II
Mistriss Mason appela de bonne heure ses quatre jeunes apprenties pour les examiner avant de les emmener à la salle de bal. Sa manière inquiète et préoccupée de les réunir ressemblait à celle d’une poule qui appelle ses poussins, et, à en juger par l’examen qu’elles eurent à subir, on aurait cru qu’elles avaient à remplir un rôle beaucoup plus important dans la grande affaire de la soirée que celui de femmes de chambre par intérim.
« Est-ce que c’est votre plus jolie robe, miss Hilton ? dit mistriss Mason en retournant Ruth de tous côtés d’un air mécontent de la vieille robe de soie noire qu’elle portait.
— Oui, madame, dit Ruth tranquillement.
— Ah ! alors cela ira ; la toilette, mesdemoiselles, est une considération très-secondaire. La conduite est tout. Cependant, miss Hilton, quand vous écrirez à votre tuteur, vous pourriez lui demander de l’argent pour acheter une autre robe. Je suis fâchée de ne pas avoir pensé à cela plus tôt.
— Je ne crois pas qu’il m’en envoyât si j’en demandais, dit Ruth très-bas. Il s’est fâché quand j’ai eu besoin d’un châle pour l’hiver. »
Ruth rentra dans les rangs.
« Qu’est-ce que cela vous fait, Ruth ? vous êtes plus jolie que toutes les autres, dit une bonne fille dont la laideur excluait toute rivalité.
— Oui, je sais que je suis jolie, dit Ruth tristement, mais je suis fâchée de ne pas avoir une plus belle robe. J’en ai honte, et mistriss Mason en a bien plus honte que moi. J’aimerais mieux rester à la maison. Je ne croyais pas qu’on fit attention à notre toilette ; sans cela, je n’aurais pas désiré de sortir.
— N’y pensez plus, Ruth, dit Jenny ; mistriss Mason vous a vue maintenant, et elle sera bientôt trop occupée pour penser à vous et à votre robe.
— Avez-vous entendu Ruth Hilton dire qu’elle savait qu’elle était jolie ? murmura une jeune fille si haut que Ruth l’entendit.
— Je ne peux pas ne pas le savoir, répondit-elle simplement, car beaucoup de gens me l’ont dit. »
Les préliminaires terminés, elles sortirent, et l’air frais ranima Ruth, qui dansait presque tout le long du chemin, sans penser qu’il y eût en ce monde une telle chose qu’une vieille robe. La salle de bal était plus belle encore que dans ses rêves. Les vieilles peintures à demi éclairées semblaient se détacher des murailles, et les rayons de la lune, frappant les fenêtres gothiques, semblaient se moquer de l’obscurité qui régnait encore dans la salle. Quelques femmes de peine, éparses dans les salons, achevaient de mettre tout en état, et leurs vêtements en désordre faisaient ressortir l’élégance de ce qui les entourait ; les accords imparfaits des musiciens qui essayaient leurs instruments complétaient l’effet étrange et presque fantastique de la scène que Ruth avait sous les yeux.
Au bout d’un moment, toutes les lampes s’allumèrent, et le charme mystérieux qui retenait Ruth dans le silence fut rompu ; elle suivit mistriss Mason dans l’antichambre où là foule qui commençait à arriver leur donna bientôt assez à faire. Pendant qu’on dansait, on permit aux jeunes ouvrières de se tenir à une porte entr’ouverte pour regarder, et c’était un charmant spectacle. Des groupes de femmes belles et parées s’enlaçaient dans des mouvements pleins de grâce, sans s’inquiéter des regards attachés sur elles. Au dehors, tout était froid et uniforme, la neige couvrait tout. Dans la salle de bal, le parfum des fleurs, leur éclat dans les cheveux ou sur le sein des belles danseuses, pouvaient faire croire à l’été. Ruth ne cherchait pas à se rendre compte des détails du spectacle brillant qu’elle avait sous les yeux ; elle rêvait à la vie si facile et si heureuse de toutes ces femmes qui passaient et repassaient devant elle, et ne se souciait ni de savoir leurs noms ni même de remarquer leurs visages.
Elle retournait à son poste dans l’antichambre quand elle s’entendit appeler. Une jeune fille venait de déchirer sa robe de gaze, que des bouquets de fleurs relevaient un moment auparavant ; la chute de l’un de ces bouquets avait causé l’accident, et elle avait prié son danseur de l’amener dans la chambre où se trouvaient les ouvrières pour le réparer.
« Faut-il que je vous quitte ? demanda-t-il ; mon absence est-elle nécessaire ?
— Non, non, répondit-elle ; quelques points, et tout sera réparé. Et puis je n’oserais pas entrer dans cette chambre toute seule. »
Elle parlait doucement, mais son ton changea en s’adressant à Ruth.
« Dépêchez-vous ; il ne vous faut pas une heure. »
Elle était très-jolie ; ses cheveux noirs et ses yeux brillants avaient frappé Ruth au moment où elle se baissait pour accomplir sa tâche. Le danseur était jeune et élégant.
« Oh ! quel charmant galop ! Que j’ai envie de le danser ! En finirez-vous ? Comme vous êtes longue ! Je meurs d’envie d’arriver à temps pour ce galop ! »
Et, comme pour montrer une impatience enfantine, elle commença à battre avec ses pieds la mesure de l’air qu’on jouait. Ruth ne pouvait pas raccommoder la robe avec ce mouvement continuel, et elle leva la tête pour le dire à la jeune fille. Mais ses yeux rencontrèrent ceux du jeune homme, et elle y vit un sourire : il s’amusait des manières de sa belle danseuse, et cela donna à Ruth elle-même une telle envie de rire qu’elle se remit vite à l’ouvrage pour la cacher. Mais ce regard avait suffi pour attirer les yeux de M. Bellingham sur la jeune fille vêtue de noir, agenouillée aux pieds de sa danseuse, et dont le noble visage formait un contraste frappant avec celui de la grande dame hautaine et affectée qui se laissait servir comme une reine sur son trône.
« Oh ! monsieur Bellingham, je suis bien fâchée de vous retenir si longtemps. Je n’avais pas l’idée qu’on pût être si longue à raccommoder une petite déchirure. Il n’est pas étonnant que mistriss Mason soit si chère, puisque ses ouvrières travaillent si lentement. »
M. Bellingham avait l’air sérieux. Il vit rougir Ruth et prit une bougie sur la table pour l’éclairer. Elle ne leva pas les yeux pour le remercier, car elle était honteuse de ce qu’il l’avait vue sourire.
« Je suis bien fâchée d’avoir été si longue, mademoiselle, dit Ruth doucement en finissant son ouvrage et en se relevant. J’avais peur que cela ne se déchirât de nouveau, si ce n’était pas fait soigneusement.
— J’aurais mieux aimé déchirer ma robe que de manquer le galop, dit miss Duncombe en secouant sa robe comme un oiseau secoue ses plumes. Allons, monsieur Bellingham » ajouta-t-elle en le regardant.
Surpris qu’elle n’adressât pas un mot de remercîment à la jeune ouvrière, M. Bellingham prit un camélia que quelqu’un avait laissé sur la table.
« Permettez-moi, miss Duncombe, d’offrir ceci en votre nom à cette jeune personne, qui vous a rendu service avec tant d’adresse.
— Oh ! comme il vous plaira, » dit-elle.
Ruth reçut la fleur en silence, inclinant gravement et modestement la tête. Ses compagnes reparurent bientôt.
« Qu’était-il arrivé à miss Duncombe ? Est-elle venue ici ? demandèrent-elles.
— Sa robe était déchirée et je l’ai raccommodée, répondit Ruth.
— M. Bellingham est-il venu avec elle ? On dit qu’il va l’épouser. Est-il venu, Ruth ?
— Oui, » dit Ruth ; et elle retomba dans le silence.
M. Bellingham dansait avec miss Duncombe ; mais il jetait souvent les yeux sur la porte où l’on apercevait les jeunes ouvrières, et cherchait la jeune fille aux cheveux châtains, dont la taille élancée ressortait dans une robe noire. Il vit le camélia blanc sur son sein, et dansa plus gaiement que jamais.
Il commençait à faire jour quand mistriss Mason ramena ses ouvrières chez elle.
Les réverbères étaient éteints, mais les boutiques n’étaient pas encore ouvertes. Chaque son éveillait des échos inconnus dans le jour. Des mendiants sans asile, assis sur les portes des maisons, dormaient en frissonnant, la tête penchée sur leurs genoux.
Ruth croyait sortir d’un rêve ; elle sentait qu’elle rentrait dans le monde réel. Combien se passerait-il de temps avant qu’il lui arrivât de rentrer dans une salle de bal, d’entendre un orchestre, ou de revoir cette foule brillante et heureuse, qui ne semblait connaître ni la douleur ni l’inquiétude ? Qu’importait à miss Duncombe ou à ses pareilles cet hiver glacé, qui apportait la souffrance aux ouvrières comme Ruth et presque la mort à ces pauvres mendiants ? Pour elles, l’hiver, c’était un temps où les fleurs étaient encore fraîches, où le feu brûlait gaiement dans les cheminées, un temps de plaisirs et de dissipation. Mais Ruth se disait que M. Bellingham semblait en état de comprendre les souffrances de ceux qui étaient si éloignés de lui par le rang et les circonstances. Il est vrai qu’il avait levé en frissonnant les glaces de sa voiture.
Ruth l’avait donc observé.
Elle n’avait pourtant pas l’idée que la beauté de son camélia n’en fit pas tout le prix à ses yeux. Elle raconta à Jenny d’où il lui était venu, en détail, sans rougir et en regardant son amie en face.
« C’était bien aimable de sa part, n’est-ce pas ? Il y a mis tant de bonté ! et j’étais un peu vexée des manières de miss Duncombe.
— C’est une bien belle fleur, dit Jenny ; c’est dommage qu’elle ne sente rien.
— Je la trouve parfaite comme elle est, dit Ruth en mettant son trésor dans l’eau. Qui est ce M. Bellingham ? ajouta-t-elle.
— C’est le fils de mistriss Bellingham du Prieuré, pour qui nous avons fait la robe de satin gris, dit Jenny en s’endormant.
— C’était avant mon temps, » dit Ruth, et elle s’endormit aussi.
La nuit précédente, elle avait pleuré en rêvant à sa mère ; cette nuit, elle souriait en rêvant à M. Bellingham. Lequel des deux était le plus mauvais rêve ? Les réalités de la vie semblaient à Ruth plus cruelles que jamais ; le lendemain, mistriss Mason était disposée à trouver tout le monde en faute.
C’est que mistriss Mason, quoiqu’elle fût la première couturière du pays, n’était qu’une femme après tout et subissait comme ses apprenties l’influence de la dissipation de la veille ; elle semblait avoir ce matin-là un parti pris de mettre en ordre le monde entier avant de se coucher, et elle commençait par redresser tous les abus de son monde à elle, en ne laissant rien passer. La perfection seule pouvait satisfaire mistriss Mason pour le moment.
D’ailleurs, elle avait de certaines idées de justice, peu élevées et très-fausses, et qui ressemblaient assez au système de compensation d’un épicier ; elle voulait racheter l’indulgence de la veille par une dose égale de sévérité ce matin-là, et sa conscience était parfaitement satisfaite de cette manière de réparer les erreurs passées.
Ruth n’était pas disposée à faire les grands efforts qui étaient nécessaires pour satisfaire sa maîtresse. On n’entendait que des questions faites d’une voix aigre : « Miss Hilton, où avez-vous mis le taffetas bleu ? Quand on ne peut pas trouver les choses, je sais que c’était le soir de miss Hilton pour mettre tout en ordre.
— Comme miss Hilton sortait hier soir, je lui ai offert de ranger à sa place. Je vais trouver le taffetas bleu, madame, répondit l’une des jeunes filles.
— Oh ! je sais bien que miss Hilton a l’habitude de rejeter son ouvrage sur celles qui sont assez bonnes pour le souffrir, » répliqua mistriss Mason.
Ruth rougit, les larmes lui vinrent aux yeux, mais l’accusation était si injuste qu’elle se remit à l’instant, et lança autour d’elle un regard de fierté, comme pour en appeler à ses compagnes.
« Pourquoi les volants de la robe de lady Farnham ne sont-ils pas prêts ? reprit mistriss Mason en regardant Ruth.
— Je m’étais trompée, madame, et j’ai été obligée de les découdre. J’en suis bien fâchée, répondit Ruth.
— J’étais bien sûre que c’était vous qui en étiez chargée. Quand l’ouvrage est mal fait ou en retard, on sait d’avance que c’est votre faute. »
Enfin, mistriss Mason fut obligée de sortir, et, Ruth, fatiguée de sa nuit d’excitation, épuisée d’avoir été grondée tout le jour, cacha sa tête dans ses mains et se mit à sangloter.
« Ne pleurez pas, miss Hilton. Ruth, ne faites pas attention à ce vieux dragon. Comment irez-vous cinq ans, si vous pleurez quand elle gronde ? »
Telles étaient les consolations que lui donnaient ses compagnes.
« Je crois, Fanny, que si Ruth sortait à votre place pour faire les commissions, cela lui ferait du bien, dit Jenny. Vous n’aimez pas le vent d’est, et Ruth adore la neige. »
Fanny Barton ne demandait pas mieux que de rester près du feu, et d’abandonner à Ruth une promenade dans les rues glacées, par un soir d’hiver, sous le souffle du vent d’est. On ne rencontrait dehors que ceux que leurs affaires avaient absolument obligés de sortir ; et d’ailleurs il était tard et les pauvres habitants de la partie de la ville que Ruth avait à traverser pour faire ses emplettes étaient rentrés chez eux pour prendre leur thé. En arrivant au haut de la rue qui descendait vers la rivière, elle vit de loin toute la campagne couverte de neige, ce qui faisait ressortir encore davantage la nuance sombre du ciel, comme si la nuit n’avait disparu qu’en partie et attendait avec impatience la fin du jour froid et terne. Près du pont, à un endroit où débarquaient les petits bateaux, quelques enfants jouaient en dépit du froid. L’un d’eux s’était emparé d’un grand baquet, qu’il faisait mouvoir à l’aide d’une rame brisée dans la petite baie à la grande admiration de ses camarades, qui regardaient gravement le petit héros sans bouger, quoique leurs visages fussent violets de froid et que leurs petites mains cherchassent en vain un reste de chaleur dans leurs poches. Peut-être craignaient-ils, en changeant d’attitude, de livrer passage à travers les déchirures de leurs haillons au vent cruel qu’ils défiaient en se tenant accroupis à côté les uns des autres. Enfin, l’un d’eux, jaloux de la réputation de courage qu’acquérait son compagnon, s’écria :
« Je parie, Tom, que tu n’oserais pas passer cette ligne noire qui est dans l’eau, et aller dans la vraie rivière. »
Il n’y avait pas moyen de rejeter le défi, et Tom rama vers la ligne noire au delà de laquelle commençait le courant. Ruth resta, comme un enfant qu’elle était, à regarder le petit téméraire, sans se douter du danger plus que les autres enfants.
Arrivé à l’endroit désigné, Tom se leva en triomphe dans son baquet pour recevoir les applaudissements de ses camarades, qui tapaient des pieds et battaient des mains sur le bord, en criant : « Bravo ! bravo ! Tom. » Mais en un instant le bateau improvisé fut renversé, l’enfant tomba dans l’eau et tous deux étaient entraînés par le courant de la grande rivière qui marchait éternellement vers l’Océan.
Les enfants poussaient des cris de terreur ; Ruth vola vers la petite baie et entra dans l’eau, sans penser combien il serait plus utile d’appeler du secours. Cette pensée lui venait à l’esprit quand elle entendit le galop régulier d’un cheval dans l’eau. Elle vit le noble animal passer près d’elle comme un éclair, se mettre à la nage dans le courant ; elle vit le cavalier se baisser, étendre le bras, et une petite vie était sauvée, un enfant était conservé pour ceux qui l’aimaient. Ruth, toujours dans l’eau, tremblait d’émotion, lorsqu’elle reconnut dans le sauveur de l’enfant qui arrivait près d’elle le M. Bellingham de la nuit précédente. Il portait le petit garçon devant lui, sur son cheval ; la vie semblait éteinte. Ruth sentit ses yeux se remplir de larmes, et elle marcha dans l’eau jusqu’à l’endroit où M. Bellingham venait d’aborder.
« Est-il mort ? dit-elle en tendant les bras pour recevoir l’enfant.
— Je ne crois pas, dit M. Bellingham. Est-ce votre frère ? Savez-vous à qui il est ?
— Voyez, dit Ruth, qui s’était assise par terre pour mieux soutenir le pauvre enfant, ses doigts remuent ; il vit, monsieur, il vit ! À qui est-il ? demanda-t-elle aux gens qui arrivaient de toutes parts au bruit d’un accident.
— C’est le petit-fils de la vieille Nelly Browson, dit quelqu’un.
— Il faut le porter tout de suite dans une maison, dit Ruth. Demeure-t-elle loin d’ici ?
— Non, non, c’est tout près.
— Que quelqu’un aille chercher un médecin tout de suite, dit M. Bellingham d’un ton d’autorité, et qu’on l’amène immédiatement chez cette vieille femme. Vous ne pouvez pas le porter plus longtemps, continua-t-il en parlant à Ruth et en reconnaissant tout d’un coup son visage ; votre robe est déjà trempée. Voyons, que quelqu’un le prenne. »
Mais la main de l’enfant s’était crispée sur la robe de Ruth, et elle ne voulut pas le laisser déranger. Elle porta son pesant fardeau vers une misérable petite chaumière indiquée par les voisins, et en vit sortir une vieille femme infirme, tremblante d’émotion.
« Mon Dieu ! dit-elle, c’est le dernier de tous, et il s’en va avant moi.
— Bah ! dit M. Bellingham, il vit et il vivra. »
Mais la vieille femme était décidée à se désespérer, et persistait à croire que son petit-fils était mort, ce qui s’en serait suivi infailliblement si Ruth et les plus intelligentes des voisines n’avaient pas fait, sous la direction de M. Bellingham, tout ce qui était nécessaire pour faire revenir à la vie le pauvre enfant.
« Que ces gens sont longtemps à amener le médecin, dit M. Bellingham à Ruth (avec laquelle il se sentait une sorte d’intelligence, comme avec la seule personne qui pût comprendre à un degré quelconque ce qu’il disait) ; c’est si difficile de faire entrer une idée dans la tête de ces imbéciles. Ils étaient là la bouche ouverte, demandant quel médecin il fallait aller chercher, comme si cela faisait quelque chose que ce fût M. Brown ou M. Smith. Je n’ai pas de temps à perdre ici, et on y étouffe. Puis-je vous charger de voir à ce que cet enfant ne manque de rien ? Me permettez-vous de vous laisser ma bourse ? continua-t-il en la remettant à Ruth, qui était trop heureuse de pouvoir satisfaire à des besoins dont elle connaissait toute l’étendue. Pourtant, elle vit de l’or à travers les mailles de la bourse, et la responsabilité de tant de richesses lui parut trop pesante.
— Je n’ai pas besoin de tant d’argent, monsieur ; j’aurai bien assez d’une pièce d’or. Voulez-vous m’en donner une, et je vous rendrai ce qui restera quand je vous reverrai ? Ou bien voulez-vous que je vous le renvoie, monsieur ?
— Il vaut mieux que vous gardiez tout. Que cette maison est sale ! Ne restez pas là, vous y étoufferez. Si vous croyez que vingt francs vous suffisent, je reprendrai ma bourse ; seulement adressez-vous à moi s’ils ont besoin d’autre chose. »
Ils étaient debout devant la porte, et M. Bellingham allait monter à cheval. Ruth, les yeux fixés sur lui, essayait de comprendre tout ce qu’il voulait qu’on fit pour le petit garçon (sans penser un instant aux commissions de mistriss Mason) ; le jeune homme, de son côté, n’avait pas d’autre idée dans l’esprit, quand tout d’un coup la grande beauté de Ruth le frappa de nouveau. La veille au soir, il n’avait pas vu ses yeux, et, en les contemplant, sa physionomie changea tellement d’expression, que les paupières de Ruth se baissèrent ; mais il la trouva plus belle encore.
Un mouvement irrésistible le porta à arranger les choses de manière à la revoir encore.
« Décidément, il vaut mieux que vous gardiez ma bourse. Cet enfant peut avoir besoin de beaucoup de choses auxquelles nous n’avons pas pensé. Je crois qu’il y a soixante-quinze francs et un peu de monnaie. Je vous reverrai peut-être dans quelques jours, et s’il reste de l’argent, vous me le rendrez. Y a-t-il quelque chance que je vous retrouve une fois ici ? ajouta-t-il.
— Je reviendrai quand je pourrai, monsieur ; mais je ne sors que pour faire des commissions, et je ne sais pas quand mon tour viendra.
— Oh ! dit-il, sans comprendre ce qu’elle voulait dire, j’aimerais à savoir ce que vous pensez de la santé de cet enfant, si cela ne vous donne pas trop de peine. Vous sortez quelquefois ?
— Pas pour me promener, monsieur.
— Mais vous allez à l’église, je pense ? J’espère que mistriss Mason ne vous fait pas travailler le dimanche ?
— Oh ! non, monsieur, je vais régulièrement à l’église.
— Eh bien ! si vous voulez me dire à quelle église vous allez, je vous retrouverai dimanche, au service de l’après-midi.
— Je vais à Saint-Nicolas, monsieur. Je vous dirai comment va le petit garçon, quel médecin ils ont, et je tiendrai compte de l’argent que je dépenserai.
— Très-bien, merci. Rappelez-vous que je compte sur vous. »
Il parlait de sa promesse d’aller à l’église, mais Ruth croyait qu’il faisait allusion à l’enfant malade. Il partait, quand une nouvelle idée lui traversa l’esprit ; il rentra dans la chaumière et dit à Ruth avec un demi-sourire :
« Comme il n’y a personne ici pour nous présenter l’un à l’autre, je m’appelle Bellingham ; et vous ?
— Ruth Hilton, monsieur, » répondit-elle à voix basse, car la timidité lui revenait depuis qu’il n’était plus question du petit garçon.
Il lui tendait la main au moment où la vieille grand’mère s’approcha pour faire une question. Cette interruption l’impatienta, et l’odeur infecte de la petite chambre le frappa de nouveau.
« Ma brave femme, dit-il à Nelly Browson, est-ce que vous ne pourriez pas tenir votre maison un peu plus proprement ? Elle a l’air d’une étable, et il y a de quoi étouffer dans cette chambre. C’est une malpropreté honteuse. »
Et, saluant Ruth, il sauta à cheval et partit.
Alors la colère de la vieille femme éclata.
« Qu’est-ce qu’il vient faire ici, ce monsieur ? Il a de bonnes manières, vraiment ! Pourquoi entre-t-il dans ma maison, si c’est pour m’insulter ?
— C’est M. Bellingham, dit Ruth, choquée de l’ingratitude apparente de la vieille femme. C’est lui qui a sauvé votre petit-fils, il se serait noyé sans M. Bellingham, et j’ai bien cru un moment que le courant les emporterait tous les deux.
— Bah ! l’eau n’est pas si profonde, ou quelqu’un autre l’aurait sauvé, si ce beau monsieur n’avait pas été là. C’est un orphelin, et on dit que Dieu veille sur les orphelins. J’aurais mieux aimé qu’il fût tiré de l’eau par un autre que par quelqu’un qui n’entre dans la maison des pauvres gens que pour s’en moquer.
— Il n’y est pas entré pour s’en moquer, dit Ruth avec douceur. Il a amené le petit Tom, et il a seulement dit que la maison pouvait être un peu plus propre.
— Ah ! vous vous en mêlez aussi. Attendez d’être une vieille femme comme moi, percluse de rhumatismes, avec un garçon comme Tom, à courir après pour le tirer de la crotte quand il n’est pas dans l’eau, et sa nourriture et la mienne à trouver, sans parler de l’eau à chercher à la rivière… »
Elle s’arrêta pour tousser, et Ruth changea prudemment de conversation, et se mit à consulter la vieille femme sur les besoins de son petit-fils, avec l’aide du médecin qui venait d’arriver.
Quand Ruth eut pris quelques arrangements avec une voisine pour procurer à Tom les choses les plus indispensables, quand le médecin lui eut assuré que l’enfant serait remis dans un jour ou deux, elle se rappela avec terreur combien de temps elle avait passé chez Nelly Browson, et comme mistriss Mason était sévère pour les sorties de ses apprenties les jours de la semaine. Elle se hâta d’arriver dans les boutiques, s’aperçut qu’elle avait perdu ses échantillons, et reprit le chemin de sa demeure avec ses emplettes faites de travers et au désespoir de ses maladresses.
Le fait est qu’elle n’était occupée que de ses aventures de la matinée ; seulement la figure de Tom, qui était en sûreté et en train de se remettre, s’effaçait peu à peu pour faire place à celle de M. Bellingham. L’action toute naturelle de lancer son cheval à l’eau pour sauver un enfant devenait aux yeux de Ruth un acte d’héroïsme ; son intérêt pour Tom était pour elle une charité tendre et délicate, et sa libéralité une noble générosité, car elle oubliait que l’idée de la générosité entraîne celle du sacrifice. Elle se complaisait aussi dans la faculté qui lui était donnée de faire quelque bien et formait des plans admirables pour dépenser sagement son argent, quand la nécessité de frapper à la porte de mistriss Mason la ramena à la vie réelle et à la crainte d’être grondée.
Elle échappa cette fois aux reproches, mais elle eût mieux aimé être grondée que de trouver Jenny dans son lit. Ses étouffements avaient tellement augmenté tout d’un coup que les jeunes filles l’avaient couchée en attendant mistriss Mason, qui venait d’arriver au moment où Ruth rentrait.
Toute la maison était dans la confusion, on envoya chercher le médecin ; mistriss Mason avait bien de la peine à pardonner à Jenny, qui dirigeait d’ordinaire les travaux, une maladie qui venait si mal à propos, et se vengeait en grondant sans pitié les ouvrières effrayées. Ruth se glissa lentement à sa place, triste de l’état de son amie, et regrettant de ne pouvoir la soigner ; mais des mains moins adroites que celles de Ruth étaient bien bonnes pour remplir ce devoir en attendant que mistriss Wood, qu’on avait envoyé chercher, arrivât pour soigner sa fille. On exigea un redoublement d’activité à l’ouvrage ; Ruth ne trouva pas le temps d’aller voir le petit Tom, et fut obligée d’envoyer des secours et de demander des nouvelles par la servante de mistriss Mason.
La maladie de Jenny absorbait l’esprit de toutes les jeunes filles. Ruth raconta son aventure ; mais au milieu de son récit, au moment où l’enfant tombait dans l’eau, on apporta des nouvelles de Jenny dans la salle de travail, et Ruth abandonna son histoire en se reprochant presque de penser à autre chose qu’à la question de vie et de mort qui allait se décider dans la maison. Bientôt, une femme pâle et d’un air doux apparut dans la chambre de Jenny : c’était la mère qui venait soigner son enfant. Tout le monde l’aimait ; elle donnait si peu de peine, paraissait si patiente et si reconnaissante de l’intérêt témoigné à sa fille, dont la maladie devenue moins grave menaçait pourtant d’être longue et pénible. Tout le monde était encore occupé de Jenny, quand le dimanche vint. Mistriss Mason alla comme à l’ordinaire passer la journée chez son père, en faisant quelques excuses à mistriss Wood de la laisser seule avec sa fille ; les apprenties se dispersèrent chez les amies qui les recevaient en général ce jour-là, et Ruth s’en alla à Saint-Nicolas, le cœur triste de la maladie de Jenny et se reprochant de s’être chargée si légèrement d’un devoir qu’elle n’avait pas pu accomplir.
Au sortir de l’église, elle rencontra M. Bellingham. Elle reconnut son pas derrière elle, et entre le désir d’être débarrassée de sa responsabilité vis-à-vis de Tom et un autre sentiment dont elle ne se rendait pas compte, elle sentit son cœur battre, et avait envie de se sauver.
« Miss Hilton, je crois ? dit-il, en la rejoignant et en la saluant, comment va notre petit marin ? Bien, j’espère, d’après les symptômes de l’autre jour ?
— Je crois, monsieur, qu’il est tout à fait bien maintenant. Je suis bien fâchée, mais je n’ai pas pu aller le voir. Je lui ai envoyé quelques petites choses. Je les ai écrites sur ce papier, et voilà votre bourse, car je crains bien de ne plus pouvoir rien faire pour lui. Nous avons eu des malades, et nous sommes très-pressées. »
Ruth s’attendait à quelques reproches et ne devinait guère que M. Bellingham était trop occupé à chercher une manière de la revoir pour s’inquiéter du petit garçon auquel il ne s’intéressait plus.
Elle répéta après un moment de silence :
« Je suis bien fâchée d’avoir fait si peu de chose, monsieur.
— Oh ! je suis sûr que vous avez fait tout ce que vous pouviez. J’ai agi comme un étourdi en ajoutant à vos occupations. »
— Il est mécontent de moi, pensa Ruth, il croit que j’ai négligé cet enfant dont il a sauvé la vie au péril de la sienne. Si je lui disais tout, il verrait bien que je n’ai pas pu faire autrement, mais je ne peux pas lui raconter les chagrins et les ennuis qui ont pris tout mon temps.
— Et pourtant j’ai envie de vous donner une autre commission, et ce n’était pas abuser de votre complaisance, dit-il, frappé d’une idée lumineuse. Mistriss Mason demeure sur la place Henage, n’est-ce pas ? Les ancêtres de ma mère habitaient autrefois cette maison, et elle m’y a mené une fois pendant qu’on la réparait pour me la faire voir. Il y a un vieux tableau au-dessus d’une des cheminées, une scène de chasse, je crois ; les personnages sont des portraits de mes ancêtres. J’aimerais à l’acheter s’il y est encore. Pourriez-vous vous en assurer et me le dire dimanche prochain ?
— Oh ! oui, monsieur, dit Ruth enchantée que cette commission fût si facile à exécuter, et désirant se faire pardonner sa négligence apparente. J’y regarderai dès que je serai à la maison, et je prierai mistriss Mason de vous en écrire.
— Merci, dit-il à moitié satisfait, je crois pourtant qu’il vaudrait mieux ne pas en parler à mistriss Mason ; cela m’engagerait, et je ne suis pas tout à fait décidé à acheter ce tableau ; si vous vouliez vous assurer d’abord s’il y est toujours et me le dire, je pourrais y réfléchir, et m’adresser ensuite à mistriss Mason moi-même.
— Bien, monsieur, je n’y manquerai pas. » Et ils se séparèrent.
Avant le retour du dimanche, mistriss Wood avait emmené sa fille chez elle pour reprendre des forces à la campagne. Ruth la regarda s’éloigner de la fenêtre, et rentra en soupirant profondément dans l’atelier de travail d’où venait de disparaître la douce voix qui lui donnait des conseils pleins de sagesse.