V
Ruth avait passé les mois de mai et de juin à Londres avec M. Bellingham. Le mois de juillet commença par des torrents de pluie, qui attristaient fort les voyageurs retenus dans les auberges par le mauvais temps et réduits à retoucher des esquisses, et à lire pour la vingtième fois les quelques volumes qu’ils avaient apportés avec eux. Un numéro du Times, qui avait cinq jours de date, fut en constante réquisition dans toutes les chambres d’une petite auberge du pays de Galles, par une longue matinée de juillet. Les vallées étaient couvertes d’un brouillard froid et épais qui enveloppait tout le village et cachait la belle vue. Les touristes qui remplissaient le salon se fatiguaient les yeux à chercher auprès de la fenêtre quelques objets de distraction. Que de dîners avancés d’heure ce jour-là comme ressource pour passer le temps en dépit des remontrances de la pauvre cuisinière galloise ! Les enfants même restaient dans leurs chaumières, et si l’un d’eux s’aventurait dans la région des tentations et de la crotte, une mère irritée le ramenait bientôt au bercail.
Il n’était que quatre heures, mais la plupart des habitants de l’auberge penchaient à croire qu’il était au moins six ou sept heures, tant la matinée avait semblé longue, quand une voiture du pays, attelée de deux chevaux, arriva à grand bruit devant la porte. Toutes les fenêtres de la maison s’ouvrirent et l’on vit descendre un jeune homme, puis une jeune femme soigneusement enveloppée, qu’il aida à entrer dans l’auberge, en dépit de l’hôtesse qui protestait qu’elle n’avait pas une chambre vacante.
M. Bellingham (car c’était lui) ne prêta aucune attention aux discours de l’hôtesse, fit décharger la voiture, paya le postillon, puis se retournant vers la Galloise, qui commençait à se mettre en colère, il dit :
« Vous êtes bien changée, Jenny, si vous pouvez fermer la porte au nez d’une vieille connaissance par le temps qu’il fait. Si j’ai bonne mémoire, Pentré-Vodas est à huit lieues d’ici, et c’est la plus mauvaise route de montagnes que j’aie jamais vue.
— Ah ! je ne vous avais pas reconnu, monsieur, monsieur Bellingham, n’est-ce pas ? Mais, monsieur, Pentré-Vodas n’est pas à plus de sept lieues ; nous faisons payer sept lieues, ainsi ce n’est pas plus de six lieues et demie, et par malheur je n’ai pas de place du tout.
— Eh bien ! Jenny, pour obliger une vieille connaissance, cherchez des logements au dehors pour quelqu’un de votre monde, dans cette maison en face, par exemple.
— C’est vrai, monsieur, cette maison est libre ; si vous vouliez y loger, je pourrais prendre pour vous le meilleur appartement et vous envoyer quelques meubles, s’il en manquait.
— Non, non, Jenny, je reste ici. Vous ne me persuaderez pas de m’aventurer dans cet appartement dont je connais depuis longtemps la saleté. Ne pouvez-vous pas persuader à quelque nouvelle connaissance de déménager ? Dites, si vous voulez, que je vous avais écrit pour retenir un appartement. Oh ! vous allez m’arranger cela, je connais votre complaisance.
— Je vais voir ce que je peux faire, monsieur ; si vous et madame voulez entrer dans ce petit salon, il est libre, la dame a un rhume et est dans son lit, et le monsieur joue au whist au numéro trois. Je vais voir ce qu’il y a à faire.
— Merci, merci. Y a-t-il du feu ? Allumez-en, s’il n’y en a pas. Venez, Ruth, venez. »
Ils entrèrent dans une grande chambre qui paraissait sombre ce jour-là, quoique je l’aie vue éclairée par la jeunesse et par l’espérance qui y habitaient et par le soleil qui illuminait les flancs des montagnes pour descendre ensuite dans les vallées fleuries, et embellir le petit jardin plein de roses et de buissons de lavande qui était sous la fenêtre. Je l’ai vue, mais je ne la verrai plus, et Ruth dit, pendant que M. Bellingham lui ôtait son manteau :
« Je ne savais pas que vous fussiez déjà venu ici.
— Oh ! oui, il y a trois ans, je suis venu avec quelques amis pendant les vacances. Nous sommes restés ici deux mois, retenus par l’originalité et le bon cœur de Jenny ; mais l’odieuse saleté a fini par nous chasser. Pour huit ou dix jours, cela ne fera pas grand’chose.
— Mais pourra-t-elle nous loger, monsieur ? Il me semble qu’elle disait que la maison était pleine.
— Je crois bien que oui ; mais je la payerai bien, et elle trouvera quelques excuses pour envoyer quelque pauvre diable de l’autre côté, et, bien ou mal logés, le plus important est que nous ayons un abri.
— Ne pourrions-nous pas loger dans la maison en face, monsieur ?
— Et on nous apporterait notre dîner à moitié froid, n’est-ce pas ? et nous n’aurions personne à gronder de la mauvaise cuisine ! Vous ne connaissez pas encore ces auberges du bout du monde, Ruth.
— Non ; seulement, je trouvais qu’il n’était pas très-juste… » dit Ruth doucement ; mais elle ne finit pas sa phrase, car M. Bellingham se mit à siffler et s’avança vers la fenêtre pour contempler la pluie.
Le souvenir de la libéralité de M. Bellingham suggéra à Jenny Morgan les mensonges qu’elle inventa ce jour-là pour envoyer de l’autre côté de la rue un monsieur et une dame qui ne devaient rester que jusqu’au samedi suivant, en sorte que la perte ne serait pas grande, quand même ils partiraient le lendemain, suivant leur menace.
Ayant terminé ses affaires de ménage, mistriss Morgan, tout en prenant son thé dans la petite salle, se rendit compte de l’arrivée de M. Bellingham.
« Bien sûr, ce n’est pas sa femme, se dit-elle, c’est clair comme le jour. Sa femme aurait une femme de chambre et aurait fait des difficultés pour les chambres, tandis que cette pauvre fille n’a pas dit un mot. Bah ! les jeunes gens sont des jeunes gens, et tant que leurs pères et leurs mères ferment les yeux, ce n’est pas mon affaire d’aller faire des questions. »
La beauté du paysage était pour Ruth une profonde jouissance. C’était la découverte d’un nouveau sens, et le ravissement vague et solennel que lui inspirèrent les montagnes qu’elle voyait pour la première fois l’accabla presque, et la nuit elle se levait doucement pour contempler l’aspect nouveau que donnaient les rayons de la lune aux montagnes qui entouraient le petit village.
Ils déjeunaient tard, suivant les habitudes de M. Bellingham, et Ruth en profitait pour errer seule sur l’herbe mouillée de rosée, pour écouter le chant de l’alouette, et s’absorber dans la beauté et dans la grandeur de ce qu’elle voyait. La pluie même était une jouissance pour elle. Elle restait assise à la fenêtre de leur petit salon, et contemplait les changements du ciel. M. Bellingham n’aimait pas qu’elle sortit ; il passait sa journée étendu sur le canapé à murmurer contre le temps, pendant qu’elle contemplait les ondées qui cachaient pour un moment le soleil, les ombres qui tombaient tout d’un coup sur les montagnes, et puis les rayons dorés qui reparaissaient après la pluie. Chaque variation de la nature apportait à Ruth une nouvelle jouissance. Mais elle aurait plu davantage à M. Bellingham en se plaignant du temps ; l’admiration et le calme de Ruth l’impatientaient, et il ne fallait rien moins que la grâce de ses mouvements, et ses tendres regards pour l’apaiser.
« En vérité ! Ruth, s’écria-t-il un jour où la pluie les avait tenus enfermés toute la matinée, on dirait que vous n’avez jamais vu pleuvoir ; je m’impatiente de vous voir assise là à regarder cet affreux temps d’un air si calme ; depuis deux heures vous n’avez pas dit autre chose que : « Ah ! que c’est beau ! » ou bien : « Voilà un autre nuage qui passe sur Moël-Wynn. »
Ruth prit doucement son ouvrage, en se reprochant de n’être pas plus amusante. Qu’est-ce qui pourrait occuper M. Bollingham ? Il reprit :
« Quand nous étions ici, il y a trois ans, nous avons eu ce temps-ci pendant huit jours ; mais Howard et Jonhson jouaient parfaitement au whist, et Wilbraham pas mal ; en sorte que nous venions à bout de passer la journée. Savez-vous jouer à l’écarté ou au piquet, Ruth ?
— Non, monsieur ; j’ai quelquefois joué à la bataille, » répondit Ruth humblement.
Il murmura quelques mots d’impatience, et il y eut un nouveau silence. Au bout d’une demi-heure, il sonna violemment.
« Demandez à mistriss Morgan un paquet de cartes. Ruth, je vais vous apprendre l’écarté, » dit-il.
Mais Ruth était stupide, elle ne valait pas un mort, et les cartes volèrent sur la table, par terre, n’importe où. Ruth les ramassa en soupirant un peu de ne savoir ni occuper ni amuser celui qu’elle aimait.
« Vous êtes pâle, ma chérie, dit-il en se repentant à demi de sa colère. Sortez avant le dîner, puisque le mauvais temps ne vous fait rien, et revenez avec beaucoup d’aventures à me raconter. Allons, petite sotte, embrassez-moi et partez. »
Elle quitta la chambre avec un sentiment de soulagement, et le grand air la ranima bientôt. La pluie avait cessé, mais les gouttes d’eau tremblaient encore sur toutes les feuilles. Ruth descendit à la chute d’eau que formait la rivière en passant sur les rochers ; après l’avoir admirée, elle voulut passer de l’autre côté, et se mit à chercher les pierres qui formaient en général un petit gué, à l’ombre des grands arbres, à quelque distance de la chute d’eau. Le courant était rapide, mais Ruth s’avança sans crainte jusqu’au milieu de la rivière. Là, elle s’arrêta un instant, il y avait un grand saut à faire, l’une des pierres avait été emportée, elle n’entendait que les eaux qui se précipitaient à ses pieds, et tressaillit en voyant quelqu’un à côté d’elle sur l’une des pierres, et en s’entendant offrir du secours.
Elle leva les yeux, et vit un homme déjà âgé et de la taille d’un nain ; un second regard lui apprit qu’il était contrefait. Sa compassion dut se montrer dans ses yeux, car le monsieur infirme rougit légèrement, en répétant :
« Le courant est très-rapide ; puis-je vous offrir la main ? Peut-être pourrai-je vous aider ? »
Ruth accepta l’offre et ils traversèrent en un moment ; il la laissa passer devant lui, et ils entrèrent dans le bois. En sortant, Ruth se retourna et fut frappée de la noble et douce expression du visage de son compagnon ; quoique la maladie et l’infirmité y eussent laissé des traces profondes, il y avait dans ses yeux un peu enfoncés un éclat d’intelligence, la bouche exprimait une sensibilité qui donnait un attrait tout particulier à sa physionomie.
« Voulez-vous me permettre de vous accompagner, si vous faites le tour par Lam-Dhu ? La balustrade du petit pont a été enlevée par l’orage, le bruit de l’eau pourrait vous étourdir, et il est dangereux de tomber là, le courant est très-rapide. »
Ils marchaient sans parler ; elle se demandait qui pouvait être son compagnon, il ne demeurait pas à l’auberge, car elle l’aurait vu ; il parlait anglais trop purement pour être du pays de Galles, et pourtant il connaissait trop bien tous les sentiers pour ne pas demeurer dans le village.
« Je ne suis venu dans cet endroit-ci qu’hier, dit-il ; hier soir, je suis monté aux cascades : elles sont superbes.
— Vous êtes sorti malgré la pluie ? dit Ruth timidement.
— Oh ! oui. La pluie ne m’empêche jamais de me promener, et d’ailleurs elle ajoute à la beauté de ce pays-ci. En outre, j’ai si peu de temps à passer ici que je ne puis pas perdre un seul jour.
— Vous ne vivez donc pas ici ? demanda Ruth.
— Non, je vis dans un endroit bien différent, dans une ville pleine de commerce et d’ouvriers. Mais j’ai tous les ans un congé, et je le passe en général dans le pays de Galles et souvent dans cet endroit.
— Je comprends votre choix, répliqua Ruth, c’est un beau pays.
— C’est vrai, et un vieil aubergiste de Conway m’a inspiré un grand goût pour les habitants, leur histoire et leurs traditions. J’ai assez appris leur langue pour comprendre les légendes, et il y en a de très-belles. »
Ruth était trop timide pour soutenir la conversation, mais la douceur de ses manières était un grand attrait.
« Par exemple, dit-il en touchant une longue branche de digitale qui croissait près de la haie, chargée de boutons et de quelques fleurs écarlates, je suis sûr que vous ne savez pas pourquoi cette digitale se balance si gracieusement. Vous pensez qu’elle est courbée par le vent, n’est-ce pas ? »
Il la regardait avec un grand sourire qui n’égayait pas ses yeux pensifs, mais qui donnait un charme inexprimable à son visage.
« J’ai toujours cru que c’était le vent, dit Ruth innocemment. Qu’est-ce que c’est ?
— Oh ! les Gallois vous diront que cette fleur est consacrée aux fées, et qu’elle les reconnaît quand elles passent, et que c’est pour les saluer qu’elle se balance. Le nom gallois signifie le gant des fées.
— C’est une jolie idée, » dit Ruth qui désirait continuer la conversation, mais n’osait pas parler.
Ils étaient arrivés au pont de bois ; il la conduisit à l’autre bord, la salua et prit un autre sentier avant que Ruth eût eu le temps de le remercier de ses soins.
C’était une aventure à raconter à M. Bellingham, et il s’en amusa jusqu’à l’heure du dîner, après quoi il sortit pour fumer.
« Ruth, dit-il en revenant, j’ai vu votre petit bossu. Il ressemble à Riquet à la Houppe. Ce n’est pas un homme de bonne compagnie. Sans sa bosse, je ne l’aurais pas reconnu d’après votre description.
— Et pourquoi, monsieur ? dit Ruth.
— Oh ! jamais un homme de bonne compagnie n’aurait été vêtu ainsi, et d’ailleurs le palefrenier m’a dit qu’il loge au-dessus de cette boutique de fromage et de chandelle qui empeste l’air à vingt pas à la ronde ; c’est un artiste ou un commis-voyageur.
— Avez-vous vu sa figure, monsieur ? dit Ruth.
— Non ; mais le dos d’un homme, sa tournure suffisent pour reconnaître son rang.
— Il a une figure remarquable, bien belle, » dit Ruth tout bas ; mais comme ce sujet n’intéressait pas M. Bellingham, elle le laissa tomber.