Aller au contenu principal

IV

Le dimanche vint, aussi brillant que s’il n’y avait ni mort ni péché dans le monde. Une pluie d’un jour avait rafraîchi la terre, qui était éclatante comme le ciel bleu. Ruth craignait de voir le soleil se couvrir à midi ; mais le beau temps dura, et à deux heures elle était dans la prairie, le cœur plein de joie.

Ils marchèrent à pas lents le long des sentiers embaumés, comme pour arrêter le cours du temps. Il était plus de cinq heures quand ils arrivèrent au moulin à demi encadré par les arbres ; la grande roue, tout humide encore du travail de la veille, était arrêtée par le repos du dimanche. Ils montèrent la petite colline que les ormes sans feuilles n’ombrageaient pas encore complètement, et là Ruth arrêta M. Bellingham d’un mouvement de la main qui reposait sur son bras, et chercha sur son visage quel effet lui faisait la ferme de Milham enveloppée de l’ombre du soir. C’était une maison construite sans art ; chaque propriétaire y avait ajouté suivant ses besoins ; mais les roses qui revêtissaient les vieilles murailles, les clématites qui s’entrelaçaient à toutes les pierres saillantes, présentaient un coup d’œil plein de charmes, et donnaient l’idée d’une demeure à laquelle le cœur pouvait s’attacher. Les vieilles gens qui habitaient la maison, en attendant qu’on pût la louer, ne se servaient pas de la grande porte, et les oiseaux avaient pris l’habitude de se percher sur les jalousies et sur le porche, et d’aller boire dans la vieille citerne de pierre.

Ruth traversa silencieusement le jardin en désordre, mais rempli pourtant des premières fleurs du printemps. Une araignée avait tissé sa toile devant la porte de la maison ; Ruth se dit que cette entrée n’avait probablement pas servi depuis que le corps de son père était sorti par là, et sans dire un mot, elle se détourna brusquement et fit le tour de la maison pour entrer par derrière. M. Bellingham la suivit silencieusement sans comprendre son émotion, mais en admirant les mouvements de sa physionomie.

La vieille femme n’était pas encore rentrée de l’église. Son mari, trop sourd pour assister au culte, était assis dans la cuisine, lisant tout haut les psaumes du jour. Il n’entendit pas les pas légers de Ruth et de son compagnon, et ils furent frappés de l’espèce d’écho lugubre qui retentit dans les maisons inhabitées. Le vieillard disait :

 

« Mon âme, pourquoi t’abats-tu et pourquoi frémis-tu en moi ?

« Attends-toi à Dieu, car je le célébrerai encore ; il est la délivrance à laquelle je regarde, il est mon Dieu. »

 

En lisant ces mots, il ferma le livre et poussa un soupir de satisfaction. Les paroles d’une sainte espérance avaient pénétré dans son âme et lui inspiraient une paix profonde, quoiqu’il ne les comprit pas complètement. En levant les yeux, il aperçut les deux jeunes gens au milieu de la chambre. Il repoussa ses vieilles lunettes et se leva pour recevoir la fille de son vieux maître et de sa chère maîtresse.

« Que Dieu te bénisse, ma fille ! que Dieu te bénisse ! Je suis bien heureux de te voir encore une fois ! »

Ruth bondit en avant pour presser la main calleuse qui s’étendait pour la bénir ; elle la serra entre les siennes en accumulant les questions. M. Bellingham n’était pas très à son aise en voyant celle qu’il regardait déjà comme lui appartenant en telle familiarité avec un vieux laboureur. Il s’approcha de la fenêtre et regarda la cour de la ferme ; mais il ne pouvait pas éviter d’entendre des lambeaux de conversation qui lui semblaient admettre beaucoup trop d’égalité. À la fin, le vieillard demanda :

« Et qui est celui-là ? Est-ce votre amoureux ? le fils de votre maîtresse, je pense ? C’est un beau garçon, en tous cas. »

Tout le noble sang de M. Bellingham se révolta si bien qu’il ne put saisir la réponse de Ruth. Il entendit : « Chut ! Thomas, taisez-vous ! je vous en prie ! » mais le reste lui échappa. L’idée de le prendre pour le fils de mistriss Mason était vraiment trop ridicule ; mais comme la plupart des choses trop ridicules, cela l’avait mis fort en colère. Il était à peine remis, quand Ruth s’approcha de la fenêtre pour lui demander timidement s’il avait envie de voir la grande salle, que beaucoup de gens trouvaient très-jolie. L’expression du visage de M. Bellingham était dure et hautaine. Il la suivit pourtant ; mais en quittant la cuisine, il vit le vieillard qui le regardait avec un air de grave inquiétude.

Ils traversèrent un ou deux corridors humides, puis entrèrent dans la grande salle où donnaient la plus belle chambre à coucher, la laiterie et la petite pièce qui servait de salon à mistriss Hilton et où elle était jadis presque toujours étendue, surveillant par la porte ouverte les mouvements de toute la maison. Autrefois, la grande salle était pleine de gaieté, les maîtres et les serviteurs la traversaient tout le jour, et le soir, le grand feu qui brillait dans la cheminée éclairait tous les coins sombres. Les meubles de chêne, jadis si brillants, étaient couverts de poussière ; le sol et les murs étaient empreints d’humidité. Ruth, debout dans la chambre, ne voyait point les objets présents. Elle revit son père comme dans les soirées de son enfance, assis au coin du feu, fumant sa pipe et regardant sa femme et son enfant ; elle vit sa mère qui lisait ; elle se vit elle-même assise sur un petit tabouret aux pieds de sa mère, écoutant la lecture. Tout cela n’était plus ; mais Ruth crut un moment que c’était sa vie présente qui était un rêve. Elle entra, toujours en silence, dans le petit salon de sa mère. Là, l’air désolé de cette pièce où elle avait toujours trouvé la paix et l’amour d’une mère lui alla au cœur. Elle poussa un cri et tomba à genoux à côté du canapé, en cachant sa tête dans ses mains ; tout son corps tremblait de sanglots convulsifs.

« Chère Ruth, ne vous laissez pas aller. Ce n’est bon à rien, vous ne pouvez pas faire revenir les morts, dit M. Bellingham troublé de son chagrin.

— Je le sais, murmura Ruth, et c’est pourquoi je pleure. Je pleure parce que rien ne peut les faire revenir. »

Elle sanglotait encore, mais plus doucement, les paroles de M. Bellingham l’avaient calmée et avaient adouci le sentiment de l’isolement.

« Venez, je ne veux pas que vous restiez ici, cette chambre est pleine de cruels souvenirs. Venez, Ruth, dit-il en la relevant doucement, montrez-moi votre petit jardin dont vous m’avez si souvent parlé. C’est près de la fenêtre de cette chambre, n’est-ce pas ? Vous voyez comme je me souviens bien de tout ce que vous m’avez dit. »

Il la conduisit dans le joli jardin. Il était arrangé à l’ancienne mode, les buis et les ifs taillés bordaient les allées, et elle se remit à lui raconter les aventures de son enfance et ses amusements solitaires. En se retournant ils virent le vieillard qui s’appuyait sur son bâton et les regardait du même air triste et grave.

« Pourquoi ce vieux bonhomme nous suit-il ainsi ? C’est très-impertinent, je trouve, dit M. Bellingham assez vivement.

— Oh ! ne dites pas que le vieux Thomas est impertinent. Il est si bon ! je l’aime comme un père. Bien souvent, quand j’étais petite et que mon père était au marché, comme maman avait peur d’être sans homme dans la maison, elle priait Thomas d’attendre que papa fût rentré, et il me prenait sur ses genoux et me racontait des histoires de la Bible, et il écoutait aussi attentivement que moi ce que maman lisait.

— Qu’est-ce que vous dites ? ce vieillard vous a tenue sur ses genoux !

— Oh ! oui, bien souvent. »

M. Bellingham avait l’air plus grave que dans la chambre où Ruth avait cédé à son émotion au souvenir de sa mère. Il oublia pourtant son indignation en suivant des yeux les mouvements gracieux de Ruth, qui passait et repassait à travers les buissons et les fleurs, cherchant celles qu’elle aimait le mieux et auxquelles se rattachait la mémoire de son enfance, sans se douter des regards attachés sur elle. Elle se baissa tout à coup pour cueillir un brin de jasmin et baisa doucement les pétales : c’était la fleur favorite de sa mère.

Le vieux Thomas, debout près de la porte, l’observait aussi attentivement, mais l’admiration passionnée de M. Bellingham et son amour même étaient mêlés d’égoïsme, tandis que le vieillard la regardait avec une tendre inquiétude en murmurant :

« C’est une jolie fille, elle ressemble un peu à sa mère, et elle est toujours bonne. Cette belle couturière ne l’a pas gâtée. Je me méfie de ce jeune homme, quoiqu’elle ait dit que c’était un monsieur, et qu’elle m’ait fait taire quand je lui demandais si c’était son amoureux. Si les yeux de celui-là ne parlent pas d’amour, j’ai oublié toute ma jeunesse. Ah ! ils vont partir. Il voudrait qu’elle s’en allât sans parler au vieux Thomas, mais elle n’est pas assez changée pour cela, j’en suis sûr. »

Ruth, en effet, n’avait pas aperçu l’expression de mécontentement que l’œil perçant du vieillard avait découvert sur le visage de M. Bellingham, et elle vint en courant serrer la main de Thomas et le charger de dire bien des choses pour elle à sa femme.

« Dites à Mary que quand je serai à mon compte je lui ferai une belle robe à la mode avec des manches à gigot, elle ne se reconnaîtra plus. N’oubliez pas cela, Thomas.

— Oui, oui, ma fille, et elle sera bien contente de voir, que tu n’as pas perdu ta gaieté d’autrefois. Le Seigneur te bénisse, que le Seigneur fasse lever sur toi la lumière de sa face ! »

Ruth allait rejoindre M. Bellingham qui s’impatientait, quand son vieil ami la rappela. Il voulait l’avertir du danger qu’elle courait, et il ne savait comment s’y prendre. Quand elle revint à lui, tout ce qu’il put imaginer fut un passage de l’Écriture ; dès que ses idées dépassaient la vie de tous les jours, c’était le langage de la Bible qu’il employait dans toutes les émotions vives.

« Ma chère, rappelez-vous que le diable tourne autour de nous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer, rappelez-vous cela, Ruth. »

Ruth entendit, mais sans que les paroles du vieillard lui présentassent une idée nette ; elle se souvint seulement du temps où elle se figurait que le lion dont il était question dans ce verset de saint Pierre lui apparaîtrait dans un coin du bois, qu’en conséquence elle évitait toujours. Elle ne pensait guère que le sombre avertissement faisait allusion au beau jeune homme qui la regardait avec des yeux pleins d’amour et qui attira si tendrement son bras sous le sien.

Le vieux laboureur soupira en les regardant s’éloigner.

« Dieu peut guider ses pas dans le bon chemin, il le peut. Mais j’ai peur qu’elle ne soit en danger. J’enverrai ma femme à la ville pour lui parler. Une vieille mère de famille comme Mary saura mieux s’y prendre qu’un imbécile comme moi. »

Le vieillard pria longtemps et avec ferveur pour Ruth ce soir-là. Je crois que Dieu a entendu ses prières pour le salut de l’âme de Ruth, car Dieu ne juge pas comme l’homme juge.

Ruth marchait sans songer au sombre avenir qui se préparait pour elle ; avec la versatilité de l’enfance, elle avait passé de la mélancolie à une douce joie. L’air du soir était si pur et le commencement de l’été si charmant, qu’elle se sentait joyeuse comme tout ce qui est jeune.

Ruth et M. Bellingham s’arrêtèrent au sommet d’une colline escarpée, au milieu des genêts en fleurs qui embaumaient la bruyère inculte. D’un côté, le terrain descendait jusqu’à une pièce d’eau claire et transparente dans laquelle se réfléchissaient les rochers qui s’élevaient derrière ; des martins-pêcheurs innombrables volaient à la surface en rasant l’eau de leurs ailes, des centaines d’oiseaux de toute espèce erraient au bord de l’étang, les linottes perchées sur les branches des genêts répondaient aux autres oiseaux cachés dans les buissons qui faisaient entendre leur joyeux chant du soir. De l’autre côté, au bas de la bruyère, près de la route, s’élevait une auberge bien située pour recevoir les voyageurs et leurs chevaux fatigués par les collines. La construction irrégulière des bâtiments, le large porche de la porte d’entrée, les bancs hospitaliers placés au-dessous annonçaient plutôt une ferme qu’une auberge. Le grand sycomore qui s’élevait devant la porte était entouré de sièges, et une enseigne suspendue à l’une de ses branches représentait le roi Charles caché dans son chêne, à ce que racontait l’explication prudemment placée au-dessous.

Près de cette paisible petite auberge, il y avait un autre étang où les bestiaux se désaltéraient avant de retourner aux champs ; leurs mouvements étaient si lents qu’ils inspiraient l’idée d’un repos vague.

Ruth et M. Bellingham se mirent à courir à travers champs pour éviter le long détour de la route. Là, bondissant sur la bruyère épaisse, un peu plus loin foulant aux pieds le thym et les autres herbes odoriférantes, ils arrivèrent en riant et hors d’haleine jusqu’au nouveau pli de terrain où serpentait la route. Ruth s’arrêta pour contempler la vue qui se déployait devant elle ; la plaine s’étendait à cinq ou six lieues, couverte de bois revêtus déjà presque tous de leur parure de printemps ; quelques retardataires, sombres encore, variaient le paysage. Les clochers des églises, les tours des châteaux et les hautes cheminées des fermes apparaissaient dans le lointain. Une colline s’élevait dans le fond pour encadrer le paysage.

La tranquillité du dimanche reposait autour d’eux, et ils restaient en silence devant la petite auberge, jouissant du bruit lointain des cloches des églises et des chants des oiseaux, quand l’horloge de l’auberge sonna huit heures.

« Est-il si tard ? demanda Ruth.

— Je ne croyais pas, répondit M. Bellingham ; mais ne vous inquiétez pas, vous serez chez vous bien avant neuf heures. Attendez, je sais qu’il y a un chemin plus court à travers champs, je vais demander où il faut le prendre. »

Il quitta Ruth et entra dans l’auberge.

Une carriole montait lentement la côte ; les jeunes gens ne l’avaient pas aperçue ; elle atteignit le plateau au moment où ils se séparaient ; Ruth se retourna au bruit des pas du cheval. Elle se trouva en face de mistriss Mason !

Il n’y avait pas vingt pieds entre elles. Au même moment elles se reconnurent, et les yeux perçants de mistriss Mason avaient déjà depuis un moment aperçu l’attitude de la jeune fille donnant le bras à M. Bellingham, qui retenait sa main tout en lui parlant.

Mistriss Mason s’inquiétait peu des tentations que pouvaient rencontrer ses apprenties, mais son intolérance n’avait point de bornes quand leur conduite se ressentait en quelque chose de la force des tentations. Ce soir là, en outre, elle était de mauvaise humeur. Son frère lui avait prouvé la mauvaise conduite de son fils aîné, qui était commis chez un marchand des environs. Le mécontentement que lui avait causé cette nouvelle, au lieu de se porter sur son fils qu’elle adorait, tomba tout entier sur Ruth qu’elle rencontrait si loin de chez elle, à une heure si avancée, et avec un amant.

« Venez ici tout de suite, miss Hilton, » s’écria-t-elle aigrement. Puis, baissant la voix et parlant avec une colère concentrée, elle dit à Ruth qui tremblait et sentait sa faute :

« N’essayez pas de vous montrer chez moi après une pareille conduite. Je vous ai vue et votre galant aussi. Je ne veux pas de taches sur la réputation de mes apprenties. Ne me répondez pas ; j’en ai vu assez. J’écrirai à votre tuteur demain. »

Le cheval impatient partit, et Ruth resta là, pétrifiée, pâle comme si la foudre avait fendu la terre sous ses pieds. Elle se trouvait mal et parvint avec peine jusqu’au bord du fossé qui longeait la route ; elle s’y laissa tomber et couvrit son visage de ses mains.

« Ma chère Ruth, êtes-vous malade ? Parlez, ma chérie ! ma bien-aimée ! parlez-moi. »

Ces douces paroles après des reproches si amers ouvrirent la source des larmes de Ruth, et elle se mit à pleurer.

« L’avez-vous vue ? Avez-vous entendu ce qu’elle m’a dit ?

— Elle ? Qui donc, ma petite ? Ne pleurez pas ainsi, Ruth ; dites-moi qui c’est ? Qui est donc venu ? Qui vous a parlé pour vous faire pleurer ainsi ?

— Oh ! mistriss Mason. »

Et il y eut une nouvelle explosion de sanglots.

« Est-ce possible ? En êtes-vous sûre ? Je ne vous ai pas quittée pendant cinq minutes.

— Oh ! oui, monsieur, c’est elle. Elle était si en colère, elle m’a défendu de me présenter chez elle. Oh ! mon Dieu, que vais-je devenir ? »

La pauvre enfant regardait les paroles de mistriss Mason comme irrévocables, et il lui semblait que toutes les maisons lui seraient fermées. Elle voyait enfin tous ses torts, mais il était trop tard. Elle se souvenait de la sévérité avec laquelle mistriss Mason l’avait traitée pour des torts involontaires, et elle tremblait en pensant aux conséquences de ses fautes. Ses larmes l’aveuglaient, et elle n’apercevait pas les changements de la physionomie de M. Bellingham qui la regardait en silence.

« Tout cela est bien malheureux, » dit-il enfin.

Il s’arrêta, puis reprit :

« C’est très-malheureux, car, voyez-vous, je n’avais pas voulu vous en parler auparavant ; mais j’ai des affaires qui m’obligent d’aller à Londres demain, et je ne sais pas quand je pourrai revenir.

— À Londres ! s’écria Ruth. Vous partez ! oh ! M. Bellingham ! »

Et elle se remit à pleurer en s’abandonnant à son chagrin devant lequel s’évanouit toute la peur que lui avait faite mistriss Mason. Il lui semblait qu’elle aurait tout pu supporter excepté son départ, mais elle ne pouvait parler, et au bout d’un moment il reprit d’un ton agité :

« Je ne puis pas supporter l’idée de vous quitter, ma chère Ruth. Comment vous laisser dans un tel embarras ? Car je ne vois pas du tout où vous pourrez aller ! D’après tout ce que vous m’avez dit de mistriss Mason, il n’est pas probable qu’elle se relâche de sa sévérité en votre faveur. »

Point de réponse ; Ruth pleurait en silence. La colère de mistriss Mason était un mal éloigné, la séparation était une douleur présente. M. Bellingham continua :

« Ruth, voulez-vous venir avec moi à Londres ? Ma chérie, je ne puis pas vous laisser ici sans appui ; c’est un assez grand chagrin de vous quitter, mais vous laisser, sans amis, sans refuge, c’est impossible. Venez avec moi, ma bien-aimée, et confiez-vous en moi. »

Elle ne répondait pas. Elle était si jeune, si innocente, et sans mère ! Il lui semblait que ce serait assez de bonheur que d’être avec lui, et qu’il arrangerait et déciderait tout pour l’avenir. Près de lui, l’avenir était enveloppé dans un nuage doré qu’il lui importait peu de pénétrer ; mais si le soleil disparaissait, le nuage doré devenait un brouillard épais qui ne laissait aucun passage à l’espérance. Il lui prit la main.

« Ne voulez-vous pas venir avec moi ? ne m’aimez-vous pas assez pour vous confier en moi ? Oh ! Ruth, dit-il d’un ton de reproche, n’avez-vous pas confiance en moi ? »

Elle pleurait toujours tristement.

« Je ne puis pas supporter cela, mon amour. Votre chagrin me va au cœur ; mais ce qui me fait le plus de peine, c’est de voir combien il vous importe peu de nous séparer. »

Il laissa retomber sa main. Elle se remit à sangloter.

« Je serai peut-être obligé de rejoindre ma mère qui est à Paris ; je ne sais pas quand je vous reverrai. Oh ! Ruth, Ruth, m’aimez-vous un peu ? »

Elle murmura quelques mots si bas qu’il ne put les entendre ; mais il lui reprit la main.

« Qu’avez-vous dit, ma chère ? Vous m’aimez, n’est-ce pas ? Je le sens au tremblement de cette petite main, mais alors vous ne me laisserez pas partir tout seul, triste et inquiet à cause de vous. Il n’y a pas autre chose à faire, ma pauvre enfant ; vous n’avez point d’amis pour vous recevoir. Je vais aller chez moi tout de suite, et je reviendrai dans une heure avec une voiture. Vous me rendez bien heureux par votre silence, Ruth.

— Oh ! que dois-je faire ? s’écria Ruth. M. Bellingham, vous devriez m’aider, et, au lieu de cela, vous ne faites que me troubler.

— Vous troubler, ma chère Ruth ? et comment ? Tout cela me semble si clair. Pensez-y bien. Vous êtes orpheline, avec une seule personne au monde pour vous aimer ; vous êtes abandonnée, sans qu’il y ait de votre faute, par la seule créature sur laquelle vous ayez aucun droit, parce que cette personne est une femme tyrannique et inflexible. Qu’y a-t-il donc de plus naturel pour vous que de vous confier à celui qui vous aime, qui passerait par le feu et l’eau pour vous, qui vous préservera de tout mal, à moins que vous n’ayez aucune affection pour lui ? S’il en est ainsi, Ruth, si vous ne m’aimez pas, je vais vous quitter ; il vaut mieux que je m’en aille, si vous ne m’aimez pas. »

Il parlait si tristement que Ruth retint la main qu’il voulait retirer de la sienne.

« Ne me quittez pas, monsieur, je vous en prie. C’est vrai, je n’ai pas d’autre ami que vous. Ne me quittez pas, dites-moi ce qu’il faut que je fasse.

— Voulez-vous que je vous le dise ? Ayez confiance en moi, écoutez mes conseils. Voici votre position : mistriss. Mason va écrire à votre tuteur, qui ne tient pas beaucoup à vous et qui vous abandonnera ; et moi qui pourrais vous être bon à quelque chose par ma mère, qui pourrais au moins vous consoler, n’est-ce pas Ruth ? je serai loin de vous pour bien longtemps peut-être. Au lieu de cela, entrez avec moi dans cette petite auberge, on nous donnera du thé (je suis sûr que vous en avez besoin), je vous laisserai là pour aller chercher une voiture, et dans une heure au plus je serai de retour. Alors nous serons ensemble quoi qu’il arrive, c’est assez pour moi et pour vous, Ruth. Dites oui, dites-le tout bas si vous voulez ; mais que je l’entende ; Ruth ! dites oui. »

Le oui fatal, dont elle imaginait si peu toutes les conséquences, fut prononcé tout bas, bien doucement, avec beaucoup d’hésitation. Mais l’idée d’être avec lui l’emportait sur tout.

« Comme vous tremblez, ma chérie, vous avez froid ! entrons vite, je vous ferai donner du thé, et je partirai tout de suite. »

Elle se leva et entra dans l’auberge en s’appuyant sur son bras. Elle tremblait de l’émotion qu’elle venait d’éprouver. On les conduisit dans une petite salle s’ouvrant sur le jardin qui était derrière la maison.

« Du thé, tout de suite, pour cette dame. » L’hôte disparut.

« Chère Ruth, il faut que je vous quitte, il n’y a pas un instant à perdre ; promettez-moi de prendre un peu de thé, car vous êtes pâle et vous tremblez de la peur que cette abominable femme vous a faite. Je pars, je serai de retour dans une demi-heure, et puis nous ne nous séparerons plus, mon amour. »

Il l’embrassa et partit. La chambre tournait aux yeux de Ruth ; la vieille demeure de son enfance, la terrible mistriss Mason, et puis la certitude d’être aimée par celui qui était le monde entier pour elle ; tout cela passait et repassait devant elle comme un rêve qui changeait sans cesse.

La fille de la maison entra en apportant le thé et des bougies ; l’éclat des lumières augmenta le mal de tête de Ruth, qui cacha son front dans les coussins avec une exclamation de souffrance.

« Avez-vous mal à la tête, mademoiselle ? demanda la jeune fille. Prenez un peu de thé, cela vous fera du bien, les maux de tête de ma pauvre mère ont été souvent guéris par du thé bien fort. »

Ruth accepta et but avec avidité le thé que lui présentait la jeune fille, maîtresse déjà de la maison par la mort de sa mère. Mais elle ne put avaler le pain et le beurre qui l’accompagnaient ; elle se sentait mieux, quoique faible encore.

« Merci, dit-elle, ne restez pas avec moi ; vous avez affaire ; vous avez été bien bonne pour moi, et le thé m’a fait du bien. »

La jeune fille quitta la chambre. Ruth avait chaud ; elle entr’ouvrit la fenêtre pour respirer l’air du soir. Le parfum d’un buisson de chèvrefeuille parvint jusqu’à elle et lui rappela tout d’un coup celui qui était sous les fenêtres de sa mère, et le vieillard qui la suivait des yeux dans ce jardin même quelques heures auparavant.

« Thomas et Mary me recueilleraient, je pense, et ils m’aimeraient davantage si tout le monde m’abandonnait ! M. Bellingham reviendrait peut-être bientôt, et il saurait où me trouver si je restais à la ferme ! Oh ! je crois que je ferais mieux d’y aller. Je ne voudrais pourtant pas lui faire du chagrin, il a été si bon pour moi ; mais je crois que je ferais mieux d’aller demander l’avis de Mary, il pourrait me rejoindre à la ferme, et je verrais ce que j’ai de mieux à faire avec mes meilleurs, mes seuls amis. »

Elle mit son chapeau et ouvrit la porte du petit salon ; mais elle aperçut l’hôte debout devant la porte de la maison, et se souvint qu’elle n’avait pas d’argent pour payer sa tasse de thé. Elle pensa à écrire à M. Bellingham pour lui dire où elle était allée et qu’elle avait laissé des dettes à l’auberge ; mais la difficulté de passer à côté de l’hôte restait la même. Après avoir écrit son billet, elle resta à regarder si la porte était toujours occupée. La pipe de l’hôte lui apportait une fumée de tabac qui ramena sa migraine. Toute énergie abandonna Ruth, et elle se décida à demander à M. Bellingham de la mener à la ferme et de la laisser à ses humbles amis, au lieu de l’emmener à Londres. Elle pensait dans son innocence qu’il se rendrait immédiatement à ses raisons.

Une voiture s’arrêta devant la porte, Ruth essaya d’arrêter les battements de son cœur et de sa tête pour écouter. C’était lui, elle l’entendit parler à l’hôte, le payer, une minute après il était dans la chambre et lui prenait le bras pour la mener à la voiture.

« Oh ! monsieur, je voudrais aller à la ferme, dit-elle en se reculant, le vieux Thomas me recevra.

— Oui, ma chère, nous parlerons de cela dans la voiture ; je suis sûr que vous entendrez raison. Eh bien ! si vous voulez aller à Milham, il faut monter en voiture, » dit-il avec précipitation.

Elle était accoutumée à obéir et ne soupçonnait point le mal. Elle monta en voiture et partit ainsi pour Londres.