VI
Le temps était éclatant le jour suivant, c’était une vraie fête donnée par le ciel à la terre, et tout le monde sortait pour jouir de la beauté de la nature. Ruth ne s’était jamais doutée qu’on pût la remarquer, et en passant rapidement devant les fenêtres de l’auberge, elle n’avait jamais levé les yeux sur les curieux qui n’épargnaient les commentaires ni à sa personne ni à sa position.
« Elle est bien jolie, dit un monsieur en se levant de table pour la regarder passer, rentrant après sa promenade du matin ; elle n’a pas plus de seize ans, elle a l’air très-modeste et très-innocent avec cette robe blanche. »
Sa femme, occupée à faire déjeuner un beau petit garçon, répondit sans voir les yeux baissés et l’air doux et timide de la jeune fille :
« C’est une honte de permettre à ces gens-là d’habiter ici ! Venez, mon ami, et ne l’enorgueillissez pas par vos attentions. »
Le mari obéit et se remit à déjeuner ; les œufs et le jambon étaient un grand attrait ajouté aux ordres de sa femme. Peut-être serez-vous plus habile que moi, et pourrez-vous démêler quel fut le stimulant le plus actif pour sa soumission.
« Maintenant, Henry, allez voir si la nourrice et la petite sont prêtes à sortir avec vous ; il ne faut rien perdre de cette belle matinée. »
Ruth n’avait pas trouvé M. Bellingham au salon, et elle était sortie de nouveau ; en errant dans le village pour apercevoir les points de vue qui apparaissaient de temps en temps entre les maisons blanches, elle passa devant la petite boutique et aperçut la nourrice, la petite fille, et son frère qui en sortaient. L’enfant reposait sur les bras de la nourrice avec une expression de calme profond qui est la dignité de cet âge. La beauté de son teint attira Ruth qui aimait les enfants, et elle se rapprocha d’elle pour jouer et lui sourire, et elle allait l’embrasser, quand Henry, qui avait rougi à l’approche de Ruth, leva le bras, et donna un grand coup de poing à Ruth dans la figure.
« Fi donc ! monsieur, dit la nourrice en retenant son bras, qu’est-ce que cela signifie de frapper cette dame qui a la bonté de parler à votre sœur ?
— Ce n’est pas une dame, dit-il avec indignation, c’est une méchante fille, maman l’a dit, et je ne veux pas qu’elle embrasse ma sœur. »
La nourrice rougit, elle savait bien ce que l’enfant avait entendu, mais cela était difficile à expliquer en face à une dame élégante.
« Les enfants ont de si étranges inventions, madame, dit-elle en s’excusant à Ruth, qui était devenue toute pâle, et dont une nouvelle idée avait traversé l’esprit.
— Ce n’est pas une invention, c’est vrai, nourrice, et je vous l’ai entendu dire aussi ; allez-vous-en, vilaine femme, » dit-il à Ruth dans un accès de colère enfantine.
Au grand soulagement de la nourrice, Ruth s’éloigna humblement, la tête baissée et d’un pas incertain. En se retournant, elle vit le visage doux et triste de son ami le bossu qui était assis à une fenêtre ouverte au-dessus de la boutique ; son regard exprimait un profond chagrin. Condamnée ainsi par l’enfance et par la vieillesse, elle rentra timidement dans l’auberge. M. Bellingham l’attendait ; la beauté du temps lui avait rendu tout son entrain, et il parla gaiement tout le temps du déjeuner sans attendre de réponses, heureusement pour Ruth, qui essayait tout en faisant le thé, de calmer l’agitation qu’avaient fait naître dans son cœur les nouvelles idées qu’elle venait de concevoir. Mais le peu de mots qu’elle prononça étaient dits d’un ton si triste que M. Bellingham en fut enfin frappé, et mécontent de ce qu’ils n’indiquaient pas une situation d’esprit conforme à la sienne :
« Que vous arrive-t-il donc ce matin, Ruth ? vous êtes bien impatientante ; hier, quand tout était triste, moi entre autres, vous étiez dans le ravissement, et aujourd’hui que toutes les créatures qui sont sous le ciel se réjouissent, vous avez l’air profondément lamentable ; vous devriez bien apprendre un peu la sympathie. »
Les larmes coulaient le long des joues de Ruth, mais elle ne répondit pas, elle ne pouvait exprimer par des paroles le sentiment qu’elle commençait à voir de l’estime qu’on ferait d’elle à l’avenir ; elle pensait qu’il souffrirait autant qu’elle de ce qu’elle avait entendu le matin ; elle craignait de perdre dans son esprit en lui disant comment d’autres la considéraient, et d’ailleurs il eût été peu généreux de s’étendre sur des souffrances qui venaient de lui.
« Je ne veux pas, pensa-t-elle, empoisonner sa vie, je tâcherai d’être gaie ; il ne faut pas tant penser à soi-même. Pourvu que je puisse le rendre heureux, qu’importent quelques paroles en l’air ? »
En conséquence, elle fit tous ses efforts pour paraître aussi gaie que lui ; mais involontairement les pensées se pressaient dans son esprit ; et M. Bellingham eut quelque droit de trouver qu’elle n’était pas d’aussi agréable compagnie qu’à l’ordinaire.
Ils sortirent pour se promener ; le sentier qu’ils suivaient les conduisit bientôt à l’entrée d’un bois sur le penchant de la colline, et ils y pénétrèrent pour jouir de l’ombre des arbres. Pendant les premiers pas, ce n’était qu’un bosquet ordinaire, mais ils arrivèrent bientôt à une descente rapide, et du sommet où ils se trouvaient, ils distinguaient à leurs pieds les sommets des arbres qui se balançaient doucement. Ils prirent le sentier qui descendait tout droit, presque comme un escalier taillé dans le rocher, ils bondissaient de marche en marche, et finirent par courir ayant d’arriver en bas. Les arbres entretenaient là une espèce d’obscurité ; il était midi, le silence y régnait, et les petits oiseaux se reposaient sous leurs abris verts. Ils firent quelques pas et arrivèrent au bord d’un petit étang ombragé par les arbres ; l’eau venait à ras de terre ; un héron était debout sur la rive, il s’envola lentement en les apercevant, et s’éleva au dessus des arbres pour se perdre à leurs yeux dans les nuages qui semblaient toucher le sommet des chênes. Des fleurs de toute espèce couvraient le bord de l’eau, quoiqu’au premier abord on les découvrit à peine, tant il faisait sombre dans cette retraite. Au milieu de l’étang, le ciel se réfléchissait et donnait à l’eau sa teinte bleu foncé.
« Oh ! voilà des lis d’eau, dit Ruth, il faut que j’aille les chercher.
— Non ; je vais y aller, le sol est marécageux par là ; asseyez-vous, Ruth, cette touffe d’herbes sera un très-bon siège. »
Elle s’assit et l’attendit tranquillement ; quand il revint, il lui ôta son chapeau, et sans rien dire, commença à arranger les fleurs dans ses cheveux. Elle le regardait tendrement et le laissait faire ; elle voyait à sa manière qu’il était content, comme un enfant d’un nouveau jouet, et elle ne pensait pas à ce qu’il faisait. Quand il eut fini, il dit :
« Maintenant, Ruth, regardez-vous dans l’eau, là où il n’y a pas de mauvaises herbes ; venez ici. »
Elle obéit, et ne put s’empêcher de voir sa propre beauté ; elle eut un moment de plaisir comme en contemplant une belle statue, mais elle ne fit aucun retour sur elle-même, sa beauté était pour elle quelque chose d’abstrait, elle vivait pour sentir, pour penser et pour aimer.
Cette beauté était tout ce que M. Bellingham comprenait d’elle, et il en était fier. Sa robe blanche se détachait sur les arbres qui l’entouraient, les grandes fleurs blanches qui tombaient des deux côtés de son beau visage faisaient ressortir l’éclat de son teint, et ses cheveux châtains, un peu en désordre, ajoutaient au charme de toute sa personne ; elle lui plaisait encore plus par sa beauté que par tous ses tendres efforts pour répondre à sa disposition du moment.
Mais quand ils eurent quitté le bois, et que Ruth eut ôté ses fleurs et remis son chapeau, la seule pensée de lui faire plaisir ne suffit plus pour assurer la paix de Ruth ; elle retomba dans la rêverie, sans pouvoir retrouver la gaieté.
« Vraiment, Ruth, dit-il dans la soirée, vous devriez bien tâcher de ne pas vous laisser aller ainsi à la mélancolie ; vous avez soupiré vingt fois depuis une demi-heure. Rappelez-vous que je n’ai pas d’autre compagnie que vous dans ce lieu sauvage.
— J’en suis bien fâchée, monsieur, » dit Ruth, et ses yeux se remplirent de larmes, en pensant combien il avait dû s’ennuyer seul avec elle, qui avait eu le cœur si gros tout le jour. Elle reprit comme en s’excusant doucement : « Seriez-vous assez bon pour m’apprendre un de ces jeux de cartes dont vous parliez l’autre jour ? Je ferai tout ce que je pourrai pour comprendre. »
Les cartes vinrent, et il oublia bientôt tout ennui en apprenant à cette belle ignorante les mystères des cartes.
« En voilà assez pour une leçon, dit-il enfin ; savez-vous, petite folle, que grâce à toutes vos maladresses, j’ai tant ri que j’ai horriblement mal à la tête ! »
Il se jeta sur le canapé, elle s’approcha de lui.
« Laissez-moi mettre mes mains fraîches sur votre front, dit-elle, cela faisait du bien à maman. »
Il restait tranquille, la tête tournée du côté du mur et sans parler. Bientôt il s’endormit. Ruth éteignit les bougies et resta près de lui patiemment pendant longtemps, dans l’espérance qu’il serait mieux en s’éveillant. L’air de la nuit commençait à pénétrer dans la chambre, mais Ruth ne voulait pas troubler un sommeil qui lui semblait profond et rafraîchissant. Elle le couvrit de son châle qu’elle avait laissé sur une chaise en rentrant de la promenade. Elle avait tout le temps de penser, mais elle tâchait de chasser ses pensées. Au bout d’un moment, la respiration de son ami devint si rapide et si inégale, que Ruth prit sur elle de le réveiller. Il avait le frisson et semblait étourdi ; l’inquiétude de Ruth augmentait : toute la maison dormait profondément, à l’exception d’une servante, trop fatiguée pour se souvenir du peu d’anglais qu’elle savait dans la journée, et hors d’état de répondre autre chose que : « Oui, vraiment, madame, » à toutes les questions que lui faisait Ruth.
Elle passa la nuit assise à côté du lit de M. Bellingham, qui parlait sans suite et ne cessait de gémir. Les souffrances de la veille disparaissaient aux yeux de Ruth, le présent était tout. Dès qu’elle entendit remuer, elle alla chercher mistriss Morgan, dont les manières brusques, qu’aucun respect pour la pauvre fille ne venait adoucir, effrayaient Ruth, même lorsque M. Bellingham était là pour la protéger.
« Mistriss Morgan, dit-elle en s’asseyant dans le petit parloir de l’hôtesse, car ses forces l’abandonnaient, mistriss Morgan, je crains que M. Bellingham ne soit bien malade. »
Là-dessus elle fondit en larmes, puis se contenant :
« Que dois-je faire ? je crois qu’il ne m’a pas reconnue pendant toute la nuit, et il a l’air si troublé et si étrange ce matin ! » et elle regardait mistriss Morgan comme si elle avait affaire à un oracle.
« Voilà qui est bien contrariant, mademoiselle…, madame ; mais ne pleurez pas, cela n’est bon à rien du tout ; je vais monter chez ce pauvre jeune homme, et voir s’il n’a pas besoin d’un médecin. »
Ruth suivit mistriss Morgan ; en entrant dans la chambre elles virent le malade assis sur son lit et regardant avec effroi autour de lui ; dès qu’il les aperçut, il s’écria :
« Ruth ! Ruth ! venez ici, ne me laissez pas tout seul, » et il retomba épuisé sur son oreiller. Mistriss Morgan s’approcha et lui parla, mais ne reçut point de réponse.
« Je vais envoyer chercher M. Jones, ma chère, et tout de suite ; il sera ici dans deux heures, s’il plaît à Dieu.
— Ne peut-il pas venir plus tôt ? dit Ruth que l’inquiétude mettait hors d’elle.
— Non, non, il demeure à Langlas, à deux lieues d’ici, et il ne sera peut-être pas chez lui ; je vais envoyer un petit garçon sur le poney. »
Elle quitta Ruth : il n’y avait rien à faire, M. Bellingham était retombé dans la torpeur. Les bruits de la vie ordinaire recommencèrent dans l’auberge, les sonnettes retentissaient, les plateaux se croisaient dans les corridors, et Ruth restait à trembler à la tête du lit dans cette chambre sombre. Mistriss Morgan lui envoya son déjeuner par une servante, mais Ruth, dans son angoisse, fit signe qu’on l’emportât, et la jeune fille n’avait point de droit pour la presser de manger. Ce fut la seule interruption de cette longue matinée. Elle entendit les rires joyeux des voyageurs, qui partaient pour leurs excursions en voiture ou à cheval. Une fois elle entr’ouvrit le rideau, mais le brillant soleil lui sembla en désaccord avec ses inquiétudes ; l’obscurité était préférable.
Après de longues heures d’attente, le médecin apparut enfin ; il questionna son malade : n’obtenant point de réponses sensées, il s’adressa à Ruth ; mais quand elle lui demanda son avis, il hocha gravement la tête ; il fit signe à mistriss Morgan de le suivre, et ils descendirent, laissant Ruth dans un désespoir qui lui prouvait qu’elle pouvait être encore plus malheureuse que quelques heures auparavant.
« Je crains que ce ne soit bien grave, dit M. Jones à mistriss Morgan en gallois, c’est évidemment une fièvre cérébrale qui commence.
— Ce pauvre jeune homme, il avait l’air de la santé même !
— Cette apparence de force rendra très-probablement la maladie plus violente ; mais qui est-ce qui le soignera, mistriss Morgan ? Il aura besoin d’être bien soigné : cette jeune dame est-elle sa sœur ? elle a l’air trop jeune pour être sa femme.
— Non, en vérité. Vous devez savoir, monsieur Jones, que nous ne pouvons pas regarder de si près à la conduite des jeunes gens qui viennent chez nous ; je n’en suis pas moins très-fâchée pour elle, car c’est une bien bonne fille. Je suis toujours un peu roide quand des créatures semblables viennent loger ici, mais j’ai bien de la peine avec elle : elle est si douce ! »
Elle allait continuer ses réflexions morales, que M. Jones, absorbé dans ses ordonnances, n’écoutait guère, quand on entendit frapper doucement à la porte.
« Entrez ! » dit mistriss Morgan brusquement.
Et Ruth entra. Elle était pâle et tremblait : mais elle était pleine de cette dignité que donne une émotion vive contenue par un grand effort.
« Je voudrais, monsieur, que vous fussiez assez bon pour me dire très-clairement ce qu’il faut faire à M. Bellingham. Tous les ordres que vous me donnerez seront très-soigneusement exécutés. Vous avez parlé de sangsues. Je puis les mettre et y veiller. Dites-moi tout, monsieur, je vous prie. »
Ses manières étaient calmes et sérieuses et prouvaient que le fardeau n’était pas au-dessus de ses forces. M. Jones lui parla avec un respect qu’il ne lui avait pas montré même quand il la croyait la sœur du malade. Ruth écouta gravement, répéta quelques-unes des ordonnances pour s’assurer qu’elle les avait bien comprises, puis fit la révérence et sortit.
« Ce n’est pas une personne ordinaire, dit M. Jones ; mais elle est trop jeune pour avoir la responsabilité d’une maladie aussi grave. Savez-vous où demeurent les amis de ce jeune homme, mistriss Morgan ?
— Oui, monsieur. Sa mère, qui est une dame bien fière, a passé par ici l’année dernière. Il n’y avait rien d’assez bon pour elle. Elle a oublié plusieurs choses ici (car la femme de chambre était presque une aussi grande dame que la maîtresse et allait voir les paysages avec le domestique au lieu de s’occuper de son service), et j’ai reçu plusieurs lettres d’elle à ce sujet. Je les ai encore dans mon tiroir.
— Eh bien ! je crois que vous feriez bien d’écrire à cette dame et de lui dire l’état de son fils.
— Vous seriez bien bon, monsieur Jones, d’écrire vous-même, je n’écris pas facilement en anglais. »
La lettre fut écrite, et, pour ne pas perdre de temps, M. Jones la mit à la poste de Langlas.