IX
Ce soir-là, au crépuscule, comme Benedetta avait fait
dire à Pierre qu'elle désirait lui parler, il descendit et la
trouva dans le salon, en compagnie de Celia, causant
toutes deux sous le jour finissant.
—Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'écriait la
jeune fille, justement comme il entrait. Oui, oui, et avec
Dario encore; ou plutôt elle devait le guetter, il l'a
aperçue qui l'attendait, dans une allée du Pincio,
et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle
beauté!
Benedetta s'égaya doucement de son enthousiasme.
Mais un pli un peu douloureux attristait sa bouche; car,
bien que très raisonnable, elle finissait par souffrir de
cette passion, qu'elle sentait si naïve et si forte. Que Dario
s'amusât, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait à lui,
qu'il était jeune et qu'il n'était pas dans les ordres. Seulement,
cette misérable fille l'aimait trop, et elle craignait
qu'il ne s'oubliât, la fleur de beauté excusant tout. Aussi
avoua-t-elle le secret de son cœur, en détournant la
conversation.
—Asseyez-vous, monsieur l'abbé... Vous voyez, nous
sommes en train de médire. Mon pauvre Dario est accusé
de mettre à mal toutes les beautés de Rome... Ainsi, on
raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui offre
les bouquets de roses dont la Tonietta promène la blancheur
au Corso, depuis quinze jours.
Celia aussitôt se passionna.
—Mais c'est certain, ma chère! D'abord, on a douté,
on a nommé le petit Pontecorvo et Moretti, le lieutenant.
Et les histoires marchaient, tu penses... Aujourd'hui,
tout le monde sait que le coup de cœur de la Tonietta
est Dario en personne. D'ailleurs, il est allé la voir dans
sa loge, au Costanzi.
Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette
Tonietta, que le jeune prince lui avait montrée, au Pincio,
une des rares demi-mondaines dont la belle société de
Rome se préoccupait. Et il se rappela aussi la galante
particularité qui rendait celle-ci célèbre, le caprice désintéressé
qui la prenait parfois pour un amant de passage,
dont elle s'obstinait dès lors à n'accepter chaque matin
qu'un bouquet de roses blanches; de sorte que, lorsqu'elle
apparaissait, au Corso, pendant des semaines souvent,
avec ces roses pures, c'était parmi les dames de la bonne
compagnie tout un émoi, toute une ardente curiosité, en
quête du nom de l'homme élu et adoré. Depuis la mort
du vieux marquis Manfredi, qui lui avait laissé son petit
palais de la rue des Mille, la Tonietta était réputée pour
la correction de sa voiture, l'élégante simplicité de sa
toilette, que déparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants.
Il y avait près d'un mois que le riche Anglais qui
l'entretenait, était en voyage.
—Elle est très bien, elle est très bien, répéta Celia
avec conviction, de son air candide de vierge qui ne s'intéressait
qu'aux choses de l'amour. Et jolie, avec ses
grands yeux doux, oh! pas belle comme la Pierina, non!
cela est impossible; mais jolie à voir, une vraie caresse
pour le regard!
D'un geste involontaire, Benedetta sembla écarter la
Pierina de nouveau; et, quant à la Tonietta, elle l'acceptait,
elle savait bien qu'elle était une simple distraction,
la caresse d'un moment, ainsi que le disait son
amie.
—Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui
se ruine en roses blanches! Il faudra que je le plaisante
un peu... Elles finiront par me le voler, elles ne me le
laisseront pas, pour peu que notre affaire tarde à s'arranger...
Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles.
Oui, l'affaire va être reprise, et ma tante est sortie justement
pour ça.
Et, comme Celia se levait, au moment où Victorine
apportait une lampe, Benedetta se tourna vers Pierre, qui
se mettait également debout.
—Restez, il faut que je vous parle.
Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant
pour le divorce de son amie, voulant savoir où en étaient
les choses et si le mariage des deux amants aurait bientôt
lieu. Et elle l'embrassa éperdument.
—Alors, tu as de l'espoir désormais, tu crois que le
Saint-Père le rendra ta liberté? Oh! ma chérie, que je
suis heureuse pour toi, comme ce sera gentil quand tu
seras avec Dario!... Moi, ma chérie, je suis de mon côté
très contente, parce que je vois bien que mon père et ma
mère se lassent de mon entêtement. Hier encore, je leur
ai dit, tu sais, de mon petit air tranquille: «Je veux
Attilio, et vous me le donnerez.» Alors, mon père a eu
une colère épouvantable, m'accablant d'injures, me menaçant
du poing, criant que, s'il m'avait fait la tête aussi
dure que la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il
s'est tourné furieusement vers ma mère, silencieuse et
ennuyée, en disant: «Eh! donnez-le-lui donc, son Attilio,
pour qu'elle nous fiche la paix...» Oh! ce que je suis
contente, ce que je suis contente!
Pierre et Benedetta ne purent s'empêcher de rire, tellement
son visage de vierge, d'une pureté de lis, exprimait
une joie innocente et céleste. Et elle partit enfin,
en compagnie de la femme de chambre, qui l'attendait
dans le premier salon.
Dès qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prêtre.
—Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a chargée
de vous donner... Il paraît que le bruit de votre présence
à Rome se répand et qu'on fait circuler sur vous les histoires
les plus inquiétantes. Votre livre serait un appel
ardent au schisme, vous-même ne seriez qu'un schismatique
ambitieux et turbulent, qui, après avoir publié son
œuvre à Paris, se serait empressé d'accourir à Rome
pour la lancer, en déchaînant tout un affreux scandale
autour d'elle... Si vous tenez toujours à voir Sa Sainteté
pour plaider votre cause, on vous conseille donc de vous
faire oublier, de disparaître complètement pendant deux
à trois semaines.
Pierre écoutait dans la stupeur. Mais on finirait par le
rendre enragé! mais on la lui donnerait, l'idée du
schisme, d'un scandale justicier et libérateur, en le promenant
ainsi d'échec en échec, comme pour user sa patience!
Il voulut se récrier, protester. Puis, il eut un
geste de lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme,
qui, certainement, était sincère et affectueuse?
—Qui vous a priée de me donner ce conseil?
Elle ne répondit pas, se contenta de sourire. Et il eut
une brusque intuition.
—C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?
Alors, sans vouloir répondre directement, elle se mit à
faire un éloge ému du prélat. Cette fois, il consentait à la
diriger dans l'interminable affaire de l'annulation de son
mariage. Il en avait conféré longuement avec sa tante,
donna Serafina, qui venait justement de se rendre au
palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de certaines
premières démarches. Le père Lorenza, le confesseur de
la tante et de la nièce, devait aussi se trouver à l'entrevue,
car cette affaire du divorce était au fond son œuvre, il
y avait toujours poussé les deux femmes, comme pour
trancher le lien qu'avait noué, au milieu de si belles illusions,
le curé patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait les
raisons de son espérance.
—Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si
heureuse, maintenant que mon affaire est entre ses mains...
Mon ami, soyez raisonnable vous aussi, ne vous révoltez
pas, abandonnez-vous. Je vous assure que vous vous en
trouverez bien un jour.
La tête basse, Pierre réfléchissait. Rome l'avait enveloppé,
il y satisfaisait à chaque heure des curiosités plus
vives, et la pensée d'y rester deux à trois semaines encore
n'avait rien pour lui déplaire. Sans doute il sentait, dans
ces continuels retards, un émiettement possible de sa
volonté, une usure d'où il sortirait diminué, découragé,
inutile. Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours
de ne rien abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Père
que pour affirmer plus hautement sa foi nouvelle?
Il refit tout bas ce serment, puis il céda. Et, comme il
s'excusait d'être un embarras au palais:
—Non, s'écria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir!
Je vous garde, je m'imagine que votre présence ici va
nous porter bonheur à tous, maintenant que la chance
semble tourner.
Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rôder autour
de Saint-Pierre ni du Vatican, où la vue continuelle de sa
soutane devait avoir éveillé l'attention. Il promit même
de rester huit jours sans presque sortir du palais, désireux
de relire certains livres, certaines pages d'histoire, à
Rome même. Et il causa encore un instant, heureux du
grand calme qui régnait dans le salon, depuis que la
lampe l'éclairait d'une clarté dormante. Six heures venaient
de sonner, la nuit était noire dans la rue.
—Son Éminence n'a-t-elle pas été souffrante aujourd'hui?
demanda-t-il.
—Mais oui, répondit la contessina. Oh! un peu de
fatigue seulement, nous ne sommes pas inquiets... Mon
oncle m'a fait prévenir par don Vigilio qu'il s'enfermait
dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui dicter des
lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.
Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue
déserte ni du vieux palais vide, muet et songeur comme
une tombe. Et, à ce moment, dans ce salon si mollement
endormi, plein désormais de la douceur d'un rêve d'espoir,
il y eut une entrée en tempête, un tourbillon de jupes,
une haleine entrecoupée d'épouvante. C'était Victorine,
qui, disparue depuis qu'elle avait apporté la lampe,
revenait essoufflée, effarée.
—Contessina, contessina...
Benedetta s'était levée, toute blanche, toute froide
soudainement, comme à l'entrée d'un vent de malheur.
—Quoi? quoi?... Qu'as-tu à courir et à trembler?
—Dario, monsieur Dario, en bas... J'étais descendue
pour voir si l'on avait allumé la lanterne du porche,
parce qu'on l'oublie souvent... Et là, sous le porche, dans
l'ombre, j'ai butté contre monsieur Dario... Il est par
terre, il a un coup de couteau quelque part.
Un cri jaillit du cœur de l'amoureuse:
—Mort!
—Non, non, blessé.
Mais elle n'entendait pas, elle continuait à crier d'une
voix qui montait:
—Mort! mort!
—Non, non, il m'a parlé... Et, de grâce, taisez-vous!
Il m'a fait taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on
sache; il m'a dit de venir vous chercher, vous, vous
seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abbé est là, il va
descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.
Pierre l'écoutait, éperdu lui aussi. Et, lorsqu'elle
voulut prendre la lampe, sa main droite qui tremblait
apparut tachée de sang, ayant sans doute tâté le corps,
par terre. Cette vue fut si horrible pour Benedetta, qu'elle
se remit à gémir follement.
—Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons
sans faire de bruit. Je prends la lampe, parce que tout
de même il faut voir clair... Vite, vite!
En bas, en travers du porche, devant l'entrée du vestibule,
Dario gisait sur le dallage, comme si, frappé dans
la rue, il n'avait eu que la force de faire quelques pas pour
tomber là. Et il venait de s'évanouir, très pâle, les lèvres
pincées, les yeux clos. Benedetta, qui retrouvait l'énergie
de sa race, dans l'excès de sa douleur, ne se lamentait plus,
ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs, élargis
et fous, sans comprendre. L'horrible, c'était le coup
de foudre de la catastrophe, l'imprévu, l'inexpliqué, le
pourquoi et le comment de ce meurtre, au milieu du
silence noir du vieux palais désert, envahi par la nuit.
La blessure devait saigner très peu, les vêtements seuls
étaient souillés.
—Vite, vite! répéta Victorine à demi-voix, après
avoir baissé et promené la lampe pour se rendre compte.
Le portier n'est pas là, il est toujours chez le menuisier
d'à côté, à rire avec la femme, et vous voyez qu'il n'a pas
encore allumé la lanterne; mais il peut rentrer... Monsieur
l'abbé et moi, nous allons vite monter le prince
dans sa chambre.
Elle seule avait maintenant toute sa tête, en femme de
bel équilibre et de tranquille activité. Les deux autres,
dans leur stupeur persistante, l'écoutaient sans trouver un
mot, lui obéissaient avec une docilité d'enfant.
—Contessina, il va falloir que vous nous éclairiez.
Tenez, prenez la lampe et baissez-la un peu, pour qu'on
voie les marches... Vous, monsieur l'abbé, chargez-vous
des pieds. Moi, je vais le prendre sous les bras. Et n'ayez
pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!
Ah! cette montée, par l'escalier monumental, aux
marches basses, aux paliers larges comme des salles
d'armes! Cela facilitait le cruel transport, mais quel
lugubre cortège, sous la faible clarté vacillante de la
lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par
la volonté! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille
demeure morte, où l'on n'entendait que l'émiettement
des murs, le petit travail de ruine qui achevait de faire
craquer les plafonds. Victorine continuait à chuchoter
des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser
au bord des pierres luisantes, déployait une force
exagérée, qui l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient
le long des piliers, des vastes murailles nues,
jusqu'à la haute voûte, décorée de caissons. Il fallut faire
une halte, tant l'étage paraissait interminable. Puis, la
lente marche fut reprise.
Heureusement, l'appartement de Dario, composé de
trois pièces, une chambre, un cabinet de toilette et un
salon, se trouvait au premier, à la suite de celui du cardinal,
dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils n'avaient
plus qu'à suivre la galerie en étouffant le bruit de leurs
pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le
blessé sur son lit.
Victorine en eut un léger rire de satisfaction.
—C'est fait!... Débarrassez-vous donc de la lampe,
contessina. Tenez! ici, sur cette table... Et je vous réponds
bien que personne ne nous a entendus; d'autant plus que
c'est une vraie chance que donna Serafina soit sortie et
que Son Éminence ait gardé don Vigilio avec elle, les
portes closes... J'avais enveloppé les épaules dans ma
jupe, pas une goutte de sang n'a dû tomber; et, tout à
l'heure, je donnerai moi-même un coup d'éponge, en
bas.
Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:
—Il respire... Alors, je vous laisse là tous les deux
pour le garder, et moi je cours chercher le bon docteur
Giordano, qui vous a vue naître, contessina, et qui est un
homme sûr.
Quand ils furent seuls, en face du blessé évanoui,
dans cette chambre à demi obscure, où semblait frissonner
maintenant tout l'affreux cauchemar qui était en eux,
Benedetta et Pierre restèrent aux deux côtés du lit, sans
trouver encore un mot à se dire. Elle avait ouvert les
bras, s'était tordu les mains, avec un gémissement sourd,
dans un besoin de détendre et d'exhaler sa douleur. Puis,
se penchant, elle guetta la vie sur ce visage pâle, aux
yeux fermés. Il respirait en effet, mais d'une respiration
très lente, à peine sensible. Une faible rougeur pourtant
montait à ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.
Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait
serrée, comme pour y mettre l'angoisse de son cœur;
et elle fut si heureuse de sentir qu'il lui rendait faiblement
son étreinte.
—Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arrivé,
mon Dieu?
Mais lui, sans répondre, s'inquiétait de la présence de
Pierre. Quand il l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant
du regard, avec crainte, si personne autre n'était
dans la chambra. Et il finit par murmurer:
—Personne n'a vu, personne ne sait?...
—Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter
avec Victorine, sans rencontrer âme qui vive. Ma tante est
sortie, mon oncle est enfermé chez lui.
Alors, il sembla soulagé, il eut un sourire.
—Je veux que personne ne sache, c'est si bête!
—Qu'est-il donc arrivé, mon Dieu? demanda-t-elle de
nouveau.
—Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...
Il abaissait les paupières, d'un air de fatigue, tâchant
d'échapper à la question. Puis, il dut comprendre qu'il
ferait mieux de dire tout de suite une partie de la vérité.
—Un homme qui s'était caché dans l'ombre du porche,
au crépuscule, et qui devait m'attendre... Sans doute,
alors, quand je suis rentré, il m'a planté son couteau, là,
dans l'épaule.
Frémissante, elle se pencha encore, le regarda au
fond des yeux, en demandant:
—Mais qui donc, qui donc, cet homme?
Et, comme il bégayait, d'une voix de plus en plus lasse,
qu'il ne savait pas, que l'homme avait fui dans les
ténèbres, sans qu'il pût le reconnaître, elle eut un cri
terrible.
—C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!
Elle délirait.
—Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas été à lui, il ne
veut pas que nous soyons l'un à l'autre, et il te tuera
plutôt, le jour où je serai libre de me donner à toi. Je le
connais bien, jamais je ne serai heureuse... C'est Prada,
c'est Prada!
Mais une brusque énergie avait soulevé le blessé, et il
protestait loyalement.
—Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un
homme travaillant pour lui... Ça, je te le jure. Je n'ai
pas reconnu l'homme, mais ce n'est pas Prada, non,
non!
Dario avait un tel accent de vérité, que Benedetta dut
être convaincue. D'ailleurs, elle fut reprise d'épouvante,
elle sentit la main qu'elle tenait mollir dans la sienne,
redevenir moite et inerte, comme si elle se glaçait.
Épuisé par l'effort qu'il venait de faire, il était retombé,
la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, évanoui.
Et il semblait mourir.
Éperdue, elle le toucha de ses mains tâtonnantes.
—Monsieur l'abbé, voyez donc, voyez donc... Mais il
se meurt! mais il se meurt! le voici déjà tout froid...
Ah! grand Dieu, il se meurt!
Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'efforça de
la rassurer.
—Il a trop parlé, il a perdu connaissance, comme
tout à l'heure... Je vous assure que je sens son cœur
battre. Tenez! mettez votre main... De grâce, ne vous
affolez pas, le médecin va venir, tout ira très bien.
Et elle ne l'écoutait pas, et il assista alors à une scène
extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement,
elle s'était jetée sur le corps de l'homme adoré, elle le
serrait d'une étreinte frénétique, elle le baignait de
larmes, elle le couvrait de baisers, en balbutiant des paroles
de flamme.
—Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me
suis pas donnée à toi, j'ai eu cette bêtise de me refuser,
lorsqu'il était temps encore de connaître le bonheur...
Oui, une idée pour la Madone, une idée que la virginité
lui plaît et qu'on doit se garder vierge à son mari, si l'on
veut qu'elle bénisse le mariage... Qu'est-ce que ça pouvait
lui faire que nous fussions heureux tout de suite?
Et puis, et puis, vois-tu, si elle m'avait trompé, si elle te
prenait avant que nous eussions dormi aux bras l'un de
l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui de
ne m'être pas damnée avec toi, oui, oui! la damnation
plutôt que de ne pas nous être possédés de tout notre
sang, de toutes nos lèvres!
Était-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui
patientait, pour mieux organiser son existence? Pierre,
terrifié, ne la reconnaissait plus. Jusque-là, il l'avait vue
d'une telle réserve, d'une pudeur si naturelle, dont le
charme presque enfantin semblait venir de sa nature
elle-même! Sans doute, sous le coup de la menace et de
la peur, le terrible sang des Boccanera venait de se réveiller
en elle, tout un atavisme de violence, d'orgueil,
de furieux appétits, exaspérés et déchaînés. Elle voulait
sa part de vie, sa part d'amour. Et elle grondait, elle
clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui
arrachait de sa propre chair.
—Je vous en supplie, madame, répétait le prêtre, calmez-vous...
Il vit, son cœur bat... Vous vous faites un
mal affreux.
Mais elle voulait mourir avec lui.
—Oh! mon chéri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi...
Je me coucherai sur ton cœur, je te serrerai si
fort entre mes deux bras, qu'ils entreront dans les tiens,
et qu'il faudra bien qu'on nous enterre ensemble...
Oui, oui, nous serons morts et nous serons mariés tous
de même. Je t'ai promis de n'être qu'à toi, je serai à toi
malgré tout, dans la terre s'il le faut... Oh! mon chéri,
ouvre les yeux, ouvre la bouche, baise-moi, si tu ne veux
que je meure à mon tour, quand tu seras mort!
Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis,
toute une flambée de passion sauvage, de feu et de sang,
avait passé. Mais les larmes gagnèrent Benedetta, de gros
sanglots la brisèrent, la jetèrent au bord du lit, aveuglée,
sans force. Et, heureusement, mettant fin à la farouche
scène, le médecin parut, amené par Victorine.
Le docteur Giordano, qui avait dépassé la soixantaine,
était un petit vieillard à boucles blanches, rasé et frais de
teint, dont toute la personne paterne avait pris une allure
d'aimable prélat, au milieu de sa clientèle d'Église. Et il
était excellent homme, disait-on, soignait les pauvres
pour rien, se montrait surtout d'une réserve et d'une
discrétion ecclésiastiques, dans les cas délicats. Depuis
trente ans, tous les Boccanera, les enfants, les femmes,
et jusqu'à l'éminentissime cardinal lui-même, ne passaient
que par ses mains prudentes.
Doucement, éclairé par Victorine, aidé par Pierre, il
déshabilla Dario que la douleur tira de son évanouissement,
examina la blessure, la déclara tout de suite sans
danger, de son air souriant. Ce ne serait rien, trois semaines
de lit au plus, et aucune complication à craindre.
Et, comme tous les médecins de Rome, en amoureux des
beaux coups de couteau qu'il avait journellement à soigner,
parmi ses clients de hasard du bas peuple, il
s'attardait avec complaisance à la plaie, l'admirait en
connaisseur, trouvait sans doute que c'était là de la
besogne bien faite. Il finit par dire au prince, à demi-voix:
—Nous appelons ça un avertissement... L'homme n'a
pas voulu tuer, le coup a été porté de haut en bas, de
façon à glisser dans les chairs, sans même intéresser
l'os... Ah! il faut être adroit, c'est joliment planté.
—Oui, oui, murmura Dario, il m'a épargné, il m'aurait
troué de part en part.
Benedetta n'entendait point. Depuis que le médecin
avait déclaré le cas sans gravité aucune, en expliquant
que la faiblesse et l'évanouissement ne venaient que de
la violente secousse nerveuse, elle était tombée sur une
chaise, dans un état de prostration absolue. C'était la détente
de la femme, après l'affreuse crise de désespoir.
Des larmes douces, lentes, se mirent à couler de ses
yeux, et elle se releva, elle vint embrasser Dario avec
une effusion de joie passionnée et muette.
—Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est
inutile qu'on sache. C'est si ridicule, cette histoire...
Personne n'a rien vu, paraît-il, excepté monsieur l'abbé,
à qui je demande le secret... Et, n'est-ce pas? qu'on
n'aille pas surtout inquiéter le cardinal, ni même ma
tante, enfin aucun des amis de la maison.
Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.
—Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez
pas... Pour tout le monde, vous êtes tombé dans l'escalier
et vous vous êtes démis l'épaule... Et, maintenant
que vous voilà pansé, tâchez de dormir sans trop de
fièvre. Je reviendrai demain matin.
Alors, des jours de grand calme s'écoulèrent lentement,
une vie nouvelle s'organisa pour Pierre. Il resta
les premières journées sans même sortir du vieux palais
ensommeillé, lisant, écrivant, n'ayant chaque après-midi,
jusqu'au crépuscule, que la distraction d'aller s'asseoir
dans la chambre de Dario, où il était certain de trouver
Benedetta. Après quarante-huit heures d'une fièvre assez
intense, la guérison avait pris son train accoutumé;
et les choses marchaient pour le mieux, l'histoire de
l'épaule démise était acceptée par tout le monde, à ce
point que le cardinal exigea de la stricte économie de
donna Serafina qu'une seconde lanterne fût allumée sur
le palier, pour qu'un tel accident ne se renouvelât plus.
Dans cette paix monotone qui se refaisait, il n'y eut
qu'une secousse dernière, une menace de trouble plutôt,
à laquelle Pierre fut mêlé, un soir qu'il s'attardait près
du convalescent.
Comme Benedetta s'était absentée quelques minutes,
Victorine, qui avait monté un bouillon, se pencha en
reprenant la tasse, pour dire très bas au prince:
—Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina,
qui vient tous les jours en pleurant demander de
vos nouvelles... Je ne puis la renvoyer, elle rôde, et
j'aime mieux vous prévenir.
Malgré lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque
certitude, il comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait,
vit bien ce qu'il pensait. Aussi, sans répondre à Victorine:
—Eh! oui, l'abbé, c'est cette brute de Tito... Je vous
demande un peu! est-ce assez bête?
Mais, bien qu'il se défendît d'avoir rien fait, pour que
le frère lui donnât l'avertissement de ne pas toucher à
sa sœur, il souriait d'un air d'embarras, très ennuyé, un
peu honteux même d'une pareille histoire. Et il fut évidemment
soulagé, lorsque le prêtre promit de voir la
jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre
qu'elle devait rester chez elle.
—Une aventure stupide, stupide! répétait le prince en
exagérant sa colère, comme pour se railler lui-même.
Vraiment, c'est d'un autre siècle.
Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint
s'asseoir près de son cher malade. Et la douce veillée
continua, dans la vieille chambre assoupie, dans le vieux
palais mort, d'où ne montait pas un souffle.
Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord
que dans le quartier, pour prendre l'air un instant. Cette
rue Giulia l'intéressait, il savait son ancienne splendeur,
au temps de Jules II, qui la rectifia et la rêva bordée de
palais splendides. Pendant le carnaval, des courses y
avaient lieu: on partait à pied ou à cheval du palais Farnèse,
pour aller jusqu'à la place Saint-Pierre. Et il venait
de lire que l'ambassadeur du roi de France, d'Estrée,
marquis de Couré, qui habitait le palais Saccheti, y avait
fêté magnifiquement, en 1630, la naissance du dauphin,
en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto à Saint-Jean
des Florentins, avec un déploiement de luxe extraordinaire,
la rue jonchée de fleurs, toutes les fenêtres
pavoisées des plus riches tentures. Le second soir, une
machine de feux d'artifice fut tirée sur le Tibre, représentant
la nef Argo qui emportait Jason à la conquête de
la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnèse,
le Mascherone, coula du vin. Combien ces temps étaient
lointains et changés, et aujourd'hui quelle rue de solitude
et de silence, dans la grandeur triste de son abandon,
large et toute droite, ensoleillée ou ténébreuse, au
milieu du quartier désert! Dès neuf heures, le plein soleil
l'enfilait, blanchissait le petit pavé de la chaussée, plate
et sans trottoir; tandis que, sur les deux côtés qui passaient
alternativement de la vive lumière à l'ombre
épaisse, les palais anciens, les lourdes et vieilles maisons
dormaient, des portes antiques bardées de plaques et de
clous, des fenêtres barrées par d'énormes grilles de
fer, des étages entiers aux volets clos, comme cloués
pour ne plus laisser entrer la clarté du jour. Quand les
portes restaient ouvertes, on apercevait des voûtes profondes,
des cours intérieures, humides et froides, tachées
de verdures sombres, et que, pareils à des cloîtres, des
portiques entouraient. Puis, dans les dépendances, dans
les constructions basses qui avaient fini par se grouper
là, surtout du côté des ruelles dévalant au bord du Tibre,
des petites industries silencieuses s'étaient installées, un
boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces obscurs,
des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades
sur une planche, des débits de vin, qui affichaient les crus
de Frascati et de Genzano, et où les buveurs semblaient
morts. Vers le milieu de la rue, la prison qui s'y trouve
actuellement, avec son abominable mur jaune, n'était
point faite pour l'égayer. Toute une volée de fils télégraphiques
suivait de bout en bout ce long couloir de tombe,
aux rares passants, où s'émiettait la poussière du passé,
de l'arcade du palais Farnèse à l'échappée lointaine, au
delà du fleuve, sur les arbres de l'Hôpital du Saint-Esprit.
Mais surtout, le soir, dès la nuit faite, Pierre
était saisi par la désolation, la sorte d'horreur sacrée
que la rue prenait. Pas une âme, l'anéantissement
absolu. Pas une lumière aux fenêtres, rien que la double
file des becs de gaz, très espacés, des lueurs affaiblies
de veilleuse, mangées par les ténèbres. Les portes verrouillées,
barricadées, d'où pas un bruit, pas un souffle
ne sortait. Seulement, de loin en loin, un débit de
vin éclairé, des vitres dépolies derrière lesquelles brûlait
une lampe dans une immobilité complète, sans un
éclat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes
que les deux sentinelles de la prison, l'une devant la
porte, l'autre au coin de la ruelle de droite, toutes les
deux debout et figées, dans la rue morte.
D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien
beau quartier tombé à l'oubli, si écarté de la vie moderne,
n'exhalant désormais qu'une odeur de renfermé, la
fade et discrète odeur ecclésiastique. Du côté de Saint-Jean
des Florentins, à l'endroit où le nouveau cours Victor-Emmanuel
est venu tout éventrer, l'opposition était violente,
entre les hautes maisons à cinq étages, sculptées,
éclatantes, à peine finies, et les noires demeures, affaissées
et borgnes, des ruelles voisines. Le soir, des globes
électriques étincelaient, d'une blancheur éblouissante;
tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et des
autres rues n'étaient plus que des lampions fumeux.
C'étaient d'anciennes voies célèbres, la rue des Banchi
Vecchi, la rue du Pellegrino, la rue de Monserrato,
puis une infinité de traverses qui les coupaient, qui
les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si étroites, que
les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait
son église, une multitude d'églises presque semblables,
très décorées, très dorées et peintes, ouvertes seulement
aux heures des offices, pleines alors de soleil et d'encens.
Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre
San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici,
se trouvait dans le bas, derrière le palais Farnèse,
l'église des Morts, où il aimait entrer pour y rêver à cette
sauvage Rome, aux pénitents qui desservaient cette église
et dont la mission était d'aller ramasser, dans la Campagne,
les cadavres abandonnés qu'on leur signalait. Un soir,
il y assista au service de deux corps inconnus, depuis
quinze jours sans sépulture, qu'on avait découverts dans
un champ, à droite de la voie Appienne.
Mais la promenade préférée de Pierre devint bientôt le
nouveau quai du Tibre, devant l'autre façade du palais
Boccanera. Il n'avait qu'à descendre le vicolo, l'étroite
ruelle, et il débouchait dans un lieu de solitude, où les
choses l'emplissaient d'infinies pensées. Le quai n'était
pas achevé, les travaux semblaient même abandonnés
complètement, c'était tout un chantier immense, encombré
de gravats, de pierres de taille, coupé de palissades à
demi rompues et de baraques à outils dont les toits s'effondraient.
Sans cesse le lit du fleuve s'est exhaussé, tandis
que les fouilles continuelles ont abaissé le sol de la ville,
aux deux bords. Aussi était-ce pour la mettre à l'abri des
inondations qu'on venait d'emprisonner les eaux dans ces
gigantesques murs de forteresse. Et il avait fallu surélever
les anciennes berges à un tel point, que, sous l'abri de son
portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera, avec
son double escalier où l'on amarrait autrefois les bateaux
de plaisance, se trouvait en contre-bas, menacée d'être
ensevelie et de disparaître, quand on achèverait les travaux
de voirie. Rien encore n'était nivelé, les terres rapportées
restaient là telles que les tombereaux les déchargeaient,
il n'y avait partout que des fondrières, des
éboulements, au milieu des matériaux laissés à l'abandon.
Seuls, des enfants misérables venaient jouer parmi ces
décombres où le palais s'enfonçait, des ouvriers sans travail
dormaient lourdement au grand soleil, des femmes
étendaient leur pauvre lessive sur les tas de cailloux. Et,
cependant, c'était pour Pierre un asile heureux, de paix
certaine, inépuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait
pendant des heures, à regarder le fleuve, et les quais, et
la ville, en face, aux deux bouts.
Dès huit heures, le soleil dorait la vaste trouée de sa
lumière blonde. Quand il regardait là-bas, vers la gauche,
il apercevait les toits lointains du Transtévère, qui se
découpaient, d'un gris bleu noyé de brume, sur le ciel
éclatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude au delà
de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers
de l'Hôpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre
rive leur verdoyant rideau, laissant voir, à l'horizon, le
profil clair du Château Saint-Ange. Mais, surtout, il ne
pouvait détacher les yeux de la berge d'en face, car un
morceau de la très vieille Rome y était demeuré intact. Du
pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la
rive droite, la partie des quais laissée en suspens, dont la
construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve
entre les deux colossales murailles de forteresse, hautes et
blanches. Et c'était en vérité une surprise et un charme
que cette extraordinaire évocation des anciens âges, cette
berge chargée de tout un lambeau de la vieille ville des
papes. Sur la rue de la Lungara, les façades uniformes
avaient dû être rebadigeonnées; mais, ici, les derrières
des maisons, qui descendaient jusque dans l'eau, restaient
lézardés, roussis, éclaboussés de rouille, patinés par les
étés brûlants, comme d'antiques bronzes. Et quel amas,
quel entassement incroyable! En bas, des voûtes noires
où le fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des
pans de construction romaine plongeant à pic; puis, des
escaliers raides, disloqués, verdis, qui montaient de la
grève, des terrasses qui se superposaient, des étages qui
alignaient leurs petites fenêtres irrégulières, percées au
hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres
maisons; et cela pêle-mêle, avec une extravagante fantaisie
de balcons, de galeries de bois, de ponts jetés au
travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on aurait dits
poussés sur les toits, de mansardes ajoutées, plantées au
milieu des tuiles roses. Un égout, en face, tombait d'une
gorge de pierre, usée et souillée, à gros bruit. Partout où
la berge apparaissait, dans le retrait des maisons, elle
était couverte d'une végétation folle, des herbes, des
arbustes, des manteaux de lierre traînant à plis royaux.
Et la misère, la saleté disparaissaient sous la gloire du
soleil, les vieilles façades tassées, déjetées, devenaient
en or, des lessives entières qui séchaient aux fenêtres les
pavoisaient de la pourpre des jupons rouges et de la neige
aveuglante des linges. Tandis que, plus haut encore, au-dessus
du quartier, le Janicule s'élevait dans l'éblouissement
de l'astre, avec le fin profil de Saint-Onuphre,
parmi les cyprès et les pins.
Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de
l'énorme mur du quai, et il restait là longtemps, le cœur
gonflé, plein de la tristesse des siècles morts, à regarder
couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la grande lassitude
de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de cette
tranchée babylonienne où elles étaient enfermées, des
murailles démesurées de prison, droites, lisses, nues,
toutes blafardes encore, dans leur laideur neuve. Au
soleil, le fleuve jaune se dorait, se moirait de vert et de
bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais, dès qu'il
était gagné par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de
boue, d'une vieillesse si épaisse et si lourde, que les
maisons d'en face ne s'y reflétaient même plus. Et quel
abandon désolé, quel fleuve de silence et de solitude! Si,
après les pluies d'hiver, il roulait furieusement parfois
son flot menaçant, il s'engourdissait pendant les longs
mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une
coulée sourde, comme désabusée de tout bruit inutile. On
pouvait demeurer là, penché, durant la journée entière,
sans voir passer une barque, une voile qui l'animât. Les
quelques bateaux, les deux ou trois petits vapeurs venus
du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de Sicile,
s'arrêtaient tous au pied de l'Aventin. Au delà, il n'y avait
plus que désert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin
en loin, un pêcheur immobile laissait pendre sa ligne.
Pierre ne voyait toujours, un peu à sa droite, au pied de
l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique péniche couverte,
une arche de Noé à demi pourrie, peut-être un bateau-lavoir,
mais où jamais il n'apercevait une âme; et il y
avait encore, sur une langue de boue, un canot échoué, le
flanc crevé, lamentable dans son symbole de toute navigation
impossible et abandonnée. Ah! cette ruine de
fleuve, aussi morte que les ruines fameuses dont elle
était lasse de baigner la poussière, depuis tant de siècles!
Et quelle évocation, ces siècles d'histoire que les eaux
jaunes avaient reflétés, tant de choses, tant d'hommes,
dont elles avaient pris la fatigue et le dégoût, au point
d'être devenues si lourdes, si muettes, si désertes, dans
leur souhait de néant!
Ce fut là que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout
derrière une des baraques de bois qui avaient servi
à serrer les outils. Elle allongeait la tête, elle regardait
fixement, depuis des heures peut-être, la fenêtre de la
chambre de Dario, au coin de la ruelle et du quai. Effrayée
sans doute par la façon sévère dont Victorine l'avait reçue,
elle ne s'était pas représentée au palais, pour avoir des
nouvelles; mais elle venait là, elle y passait les journées,
ayant appris de quelque domestique où était la fenêtre,
attendant sans se lasser une apparition, un signe de vie et
de salut, dont l'espoir seul lui faisait battre le cœur. Le
prêtre s'approcha, infiniment touché de la voir se dissimuler
de la sorte, si humble, si tremblante d'adoration,
dans sa royale beauté. Au lieu de la gronder, de la chasser,
ainsi qu'il en avait la mission, il se montra très doux
et très gai, lui parla des siens comme si rien ne s'était
passé, s'arrangea de manière à prononcer le nom du prince,
pour lui faire entendre qu'il serait sur pied avant quinze
jours. D'abord, elle avait eu un sursaut, farouche, méfiante,
prête à fuir. Puis, quand elle eut compris, des
larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant,
bien heureuse, elle lui envoya un baiser de la main, elle
lui cria: «Grazie, grazie! Merci, merci!», en se sauvant
à toutes jambes. Jamais il ne la revit.
Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait
dire sa messe à Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse,
eut la surprise de rencontrer Benedetta sortant de cette
église, de si bonne heure, une toute petite fiole d'huile à
la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui
expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait
obtenir du bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait
la lampe brûlant devant une antique statue de bois
de la Madone, en qui elle avait une absolue confiance. Elle
avouait même qu'elle n'avait de confiance qu'en celle-là,
car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'était
adressée à d'autres, pourtant très réputées, des Madones
de marbre et même d'argent. Aussi une dévotion ardente,
toute sa dévotion en réalité, brûlait-elle dans son cœur
pour cette image sainte qui ne lui refusait rien. Et elle
affirma très simplement, comme une chose naturelle,
hors de discussion, que c'étaient ces quelques gouttes
d'huile, dont elle frottait matin et soir la plaie de Dario,
qui déterminaient une guérison si prompte, tout à fait miraculeuse.
Pierre, saisi, désolé d'une religion si enfantine
chez cette admirable créature de sagesse, de passion et
de grâce, ne se permit pas un sourire.
Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il
venait passer une heure dans la chambre de Dario convalescent,
Benedetta voulait qu'il racontât ses journées
pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses étonnements,
ses émotions, ses colères parfois, prenaient un
charme triste, au milieu du grand calme étouffé de la
pièce. Mais, surtout, quand il osa de nouveau sortir du
quartier, quand il se prit de tendresse pour les jardins
romains, où il allait dès l'ouverture des portes, afin d'être
sûr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des sensations
enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres,
des eaux jaillissantes, des terrasses élargies sur des
horizons sublimes.
Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins,
qui lui emplirent le cœur davantage. A la villa Borghèse,
le petit bois de Boulogne de Rome, il y avait des
futaies majestueuses, des allées royales, où les voitures
venaient tourner l'après-midi, avant la promenade obligatoire
du Corso; et il fut plus touché par le jardin réservé
devant la villa, cette villa d'un luxe de marbre éblouissant,
où se trouve aujourd'hui le plus beau musée du monde:
un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin central que
domine la blancheur nue d'une Vénus, et des fragments
d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages,
rangés symétriquement en carré, et rien autre
que cette herbe déserte, ensoleillée et mélancolique. Au
Pincio, où il retourna, il eut une matinée exquise, il
comprit le charme de ce coin étroit, avec ses arbres rares
toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et
Saint-Pierre au lointain, dans la clarté si tendre, si limpide,
poudrée de soleil. A la villa Albani, à la villa Pamphili,
il retrouva les superbes pins parasols, d'une grâce
géante et fière, les chênes verts puissants, aux membres
tordus, à la verdure noire. Dans la dernière surtout, les
chênes noyaient les allées d'un demi-jour délicieux, le
petit lac était plein de rêve avec ses saules pleureurs et
ses touffes de roseaux, le parterre en contre-bas déroulait
une mosaïque d'un goût baroque, tout un dessin compliqué
de rosaces et d'arabesques, que la diversité des
fleurs et des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce
jardin, le plus noble, le plus vaste, le mieux soigné, ce
fut, en longeant un petit mur, de revoir Saint-Pierre
encore, sous un aspect nouveau et si imprévu, qu'il en
emporta à jamais la symbolique image. Rome avait disparu
complètement, il n'y avait plus là, entre les pentes du
mont Mario et un autre coteau boisé qui cachait la ville,
que le dôme colossal dont la masse semblait posée sur des
blocs épars, blancs et roux. C'étaient les îlots des maisons
du Borgo, les constructions entassées du Vatican et
de la basilique, qu'il dominait, qu'il écrasait ainsi de sa
coupole démesurée, d'un gris bleu dans le bleu clair
du ciel; tandis que, derrière lui, au loin, fuyait une
échappée bleuâtre de campagne illimitée, très délicate.
Mais Pierre sentit davantage l'âme des choses dans des
jardins moins somptueux, d'une grâce plus fermée. Ah!
la villa Mattei, sur la pente du Coelius, avec son jardin en
terrasses, avec ses allées intimes qui descendent bordées
d'aloès, de lauriers et de fusains géants, avec ses buis
amers taillés en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et
ses fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut
une égale impression de charme que sur l'Aventin, en visitant
les trois églises, qui s'y noient parmi la verdure, à
Sainte-Sabine surtout, le berceau des Dominicains, dont
le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune, dort
dans une paix tiède et odorante, planté d'orangers, au
milieu desquels l'oranger séculaire de Saint-Dominique,
énorme et noueux, est encore chargé d'oranges mûres.
Puis, à côté, au Prieuré de Malte, le jardin au contraire
s'ouvrait sur un horizon immense, à pic au-dessus du
Tibre, enfilant le cours du fleuve, les façades et les toitures
qui se serraient le long des deux rives, jusqu'au
lointain sommet du Janicule. C'étaient toujours, d'ailleurs,
dans ces jardins de Rome, les mêmes buis taillés,
les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles pâles, longues
comme des chevelures, les chênes verts trapus et sombres,
les pins géants, les cyprès noirs, des marbres blanchis
parmi des touffes de roses, des fontaines bruissantes sous
des manteaux de lierre. Et il ne goûta une joie plus tendrement
attristée qu'à la villa du pape Jules, dont le
portique ouvert en hémicycle sur le jardin raconte la vie
d'une époque aimable et sensuelle, avec sa décoration
peinte, son treillage d'or chargé de fleurs, où passent des
vols souriants de petits Amours. Le soir enfin où il revint
de la villa Farnésine, il dit qu'il en rapportait toute l'âme
morte de la vieille Rome; et ce n'étaient pas les peintures
exécutées d'après les cartons de Raphaël qui l'avaient
touché, c'était plutôt la jolie salle du bord de l'eau, à
la décoration bleu tendre, lilas tendre et rose tendre,
d'un art sans génie, mais si charmant et si romain;
c'était surtout le jardin abandonné, qui descendait autrefois
jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait
maintenant, d'une désolation lamentable, ravagé, bossué,
envahi d'herbes folles, tel qu'un cimetière, où pourtant
mûrissaient toujours les fruits d'or des orangers et des
citronniers.
Puis, une dernière fois, il eut une secousse au cœur,
le beau soir où il visita la villa Médicis. Là, il était en
terre française. Et quel merveilleux jardin encore, avec
ses buis, ses pins, ses allées de magnificence et de charme!
quel refuge de rêverie antique que le très vieux et très
noir bois de chênes verts, où, dans le bronze luisant des
feuilles, le soleil à son déclin jetait des lueurs braisillantes
d'or rouge! Il y faut monter par un escalier interminable,
et de là-haut, du belvédère qui domine, on
possède Rome entière d'un regard, comme si, en élargissant
les bras, on allait la prendre toute. Du réfectoire
de la villa, que décorent les portraits de tous les artistes
pensionnaires qui s'y sont succédé, de la bibliothèque surtout,
une grande salle au calme profond, on a la même
vue admirable, la plus large et la plus conquérante, une
vue d'ambition démesurée dont l'infini devrait mettre
au cœur des jeunes gens, enfermés là, la volonté de posséder
le monde. Lui, qui était venu hostile à l'institution
du prix de Rome, à cette éducation traditionnelle et uniforme
si dangereuse pour l'originalité, resta séduit un
instant par cette paix tiède, cette solitude limpide du jardin,
cet horizon sublime où semblaient battre les ailes du
génie. Ah! quelles délices, avoir vingt ans, vivre trois
années dans cette douceur de rêve, au milieu des plus
belles œuvres humaines, se dire qu'on est trop jeune pour
produire encore, et se recueillir, et se chercher, apprendre
à jouir, à souffrir, à aimer! Mais, ensuite, il réfléchit que
ce n'était point là une besogne de jeunesse, que pour
goûter la divine jouissance d'une telle retraite d'art et de
ciel bleu, il fallait certainement l'âge mûr, les victoires
déjà gagnées, la lassitude commençante des œuvres accomplies.
Il causa avec les pensionnaires, il remarqua que,
si les jeunes âmes de songe et de contemplation, ainsi que
la simple médiocrité, s'y accommodaient de cette vie
cloîtrée dans l'art du passé, tout artiste de bataille, tout
tempérament personnel s'y mourait d'impatience, les yeux
tournés vers Paris, dévoré par la hâte d'être en pleine
fournaise de production et de lutte.
Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir,
avec ravissement, éveillaient chez Benedetta et chez Dario
le souvenir du jardin de la villa Montefiori, aujourd'hui
saccagé, autrefois si verdoyant, planté des plus beaux
orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires,
dans lequel ils avaient appris à s'aimer.
—Ah! je me rappelle, disait la contessina, à l'époque
des fleurs, c'était une bonne odeur à en mourir, tellement
forte, tellement grisante, qu'une fois je suis restée dans
l'herbe, sans pouvoir me relever... Te souviens-tu, Dario?
tu m'as prise dans tes bras, tu m'as portée près de la fontaine,
où il faisait très bon et très frais.
Elle était assise, au bord du lit, comme à son ordinaire,
et elle tenait dans sa main la main du convalescent, qui
s'était mis à sourire.
—Oui, oui, je t'ai baisée sur les yeux, et tu les as
rouverts enfin... Tu te montrais moins cruelle en ce temps-là,
tu me laissais te baiser les yeux autant qu'il me plaisait...
Mais nous étions des enfants, et si nous n'avions
pas été des enfants, nous aurions été mari et femme tout
de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et où nous
courions si libres!
Elle approuvait de la tête, convaincue que la Madone
seule les avait protégés.
—C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur,
maintenant que nous allons pouvoir être l'un à l'autre,
sans faire pleurer les anges!
La conversation en revenait toujours là, l'affaire de
l'annulation du mariage prenait une tournure de plus en
plus favorable, et Pierre assistait chaque soir à leur
enchantement, ne les entendait causer que de leur union
prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux
lâchés en plein paradis. Dirigée cette fois par une main
toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses
avec vigueur, car il ne se passait guère de jour, sans
qu'elle rapportât quelque nouvelle heureuse. Elle avait
hâte de terminer cette affaire, pour la continuation et pour
l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait épouser
que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait
tout, ferait tout excuser, en mettant fin à une situation
désormais intolérable. Le scandale abominable, les
affreux commérages qui bouleversaient le monde noir et
le monde blanc, finissaient par la jeter hors d'elle, d'autant
plus qu'elle sentait la nécessité d'une victoire, devant
l'éventualité d'un conclave possible, où elle désirait que
le nom de son frère brillât d'un éclat pur, souverain. Jamais
cette secrète ambition de toute sa vie, cet espoir de
voir sa race donner un troisième pape à l'Église, ne
l'avait brûlée d'une pareille passion, comme si elle avait
eu le besoin de se consoler dans son froid célibat, depuis
que son unique joie en ce monde, l'avocat Morano,
la délaissait si durement. Toujours vêtue d'une robe
sombre, active et si mince, si pincée, qu'on l'aurait prise
par derrière pour une jeune fille, elle était comme l'âme
noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout,
rôdant en intendante soigneuse, veillant jalousement
sur le cardinal, la saluait en silence, saisi chaque
fois d'un petit froid au cœur, en la voyant de visage si
desséché, coupé de longs plis, planté du grand nez volontaire
de la famille. Mais elle lui rendait à peine son salut,
restée dédaigneuse de ce petit prêtre étranger, ne le tolérant
dans son intimité que pour complaire à monsignor
Nani, désireuse en outre d'être agréable au vicomte Philibert
de la Choue, qui avait amené de si beaux pèlerinages
à Rome.
Peu à peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience
d'amour de Benedetta et de Dario, Pierre finit
par se passionner avec eux, en souhaitant une solution
prompte. L'affaire allait se représenter devant la congrégation
du Concile, dont une première décision en faveur
du divorce était restée nulle, le défenseur du mariage,
monsignor Palma, ayant demandé, selon son droit, un
supplément d'enquête. D'ailleurs, cette première décision,
prise seulement à une voix de majorité, n'aurait sûrement
pas été ratifiée par le Saint-Père. Et il s'agissait en somme
de conquérir des voix parmi les dix cardinaux dont la
congrégation se composait, de les convaincre, d'obtenir
la presque unanimité: besogne ardue, car la parenté de
Benedetta, cet oncle cardinal, qui semblait devoir tout
faciliter, aggravait les choses, au milieu des intrigues
compliquées du Vatican, des rivalités qui brûlaient de
tuer en lui le pape possible, en éternisant le scandale.
C'était à cette conquête des voix que donna Serafina se
lançait chaque après-midi, dirigée par son confesseur,
le père Lorenza, qu'elle allait voir quotidiennement au
Collège Germanique, le dernier refuge à Rome des Jésuites,
qui ont cessé d'y être les maîtres du Gesù. L'espoir
du succès tenait surtout à ce que Prada, lassé, irrité,
avait déclaré formellement qu'il ne se présenterait plus.
Il ne répondait même pas aux assignations répétées,
tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse
et ridicule, depuis que Lisbeth, sa maîtresse avérée, était
enceinte de ses œuvres, aux yeux de la ville entière. Il
se taisait donc, affectait de n'avoir jamais été marié, bien
que la blessure de son désir tenu en échec, de son orgueil
de mâle souffleté, saignât toujours au fond, rouverte sans
cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur sa
paternité, que faisait courir le monde noir. Et, puisque
la partie adverse se désistait, disparaissait de son plein
gré, on comprenait l'espérance croissante de Benedetta et
de Dario, chaque soir, lorsque donna Serafina, en rentrant,
leur annonçait qu'elle croyait bien avoir gagné encore la
voix d'un cardinal.
Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous,
était monsignor Palma, l'avocat d'office choisi par la congrégation
pour défendre le lien sacré du mariage. Il
avait des droits presque illimités, pouvait en rappeler
encore, en tout cas ferait traîner l'affaire autant qu'il lui
plairait. Son premier plaidoyer, en réponse à celui de
Morano, avait déjà été terrible, mettant l'état de virginité
en doute, citant scientifiquement des cas où des femmes
possédées offraient les particularités d'aspect constatées
par les sages-femmes, réclamant d'ailleurs l'examen
minutieux de deux médecins assermentés, déclarant enfin
que, la condition première de l'acte étant l'obéissance de
la femme, la demanderesse, même vierge, n'était pas
fondée à réclamer l'annulation d'un mariage dont ses
refus réitérés avaient seuls empêché la consommation. Et
l'on annonçait que le nouveau plaidoyer qu'il préparait,
serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction
était absolue. Devant cette belle énergie de vérité et de
logique, le pis allait être que les cardinaux, même bienveillants,
n'oseraient jamais conseiller l'annulation au
Saint-Père. Aussi le découragement reprenait-il Benedetta,
lorsque donna Serafina, au retour d'une visite faite
à monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un
ami commun s'était chargé de voir monsignor Palma.
Mais cela, sans doute, coûterait très cher. Monsignor
Palma, théologien rompu aux affaires canoniques et d'une
honnêteté parfaite, avait eu une grande douleur dans sa
vie, une nièce pauvre, d'une admirable beauté, qu'il
s'était mis sur le tard à aimer follement, et qu'il avait dû,
afin d'éviter le scandale, marier à un chenapan qui,
depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences
restaient dignes, le prélat traversait justement une crise
affreuse, las de se dépouiller, n'ayant plus l'argent nécessaire
pour tirer son neveu d'un mauvais pas, une tricherie
au jeu. Et la trouvaille fut de sauver le jeune
homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation,
sans rien demander à l'oncle, qui, un soir, après la nuit
tombée, comme s'il se rendait complice, vint en pleurant
remercier donna Serafina de sa bonté.
Ce soir-là, Pierre était avec Dario, lorsque Benedetta
entra riant, tapant de joie dans ses mains.
—C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui
a juré une reconnaissance éternelle. Maintenant, le voilà
bien forcé d'être aimable.
Plus méfiant, Dario demanda:
—Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il
engagé formellement?
—Oh! non, comment veux-tu? c'était si délicat!...
On assure que c'est un très honnête homme.
Pourtant, elle-même fut effleurée d'une nouvelle inquiétude.
Si monsignor Palma, malgré le grand service reçu,
allait demeurer incorruptible? Cela, dès lors, les hanta.
Leur attente recommençait.
—Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle après un
silence, je me suis décidée à leur fameuse visite. Oui, ce
matin, je suis allée chez deux médecins avec ma tante.
Elle s'était remise à sourire, elle ne semblait aucunement
gênée.
—Et alors? demanda-t-il du même air tranquille.
—Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne
mentais pas, ils ont rédigé chacun une espèce de certificat
en latin... C'était, paraît-il, absolument nécessaire pour
permettre à monsignor Palma de revenir sur ce qu'il a
dit.
Puis, se tournant vers Pierre:
—Ah! ce latin! monsieur l'abbé... J'aurais bien désiré
savoir tout de même, et j'ai songé à vous, pour que vous
ayez l'obligeance de le traduire. Mais ma tante n'a pas
voulu me laisser les pièces, elle les a fait joindre immédiatement
au dossier.
Très embarrassé, le prêtre se contenta de répondre d'un
vague signe de tête, car il n'ignorait pas ce qu'étaient ces
sortes de certificats, une description nette et complète,
en termes précis, avec tous les détails d'état, de couleur
et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas là de
pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et
heureux même, puisque toute la félicité de leur vie allait
en dépendre.
—Enfin, conclut Benedetta, espérons que monsignor
Palma aura de la reconnaissance; et, en attendant, mon
Dario, guéris-toi vite, pour le beau jour tant souhaité
de notre bonheur.
Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tôt,
sa blessure s'était rouverte, ce qui devait le forcer à garder
le lit quelques jours encore. Et Pierre continua, chaque
soir, à le venir distraire, en lui contant ses promenades.
Maintenant, il s'enhardissait, courait les quartiers de
Rome, découvrait avec ravissement les curiosités classiques,
cataloguées dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il
leur parla un soir avec une sorte de tendresse des principales
places de la ville, qu'il avait trouvées banales
d'abord, qui lui apparaissaient maintenant très diverses,
ayant chacune son originalité profonde: la place du
Peuple, si ensoleillée, si noble, dans sa symétrie monumentale;
la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des
étrangers, avec son double escalier de cent trente-deux
marches, doré par les étés, d'une ampleur et d'une grâce
géantes; la place Colonna, vaste, toujours grouillante de
peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et d'insoucieux
espoir, debout, flânant autour de la colonne de
Marc-Aurèle, en attendant que la fortune lui tombe du
ciel; la place Navone, longue, régulière, déserte depuis
que le marché ne s'y tient plus, gardant le mélancolique
souvenir de sa vie bruyante d'autrefois; la place du
Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte
du marché aux fruits et du marché aux légumes, toute
une plantation de grands parapluies, des entassements de
tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant
des marchandes et des ménagères. Sa grande
surprise fut la place du Capitole, qui éveillait en lui une
idée de sommet, de lieu découvert dominant la ville et le
monde, et qu'il trouva petite, carrée, enfermée entre
ses trois palais, ouverte d'un seul côté sur un court horizon,
borné par quelques toitures. Personne ne passe
là, on monte par une rampe d'accès que bordent des
palmiers, les étrangers seuls font un détour pour arriver
en voiture. Les voitures attendent, les touristes stationnent
un moment, le nez levé vers l'admirable bronze
antique, le Marc-Aurèle à cheval, placé au centre. Vers
quatre heures, lorsque le soleil dore le palais de gauche,
détachant sur le ciel bleu les fines statues de l'entablement,
on dirait une tiède et douce petite place de province,
avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises
sous le portique, et ses bandes d'enfants dépenaillés,
lâchés là comme toute une école dans une cour de récréation.
Et, un autre soir, Pierre dit à Benedetta et à Dario son
admiration pour les fontaines de Rome, la ville du monde
où les eaux ruissellent le plus abondamment et le plus
magnifiquement dans le marbre et dans le bronze: depuis
la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place
Barberini, les Tortues de l'étroite place qui a pris leur
nom, jusqu'aux trois fontaines de la place Navone, où
triomphe, au centre, la vaste composition du Bernin,
et surtout jusqu'à la colossale fontaine de Trevi, d'un
goût si fastueux, dominée par le roi Neptune, entre
les hautes figures de la Santé et de la Fécondité. Et, un
autre soir, il rentra heureux, en leur racontant qu'il venait
enfin de s'expliquer le singulier effet que lui faisaient
les rues de l'ancienne Rome, autour du Capitole et sur la
rive gauche du Tibre, là où des masures se collaient aux
flancs des grands palais princiers: c'était qu'elles n'avaient
pas de trottoirs et que les piétons marchaient au milieu,
à l'aise, parmi les voitures, sans avoir jamais l'idée de
filer aux deux bords, contre les façades. Vieux quartiers
qu'il aimait, ruelles sans cesse tournantes, étroites places
irrégulières, palais énormes et carrés, comme disparus
dans la foule bousculée des petites maisons qui les
noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi,
partout des escaliers qui montent, cailloutés de gris,
chaque marche ourlée de pierre blanche, des pentes
brusques qui tournent, des terrasses qui s'étagent, des séminaires
et des couvents aux fenêtres closes, comme des
habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel
se dresse un palmier superbe, dans le bleu sans tache du
ciel. Et, un autre soir, ayant poussé plus loin encore sa
promenade, jusque dans la Campagne, le long du Tibre,
en amont du pont Molle, il revint enthousiasmé d'avoir eu
la révélation de tout un art classique, qu'il n'avait guère
goûté jusque-là. En suivant la rive, il venait de voir des
Poussin, le fleuve jaune et lent, aux bords plantés de roseaux,
les falaises basses, découpées, dont la blancheur
crayeuse se détachait sur les fonds roux de l'immense
plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues
de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un
portique, ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une
file oblique de moutons pâles qui descendaient boire,
tandis que le berger, appuyé d'une épaule au tronc d'un
chêne vert, regardait. Beauté spéciale, large et rousse,
faite de rien, simplifiée jusqu'à la ligne droite et plate,
tout anoblie des grands souvenirs: toujours les légions
romaines en marche par les voies pavées, au travers de
la Campagne nue; et toujours le long sommeil du moyen
âge, puis le réveil de l'antique nature dans la foi catholique,
ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la
maîtresse du monde.
Un jour que Pierre était allé visiter le Campo Verano,
le grand cimetière de Rome, il trouva, le soir, près du lit
de Dario, Celia en compagnie de Benedetta.
—Comment! monsieur l'abbé, s'écria la petite princesse,
ça vous amuse d'aller voir les morts?
—Ah! ces Français! reprit Dario, que l'idée seule
d'un cimetière désobligeait, ces Français! ils se gâtent la
vie à plaisir, avec leur amour des spectacles tristes.
—Mais, dit Pierre doucement, on n'échappe pas à la
réalité de la mort. Le mieux est de la regarder en face.
Du coup, le prince se fâcha.
—La réalité, la réalité! à quoi bon? Quand la réalité
n'est pas belle, moi je ne la regarde pas, je m'efforce de
n'y penser jamais.
De son air tranquille et souriant, le prêtre n'en continua
pas moins à dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue
du cimetière, l'air de fête que le clair soleil d'automne y
mettait, tout un luxe extraordinaire de marbre, des statues
de marbre prodiguées sur les tombeaux, des chapelles
de marbre, des monuments de marbre. Sûrement
l'atavisme antique agissait, les somptueux mausolées de
la voie Appienne repoussaient là, une pompe, un orgueil
démesuré dans la mort. Sur la hauteur surtout, la noblesse
romaine avait son quartier aristocratique, un amas de
véritables temples, des figures colossales, des scènes à
plusieurs personnages, d'un goût parfois déplorable, mais
où des millions avaient dû être dépensés. Et ce qui était
charmant, parmi les ifs et les cyprès, c'était l'admirable
conservation, la blancheur intacte des marbres, que les
étés brûlants doraient, sans une tache de mousse, sans
ces balafres de pluie qui rendent si mélancoliques les
statues des pays du Nord.
Benedetta, silencieuse, touchée du malaise de Dario,
finit par interrompre Pierre, en disant à Celia:
—Et la chasse a été intéressante?
Au moment où le prêtre était entré, la petite princesse
parlait d'une chasse au renard, à laquelle sa mère l'avait
conduite.
—Oh! chère, tout ce qu'il y a de plus intéressant!...
Le rendez-vous était pour une heure, là-bas, au tombeau
de Cæcilia Metella, où l'on avait installé le buffet, sous
une tente. Et un monde, la colonie étrangère, les jeunes
gens des ambassades, des officiers, sans compter nous
autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup
de femmes en amazone... Le départ a été donné à
une heure et demie, et le galop a duré plus de deux
heures, si bien que le renard s'est allé faire prendre très
loin, très loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de
même, oh! des choses extraordinaires, un grand mur que
toute la chasse a dû sauter, puis des fossés, des haies, une
course folle derrière les chiens... Il y a eu deux accidents,
peu de chose, un monsieur qui s'est foulé le
poignet et un autre qui a eu la jambe cassée.
Dario avait écouté avec passion, car ces chasses au
renard étaient le grand plaisir de Rome, la joie de la galopade
au travers de cette Campagne romaine si plate et
si hérissée d'obstacles pourtant, la joie de déjouer les
ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels
détours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin dès
qu'il tombe épuisé de fatigue; et des chasses sans fusil,
des chasses pour l'unique bonheur de courir à la queue
de cette bête, de la gagner de vitesse et de la vaincre.
—Ah! dit-il désespéré, est-ce imbécile d'être cloué
dans cette chambre! Je finirai par y mourir d'ennui.
Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni
une tristesse de ce cri naïf d'égoïsme. Elle qui était si
heureuse de l'avoir tout à elle, dans cette chambre où
elle le soignait! Mais son amour, si jeune et si sage à la
fois, avait un coin de maternité, et elle comprenait parfaitement
qu'il ne s'amusât guère, privé de ses plaisirs
habituels, séparé de ses amis qu'il écartait, dans la crainte
que l'histoire de son épaule démise ne leur parût louche.
Plus de fêtes, plus de soirées au théâtre, plus de visites
aux dames. Et c'était le Corso qui lui manquait surtout,
une souffrance, une véritable désespérance de ne plus
voir ni savoir, en regardant, de quatre à cinq heures,
défiler Rome entière. Aussi, dès qu'un intime venait,
c'étaient des questions interminables, et si l'on avait rencontré
celui-ci, et si cet autre avait reparu, et comment
avaient fini les amours d'un troisième, et si quelque aventure
nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires,
gros commérages d'un jour, intrigues puériles d'une
heure, où jusque-là s'étaient dépensées toutes ses énergies
d'homme.
Celia, qui aimait à lui apporter les bavardages innocents,
reprit après un silence, en fixant sur lui ses yeux
candides, ses yeux sans fond de vierge énigmatique:
—Comme c'est long à se remettre, une épaule!
Avait-elle donc deviné, cette enfant, dont l'unique
affaire était l'amour? Dario, gêné, se tourna vers Benedetta,
qui continuait à sourire, l'air placide. Mais, déjà, la petite
princesse sautait à un autre sujet.
—Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une
dame...
Elle s'arrêta, surprise elle-même et embarrassée de
cette nouvelle qui venait de lui échapper. Puis, très
bravement, elle continua, en amie d'enfance qui était
dans les petits secrets amoureux:
—Oui, une jolie personne que vous connaissez bien.
Elle avait tout de même un bouquet de roses blanches.
Cette fois, Benedetta s'égaya franchement, tandis que
Dario la regardait en riant aussi. Elle l'avait plaisanté, les
premiers jours, de ce qu'une dame n'envoyait pas prendre
de ses nouvelles. Lui, au fond, n'était pas fâché de cette
rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir gênante;
et, quoique un peu blessé dans sa fatuité de joli
homme, il était content d'apprendre que la Tonietta l'avait
déjà remplacé.
—Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours
tort.
—L'homme qu'on aime n'est jamais absent, déclara
Celia de son air grave et pur.
Mais Benedetta s'était levée, pour remonter les oreillers,
derrière le dos du convalescent.
—Va, va, mon Dario, toutes ces misères sont finies, et
je te garderai, tu n'auras plus que moi à aimer.
Il la contempla avec passion, il la baisa sur les
cheveux, car elle disait vrai, il n'avait jamais aimé
qu'elle; et elle ne se trompait pas non plus, quand elle
comptait le garder toujours, à elle seule, dès qu'elle se
serait donnée. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette
chambre, elle était heureuse de le retrouver enfant,
tel qu'elle l'avait aimé autrefois, sous les orangers de la
villa Montefiori. Il gardait une puérilité singulière, sans
doute dans l'appauvrissement de sa race, cette sorte de
retour à l'enfance, qu'on remarque chez les peuples très
vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait
pendant des heures des photographies, qui le faisaient
rire. Son incapacité de souffrir avait encore grandi, il
voulait qu'elle fût gaie et qu'elle chantât, il l'amusait
par la gentillesse de son égoïsme, qui l'amenait à rêver
avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela
serait bon de vivre toujours ensemble au soleil, et de
ne rien faire, et de ne se soucier de rien, le monde
dût-il crouler quelque part, sans qu'on se donnât la peine
d'y aller voir!
—Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement,
c'est que monsieur l'abbé a fini par tomber
amoureux de Rome.
Pierre, qui avait écouté en silence, acquiesça de bonne
grâce.
—C'est vrai.
—Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta,
il faut du temps, beaucoup de temps pour comprendre et
aimer Rome. Si vous n'étiez resté que quinze jours, vous
auriez emporté de nous une idée déplorable; tandis que,
maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes
bien tranquilles, jamais plus vous ne songerez à nous
sans tendresse.
Elle était d'un charme délicieux en parlant ainsi, et il
s'inclina une seconde fois. Mais il avait déjà réfléchi au
phénomène, il croyait en tenir la solution. Quand on arrive
à Rome, on apporte une Rome à soi, une Rome rêvée,
tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie
est le pire des désenchantements. Aussi faut-il attendre
que l'accoutumance se fasse, que la réalité médiocre
s'atténue, pour donner le temps à l'imagination de recommencer
son travail d'embellissement, de manière à ne
voir de nouveau les choses réelles qu'à travers la prodigieuse
splendeur du passé.
Celia s'était levée, prenant congé.
—Au revoir, chère, et à bientôt le mariage, n'est-ce
pas? Dario... Vous savez que je veux être fiancée avant
la fin du mois, oui, oui! une grande soirée que je forcerai
bien mon père à donner... Ah! que ce serait aimable,
si les deux noces pouvaient se faire en même temps!
Ce fut deux jours plus tard que Pierre, après une
grande promenade qu'il fit au Transtévère, suivie d'une
visite au palais Farnèse, sentit se résumer en lui la terrible
et mélancolique vérité sur Rome. Plusieurs fois déjà, il
avait parcouru le Transtévère, dont la population misérable
l'attirait, dans sa passion navrée pour les pauvres
et les souffrants. Ah! ce cloaque de misère et d'ignorance!
Il avait vu, à Paris, des coins de faubourg abominables,
des cités d'épouvante où l'humanité en tas pourrissait.
Mais rien n'approchait de cette stagnation dans l'insouciance
et dans l'ordure. Par les plus beaux jours de ce
pays du soleil, une ombre humide glaçait les ruelles
tortueuses, étranglées, pareilles à des couloirs de cave;
et l'odeur était affreuse surtout, une nausée qui prenait le
passant à la gorge, faite des légumes aigres, des graisses
rances, du bétail humain parqué là, parmi ses fientes.
C'étaient d'antiques masures irrégulières, jetées dans un
pêle-mêle aimé des artistes romantiques, avec des portes
noires et béantes qui s'enfonçaient sous terre, des escaliers
extérieurs qui montaient aux étages, des balcons de bois
tenus comme par miracle en équilibre sur le vide. Et des
façades à demi écroulées qu'il avait fallu étayer à l'aide
de poutres, et des logements sordides dont les fenêtres
crevées laissaient voir la crasse nue, et des boutiques
d'infime commerce, toute la cuisine en plein air d'un
peuple de paresse qui n'allumait pas de feu: les fritureries
avec leurs morceaux de polenta et leurs poissons nageant
dans l'huile puante, les marchands de légumes cuits étalant
des navets énormes, des paquets de céleris, de choux-fleurs,
d'épinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers,
mal coupée, était noire, des cous de bête hérissés
de caillots violâtres, comme arrachés. Les pains des boulangers
s'entassaient sur une planche, ainsi que des pavés
ronds; de pauvres fruitières n'avaient d'autres marchandises
que des piments et des pommes de pin, à leurs portes
enguirlandées de tomates séchées et enfilées; tandis que les
seules boutiques alléchantes étaient celles des charcutiers,
dont les salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de
leur odeur âpre, l'infection des ruisseaux. Les bureaux
de loterie, où les numéros gagnants étaient affichés, alternaient
avec les cabarets, des cabarets tous les trente pas,
qui annonçaient en grosses lettres les vins choisis des
Châteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par
les rues du quartier, une population grouillante, en guenilles
et malpropre, des bandes d'enfants à moitié nus que
la vermine dévorait, des femmes en cheveux, en camisole,
en jupon de couleur, qui gesticulaient et criaient, des
vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol
bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agitée,
au milieu du continuel va-et-vient de petits ânes traînant
des charrettes, d'hommes conduisant des dindes à coups
de fouet, de quelques touristes inquiets, sur lesquels se
ruaient aussitôt des bandes de mendiants. Des savetiers
s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir.
A la porte d'un petit tailleur, un vieux seau de ménage
était accroché, plein de terre, fleuri d'une plante grasse.
Et, de toutes les fenêtres, de tous les balcons, sur des
cordes jetées d'une maison à l'autre, en travers de la
rue, pendaient les lessives des ménages, un pavoisement
de loques sans nom, qui étaient comme les drapeaux symboliques
de l'abominable misère.
Pierre sentait son âme fraternelle se soulever d'une
pitié immense. Ah! certes, oui! il fallait les jeter bas,
ces quartiers de souffrance et de peste, où le peuple avait
si longtemps croupi comme dans une geôle empoisonnée,
et il était pour l'assainissement, pour la démolition, quitte
à tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes.
Déjà le Transtévère était bien changé, des voies nouvelles
l'éventraient, des prises d'air pratiquées à grands coups
de pioche, qui le pénétraient de nappes de soleil. Ce qui
en restait semblait plus noir, plus immonde, au milieu
de ces abatis de maisons, de ces trouées récentes,
vastes terrains vagues, où l'on n'avait pu reconstruire
encore. Cette ville en évolution l'intéressait infiniment.
Plus tard sans doute, on achèverait de la rebâtir, mais
quelle heure passionnante, celle où la vieille cité agonisait
dans la nouvelle, à travers tant de difficultés! Il
fallait avoir connu la Rome des immondices, noyée sous
les excréments, les eaux ménagères et les détritus de
légumes. Le Ghetto, récemment rasé, avait, depuis des
siècles, imprégné le sol d'une telle pourriture humaine,
que l'emplacement, demeuré nu, plein de bosses et de
fondrières, exhalait toujours une infâme pestilence. On
faisait bien de le laisser longtemps se sécher ainsi et se
purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux bords du
Tibre, où l'on a entrepris des travaux d'édilité considérables,
c'est à chaque pas la même rencontre: on suit
une rue étroite, puante, d'une humidité glaciale, entre
les façades sombres, aux toits qui se touchent presque, et
l'on tombe brusquement dans une éclaircie, dans une
clairière ouverte à coups de hache, parmi la forêt des
vieilles masures lépreuses. Il y a là des squares, des
trottoirs larges, de hautes constructions blanches, chargées
de sculptures, une capitale moderne à l'état d'ébauche,
pas finie, encombrée de gravats, barrée de palissades.
Partout des amorces de voies projetées, le colossal chantier
que la crise financière menace d'éterniser maintenant, la
ville de demain arrêtée dans sa croissance, restée en détresse,
avec ses commencements démesurés, trop hâtifs et
qui détonnent. Mais ce n'en était pas moins une besogne
bonne et saine, d'une nécessité sociale absolue pour une
grande ville d'aujourd'hui, à moins de laisser la vieille
Rome se pourrir sur place, telle qu'une curiosité des
anciens âges, une pièce de musée qu'on garde sous verre.
Ce jour-là, Pierre, en se rendant du Transtévère au
palais Farnèse, où il était attendu, fit un détour, passa
par la rue des Pettinari, puis par la rue des Giubbonari,
la première si sombre, si resserrée entre le grand mur
noir de l'Hôpital et les misérables maisons d'en face, la
seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout
égayée par les vitrines des bijoutiers, aux grosses chaînes
d'or, et par les étalages des marchands d'étoffe, où flottent
des lés immenses, bleus, jaunes, verts, rouges, d'un ton
éclatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de parcourir,
puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait maintenant,
évoquèrent en lui le quartier d'affreuse misère
qu'il avait visité déjà, la masse pitoyable des travailleurs
déchus, réduits par le chômage à la mendicité, campant
parmi les constructions superbes et abandonnées des Prés
du Château. Ah! le pauvre, le triste peuple resté enfant,
maintenu dans une ignorance, dans une crédulité de sauvages
par des siècles de théocratie, si accoutumé à la nuit
de son intelligence, aux souffrances de son corps, qu'il
reste quand même aujourd'hui en dehors du réveil social,
simplement heureux si on le laisse jouir à l'aise de son
orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait aveugle
et sourd en sa déchéance, il continuait sa vie stagnante
d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome
nouvelle, sans en éprouver autre chose que les ennuis,
les vieux quartiers où il logeait abattus, les habitudes
changées, les vivres plus chers, comme si la clarté, la
propreté, la santé le gênaient, quand il fallait les payer de
toute une crise ouvrière et financière. Cependant, qu'on
l'eût voulu ou non, c'était au fond pour lui uniquement
qu'on nettoyait Rome, qu'on la rebâtissait, dans l'idée
d'en faire une grande capitale moderne; car la démocratie
est au bout de ces transformations actuelles, c'est le
peuple qui héritera demain des cités d'où l'on chasse la
saleté et la maladie, où la loi du travail finira par s'organiser,
tuant la misère. Et voilà pourquoi, si l'on maudit
les ruines époussetées, tenues bourgeoisement, le Colisée
débarrassé de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore
sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si
l'on se fâche devant les affreux murs de forteresse qui
emprisonnent le Tibre, en pleurant les anciennes berges
si romantiques, avec leurs verdures et leurs antiques logis
trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie naît de la
mort et que demain doit forcément refleurir dans la
poudre du passé.
Pierre, en songeant à ces choses, était arrivé sur la
place Farnèse, déserte, sévère, avec ses maisons closes et
ses deux fontaines, dont l'une, en plein soleil, égrenait
sans fin un jet de perles, au milieu du grand silence; et il
regarda un instant la façade nue et monumentale du lourd
palais carré, sa haute porte où flottait le drapeau tricolore,
ses treize fenêtres de façade, sa fameuse frise d'un
art si merveilleux. Puis, il entra. Un ami de Narcisse
Habert, un des attachés de l'ambassade près du roi
d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire visiter le
palais immense, le plus beau de Rome, que la France a
loué pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale
demeure, somptueuse et mortelle, avec sa vaste cour à
portique, d'une humidité sombre, son escalier géant, aux
marches basses, ses couloirs interminables, ses galeries
et ses salles démesurées! C'était d'une pompe souveraine
dans la mort, un froid glacial tombait des murs, pénétrait
jusqu'aux os les fourmis humaines qui s'aventuraient
sous les voûtes. L'attaché, avec un sourire discret, avouait
que l'ambassade s'y ennuyait à mourir, cuite l'été, gelée
l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la partie
occupée par l'ambassadeur, le premier étage donnant
sur le Tibre. Là, de la célèbre galerie des Carrache, on
voit le Janicule, les jardins Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus
de San Pietro in Montorio. Puis, après un vaste
salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, égayé
de soleil. Mais la salle à manger, les chambres, les autres
salles qui suivent, occupées par le personnel, retombent
dans l'ombre morne d'une rue latérale. Toutes ces vastes
pièces, de sept à huit mètres de hauteur, ont des plafonds
peints ou sculptés admirables, des murs nus, quelques-uns
décorés de fresques, des mobiliers disparates, de
superbes consoles mêlées à tout un bric-à-brac moderne.
Et cette tristesse des choses tourne à l'abomination, lorsqu'on
pénètre dans les appartements de gala, les grandes
pièces d'honneur qui occupent la façade sur la place. Plus
un meuble, plus une tenture, rien qu'un désastre, des
salles magnifiques désertées, livrées aux araignées et aux
rats. L'ambassade n'en occupe qu'une, où elle entasse ses
archives poudreuses, sur des tables de bois blanc, par
terre, dans tous les coins. A côté, l'énorme salle de dix
mètres de hauteur, sur deux étages, que le propriétaire,
l'ancien roi de Naples, s'était réservée, est un véritable
grenier de débarras, où des maquettes, des statues
inachevées, un très beau sarcophage traînent, parmi un
entassement sans nom de débris méconnaissables. Et ce
n'était là qu'une partie du palais: le rez-de-chaussée est
complètement inhabité, notre École de Rome occupe un
coin du second étage, tandis que notre ambassade se serre
frileusement dans l'angle le plus logeable du premier,
forcée d'abandonner tout le reste, de fermer les portes
à double tour, pour éviter l'inutile peine de donner un
coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais
Farnèse, bâti par le pape Paul III, occupé sans interruption
pendant plus d'un siècle par des cardinaux; mais
quelle incommodité cruelle, quelle affreuse mélancolie,
dans cette ruine immense, dont les trois quarts des pièces
sont mortes, inutiles, impossibles, retranchées de la vie!
Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les
couloirs envahis par les épaisses ténèbres, les quelques
becs de gaz fumeux qui luttent en vain, l'interminable
voyage à travers ce lugubre désert de pierre, pour arriver
jusqu'au salon tiède et aimable de l'ambassadeur!
Pierre sortit de là saisi, le cerveau bourdonnant. Et
tous les autres palais, tous les grands palais de Rome
qu'il avait vus pendant ses promenades, se dressaient
dans sa mémoire, tous déchus de leur splendeur, vides
des trains princiers d'autrefois, tombés à n'être plus que
d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries,
de ces salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune
ne pouvait suffire à y mener la vie fastueuse pour
laquelle on les avait bâties, ni même y nourrir le personnel
nécessaire à leur entretien? Ils étaient rares, les
princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse
lignée, occupaient seuls leurs palais. La presque
totalité louaient les antiques demeures des aïeux à des
sociétés, à des particuliers, en se réservant un étage,
parfois même un simple logement dans le coin le plus
obscur. Loué le palais Chigi, le rez-de-chaussée à des
banques, le premier à l'ambassadeur d'Autriche, tandis
que le prince et sa famille se partagent le second avec
un cardinal. Loué le palais Sciarra, le premier au ministre
des Affaires étrangères, le second à un sénateur,
tandis que le prince et sa mère n'habitent que le rez-de-chaussée.
Loué le palais Barberini, le rez-de-chaussée,
le premier étage et le second à des familles, tandis que
le prince s'est logé au troisième, dans les anciennes
chambres des domestiques. Loué le palais Borghèse, le
rez-de-chaussée à un marchand d'antiquités, le premier à
une loge maçonnique, tout le reste à des ménages, tandis
que le prince n'a gardé que les quelques pièces d'un
petit appartement bourgeois. Loué le palais Odelscachi,
loué le palais Colonna, loué le palais Doria, tandis que
les princes n'y mènent plus que l'existence réduite de
bons propriétaires, tirant de leurs immeubles tout le profit
possible, pour joindre les deux bouts. C'était qu'un vent
de ruine soufflait sur le patriciat romain, les plus grosses
fortunes venaient de s'écrouler dans la crise financière,
très peu restaient riches, et de quelle richesse encore,
d'une richesse immobile et morte, que ni le négoce ni
l'industrie ne pouvaient renouveler. Les princes nombreux
qui avaient tenté les affaires étaient dépouillés. Les
autres, terrifiés, frappés d'impôts énormes qui leur
prenaient près du tiers de leurs revenus, devaient désormais
se résigner à voir leurs derniers millions stagnants
s'épuiser sur place, se diviser par les partages,
mourir comme l'argent meurt, ainsi que toutes choses,
lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre vivante. Il n'y
avait là qu'une question de temps, car la ruine finale
était irrémédiable, d'une absolue fatalité historique. Et
ceux qui consentaient à louer, luttaient encore pour la
vie, tâchaient de s'accommoder à l'époque présente, en
s'efforçant au moins de peupler le désert de leurs palais
trop vastes; tandis que la mort habitait déjà chez les
autres, chez les entêtés et les superbes qui se muraient
dans le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais
Boccanera, tombant en poudre, si glacé d'ombre et de
silence, où l'on n'entendait de loin en loin que le vieux
carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant sourdement
sur l'herbe de la cour.
Mais Pierre, surtout, venait d'être frappé de ces deux
visites successives, au Transtévère et au palais Farnèse,
et elles s'éclairaient l'une l'autre, et elles aboutissaient à
une conclusion, qui jamais encore ne s'était formulée en
lui avec une netteté si effrayante: pas encore de peuple
et bientôt plus d'aristocratie. Cela, dès lors, le hanta
comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misérable,
d'une ignorance et d'une résignation telles, dans
la longue enfance où le maintenaient l'histoire et le climat,
que de longues années d'éducation et d'instruction
étaient nécessaires pour qu'il constituât une démocratie
forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits
ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de
mourir au fond de ses palais croulants, elle n'était plus
qu'une race finie, abâtardie, si mélangée d'ailleurs de sang
américain, autrichien, polonais, espagnol, que le pur sang
romain devenait la rare exception; sans compter qu'elle
avait cessé d'être d'épée et d'Église, répugnant à servir
l'Italie constitutionnelle, désertant le Sacré Collège, où
les parvenus seuls revêtaient la pourpre. Et, entre les
petits d'en bas et les puissants d'en haut, il n'existait pas
encore une bourgeoisie solidement installée, forte d'une
sève nouvelle, assez instruite et assez sage pour être
l'éducatrice transitoire de la nation. La bourgeoisie,
c'étaient les anciens domestiques, les anciens clients des
princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants,
notaires ou avocats, qui géraient leurs fortunes;
c'était le monde d'employés, de fonctionnaires de tous
rangs et de toutes classes, de députés, de sénateurs, que le
gouvernement avait amenés des provinces; et c'était enfin
la volée des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome, les
Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume
entier, dont les ongles et le bec dévoraient tout, le peuple
et l'aristocratie. Pour qui donc avait-on travaillé? Pour
qui les travaux gigantesques de la nouvelle Rome, d'un
espoir et d'un orgueil si démesurés, qu'on ne pouvait les
finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait entendre,
éveillant dans tous les cœurs fraternels une
inquiétude en larmes. Oui! la menace de la fin d'un
monde, pas encore de peuple, plus d'aristocratie, et une
bourgeoisie dévorante, menant la curée parmi les ruines.
Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait
bâtis sur le modèle géant des palais d'autrefois, ces palais
énormes, fastueux, pullulant pour des centaines de mille
âmes vainement espérées, ces palais où devait s'installer
la richesse grandissante, le luxe triomphal de la nouvelle
capitale du monde, et qui étaient devenus les
lamentables refuges, souillés et déjà branlants, de la
basse misère du peuple, de tous les mendiants et de tous
les vagabonds!
Le soir de ce jour, Pierre, à la nuit noire, alla passer
une heure sur le quai du Tibre, devant le palais Boccanera.
C'était un recueillement, une solitude extraordinaire
qu'il affectionnait, malgré les avis de Victorine, qui
prétendait que l'endroit n'était pas sûr. Et, en réalité,
par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge
n'avait déroulé un décor plus tragique. Pas une âme, pas
un passant; un silence, une ombre, un vide, qui s'étendaient
à droite, à gauche, en face. Les palissades qui
fermaient de partout l'immense chantier abandonné, barraient
le passage aux chiens eux-mêmes. A l'angle du
palais, noyé de ténèbres, un bec de gaz, resté en contre-bas
depuis le remblai, éclairait le quai bossué, au ras du
sol, d'une lueur louche; et les matériaux qui traînaient
là, les tas de briques, les pierres de taille, allongeaient
de grandes ombres vagues. A droite, quelques lumières
brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et
aux fenêtres de l'Hôpital du Saint-Esprit. A gauche, dans
l'enfoncement indéfini de la coulée du fleuve, les lointains
quartiers sombraient, disparus. Puis, en face, c'était
le Transtévère, les maisons de la berge telles que de pâles
fantômes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une clarté
trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait
seule le Janicule, où les lanternes de quelque
promenade, tout en haut, faisaient scintiller un triangle
d'étoiles. Le Tibre surtout passionnait Pierre, à ces heures
nocturnes, d'une si mélancolique majesté. Il restait accoudé
au parapet de pierre, il le regardait couler pendant
de longues minutes, entre les nouveaux murs, qui,
la nuit, prenaient la noire et monstrueuse apparence
d'une prison bâtie là pour un géant. Tant que les lumières
brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux lourdes
passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le
frisson leur donnait une vie mystérieuse. Et il rêvait sans
fin à tout le passé fameux de ce fleuve, il évoquait souvent
la légende qui veut que des richesses fabuleuses soient
enterrées dans la boue de son lit. A chaque invasion des
Barbares, et particulièrement lors du sac de Rome, on y
aurait jeté les trésors des temples et des palais, pour les
soustraire au pillage, des vainqueurs. Là-bas, ces barres
d'or qui tremblaient dans l'eau glauque, n'était-ce pas le
chandelier d'or à sept branches, que Titus avait rapporté
de Jérusalem? et ces pâleurs sans cesse déformées par
les remous, n'étaient-ce pas des blancheurs de colonnes
et de statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes
de petites flammes, n'était-ce pas un amas, un pêle-mêle
de métaux précieux, des coupes, des vases, des bijoux
ornés de pierreries? Quel rêve que ce pullulement entrevu
au sein du vieux fleuve, la vie cachée de ces trésors,
qui auraient dormi là pendant tant de siècles! et
quel espoir, pour l'orgueil et l'enrichissement d'un
peuple, que les trouvailles miraculeuses qu'on ferait
dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le dessécher
un jour, comme le projet en a déjà été fait! La fortune
de Rome était là peut-être.
Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoudé au parapet,
n'avait en lui que des pensées de sévère réalité. Il
continuait les réflexions de la journée, que lui avait inspirées
sa visite au Transtévère, puis au palais Farnèse. Il
aboutissait, devant cette eau morte, à cette conclusion que
le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne,
était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et
il savait bien que ce choix s'imposait comme inévitable,
Rome étant la reine de gloire, l'antique maîtresse du
monde à laquelle l'éternité était promise, sans laquelle
l'unité nationale avait toujours paru impossible; de sorte
que le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie
ne pouvait pas être, et qu'avec Rome il semblait maintenant
difficile qu'elle fût. Ah! ce fleuve mort, quelle
sourde voix de désastre il prenait dans la nuit! Pas une
barque, pas un frisson de l'activité commerciale et industrielle
des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes
villes! Sans doute on avait fait de beaux projets, Rome
port de mer, des travaux gigantesques, le lit creusé pour
permettre aux navires de fort tonnage de remonter jusqu'à
l'Aventin; mais ce n'étaient là que des chimères, à peine
finirait-on par désembourber l'embouchure, qui, continuellement,
se comblait. Et l'autre cause d'agonie, la
Campagne romaine, le désert de mort que le fleuve mort
traversait et qui faisait à Rome une ceinture de stérilité?
On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait
vainement sur la question de savoir si elle était fertile
sous les Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au
milieu de son vaste cimetière, comme une ville d'autrefois
séparée à jamais du monde moderne, par cette lande
où s'est accumulée la poussière des siècles. Les raisons
géographiques qui lui ont jadis donné l'empire du monde
connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation
s'est déplacé de nouveau, le bassin de la Méditerranée
a été partagé entre des nations puissantes. Tout
aboutit à Milan, la cité de l'industrie et du commerce,
tandis que Rome n'est désormais qu'un passage. Aussi,
depuis vingt-cinq années, les efforts les plus héroïques
n'ont pu la tirer du sommeil invincible qui continue à
l'envahir. La capitale qu'on a voulu improviser trop vite
est restée en détresse et a presque ruiné la nation. Les
nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les
fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent dès les
premières chaleurs, pour en éviter le climat mortel; à
ce point que les hôtels et les magasins se ferment, que
les rues et les promenades se vident, la ville n'ayant pas
acquis de vie propre, retombant à la mort, dès que la
vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en
attente, dans cette capitale de simple décor, où la population
aujourd'hui ne diminue ni n'augmente, où il
faudrait une poussée nouvelle d'argent et d'hommes pour
achever et peupler les immenses constructions inutiles
des quartiers neufs. Et, s'il était vrai que demain refleurissait
toujours dans la poudre du passé, il fallait donc
se forcer à l'espoir. Mais ce sol n'était-il pas épuisé, et
puisque les monuments eux-mêmes n'y poussaient plus,
la sève qui fait les êtres sains, les nations fortes, n'y
était-elle pas également tarie à jamais?
A mesure que la nuit avançait, les lumières des maisons
du Transtévère, en face, s'éteignaient une à une.
Et Pierre resta longtemps encore, envahi de désespérance,
penché sur les eaux devenues noires. C'étaient
les ténèbres sans fond, il ne restait, dans l'épaississement
d'ombre du Janicule, que les trois becs de gaz lointains,
le triangle d'étoiles. Aucun reflet ne moirait plus le
Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus danser, sous le
mystère de son courant, la vision chimérique de fabuleuses
richesses; et c'en était fait de la légende, du
chandelier d'or à sept branches, des vases d'or, des
bijoux d'or, tout ce rêve d'un trésor antique tombé à la
nuit, comme l'antique gloire de Rome elle-même. Pas
une clarté, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la
chute grosse et lourde de l'égout, à droite, qu'on ne
voyait point. Les eaux avaient aussi disparu, Pierre
n'avait plus que la sensation de leur coulée de plomb
dans les ténèbres, la pesante vieillesse, la fatigue séculaire,
l'immense tristesse et l'envie de néant de ce Tibre
très ancien et très glorieux, qui semblait ne rouler désormais
que la mort d'un monde. Seul, le vaste ciel riche,
l'éternel ciel fastueux déroulait la vie éclatante de ses milliards
d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre roulant les
ruines de près de trois mille ans.
Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, était entré
s'asseoir un instant dans la chambre de Dario, il y trouva
Victorine, en train de préparer tout pour la nuit, et qui se
récria, lorsqu'elle l'entendit raconter d'où il venait.
—Comment! monsieur l'abbé, vous vous êtes encore
promené sur le quai, à cette heure! C'est donc que vous
voulez attraper, vous aussi, un bon coup de couteau...
Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si tard,
dans cette satanée ville!
Puis, avec sa familiarité, elle se tourna vers le prince,
allongé dans un fauteuil, et qui souriait.
—Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus
venue, mais je l'ai vue qui rôdait là-bas, parmi les démolitions.
D'un geste, Dario la fit taire. Il s'était tourné vers le
prêtre.
—Vous lui avez parlé pourtant. C'est imbécile à la
fin... Voyez-vous cette brute de Tito revenir me planter
son couteau dans l'autre épaule!
Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta,
qui, entrée sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir,
l'écoutait. Son embarras fut extrême, il voulut parler,
s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite dans cette
aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire
tendrement:
—Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses
bien que je ne suis pas assez sotte, pour ne pas avoir
réfléchi et compris... Si j'ai cessé de te questionner, c'est
que je savais et que je t'aimais tout de même.
Elle était d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le
soir même que monsignor Palma, le défenseur du mariage
dans l'affaire de son divorce, venait de se montrer
reconnaissant du service rendu à son neveu, en déposant
un nouveau plaidoyer, qui lui était favorable. Non pas
que le prélat, désireux de ne pas trop se démentir, se fût
déclaré pour elle complètement; mais les certificats des
deux médecins lui avaient permis de conclure à l'état de
virginité certaine; et, ensuite, glissant sur ce fait que la
non-consommation provenait de la résistance de la femme,
il avait habilement groupé les quelques raisons qui rendaient
l'annulation nécessaire. Ainsi, toute espérance de
rapprochement étant écartée, il devenait évident que les
époux se trouvaient en continuel danger de tomber dans
l'incontinence. Il faisait une allusion discrète au mari, le
montrait comme ayant déjà succombé à ce danger; puis,
il célébrait la haute moralité de la femme, sa dévotion,
toutes les vertus qui était une garantie en faveur de sa
véracité. Et, sans se prononcer pourtant, il s'en remettait
à la sagesse de la congrégation. Mais, dès lors, puisque
monsignor Palma répétait à peu près les arguments de
l'avocat Morano, et puisque Prada s'entêtait à ne plus
se présenter, il paraissait hors de doute que la congrégation
voterait l'annulation à une forte majorité, ce qui
permettrait au Saint-Père d'agir avec bienveillance.
—Ah! mon Dario, nous voilà au bout de nos chagrins...
Mais que d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous
laisseront à peine de l'eau à boire.
Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse
passionnée. Ce n'était pas que la juridiction des congrégations
fût ruineuse, car en principe la justice y était gratuite.
Seulement, il y avait une infinité de petits frais à
payer, tous les employés subalternes, puis les expertises
médicales, les transcriptions, les mémoires, les plaidoyers.
Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement
les voix des cardinaux, certaines de ces voix revenaient à
de fortes sommes, quand il fallait s'assurer les créatures,
faire agir tout un monde autour de Leurs Éminences. Sans
compter que les gros cadeaux d'argent sont, au Vatican,
lorsqu'on les fait avec tact, les raisons décisives qui
tranchent les pires difficultés. Et, enfin, le neveu de
monsignor Palma avait coûté horriblement cher.
—N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voilà guéri,
qu'on nous permette vite de nous marier ensemble, et
c'est tout ce que nous leur demandons... Je leur donnerai
encore, s'ils veulent, mes perles, la seule fortune qui va
me rester.
Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compté dans
son existence. Il n'en avait jamais eu à son gré, il espérait
simplement vivre toujours chez son oncle, le cardinal,
qui ne laisserait pas le jeune ménage sur le pavé. Dans
leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne représentaient
rien pour lui, et il avait entendu dire que certains
divorces en avaient coûté cinq cent mille. Aussi ne
trouva-t-il qu'une plaisanterie.
—Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma
chère, et nous vivrons bien heureux, au fond de ce vieux
palais, même s'il faut en vendre les meubles.
Elle fut enthousiasmée, elle lui saisit la tête entre ses
deux mains, et elle lui baisa les yeux éperdument, dans
un élan de passion extraordinaire.
Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:
—Ah! pardon, monsieur l'abbé, j'ai une commission
pour vous... Oui, c'est monsignor Nani, qui vient de nous
apporter la bonne nouvelle, et il m'a chargée de vous dire
que vous vous faites trop oublier, que vous devriez agir
pour la défense de votre livre.
Étonné, le prêtre l'écoutait.
—Mais c'est lui qui m'a conseillé de disparaître.
—Sans doute... Seulement, il paraît que l'heure est
venue où vous devez aller voir les gens, plaider votre
cause, vous remuer enfin. Et, tenez! il a pu savoir le nom
du rapporteur qu'on a chargé d'examiner votre livre:
c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.
Pierre sentait croître sa stupéfaction. Jamais cela ne se
faisait, de livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret,
pour assurer l'entière liberté de jugement. Était-ce donc
une nouvelle phase de son séjour à Rome qui allait commencer?
Et il répondit simplement:
—C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.
IX
Ce soir-là, au crépuscule, comme Benedetta avait fait
dire à Pierre qu'elle désirait lui parler, il descendit et la
trouva dans le salon, en compagnie de Celia, causant
toutes deux sous le jour finissant.
—Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'écriait la
jeune fille, justement comme il entrait. Oui, oui, et avec
Dario encore; ou plutôt elle devait le guetter, il l'a
aperçue qui l'attendait, dans une allée du Pincio,
et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle
beauté!
Benedetta s'égaya doucement de son enthousiasme.
Mais un pli un peu douloureux attristait sa bouche; car,
bien que très raisonnable, elle finissait par souffrir de
cette passion, qu'elle sentait si naïve et si forte. Que Dario
s'amusât, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait à lui,
qu'il était jeune et qu'il n'était pas dans les ordres. Seulement,
cette misérable fille l'aimait trop, et elle craignait
qu'il ne s'oubliât, la fleur de beauté excusant tout. Aussi
avoua-t-elle le secret de son cœur, en détournant la
conversation.
—Asseyez-vous, monsieur l'abbé... Vous voyez, nous
sommes en train de médire. Mon pauvre Dario est accusé
de mettre à mal toutes les beautés de Rome... Ainsi, on
raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui offre
les bouquets de roses dont la Tonietta promène la blancheur
au Corso, depuis quinze jours.
Celia aussitôt se passionna.
—Mais c'est certain, ma chère! D'abord, on a douté,
on a nommé le petit Pontecorvo et Moretti, le lieutenant.
Et les histoires marchaient, tu penses... Aujourd'hui,
tout le monde sait que le coup de cœur de la Tonietta
est Dario en personne. D'ailleurs, il est allé la voir dans
sa loge, au Costanzi.
Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette
Tonietta, que le jeune prince lui avait montrée, au Pincio,
une des rares demi-mondaines dont la belle société de
Rome se préoccupait. Et il se rappela aussi la galante
particularité qui rendait celle-ci célèbre, le caprice désintéressé
qui la prenait parfois pour un amant de passage,
dont elle s'obstinait dès lors à n'accepter chaque matin
qu'un bouquet de roses blanches; de sorte que, lorsqu'elle
apparaissait, au Corso, pendant des semaines souvent,
avec ces roses pures, c'était parmi les dames de la bonne
compagnie tout un émoi, toute une ardente curiosité, en
quête du nom de l'homme élu et adoré. Depuis la mort
du vieux marquis Manfredi, qui lui avait laissé son petit
palais de la rue des Mille, la Tonietta était réputée pour
la correction de sa voiture, l'élégante simplicité de sa
toilette, que déparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants.
Il y avait près d'un mois que le riche Anglais qui
l'entretenait, était en voyage.
—Elle est très bien, elle est très bien, répéta Celia
avec conviction, de son air candide de vierge qui ne s'intéressait
qu'aux choses de l'amour. Et jolie, avec ses
grands yeux doux, oh! pas belle comme la Pierina, non!
cela est impossible; mais jolie à voir, une vraie caresse
pour le regard!
D'un geste involontaire, Benedetta sembla écarter la
Pierina de nouveau; et, quant à la Tonietta, elle l'acceptait,
elle savait bien qu'elle était une simple distraction,
la caresse d'un moment, ainsi que le disait son
amie.
—Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui
se ruine en roses blanches! Il faudra que je le plaisante
un peu... Elles finiront par me le voler, elles ne me le
laisseront pas, pour peu que notre affaire tarde à s'arranger...
Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles.
Oui, l'affaire va être reprise, et ma tante est sortie justement
pour ça.
Et, comme Celia se levait, au moment où Victorine
apportait une lampe, Benedetta se tourna vers Pierre, qui
se mettait également debout.
—Restez, il faut que je vous parle.
Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant
pour le divorce de son amie, voulant savoir où en étaient
les choses et si le mariage des deux amants aurait bientôt
lieu. Et elle l'embrassa éperdument.
—Alors, tu as de l'espoir désormais, tu crois que le
Saint-Père le rendra ta liberté? Oh! ma chérie, que je
suis heureuse pour toi, comme ce sera gentil quand tu
seras avec Dario!... Moi, ma chérie, je suis de mon côté
très contente, parce que je vois bien que mon père et ma
mère se lassent de mon entêtement. Hier encore, je leur
ai dit, tu sais, de mon petit air tranquille: «Je veux
Attilio, et vous me le donnerez.» Alors, mon père a eu
une colère épouvantable, m'accablant d'injures, me menaçant
du poing, criant que, s'il m'avait fait la tête aussi
dure que la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il
s'est tourné furieusement vers ma mère, silencieuse et
ennuyée, en disant: «Eh! donnez-le-lui donc, son Attilio,
pour qu'elle nous fiche la paix...» Oh! ce que je suis
contente, ce que je suis contente!
Pierre et Benedetta ne purent s'empêcher de rire, tellement
son visage de vierge, d'une pureté de lis, exprimait
une joie innocente et céleste. Et elle partit enfin,
en compagnie de la femme de chambre, qui l'attendait
dans le premier salon.
Dès qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prêtre.
—Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a chargée
de vous donner... Il paraît que le bruit de votre présence
à Rome se répand et qu'on fait circuler sur vous les histoires
les plus inquiétantes. Votre livre serait un appel
ardent au schisme, vous-même ne seriez qu'un schismatique
ambitieux et turbulent, qui, après avoir publié son
œuvre à Paris, se serait empressé d'accourir à Rome
pour la lancer, en déchaînant tout un affreux scandale
autour d'elle... Si vous tenez toujours à voir Sa Sainteté
pour plaider votre cause, on vous conseille donc de vous
faire oublier, de disparaître complètement pendant deux
à trois semaines.
Pierre écoutait dans la stupeur. Mais on finirait par le
rendre enragé! mais on la lui donnerait, l'idée du
schisme, d'un scandale justicier et libérateur, en le promenant
ainsi d'échec en échec, comme pour user sa patience!
Il voulut se récrier, protester. Puis, il eut un
geste de lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme,
qui, certainement, était sincère et affectueuse?
—Qui vous a priée de me donner ce conseil?
Elle ne répondit pas, se contenta de sourire. Et il eut
une brusque intuition.
—C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?
Alors, sans vouloir répondre directement, elle se mit à
faire un éloge ému du prélat. Cette fois, il consentait à la
diriger dans l'interminable affaire de l'annulation de son
mariage. Il en avait conféré longuement avec sa tante,
donna Serafina, qui venait justement de se rendre au
palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de certaines
premières démarches. Le père Lorenza, le confesseur de
la tante et de la nièce, devait aussi se trouver à l'entrevue,
car cette affaire du divorce était au fond son œuvre, il
y avait toujours poussé les deux femmes, comme pour
trancher le lien qu'avait noué, au milieu de si belles illusions,
le curé patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait les
raisons de son espérance.
—Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si
heureuse, maintenant que mon affaire est entre ses mains...
Mon ami, soyez raisonnable vous aussi, ne vous révoltez
pas, abandonnez-vous. Je vous assure que vous vous en
trouverez bien un jour.
La tête basse, Pierre réfléchissait. Rome l'avait enveloppé,
il y satisfaisait à chaque heure des curiosités plus
vives, et la pensée d'y rester deux à trois semaines encore
n'avait rien pour lui déplaire. Sans doute il sentait, dans
ces continuels retards, un émiettement possible de sa
volonté, une usure d'où il sortirait diminué, découragé,
inutile. Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours
de ne rien abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Père
que pour affirmer plus hautement sa foi nouvelle?
Il refit tout bas ce serment, puis il céda. Et, comme il
s'excusait d'être un embarras au palais:
—Non, s'écria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir!
Je vous garde, je m'imagine que votre présence ici va
nous porter bonheur à tous, maintenant que la chance
semble tourner.
Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rôder autour
de Saint-Pierre ni du Vatican, où la vue continuelle de sa
soutane devait avoir éveillé l'attention. Il promit même
de rester huit jours sans presque sortir du palais, désireux
de relire certains livres, certaines pages d'histoire, à
Rome même. Et il causa encore un instant, heureux du
grand calme qui régnait dans le salon, depuis que la
lampe l'éclairait d'une clarté dormante. Six heures venaient
de sonner, la nuit était noire dans la rue.
—Son Éminence n'a-t-elle pas été souffrante aujourd'hui?
demanda-t-il.
—Mais oui, répondit la contessina. Oh! un peu de
fatigue seulement, nous ne sommes pas inquiets... Mon
oncle m'a fait prévenir par don Vigilio qu'il s'enfermait
dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui dicter des
lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.
Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue
déserte ni du vieux palais vide, muet et songeur comme
une tombe. Et, à ce moment, dans ce salon si mollement
endormi, plein désormais de la douceur d'un rêve d'espoir,
il y eut une entrée en tempête, un tourbillon de jupes,
une haleine entrecoupée d'épouvante. C'était Victorine,
qui, disparue depuis qu'elle avait apporté la lampe,
revenait essoufflée, effarée.
—Contessina, contessina...
Benedetta s'était levée, toute blanche, toute froide
soudainement, comme à l'entrée d'un vent de malheur.
—Quoi? quoi?... Qu'as-tu à courir et à trembler?
—Dario, monsieur Dario, en bas... J'étais descendue
pour voir si l'on avait allumé la lanterne du porche,
parce qu'on l'oublie souvent... Et là, sous le porche, dans
l'ombre, j'ai butté contre monsieur Dario... Il est par
terre, il a un coup de couteau quelque part.
Un cri jaillit du cœur de l'amoureuse:
—Mort!
—Non, non, blessé.
Mais elle n'entendait pas, elle continuait à crier d'une
voix qui montait:
—Mort! mort!
—Non, non, il m'a parlé... Et, de grâce, taisez-vous!
Il m'a fait taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on
sache; il m'a dit de venir vous chercher, vous, vous
seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abbé est là, il va
descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.
Pierre l'écoutait, éperdu lui aussi. Et, lorsqu'elle
voulut prendre la lampe, sa main droite qui tremblait
apparut tachée de sang, ayant sans doute tâté le corps,
par terre. Cette vue fut si horrible pour Benedetta, qu'elle
se remit à gémir follement.
—Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons
sans faire de bruit. Je prends la lampe, parce que tout
de même il faut voir clair... Vite, vite!
En bas, en travers du porche, devant l'entrée du vestibule,
Dario gisait sur le dallage, comme si, frappé dans
la rue, il n'avait eu que la force de faire quelques pas pour
tomber là. Et il venait de s'évanouir, très pâle, les lèvres
pincées, les yeux clos. Benedetta, qui retrouvait l'énergie
de sa race, dans l'excès de sa douleur, ne se lamentait plus,
ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs, élargis
et fous, sans comprendre. L'horrible, c'était le coup
de foudre de la catastrophe, l'imprévu, l'inexpliqué, le
pourquoi et le comment de ce meurtre, au milieu du
silence noir du vieux palais désert, envahi par la nuit.
La blessure devait saigner très peu, les vêtements seuls
étaient souillés.
—Vite, vite! répéta Victorine à demi-voix, après
avoir baissé et promené la lampe pour se rendre compte.
Le portier n'est pas là, il est toujours chez le menuisier
d'à côté, à rire avec la femme, et vous voyez qu'il n'a pas
encore allumé la lanterne; mais il peut rentrer... Monsieur
l'abbé et moi, nous allons vite monter le prince
dans sa chambre.
Elle seule avait maintenant toute sa tête, en femme de
bel équilibre et de tranquille activité. Les deux autres,
dans leur stupeur persistante, l'écoutaient sans trouver un
mot, lui obéissaient avec une docilité d'enfant.
—Contessina, il va falloir que vous nous éclairiez.
Tenez, prenez la lampe et baissez-la un peu, pour qu'on
voie les marches... Vous, monsieur l'abbé, chargez-vous
des pieds. Moi, je vais le prendre sous les bras. Et n'ayez
pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!
Ah! cette montée, par l'escalier monumental, aux
marches basses, aux paliers larges comme des salles
d'armes! Cela facilitait le cruel transport, mais quel
lugubre cortège, sous la faible clarté vacillante de la
lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par
la volonté! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille
demeure morte, où l'on n'entendait que l'émiettement
des murs, le petit travail de ruine qui achevait de faire
craquer les plafonds. Victorine continuait à chuchoter
des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser
au bord des pierres luisantes, déployait une force
exagérée, qui l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient
le long des piliers, des vastes murailles nues,
jusqu'à la haute voûte, décorée de caissons. Il fallut faire
une halte, tant l'étage paraissait interminable. Puis, la
lente marche fut reprise.
Heureusement, l'appartement de Dario, composé de
trois pièces, une chambre, un cabinet de toilette et un
salon, se trouvait au premier, à la suite de celui du cardinal,
dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils n'avaient
plus qu'à suivre la galerie en étouffant le bruit de leurs
pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le
blessé sur son lit.
Victorine en eut un léger rire de satisfaction.
—C'est fait!... Débarrassez-vous donc de la lampe,
contessina. Tenez! ici, sur cette table... Et je vous réponds
bien que personne ne nous a entendus; d'autant plus que
c'est une vraie chance que donna Serafina soit sortie et
que Son Éminence ait gardé don Vigilio avec elle, les
portes closes... J'avais enveloppé les épaules dans ma
jupe, pas une goutte de sang n'a dû tomber; et, tout à
l'heure, je donnerai moi-même un coup d'éponge, en
bas.
Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:
—Il respire... Alors, je vous laisse là tous les deux
pour le garder, et moi je cours chercher le bon docteur
Giordano, qui vous a vue naître, contessina, et qui est un
homme sûr.
Quand ils furent seuls, en face du blessé évanoui,
dans cette chambre à demi obscure, où semblait frissonner
maintenant tout l'affreux cauchemar qui était en eux,
Benedetta et Pierre restèrent aux deux côtés du lit, sans
trouver encore un mot à se dire. Elle avait ouvert les
bras, s'était tordu les mains, avec un gémissement sourd,
dans un besoin de détendre et d'exhaler sa douleur. Puis,
se penchant, elle guetta la vie sur ce visage pâle, aux
yeux fermés. Il respirait en effet, mais d'une respiration
très lente, à peine sensible. Une faible rougeur pourtant
montait à ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.
Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait
serrée, comme pour y mettre l'angoisse de son cœur;
et elle fut si heureuse de sentir qu'il lui rendait faiblement
son étreinte.
—Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arrivé,
mon Dieu?
Mais lui, sans répondre, s'inquiétait de la présence de
Pierre. Quand il l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant
du regard, avec crainte, si personne autre n'était
dans la chambra. Et il finit par murmurer:
—Personne n'a vu, personne ne sait?...
—Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter
avec Victorine, sans rencontrer âme qui vive. Ma tante est
sortie, mon oncle est enfermé chez lui.
Alors, il sembla soulagé, il eut un sourire.
—Je veux que personne ne sache, c'est si bête!
—Qu'est-il donc arrivé, mon Dieu? demanda-t-elle de
nouveau.
—Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...
Il abaissait les paupières, d'un air de fatigue, tâchant
d'échapper à la question. Puis, il dut comprendre qu'il
ferait mieux de dire tout de suite une partie de la vérité.
—Un homme qui s'était caché dans l'ombre du porche,
au crépuscule, et qui devait m'attendre... Sans doute,
alors, quand je suis rentré, il m'a planté son couteau, là,
dans l'épaule.
Frémissante, elle se pencha encore, le regarda au
fond des yeux, en demandant:
—Mais qui donc, qui donc, cet homme?
Et, comme il bégayait, d'une voix de plus en plus lasse,
qu'il ne savait pas, que l'homme avait fui dans les
ténèbres, sans qu'il pût le reconnaître, elle eut un cri
terrible.
—C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!
Elle délirait.
—Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas été à lui, il ne
veut pas que nous soyons l'un à l'autre, et il te tuera
plutôt, le jour où je serai libre de me donner à toi. Je le
connais bien, jamais je ne serai heureuse... C'est Prada,
c'est Prada!
Mais une brusque énergie avait soulevé le blessé, et il
protestait loyalement.
—Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un
homme travaillant pour lui... Ça, je te le jure. Je n'ai
pas reconnu l'homme, mais ce n'est pas Prada, non,
non!
Dario avait un tel accent de vérité, que Benedetta dut
être convaincue. D'ailleurs, elle fut reprise d'épouvante,
elle sentit la main qu'elle tenait mollir dans la sienne,
redevenir moite et inerte, comme si elle se glaçait.
Épuisé par l'effort qu'il venait de faire, il était retombé,
la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, évanoui.
Et il semblait mourir.
Éperdue, elle le toucha de ses mains tâtonnantes.
—Monsieur l'abbé, voyez donc, voyez donc... Mais il
se meurt! mais il se meurt! le voici déjà tout froid...
Ah! grand Dieu, il se meurt!
Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'efforça de
la rassurer.
—Il a trop parlé, il a perdu connaissance, comme
tout à l'heure... Je vous assure que je sens son cœur
battre. Tenez! mettez votre main... De grâce, ne vous
affolez pas, le médecin va venir, tout ira très bien.
Et elle ne l'écoutait pas, et il assista alors à une scène
extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement,
elle s'était jetée sur le corps de l'homme adoré, elle le
serrait d'une étreinte frénétique, elle le baignait de
larmes, elle le couvrait de baisers, en balbutiant des paroles
de flamme.
—Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me
suis pas donnée à toi, j'ai eu cette bêtise de me refuser,
lorsqu'il était temps encore de connaître le bonheur...
Oui, une idée pour la Madone, une idée que la virginité
lui plaît et qu'on doit se garder vierge à son mari, si l'on
veut qu'elle bénisse le mariage... Qu'est-ce que ça pouvait
lui faire que nous fussions heureux tout de suite?
Et puis, et puis, vois-tu, si elle m'avait trompé, si elle te
prenait avant que nous eussions dormi aux bras l'un de
l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui de
ne m'être pas damnée avec toi, oui, oui! la damnation
plutôt que de ne pas nous être possédés de tout notre
sang, de toutes nos lèvres!
Était-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui
patientait, pour mieux organiser son existence? Pierre,
terrifié, ne la reconnaissait plus. Jusque-là, il l'avait vue
d'une telle réserve, d'une pudeur si naturelle, dont le
charme presque enfantin semblait venir de sa nature
elle-même! Sans doute, sous le coup de la menace et de
la peur, le terrible sang des Boccanera venait de se réveiller
en elle, tout un atavisme de violence, d'orgueil,
de furieux appétits, exaspérés et déchaînés. Elle voulait
sa part de vie, sa part d'amour. Et elle grondait, elle
clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui
arrachait de sa propre chair.
—Je vous en supplie, madame, répétait le prêtre, calmez-vous...
Il vit, son cœur bat... Vous vous faites un
mal affreux.
Mais elle voulait mourir avec lui.
—Oh! mon chéri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi...
Je me coucherai sur ton cœur, je te serrerai si
fort entre mes deux bras, qu'ils entreront dans les tiens,
et qu'il faudra bien qu'on nous enterre ensemble...
Oui, oui, nous serons morts et nous serons mariés tous
de même. Je t'ai promis de n'être qu'à toi, je serai à toi
malgré tout, dans la terre s'il le faut... Oh! mon chéri,
ouvre les yeux, ouvre la bouche, baise-moi, si tu ne veux
que je meure à mon tour, quand tu seras mort!
Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis,
toute une flambée de passion sauvage, de feu et de sang,
avait passé. Mais les larmes gagnèrent Benedetta, de gros
sanglots la brisèrent, la jetèrent au bord du lit, aveuglée,
sans force. Et, heureusement, mettant fin à la farouche
scène, le médecin parut, amené par Victorine.
Le docteur Giordano, qui avait dépassé la soixantaine,
était un petit vieillard à boucles blanches, rasé et frais de
teint, dont toute la personne paterne avait pris une allure
d'aimable prélat, au milieu de sa clientèle d'Église. Et il
était excellent homme, disait-on, soignait les pauvres
pour rien, se montrait surtout d'une réserve et d'une
discrétion ecclésiastiques, dans les cas délicats. Depuis
trente ans, tous les Boccanera, les enfants, les femmes,
et jusqu'à l'éminentissime cardinal lui-même, ne passaient
que par ses mains prudentes.
Doucement, éclairé par Victorine, aidé par Pierre, il
déshabilla Dario que la douleur tira de son évanouissement,
examina la blessure, la déclara tout de suite sans
danger, de son air souriant. Ce ne serait rien, trois semaines
de lit au plus, et aucune complication à craindre.
Et, comme tous les médecins de Rome, en amoureux des
beaux coups de couteau qu'il avait journellement à soigner,
parmi ses clients de hasard du bas peuple, il
s'attardait avec complaisance à la plaie, l'admirait en
connaisseur, trouvait sans doute que c'était là de la
besogne bien faite. Il finit par dire au prince, à demi-voix:
—Nous appelons ça un avertissement... L'homme n'a
pas voulu tuer, le coup a été porté de haut en bas, de
façon à glisser dans les chairs, sans même intéresser
l'os... Ah! il faut être adroit, c'est joliment planté.
—Oui, oui, murmura Dario, il m'a épargné, il m'aurait
troué de part en part.
Benedetta n'entendait point. Depuis que le médecin
avait déclaré le cas sans gravité aucune, en expliquant
que la faiblesse et l'évanouissement ne venaient que de
la violente secousse nerveuse, elle était tombée sur une
chaise, dans un état de prostration absolue. C'était la détente
de la femme, après l'affreuse crise de désespoir.
Des larmes douces, lentes, se mirent à couler de ses
yeux, et elle se releva, elle vint embrasser Dario avec
une effusion de joie passionnée et muette.
—Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est
inutile qu'on sache. C'est si ridicule, cette histoire...
Personne n'a rien vu, paraît-il, excepté monsieur l'abbé,
à qui je demande le secret... Et, n'est-ce pas? qu'on
n'aille pas surtout inquiéter le cardinal, ni même ma
tante, enfin aucun des amis de la maison.
Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.
—Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez
pas... Pour tout le monde, vous êtes tombé dans l'escalier
et vous vous êtes démis l'épaule... Et, maintenant
que vous voilà pansé, tâchez de dormir sans trop de
fièvre. Je reviendrai demain matin.
Alors, des jours de grand calme s'écoulèrent lentement,
une vie nouvelle s'organisa pour Pierre. Il resta
les premières journées sans même sortir du vieux palais
ensommeillé, lisant, écrivant, n'ayant chaque après-midi,
jusqu'au crépuscule, que la distraction d'aller s'asseoir
dans la chambre de Dario, où il était certain de trouver
Benedetta. Après quarante-huit heures d'une fièvre assez
intense, la guérison avait pris son train accoutumé;
et les choses marchaient pour le mieux, l'histoire de
l'épaule démise était acceptée par tout le monde, à ce
point que le cardinal exigea de la stricte économie de
donna Serafina qu'une seconde lanterne fût allumée sur
le palier, pour qu'un tel accident ne se renouvelât plus.
Dans cette paix monotone qui se refaisait, il n'y eut
qu'une secousse dernière, une menace de trouble plutôt,
à laquelle Pierre fut mêlé, un soir qu'il s'attardait près
du convalescent.
Comme Benedetta s'était absentée quelques minutes,
Victorine, qui avait monté un bouillon, se pencha en
reprenant la tasse, pour dire très bas au prince:
—Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina,
qui vient tous les jours en pleurant demander de
vos nouvelles... Je ne puis la renvoyer, elle rôde, et
j'aime mieux vous prévenir.
Malgré lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque
certitude, il comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait,
vit bien ce qu'il pensait. Aussi, sans répondre à Victorine:
—Eh! oui, l'abbé, c'est cette brute de Tito... Je vous
demande un peu! est-ce assez bête?
Mais, bien qu'il se défendît d'avoir rien fait, pour que
le frère lui donnât l'avertissement de ne pas toucher à
sa sœur, il souriait d'un air d'embarras, très ennuyé, un
peu honteux même d'une pareille histoire. Et il fut évidemment
soulagé, lorsque le prêtre promit de voir la
jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre
qu'elle devait rester chez elle.
—Une aventure stupide, stupide! répétait le prince en
exagérant sa colère, comme pour se railler lui-même.
Vraiment, c'est d'un autre siècle.
Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint
s'asseoir près de son cher malade. Et la douce veillée
continua, dans la vieille chambre assoupie, dans le vieux
palais mort, d'où ne montait pas un souffle.
Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord
que dans le quartier, pour prendre l'air un instant. Cette
rue Giulia l'intéressait, il savait son ancienne splendeur,
au temps de Jules II, qui la rectifia et la rêva bordée de
palais splendides. Pendant le carnaval, des courses y
avaient lieu: on partait à pied ou à cheval du palais Farnèse,
pour aller jusqu'à la place Saint-Pierre. Et il venait
de lire que l'ambassadeur du roi de France, d'Estrée,
marquis de Couré, qui habitait le palais Saccheti, y avait
fêté magnifiquement, en 1630, la naissance du dauphin,
en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto à Saint-Jean
des Florentins, avec un déploiement de luxe extraordinaire,
la rue jonchée de fleurs, toutes les fenêtres
pavoisées des plus riches tentures. Le second soir, une
machine de feux d'artifice fut tirée sur le Tibre, représentant
la nef Argo qui emportait Jason à la conquête de
la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnèse,
le Mascherone, coula du vin. Combien ces temps étaient
lointains et changés, et aujourd'hui quelle rue de solitude
et de silence, dans la grandeur triste de son abandon,
large et toute droite, ensoleillée ou ténébreuse, au
milieu du quartier désert! Dès neuf heures, le plein soleil
l'enfilait, blanchissait le petit pavé de la chaussée, plate
et sans trottoir; tandis que, sur les deux côtés qui passaient
alternativement de la vive lumière à l'ombre
épaisse, les palais anciens, les lourdes et vieilles maisons
dormaient, des portes antiques bardées de plaques et de
clous, des fenêtres barrées par d'énormes grilles de
fer, des étages entiers aux volets clos, comme cloués
pour ne plus laisser entrer la clarté du jour. Quand les
portes restaient ouvertes, on apercevait des voûtes profondes,
des cours intérieures, humides et froides, tachées
de verdures sombres, et que, pareils à des cloîtres, des
portiques entouraient. Puis, dans les dépendances, dans
les constructions basses qui avaient fini par se grouper
là, surtout du côté des ruelles dévalant au bord du Tibre,
des petites industries silencieuses s'étaient installées, un
boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces obscurs,
des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades
sur une planche, des débits de vin, qui affichaient les crus
de Frascati et de Genzano, et où les buveurs semblaient
morts. Vers le milieu de la rue, la prison qui s'y trouve
actuellement, avec son abominable mur jaune, n'était
point faite pour l'égayer. Toute une volée de fils télégraphiques
suivait de bout en bout ce long couloir de tombe,
aux rares passants, où s'émiettait la poussière du passé,
de l'arcade du palais Farnèse à l'échappée lointaine, au
delà du fleuve, sur les arbres de l'Hôpital du Saint-Esprit.
Mais surtout, le soir, dès la nuit faite, Pierre
était saisi par la désolation, la sorte d'horreur sacrée
que la rue prenait. Pas une âme, l'anéantissement
absolu. Pas une lumière aux fenêtres, rien que la double
file des becs de gaz, très espacés, des lueurs affaiblies
de veilleuse, mangées par les ténèbres. Les portes verrouillées,
barricadées, d'où pas un bruit, pas un souffle
ne sortait. Seulement, de loin en loin, un débit de
vin éclairé, des vitres dépolies derrière lesquelles brûlait
une lampe dans une immobilité complète, sans un
éclat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes
que les deux sentinelles de la prison, l'une devant la
porte, l'autre au coin de la ruelle de droite, toutes les
deux debout et figées, dans la rue morte.
D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien
beau quartier tombé à l'oubli, si écarté de la vie moderne,
n'exhalant désormais qu'une odeur de renfermé, la
fade et discrète odeur ecclésiastique. Du côté de Saint-Jean
des Florentins, à l'endroit où le nouveau cours Victor-Emmanuel
est venu tout éventrer, l'opposition était violente,
entre les hautes maisons à cinq étages, sculptées,
éclatantes, à peine finies, et les noires demeures, affaissées
et borgnes, des ruelles voisines. Le soir, des globes
électriques étincelaient, d'une blancheur éblouissante;
tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et des
autres rues n'étaient plus que des lampions fumeux.
C'étaient d'anciennes voies célèbres, la rue des Banchi
Vecchi, la rue du Pellegrino, la rue de Monserrato,
puis une infinité de traverses qui les coupaient, qui
les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si étroites, que
les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait
son église, une multitude d'églises presque semblables,
très décorées, très dorées et peintes, ouvertes seulement
aux heures des offices, pleines alors de soleil et d'encens.
Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre
San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici,
se trouvait dans le bas, derrière le palais Farnèse,
l'église des Morts, où il aimait entrer pour y rêver à cette
sauvage Rome, aux pénitents qui desservaient cette église
et dont la mission était d'aller ramasser, dans la Campagne,
les cadavres abandonnés qu'on leur signalait. Un soir,
il y assista au service de deux corps inconnus, depuis
quinze jours sans sépulture, qu'on avait découverts dans
un champ, à droite de la voie Appienne.
Mais la promenade préférée de Pierre devint bientôt le
nouveau quai du Tibre, devant l'autre façade du palais
Boccanera. Il n'avait qu'à descendre le vicolo, l'étroite
ruelle, et il débouchait dans un lieu de solitude, où les
choses l'emplissaient d'infinies pensées. Le quai n'était
pas achevé, les travaux semblaient même abandonnés
complètement, c'était tout un chantier immense, encombré
de gravats, de pierres de taille, coupé de palissades à
demi rompues et de baraques à outils dont les toits s'effondraient.
Sans cesse le lit du fleuve s'est exhaussé, tandis
que les fouilles continuelles ont abaissé le sol de la ville,
aux deux bords. Aussi était-ce pour la mettre à l'abri des
inondations qu'on venait d'emprisonner les eaux dans ces
gigantesques murs de forteresse. Et il avait fallu surélever
les anciennes berges à un tel point, que, sous l'abri de son
portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera, avec
son double escalier où l'on amarrait autrefois les bateaux
de plaisance, se trouvait en contre-bas, menacée d'être
ensevelie et de disparaître, quand on achèverait les travaux
de voirie. Rien encore n'était nivelé, les terres rapportées
restaient là telles que les tombereaux les déchargeaient,
il n'y avait partout que des fondrières, des
éboulements, au milieu des matériaux laissés à l'abandon.
Seuls, des enfants misérables venaient jouer parmi ces
décombres où le palais s'enfonçait, des ouvriers sans travail
dormaient lourdement au grand soleil, des femmes
étendaient leur pauvre lessive sur les tas de cailloux. Et,
cependant, c'était pour Pierre un asile heureux, de paix
certaine, inépuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait
pendant des heures, à regarder le fleuve, et les quais, et
la ville, en face, aux deux bouts.
Dès huit heures, le soleil dorait la vaste trouée de sa
lumière blonde. Quand il regardait là-bas, vers la gauche,
il apercevait les toits lointains du Transtévère, qui se
découpaient, d'un gris bleu noyé de brume, sur le ciel
éclatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude au delà
de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers
de l'Hôpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre
rive leur verdoyant rideau, laissant voir, à l'horizon, le
profil clair du Château Saint-Ange. Mais, surtout, il ne
pouvait détacher les yeux de la berge d'en face, car un
morceau de la très vieille Rome y était demeuré intact. Du
pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la
rive droite, la partie des quais laissée en suspens, dont la
construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve
entre les deux colossales murailles de forteresse, hautes et
blanches. Et c'était en vérité une surprise et un charme
que cette extraordinaire évocation des anciens âges, cette
berge chargée de tout un lambeau de la vieille ville des
papes. Sur la rue de la Lungara, les façades uniformes
avaient dû être rebadigeonnées; mais, ici, les derrières
des maisons, qui descendaient jusque dans l'eau, restaient
lézardés, roussis, éclaboussés de rouille, patinés par les
étés brûlants, comme d'antiques bronzes. Et quel amas,
quel entassement incroyable! En bas, des voûtes noires
où le fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des
pans de construction romaine plongeant à pic; puis, des
escaliers raides, disloqués, verdis, qui montaient de la
grève, des terrasses qui se superposaient, des étages qui
alignaient leurs petites fenêtres irrégulières, percées au
hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres
maisons; et cela pêle-mêle, avec une extravagante fantaisie
de balcons, de galeries de bois, de ponts jetés au
travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on aurait dits
poussés sur les toits, de mansardes ajoutées, plantées au
milieu des tuiles roses. Un égout, en face, tombait d'une
gorge de pierre, usée et souillée, à gros bruit. Partout où
la berge apparaissait, dans le retrait des maisons, elle
était couverte d'une végétation folle, des herbes, des
arbustes, des manteaux de lierre traînant à plis royaux.
Et la misère, la saleté disparaissaient sous la gloire du
soleil, les vieilles façades tassées, déjetées, devenaient
en or, des lessives entières qui séchaient aux fenêtres les
pavoisaient de la pourpre des jupons rouges et de la neige
aveuglante des linges. Tandis que, plus haut encore, au-dessus
du quartier, le Janicule s'élevait dans l'éblouissement
de l'astre, avec le fin profil de Saint-Onuphre,
parmi les cyprès et les pins.
Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de
l'énorme mur du quai, et il restait là longtemps, le cœur
gonflé, plein de la tristesse des siècles morts, à regarder
couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la grande lassitude
de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de cette
tranchée babylonienne où elles étaient enfermées, des
murailles démesurées de prison, droites, lisses, nues,
toutes blafardes encore, dans leur laideur neuve. Au
soleil, le fleuve jaune se dorait, se moirait de vert et de
bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais, dès qu'il
était gagné par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de
boue, d'une vieillesse si épaisse et si lourde, que les
maisons d'en face ne s'y reflétaient même plus. Et quel
abandon désolé, quel fleuve de silence et de solitude! Si,
après les pluies d'hiver, il roulait furieusement parfois
son flot menaçant, il s'engourdissait pendant les longs
mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une
coulée sourde, comme désabusée de tout bruit inutile. On
pouvait demeurer là, penché, durant la journée entière,
sans voir passer une barque, une voile qui l'animât. Les
quelques bateaux, les deux ou trois petits vapeurs venus
du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de Sicile,
s'arrêtaient tous au pied de l'Aventin. Au delà, il n'y avait
plus que désert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin
en loin, un pêcheur immobile laissait pendre sa ligne.
Pierre ne voyait toujours, un peu à sa droite, au pied de
l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique péniche couverte,
une arche de Noé à demi pourrie, peut-être un bateau-lavoir,
mais où jamais il n'apercevait une âme; et il y
avait encore, sur une langue de boue, un canot échoué, le
flanc crevé, lamentable dans son symbole de toute navigation
impossible et abandonnée. Ah! cette ruine de
fleuve, aussi morte que les ruines fameuses dont elle
était lasse de baigner la poussière, depuis tant de siècles!
Et quelle évocation, ces siècles d'histoire que les eaux
jaunes avaient reflétés, tant de choses, tant d'hommes,
dont elles avaient pris la fatigue et le dégoût, au point
d'être devenues si lourdes, si muettes, si désertes, dans
leur souhait de néant!
Ce fut là que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout
derrière une des baraques de bois qui avaient servi
à serrer les outils. Elle allongeait la tête, elle regardait
fixement, depuis des heures peut-être, la fenêtre de la
chambre de Dario, au coin de la ruelle et du quai. Effrayée
sans doute par la façon sévère dont Victorine l'avait reçue,
elle ne s'était pas représentée au palais, pour avoir des
nouvelles; mais elle venait là, elle y passait les journées,
ayant appris de quelque domestique où était la fenêtre,
attendant sans se lasser une apparition, un signe de vie et
de salut, dont l'espoir seul lui faisait battre le cœur. Le
prêtre s'approcha, infiniment touché de la voir se dissimuler
de la sorte, si humble, si tremblante d'adoration,
dans sa royale beauté. Au lieu de la gronder, de la chasser,
ainsi qu'il en avait la mission, il se montra très doux
et très gai, lui parla des siens comme si rien ne s'était
passé, s'arrangea de manière à prononcer le nom du prince,
pour lui faire entendre qu'il serait sur pied avant quinze
jours. D'abord, elle avait eu un sursaut, farouche, méfiante,
prête à fuir. Puis, quand elle eut compris, des
larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant,
bien heureuse, elle lui envoya un baiser de la main, elle
lui cria: «Grazie, grazie! Merci, merci!», en se sauvant
à toutes jambes. Jamais il ne la revit.
Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait
dire sa messe à Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse,
eut la surprise de rencontrer Benedetta sortant de cette
église, de si bonne heure, une toute petite fiole d'huile à
la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui
expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait
obtenir du bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait
la lampe brûlant devant une antique statue de bois
de la Madone, en qui elle avait une absolue confiance. Elle
avouait même qu'elle n'avait de confiance qu'en celle-là,
car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'était
adressée à d'autres, pourtant très réputées, des Madones
de marbre et même d'argent. Aussi une dévotion ardente,
toute sa dévotion en réalité, brûlait-elle dans son cœur
pour cette image sainte qui ne lui refusait rien. Et elle
affirma très simplement, comme une chose naturelle,
hors de discussion, que c'étaient ces quelques gouttes
d'huile, dont elle frottait matin et soir la plaie de Dario,
qui déterminaient une guérison si prompte, tout à fait miraculeuse.
Pierre, saisi, désolé d'une religion si enfantine
chez cette admirable créature de sagesse, de passion et
de grâce, ne se permit pas un sourire.
Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il
venait passer une heure dans la chambre de Dario convalescent,
Benedetta voulait qu'il racontât ses journées
pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses étonnements,
ses émotions, ses colères parfois, prenaient un
charme triste, au milieu du grand calme étouffé de la
pièce. Mais, surtout, quand il osa de nouveau sortir du
quartier, quand il se prit de tendresse pour les jardins
romains, où il allait dès l'ouverture des portes, afin d'être
sûr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des sensations
enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres,
des eaux jaillissantes, des terrasses élargies sur des
horizons sublimes.
Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins,
qui lui emplirent le cœur davantage. A la villa Borghèse,
le petit bois de Boulogne de Rome, il y avait des
futaies majestueuses, des allées royales, où les voitures
venaient tourner l'après-midi, avant la promenade obligatoire
du Corso; et il fut plus touché par le jardin réservé
devant la villa, cette villa d'un luxe de marbre éblouissant,
où se trouve aujourd'hui le plus beau musée du monde:
un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin central que
domine la blancheur nue d'une Vénus, et des fragments
d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages,
rangés symétriquement en carré, et rien autre
que cette herbe déserte, ensoleillée et mélancolique. Au
Pincio, où il retourna, il eut une matinée exquise, il
comprit le charme de ce coin étroit, avec ses arbres rares
toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et
Saint-Pierre au lointain, dans la clarté si tendre, si limpide,
poudrée de soleil. A la villa Albani, à la villa Pamphili,
il retrouva les superbes pins parasols, d'une grâce
géante et fière, les chênes verts puissants, aux membres
tordus, à la verdure noire. Dans la dernière surtout, les
chênes noyaient les allées d'un demi-jour délicieux, le
petit lac était plein de rêve avec ses saules pleureurs et
ses touffes de roseaux, le parterre en contre-bas déroulait
une mosaïque d'un goût baroque, tout un dessin compliqué
de rosaces et d'arabesques, que la diversité des
fleurs et des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce
jardin, le plus noble, le plus vaste, le mieux soigné, ce
fut, en longeant un petit mur, de revoir Saint-Pierre
encore, sous un aspect nouveau et si imprévu, qu'il en
emporta à jamais la symbolique image. Rome avait disparu
complètement, il n'y avait plus là, entre les pentes du
mont Mario et un autre coteau boisé qui cachait la ville,
que le dôme colossal dont la masse semblait posée sur des
blocs épars, blancs et roux. C'étaient les îlots des maisons
du Borgo, les constructions entassées du Vatican et
de la basilique, qu'il dominait, qu'il écrasait ainsi de sa
coupole démesurée, d'un gris bleu dans le bleu clair
du ciel; tandis que, derrière lui, au loin, fuyait une
échappée bleuâtre de campagne illimitée, très délicate.
Mais Pierre sentit davantage l'âme des choses dans des
jardins moins somptueux, d'une grâce plus fermée. Ah!
la villa Mattei, sur la pente du Coelius, avec son jardin en
terrasses, avec ses allées intimes qui descendent bordées
d'aloès, de lauriers et de fusains géants, avec ses buis
amers taillés en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et
ses fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut
une égale impression de charme que sur l'Aventin, en visitant
les trois églises, qui s'y noient parmi la verdure, à
Sainte-Sabine surtout, le berceau des Dominicains, dont
le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune, dort
dans une paix tiède et odorante, planté d'orangers, au
milieu desquels l'oranger séculaire de Saint-Dominique,
énorme et noueux, est encore chargé d'oranges mûres.
Puis, à côté, au Prieuré de Malte, le jardin au contraire
s'ouvrait sur un horizon immense, à pic au-dessus du
Tibre, enfilant le cours du fleuve, les façades et les toitures
qui se serraient le long des deux rives, jusqu'au
lointain sommet du Janicule. C'étaient toujours, d'ailleurs,
dans ces jardins de Rome, les mêmes buis taillés,
les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles pâles, longues
comme des chevelures, les chênes verts trapus et sombres,
les pins géants, les cyprès noirs, des marbres blanchis
parmi des touffes de roses, des fontaines bruissantes sous
des manteaux de lierre. Et il ne goûta une joie plus tendrement
attristée qu'à la villa du pape Jules, dont le
portique ouvert en hémicycle sur le jardin raconte la vie
d'une époque aimable et sensuelle, avec sa décoration
peinte, son treillage d'or chargé de fleurs, où passent des
vols souriants de petits Amours. Le soir enfin où il revint
de la villa Farnésine, il dit qu'il en rapportait toute l'âme
morte de la vieille Rome; et ce n'étaient pas les peintures
exécutées d'après les cartons de Raphaël qui l'avaient
touché, c'était plutôt la jolie salle du bord de l'eau, à
la décoration bleu tendre, lilas tendre et rose tendre,
d'un art sans génie, mais si charmant et si romain;
c'était surtout le jardin abandonné, qui descendait autrefois
jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait
maintenant, d'une désolation lamentable, ravagé, bossué,
envahi d'herbes folles, tel qu'un cimetière, où pourtant
mûrissaient toujours les fruits d'or des orangers et des
citronniers.
Puis, une dernière fois, il eut une secousse au cœur,
le beau soir où il visita la villa Médicis. Là, il était en
terre française. Et quel merveilleux jardin encore, avec
ses buis, ses pins, ses allées de magnificence et de charme!
quel refuge de rêverie antique que le très vieux et très
noir bois de chênes verts, où, dans le bronze luisant des
feuilles, le soleil à son déclin jetait des lueurs braisillantes
d'or rouge! Il y faut monter par un escalier interminable,
et de là-haut, du belvédère qui domine, on
possède Rome entière d'un regard, comme si, en élargissant
les bras, on allait la prendre toute. Du réfectoire
de la villa, que décorent les portraits de tous les artistes
pensionnaires qui s'y sont succédé, de la bibliothèque surtout,
une grande salle au calme profond, on a la même
vue admirable, la plus large et la plus conquérante, une
vue d'ambition démesurée dont l'infini devrait mettre
au cœur des jeunes gens, enfermés là, la volonté de posséder
le monde. Lui, qui était venu hostile à l'institution
du prix de Rome, à cette éducation traditionnelle et uniforme
si dangereuse pour l'originalité, resta séduit un
instant par cette paix tiède, cette solitude limpide du jardin,
cet horizon sublime où semblaient battre les ailes du
génie. Ah! quelles délices, avoir vingt ans, vivre trois
années dans cette douceur de rêve, au milieu des plus
belles œuvres humaines, se dire qu'on est trop jeune pour
produire encore, et se recueillir, et se chercher, apprendre
à jouir, à souffrir, à aimer! Mais, ensuite, il réfléchit que
ce n'était point là une besogne de jeunesse, que pour
goûter la divine jouissance d'une telle retraite d'art et de
ciel bleu, il fallait certainement l'âge mûr, les victoires
déjà gagnées, la lassitude commençante des œuvres accomplies.
Il causa avec les pensionnaires, il remarqua que,
si les jeunes âmes de songe et de contemplation, ainsi que
la simple médiocrité, s'y accommodaient de cette vie
cloîtrée dans l'art du passé, tout artiste de bataille, tout
tempérament personnel s'y mourait d'impatience, les yeux
tournés vers Paris, dévoré par la hâte d'être en pleine
fournaise de production et de lutte.
Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir,
avec ravissement, éveillaient chez Benedetta et chez Dario
le souvenir du jardin de la villa Montefiori, aujourd'hui
saccagé, autrefois si verdoyant, planté des plus beaux
orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires,
dans lequel ils avaient appris à s'aimer.
—Ah! je me rappelle, disait la contessina, à l'époque
des fleurs, c'était une bonne odeur à en mourir, tellement
forte, tellement grisante, qu'une fois je suis restée dans
l'herbe, sans pouvoir me relever... Te souviens-tu, Dario?
tu m'as prise dans tes bras, tu m'as portée près de la fontaine,
où il faisait très bon et très frais.
Elle était assise, au bord du lit, comme à son ordinaire,
et elle tenait dans sa main la main du convalescent, qui
s'était mis à sourire.
—Oui, oui, je t'ai baisée sur les yeux, et tu les as
rouverts enfin... Tu te montrais moins cruelle en ce temps-là,
tu me laissais te baiser les yeux autant qu'il me plaisait...
Mais nous étions des enfants, et si nous n'avions
pas été des enfants, nous aurions été mari et femme tout
de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et où nous
courions si libres!
Elle approuvait de la tête, convaincue que la Madone
seule les avait protégés.
—C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur,
maintenant que nous allons pouvoir être l'un à l'autre,
sans faire pleurer les anges!
La conversation en revenait toujours là, l'affaire de
l'annulation du mariage prenait une tournure de plus en
plus favorable, et Pierre assistait chaque soir à leur
enchantement, ne les entendait causer que de leur union
prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux
lâchés en plein paradis. Dirigée cette fois par une main
toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses
avec vigueur, car il ne se passait guère de jour, sans
qu'elle rapportât quelque nouvelle heureuse. Elle avait
hâte de terminer cette affaire, pour la continuation et pour
l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait épouser
que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait
tout, ferait tout excuser, en mettant fin à une situation
désormais intolérable. Le scandale abominable, les
affreux commérages qui bouleversaient le monde noir et
le monde blanc, finissaient par la jeter hors d'elle, d'autant
plus qu'elle sentait la nécessité d'une victoire, devant
l'éventualité d'un conclave possible, où elle désirait que
le nom de son frère brillât d'un éclat pur, souverain. Jamais
cette secrète ambition de toute sa vie, cet espoir de
voir sa race donner un troisième pape à l'Église, ne
l'avait brûlée d'une pareille passion, comme si elle avait
eu le besoin de se consoler dans son froid célibat, depuis
que son unique joie en ce monde, l'avocat Morano,
la délaissait si durement. Toujours vêtue d'une robe
sombre, active et si mince, si pincée, qu'on l'aurait prise
par derrière pour une jeune fille, elle était comme l'âme
noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout,
rôdant en intendante soigneuse, veillant jalousement
sur le cardinal, la saluait en silence, saisi chaque
fois d'un petit froid au cœur, en la voyant de visage si
desséché, coupé de longs plis, planté du grand nez volontaire
de la famille. Mais elle lui rendait à peine son salut,
restée dédaigneuse de ce petit prêtre étranger, ne le tolérant
dans son intimité que pour complaire à monsignor
Nani, désireuse en outre d'être agréable au vicomte Philibert
de la Choue, qui avait amené de si beaux pèlerinages
à Rome.
Peu à peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience
d'amour de Benedetta et de Dario, Pierre finit
par se passionner avec eux, en souhaitant une solution
prompte. L'affaire allait se représenter devant la congrégation
du Concile, dont une première décision en faveur
du divorce était restée nulle, le défenseur du mariage,
monsignor Palma, ayant demandé, selon son droit, un
supplément d'enquête. D'ailleurs, cette première décision,
prise seulement à une voix de majorité, n'aurait sûrement
pas été ratifiée par le Saint-Père. Et il s'agissait en somme
de conquérir des voix parmi les dix cardinaux dont la
congrégation se composait, de les convaincre, d'obtenir
la presque unanimité: besogne ardue, car la parenté de
Benedetta, cet oncle cardinal, qui semblait devoir tout
faciliter, aggravait les choses, au milieu des intrigues
compliquées du Vatican, des rivalités qui brûlaient de
tuer en lui le pape possible, en éternisant le scandale.
C'était à cette conquête des voix que donna Serafina se
lançait chaque après-midi, dirigée par son confesseur,
le père Lorenza, qu'elle allait voir quotidiennement au
Collège Germanique, le dernier refuge à Rome des Jésuites,
qui ont cessé d'y être les maîtres du Gesù. L'espoir
du succès tenait surtout à ce que Prada, lassé, irrité,
avait déclaré formellement qu'il ne se présenterait plus.
Il ne répondait même pas aux assignations répétées,
tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse
et ridicule, depuis que Lisbeth, sa maîtresse avérée, était
enceinte de ses œuvres, aux yeux de la ville entière. Il
se taisait donc, affectait de n'avoir jamais été marié, bien
que la blessure de son désir tenu en échec, de son orgueil
de mâle souffleté, saignât toujours au fond, rouverte sans
cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur sa
paternité, que faisait courir le monde noir. Et, puisque
la partie adverse se désistait, disparaissait de son plein
gré, on comprenait l'espérance croissante de Benedetta et
de Dario, chaque soir, lorsque donna Serafina, en rentrant,
leur annonçait qu'elle croyait bien avoir gagné encore la
voix d'un cardinal.
Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous,
était monsignor Palma, l'avocat d'office choisi par la congrégation
pour défendre le lien sacré du mariage. Il
avait des droits presque illimités, pouvait en rappeler
encore, en tout cas ferait traîner l'affaire autant qu'il lui
plairait. Son premier plaidoyer, en réponse à celui de
Morano, avait déjà été terrible, mettant l'état de virginité
en doute, citant scientifiquement des cas où des femmes
possédées offraient les particularités d'aspect constatées
par les sages-femmes, réclamant d'ailleurs l'examen
minutieux de deux médecins assermentés, déclarant enfin
que, la condition première de l'acte étant l'obéissance de
la femme, la demanderesse, même vierge, n'était pas
fondée à réclamer l'annulation d'un mariage dont ses
refus réitérés avaient seuls empêché la consommation. Et
l'on annonçait que le nouveau plaidoyer qu'il préparait,
serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction
était absolue. Devant cette belle énergie de vérité et de
logique, le pis allait être que les cardinaux, même bienveillants,
n'oseraient jamais conseiller l'annulation au
Saint-Père. Aussi le découragement reprenait-il Benedetta,
lorsque donna Serafina, au retour d'une visite faite
à monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un
ami commun s'était chargé de voir monsignor Palma.
Mais cela, sans doute, coûterait très cher. Monsignor
Palma, théologien rompu aux affaires canoniques et d'une
honnêteté parfaite, avait eu une grande douleur dans sa
vie, une nièce pauvre, d'une admirable beauté, qu'il
s'était mis sur le tard à aimer follement, et qu'il avait dû,
afin d'éviter le scandale, marier à un chenapan qui,
depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences
restaient dignes, le prélat traversait justement une crise
affreuse, las de se dépouiller, n'ayant plus l'argent nécessaire
pour tirer son neveu d'un mauvais pas, une tricherie
au jeu. Et la trouvaille fut de sauver le jeune
homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation,
sans rien demander à l'oncle, qui, un soir, après la nuit
tombée, comme s'il se rendait complice, vint en pleurant
remercier donna Serafina de sa bonté.
Ce soir-là, Pierre était avec Dario, lorsque Benedetta
entra riant, tapant de joie dans ses mains.
—C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui
a juré une reconnaissance éternelle. Maintenant, le voilà
bien forcé d'être aimable.
Plus méfiant, Dario demanda:
—Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il
engagé formellement?
—Oh! non, comment veux-tu? c'était si délicat!...
On assure que c'est un très honnête homme.
Pourtant, elle-même fut effleurée d'une nouvelle inquiétude.
Si monsignor Palma, malgré le grand service reçu,
allait demeurer incorruptible? Cela, dès lors, les hanta.
Leur attente recommençait.
—Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle après un
silence, je me suis décidée à leur fameuse visite. Oui, ce
matin, je suis allée chez deux médecins avec ma tante.
Elle s'était remise à sourire, elle ne semblait aucunement
gênée.
—Et alors? demanda-t-il du même air tranquille.
—Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne
mentais pas, ils ont rédigé chacun une espèce de certificat
en latin... C'était, paraît-il, absolument nécessaire pour
permettre à monsignor Palma de revenir sur ce qu'il a
dit.
Puis, se tournant vers Pierre:
—Ah! ce latin! monsieur l'abbé... J'aurais bien désiré
savoir tout de même, et j'ai songé à vous, pour que vous
ayez l'obligeance de le traduire. Mais ma tante n'a pas
voulu me laisser les pièces, elle les a fait joindre immédiatement
au dossier.
Très embarrassé, le prêtre se contenta de répondre d'un
vague signe de tête, car il n'ignorait pas ce qu'étaient ces
sortes de certificats, une description nette et complète,
en termes précis, avec tous les détails d'état, de couleur
et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas là de
pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et
heureux même, puisque toute la félicité de leur vie allait
en dépendre.
—Enfin, conclut Benedetta, espérons que monsignor
Palma aura de la reconnaissance; et, en attendant, mon
Dario, guéris-toi vite, pour le beau jour tant souhaité
de notre bonheur.
Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tôt,
sa blessure s'était rouverte, ce qui devait le forcer à garder
le lit quelques jours encore. Et Pierre continua, chaque
soir, à le venir distraire, en lui contant ses promenades.
Maintenant, il s'enhardissait, courait les quartiers de
Rome, découvrait avec ravissement les curiosités classiques,
cataloguées dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il
leur parla un soir avec une sorte de tendresse des principales
places de la ville, qu'il avait trouvées banales
d'abord, qui lui apparaissaient maintenant très diverses,
ayant chacune son originalité profonde: la place du
Peuple, si ensoleillée, si noble, dans sa symétrie monumentale;
la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des
étrangers, avec son double escalier de cent trente-deux
marches, doré par les étés, d'une ampleur et d'une grâce
géantes; la place Colonna, vaste, toujours grouillante de
peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et d'insoucieux
espoir, debout, flânant autour de la colonne de
Marc-Aurèle, en attendant que la fortune lui tombe du
ciel; la place Navone, longue, régulière, déserte depuis
que le marché ne s'y tient plus, gardant le mélancolique
souvenir de sa vie bruyante d'autrefois; la place du
Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte
du marché aux fruits et du marché aux légumes, toute
une plantation de grands parapluies, des entassements de
tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant
des marchandes et des ménagères. Sa grande
surprise fut la place du Capitole, qui éveillait en lui une
idée de sommet, de lieu découvert dominant la ville et le
monde, et qu'il trouva petite, carrée, enfermée entre
ses trois palais, ouverte d'un seul côté sur un court horizon,
borné par quelques toitures. Personne ne passe
là, on monte par une rampe d'accès que bordent des
palmiers, les étrangers seuls font un détour pour arriver
en voiture. Les voitures attendent, les touristes stationnent
un moment, le nez levé vers l'admirable bronze
antique, le Marc-Aurèle à cheval, placé au centre. Vers
quatre heures, lorsque le soleil dore le palais de gauche,
détachant sur le ciel bleu les fines statues de l'entablement,
on dirait une tiède et douce petite place de province,
avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises
sous le portique, et ses bandes d'enfants dépenaillés,
lâchés là comme toute une école dans une cour de récréation.
Et, un autre soir, Pierre dit à Benedetta et à Dario son
admiration pour les fontaines de Rome, la ville du monde
où les eaux ruissellent le plus abondamment et le plus
magnifiquement dans le marbre et dans le bronze: depuis
la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place
Barberini, les Tortues de l'étroite place qui a pris leur
nom, jusqu'aux trois fontaines de la place Navone, où
triomphe, au centre, la vaste composition du Bernin,
et surtout jusqu'à la colossale fontaine de Trevi, d'un
goût si fastueux, dominée par le roi Neptune, entre
les hautes figures de la Santé et de la Fécondité. Et, un
autre soir, il rentra heureux, en leur racontant qu'il venait
enfin de s'expliquer le singulier effet que lui faisaient
les rues de l'ancienne Rome, autour du Capitole et sur la
rive gauche du Tibre, là où des masures se collaient aux
flancs des grands palais princiers: c'était qu'elles n'avaient
pas de trottoirs et que les piétons marchaient au milieu,
à l'aise, parmi les voitures, sans avoir jamais l'idée de
filer aux deux bords, contre les façades. Vieux quartiers
qu'il aimait, ruelles sans cesse tournantes, étroites places
irrégulières, palais énormes et carrés, comme disparus
dans la foule bousculée des petites maisons qui les
noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi,
partout des escaliers qui montent, cailloutés de gris,
chaque marche ourlée de pierre blanche, des pentes
brusques qui tournent, des terrasses qui s'étagent, des séminaires
et des couvents aux fenêtres closes, comme des
habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel
se dresse un palmier superbe, dans le bleu sans tache du
ciel. Et, un autre soir, ayant poussé plus loin encore sa
promenade, jusque dans la Campagne, le long du Tibre,
en amont du pont Molle, il revint enthousiasmé d'avoir eu
la révélation de tout un art classique, qu'il n'avait guère
goûté jusque-là. En suivant la rive, il venait de voir des
Poussin, le fleuve jaune et lent, aux bords plantés de roseaux,
les falaises basses, découpées, dont la blancheur
crayeuse se détachait sur les fonds roux de l'immense
plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues
de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un
portique, ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une
file oblique de moutons pâles qui descendaient boire,
tandis que le berger, appuyé d'une épaule au tronc d'un
chêne vert, regardait. Beauté spéciale, large et rousse,
faite de rien, simplifiée jusqu'à la ligne droite et plate,
tout anoblie des grands souvenirs: toujours les légions
romaines en marche par les voies pavées, au travers de
la Campagne nue; et toujours le long sommeil du moyen
âge, puis le réveil de l'antique nature dans la foi catholique,
ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la
maîtresse du monde.
Un jour que Pierre était allé visiter le Campo Verano,
le grand cimetière de Rome, il trouva, le soir, près du lit
de Dario, Celia en compagnie de Benedetta.
—Comment! monsieur l'abbé, s'écria la petite princesse,
ça vous amuse d'aller voir les morts?
—Ah! ces Français! reprit Dario, que l'idée seule
d'un cimetière désobligeait, ces Français! ils se gâtent la
vie à plaisir, avec leur amour des spectacles tristes.
—Mais, dit Pierre doucement, on n'échappe pas à la
réalité de la mort. Le mieux est de la regarder en face.
Du coup, le prince se fâcha.
—La réalité, la réalité! à quoi bon? Quand la réalité
n'est pas belle, moi je ne la regarde pas, je m'efforce de
n'y penser jamais.
De son air tranquille et souriant, le prêtre n'en continua
pas moins à dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue
du cimetière, l'air de fête que le clair soleil d'automne y
mettait, tout un luxe extraordinaire de marbre, des statues
de marbre prodiguées sur les tombeaux, des chapelles
de marbre, des monuments de marbre. Sûrement
l'atavisme antique agissait, les somptueux mausolées de
la voie Appienne repoussaient là, une pompe, un orgueil
démesuré dans la mort. Sur la hauteur surtout, la noblesse
romaine avait son quartier aristocratique, un amas de
véritables temples, des figures colossales, des scènes à
plusieurs personnages, d'un goût parfois déplorable, mais
où des millions avaient dû être dépensés. Et ce qui était
charmant, parmi les ifs et les cyprès, c'était l'admirable
conservation, la blancheur intacte des marbres, que les
étés brûlants doraient, sans une tache de mousse, sans
ces balafres de pluie qui rendent si mélancoliques les
statues des pays du Nord.
Benedetta, silencieuse, touchée du malaise de Dario,
finit par interrompre Pierre, en disant à Celia:
—Et la chasse a été intéressante?
Au moment où le prêtre était entré, la petite princesse
parlait d'une chasse au renard, à laquelle sa mère l'avait
conduite.
—Oh! chère, tout ce qu'il y a de plus intéressant!...
Le rendez-vous était pour une heure, là-bas, au tombeau
de Cæcilia Metella, où l'on avait installé le buffet, sous
une tente. Et un monde, la colonie étrangère, les jeunes
gens des ambassades, des officiers, sans compter nous
autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup
de femmes en amazone... Le départ a été donné à
une heure et demie, et le galop a duré plus de deux
heures, si bien que le renard s'est allé faire prendre très
loin, très loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de
même, oh! des choses extraordinaires, un grand mur que
toute la chasse a dû sauter, puis des fossés, des haies, une
course folle derrière les chiens... Il y a eu deux accidents,
peu de chose, un monsieur qui s'est foulé le
poignet et un autre qui a eu la jambe cassée.
Dario avait écouté avec passion, car ces chasses au
renard étaient le grand plaisir de Rome, la joie de la galopade
au travers de cette Campagne romaine si plate et
si hérissée d'obstacles pourtant, la joie de déjouer les
ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels
détours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin dès
qu'il tombe épuisé de fatigue; et des chasses sans fusil,
des chasses pour l'unique bonheur de courir à la queue
de cette bête, de la gagner de vitesse et de la vaincre.
—Ah! dit-il désespéré, est-ce imbécile d'être cloué
dans cette chambre! Je finirai par y mourir d'ennui.
Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni
une tristesse de ce cri naïf d'égoïsme. Elle qui était si
heureuse de l'avoir tout à elle, dans cette chambre où
elle le soignait! Mais son amour, si jeune et si sage à la
fois, avait un coin de maternité, et elle comprenait parfaitement
qu'il ne s'amusât guère, privé de ses plaisirs
habituels, séparé de ses amis qu'il écartait, dans la crainte
que l'histoire de son épaule démise ne leur parût louche.
Plus de fêtes, plus de soirées au théâtre, plus de visites
aux dames. Et c'était le Corso qui lui manquait surtout,
une souffrance, une véritable désespérance de ne plus
voir ni savoir, en regardant, de quatre à cinq heures,
défiler Rome entière. Aussi, dès qu'un intime venait,
c'étaient des questions interminables, et si l'on avait rencontré
celui-ci, et si cet autre avait reparu, et comment
avaient fini les amours d'un troisième, et si quelque aventure
nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires,
gros commérages d'un jour, intrigues puériles d'une
heure, où jusque-là s'étaient dépensées toutes ses énergies
d'homme.
Celia, qui aimait à lui apporter les bavardages innocents,
reprit après un silence, en fixant sur lui ses yeux
candides, ses yeux sans fond de vierge énigmatique:
—Comme c'est long à se remettre, une épaule!
Avait-elle donc deviné, cette enfant, dont l'unique
affaire était l'amour? Dario, gêné, se tourna vers Benedetta,
qui continuait à sourire, l'air placide. Mais, déjà, la petite
princesse sautait à un autre sujet.
—Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une
dame...
Elle s'arrêta, surprise elle-même et embarrassée de
cette nouvelle qui venait de lui échapper. Puis, très
bravement, elle continua, en amie d'enfance qui était
dans les petits secrets amoureux:
—Oui, une jolie personne que vous connaissez bien.
Elle avait tout de même un bouquet de roses blanches.
Cette fois, Benedetta s'égaya franchement, tandis que
Dario la regardait en riant aussi. Elle l'avait plaisanté, les
premiers jours, de ce qu'une dame n'envoyait pas prendre
de ses nouvelles. Lui, au fond, n'était pas fâché de cette
rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir gênante;
et, quoique un peu blessé dans sa fatuité de joli
homme, il était content d'apprendre que la Tonietta l'avait
déjà remplacé.
—Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours
tort.
—L'homme qu'on aime n'est jamais absent, déclara
Celia de son air grave et pur.
Mais Benedetta s'était levée, pour remonter les oreillers,
derrière le dos du convalescent.
—Va, va, mon Dario, toutes ces misères sont finies, et
je te garderai, tu n'auras plus que moi à aimer.
Il la contempla avec passion, il la baisa sur les
cheveux, car elle disait vrai, il n'avait jamais aimé
qu'elle; et elle ne se trompait pas non plus, quand elle
comptait le garder toujours, à elle seule, dès qu'elle se
serait donnée. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette
chambre, elle était heureuse de le retrouver enfant,
tel qu'elle l'avait aimé autrefois, sous les orangers de la
villa Montefiori. Il gardait une puérilité singulière, sans
doute dans l'appauvrissement de sa race, cette sorte de
retour à l'enfance, qu'on remarque chez les peuples très
vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait
pendant des heures des photographies, qui le faisaient
rire. Son incapacité de souffrir avait encore grandi, il
voulait qu'elle fût gaie et qu'elle chantât, il l'amusait
par la gentillesse de son égoïsme, qui l'amenait à rêver
avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela
serait bon de vivre toujours ensemble au soleil, et de
ne rien faire, et de ne se soucier de rien, le monde
dût-il crouler quelque part, sans qu'on se donnât la peine
d'y aller voir!
—Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement,
c'est que monsieur l'abbé a fini par tomber
amoureux de Rome.
Pierre, qui avait écouté en silence, acquiesça de bonne
grâce.
—C'est vrai.
—Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta,
il faut du temps, beaucoup de temps pour comprendre et
aimer Rome. Si vous n'étiez resté que quinze jours, vous
auriez emporté de nous une idée déplorable; tandis que,
maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes
bien tranquilles, jamais plus vous ne songerez à nous
sans tendresse.
Elle était d'un charme délicieux en parlant ainsi, et il
s'inclina une seconde fois. Mais il avait déjà réfléchi au
phénomène, il croyait en tenir la solution. Quand on arrive
à Rome, on apporte une Rome à soi, une Rome rêvée,
tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie
est le pire des désenchantements. Aussi faut-il attendre
que l'accoutumance se fasse, que la réalité médiocre
s'atténue, pour donner le temps à l'imagination de recommencer
son travail d'embellissement, de manière à ne
voir de nouveau les choses réelles qu'à travers la prodigieuse
splendeur du passé.
Celia s'était levée, prenant congé.
—Au revoir, chère, et à bientôt le mariage, n'est-ce
pas? Dario... Vous savez que je veux être fiancée avant
la fin du mois, oui, oui! une grande soirée que je forcerai
bien mon père à donner... Ah! que ce serait aimable,
si les deux noces pouvaient se faire en même temps!
Ce fut deux jours plus tard que Pierre, après une
grande promenade qu'il fit au Transtévère, suivie d'une
visite au palais Farnèse, sentit se résumer en lui la terrible
et mélancolique vérité sur Rome. Plusieurs fois déjà, il
avait parcouru le Transtévère, dont la population misérable
l'attirait, dans sa passion navrée pour les pauvres
et les souffrants. Ah! ce cloaque de misère et d'ignorance!
Il avait vu, à Paris, des coins de faubourg abominables,
des cités d'épouvante où l'humanité en tas pourrissait.
Mais rien n'approchait de cette stagnation dans l'insouciance
et dans l'ordure. Par les plus beaux jours de ce
pays du soleil, une ombre humide glaçait les ruelles
tortueuses, étranglées, pareilles à des couloirs de cave;
et l'odeur était affreuse surtout, une nausée qui prenait le
passant à la gorge, faite des légumes aigres, des graisses
rances, du bétail humain parqué là, parmi ses fientes.
C'étaient d'antiques masures irrégulières, jetées dans un
pêle-mêle aimé des artistes romantiques, avec des portes
noires et béantes qui s'enfonçaient sous terre, des escaliers
extérieurs qui montaient aux étages, des balcons de bois
tenus comme par miracle en équilibre sur le vide. Et des
façades à demi écroulées qu'il avait fallu étayer à l'aide
de poutres, et des logements sordides dont les fenêtres
crevées laissaient voir la crasse nue, et des boutiques
d'infime commerce, toute la cuisine en plein air d'un
peuple de paresse qui n'allumait pas de feu: les fritureries
avec leurs morceaux de polenta et leurs poissons nageant
dans l'huile puante, les marchands de légumes cuits étalant
des navets énormes, des paquets de céleris, de choux-fleurs,
d'épinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers,
mal coupée, était noire, des cous de bête hérissés
de caillots violâtres, comme arrachés. Les pains des boulangers
s'entassaient sur une planche, ainsi que des pavés
ronds; de pauvres fruitières n'avaient d'autres marchandises
que des piments et des pommes de pin, à leurs portes
enguirlandées de tomates séchées et enfilées; tandis que les
seules boutiques alléchantes étaient celles des charcutiers,
dont les salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de
leur odeur âpre, l'infection des ruisseaux. Les bureaux
de loterie, où les numéros gagnants étaient affichés, alternaient
avec les cabarets, des cabarets tous les trente pas,
qui annonçaient en grosses lettres les vins choisis des
Châteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par
les rues du quartier, une population grouillante, en guenilles
et malpropre, des bandes d'enfants à moitié nus que
la vermine dévorait, des femmes en cheveux, en camisole,
en jupon de couleur, qui gesticulaient et criaient, des
vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol
bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agitée,
au milieu du continuel va-et-vient de petits ânes traînant
des charrettes, d'hommes conduisant des dindes à coups
de fouet, de quelques touristes inquiets, sur lesquels se
ruaient aussitôt des bandes de mendiants. Des savetiers
s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir.
A la porte d'un petit tailleur, un vieux seau de ménage
était accroché, plein de terre, fleuri d'une plante grasse.
Et, de toutes les fenêtres, de tous les balcons, sur des
cordes jetées d'une maison à l'autre, en travers de la
rue, pendaient les lessives des ménages, un pavoisement
de loques sans nom, qui étaient comme les drapeaux symboliques
de l'abominable misère.
Pierre sentait son âme fraternelle se soulever d'une
pitié immense. Ah! certes, oui! il fallait les jeter bas,
ces quartiers de souffrance et de peste, où le peuple avait
si longtemps croupi comme dans une geôle empoisonnée,
et il était pour l'assainissement, pour la démolition, quitte
à tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes.
Déjà le Transtévère était bien changé, des voies nouvelles
l'éventraient, des prises d'air pratiquées à grands coups
de pioche, qui le pénétraient de nappes de soleil. Ce qui
en restait semblait plus noir, plus immonde, au milieu
de ces abatis de maisons, de ces trouées récentes,
vastes terrains vagues, où l'on n'avait pu reconstruire
encore. Cette ville en évolution l'intéressait infiniment.
Plus tard sans doute, on achèverait de la rebâtir, mais
quelle heure passionnante, celle où la vieille cité agonisait
dans la nouvelle, à travers tant de difficultés! Il
fallait avoir connu la Rome des immondices, noyée sous
les excréments, les eaux ménagères et les détritus de
légumes. Le Ghetto, récemment rasé, avait, depuis des
siècles, imprégné le sol d'une telle pourriture humaine,
que l'emplacement, demeuré nu, plein de bosses et de
fondrières, exhalait toujours une infâme pestilence. On
faisait bien de le laisser longtemps se sécher ainsi et se
purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux bords du
Tibre, où l'on a entrepris des travaux d'édilité considérables,
c'est à chaque pas la même rencontre: on suit
une rue étroite, puante, d'une humidité glaciale, entre
les façades sombres, aux toits qui se touchent presque, et
l'on tombe brusquement dans une éclaircie, dans une
clairière ouverte à coups de hache, parmi la forêt des
vieilles masures lépreuses. Il y a là des squares, des
trottoirs larges, de hautes constructions blanches, chargées
de sculptures, une capitale moderne à l'état d'ébauche,
pas finie, encombrée de gravats, barrée de palissades.
Partout des amorces de voies projetées, le colossal chantier
que la crise financière menace d'éterniser maintenant, la
ville de demain arrêtée dans sa croissance, restée en détresse,
avec ses commencements démesurés, trop hâtifs et
qui détonnent. Mais ce n'en était pas moins une besogne
bonne et saine, d'une nécessité sociale absolue pour une
grande ville d'aujourd'hui, à moins de laisser la vieille
Rome se pourrir sur place, telle qu'une curiosité des
anciens âges, une pièce de musée qu'on garde sous verre.
Ce jour-là, Pierre, en se rendant du Transtévère au
palais Farnèse, où il était attendu, fit un détour, passa
par la rue des Pettinari, puis par la rue des Giubbonari,
la première si sombre, si resserrée entre le grand mur
noir de l'Hôpital et les misérables maisons d'en face, la
seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout
égayée par les vitrines des bijoutiers, aux grosses chaînes
d'or, et par les étalages des marchands d'étoffe, où flottent
des lés immenses, bleus, jaunes, verts, rouges, d'un ton
éclatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de parcourir,
puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait maintenant,
évoquèrent en lui le quartier d'affreuse misère
qu'il avait visité déjà, la masse pitoyable des travailleurs
déchus, réduits par le chômage à la mendicité, campant
parmi les constructions superbes et abandonnées des Prés
du Château. Ah! le pauvre, le triste peuple resté enfant,
maintenu dans une ignorance, dans une crédulité de sauvages
par des siècles de théocratie, si accoutumé à la nuit
de son intelligence, aux souffrances de son corps, qu'il
reste quand même aujourd'hui en dehors du réveil social,
simplement heureux si on le laisse jouir à l'aise de son
orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait aveugle
et sourd en sa déchéance, il continuait sa vie stagnante
d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome
nouvelle, sans en éprouver autre chose que les ennuis,
les vieux quartiers où il logeait abattus, les habitudes
changées, les vivres plus chers, comme si la clarté, la
propreté, la santé le gênaient, quand il fallait les payer de
toute une crise ouvrière et financière. Cependant, qu'on
l'eût voulu ou non, c'était au fond pour lui uniquement
qu'on nettoyait Rome, qu'on la rebâtissait, dans l'idée
d'en faire une grande capitale moderne; car la démocratie
est au bout de ces transformations actuelles, c'est le
peuple qui héritera demain des cités d'où l'on chasse la
saleté et la maladie, où la loi du travail finira par s'organiser,
tuant la misère. Et voilà pourquoi, si l'on maudit
les ruines époussetées, tenues bourgeoisement, le Colisée
débarrassé de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore
sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si
l'on se fâche devant les affreux murs de forteresse qui
emprisonnent le Tibre, en pleurant les anciennes berges
si romantiques, avec leurs verdures et leurs antiques logis
trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie naît de la
mort et que demain doit forcément refleurir dans la
poudre du passé.
Pierre, en songeant à ces choses, était arrivé sur la
place Farnèse, déserte, sévère, avec ses maisons closes et
ses deux fontaines, dont l'une, en plein soleil, égrenait
sans fin un jet de perles, au milieu du grand silence; et il
regarda un instant la façade nue et monumentale du lourd
palais carré, sa haute porte où flottait le drapeau tricolore,
ses treize fenêtres de façade, sa fameuse frise d'un
art si merveilleux. Puis, il entra. Un ami de Narcisse
Habert, un des attachés de l'ambassade près du roi
d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire visiter le
palais immense, le plus beau de Rome, que la France a
loué pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale
demeure, somptueuse et mortelle, avec sa vaste cour à
portique, d'une humidité sombre, son escalier géant, aux
marches basses, ses couloirs interminables, ses galeries
et ses salles démesurées! C'était d'une pompe souveraine
dans la mort, un froid glacial tombait des murs, pénétrait
jusqu'aux os les fourmis humaines qui s'aventuraient
sous les voûtes. L'attaché, avec un sourire discret, avouait
que l'ambassade s'y ennuyait à mourir, cuite l'été, gelée
l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la partie
occupée par l'ambassadeur, le premier étage donnant
sur le Tibre. Là, de la célèbre galerie des Carrache, on
voit le Janicule, les jardins Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus
de San Pietro in Montorio. Puis, après un vaste
salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, égayé
de soleil. Mais la salle à manger, les chambres, les autres
salles qui suivent, occupées par le personnel, retombent
dans l'ombre morne d'une rue latérale. Toutes ces vastes
pièces, de sept à huit mètres de hauteur, ont des plafonds
peints ou sculptés admirables, des murs nus, quelques-uns
décorés de fresques, des mobiliers disparates, de
superbes consoles mêlées à tout un bric-à-brac moderne.
Et cette tristesse des choses tourne à l'abomination, lorsqu'on
pénètre dans les appartements de gala, les grandes
pièces d'honneur qui occupent la façade sur la place. Plus
un meuble, plus une tenture, rien qu'un désastre, des
salles magnifiques désertées, livrées aux araignées et aux
rats. L'ambassade n'en occupe qu'une, où elle entasse ses
archives poudreuses, sur des tables de bois blanc, par
terre, dans tous les coins. A côté, l'énorme salle de dix
mètres de hauteur, sur deux étages, que le propriétaire,
l'ancien roi de Naples, s'était réservée, est un véritable
grenier de débarras, où des maquettes, des statues
inachevées, un très beau sarcophage traînent, parmi un
entassement sans nom de débris méconnaissables. Et ce
n'était là qu'une partie du palais: le rez-de-chaussée est
complètement inhabité, notre École de Rome occupe un
coin du second étage, tandis que notre ambassade se serre
frileusement dans l'angle le plus logeable du premier,
forcée d'abandonner tout le reste, de fermer les portes
à double tour, pour éviter l'inutile peine de donner un
coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais
Farnèse, bâti par le pape Paul III, occupé sans interruption
pendant plus d'un siècle par des cardinaux; mais
quelle incommodité cruelle, quelle affreuse mélancolie,
dans cette ruine immense, dont les trois quarts des pièces
sont mortes, inutiles, impossibles, retranchées de la vie!
Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les
couloirs envahis par les épaisses ténèbres, les quelques
becs de gaz fumeux qui luttent en vain, l'interminable
voyage à travers ce lugubre désert de pierre, pour arriver
jusqu'au salon tiède et aimable de l'ambassadeur!
Pierre sortit de là saisi, le cerveau bourdonnant. Et
tous les autres palais, tous les grands palais de Rome
qu'il avait vus pendant ses promenades, se dressaient
dans sa mémoire, tous déchus de leur splendeur, vides
des trains princiers d'autrefois, tombés à n'être plus que
d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries,
de ces salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune
ne pouvait suffire à y mener la vie fastueuse pour
laquelle on les avait bâties, ni même y nourrir le personnel
nécessaire à leur entretien? Ils étaient rares, les
princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse
lignée, occupaient seuls leurs palais. La presque
totalité louaient les antiques demeures des aïeux à des
sociétés, à des particuliers, en se réservant un étage,
parfois même un simple logement dans le coin le plus
obscur. Loué le palais Chigi, le rez-de-chaussée à des
banques, le premier à l'ambassadeur d'Autriche, tandis
que le prince et sa famille se partagent le second avec
un cardinal. Loué le palais Sciarra, le premier au ministre
des Affaires étrangères, le second à un sénateur,
tandis que le prince et sa mère n'habitent que le rez-de-chaussée.
Loué le palais Barberini, le rez-de-chaussée,
le premier étage et le second à des familles, tandis que
le prince s'est logé au troisième, dans les anciennes
chambres des domestiques. Loué le palais Borghèse, le
rez-de-chaussée à un marchand d'antiquités, le premier à
une loge maçonnique, tout le reste à des ménages, tandis
que le prince n'a gardé que les quelques pièces d'un
petit appartement bourgeois. Loué le palais Odelscachi,
loué le palais Colonna, loué le palais Doria, tandis que
les princes n'y mènent plus que l'existence réduite de
bons propriétaires, tirant de leurs immeubles tout le profit
possible, pour joindre les deux bouts. C'était qu'un vent
de ruine soufflait sur le patriciat romain, les plus grosses
fortunes venaient de s'écrouler dans la crise financière,
très peu restaient riches, et de quelle richesse encore,
d'une richesse immobile et morte, que ni le négoce ni
l'industrie ne pouvaient renouveler. Les princes nombreux
qui avaient tenté les affaires étaient dépouillés. Les
autres, terrifiés, frappés d'impôts énormes qui leur
prenaient près du tiers de leurs revenus, devaient désormais
se résigner à voir leurs derniers millions stagnants
s'épuiser sur place, se diviser par les partages,
mourir comme l'argent meurt, ainsi que toutes choses,
lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre vivante. Il n'y
avait là qu'une question de temps, car la ruine finale
était irrémédiable, d'une absolue fatalité historique. Et
ceux qui consentaient à louer, luttaient encore pour la
vie, tâchaient de s'accommoder à l'époque présente, en
s'efforçant au moins de peupler le désert de leurs palais
trop vastes; tandis que la mort habitait déjà chez les
autres, chez les entêtés et les superbes qui se muraient
dans le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais
Boccanera, tombant en poudre, si glacé d'ombre et de
silence, où l'on n'entendait de loin en loin que le vieux
carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant sourdement
sur l'herbe de la cour.
Mais Pierre, surtout, venait d'être frappé de ces deux
visites successives, au Transtévère et au palais Farnèse,
et elles s'éclairaient l'une l'autre, et elles aboutissaient à
une conclusion, qui jamais encore ne s'était formulée en
lui avec une netteté si effrayante: pas encore de peuple
et bientôt plus d'aristocratie. Cela, dès lors, le hanta
comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misérable,
d'une ignorance et d'une résignation telles, dans
la longue enfance où le maintenaient l'histoire et le climat,
que de longues années d'éducation et d'instruction
étaient nécessaires pour qu'il constituât une démocratie
forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits
ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de
mourir au fond de ses palais croulants, elle n'était plus
qu'une race finie, abâtardie, si mélangée d'ailleurs de sang
américain, autrichien, polonais, espagnol, que le pur sang
romain devenait la rare exception; sans compter qu'elle
avait cessé d'être d'épée et d'Église, répugnant à servir
l'Italie constitutionnelle, désertant le Sacré Collège, où
les parvenus seuls revêtaient la pourpre. Et, entre les
petits d'en bas et les puissants d'en haut, il n'existait pas
encore une bourgeoisie solidement installée, forte d'une
sève nouvelle, assez instruite et assez sage pour être
l'éducatrice transitoire de la nation. La bourgeoisie,
c'étaient les anciens domestiques, les anciens clients des
princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants,
notaires ou avocats, qui géraient leurs fortunes;
c'était le monde d'employés, de fonctionnaires de tous
rangs et de toutes classes, de députés, de sénateurs, que le
gouvernement avait amenés des provinces; et c'était enfin
la volée des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome, les
Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume
entier, dont les ongles et le bec dévoraient tout, le peuple
et l'aristocratie. Pour qui donc avait-on travaillé? Pour
qui les travaux gigantesques de la nouvelle Rome, d'un
espoir et d'un orgueil si démesurés, qu'on ne pouvait les
finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait entendre,
éveillant dans tous les cœurs fraternels une
inquiétude en larmes. Oui! la menace de la fin d'un
monde, pas encore de peuple, plus d'aristocratie, et une
bourgeoisie dévorante, menant la curée parmi les ruines.
Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait
bâtis sur le modèle géant des palais d'autrefois, ces palais
énormes, fastueux, pullulant pour des centaines de mille
âmes vainement espérées, ces palais où devait s'installer
la richesse grandissante, le luxe triomphal de la nouvelle
capitale du monde, et qui étaient devenus les
lamentables refuges, souillés et déjà branlants, de la
basse misère du peuple, de tous les mendiants et de tous
les vagabonds!
Le soir de ce jour, Pierre, à la nuit noire, alla passer
une heure sur le quai du Tibre, devant le palais Boccanera.
C'était un recueillement, une solitude extraordinaire
qu'il affectionnait, malgré les avis de Victorine, qui
prétendait que l'endroit n'était pas sûr. Et, en réalité,
par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge
n'avait déroulé un décor plus tragique. Pas une âme, pas
un passant; un silence, une ombre, un vide, qui s'étendaient
à droite, à gauche, en face. Les palissades qui
fermaient de partout l'immense chantier abandonné, barraient
le passage aux chiens eux-mêmes. A l'angle du
palais, noyé de ténèbres, un bec de gaz, resté en contre-bas
depuis le remblai, éclairait le quai bossué, au ras du
sol, d'une lueur louche; et les matériaux qui traînaient
là, les tas de briques, les pierres de taille, allongeaient
de grandes ombres vagues. A droite, quelques lumières
brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et
aux fenêtres de l'Hôpital du Saint-Esprit. A gauche, dans
l'enfoncement indéfini de la coulée du fleuve, les lointains
quartiers sombraient, disparus. Puis, en face, c'était
le Transtévère, les maisons de la berge telles que de pâles
fantômes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une clarté
trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait
seule le Janicule, où les lanternes de quelque
promenade, tout en haut, faisaient scintiller un triangle
d'étoiles. Le Tibre surtout passionnait Pierre, à ces heures
nocturnes, d'une si mélancolique majesté. Il restait accoudé
au parapet de pierre, il le regardait couler pendant
de longues minutes, entre les nouveaux murs, qui,
la nuit, prenaient la noire et monstrueuse apparence
d'une prison bâtie là pour un géant. Tant que les lumières
brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux lourdes
passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le
frisson leur donnait une vie mystérieuse. Et il rêvait sans
fin à tout le passé fameux de ce fleuve, il évoquait souvent
la légende qui veut que des richesses fabuleuses soient
enterrées dans la boue de son lit. A chaque invasion des
Barbares, et particulièrement lors du sac de Rome, on y
aurait jeté les trésors des temples et des palais, pour les
soustraire au pillage, des vainqueurs. Là-bas, ces barres
d'or qui tremblaient dans l'eau glauque, n'était-ce pas le
chandelier d'or à sept branches, que Titus avait rapporté
de Jérusalem? et ces pâleurs sans cesse déformées par
les remous, n'étaient-ce pas des blancheurs de colonnes
et de statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes
de petites flammes, n'était-ce pas un amas, un pêle-mêle
de métaux précieux, des coupes, des vases, des bijoux
ornés de pierreries? Quel rêve que ce pullulement entrevu
au sein du vieux fleuve, la vie cachée de ces trésors,
qui auraient dormi là pendant tant de siècles! et
quel espoir, pour l'orgueil et l'enrichissement d'un
peuple, que les trouvailles miraculeuses qu'on ferait
dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le dessécher
un jour, comme le projet en a déjà été fait! La fortune
de Rome était là peut-être.
Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoudé au parapet,
n'avait en lui que des pensées de sévère réalité. Il
continuait les réflexions de la journée, que lui avait inspirées
sa visite au Transtévère, puis au palais Farnèse. Il
aboutissait, devant cette eau morte, à cette conclusion que
le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne,
était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et
il savait bien que ce choix s'imposait comme inévitable,
Rome étant la reine de gloire, l'antique maîtresse du
monde à laquelle l'éternité était promise, sans laquelle
l'unité nationale avait toujours paru impossible; de sorte
que le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie
ne pouvait pas être, et qu'avec Rome il semblait maintenant
difficile qu'elle fût. Ah! ce fleuve mort, quelle
sourde voix de désastre il prenait dans la nuit! Pas une
barque, pas un frisson de l'activité commerciale et industrielle
des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes
villes! Sans doute on avait fait de beaux projets, Rome
port de mer, des travaux gigantesques, le lit creusé pour
permettre aux navires de fort tonnage de remonter jusqu'à
l'Aventin; mais ce n'étaient là que des chimères, à peine
finirait-on par désembourber l'embouchure, qui, continuellement,
se comblait. Et l'autre cause d'agonie, la
Campagne romaine, le désert de mort que le fleuve mort
traversait et qui faisait à Rome une ceinture de stérilité?
On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait
vainement sur la question de savoir si elle était fertile
sous les Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au
milieu de son vaste cimetière, comme une ville d'autrefois
séparée à jamais du monde moderne, par cette lande
où s'est accumulée la poussière des siècles. Les raisons
géographiques qui lui ont jadis donné l'empire du monde
connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation
s'est déplacé de nouveau, le bassin de la Méditerranée
a été partagé entre des nations puissantes. Tout
aboutit à Milan, la cité de l'industrie et du commerce,
tandis que Rome n'est désormais qu'un passage. Aussi,
depuis vingt-cinq années, les efforts les plus héroïques
n'ont pu la tirer du sommeil invincible qui continue à
l'envahir. La capitale qu'on a voulu improviser trop vite
est restée en détresse et a presque ruiné la nation. Les
nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les
fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent dès les
premières chaleurs, pour en éviter le climat mortel; à
ce point que les hôtels et les magasins se ferment, que
les rues et les promenades se vident, la ville n'ayant pas
acquis de vie propre, retombant à la mort, dès que la
vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en
attente, dans cette capitale de simple décor, où la population
aujourd'hui ne diminue ni n'augmente, où il
faudrait une poussée nouvelle d'argent et d'hommes pour
achever et peupler les immenses constructions inutiles
des quartiers neufs. Et, s'il était vrai que demain refleurissait
toujours dans la poudre du passé, il fallait donc
se forcer à l'espoir. Mais ce sol n'était-il pas épuisé, et
puisque les monuments eux-mêmes n'y poussaient plus,
la sève qui fait les êtres sains, les nations fortes, n'y
était-elle pas également tarie à jamais?
A mesure que la nuit avançait, les lumières des maisons
du Transtévère, en face, s'éteignaient une à une.
Et Pierre resta longtemps encore, envahi de désespérance,
penché sur les eaux devenues noires. C'étaient
les ténèbres sans fond, il ne restait, dans l'épaississement
d'ombre du Janicule, que les trois becs de gaz lointains,
le triangle d'étoiles. Aucun reflet ne moirait plus le
Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus danser, sous le
mystère de son courant, la vision chimérique de fabuleuses
richesses; et c'en était fait de la légende, du
chandelier d'or à sept branches, des vases d'or, des
bijoux d'or, tout ce rêve d'un trésor antique tombé à la
nuit, comme l'antique gloire de Rome elle-même. Pas
une clarté, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la
chute grosse et lourde de l'égout, à droite, qu'on ne
voyait point. Les eaux avaient aussi disparu, Pierre
n'avait plus que la sensation de leur coulée de plomb
dans les ténèbres, la pesante vieillesse, la fatigue séculaire,
l'immense tristesse et l'envie de néant de ce Tibre
très ancien et très glorieux, qui semblait ne rouler désormais
que la mort d'un monde. Seul, le vaste ciel riche,
l'éternel ciel fastueux déroulait la vie éclatante de ses milliards
d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre roulant les
ruines de près de trois mille ans.
Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, était entré
s'asseoir un instant dans la chambre de Dario, il y trouva
Victorine, en train de préparer tout pour la nuit, et qui se
récria, lorsqu'elle l'entendit raconter d'où il venait.
—Comment! monsieur l'abbé, vous vous êtes encore
promené sur le quai, à cette heure! C'est donc que vous
voulez attraper, vous aussi, un bon coup de couteau...
Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si tard,
dans cette satanée ville!
Puis, avec sa familiarité, elle se tourna vers le prince,
allongé dans un fauteuil, et qui souriait.
—Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus
venue, mais je l'ai vue qui rôdait là-bas, parmi les démolitions.
D'un geste, Dario la fit taire. Il s'était tourné vers le
prêtre.
—Vous lui avez parlé pourtant. C'est imbécile à la
fin... Voyez-vous cette brute de Tito revenir me planter
son couteau dans l'autre épaule!
Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta,
qui, entrée sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir,
l'écoutait. Son embarras fut extrême, il voulut parler,
s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite dans cette
aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire
tendrement:
—Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses
bien que je ne suis pas assez sotte, pour ne pas avoir
réfléchi et compris... Si j'ai cessé de te questionner, c'est
que je savais et que je t'aimais tout de même.
Elle était d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le
soir même que monsignor Palma, le défenseur du mariage
dans l'affaire de son divorce, venait de se montrer
reconnaissant du service rendu à son neveu, en déposant
un nouveau plaidoyer, qui lui était favorable. Non pas
que le prélat, désireux de ne pas trop se démentir, se fût
déclaré pour elle complètement; mais les certificats des
deux médecins lui avaient permis de conclure à l'état de
virginité certaine; et, ensuite, glissant sur ce fait que la
non-consommation provenait de la résistance de la femme,
il avait habilement groupé les quelques raisons qui rendaient
l'annulation nécessaire. Ainsi, toute espérance de
rapprochement étant écartée, il devenait évident que les
époux se trouvaient en continuel danger de tomber dans
l'incontinence. Il faisait une allusion discrète au mari, le
montrait comme ayant déjà succombé à ce danger; puis,
il célébrait la haute moralité de la femme, sa dévotion,
toutes les vertus qui était une garantie en faveur de sa
véracité. Et, sans se prononcer pourtant, il s'en remettait
à la sagesse de la congrégation. Mais, dès lors, puisque
monsignor Palma répétait à peu près les arguments de
l'avocat Morano, et puisque Prada s'entêtait à ne plus
se présenter, il paraissait hors de doute que la congrégation
voterait l'annulation à une forte majorité, ce qui
permettrait au Saint-Père d'agir avec bienveillance.
—Ah! mon Dario, nous voilà au bout de nos chagrins...
Mais que d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous
laisseront à peine de l'eau à boire.
Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse
passionnée. Ce n'était pas que la juridiction des congrégations
fût ruineuse, car en principe la justice y était gratuite.
Seulement, il y avait une infinité de petits frais à
payer, tous les employés subalternes, puis les expertises
médicales, les transcriptions, les mémoires, les plaidoyers.
Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement
les voix des cardinaux, certaines de ces voix revenaient à
de fortes sommes, quand il fallait s'assurer les créatures,
faire agir tout un monde autour de Leurs Éminences. Sans
compter que les gros cadeaux d'argent sont, au Vatican,
lorsqu'on les fait avec tact, les raisons décisives qui
tranchent les pires difficultés. Et, enfin, le neveu de
monsignor Palma avait coûté horriblement cher.
—N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voilà guéri,
qu'on nous permette vite de nous marier ensemble, et
c'est tout ce que nous leur demandons... Je leur donnerai
encore, s'ils veulent, mes perles, la seule fortune qui va
me rester.
Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compté dans
son existence. Il n'en avait jamais eu à son gré, il espérait
simplement vivre toujours chez son oncle, le cardinal,
qui ne laisserait pas le jeune ménage sur le pavé. Dans
leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne représentaient
rien pour lui, et il avait entendu dire que certains
divorces en avaient coûté cinq cent mille. Aussi ne
trouva-t-il qu'une plaisanterie.
—Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma
chère, et nous vivrons bien heureux, au fond de ce vieux
palais, même s'il faut en vendre les meubles.
Elle fut enthousiasmée, elle lui saisit la tête entre ses
deux mains, et elle lui baisa les yeux éperdument, dans
un élan de passion extraordinaire.
Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:
—Ah! pardon, monsieur l'abbé, j'ai une commission
pour vous... Oui, c'est monsignor Nani, qui vient de nous
apporter la bonne nouvelle, et il m'a chargée de vous dire
que vous vous faites trop oublier, que vous devriez agir
pour la défense de votre livre.
Étonné, le prêtre l'écoutait.
—Mais c'est lui qui m'a conseillé de disparaître.
—Sans doute... Seulement, il paraît que l'heure est
venue où vous devez aller voir les gens, plaider votre
cause, vous remuer enfin. Et, tenez! il a pu savoir le nom
du rapporteur qu'on a chargé d'examiner votre livre:
c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.
Pierre sentait croître sa stupéfaction. Jamais cela ne se
faisait, de livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret,
pour assurer l'entière liberté de jugement. Était-ce donc
une nouvelle phase de son séjour à Rome qui allait commencer?
Et il répondit simplement:
—C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.