouche fleurie:
—Voyons, puisque monsignor Nani le désire, je veux
bien causer un instant avec vous, mon cher monsieur Froment,
à la condition que vous ne saurez rien de moi sur
mon rapport, ni sur ce qui a pu se faire ou se dire à la
congrégation.
A son tour, Pierre eut un sourire, car il admirait à quel
point les choses devenaient faciles, lorsque les formes
étaient sauves. Et il se mit à expliquer une fois de plus son
cas, l'étonnement profond où l'avait jeté le procès fait à
son livre, l'ignorance où il était encore des griefs qu'il
cherchait vainement, sans pouvoir les trouver.
—En vérité, en vérité! répéta le prélat, l'air ébahi de
tant d'innocence. La congrégation est un tribunal, et elle
ne peut agir que si on la saisit de l'affaire. Votre livre
est poursuivi, parce qu'on l'a dénoncé, tout simplement.
—Oui, je sais, dénoncé!
—Mais sans doute, la plainte a été portée par trois
évêques français, dont vous me permettrez de taire les
noms, et il a bien fallu que la congrégation passât à l'examen
de l'œuvre incriminée.
Pierre le regardait, effaré. Dénoncé par trois évêques,
et pourquoi, et dans quel but?
Puis, l'idée de son protecteur lui revint.
—Voyons, le cardinal Bergerot m'a écrit une lettre
approbative, que j'ai mise comme préface en tête de mon
livre. Est-ce que cela n'était pas une garantie qui aurait
dû suffire à l'épiscopat français?
Finement, monsignor Fornaro hocha la tête, avant de
se décider à dire:
—Ah! oui, certainement, la lettre de Son Éminence,
une très belle lettre... Je crois cependant qu'elle aurait
beaucoup mieux fait de ne pas l'écrire, pour elle, et surtout
pour vous.
Et, comme le prêtre, dont la surprise augmentait,
ouvrait la bouche, voulant le presser de s'expliquer:
—Non, non, je ne sais rien, je ne dis rien... Son
Éminence le cardinal Bergerot est un saint que tout le
monde révère, et s'il pouvait pécher, il faudrait sûrement
n'en accuser que son cœur.
Il y eut un silence. Pierre avait senti s'ouvrir un
abîme. Il n'osa insister, il reprit avec quelque violence:
—Enfin, pourquoi mon livre, pourquoi pas les livres
des autres? Je n'entends pas à mon tour me faire dénonciateur,
mais que de livres je connais, sur lesquels Rome
ferme les yeux, et qui sont singulièrement plus dangereux
que le mien!
Cette fois, monsignor Fornaro sembla très heureux
d'abonder dans son sens.
—Vous avez raison, nous savons bien que nous ne
pouvons atteindre tous les mauvais livres, nous en
sommes désolés. Il faut songer au nombre incalculable
d'ouvrages que nous serions forcés de lire. Alors, n'est-ce
pas? nous condamnons les pires en bloc.
Il entra dans des explications complaisantes. En principe,
les imprimeurs ne devaient pas mettre un livre
sous presse, sans en avoir au préalable soumis le manuscrit
à l'approbation de l'évêque. Mais, aujourd'hui, dans
l'effroyable production de l'imprimerie, on comprend
quel serait l'embarras terrible des évêchés, si, brusquement,
les imprimeurs se conformaient à la règle. On n'y
avait ni le temps, ni l'argent, ni les hommes nécessaires,
pour cette colossale besogne. Aussi la congrégation de
l'Index condamnait-elle en masse, sans avoir à les examiner,
les livres parus ou à paraître de certaines catégories:
d'abord tous les livres dangereux pour les mœurs, tous
les livres érotiques, tous les romans; ensuite, les Bibles
en langue vulgaire, car les saints livres ne doivent pas
être permis sans discrétion; enfin les livres de sorcellerie,
des livres de science, d'histoire ou de philosophie contraires
au dogme, les livres d'hérésiarques ou de simples
ecclésiastiques discutant la religion. C'étaient là des lois
sages, rendues par différents papes, dont l'exposé servait
de préface au catalogue des livres défendus que la congrégation
publiait, et sans lesquelles ce catalogue, pour
être complet, aurait empli à lui seul une bibliothèque. En
somme, lorsqu'on le feuilletait, on s'apercevait que l'interdiction
frappait surtout des livres de prêtres, Rome ne
gardant guère, devant la difficulté et l'énormité de la
tâche, que le souci de veiller avec soin à la bonne police
de l'Église. Et tel était le cas de Pierre et de son œuvre.
—Vous comprenez, continua monsignor Fornaro, que
nous n'allons pas faire de la réclame à un tas de livres
malsains, en les honorant d'une condamnation particulière.
Ils sont légions, chez tous les peuples, et nous
n'aurions ni assez de papier, ni assez d'encre, pour les
atteindre. De temps à autre, nous nous contentons d'en
frapper un, lorsqu'il est signé d'un nom célèbre, qu'il fait
trop de bruit ou qu'il renferme des attaques inquiétantes
contre la foi. Cela suffit pour rappeler au monde que nous
existons et que nous nous défendons, sans rien abandonner
de nos droits ni de nos devoirs.
—Mais mon livre, mon livre? s'écria Pierre, pourquoi
cette poursuite contre mon livre?
—Je vous l'explique, autant que cela m'est permis,
mon cher monsieur Froment. Vous êtes prêtre, votre livre
a du succès, vous en avez publié une édition à bon marché
qui se vend très bien; et je ne parle pas du mérite
littéraire qui est remarquable, un souffle de réelle poésie
qui m'a transporté et dont je vous fais mon sincère compliment...
Comment voulez-vous que, dans ces conditions,
nous fermions les yeux sur une œuvre où vous concluez à
l'anéantissement de notre sainte religion et à la destruction
de Rome?
Pierre resta béant, suffoqué de surprise.
—La destruction de Rome, grand Dieu! mais je la
veux rajeunie, éternelle, de nouveau reine du monde!
Et, repris de son brûlant enthousiasme, il se défendit,
il confessa de nouveau sa foi, le catholicisme retournant
à la primitive Église, puisant un sang régénéré dans le
christianisme fraternel de Jésus, le pape libéré de toute
royauté terrestre, régnant sur l'humanité entière par la
charité et l'amour, sauvant le monde de l'effroyable crise
sociale qui le menace, pour le conduire au vrai royaume
de Dieu, à la communauté chrétienne de tous les peuples
unis en un seul peuple.
—Est-ce que le Saint-Père peut me désavouer? Est-ce
que ce ne sont pas là ses idées secrètes, qu'on commence
à deviner et que mon seul tort serait d'exprimer trop tôt
et trop librement? Est-ce que, si l'on me permettait de le
voir, je n'obtiendrais pas tout de suite de lui la cessation
des poursuites?
Monsignor Fornaro ne parlait plus, se contentait de
hocher la tête, sans se fâcher de la fougue juvénile du
prêtre. Au contraire, il souriait avec une amabilité croissante,
comme très amusé par tant d'innocence et tant de
rêve. Enfin, il répondit gaiement:
—Allez, allez! ce n'est pas moi qui vous arrêterai, il
m'est défendu de rien dire... Mais le pouvoir temporel, le
pouvoir temporel...
—Eh bien! le pouvoir temporel? demanda Pierre.
De nouveau, le prélat ne parlait plus. Il levait au ciel
sa face aimable, il agitait joliment ses mains blanches. Et,
quand il reprit, ce fut pour ajouter:
—Puis, il y a votre religion nouvelle... Car le mot y
est deux fois, la religion nouvelle, la religion nouvelle...
Ah! Dieu!
Il s'agita davantage, il se pâma, à ce point, que Pierre,
saisi d'impatience, s'écria:
—Je ne sais quel sera votre rapport, monseigneur,
mais je vous affirme que jamais je n'ai entendu attaquer
le dogme. Et, de bonne foi, voyons! cela ressort de tout
mon livre, je n'ai voulu faire qu'une œuvre de pitié et
de salut... Il faut, en bonne justice, tenir compte des
intentions.
Monsignor Fornaro était redevenu très calme, très
paterne.
—Oh! les intentions, les intentions...
Il se leva, pour congédier le visiteur.
—Soyez convaincu, mon cher monsieur Froment, que
je suis très honoré de votre démarche près de moi...
Naturellement, je ne puis vous dire quel sera mon rapport,
nous en avons déjà trop causé, et j'aurais dû même
refuser d'entendre votre défense. Vous ne m'en trouverez
pas moins prêt à vous être agréable en tout ce qui n'ira
point contre mon devoir... Mais je crains fort que votre
livre ne soit condamné.
Et, sur un nouveau sursaut de Pierre:
—Ah! dame, oui!... Ce sont les faits que l'on juge, et
non les intentions. Toute défense est donc inutile, le
livre est là, et il est ce qu'il est. Vous aurez beau l'expliquer,
vous ne le changerez pas... C'est pourquoi la congrégation
ne convoque jamais les accusés, n'accepte d'eux
que la rétractation pure et simple. Et c'est encore ce que
vous auriez de plus sage à faire, retirer votre livre, vous
soumettre... Non! vous ne voulez pas? Ah! que vous êtes
jeune, mon ami!
Il riait plus haut du geste de révolte, d'indomptable
fierté, qui venait d'échapper à son jeune ami, comme il le
nommait. Puis, à la porte, dans une nouvelle expansion,
baissant la voix:
—Voyons, mon cher, je veux faire quelque chose pour
vous, je vais vous donner un bon conseil... Moi, au fond,
je ne suis rien. Je livre mon rapport, on l'imprime, on le lit,
quitte à n'en tenir aucun compte... Tandis que le secrétaire
de la congrégation, le père Dangelis, peut tout,
même l'impossible... Allez donc le voir, au couvent des
Dominicains, derrière la place d'Espagne... Ne me nommez
pas. Et au revoir, mon cher, au revoir!
Pierre, étourdi, se retrouva sur la place Navone, ne
sachant plus ce qu'il devait croire et espérer. Une pensée
lâche l'envahissait: pourquoi continuer cette lutte où les
adversaires restaient ignorés, insaisissables? Pourquoi
davantage s'entêter dans cette Rome si passionnante et si
décevante? Il fuirait, il retournerait le soir même à
Paris, y disparaîtrait, y oublierait les désillusions amères
dans la pratique de la plus humble charité. Il était dans
une de ces heures d'abandon où la tâche longtemps rêvée
apparaît brusquement impossible. Mais, au milieu de son
désarroi, il allait pourtant, il marchait quand même à son
but. Quand il se vit sur le Corso, puis rue des Condotti,
et enfin place d'Espagne, il résolut de voir encore le père
Dangelis. Le couvent des Dominicains est là, en bas de la
Trinité des Monts.
Ah! ces Dominicains, il n'avait jamais songé à eux, sans
un respect mêlé d'un peu d'effroi. Pendant des siècles,
quels vigoureux soutiens ils s'étaient montrés de l'idée
autoritaire et théocratique! L'Église leur avait dû sa plus
solide autorité, ils étaient les soldats glorieux de sa
victoire. Tandis que saint François conquérait pour Rome
les âmes des humbles, saint Dominique lui soumettait
les âmes des intelligents et des puissants, toutes les âmes
supérieures. Et cela passionnément, dans une flamme de
foi et de volonté admirables, par tous les moyens d'action
possibles, par la prédication, par le livre, par la pression
policière et judiciaire. S'il ne créa pas l'Inquisition, il
l'utilisa, son cœur de douceur et de fraternité combattit le
schisme dans le sang et le feu. Vivant, lui et ses moines,
de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, les grandes
vertus de ces temps orgueilleux et déréglés, il allait par
les villes, prêchait les impies, s'efforçait de les ramener
à l'Église, les déférait aux tribunaux religieux, quand sa
parole ne suffisait pas. Il s'attaquait aussi à la science,
il la voulut sienne, il fit le rêve de défendre Dieu par les
armes de la raison et des connaissances humaines, aïeul
de l'angélique saint Thomas, lumière du moyen âge, qui
a tout mis dans la Somme, la psychologie, la logique, la
politique, la morale. Et ce fut ainsi que les Dominicains
emplirent le monde, soutenant la doctrine de Rome dans
les chaires célèbres de tous les peuples, en lutte presque
partout contre l'esprit libre des Universités, vigilants gardiens
du dogme, artisans infatigables de la fortune des
papes, les plus puissants parmi les ouvriers d'art, de
sciences et de lettres, qui ont construit l'énorme édifice
du catholicisme, tel qu'il existe encore aujourd'hui.
Mais, aujourd'hui, Pierre, qui le sentait crouler, cet édifice
qu'on avait cru bâti à chaux et à sable, pour l'éternité,
se demandait de quelle utilité ils pouvaient bien
être encore, ces ouvriers d'un autre âge, avec leur police
et leurs tribunaux morts sous l'exécration, leur parole
qu'on n'écoute plus, leurs livres qu'on ne lit guère, leur
rôle de savants et de civilisateurs fini, devant la science
actuelle, dont les vérités font de plus en plus craquer
le dogme de toutes parts. Certes, ils constituent toujours
un ordre influent et prospère; seulement, qu'on est loin
de l'époque où leur général régnait à Rome, maître du
sacré palais, ayant par l'Europe entière des couvents,
des écoles, des sujets! Dans la curie romaine, de ce vaste
héritage, il ne leur reste désormais que quelques situations
acquises et, entre autres, la charge de secrétaire de
la congrégation de l'Index, une ancienne dépendance du
Saint-Office, où ils gouvernaient souverainement.
Tout de suite, on introduisit Pierre auprès du père Dangelis.
La salle était vaste, nue et blanche, inondée de
clair soleil. Il n'y avait là qu'une table et des escabeaux,
avec un grand crucifix de cuivre, pendu au mur. Près de
la table, le père se tenait debout, un homme d'environ
cinquante ans, très maigre, drapé sévèrement de
l'ample costume blanc et noir. Dans sa longue face d'ascète,
à la bouche mince, au nez mince, au menton
mince et têtu, les yeux gris avaient une fixité gênante.
Et, d'ailleurs, il se montra très net, très simple, d'une
politesse glaciale.
—Monsieur l'abbé Froment, l'auteur de la Rome nouvelle,
n'est-ce pas?
Et il s'assit sur un escabeau, en indiqua un autre de la
main.
—Veuillez, monsieur l'abbé, me faire connaître l'objet
de votre visite.
Pierre, alors, dut recommencer ses explications, sa
défense; et cela ne tarda pas à lui devenir d'autant plus
pénible, que ses paroles tombaient dans un silence, dans
un froid de mort. Le père ne bougeait pas, les mains
croisées sur les genoux, les yeux aigus et pénétrants, fixés
dans les yeux du prêtre.
Enfin, quand celui-ci s'arrêta, il dit sans hâte:
—Monsieur l'abbé, j'ai cru devoir ne pas vous interrompre,
mais je n'avais point à écouter tout ceci. Le
procès de votre livre s'instruit, et aucune puissance au
monde ne saurait en entraver la marche. Je ne vois donc
pas bien ce que vous paraissez attendre de moi.
La voix tremblante, Pierre osa répondre:
—J'attends de la bonté et de la justice.
Un pâle sourire, d'une orgueilleuse humilité, monta
aux lèvres du religieux.
—Soyez sans crainte, Dieu a toujours daigné m'éclairer
dans mes modestes fonctions. Je n'ai, du reste, aucune
justice à rendre, je suis un simple employé, chargé de
classer et de documenter les affaires. Et ce sont Leurs Éminences
seules, les membres de la congrégation, qui se prononceront
sur votre livre... Ils le feront sûrement avec l'aide
du Saint-Esprit, vous n'aurez qu'à vous incliner devant
leur sentence, lorsqu'elle sera ratifiée par Sa Sainteté.
Il coupa court, se leva, forçant Pierre à se lever. Ainsi,
c'étaient presque les mêmes paroles que chez monsignor
Fornaro, dites seulement avec une netteté tranchante,
une sorte de tranquille bravoure. Partout, il se heurtait à
la même force anonyme, à la machine puissamment
montée, dont les rouages veulent s'ignorer entre eux, et
qui écrase. Longtemps encore, on le promènerait sans
doute, de l'un à l'autre, sans qu'il trouvât jamais la tête,
la volonté raisonnante et agissante. Et il n'y avait qu'à
s'incliner.
Pourtant, avant de partir, il eut l'idée de prononcer
une fois de plus le nom de monsignor Nani, dont il commençait
à connaître la puissance.
—Je vous demande pardon de vous avoir dérangé inutilement.
Je n'ai cédé qu'aux bienveillants conseils de
monsignor Nani, qui daigne s'intéresser à moi.
Mais l'effet fut inattendu. De nouveau, le maigre visage
du père Dangelis s'éclaira d'un sourire, d'un plissement
des lèvres, où s'aiguisait le plus ironique dédain. Il était
devenu plus pâle, et ses yeux de vive intelligence flambèrent.
—Ah! c'est monsignor Nani qui vous envoie... Eh
bien! mais, si vous croyez avoir besoin de protection, il
est inutile de vous adresser à un autre qu'à lui-même.
Il est tout-puissant... Allez le voir, allez le voir.
Et ce fut tout l'encouragement que Pierre emporta de
sa visite: le conseil de retourner chez celui qui l'envoyait.
Il sentit qu'il perdait pied, il résolut de rentrer
au palais Boccanera, pour réfléchir et comprendre, avant
de continuer ses démarches. Tout de suite, la pensée de
questionner don Vigilio lui était venue; et la chance
voulut, ce soir-là, après le souper, qu'il rencontrât le
secrétaire dans le corridor, avec sa bougie, au moment
où celui-ci allait se coucher.
—J'aurais tant de choses à vous dire! Je vous en prie,
cher monsieur, entrez donc un instant chez moi.
D'un geste, l'abbé le fit taire. Puis, à voix très basse:
—N'avez-vous pas aperçu l'abbé Paparelli au premier
étage? Il nous suivait.
Souvent, Pierre rencontrait dans la maison le caudataire,
dont la face molle, l'air sournois et fureteur de
vieille fille en jupe noire lui déplaisaient souverainement.
Mais il ne s'en inquiétait point, et il fut surpris de
la question. D'ailleurs, sans attendre la réponse, don
Vigilio était retourné au bout du couloir, où il écouta
longuement. Puis, il revint à pas de loup, il souffla sa
bougie, pour entrer d'un saut chez son voisin.
—Là, nous y sommes, murmura-t-il, lorsque la porte
fut refermée. Et, si vous le voulez bien, ne restons pas
dans ce salon, passons dans votre chambre. Deux murs
valent mieux qu'un.
Enfin, quand la lampe eut été posée sur la table, et
qu'ils se trouvèrent assis tous les deux au fond de cette
pièce pâle, dont le papier gris de lin, les meubles dépareillés,
le carreau et les murs nus avaient la mélancolie
des vieilles choses fanées, Pierre remarqua que l'abbé
était en proie à un accès de fièvre plus intense que de
coutume. Son petit corps maigre grelottait, et jamais ses
yeux de braise n'avaient brûlé si noirs, dans sa pauvre
face jaune et ravagée.
—Est-ce que vous êtes souffrant? Je n'entends pas
vous fatiguer.
—Souffrant, ah! oui, ma chair est en feu. Mais, au
contraire, je veux parler... Je n'en puis plus, je n'en puis
plus! Il faut bien qu'un jour ou l'autre on se soulage.
Était-ce de son mal qu'il désirait se distraire? Était-ce
son long silence qu'il voulait rompre, pour ne pas en
mourir étouffé? Tout de suite, il se fit raconter les démarches
des derniers jours, il s'agita davantage, lorsqu'il
sut de quelle façon le cardinal Sarno, monsignor Fornaro
et le père Dangelis avaient reçu le visiteur.
—C'est bien cela! c'est bien cela! rien ne m'étonne
plus, et cependant je m'indigne pour vous, oui! ça ne me
regarde pas et ça me rend malade, car ça réveille toutes
mes misères, à moi!... Il faut ne pas compter le cardinal
Sarno, qui vit autre part, toujours très loin, et qui
n'a jamais aidé personne. Mais ce Fornaro, ce Fornaro!
—Il m'a paru fort aimable, plutôt bienveillant, et je
crois en vérité qu'à la suite de notre entrevue, il adoucira
beaucoup son rapport.
—Lui! il va d'autant plus vous charger, qu'il s'est
montré plus tendre. Il vous mangera, il s'engraissera de
cette proie facile. Ah! vous ne le connaissez guère, si délicieux,
et sans cesse aux aguets pour bâtir sa fortune avec
les malheurs des pauvres diables, dont il sait que la défaite
doit être agréable aux puissants!... J'aime mieux
l'autre, le père Dangelis, un terrible homme, mais franc
et brave au moins, et d'une intelligence supérieure.
J'ajoute que celui-ci vous brûlerait comme une poignée
de paille, s'il était le maître... Et si je pouvais tout vous
dire, si je vous faisais entrer avec moi dans les effroyables
dessous de ce monde, les monstrueux appétits d'ambition,
les complications abominables des intrigues, les vénalités,
les lâchetés, les traîtrises, les crimes même!
En le voyant si exalté, sous la flambée d'une telle rancune,
Pierre songea à tirer de lui les renseignements
qu'il avait en vain cherchés jusque-là.
—Dites-moi seulement où en est mon affaire. Lorsque
je vous ai questionné, dès mon arrivée ici, vous m'avez
répondu qu'aucune pièce n'était encore parvenue au
cardinal. Mais le dossier s'est formé, vous devez être au
courant, n'est-ce pas?... Et, à ce propos, monsignor
Fornaro m'a parlé de trois évêques français qui auraient
dénoncé mon livre, en exigeant des poursuites. Trois
évêques! est-ce possible?
Don Vigilio haussa violemment les épaules.
—Ah! vous êtes une belle âme! Moi, je suis surpris
qu'il n'y en ait que trois... Oui, plusieurs pièces de
votre affaire sont entre nos mains, et d'ailleurs je me
doutais bien de ce qu'elle pouvait être, votre affaire. Les
trois évêques sont l'évêque de Tarbes d'abord, qui évidemment
exécute les vengeances des Pères de Lourdes, puis
les évêques de Poitiers et d'Évreux, tous les deux connus
par leur intransigeance ultramontaine, adversaires
passionnés du cardinal Bergerot. Ce dernier, vous le
savez, est mal vu au Vatican, où ses idées gallicanes, son
esprit largement libéral soulèvent de véritables colères...
Et ne cherchez pas autre part, toute l'affaire est là, une
exécution que les tout-puissants Pères de Lourdes exigent
du Saint-Père, sans compter qu'on désire atteindre, par-dessus
votre livre, le cardinal, grâce à la lettre d'approbation
qu'il vous a si imprudemment écrite et que vous
avez publiée en guise de préface... Depuis longtemps, les
condamnations de l'Index ne sont souvent, entre ecclésiastiques,
que des coups de massue échangés dans l'ombre.
La dénonciation règne en maîtresse souveraine, et c'est
ensuite la loi du bon plaisir. Je pourrais vous citer des
faits incroyables, des livres innocents, choisis parmi cent
autres, pour tuer une idée ou un homme; car, derrière
l'auteur, on vise presque toujours quelqu'un, plus loin et
plus haut. Il y a là un tel nid d'intrigues, une telle source
d'abus, où se satisfont les basses rancunes personnelles,
que l'institution de l'Index croule, et qu'ici même, dans
l'entourage du pape, on sent l'absolue nécessité de la
réglementer à nouveau prochainement, si on ne veut
pas qu'elle tombe à un discrédit complet... S'entêter
à garder l'universel pouvoir, à gouverner par toutes les
armes, je comprends cela, certes! mais encore faut-il que
les armes soient possibles, qu'elles ne révoltent pas par
l'impudence de leur injustice et que leur vieil enfantillage
ne fasse pas sourire!
Pierre écoutait, le cœur envahi d'un étonnement douloureux.
Sans doute, depuis qu'il était à Rome, depuis
qu'il y voyait les Pères de la Grotte salués et redoutés,
maîtres par les larges aumônes qu'ils envoyaient au denier
de Saint-Pierre, il les sentait derrière les poursuites, il
devinait qu'il allait avoir à payer la page de son livre où
il constatait, à Lourdes, un déplacement de la fortune
inique, un spectacle effroyable qui faisait douter de Dieu,
une continuelle cause de combat qui disparaîtrait dans
la société vraiment chrétienne de demain. De même, il
n'était pas sans avoir compris maintenant le scandale que
devaient avoir soulevé sa joie avouée du pouvoir temporel
perdu et surtout ce mot malencontreux de religion nouvelle,
suffisant, à lui seul, pour armer les délateurs. Mais
ce qui le surprenait et le désolait, c'était d'apprendre
cette chose inouïe, la lettre du cardinal Bergerot imputée
à crime, son livre dénoncé et condamné pour atteindre
par derrière le pasteur vénérable qu'on n'osait frapper de
face. La pensée d'affliger le saint homme, d'être pour lui
une cause de défaite, dans son ardente charité, lui était
cruelle. Et quelle désespérance à trouver, au fond de ces
querelles, où devrait lutter seul l'amour du pauvre, les
plus laides questions d'orgueil et d'argent, les ambitions
et les appétits lâchés dans le plus féroce égoïsme!
Puis, ce fut, chez Pierre, une révolte contre cet Index
odieux et imbécile. Il en suivait à présent le fonctionnement,
depuis la dénonciation jusqu'à l'affichage public
des livres condamnés. Le secrétaire de la congrégation,
il venait de le voir, le père Dangelis, entre les mains
duquel la dénonciation arrivait, qui dès lors instruisait
l'affaire, composait le dossier, avec sa passion de moine
autoritaire et lettré, rêvant de gouverner les intelligences
et les consciences comme aux temps héroïques de l'Inquisition.
Les prélats consulteurs, il en avait visité un, monsignor
Fornaro, chargé du rapport sur son livre, si ambitieux
et si accueillant, théologien subtil qui n'était point
embarrassé pour trouver des attentats contre la foi dans
un Traité d'algèbre, lorsque le soin de sa fortune l'exigeait.
Ensuite, c'étaient les rares réunions des cardinaux,
votant, supprimant de loin en loin un livre ennemi, dans
le mélancolique désespoir de ne pouvoir les supprimer
tous; et c'était enfin le pape, approuvant, signant le
décret, une formalité pure, car tous les livres n'étaient-ils
pas coupables? Mais quelle extraordinaire et lamentable
bastille du passé, que cet Index vieilli, caduc,
tombé en enfance! On sentait la formidable puissance
qu'il avait dû être autrefois, lorsque les livres étaient
rares et que l'Église avait des tribunaux de sang et de feu
pour faire exécuter ses arrêts. Puis, les livres s'étaient
multipliés tellement, la pensée écrite, imprimée, était
devenue un fleuve si profond et si large, que ce fleuve
avait tout submergé, tout emporté. Débordé, frappé d'impuissance,
l'Index se trouvait maintenant réduit à la
vaine protestation de condamner en bloc la colossale production
moderne, limitant de plus en plus son champ
d'action, s'en tenant à l'unique examen des œuvres d'ecclésiastiques,
et là encore corrompu dans son rôle, gâté
par les pires passions, changé en un instrument d'intrigues,
de haine et de vengeance. Ah! cette misère de
ruine, cet aveu de vieillesse infirme, de paralysie générale
et croissante, au milieu de l'indifférence railleuse
des peuples! Le catholicisme, l'ancien agent glorieux de
civilisation, en être venu là, à jeter au feu de son
enfer les livres en tas, et quel tas! presque toute la
littérature, l'histoire, la philosophie, la science des siècles
passés et du nôtre! Peu de livres se publient à cette
heure, qui ne tomberaient sous les foudres de l'Église.
Si elle paraît fermer les yeux, c'est afin d'éviter l'impossible
besogne de tout poursuivre et de tout détruire;
et elle s'entête pourtant à conserver l'apparence de sa
souveraine autorité sur les intelligences, telle qu'une
reine très ancienne, dépossédée de ses États, désormais
sans juges ni bourreaux, qui continuerait à rendre de
vaines sentences, acceptées par une minorité infime. Mais
qu'on la suppose un instant victorieuse, maîtresse par un
miracle du monde moderne, et qu'on se demande ce
qu'elle ferait de la pensée humaine, avec des tribunaux
pour condamner, des gendarmes pour exécuter. Qu'on
suppose les règles de l'Index appliquées strictement,
un imprimeur ne pouvant rien mettre sous presse sans
l'approbation de l'évêque, tous les livres déférés ensuite
à la congrégation, le passé expurgé, le présent garrotté,
soumis au régime de la terreur intellectuelle. Ne serait-ce
pas la fermeture des bibliothèques, le long héritage de
la pensée écrite mis au cachot, l'avenir barré, l'arrêt
total de tout progrès et de toute conquête? De nos jours,
Rome est là comme un terrible exemple de cette expérience
désastreuse, avec son sol refroidi, sa sève morte,
tuée par des siècles de gouvernement papal, Rome devenue
si infertile, que pas un homme, pas une œuvre n'a pu y
naître encore au bout de vingt-cinq ans de réveil et de
liberté. Et qui accepterait cela, non pas parmi les esprits
révolutionnaires, mais parmi les esprits religieux, de
quelque culture et de quelque largeur? Tout croulait
dans l'enfantin et dans l'absurde.
Le silence était profond, et Pierre, que ces réflexions
bouleversaient, eut un geste désespéré, en regardant don
Vigilio muet devant lui. Un moment, tous deux se turent,
dans l'immobilité de mort qui montait du vieux palais
endormi, au milieu de cette chambre close que la lampe
éclairait d'une calme lueur. Et ce fut don Vigilio qui se
pencha, le regard étincelant, qui souffla dans un petit
frisson de sa fièvre:
—Vous savez, au fond de tout, ce sont eux, toujours
eux.
Pierre, qui ne comprit pas, s'étonna, un peu inquiet de
cette parole égarée, tombée là sans transition apparente.
—Qui, eux?
—Les Jésuites!
Et le petit prêtre, maigri, jauni, avait mis dans ce cri
la rage concentrée de sa passion, qui éclatait. Ah! tant
pis, s'il faisait une nouvelle sottise! le mot était lâché
enfin! Il eut pourtant un dernier coup d'œil de défiance
éperdue, autour des murs. Puis, il se soulagea longuement,
dans une débâcle de paroles, d'autant plus irrésistible,
qu'il l'avait plus longtemps refoulée au fond de
lui.
—Ah! les Jésuites, les Jésuites!... Vous croyez les
connaître, et vous ne vous doutez seulement pas de leurs
œuvres abominables ni de leur incalculable puissance. Il
n'y a qu'eux, eux partout, eux toujours. Dites-vous cela,
dès que vous cessez de comprendre, si vous voulez comprendre.
Quand il vous arrivera une peine, un désastre,
quand vous souffrirez, quand vous pleurerez, pensez aussitôt:
«Ce sont eux, ils sont là». Je ne suis pas sûr qu'il
n'y en a pas un sous ce lit, dans cette armoire... Ah! les
Jésuites, les Jésuites! Ils m'ont dévoré, moi, et ils me
dévorent, ils ne laisseront certainement rien de ma chair
ni de mes os.
De sa voix entrecoupée, il conta son histoire, il dit sa
jeunesse pleine d'espérance. Il était de petite noblesse
provinciale, et riche de jolies rentes, et d'une intelligence
très vive, très souple, souriante à l'avenir. Aujourd'hui,
il serait sûrement prélat, en marche pour les hautes
charges. Mais il avait eu le tort imbécile de mal parler
des Jésuites, de les contrecarrer en deux ou trois circonstances.
Et, dès lors, à l'entendre, ils avaient fait pleuvoir
sur lui tous les malheurs imaginables: sa mère et
son père étaient morts, son banquier avait pris la fuite,
les bons postes lui échappaient dès qu'il s'apprêtait à les
occuper, les pires mésaventures le poursuivaient dans le
saint ministère, à ce point, qu'il avait failli se faire interdire.
Il ne goûtait un peu de repos que depuis le jour où
le cardinal Boccanera, prenant en pitié sa malechance,
l'avait recueilli et attaché à sa personne.
—Ici, c'est le refuge, c'est l'asile. Ils exècrent Son
Éminence, qui n'a jamais été avec eux; mais ils n'ont
point encore osé s'attaquer à elle, ni à ses gens... Oh! je
ne m'illusionne pas, ils me rattraperont quand même.
Peut-être sauront-ils notre conversation de ce soir et me
la feront-ils payer très cher; car j'ai tort de parler, je
parle malgré moi... Ils m'ont volé tout le bonheur, ils
m'ont donné tout le malheur possible, tout, tout, entendez-vous
bien!
Un malaise grandissant envahissait Pierre, qui s'écria,
en s'efforçant de plaisanter:
—Voyons, voyons! ce ne sont pas les Jésuites qui vous
ont donné les fièvres?
—Mais si, ce sont eux! affirma violemment don Vigilio.
Je les ai prises au bord du Tibre, un soir que j'allais y
pleurer, dans le gros chagrin d'avoir été chassé de la
petite église que je desservais.
Jusque-là, Pierre n'avait pas cru à la terrible légende
des Jésuites. Il était d'une génération qui souriait des
loups-garous et qui trouvait un peu sotte la peur bourgeoise
des fameux hommes noirs, cachés dans les murs,
terrorisant les familles. C'étaient là, pour lui, des contes
de nourrice, exagérés par les passions religieuses et politiques.
Aussi examinait-il don Vigilio avec ahurissement,
pris de la crainte d'avoir affaire à un maniaque.
Cependant, l'extraordinaire histoire des Jésuites s'évoquait
en lui. Si saint François d'Assise et saint Dominique
sont l'âme même et l'esprit du moyen âge, les
maîtres et les éducateurs, l'un exprimant toute l'ardente
foi charitable des humbles, l'autre défendant le dogme,
fixant la doctrine pour les intelligents et les puissants,
Ignace de Loyola apparaît au seuil des temps modernes
pour sauver le sombre héritage qui périclite, en accommodant
la religion aux sociétés nouvelles, en lui donnant
de nouveau l'empire du monde qui va naître. Dès lors,
l'expérience semblait faite, Dieu dans sa lutte intransigeante
avec le péché allait être vaincu, car il était désormais
certain que l'ancienne volonté de supprimer la nature,
de tuer dans l'homme l'homme même, avec ses
appétits, ses passions, son cœur et son sang, ne pouvait
aboutir qu'à une défaite désastreuse, où l'Église se trouvait
à la veille de sombrer; et ce sont les Jésuites qui
viennent la tirer d'un tel péril, qui la rendent à la vie
conquérante, en décidant que c'est elle maintenant qui
doit aller au monde, puisque le monde semble ne plus
vouloir aller à elle. Tout est là, ils déclarent qu'il est
avec le ciel des arrangements, ils se plient aux mœurs,
aux préjugés, aux vices même, ils sont souriants, condescendants,
sans nul rigorisme, d'une diplomatie aimable,
prête à tourner les pires abominations à la plus grande
gloire de Dieu. C'est leur cri de ralliement, et leur
morale en découle, cette morale dont on a fait leur crime,
que tous les moyens sont bons pour atteindre le but,
quand le but est la royauté de Dieu même, représentée
par celle de son Église. Aussi quel succès foudroyant!
Ils pullulent, ils ne tardent pas à couvrir la terre, à être
partout les maîtres incontestés. Ils confessent les rois, ils
acquièrent d'immenses richesses, ils ont une force d'envahissement
si victorieuse, qu'ils ne peuvent mettre le
pied dans un pays, si humblement que ce soit, sans le
posséder bientôt, âmes, corps, pouvoir, fortune. Surtout
ils fondent des écoles, ils sont des pétrisseurs de cerveau
incomparables, car ils ont compris que l'autorité appartient
toujours à demain, aux générations qui poussent
et dont il faut rester les maîtres, si l'on veut régner éternellement.
Leur puissance est telle, basée sur la nécessité
d'une transaction avec le péché, qu'au lendemain du
concile de Trente, ils transforment l'esprit du catholicisme,
le pénètrent et se l'identifient, se trouvent être les
soldats indispensables de la papauté, qui vit d'eux et
pour eux. Depuis lors, Rome est à eux, Rome où leur
général a si longtemps commandé, d'où sont partis si
longtemps les mots d'ordre de cette tactique obscure et
géniale, aveuglément suivie par leur innombrable armée,
dont la savante organisation couvre le globe d'un réseau
de fer, sous le velours des mains douces, expertes au
maniement de la pauvre humanité souffrante. Mais le
prodige, en tout cela, était encore la stupéfiante vitalité
des Jésuites, sans cesse traqués, condamnés, exécutés,
et debout quand même. Dès que leur puissance s'affirme,
leur impopularité commence, peu à peu universelle. C'est
une huée d'exécration qui monte contre eux, des accusations
abominables, des procès scandaleux où ils apparaissent
comme des corrupteurs et des malfaiteurs. Pascal
les voue au mépris public, des parlements condamnent
leurs livres au feu, des universités frappent leur morale
et leur enseignement, ainsi que des poisons. Ils soulèvent
dans chaque royaume de tels troubles, de telles luttes,
que la persécution s'organise et qu'on les chasse bientôt
de partout. Pendant plus d'un siècle, ils sont errants,
expulsés, puis rappelés, passant et repassant les frontières,
sortant d'un pays au milieu des cris de haine, pour y
rentrer dès que l'apaisement s'est fait. Enfin, supprimés
par un pape, désastre suprême, mais rétablis par un
autre, ils sont depuis cette époque à peu près tolérés.
Et, dans le diplomatique effacement, l'ombre volontaire
où ils ont la prudence de vivre, ils n'en sont pas moins
triomphants, l'air tranquille et certain de la victoire, en
soldats qui ont pour jamais conquis la terre.
Pierre savait qu'aujourd'hui, à ne voir que l'apparence
des choses, ils semblaient dépossédés de Rome. Ils ne
desservaient plus le Gesù, ils ne dirigeaient plus le Collège
Romain, où ils avaient façonné tant d'âmes; et,
sans maison à eux, réduits à l'hospitalité étrangère, ils
s'étaient réfugiés modestement au Collège Germanique,
dans lequel se trouvait une petite chapelle. Là, ils professaient,
ils confessaient encore, mais sans éclat, sans
les splendeurs dévotes du Gesù, sans les succès glorieux
du Collège Romain. Et fallait-il croire, dès lors,
à une habileté souveraine, à cette ruse de disparaître
pour rester les maîtres secrets et tout-puissants, la
volonté cachée qui dirige tout? On disait bien que la
proclamation de l'Infaillibilité du pape était leur œuvre,
l'arme dont ils s'étaient armés eux-mêmes, en feignant
d'en armer la papauté, pour les besognes prochaines et
décisives que leur génie prévoyait, à la veille des grands
bouleversements sociaux. Elle était peut-être vraie, cette
souveraineté occulte que racontait don Vigilio dans un
frisson de mystère, cette mainmise sur le gouvernement
de l'Église, cette royauté ignorée et totale au Vatican.
Un sourd rapprochement s'était fait dans l'esprit de
Pierre, et il demanda tout d'un coup:
—Monsignor Nani est donc Jésuite?
Ce nom parut rendre don Vigilio à toute sa passion
inquiète. Il eut un geste tremblant de la main.
—Lui, oh! lui est bien trop fort, bien trop adroit, pour
avoir pris la robe. Mais il sort de ce Collège Romain où
sa génération a été formée, il y a bu ce génie des Jésuites
qui s'adaptait si exactement à son propre génie. S'il a
compris le danger de se marquer d'une livrée impopulaire
et gênante, voulant être libre, il n'en est pas moins
Jésuite, oh! Jésuite dans la chair, dans les os, dans
l'âme, et supérieurement. Il a l'évidente conviction que
l'Église ne peut triompher qu'en se servant des passions
des hommes, et avec cela il l'aime très sincèrement, il
est très pieux au fond, très bon prêtre, servant Dieu
sans faiblesse, pour l'absolu pouvoir qu'il donne à ses
ministres. En outre, si charmant, incapable d'une brutalité
ni d'une faute, aidé par la lignée de nobles Vénitiens
qu'il a derrière lui, instruit profondément par la
connaissance du monde auquel il s'est beaucoup mêlé, à
Vienne, à Paris, dans les nonciatures, sachant tout, connaissant
tout, grâce aux délicates fonctions qu'il occupe
ici depuis dix ans, comme assesseur du Saint-Office...
Oh! une toute-puissance, non pas le Jésuite furtif, dont
la robe noire passe au milieu des défiances, mais le
chef sans un uniforme qui le désigne, la tête, le cerveau!
Ceci rendit Pierre sérieux, car il ne s'agissait plus des
hommes cachés dans les murs, des sombres complots
d'une secte romantique. Si son scepticisme répugnait à
ces contes, il admettait très bien qu'une morale opportuniste,
comme celle des Jésuites, née des besoins de la
lutte pour la vie, se fût inoculée et prédominât dans
l'Église entière. Même les Jésuites pouvaient disparaître,
leur esprit leur survivrait, puisqu'il était l'arme de
combat, l'espoir de victoire, la seule tactique qui pouvait
remettre les peuples sous la domination de Rome. Et la
lutte restait, en réalité, dans cette tentative d'accommodement
qui se poursuivait, entre la religion et le siècle.
Dès lors, il comprenait que des hommes, comme monsignor
Nani, pouvaient prendre une importance énorme,
décisive.
—Ah! si vous saviez, si vous saviez! continua don
Vigilio, il est partout, il a la main dans tout. Tenez! pas
une affaire ne s'est passée ici, chez les Boccanera, sans
que je l'aie trouvé au fond, brouillant et débrouillant les
fils, selon des nécessités que lui seul connaît.
Et, dans cette fièvre intarissable de confidences dont
la crise le brûlait, il raconta comment monsignor Nani
avait sûrement travaillé au divorce de Benedetta. Les
Jésuites ont toujours eu, malgré leur esprit de conciliation,
une attitude irréconciliable à l'égard de l'Italie, soit
qu'ils ne désespèrent pas de reconquérir Rome, soit
qu'ils attendent l'heure de traiter avec le vainqueur
véritable. Aussi, familier de donna Serafina depuis longtemps,
Nani avait-il aidé celle-ci à reprendre sa nièce, à
précipiter la rupture avec Prada, dès que Benedetta eut
perdu sa mère. C'était lui qui, pour évincer l'abbé
Pisoni, ce curé patriote, le confesseur de la jeune fille,
qu'on accusait d'avoir fait le mariage, avait poussé cette
dernière à prendre le même directeur que sa tante, le
père Jésuite Lorenza, un bel homme aux yeux clairs et
bienveillants, dont le confessionnal était assiégé, à la
chapelle du Collège Germanique. Et il semblait certain
que cette manœuvre avait décidé de toute l'aventure, ce
qu'un curé venait de faire pour l'Italie, un père allait le
défaire contre l'Italie. Maintenant, pourquoi Nani, après
avoir ainsi consommé la rupture, paraissait-il s'être désintéressé
un moment, jusqu'au point de laisser péricliter
la demande en annulation de mariage? et pourquoi,
désormais, s'en occupait-il de nouveau, faisant acheter
monsignor Palma, mettant donna Serafina en campagne,
pesant lui-même sur les cardinaux de la congrégation
du Concile? Il y avait là des points obscurs, comme dans
toutes les affaires dont il s'occupait; car il était surtout
l'homme des combinaisons à longue portée. Mais on
pouvait supposer qu'il voulait hâter le mariage de
Benedetta et de Dario, pour mettre fin aux commérages
abominables du monde blanc, qui accusait le cousin et la
cousine de n'avoir qu'un lit, au palais, sous l'œil plein
d'indulgence de leur oncle, le cardinal. Ou peut-être ce
divorce, obtenu à prix d'argent et sous la pression des
influences les plus notoires, était-il un scandale volontaire,
traîné en longueur, précipité à présent, pour
nuire au cardinal lui-même, dont les Jésuites devaient
avoir besoin de se débarrasser, dans une circonstance
prochaine.
—J'incline assez à cette supposition, conclut don
Vigilio, d'autant plus que j'ai appris ce soir que le pape
était souffrant. Avec un vieillard de quatre-vingt-quatre
ans bientôt, une catastrophe soudaine est possible, et le
pape ne peut plus avoir un rhume, sans que tout le Sacré
Collège et la prélature soient en l'air, bouleversés par la
brusque bataille des ambitions... Or les Jésuites ont
toujours combattu la candidature du cardinal Boccanera.
Ils devraient être pour lui, pour son rang, pour son
intransigeance à l'égard de l'Italie; mais ils sont inquiets
à l'idée de se donner un tel maître, ils le trouvent d'une
rudesse intempestive, d'une foi violente, sans souplesse,
trop dangereuse aujourd'hui, en ces temps de diplomatie
que traverse l'Église... Et je ne serais aucunement étonné
qu'on cherchât à le déconsidérer, à rendre sa candidature
impossible, par les moyens les plus détournés et les
plus honteux.
Pierre commençait à être envahi d'un petit frisson de
peur. La contagion de l'inconnu, des noires intrigues
tramées dans l'ombre, agissait, au milieu du silence de
la nuit, au fond de ce palais, près de ce Tibre, dans cette
Rome toute pleine des drames légendaires. Et il fit
un brusque retour sur lui-même, sur son cas personnel.
—Mais moi, là dedans, moi! pourquoi monsignor
Nani semble-t-il s'intéresser à moi, comment se trouve-t-il
mêlé au procès qu'on fait à mon livre?
Don Vigilio eut un grand geste.
—Ah! on ne sait jamais, on ne sait jamais au juste!...
Ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'a connu l'affaire que
lorsque les dénonciations des évêques de Tarbes, de Poitiers
et d'Évreux se trouvaient déjà entre les mains du
père Dangelis, le secrétaire de l'Index; et j'ai appris également
qu'il s'est efforcé, alors, d'arrêter le procès, le
trouvant inutile et impolitique sans doute. Mais quand la
congrégation est saisie, il est presque impossible de la
dessaisir, d'autant plus qu'il a dû se heurter contre le
père Dangelis, qui, en fidèle Dominicain, est l'adversaire
passionné des Jésuites... C'est à ce moment qu'il a fait
écrire par la contessina à monsieur de la Choue, pour
qu'il vous dise d'accourir ici vous défendre, et pour que
vous acceptiez, pendant votre séjour, l'hospitalité dans ce
palais.
Cette révélation acheva d'émotionner Pierre.
—Vous êtes certain de cela?
—Oh! tout à fait certain, je l'ai entendu parler de
vous, un lundi, et déjà je vous ai prévenu qu'il paraissait
vous connaître intimement, comme s'il s'était livré à une
enquête minutieuse. Pour moi, il avait lu votre livre, il
en était extrêmement préoccupé.
—Vous le croyez donc dans mes idées, il serait sincère,
il se défendrait en s'efforçant de me défendre?
—Non, non, oh! pas du tout... Vos idées, il les exècre
sûrement, et votre livre, et vous-même! Il faut connaître,
sous son amabilité si caressante, son dédain du faible,
sa haine du pauvre, son amour de l'autorité, de la
domination. Lourdes encore, il vous l'abandonnerait, bien
qu'il y ait là une arme merveilleuse de gouvernement.
Mais jamais il ne vous pardonnera d'être avec les petits
de ce monde et de vous prononcer contre le pouvoir
temporel. Si vous l'entendiez se moquer avec une tendre
férocité de monsieur de la Choue, qu'il appelle le saule
pleureur élégiaque du néo-catholicisme!
Pierre porta les deux mains à ses tempes, se serra la
tête désespérément.
—Alors, pourquoi, pourquoi? dites-le-moi, je vous en
prie!... Pourquoi me faire venir et m'avoir ici, dans cette
maison, à sa disposition entière? Pourquoi me promener
depuis trois mois dans Rome, à me heurter contre les obstacles,
à me lasser, lorsqu'il lui était si facile de laisser
l'Index supprimer mon livre, s'il en est gêné? Il est vrai
que les choses ne se seraient pas passées tranquillement,
car j'étais disposé à ne pas me soumettre, à confesser ma
foi nouvelle hautement, même contre les décisions de
Rome.
Les yeux noirs de don Vigilio étincelèrent dans sa face
jaune.
—Eh! c'est peut-être ce qu'il n'a pas voulu. Il vous
sait très intelligent et très enthousiaste, je l'ai entendu
répéter souvent qu'on ne doit pas lutter de face avec les
intelligences et les enthousiasmes.
Mais Pierre s'était levé, et il n'écoutait même plus, il
marchait à travers la pièce, comme emporté dans le désordre
de ses idées.
—Voyons, voyons, il est nécessaire que je sache et
que je comprenne, si je veux continuer la lutte. Vous
allez me rendre le service de me renseigner en détail
sur chacun des personnages, dans mon affaire... Des
Jésuites, des Jésuites partout! Mon Dieu! je veux bien,
vous avez peut-être raison. Encore faut-il, que vous me
disiez les nuances... Ainsi, par exemple, ce Fornaro?
—Monsignor Fornaro, oh! il est un peu ce qu'on veut.
Mais il a été élevé aussi, celui-là, au Collège Romain, et
soyez persuadé qu'il est Jésuite, Jésuite par éducation,
par position, par ambition. Il brûle d'être cardinal, et s'il
devient cardinal un jour, il brûlera d'être pape. Tous des
candidats à la papauté, dès le séminaire!
—Et le cardinal Sanguinetti?
—Jésuite, Jésuite!... Entendons-nous, il l'a été, ne
l'a plus été, l'est de nouveau certainement. Sanguinetti
a coqueté avec tous les pouvoirs. Longtemps on l'a cru
pour la conciliation entre le Saint-Siège et l'Italie; puis,
la situation s'est gâtée, il a violemment pris parti contre
les usurpateurs. De même, il s'est brouillé plusieurs fois
avec Léon XIII, a fait ensuite sa paix, vit aujourd'hui au
Vatican sur un pied de diplomatique réserve. En somme,
il n'a qu'un but, la tiare, et il le montre même trop, ce qui
use un candidat... Mais, pour le moment, la lutte semble
se restreindre entre lui et le cardinal Boccanera. Et c'est
pourquoi il s'est remis avec les Jésuites, exploitant leur
haine contre son rival, comptant bien que, dans leur désir
d'évincer celui-ci, ils seront forcés de le soutenir.
Moi j'en doute, car je les sais trop fins, ils hésiteront à patronner
un candidat si compromis déjà... Lui, brouillon,
passionné, orgueilleux, ne doute de rien; et, puisque
vous me dites qu'il est à Frascati, je suis sûr qu'il a couru
s'y enfermer, dès la nouvelle de la maladie du pape, dans
un but de haute tactique.
—Eh bien! et le pape lui-même, Léon XIII?
Ici don Vigilio eut une courte hésitation, un léger
battement de paupières.
—Léon XIII? il est Jésuite, Jésuite!... Oh! je sais
qu'on le dit avec les Dominicains, et c'est vrai, si l'on
veut, car il se croit animé de leur esprit, il a remis en
faveur saint Thomas, a restauré sur la doctrine tout l'enseignement
ecclésiastique... Mais il y a aussi le Jésuite
sans le vouloir, sans le savoir, et le pape actuel en restera
le plus fameux exemple. Étudiez ses actes, rendez-vous
compte de sa politique: vous y verrez l'émanation, l'action
même de l'âme jésuite. C'est qu'il en est imprégné à
son insu, c'est aussi que toutes les influences qui agissent
sur lui, directement ou indirectement, partent de ce
foyer... Pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous répète
qu'ils ont tout conquis, tout absorbé, que Rome est à eux,
depuis le plus infime clerc jusqu'à Sa Sainteté elle-même!
Et il continua, et il répondit à chaque nouveau nom que
citait Pierre, par ce cri entêté et maniaque: Jésuite, Jésuite!
Il semblait qu'il ne fût plus possible d'être autre
chose dans l'Église, que cette explication se vérifiât d'un
clergé réduit à pactiser avec le monde nouveau, s'il voulait
sauver son Dieu. L'âge héroïque du catholicisme
était accompli, ce dernier ne pouvait vivre désormais que
de diplomatie et de ruses, de concessions et d'accommodements.
—Et ce Paparelli, Jésuite, Jésuite! continua don Vigilio,
en baissant instinctivement la voix, oh! le Jésuite
humble et terrible, le Jésuite dans sa plus abominable
besogne d'espionnage et de perversion! Je jurerais qu'on
l'a mis ici pour surveiller Son Éminence, et il faut voir
avec quel génie de souplesse et d'astuce il est parvenu à
remplir sa tâche, au point qu'il est maintenant l'unique
volonté, ouvrant la porte à qui lui plaît, usant de son
maître comme d'une chose à lui, pesant sur chacune de
ses résolutions, le possédant enfin par un lent envahissement
de chaque heure. Oui! c'est la conquête du lion par
l'insecte, c'est l'infiniment petit qui dispose de l'infiniment
grand, ce simple abbé si infime, le caudataire dont
le rôle est de s'asseoir aux pieds de son cardinal comme
un chien fidèle, et qui en réalité règne sur lui, le pousse
où il veut... Ah! le Jésuite, le Jésuite! Défiez-vous de lui,
quand il passe sans bruit dans sa pauvre soutane, pareil
à une vieille femme en jupe noire, avec sa face molle et
ridée de dévote. Regardez s'il n'est pas derrière les portes,
au fond des armoires, sous les lits. Je vous dis qu'ils
vous mangeront comme ils m'ont mangé, et qu'ils vous
donneront, à vous aussi, la fièvre, la peste, si vous ne
prenez garde!
Brusquement, Pierre s'arrêta devant le prêtre. Il perdait
pied, la crainte et la colère finissaient par l'envahir.
Après tout, pourquoi pas? toutes ces histoires extraordinaires
devaient être vraies.
—Mais alors donnez-moi un conseil, cria-t-il. Je vous
ai justement prié d'entrer chez moi, ce soir, parce que je
ne savais plus que faire et que je sentais le besoin d'être
remis dans la bonne route.
Il s'interrompit, reprit sa marche violente, comme sous
la poussée de sa passion qui débordait.
—Ou bien non! ne me dites rien, c'est fini, j'aime
mieux partir. Cette pensée m'est déjà venue, mais dans
une heure de lâcheté, avec l'idée de disparaître, de retourner
vivre en paix dans mon coin; tandis que, maintenant,
si je pars, ce sera en vengeur, en justicier, pour
crier, de Paris, ce que j'ai vu à Rome, ce qu'on y a fait
du christianisme de Jésus, le Vatican tombant en poudre,
l'odeur de cadavre qui s'en échappe, l'imbécile illusion de
ceux qui espèrent voir un renouveau de l'âme moderne
sortir un jour de ce sépulcre, où dort la décomposition
des siècles... Oh! je ne céderai pas, je ne me soumettrai
pas, je défendrai mon livre par un nouveau livre. Et,
celui-ci, je vous réponds qu'il fera quelque bruit dans le
monde, car il sonnera l'agonie d'une religion qui se
meurt et qu'il faut se hâter d'enterrer, si l'on ne veut
pas que ses restes empoisonnent les peuples.
Ceci dépassait la cervelle de don Vigilio. Le prêtre italien
se réveillait en lui, avec sa croyance étroite, sa terreur
ignorante des idées nouvelles. Il joignit les mains,
épouvanté.
—Taisez-vous, taisez-vous! ce sont des blasphèmes...
Et puis, vous ne pouvez vous en aller ainsi, sans tenter
encore de voir Sa Sainteté. Elle seule est souveraine. Et
je sais que je vais vous surprendre, mais le père Dangelis,
en se moquant, vous a encore donné le seul bon conseil:
retournez voir monsignor Nani, car lui seul vous ouvrira
la porte du Vatican.
Pierre en eut un nouveau sursaut de colère.
—Comment! que je sois parti de monsignor Nani,
pour retourner à monsignor Nani! Quel est ce jeu?
Puis-je accepter d'être un volant que se renvoient toutes
les raquettes? A la fin, on se moque de moi!
Et, harassé, éperdu, Pierre revint tomber sur sa chaise,
en face de l'abbé qui ne bougeait pas, la face plombée par
cette veillée trop longue, les mains toujours agitées d'un
petit tremblement. Il y eut un long silence. Puis, don Vigilio
expliqua qu'il avait bien une autre idée, il connaissait
un peu le confesseur du pape, un père Franciscain,
d'une grande simplicité, auquel il pourrait l'adresser.
Peut-être, malgré son effacement, ce père lui serait-il
utile. C'était toujours une tentative à faire. Et le silence
recommença, et Pierre, dont les yeux vagues restaient
fixés sur le mur, finit par distinguer le tableau ancien, qui
l'avait touché si profondément, le jour de son arrivée.
Dans la pâle lueur de la lampe, il venait peu à peu de le voir
se détacher et vivre, tel que l'incarnation même de son cas,
de son désespoir inutile devant la porte rudement fermée
de la vérité et de la justice. Ah! cette femme rejetée, cette
obstinée d'amour, sanglotant dans ses cheveux et dont
on n'apercevait pas le visage, comme elle lui ressemblait,
tombée de douleur sur les marches de ce palais, à l'impitoyable
porte close! Elle était grelottante, drapée d'un
simple linge, elle ne disait point son secret, infortune ou
faute, douleur immense d'abandon; et, derrière ses mains
serrées sur la face, il lui prêtait sa figure, elle devenait sa
sœur, ainsi que toutes les pauvres créatures sans toit ni
certitude, qui pleurent d'être nues et d'être seules, qui
usent leurs poings à vouloir forcer le seuil méchant des
hommes. Il ne pouvait jamais la regarder sans la plaindre,
il fut si remué, ce soir-là, de la retrouver toujours inconnue,
sans nom et sans visage, et toujours baignée des
plus affreuses larmes, qu'il questionna tout d'un coup don
Vigilio.
—Savez-vous de qui est cette vieille peinture? Elle me
remue jusqu'à l'âme, ainsi qu'un chef-d'œuvre.
Stupéfait de cette question imprévue, qui tombait là
sans transition aucune, le prêtre leva la tête, regarda,
s'étonna davantage quand il eut examiné le panneau noirci,
délaissé, dans son cadre pauvre.
—D'où vient-elle, savez-vous? répéta Pierre. Comment
se fait-il qu'on l'ait reléguée au fond de cette chambre?
—Oh! dit-il, avec un geste d'indifférence, ce n'est rien,
il y a comme ça partout des peintures anciennes sans valeur...
Celle-ci a toujours été là sans doute. Je ne sais
pas, je ne l'avais même pas vue.
Enfin, il s'était levé avec prudence. Mais ce simple
mouvement venait de lui donner un tel frisson, qu'il put
à peine prendre congé, les dents claquant de fièvre.
—Non, ne me reconduisez pas, laissez la lampe dans
cette pièce... Et, pour conclure, le mieux serait encore de
vous abandonner aux mains de monsignor Nani, car celui-là,
au moins, est supérieur. Je vous l'ai dit, dès votre
arrivée, que vous le vouliez ou non, vous finirez par faire
ce qu'il voudra. Alors, à quoi bon lutter?... Et jamais un
mot de notre conversation de cette nuit, ce serait ma
mort!
Il rouvrit les portes sans bruit, regarda avec méfiance,
à droite, à gauche, dans les ténèbres du couloir, puis se
hasarda, disparut, rentra chez lui si doucement, qu'on
n'entendit même point l'effleurement de ses pieds, au milieu
du sommeil de tombe de l'antique palais.
Le lendemain, Pierre, repris d'un besoin de lutte, et
qui voulait tout essayer, se fit recommander par don Vigilio
au confesseur du pape, à ce père Franciscain que le secrétaire
connaissait un peu. Mais il tomba sur un bon moine,
l'homme le plus timoré, évidemment choisi très modeste
et très simple, sans influence aucune, pour qu'il n'abusât
point de sa situation toute-puissante près du Saint-Père. Il
y avait aussi une humilité affectée, de la part de celui-ci,
à n'avoir pour confesseur que le plus humble des réguliers,
l'ami des pauvres, le saint mendiant des routes. Ce père
jouissait pourtant d'une renommée d'orateur plein de foi,
le pape assistait à ses sermons, caché selon la règle derrière
un voile; car, si, comme Souverain Pontife infaillible,
il ne pouvait recevoir la leçon d'aucun prêtre, on
admettait que, comme homme, il tirât quand même profit
de la bonne parole. En dehors de son éloquence naturelle,
le bon père était vraiment un simple blanchisseur
d'âmes, le confesseur qui écoute et qui absout, sans se
souvenir des impuretés qu'il lave, aux eaux de la pénitence.
Et Pierre, à le voir si réellement pauvre et nul,
n'insista pas sur une intervention qu'il sentait inutile.
Ce jour-là, la figure de l'amant ingénu de la Pauvreté,
du délicieux François, comme disait Narcisse Habert, le
hanta jusqu'au soir. Souvent il s'était étonné de la venue
de ce nouveau Jésus, si doux aux hommes, aux bêtes et
aux choses, le cœur enflammé d'une si brûlante charité
pour les misérables, dans cette Italie d'égoïsme et de
jouissance, où la joie de la beauté est seule restée reine.
Sans doute les temps sont changés, et quelle sève d'amour
il a fallu, aux temps anciens, pendant les grandes souffrances
du moyen âge, pour qu'un tel consolateur des
humbles, poussé du sol populaire, se mît à prêcher le don
de soi-même aux autres, le renoncement aux richesses,
l'horreur de la force brutale, l'égalité et l'obéissance qui
devaient assurer la paix du monde. Il marchait par les
chemins, vêtu ainsi que les plus pauvres, une corde serrant
à ses reins la robe grise, des sandales à ses pieds
nus, sans bourse ni bâton. Et ils avaient, lui et ses
frères, le verbe haut et libre, d'une verdeur de poésie,
d'une hardiesse de vérité souveraines, se faisant justiciers
partout, attaquant les riches et les puissants, osant
dénoncer les mauvais prêtres, les évêques débauchés,
simoniaques et parjures. Un long cri de soulagement les
accueillait, le peuple les suivait en foule, ils étaient les
amis, les libérateurs de tous les petits qui souffraient.
Aussi, d'abord, de tels révolutionnaires inquiétèrent-ils
Rome, les papes hésitèrent avant d'autoriser l'ordre; et,
quand ils cédèrent enfin, ce fut sûrement dans l'idée
d'utiliser à leur profit cette force nouvelle, la conquête
du peuple infime, de la masse immense et vague, dont
la sourde menace a toujours grondé à travers les âges,
même aux époques les plus despotiques. Dès lors, la
papauté avait eu, dans les fils de Saint-François, une
armée de continuelle victoire, l'armée errante qui se
répandait partout, par les routes, par les villages, par les
villes, qui pénétrait jusqu'au foyer de l'ouvrier et du
paysan, gagnant les cœurs simples. S'imaginait-on la puissance
démocratique d'un tel ordre, sorti des entrailles
du peuple! De là, la prospérité si rapide, le nombre des
frères pullulant en quelques années, des couvents se
fondant de toutes parts, le tiers ordre envahissant la population
laïque au point de l'imprégner et de l'absorber.
Et ce qui prouvait qu'il y avait là une production du sol,
une végétation vigoureuse de la souche plébéienne,
c'était que tout un art national allait en naître, les précurseurs
de la Renaissance en peinture, et Dante lui-même,
l'âme du génie de l'Italie.
Maintenant, depuis quelques jours, Pierre les voyait,
ces grands ordres d'autrefois, et se heurtait contre eux,
dans la Rome actuelle. Les Franciscains et les Dominicains,
qui avaient si longtemps combattu de compagnie
pour l'Église, rivaux animés de la même foi, étaient toujours
là, face à face, dans leurs vastes couvents, d'apparence
prospère. Mais il semblait que l'humilité des
Franciscains les eût à la longue mis à l'écart. Peut-être
aussi était-ce que leur rôle d'amis et de libérateurs
du peuple a cessé, depuis que le peuple se libère lui-même,
dans ses conquêtes politiques et sociales. Et la
seule bataille restait sûrement entre les Dominicains et
les Jésuites, les prêcheurs et les éducateurs, qui, les uns
et les autres, ont gardé la prétention de pétrir le monde
à l'image de leur foi. On entendait gronder les influences,
c'était une guerre de toutes les heures, dont Rome, le
pouvoir suprême au Vatican, demeurait l'éternel enjeu.
Les premiers, cependant, avaient beau avoir saint Thomas
qui combattait pour eux, ils sentaient crouler leur
vieille science dogmatique, ils devaient céder chaque
jour un peu de terrain aux seconds, victorieux avec le
siècle. Puis, c'étaient encore les Chartreux, vêtus de leur
robe de drap blanc, les silencieux très saints et très purs,
les contemplateurs qui se sauvent du monde dans leurs
cloîtres aux cellules calmes, les désespérés et les consolés
dont le nombre peut être moindre, mais qui vivront éternellement,
comme la douleur et le besoin de solitude.
C'étaient les Bénédictins, les enfants de Saint-Benoît dont
la règle admirable a sanctifié le travail, les ouvriers passionnés
des lettres et des sciences, qui ont longtemps été,
à leur époque, des instruments puissants de civilisation,
aidant à l'instruction universelle par leurs immenses travaux
d'histoire et de critique; et ceux-ci, Pierre qui les
aimait, qui se serait réfugié chez eux deux siècles plus tôt,
s'étonnait pourtant de leur voir bâtir, sur l'Aventin, une
vaste demeure, pour laquelle Léon XIII a déjà donné des
millions, comme si la science d'aujourd'hui et de demain
eût encore été un champ où ils pussent moissonner: à
quoi bon? lorsque les ouvriers ont changé, lorsque les
dogmes sont là pour barrer la route à qui doit passer en
les respectant, sans achever de les abattre. Enfin, c'était
le pullulement des ordres moindres, dont on compte des
centaines: c'étaient les Carmes, les Trappistes, les Minimes,
les Barnabites, les Lazaristes, les Eudistes, les
Missionnaires, les Récollets, les Frères de la Doctrine
chrétienne; c'étaient les Bernardins, les Augustins, les
Théatins, les Observantins, les Célestins, les Capucins;
sans compter les ordres correspondants de femmes, ni
les Clarisses, ni les religieuses sans nombre, telles que
les religieuses de la Visitation et celles du Calvaire.
Chaque maison avait son installation modeste ou somptueuse,
certains quartiers de Rome n'étaient faits que de
couvents, et tout ce peuple, derrière les façades muettes,
bourdonnait, s'agitait, intriguait, dans la continuelle
lutte des intérêts et des passions. L'ancienne évolution
sociale qui les avait produits n'agissait plus depuis longtemps,
ils s'entêtaient à vivre quand même, de plus en
plus inutiles et affaiblis, destinés à cette agonie lente,
jusqu'au jour où l'air et le sol leur manqueront à la fois,
au sein de la société nouvelle.
Et, dans ses démarches, dans ses courses qui recommençaient,
ce n'était pas le plus souvent contre les réguliers
que se heurtait Pierre: il avait affaire surtout au
clergé séculier, à ce clergé de Rome, qu'il finissait par
bien connaître. Une hiérarchie, rigoureuse encore, y maintenait
les classes et les rangs. Au sommet, autour du
pape, régnait la famille pontificale, les cardinaux et les
prélats, très hauts, très nobles, d'une grande morgue, sous
leur apparente familiarité. En dessous d'eux, le clergé
des paroisses formait comme une bourgeoisie, très digne,
d'un esprit sage et modéré, où les curés patriotes n'étaient
même pas rares; et l'occupation italienne, depuis un
quart de siècle, avait eu ce singulier résultat, en installant
tout un monde de fonctionnaires, témoins des mœurs,
de purifier la vie intime des prêtres romains, dans laquelle
la femme autrefois jouait un rôle si décisif, que Rome était
à la lettre un gouvernement de servantes maîtresses, trônant
dans des ménages de vieux garçons. Et, enfin, on
tombait à cette plèbe du clergé, que Pierre avait étudiée
curieusement, tout un ramassis de misérables prêtres,
crasseux, à demi nus, rôdant en quête d'une messe,
comme des bêtes faméliques, s'échouant dans les tavernes
louches, en compagnie des mendiants et des voleurs.
Mais il était plus intéressé encore par la foule flottante
des prêtres accourus de la chrétienté entière, les aventuriers,
les ambitieux, les croyants, les fous, que Rome
attirait comme la lampe, dans la nuit, attire les insectes
de l'ombre. Il y en avait de toute nationalité, de toute
fortune, de tout âge, galopant sous le fouet de leurs
appétits, se bousculant du matin au soir autour du Vatican,
pour mordre à la proie qu'ils étaient venus saisir.
Partout, il les retrouvait, et il se disait avec quelque honte
qu'il était un d'eux, qu'il augmentait de son unité ce
nombre incroyable de soutanes qu'on rencontrait par les
rues. Ah! ce flux et ce reflux, cette continuelle marée,
dans Rome, des robes noires, des frocs de toutes les couleurs!
Les séminaires des diverses nations auraient suffi
à pavoiser les rues, avec leurs queues d'élèves en fréquentes
promenades: les Français tout noirs, les Américains
du Sud noirs avec l'écharpe bleue, les Américains
du Nord noirs avec l'écharpe rouge, les Polonais noirs
avec l'écharpe verte, les Grecs bleus, les Allemands rouges,
les Romains violets, et les autres, et les autres, brodés,
lisérés de cent façons. Puis, il y avait en outre les confréries,
les pénitents, les blancs, les noirs, les bleus,
les gris, avec des cagoules, avec des pèlerines différentes,
grises, bleues, noires ou blanches. Et c'était ainsi que,
parfois encore, la Rome papale semblait ressusciter et
qu'on la sentait vivace et tenace, luttant pour ne pas
disparaître, dans la Rome cosmopolite actuelle, où s'effacent
le ton neutre et la coupe uniforme des vêtements.
Mais Pierre avait beau courir de chez un prélat chez un
autre, fréquenter des prêtres, traverser des églises, il ne
pouvait s'habituer au culte, à cette dévotion romaine, qui
l'étonnait quand elle ne le blessait pas. Un dimanche
qu'il était entré, par un matin de pluie, à Sainte-Marie-Majeure,
il avait cru se trouver dans une salle d'attente,
d'une richesse inouïe certes, avec ses colonnes et son
plafond de temple antique, le baldaquin somptueux de
son autel papal, les marbres éclatants de sa Confession,
de sa chapelle Borghèse surtout, et où Dieu cependant ne
semblait pas habiter. Dans la nef centrale, pas un banc,
pas une chaise; un continuel va-et-vient de fidèles qui la
traversaient, comme on traverse une gare, en trempant de
leurs souliers mouillés le précieux dallage de mosaïque;
des femmes et des enfants, que la fatigue avait fait asseoir
autour des socles de colonne, ainsi qu'on en voit, dans
l'encombrement des grands départs, attendant leur train.
Et, pour cette foule piétinante de menu peuple, entrée en
passant, un prêtre disait une messe basse, au fond d'une
chapelle latérale, devant laquelle une file unique de
gens debout s'était formée, étroite, longue, une queue de
théâtre barrant la nef en travers. A l'élévation, tous s'inclinèrent
d'un air de ferveur; puis, l'attroupement se
dissipa, la messe était dite. C'était partout la même assistance
des pays du soleil, pressée, n'aimant pas s'installer
sur des sièges, ne faisant à Dieu que de courtes
visites familières, en dehors des grandes réceptions de
gala, à Saint-Paul comme à Saint-Jean de Latran, dans
toutes les vieilles basiliques comme à Saint-Pierre lui-même.
Au Gesù seul, il tomba, un autre dimanche matin,
sur une grand'messe qui lui rappela les foules dévotes du
Nord: là, il y avait des bancs, des femmes assises, une
tiédeur mondaine, sous le luxe des voûtes, chargées d'or,
de sculptures et de peintures, d'une splendeur fauve
admirable, depuis que le temps en a fondu le goût baroque
trop vif. Mais que d'églises vides, parmi les plus anciennes
et les plus vénérables, Saint-Clément, Sainte-Agnès,
Sainte-Croix de Jérusalem, où l'on ne voyait guère, aux
heures des offices, que les quelques voisins du quartier!
Quatre cents églises, même pour Rome, c'étaient bien des
nefs à peupler; et il y en avait qu'on fréquentait uniquement
à certains jours fixes de cérémonie, beaucoup n'ouvraient
leurs portes qu'une fois par an, le jour de la fête
du saint. Certaines vivaient de la chance heureuse de
posséder un fétiche, une idole secourable aux misères
humaines: l'Aracoeli avait le petit Jésus miraculeux, «il
Bambino», qui guérissait les enfants malades; Sant'Agostino
avait la «Madona del Parto», la Vierge qui délivrait
heureusement les femmes enceintes. D'autres étaient
réputées pour l'eau de leurs bénitiers, l'huile de leurs
lampes, la puissance d'un saint de bois ou d'une madone
de marbre. D'autres semblaient délaissées, abandonnées
aux touristes, livrées à la petite industrie des bedeaux,
telles que des musées, peuplés de dieux morts. D'autres
enfin restaient troublantes, comme Santa-Maria-Rotonda,
installée dans le Panthéon, une salle ronde qui
tient du cirque, et où la Vierge est demeurée l'évidente
locataire de l'Olympe. Il s'était intéressé aux églises des
quartiers pauvres, à Saint-Onuphre, à Sainte-Cécile, à
Sainte-Marie du Transtévère, sans y rencontrer la foi
vive, le flot populaire qu'il espérait. Une après-midi, dans
cette dernière complètement vide, il avait entendu des
chantres chanter à pleine voix, un lamentable chant au
milieu de cette solitude. Un autre jour, étant entré à San
Grisogono, il l'avait trouvé tendu, sans doute pour une
fête du lendemain: les colonnes dans des fourreaux de
damas rouge, les portiques sous des lambrequins et des
rideaux alternés, jaunes et bleus, blancs et rouges; et il
avait fui, devant cette affreuse décoration, d'un clinquant
de foire. Ah! qu'il était loin des cathédrales où, dans son
enfance, il avait cru et prié! Partout, il retrouvait la même
église, l'ancienne basilique antique, accommodée au goût
de la Rome du dernier siècle par le Bernin ou ses élèves.
A Saint-Louis des Français, dont le style est meilleur,
d'une sobriété élégante, il ne fut ému que par les grands
morts, les héros et les saints, qui dormaient sous les
dalles, dans la terre étrangère. Et, comme il cherchait du
gothique, il finit par aller voir Sainte-Marie de la Minerve,
qu'on lui disait être le seul échantillon du style gothique
à Rome. Ce fut pour lui la stupéfaction dernière, ces
colonnes engagées recouvertes de marbre, ces ogives qui
n'osent s'élancer, étouffées dans le plein cintre, ces voûtes
qui s'arrondissent, condamnées à la lourde majesté du
dôme. Non, non! la foi dont les cendres tièdes demeuraient
là, n'était plus celle dont le brasier avait envahi et brûlé
au loin la chrétienté entière. Monsignor Fornaro, que le
hasard lui fit rencontrer justement, au sortir de Sainte-Marie
de la Minerve, s'éleva contre le gothique, en le
traitant d'hérésie pure. La première église chrétienne,
c'était la basilique, née du temple; et l'on blasphémait,
lorsqu'on voyait la véritable église chrétienne dans la
cathédrale gothique, car le gothique n'était que le détestable
esprit anglo-saxon, le génie révolté de Luther. Il
voulut répondre passionnément au prélat; puis, il se tut,
de crainte d'en trop dire. N'était-ce pas, en effet, la preuve
décisive que le catholicisme était la végétation même du
sol de Rome, le paganisme transformé par le christianisme?
Ailleurs, celui-ci a poussé dans un esprit différent,
à ce point qu'il est entré en rébellion, qu'il s'est tourné
contre la Cité mère, au jour du schisme. L'écart est allé
en s'élargissant toujours, les dissemblances s'accusent
aujourd'hui de plus en plus, dans l'évolution des sociétés
nouvelles, malgré les efforts désespérés d'unité, de sorte
que le schisme, une fois encore, apparaît inévitable et
prochain. Et il gardait aux basiliques une autre rancune
d'enfant jadis pieux et sentimental, l'absence des cloches,
des belles et grandes cloches, aimées des humbles. Il
faut des clochers, pour les cloches, et il n'y a pas de
clochers à Rome, il n'y a que des dômes. Décidément,
Rome n'était pas la ville de Jésus, sonnante et carillonnante,
d'où la prière montait en ondes sonores parmi le
vol tourbillonnant des corneilles et des hirondelles.
Cependant, Pierre continuait ses démarches, envahi par
une sourde irritation qui le faisait s'obstiner, retournant
voir les gens, tenant la parole qu'il s'était donnée de
rendre visite à chacun des cardinaux de la congrégation
de l'Index, malgré les blessures. Et il se trouva peu à peu
lancé à travers les autres congrégations, ces ministères
de l'ancien gouvernement pontifical, aujourd'hui moins
nombreuses, mais d'une complication de rouages extraordinaire
encore, ayant chacune un cardinal pour préfet,
des membres cardinaux tenant séance, des prélats consulteurs,
tout un monde d'employés. Il dut aller plusieurs
fois à la Chancellerie où siège la congrégation de l'Index,
il se perdit dans cette immensité d'escaliers, de couloirs
et de salles, gagné dès le portique de la cour par le frisson
glacé des vieux murs, ne pouvant arriver à aimer ce
palais, l'œuvre maîtresse de Bramante, le type pur de la
renaissance romaine, d'une beauté si nue et si froide. Il
connaissait déjà la congrégation de la Propagande, où le
cardinal Sarno l'avait reçu; et ce fut le hasard de ses
visites, renvoyé de l'un à l'autre, dans cette chasse aux
influences, qui lui fit connaître de même les autres
congrégations, celle des Évêques et Réguliers, celle des
Rites, celle du Concile. Même il entrevit la Consistoriale,
la Daterie, la Sacrée Pénitencerie. C'était le mécanisme
énorme de l'administration de l'Église, le monde entier à
gouverner, élargir les conquêtes, gérer les affaires des
pays conquis, juger les questions de foi, de mœurs et de
personnes, examiner et punir les délits, accorder les dispenses,
vendre les faveurs. On n'imaginait pas le nombre
effroyable d'affaires qui, chaque matin, tombait au Vatican,
les questions les plus graves, les plus délicates, les
plus complexes, dont la solution donnait lieu à des recherches,
à des études sans nombre. Il fallait bien répondre
à ce peuple de visiteurs, qui encombraient Rome,
venus de tous les points de la chrétienté, à ces lettres, à
ces suppliques, à ces dossiers, dont le flot se distribuait,
s'entassait dans les bureaux. Et le miracle était le
grand silence discret dans lequel se faisait la colossale
besogne, pas un bruit sur la rue, des tribunaux, des parlements,
des fabriques de saints et de nobles d'où ne
sortait pas même la petite trépidation du travail, une mécanique
si bien huilée, que, malgré la rouille des siècles,
l'usure profonde et irrémédiable, elle fonctionnait sans
qu'on la devinât, derrière les murs. Toute la politique de
l'Église n'était-elle pas là? se taire, écrire le moins possible,
attendre. Mais quelle mécanique prodigieuse, surannée
et si puissante encore! et comme il se sentait pris,
au milieu de ces congrégations, dans le réseau de fer du
plus absolu pouvoir qu'on eût jamais organisé pour dominer
les hommes! Il avait beau y constater des lézardes,
des trous, une vétusté annonçant la ruine, il ne lui appartenait
pas moins, depuis qu'il s'y était risqué, il était
saisi, broyé, emporté au travers de cet inextricable filet,
de ce labyrinthe sans fin des influences et des intrigues,
où s'agitaient les vanités et les vénalités, les corruptions
et les ambitions, tant de misère et tant de grandeur. Et
qu'il était loin de la Rome qu'il avait rêvée, et quelle
colère le soulevait parfois dans sa lassitude, dans sa volonté
de se défendre!
Brusquement, des choses s'expliquaient, que Pierre
n'avait jamais comprises. Un jour qu'il était retourné à
la Propagande, le cardinal Sarno lui parla de la Franc-Maçonnerie
avec une telle rage froide, que, tout d'un
coup, il vit clair. Jusque-là, la Franc-Maçonnerie l'avait
fait sourire, il n'y croyait guère plus qu'aux Jésuites,
trouvant enfantines les ridicules histoires qui circulaient,
renvoyant à la légende ces hommes de mystère et d'ombre,
dont le secret pouvoir, incalculable, aurait gouverné le
monde. Il s'étonnait surtout de la haine aveugle qui affolait
certaines gens, dès que le mot de francs-maçons leur
venait aux lèvres: un prélat, et des plus distingués, des
plus intelligents, lui avait affirmé d'un air de conviction
profonde que toute loge maçonnique était présidée, au
moins une fois l'an, par le Diable en personne, visible.
C'était à confondre le simple bon sens. Et il venait de
comprendre la rivalité, la furieuse lutte de l'Église catholique
et romaine contre l'autre Église, l'Église d'en face.
La première avait beau se croire triomphante, elle n'en
sentait pas moins dans l'autre une concurrence, une très
vieille ennemie, qui se prétendait même plus ancienne
qu'elle, et dont la victoire restait toujours possible. Surtout,
le heurt résultait de ce que les deux sectes avaient
la même ambition de souveraineté universelle, la même
organisation internationale, le même coup de filet jeté
sur les peuples, des mystères, des dogmes, des rites. Dieu
contre Dieu, foi contre foi, conquête contre conquête; et,
dès lors, de même que deux maisons rivales, établies aux
deux côtés d'une rue, elles se gênaient, l'une devait finir
par tuer l'autre. Mais, si le catholicisme lui semblait
caduc, menacé de ruine, il restait également sceptique
sur la puissance de la Franc-Maçonnerie. Il avait questionné,
fait une enquête, pour se rendre compte de la
réalité de cette puissance, dans cette ville de Rome où les
deux pouvoirs suprêmes se trouvaient en présence, où le
grand maître trônait en face du pape. On lui avait bien
raconté que les derniers princes romains se croyaient
forcés de se faire recevoir francs-maçons, pour ne pas se
rendre la vie trop rude, aggraver leur situation difficile,
barrer l'avenir de leurs fils. Seulement, ne cédaient-ils
pas uniquement à la force irrésistible de l'évolution
sociale actuelle? La Franc-Maçonnerie n'allait-elle pas
être noyée, elle aussi, dans son propre triomphe,
celui des idées de justice, de raison et vérité, qu'elle
avait si longtemps défendues, au travers des ténèbres et
des violences de l'histoire? C'est un fait constant, la
victoire de l'idée tue la secte qui la propage, rend
inutile et un peu baroque l'appareil dont les sectaires
ont dû s'entourer pour frapper les imaginations. Le
carbonarisme n'a pu survivre à la conquête des libertés
politiques qu'il réclamait, et le jour où l'Église catholique
croulera, ayant fait son œuvre civilisatrice, l'autre
Église, l'Église franc-maçonne d'en face, disparaîtra de
même, sa tâche de libération étant faite. Aujourd'hui, la
fameuse toute-puissance des loges serait un pauvre instrument
de conquête, entravé lui-même par des traditions,
gâté par un cérémonial dont on plaisante, réduit à n'être
qu'un lien d'entente et de secours mutuel, si le grand
souffle de la science n'emportait les peuples, aidant à la
destruction des religions vieillies.
Alors, Pierre, brisé par tant de courses et de démarches,
fut repris d'anxiété, dans son obstination à ne pas
quitter Rome, sans s'être battu jusqu'au bout, en soldat
d'une espérance qui ne veut pas croire à la défaite. Il
avait vu tous les cardinaux dont l'influence pouvait lui
être de quelque utilité. Il avait vu le cardinal vicaire,
chargé du diocèse de Rome, un lettré qui avait causé
d'Horace avec lui, un politique un peu brouillon qui
s'était mis à le questionner sur la France, sur la République,
sur le budget de la guerre et de la marine, sans
s'occuper le moins du monde du livre poursuivi. Il
avait vu le Grand Pénitencier, le cardinal aperçu déjà
au palais Boccanera, un vieillard maigre, au visage
décharné d'ascète, dont il n'avait pu tirer qu'un long
blâme, des paroles sévères contre les jeunes prêtres,
gâtés par le siècle, auteurs d'ouvrages exécrables. Enfin, il
avait vu, au Vatican, le cardinal secrétaire, en quelque
sorte le ministre des Affaires étrangères de Sa Sainteté,
la grande puissance du Saint-Siège, dont on l'avait écarté
jusque-là, en le terrifiant sur les conséquences d'une
visite malheureuse. Il s'était excusé de venir si tard, et
il avait trouvé l'homme le plus aimable, corrigeant par
une diplomatique bienveillance l'aspect un peu rude de
sa personne, le questionnant d'un air d'intérêt après
l'avoir fait asseoir, l'écoutant, le réconfortant même.
Mais, de retour sur la place Saint-Pierre, il avait bien
compris que son affaire n'avait point avancé d'un pas, et
que, s'il arrivait un jour à forcer la porte du pape, ce ne
serait jamais en passant par la Secrétairerie d'État. Et, ce
soir-là, il était rentré rue Giulia effaré, surmené, la tête
brisée après tant de visites à tant de gens, si éperdu
de s'être senti peu à peu prendre tout entier par cette
machine aux cent rouages, qu'il s'était demandé avec
terreur ce qu'il ferait le lendemain, n'ayant plus rien à
faire, qu'à devenir fou.
Il rencontra justement don Vigilio dans un couloir, et
il voulut de nouveau le consulter, obtenir de lui un bon
conseil. Mais celui-ci le fit taire d'un geste inquiet, sans
qu'il sût pourquoi. Il avait ses yeux de terreur. Puis,
dans un souffle, à l'oreille:
—Avez-vu monsignor Nani? Non!... Eh bien! allez
le voir, allez le voir. Je vous répète que vous n'avez pas
d'autre chose à faire.
Il céda. Pourquoi résister, en effet? En dehors de la
passion d'ardente charité qui l'avait amené pour défendre
son livre, n'était-il pas à Rome dans un but d'expérience?
Il fallait bien pousser jusqu'au bout les tentatives.
Le lendemain, de trop bonne heure, il se trouva sous
la colonnade de Saint-Pierre, et il dut s'y attarder, en
attendant. Jamais encore il n'avait mieux senti l'énormité
de ces quatre rangées tournantes de colonnes, de
cette forêt aux gigantesques troncs de pierre, où personne
ne se promène d'ailleurs. C'est un désert grandiose et
morne, on se demande pourquoi un portique si majestueux:
pour l'unique majesté sans doute, pour la
pompe de la décoration; et toute Rome, une fois de plus,
était là. Puis, il suivit la rue du Saint-Office, arriva
devant le palais du Saint-Office, derrière la Sacristie,
dans un quartier de solitude et de silence, que le
pas d'un piéton, le roulement d'une voiture troublent
à peine, de loin en loin. Le soleil seul s'y promène, en
nappes lentes, sur le petit pavé blanchi. On y devine
le voisinage de la basilique, l'odeur d'encens, la paix
cloîtrée, dans le sommeil des siècles. Et, à un angle,
le palais du Saint-Office est d'une nudité pesante et
inquiétante: une haute façade jaune, percée d'une
seule ligne de fenêtres; tandis que, sur la rue latérale,
l'autre façade est plus louche encore, avec son rang de
fenêtres plus étroites, des judas aux vitres glauques.
Dans l'éclatant soleil, ce colossal cube de maçonnerie
couleur de boue paraît dormir, presque sans jour sur le
dehors, fermé et mystérieux comme une prison.
Pierre eut un frisson, dont il sourit ensuite, ainsi que
d'un enfantillage. La sainte, romaine et universelle
Inquisition, la sacrée congrégation du Saint-Office,
comme on la nommait aujourd'hui, n'était plus celle de
la légende, la pourvoyeuse des bûchers, le tribunal
occulte et sans appel, ayant droit de mort sur l'humanité
entière. Pourtant, elle gardait toujours le secret de sa
besogne, elle se réunissait chaque mercredi, jugeait et
condamnait, sans que rien, pas même un souffle, sortît
des murs. Mais, si elle continuait à frapper le crime d'hérésie,
si elle ne s'en tenait pas aux œuvres et frappait
aussi les hommes, elle n'avait plus d'armes, ni cachot, ni
fer, ni feu, réduite à un rôle de protestation, ne pouvant
même infliger aux siens, aux ecclésiastiques, que des
peines disciplinaires.
Lorsqu'il fut entré et qu'on l'eut introduit dans le
salon de monsignor Nani, qui habitait le palais, à titre
d'assesseur, Pierre éprouva une surprise heureuse. La
pièce était vaste, située au midi, inondée de gai soleil;
et il régnait là une douceur exquise, malgré la raideur
des meubles, la couleur sombre des tentures, comme
si une femme y eût vécu, accomplissant ce prodige de
mettre de sa grâce dans ces choses sévères. Il n'y avait
pas de fleurs, et cela sentait bon. Un charme, épandu,
prenait les cœurs, dès le seuil.
Tout de suite, monsignor Nani s'était avancé, souriant,
avec sa face rose, aux yeux bleus si vifs, aux fins cheveux
blonds que l'âge poudrait. Et les deux mains tendues:
—Ah! mon cher fils, que vous êtes aimable d'être
venu me voir... Voyons, asseyez-vous, causons comme
deux amis.
Il le questionna sans attendre, avec une apparence
d'affection extraordinaire.
—Où en êtes-vous? Racontez-moi ça, dites-moi bien
tout ce que vous avez fait.
Pierre, touché malgré les confidences de don Vigilio,
gagné par la sympathie qu'il croyait sentir, se confessa
sans rien omettre. Il dit ses visites au cardinal Sarno, à
monsignor Fornaro, au père Dangelis; il conta ses autres
démarches près des cardinaux influents, tous ceux de
l'Index, et le Grand Pénitencier, et le cardinal vicaire, et
le cardinal secrétaire; il insista sur ses courses sans fin
d'une porte à une autre, à travers tout le clergé de Rome,
à travers toutes les congrégations, dans cette immense
ruche active et silencieuse, où il s'était lassé les pieds,
brisé les membres, hébété le cerveau.
Et monsignor Nani, qui semblait l'écouter d'un air
de ravissement, s'exclamait, répétait à chaque station de
ce calvaire du solliciteur:
—Mais c'est très bien! mais c'est parfait! Oh! votre
affaire marche! A merveille, à merveille, elle marche!
Il exultait, sans laisser percer, d'ailleurs, aucune ironie
malséante. Il n'avait que son joli regard d'enquête, qui
fouillait le jeune prêtre, pour savoir s'il l'avait enfin
amené au point d'obéissance où il le désirait. Était-il
assez las, assez désillusionné, assez renseigné sur la réalité
des choses, pour qu'on pût en finir avec lui? Trois
mois de Rome avaient-ils suffi pour faire un sage, un
résigné au moins, de l'enthousiaste un peu fou du premier
jour?
Brusquement, monsignor Nani demanda:
—Mais, mon cher fils, vous ne me parlez pas de Son
Éminence le cardinal Sanguinetti.
—Monseigneur, c'est que Son Éminence est à Frascati,
je n'ai pu la voir.
Alors, le prélat, comme s'il eût reculé encore le dénouement,
avec une secrète jouissance de diplomate artiste,
se récria, leva ses petites mains grasses au ciel, de l'air
inquiet d'un homme qui déclare tout perdu.
—Oh! il faut voir Son Éminence, il faut voir Son
Éminence! C'est absolument nécessaire. Pensez donc! le
préfet de l'Index! Nous ne pourrons agir qu'après votre
visite, car vous n'avez vu personne, si vous ne l'avez pas
vu... Allez, allez à Frascati, mon cher fils.
Et Pierre ne put que s'incliner.
—J'irai, monseigneur.