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III

M. Bellingham assista au service de l’après-midi, à l’église Saint-Nicolas, le dimanche suivant. Il était beaucoup plus occupé de Ruth qu’elle ne l’était de lui, quoiqu’il fût un plus grand événement dans sa vie qu’elle dans la sienne. Mais il ne comprenait pas l’impression qu’elle avait faite sur lui et jouissait des émotions nouvelles qu’elle avait excitées dans son âme.

M. Bellingham était jeune, quoiqu’il ne le fût pas si on comparait son âge à celui de Ruth ; elle n’avait pas seize ans, et il en avait vingt-trois. Fils unique et privé de bonne heure de son père, il avait été élevé par sa mère comme le sont en général les fils uniques ; seulement les défauts de ce genre d’éducation s’étaient accrus par l’influence d’une mère à la fois dominante et capricieuse, qui se ressentait d’avoir été, elle aussi, un enfant unique.

En possession de la petite fortune de son père, M. Bellingham était sous la dépendance de sa mère, qui était très-riche, et qui lui passait ses fantaisies ou les lui refusait toutes, suivant ses caprices.

S’il avait usé d’un peu d’adresse avec elle, l’affection passionnée qu’elle lui portait l’aurait amenée à se dépouiller de toute sa fortune pour ajouter au bonheur de son fils. Mais, quoiqu’il l’aimât beaucoup, l’indifférence absolue pour les sentiments des autres qu’elle lui avait enseignée plus par son exemple que par ses préceptes, le portait sans cesse à faire des choses qu’elle regardait au moment même comme des affronts mortels. Il contrefaisait le pasteur qu’elle estimait le plus ; il refusait de visiter ses écoles pendant des mois, et lorsqu’il consentait enfin à y entrer, c’était pour faire aux enfants, avec une gravité imperturbable, les questions les plus absurdes qu’il pouvait imaginer.

Tous ces enfantillages irritaient mistriss Bellingham infiniment plus que les rapports qui lui revenaient sur la conduite de son fils à l’Université ou à Londres. Elle ne lui reprochait jamais ses fautes sérieuses, et parlait sans cesse des petites négligences envers elle dont il se rendait souvent coupable.

Parfois, néanmoins, elle avait une grande influence sur lui et rien ne l’enchantait plus que de l’exercer. Elle le récompensait libéralement du moindre acte de soumission, mais elle avait un grand plaisir à arracher à son affection, ou à son indolence, des concessions qu’elle ne lui demandait jamais au nom de la raison ou des principes, et qu’il lui refusait souvent dans le seul but de faire acte d’indépendance.

Elle désirait lui faire épouser miss Duncombe. Il s’en inquiétait peu, il serait temps dans dix ans de penser à se marier ; mais en attendant il faisait parfois la cour à miss Duncombe, qui ne demandait pas mieux ; tantôt il tourmentait sa mère, et tantôt il la remplissait de joie, ne cherchant en définitive que ses propres jouissances, jusqu’au moment où il aperçut Ruth Hilton et où un sentiment nouveau, passionné, sincère, vint remplir son cœur. Il ne savait pas d’où venait le charme qui l’entraînait vers elle ; elle était très-belle, mais il avait connu d’autres femmes aussi belles qu’elle, et dont les agaceries savaient relever les agréments.

Peut-être étaient-ce la grâce et la beauté de la jeunesse, combinées avec la naïveté et l’innocence d’un enfant intelligent, qui donnaient à Ruth et à ses yeux un charme infini ; il résolut d’essayer de l’apprivoiser comme il avait attiré jadis les daims du parc de sa mère.

Mais pour l’amener à le regarder comme un ami, et peut-être comme quelque chose de plus cher encore, il ne fallait pas l’effaroucher ; dans ce but il résista au désir de l’accompagner au sortir de l’église, et après avoir reçu ses renseignements sur le tableau et l’avoir remerciée, il la salua et partit. Ruth pensa qu’elle ne le reverrait plus, et se reprocha, sans la comprendre, l’espèce de tristesse qui la saisit à cette pensée.

Mistriss Mason était veuve et avait six enfants ; une économie rigide régnait dans sa maison ; le dimanche, elle tenait pour convenu que ses apprenties avaient des amies qui leur donneraient à dîner, et les garderaient tout le jour ; après le déjeuner elle partait avec ses enfants pour aller à la campagne chez son père, et il n’y avait ni feu ni dîner dans la maison.

Que devenait Ruth, qui, seule parmi les ouvrières, n’avait personne dans la ville pour la recevoir ? elle se faisait acheter un morceau de pain par la servante, et en rentrant de l’église elle restait dans la chambre de travail ayant faim et froid, gardant son chapeau et son manteau pour essayer en vain de se réchauffer. Assise près de la fenêtre, elle regardait la petite cour pleine de neige jusqu’à ce que les larmes lui vinssent aux yeux ; puis, pour chasser des pensées et des souvenirs qui ne pouvaient lui faire que du mal, et pour se procurer d’autres idées que celles qui lui revenaient sans cesse dans cette chambre, elle allait s’asseoir, la Bible à la main, sur le vaste palier qui donnait sur la rue. De là, elle apercevait la place et les vieilles maisons, la tour grise de l’église dont la masse s’élevait au milieu des airs, et elle composait dans son esprit des romans sur la vie des rares passants qui traversaient la rue, dans l’orgueil de leurs plus beaux habits et du repos du dimanche.

Bientôt les cloches annonçaient de la tour de l’église qu’il était temps d’aller au service de l’après-midi.

La même solitude attendait Ruth à son retour de l’église, et elle attendait à la même fenêtre que le crépuscule fût passé et que les étoiles vinssent à briller au-dessus des masses noires des maisons. Parfois elle descendait alors chercher de la lumière, et la servante lui donnait un peu de thé, mais Ruth refusait souvent, parce qu’elle avait découvert que la pauvre fille partageait avec elle le maigre repas que lui avait laissé mistriss Mason. Elle essayait de lire la Bible, et de se rappeler les saintes pensées que lui inspiraient jadis les explications de sa mère ; puis peu à peu les apprenties rentraient fatiguées des plaisirs de leur journée après une semaine de longues veilles, trop lasses pour lui donner même l’amusement d’entendre raconter comment le temps s’était passé pour elles.

Enfin mistriss Mason rentrait, et réunissant les jeunes filles elle leur lisait une prière avant de les envoyer coucher. Tout le monde devait être rentré avant elle, mais elle ne faisait jamais de questions sur l’emploi de la journée, peut-être parce qu’elle craignait d’apprendre que quelques-unes de ses apprenties ne savaient où aller, et que dans ce cas il aurait fallu leur laisser du feu et de la nourriture.

Depuis cinq mois Ruth passait ainsi tristement ses dimanches.

Tant que Jenny avait été dans l’atelier, elle ne manquait jamais de raconter à Ruth ce qu’elle avait fait dans la journée, et, quelque fatiguée qu’elle pût être, elle était toujours prête à sympathiser avec les ennuis de sa compagne. Depuis son départ, l’oisiveté monotone du dimanche pesait encore beaucoup plus à Ruth que l’activité incessante des autres jours, jusqu’au moment où elle commença à espérer que l’après-midi du dimanche elle verrait M. Bellingham, et qu’elle pourrait dire quelques mots à quelqu’un qui avait de l’intérêt pour elle.

La mère de Ruth était la fille d’un pauvre pasteur de Norfolk ; elle avait perdu ses parents de bonne heure, et, restée sans asile, elle fut heureuse d’épouser un bon fermier beaucoup plus âgé qu’elle. Tout alla de travers après leur mariage ; la mauvaise santé de mistriss Hilton l’empêcha de donner aux affaires de son ménage l’attention nécessaire ; son mari eut une série de malheurs plus graves que ceux qui résultaient de la santé de sa femme : ses récoltes manquèrent, ses chevaux moururent, sa grange fut brûlée, enfin on aurait pu croire à quelque destin vengeur qui le poursuivait, s’il n’avait pas été un brave fermier très-ordinaire auquel il manquait seulement un peu d’énergie. Tant que mistriss Hilton vécut, son courage et sa foi soutinrent son mari, la chambre de la malade était pour tous un sanctuaire de paix et de force. Mais un jour, Ruth avait alors douze ans, au moment des foins, mistriss Hilton resta seule pendant quelques heures ; cela était arrivé souvent et elle n’avait pas l’air plus faible que de coutume, mais au retour des faneurs qui venaient chercher leur dîner, M. Hilton et sa fille furent frappés du silence qui régnait dans la maison ; la douce voix qui les appelait habituellement ne se fit pas entendre, et en entrant dans la petite pièce où se tenait toujours mistriss Hilton, ils la trouvèrent morte sur le canapé : son visage était parfaitement calme, elle n’avait pas souffert : la souffrance était pour ceux qui lui survivaient, l’un d’eux y succomba. Son mari ne témoigna guère sa douleur, il semblait soutenu par la mémoire de sa femme, mais de jour en jour son esprit s’affaiblit. Il était vigoureux et sa santé resta bonne ; mais il passait des heures dans son fauteuil près du feu, sans remuer, sans parler, à moins qu’il ne fût absolument nécessaire de répondre à des questions réitérées. Ruth réussissait parfois à l’entraîner dans ses champs ; il la suivait sans rien regarder, sans rien voir, sans sourire, sans que rien vint changer l’expression de son visage, pas même lorsque quelque circonstance extérieure rappelait le souvenir de sa femme. Il payait ou touchait de l’argent sans y prendre garde, les mines d’or du Potose n’auraient pu le distraire de son profond chagrin ; mais au moment où ses affaires allaient le plus mal, Dieu, dans sa miséricorde, l’appela dans le lieu où se reposent ceux qui sont fatigués.

Après sa mort, les créanciers seuls parurent prendre quelque intérêt à ses affaires, et Ruth ne comprenait pas pourquoi des gens qu’elle connaissait à peine touchaient et examinaient ce qu’elle avait admiré toute sa vie. Son père avait fait son testament à sa naissance ; dans l’orgueil de son nouveau trésor, il regardait l’office de tuteur de sa petite fille comme un honneur qui eût ajouté quelque lustre aux grandeurs du lord-lieutenant du comté ; mais comme il ne connaissait pas Sa Seigneurie, il avait choisi le plus gros personnage des gens de sa connaissance, et le plus grand brasseur de Skelton fut fort surpris de se trouver, quinze ans plus tard, exécuteur d’un testament faisant mention d’une fortune évanouie et tuteur d’une jeune fille qu’il n’avait jamais vue.

C’était un homme pratique, sensé et intelligent, comprenant qu’en dehors même de sa famille, il avait quelques devoirs ; il ne refusa point son concours, réunit les créanciers, examina et paya les comptes, vendit tout le matériel de la ferme, et huit jours après vint chercher Ruth dans son cabriolet pour la mener à Fordham chez Mistriss Mason qu’il avait choisie pour l’apprentissage de sa pupille. Il attendit la pauvre enfant pendant qu’elle emballait précipitamment ses vêtements, et s’impatientait de la voir s’interrompre pour aller, les yeux pleins de larmes, cueillir les fleurs tardives qui restaient dans le jardin. Ses leçons sur l’économie et la fermeté étaient bien inutiles ; Ruth, assise à côté de lui, n’entendait rien et ne pensait qu’au moment où elle se trouverait seule pour s’abandonner à son chagrin d’avoir quitté la demeure où elle avait vécu avec ses parents, dans cette ignorance absolue de toute possibilité de changement qui est le bonheur ou le malheur de l’enfance. Mais le soir, il y avait quatre autres jeunes filles dans sa chambre, et il fallut attendre qu’elles fussent toutes endormies. Alors Ruth cacha sa tête dans son oreiller, et se mit à sangloter en pensant aux jours passés dont elle faisait si peu de cas quand ils s’écoulaient dans leur douce monotonie, et qui lui coûtaient tant de regrets amers maintenant qu’ils avaient fui pour toujours, en sa rappelant chaque regard et chaque parole de cette mère bien-aimée dont la mort avait été le premier chagrin de Ruth. La sympathie de Jenny, réveillée par les sanglots de Ruth, fut le premier chagrin entre elles. Mais le cœur chaud de Ruth, qui cherchait sans cesse des objets d’affection, ne trouva personne autre autour d’elle pour remplacer les liens qui lui manquaient.

Peu à peu la place vide que Jenny avait occupée dans le cœur de Ruth se remplit, elle avait trouvé quelqu’un qui écoutait avec un tendre intérêt toutes les histoires de son enfance, et qui, en retour, lui racontait la sienne ; et le cheval arabe, les vieux tableaux, les arbres et les fontaines qui animaient les récits de M. Bellingham reparaissaient dans l’imagination de Ruth comme un cadre charmant qui entourait celui qui devenait de plus en plus l’objet de toutes ses pensées.

Il ne faut pas supposer que ce résultat eût été amené promptement ; M. Bellingham passa deux dimanches sans revenir à Saint-Nicolas ; le troisième il marcha à côté d’elle quelques minutes, puis voyant son mécontentement, il la quitta, et elle se mit à le regretter, trouva la journée bien longue, et se demanda par quelle absurde raison elle s’était imaginé qu’il n’était pas bien de marcher auprès de M. Bellingham qui était si bon pour elle. Elle se promit de ne pas faire ainsi une autre fois, de ne pas penser à ce qu’on en pouvait dire, et de jouir de son intérêt pour elle ; et puis elle pensa qu’elle ne le reverrait probablement pas, qu’elle avait été très-impolie avec lui, qu’elle aurait seize ans dans un mois, et qu’il ne fallait plus être si enfant. Le résultat de toutes ces réflexions fut que le dimanche suivant elle rougit encore plus qu’à l’ordinaire en rencontrant M. Bellingham qui la trouva encore plus belle. Il lui suggéra l’idée de revenir à la maison par les champs, au lieu de remonter la grande rue ; d’abord elle dit « non, » puis se demandant pourquoi elle refusait un plaisir si innocent, elle consentit, et quand une fois elle fut dans les prairies qui bordaient la ville, elle oublia tout, même la présence de M. Bellingham, dans le ravissement où la jetait la beauté de la campagne. C’était au milieu de février, et, parmi les feuilles sèches qui encombraient les haies, elle découvrit les premières primevères ; çà et là une violette apparaissait au bord du petit ruisseau qui murmurait près du sentier, et en arrivant au bout le plus élevé de la prairie, Ruth ne put retenir un cri d’admiration à la vue du soleil couchant qui inondait de lumière les bois sombres et dépouillés de feuilles qui resplendissaient sous ses rayons d’un éclat presque métallique. La promenade n’avait pas plus d’une demi-lieue, mais ils mirent une heure à la faire. Ruth se retournait pour remercier M. Bellingham de l’avoir ramenée par ce joli chemin, mais elle rencontra sur son visage une telle expression d’admiration qu’elle garda le silence et rentra précipitamment sans presque lui dire adieu.

Son cœur battait de plaisir et d’agitation.

« Je voudrais bien savoir, se disait-elle, pourquoi cette charmante promenade me fait l’effet de ne pas être tout à fait bien ? Pourquoi ? je n’ai pas fait tort de mon temps à mistriss Mason, je sais que ce serait mal ; mais je vais où je veux le dimanche, j’ai été à l’église, ainsi ce n’est pas cela. Je voudrais bien savoir si j’aurais le même sentiment si je m’étais promenée avec Jenny. Il faut que le mal soit en moi, puisque je me sens si coupable sans avoir rien fait de mauvais, et pourtant je puis remercier Dieu de ma belle promenade, et maman disait que c’était une preuve que nos plaisirs étaient innocents. »

Elle ne se rendait pas encore compte du charme que la présence de M. Bellingham avait ajouté à la promenade, et au bout de quelque temps elle était trop occupée de penser à lui pour songer à un examen de conscience.

« Dites-moi tout, Ruth, comme à un frère, et j’essayerai de vous aider dans vos embarras, » lui dit-il un matin. Il tâchait de comprendre comment une personne aussi peu importante à ses yeux que mistriss Mason, la couturière, pouvait inspirer tant de terreur à Ruth. Il déclara que sa mère ne ferait plus faire ses robes à ce tyran femelle, qu’il empêcherait toutes ses connaissances de se servir d’une couturière qui rendait ses ouvrières si malheureuses. Ruth, effrayée de l’effet de son récit, intercéda pour mistriss Mason.

« J’ai eu bien tort, monsieur ; je vous en prie, ne vous mettez pas en colère, elle est très-bonne pour nous, elle s’impatiente seulement quelquefois, et nous sommes très-ennuyeuses, moi entre autres. Je suis souvent obligée de défaire mon ouvrage, et vous n’avez pas d’idée comme cela abîme la soie de la découdre, et c’est mistriss Mason qui est grondée. Oh ! je suis bien fâchée de vous en avoir parlé ! n’en dites rien à votre mère, je vous en prie, monsieur, mistriss Mason tient tant à la pratique de mistriss Bellingham.

— Eh bien ! passe pour cette fois, dit-il, se rappelant qu’il serait assez difficile d’expliquer à sa mère d’où lui venaient des renseignements si exacts sur l’intérieur de mistriss Mason, mais une autre fois je ne réponds pas de moi.

— J’aurai bien soin de ne pas vous le dire, monsieur, dit Ruth à voix basse.

— Ah ! par exemple, Ruth, vous n’allez pas avoir de secrets pour moi, n’est-ce pas ? Rappelez-vous votre promesse de me regarder comme votre frère. Continuez, je vous prie, à me raconter tout ce qui vous arrive. Vous ne savez pas comme vos affaires m’intéressent. Je me figure parfaitement votre maison à Milham ; je crois même que j’ai une assez bonne idée de la salle de travail de mistriss Mason, et certainement c’est une preuve de la vivacité de mon imagination ou de vos talents de description.

Ruth sourit.

« Oui, monsieur, car notre salle de travail ne ressemble guère à tout ce que vous pouvez avoir vu. Je pense que vous avez souvent traversé Milham en allant à Lowford.

— Alors, vous ne pensez pas que ce soit pure imagination si j’ai une idée si exacte de votre ferme. C’est à main gauche de la route, n’est-ce pas, Ruth ?

— Oui, monsieur, quand on a passé le pont et qu’on monte par l’avenue de hêtres, ma chère vieille ferme est en haut ; je ne la reverrai jamais.

— Jamais ! Allons donc, Ruth, il n’y a pas plus de trois lieues, vous pourrez la revoir quand vous voudrez ; il n’y a pas une heure en voiture.

— Peut-être je la reverrai quand je serai vieille ; je n’avais pas réfléchi à ce que veut dire « jamais ; » mais il y a bien longtemps que je n’y ai été, et je ne vois aucune chance d’y aller, pendant bien des années au moins.

— Mais, si vous vouliez, Ruth, nous pourrions y aller dimanche prochain. »

Elle le regarda d’un air radieux.

« Comment, monsieur, est-ce que je pourrais y aller entre le service de l’après-midi et l’heure où mistriss Mason revient à la maison ? J’irais rien que pour un quart d’heure ; mais si je pouvais entrer dans la maison ! oh ! monsieur, si je pouvais voir la chambre de maman ! »

Il retournait dans son esprit les moyens de lui donner ce plaisir qui en était un pour lui aussi. En allant en voiture, le plaisir de se promener et d’être ensemble serait perdu, et d’ailleurs l’espionnage d’un domestique serait une gêne.

« Marchez-vous bien, Ruth ? Pensez-vous que vous pourriez faire trois lieues ? Si nous partions à deux heures, nous pourrions arriver à quatre heures ou quatre heures et demie ; nous pourrions rester deux heures, et vous me montreriez toutes les promenades et tous les endroits que vous aimez, et nous pourrions encore revenir tranquillement à la maison. Voilà tout arrangé.

— Mais croyez-vous que ce sera bien, monsieur ? Ce serait un si grand plaisir qu’il me semble que ce doit être mal.

— Et pourquoi, petite folle ? Qu’est-ce qu’il peut y avoir de mal à cela ?

— D’abord, je manque le service en partant à deux heures, dit Ruth un peu gravement.

— Seulement pour une fois. Il n’y a pas de mal à manquer le service une fois. Vous irez à l’église le matin, vous savez.

— Je ne sais pas si mistriss Mason me le permettrait.

— Oh ! certainement non. Mais vous ne vous laissez pas gouverner par les principes de bien et de mal de mistriss Mason. Elle n’a pas trouvé mal de traiter quelques-unes de vos compagnes comme vous n’auriez jamais pu le faire. Jugez-en vous-même, Ruth, c’est un plaisir parfaitement innocent, et ce n’est pas un plaisir égoïste, car j’en jouirais autant que vous. J’aimerais à voir l’endroit où vous avez passé votre enfance. »

Il avait baissé la voix et parlait d’une manière si persuasive, que Ruth, rougissant dans son bonheur, ne put parler même pour exposer de nouveau ses scrupules ; et il tint la chose pour arrangée.

Comme cette perspective la rendit heureuse toute la semaine ! Elle était trop jeune quand sa mère était morte pour lui avoir jamais entendu parler du grand sujet de la vie d’une femme, lors même qu’une mère sage oserait affronter le danger de donner une forme précise à ces pressentiments vagues qui planent dans la vie bien avant que nous n’apercevions leur existence. Ruth était innocente et pure comme un enfant. Elle avait entendu parler de l’amour, mais elle n’en connaissait point les symptômes, et elle y avait peu pensé. Le chagrin avait rempli sa vie et y avait laissé peu de place pour des préoccupations moins sérieuses que les devoirs actuels et les doux souvenirs du temps passé ; mais le vide de son cœur, depuis la mort de sa mère, la rendait plus sensible à la sympathie qu’elle avait trouvée chez Jenny, puis chez M. Bellingham. Revoir son ancienne demeure et la revoir avec lui, c’était un rêve de bonheur trop brillant pour en parler à personne, et qui resta sans nuages toute la semaine.