VII
Ruth éloigna de son esprit tout souci du passé ou de l’avenir, tout ce qui pouvait lui ôter la force d’accomplir les devoirs du moment présent. Un grand amour lui tint lieu d’expérience. Elle ne quittait jamais la chambre du malade. Elle mangeait, parce qu’elle avait besoin de toutes ses forces ; elle ne pleurait point, parce que les larmes auraient entravé ses soins ; elle veillait, elle attendait, elle priait, elle s’oubliait complètement elle-même ; elle savait seulement que Dieu est tout-puissant et que celui qu’elle aimait avait besoin de son secours.
Le jour et la nuit se confondaient pour elle, elle oubliait le cours du temps dans cette chambre obscure et silencieuse. Un matin, mistriss Morgan l’appela, et elle sortit pour lui parler dans le corridor sur lequel donnaient les chambres.
« Elle vient d’arriver, dit Jenny avec animation, oubliant que Ruth ne savait pas qu’on eût écrit à mistriss Bellingham.
— Qui donc ? » demanda Ruth. Et le souvenir de mistriss Mason traversa son esprit ; mais ce fut avec un effroi plus terrible encore, parce qu’il était plus vague, qu’elle apprit que c’était cette mère à l’opinion de laquelle M. Bellingham attachait tant de prix.
« Que faut-il que je fasse ? Est-ce qu’elle se fâchera contre moi ? » dit-elle en retombant dans sa confiance enfantine envers les autres, et sentant que même mistriss Morgan était un appui pour elle vis-à-vis de mistriss Bellingham.
L’hôtesse était fort embarrassée ; ses idées de moralité étaient un peu blessées par la pensée qu’une grande dame comme mistriss Bellingham pût découvrir qu’elle avait toléré les rapports entre son fils et Ruth ; aussi encouragea-t-elle celle-ci dans son désir de ne pas se montrer à mistriss Bellingham, désir inspiré plutôt par une timidité naturelle que par un sentiment net d’une faute. Mistriss Bellingham entra majestueusement dans la chambre de son fils, comme si elle ignorait absolument qui l’avait soigné jusque-là ; et Ruth se cacha dans une chambre inoccupée pour y pleurer toute seule. Son empire sur elle-même céda tout à coup, et elle fondit en larmes si amères, qu’épuisée enfin par ses pleurs et par les veilles, elle s’endormit sur le lit. La journée s’écoula tout entière dans ce sommeil, que nul ne vint troubler, et elle se réveilla le soir avec le sentiment d’avoir mal fait de dormir aussi longtemps. Sa responsabilité lui pesait encore. Elle attendit que le jour fût tout à fait tombé, puis elle descendit dans le petit parloir de mistriss Morgan.
« Puis-je entrer ? » dit-elle.
Jenny Morgan était occupée des hiéroglyphes qu’elle appelait ses comptes, et elle répondit « oui » assez aigrement. Ruth entra.
« Dites-moi comment il est ? Pensez-vous que je puisse retourner dans sa chambre ?
— Non, en vérité. Personne d’ici n’est assez bon pour le servir. Mistriss Bellingham a amené sa femme de chambre, et le valet de chambre de M. Bellingham, et une garde, et des paquets sans fin ; et il arrive demain un médecin de Londres et des lits élastiques, comme si M. Jones et des lits de plume n’étaient pas aussi bons ! Je vous demande un peu si vous avez aucune chance d’entrer ? »
Ruth soupira.
« Comment est-il ? reprit-elle après un moment.
— Je n’en sais rien, puisque je ne peux pas la voir. M. Jones dit que ce soir est un moment décisif ; mais je n’en crois rien, parce que les malades n’ont jamais de changements que les jours impairs ; il n’y aura de crise que demain soir, j’en réponds, et leur beau médecin de Londres en aura tout l’honneur, et le brave M. Jones sera mis de côté. Du reste, je ne crois pas, quant à moi, qu’il s’en tire. Le chien ne hurle pas ainsi pour rien. Allons, bon ! qu’est-ce qui vous arrive ? N’allez pas vous trouver mal, au moins. »
La voix aigre de mistriss Morgan rappela Ruth à elle-même ; elle s’assit ; mais la tête lui tournait, et elle était si pâle que mistriss Morgan en fut touchée.
« Je parie que vous n’avez pas eu de thé ! Toutes ces filles sont si négligentes ! »
Elle sonna énergiquement et se mit en outre à appeler du seuil de la porte Nest et Gwen, et trois ou quatre autres bonnes grosses servantes.
On lui apporta du thé et tout ce qu’il fallait pour la rassasier, si la vue de tant de mets n’avait pas suffi à elle seule. Mais la bienveillance de la jeune servante qui la pressait de manger, et l’humeur de mistriss Morgan en voyant qu’elle ne touchait pas au pain grillé, couvert d’une couche épaisse de beurre, qu’elle lui avait fait préparer, contribuèrent plus que le thé à-donner un peu de courage à Ruth. Elle commença à espérer et à attendre avec impatience le moment où l’espérance pourrait devenir une certitude. En vain on lui dit que la chambre où elle avait passé la journée était à son service, elle ne répondit pas. Comment se coucher cette nuit-là, cette nuit qui devait décider entre la vie et la mort ? Elle rentra dans sa chambre jusqu’à ce que tout bruit fût apaisé dans la maison ; elle entendit des pas rapides dans cette chambre où elle ne pouvait pénétrer, elle distingua des voix impérieuses, jusque dans leur murmure, donner des ordres innombrables. Enfin il se fit du silence, et quand elle pensa que tout le monde dormait, excepté ceux qui veillaient le malade, elle sortit doucement de sa chambre et se glissa dans la galerie. Les deux fenêtres qui l’éclairaient s’ouvraient dans un mur épais, et des géraniums croissaient sur les bords. La fenêtre qui était près de la chambre de M. Bellingham était ouverte ; un vent doux et parfumé se faisait sentir par moments, puis tout se taisait. C’était l’été. L’obscurité n’était pas profonde, la lumière s’était adoucie et les objets avaient perdu leurs couleurs distinctes, mais on pouvait reconnaître leur forme. Les barreaux des fenêtres se distinguaient par l’ombre projetée dans le corridor, et des nuances plus sombres faisaient ressortir les contours des plantes. Ruth s’accroupit dans un coin obscur, près de la porte ; toute son existence se concentrait dans les sons qu’elle saisissait. Mais tout se taisait, elle n’entendait que son cœur qui battait vite, comme le bruit d’un marteau, et qu’elle aurait voulu arrêter. Elle entendit le bruissement d’une robe de soie, et elle se dit qu’un tel vêtement ne valait rien dans une chambre de malade. Il semblait que ses sens se fussent confondus avec ceux de son amant, et qu’elle ne sentit que ce qu’il sentait. Probablement, le petit bruit venait d’un mouvement de la personne qui veillait, car le silence s’était rétabli. Le vent sifflait doucement à travers les replis des montagnes, puis il se perdit et on ne l’entendit plus. Mais le cœur de Ruth battait fort. Elle se leva aussi légèrement qu’un fantôme, et se glissa vers la fenêtre ouverte pour tâcher de calmer l’inquiétude nerveuse qui lui faisait écouter le bruit intérieur. Au loin, dans le ciel pur, s’élevaient les grandes montagnes voilées d’un léger brouillard, enfermant le petit village comme dans un nid. Elles étaient là, comme des géants, attendant en silence la fin de la terre et du temps. Çà et là une ombre noire rappelait à Ruth quelque petite vallée où elle avait erré, dans son bonheur, avec celui qui l’aimait ; elle croyait alors que la terre était un paradis d’amour et de joie, et que dans ce beau lieu aucun malheur ne pouvait pénétrer, qu’il disparaîtrait devant les nobles montagnes que Dieu avait mises là comme des gardiens. Elle comprenait enfin que la terre n’a point de barrière contre l’angoisse de l’âme, qui vient tout droit du ciel dans la chaumière des montagnes et dans la mansarde des villes, dans le palais et dans la cabane. Le jardin était là, sous la fenêtre, et malgré le peu de soins qu’on y donnait, il était bien joli le jour, car tout prospérait dans ce terrain. Les roses blanches se laissaient distinguer dans l’obscurité, mais les ombres de la nuit cachaient les roses rouges. Entre le jardin et les montagnes, s’étendaient des prairies vertes ; Ruth suivait de l’œil tous les contours des haies. Elle entendit un petit oiseau matinal chanter de son nid dans le lierre, sur les murs de la maison ; mais la mère le couvrit de ses ailes, et il rentra dans le silence. Bientôt pourtant d’autres petits oiseaux commencèrent à pressentir le matin, à remuer dans les feuilles et à gazouiller. À l’horizon, le brouillard se changeait en un nuage gris d’argent ; puis il devint d’un blanc éclatant, il se teignit d’une nuance dorée, et le sommet des montagnes s’éclaira et sembla s’élancer dans le ciel pour jouir de la présence de Dieu. Le soleil étincelant apparut tout d’un coup, et des milliers de petits oiseaux chantèrent de joie, et des sons confus et joyeux s’élevèrent de la terre ; les zéphyrs quittèrent leurs retraites dans les fentes des rochers, et se mirent à errer au milieu des arbres et des plantes, pour réveiller les fleurs pour un nouveau jour.
Ruth se dit que dans un moment elle saurait si c’était la vie ou la mort. Son cœur battait à peine ; un moment encore, et elle n’aurait pas pu résister au désir d’entrer dans la chambre. Elle entendit des mouvements, mais ils étaient lents ; rien ne semblait indiquer un événement, puis tout se tut. Il fallait attendre encore. Elle était accroupie, la tête contre le mur, et ses mains pressaient ses genoux. Le malade, pendant ce temps, sortait d’un long et profond sommeil. Sa mère l’avait veillé toute la nuit et se permettait pour la première fois de changer de position ; elle donnait même quelques ordres à voix basse à la vieille garde qui avait sommeillé dans un fauteuil, prête à obéir aux ordres de sa maîtresse. Mistriss Bellingham s’avança sur la pointe du pied vers la porte, en se reprochant le léger bruit que ses membres roidis par la fatigue ne lui permettaient pas d’éviter. Elle soupirait après un peu d’air frais pour se reposer de cette nuit d’attente. Elle sentait que la crise était passée, et le soulagement de son esprit lui permettait de sentir une fatigue physique qu’elle n’avait pas soupçonnée pendant ses inquiétudes.
Au premier mouvement du loquet, Ruth bondit. Il lui semblait qu’elle ne pouvait plus parler. Elle se trouva en face de mistriss Bellingham.
« Comment est-il, madame ? »
Mistriss Bellingham, stupéfaite un moment à la vue de ce fantôme blanc qui semblait sortir de terre, comprit vite ce qu’il en était. C’était donc la jeune fille qui avait entraîné son fils, qui avait empêché son mariage avec miss Duncombe, et qui était la cause de son danger et de tant d’inquiétudes ! Un moment mistriss Bellingham fut tentée de commettre, pour la première fois de sa vie, l’impolitesse de ne pas répondre à une question. Ruth ne pouvait pas attendre.
« Pour l’amour de Dieu, madame, répondez-moi. Comment est-il ? Vivra-t-il ? »
Il fallait répondre : cette fille était capable de se précipiter dans la chambre.
« Il a bien dormi, il est mieux.
— Oh ! mon Dieu ! je te remercie, » dit Ruth en s’appuyant contre le mur.
C’en était trop d’entendre cette misérable fille remercier Dieu de la vie de son fils, comme si elle avait quelques droits sur lui. Mistriss Bellingham regarda Ruth avec un tel mépris qu’elle recula en frissonnant.
« Jeune femme, s’il vous reste aucun sentiment de pudeur, j’espère que vous n’aurez pas l’audace d’entrer de force dans sa chambre. »
Elle attendait une réponse de dépit, mais elle ne comprenait pas Ruth. La pauvre enfant se disait que s’il vivait, tout était bien. Quand il aurait besoin d’elle, il l’enverrait chercher, il la demanderait, et tout le monde céderait à sa volonté ; elle pensait que pour le moment il était trop faible pour savoir qui le soignait, et quelque satisfaction qu’elle eût éprouvée à ne pas le quitter, elle pensait à lui et non à elle-même. Elle se retira doucement de côté pour laisser passer mistriss Bellingham.
Un moment après, mistriss Morgan monta. Ruth était toujours près de la porte ; elle ne pouvait pas s’en arracher.
« Allons donc, mademoiselle, ne restez pas là, ce ne sont pas de bonnes manières, Mistriss Bellingham vient de gronder en bas, et vous perdrez la réputation de mon auberge. Je vous ai donné une chambre, restez-y et qu’on ne vous aperçoive pas. Ne vous ai-je pas dit comme mistriss Bellingham était difficile ? et vous venez vous mettre sur son chemin ! Ce n’est pas bien, et ce n’est pas reconnaissant envers moi, Jenny Morgan. Et voilà ce que j’ai à dire. »
Ruth s’en alla comme un enfant qu’on gronde. Mistriss Morgan la suivit en grommelant jusqu’à sa chambre, et finit par ajouter plus doucement :
« Soyez bonne fille et restez là. Je vous enverrai à déjeuner et je vous ferai dire de temps en temps comment il va. Vous pouvez sortir si vous voulez. Seulement, j’aimerais bien que vous sortissiez par la porte de derrière, cela éviterait le scandale. »
Ce jour-là et bien des jours après, Ruth resta enfermée dans la chambre que lui accordait mistriss Morgan ; mais la nuit, quand la maison était tranquille et que les petites souris elles-mêmes avaient ramassé les miettes, puis étaient rentrées dans leurs trous, elle se glissait jusqu’à la porte de M. Bellingham pour entendre sa voix chérie ; elle distinguait à ses accents comment il allait, aussi bien que ceux qui le veillaient. Elle tâchait de prendre patience, en se disant que, quand il pourrait sortir de sa chambre, il l’enverrait chercher, et qu’elle lui dirait alors tout ce qu’elle avait supporté pour l’amour de lui. Mais l’attente était longue, même avec cette espérance.
Pauvre Ruth ! dans sa confiance elle élevait des châteaux dans les airs : ils montaient jusqu’aux cieux, il est vrai, mais ce n’étaient que des rêves !