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RUTHChapitre 1 / 36

I

La vieille ville de Fordham, située à l’est de l’Angleterre, avait reçu des souverains de la maison de Tudor des preuves de faveur qui lui donnèrent un degré d’importance qui nous étonne aujourd’hui. Il y a cent ans, elle présentait encore un aspect majestueux et pittoresque. Ses vieilles maisons, résidences temporaires des familles du comté qui se contentaient des amusements d’une ville de province, bordaient les rues de façades irrégulières, ornées de créneaux et de cheminées sculptées comme celles qu’on rencontre encore dans les villes de Belgique ; les balcons qui décoraient de tous côtés cent fenêtres aux formes légères rappelaient le temps où la taxe imposée par M. Pitt ne faisait pas compter le nombre des ouvertures. Les rues assombries par les balcons étaient mal pavées, sans trottoirs. Nul ne pensait à les éclairer, pendant les longues nuits d’hiver, au profit de la classe moyenne, qui n’avait ni voitures, ni chaises à porteurs. Les marchands et leurs femmes couraient grand risque, pendant le jour, d’être écrasés par les lourdes voitures qui rasaient sans cesse les murailles ; les escaliers de pierre des maisons rejetaient les piétons dans le milieu de la rue et en plein danger ; et le soir, les lampes suspendues aux portes des gens riches donnaient juste assez de lumière pour montrer les passants aux voleurs qui les attendaient souvent à quelques pas de là.

Les petits détails des traditions des temps passés aident souvent à comprendre les circonstances qui formaient alors les caractères. La vie de tous les jours, au milieu de laquelle on est né, où l’on est entré avant de s’en rendre compte, forme des chaînes que peu de gens ont la force de mépriser et de rompre quand il en est temps, quand survient la nécessité d’une action individuelle et indépendante, nécessité supérieure à toutes les formes extérieures et de convention. C’est pour cela qu’il est bon de connaître les chaînes de la vie domestique de nos ancêtres, et les lisières qui les soutenaient quand ils ne savaient pas encore marcher seuls.

La physionomie de ces vieilles rues a disparu maintenant. Les Astleys, les Dunstans, les Waverhams, tous les grands noms du comté vont à Londres tous les ans, et ont vendu leurs hôtels à Fordham depuis plus de cinquante ans. Et, depuis que la résidence en province a perdu ses charmes pour les Astleys, les Dunstans et les Waverhams, était-il à supposer que les Domvilles et les Beatons continueraient à venir habiter leurs maisons dans la petite ville ? Les vieux hôtels furent donc vendus à des spéculateurs qui eurent bientôt l’audace de les transformer en d’humbles demeures, propres à des gens occupés, et même (dites-le bien bas pour que l’ombre de Marmaduke, le premier lord Waverham, ne puisse pas l’entendre) et même d’en convertir quelques-unes en boutiques !

On ne s’arrêta pas là ; les vieilles splendeurs étaient réservées à de plus rudes coups. Les marchands trouvèrent que la rue jadis à la mode était très-sombre, que la lumière n’arrivait pas à leurs étalages ; le dentiste ne voyait pas clair pour arracher les dents de ses malades ; le notaire était obligé d’allumer ses bougies une heure plus tôt que lorsqu’il demeurait dans une rue moins élégante. Bref, on abattit d’un commun accord toutes les façades gothiques pour les reconstruire dans le style mesquin du temps de Georges III. La masse des constructions était pourtant trop solidement grandiose pour subir de pareilles altérations ; aussi était-on souvent étonné, après avoir passé par une boutique ordinaire, de se trouver sur un escalier de chêne sculpté, éclairé par des fenêtres couvertes de vitraux portant des armoiries, derniers restes d’une splendeur évanouie.

C’était un de ces anciens et magnifiques escaliers que Ruth Hilton montait lentement, un soir du mois de janvier. Il serait plus exact de dire un matin, car la vieille horloge de l’église de Saint-Sauveur sonnait deux heures après minuit. Douze ou quinze jeunes filles étaient pourtant entassées dans la chambre où Ruth rentrait, assidues à coudre comme si leur vie en dépendait, sans oser s’arrêter pour bâiller ou pour montrer aucun signe de fatigue. Elles se contentèrent de soupirer quand Ruth dit à mistriss Mason l’heure qu’il était ; car elles savaient que, si tard qu’elles pussent veiller, il faudrait être à l’ouvrage à huit heures le lendemain, et les pauvres enfants étaient bien fatiguées.

Mistriss Mason travaillait aussi assidûment qu’elles ; mais elle était plus âgée et plus robuste, et d’ailleurs les profits étaient pour elle. Elle s’aperçut pourtant qu’un peu de repos était indispensable.

« Mesdemoiselles, vous pouvez vous reposer une demi-heure. Sonnez, miss Sutton ; Marthe montera du pain, du fromage et de la bière. Je vous prie de manger debout, sans vous approcher des robes, et de vous laver les mains avant de vous remettre à l’ouvrage. Je reviendrai dans une demi-heure, » répéta-t-elle très-haut en quittant la chambre.

Les attitudes diverses des jeunes filles étaient curieuses à observer. Une grande et grosse fille appuya sa tête sur ses bras dès que mistriss Mason fut partie, et dormit sans se réveiller pour souper, jusqu’au moment où, à travers son sommeil, elle distingua sur l’escalier les pas de mistriss Mason. Les unes, serrées près du feu, mangeaient silencieusement ; les autres admiraient les belles robes de bal qu’elles allaient achever. Ruth Hilton bondit vers la fenêtre et se pressa contre les carreaux, comme un oiseau qui cherche à sortir de sa cage. La lune brillait de tout son éclat sur la neige épaisse qui tombait depuis la veille ; un vieux bouleau, reste des jardins attenant autrefois à la maison qu’occupait mistriss Mason, se balançait sous ses rayons. Pauvre arbre ! Il s’élevait jadis sur une pelouse unie, et une herbe épaisse croissait à ses pieds ; mais la pelouse avait été divisée en cours sombres, et les racines du bouleau étaient serrées entre des pavés. La neige s’amassait sur ses branches, puis retombait de là sans bruit sur le sol, et au-dessus de tous ces changements, de cette splendeur devenue de la misère, les cieux resplendissaient de leur magnificence éternelle. Ruth appuya son front brûlant contre les carreaux ; elle pensait avec quel plaisir elle mettrait un châle pour aller courir et pour jouir de la beauté de cette nuit d’hiver. Jadis elle l’aurait fait ; et les yeux de Ruth se remplirent de larmes au souvenir de la joyeuse liberté de ses hivers passés.

« Ruth, ma chère, murmura près d’elle une jeune fille que sa toux incessante faisait remarquer, venez souper ; vous ne savez pas comme cela soutient pendant la nuit.

— Un souffle de cet air frais me ferait plus de bien, répondit Ruth.

— Pas pendant une nuit comme celle-ci, dit l’autre, frissonnant à cette seule pensée.

— Et pourquoi pas une nuit comme celle-ci, Jenny ? demanda Ruth. Oh ! chez nous, j’ai couru bien des fois jusqu’au moulin, seulement pour voir les glaçons sur la grande roue, et, quand j’étais une fois dehors, je ne pouvais presque pas me décider à revenir à la maison retrouver ma mère, qui était assise auprès du feu…, même retrouver ma mère, ajouta-t-elle tout bas, d’un ton profondément triste. Mais regardez donc, Jenny, reprit-elle, regardez donc ces vieilles maisons si tristes, et avouez que vous ne les avez jamais vues si près d’êtres jolies, et pensez à ce que doivent être les arbres, et l’herbe, et le lierre, si cette belle neige si pure embellit même notre rue. »

Jenny ne voyait dans la nuit d’hiver que le froid perçant qui augmentait sa toux et son point de côté ; mais elle mit son bras autour du cou de Ruth et resta près d’elle, heureuse de penser que l’orpheline, qui n’était pas encore accoutumée aux rudes travaux de l’atelier d’une couturière, pouvait trouver quelque plaisir à regarder par la fenêtre pendant une nuit de gelée et de neige.

Le pas de mistriss Mason se fit entendre, et les deux amies retournèrent un peu reposées à leur siège.

La place de Ruth était la plus froide et la plus sombre de la chambre ; mais elle l’aimait et l’avait instinctivement choisie pour regarder à son aise le mur en face d’elle, reste de la splendeur du vieux salon. Le panneau qu’elle admirait tant était vert d’eau, et sur cette nuance délicate le pinceau d’un peintre habile avait semé des fleurs d’une beauté merveilleuse. Les lis, les roses trémières, les branches de lilas, le houx et le lierre composaient un bouquet à travers lequel il semblait à Ruth que le vent chaud du Midi passait sans cesse pour lui apporter le parfum des fleurs. Certes, l’artiste aurait eu quelque plaisir à savoir dans son tombeau quelle puissance son œuvre, qui commençait déjà à s’effacer, avait pour consoler le cœur d’une jeune fille, en lui rappelant les fleurs qui poussaient dans sa demeure d’autrefois.

Mistriss Mason tenait particulièrement à ce que ses ouvrières fussent actives cette nuit-là, car le grand bal de la ville devait avoir lieu le lendemain. Elle n’avait pas laissé échapper une seule robe, et elle les avait toutes promises « sans faute, » car elle craignait la couturière rivale qui venait de s’établir dans la même rue.

Elle se décida à offrir une récompense au courage abattu de ses ouvrières, et leur dit, après une petite toux préliminaire :

« Je puis aussi bien vous dire, mesdemoiselles, qu’on m’a demandé, cette année comme à l’ordinaire, d’envoyer quelques-unes de mes jeunes filles dans le vestibule de la salle de bal, avec des rubans, des souliers, des épingles, etc., pour réparer les accidents qui pourraient survenir aux toilettes des dames. J’enverrai quatre jeunes personnes, les plus diligentes. »

Elle appuya sur les derniers mots, mais sans beaucoup d’effet ; elles étaient trop fatiguées pour se soucier des pompes et des vanités du monde, et ne soupiraient qu’après leur lit.

À la fin, la fatigue devint trop évidente pour qu’il fût possible encore d’y résister. L’ordre d’aller se coucher fut donné ; on y obéit lentement, on plia lentement les robes et on monta lentement le grand escalier.

« Oh ! comment résisterai-je à cinq ans de ces terribles nuits, dans cette chambre étouffante, au milieu de ce silence où l’on entend le mouvement de toutes les aiguilles ? dit Ruth en se jetant sur son lit sans même se déshabiller.

— Voyons, Ruth, vous savez que ce ne sera pas toujours comme ce soir. Nous sommes souvent couchées à dix heures, et dans quelque temps vous ne vous apercevrez plus de la chaleur de la chambre. Vous êtes fatiguée ce soir ; sans cela vous n’auriez pas fait attention au bruit des aiguilles : je ne l’entends jamais. Venez ici que je détache votre robe.

— À quoi sert-il de se déshabiller ? Il faudra être sur pied et à l’ouvrage au bout de trois heures.

— Mais en trois heures vous vous reposerez bien, si vous voulez vous déshabiller et vous mettre au lit. Allons, ma chère. »

Ruth ne résista pas à l’avis de Jenny ; mais avant de s’endormir elle dit :

« Je voudrais ne pas être si grognon et si impatiente. Je n’étais pas comme cela autrefois.

— Je suis sûre que non. Au commencement, presque toutes les apprenties s’impatientent ; mais cela passe, et au bout de quelque temps elles ne se tourmentent plus de grand’chose. Pauvre enfant ! elle dort déjà ! » se dit Jenny à elle-même.

Jenny ne dormait pas ; son point de côté la faisait souffrir encore plus qu’à l’ordinaire, et elle se disait qu’elle ferait mieux d’en prévenir ses parents ; et puis la pensée de la pauvreté de sa famille, des enfants plus jeunes qu’elle qui restaient à élever, la portaient à désirer d’attendre la chaleur qui lui ferait du bien, et à se soigner le plus qu’elle pourrait en attendant. Au milieu de ses pensées, elle entendit Ruth qui sanglotait en dormant ; elle la réveilla :

« Ruth ! Ruth !

— Oh, Jenny ! dit Ruth en s’asseyant sur son lit et en repoussant ses cheveux, j’ai cru voir maman près de mon lit, qui venait comme autrefois voir si je dormais, et, quand j’ai voulu l’embrasser, elle s’en est allée je ne sais où, et elle m’a laissée toute seule.

— C’était un rêve ; vous savez que vous m’avez parlé d’elle, et vous êtes fatiguée d’avoir veillé si tard. Rendormez-vous je vous réveillerai si vous êtes agitée.

— Mais vous serez si fatiguée ! Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! » Et Ruth se rendormit au milieu de ses soupirs.

En entrant dans la salle du travail, les élues du soir furent désignées.

« Miss Sutton, miss Jennings, miss Booth et miss Hilton, vous serez prêtes à huit heures pour m’accompagner à la salle de bal. »

Une ou deux jeunes filles parurent étonnées : mais la plupart savaient qu’en dépit de la récompense promise à l’activité, la beauté et la bonne grâce étaient la véritable supériorité qui décidait le choix de mistriss Mason, et elles reçurent la nouvelle avec cette indifférence qui était devenue leur sentiment le plus habituel, espèce d’engourdissement provenant de leurs journées sans exercice et de leurs longues nuits de veille : Ruth seule trouva inexplicable qu’on l’eût choisie. Elle avait bâillé, flâné, regardé le bouquet de fleurs peint sur la muraille ; elle s’était perdue dans les souvenirs de son enfance, et s’attendait à être grondée : au lieu de cela, elle était désignée comme une des plus laborieuses.

Elle avait grande envie de voir la belle salle de bal, célèbre dans tout le comté, d’apercevoir les danseurs et d’entendre la musique ; elle avait surtout envie d’un peu de variété qui vint rompre sa vie monotone : mais elle croyait que mistriss Mason se trompait sur son compte, et elle étonna toutes ses compagnes en se levant brusquement et en disant à mistriss Mason qui finissait une robe attendue depuis deux heures :

« Pardon, madame, mais je n’ai pas été une des plus laborieuses. J’ai peur de n’avoir pas été laborieuse du tout. J’étais très-fatiguée, et je n’ai pu m’empêcher de penser ; et, quand je pense, je ne fais pas attention à mon ouvrage. »

Elle s’arrêta croyant avoir suffisamment expliqué ce qu’elle voulait dire ; mais mistriss Mason ne voulait pas comprendre.

« Eh bien ! ma chère, il faut apprendre à penser et à travailler en même temps, et, si vous ne pouvez pas faire les deux, il ne faut pas penser. Vous savez que votre tuteur compte sur vos progrès, et je suis sûre que vous ne voudriez pas le désappointer. »

Ce n’était pas là la question. Ruth ne se rasseyait pas, quoique mistriss Mason eût repris son ouvrage de manière à faire comprendre aux anciennes de l’atelier qu’elle ne voulait pas continuer là conversation.

« Mais, puisque je n’ai pas été laborieuse, madame, je ne dois pas aller avec vous. Miss Wood et plusieurs autres ont beaucoup mieux travaillé que moi.

— Ennuyeuse fille, murmura mistriss Mason, j’ai envie de la laisser à la maison. »

Mais en levant les yeux elle fut frappée de nouveau de la remarquable beauté de Ruth, de sa taille flexible, de ses sourcils et de ses cils noirs, de ses cheveux châtains et de son teint éclatant. Laborieuse ou non, il fallait que Ruth Hilton fit honneur à sa maîtresse ce soir-là.

« Miss Hilton, dit mistriss Mason avec une froide dignité, ces demoiselles pourront vous dire que je n’ai pas l’habitude de discuter ce que j’ai décidé. Ce que je dis, je veux le dire, et j’ai mes raisons pour cela. Asseyez-vous, s’il vous plaît, et soyez prête à huit heures. Pas un mot de plus, ajouta-t-elle, croyant que Ruth allait lui répondre.

— Jenny, c’est vous et non pas moi qui devriez y aller, dit Ruth très-haut à miss Wood en s’asseyant près d’elle.

— Plus bas ! Ruth. Je ne pourrais pas y aller, je tousse trop. Si j’avais à choisir, j’aimerais mieux vous céder ce plaisir qu’à toute autre. Supposez donc qu’il vous vient de moi, et vous me raconterez tout quand vous reviendrez ce soir.

— Eh bien ! je l’aime mieux ainsi, car je ne l’ai pas gagné. Merci bien. Vous ne savez pas maintenant comme j’en jouirai. J’ai travaillé activement pendant cinq minutes hier soir, après que mistriss Mason m’eut parlé, tant j’avais envie d’y aller, mais je n’ai pas pu continuer. Quel bonheur d’entendre la musique et de voir cette belle salle de bal ! »