VIII
Si M. Bellingham se remettait lentement, c’était plutôt à cause de la mauvaise humeur et des fantaisies qui venaient de sa faiblesse, que par aucun symptôme défavorable. Mais il refusait avec mépris toute nourriture, dégoûté par le peu de soin apporté à la préparer, qui lui déplaisait déjà quand il se portait bien. En vain on l’assurait que Simpson, la femme de chambre de sa mère, avait présidé à la confection de chaque plat ; il l’offensait en découvrant dans ses mets les plus délicats quelque objet de répugnance, et mistriss Morgan murmura plus d’une fois des imprécations que mistriss Bellingham prit soin de ne pas entendre tant que son fils n’était pas en état de voyager.
« Je crois que vous êtes mieux aujourd’hui, dit sa mère en le faisant étendre sur le canapé près de la fenêtre. Vous pourrez descendre demain.
— Si c’était pour m’en aller, je descendrais aujourd’hui même ; mais je suis destiné à rester prisonnier ici à jamais, il me semble. Je ne me remettrai jamais ici, j’en suis sûr. »
Il retomba sur son canapé avec impatience. Le médecin entra et répondit favorablement aux questions empressées que lui fit mistriss Bellingham sur la possibilité du départ de son fils, car il avait entendu exprimer le même désir par mistriss Morgan. Quand il se fut retiré, mistriss Bellingham toussa deux ou trois fois, prélude que son fils connaissait depuis longtemps et qui l’impatientait toujours :
« Henry, je suis forcée de vous parler d’une affaire très-désagréable, mais la jeune fille m’y a obligée ; vous devez comprendre ce que je veux dire sans me donner la peine de m’expliquer. »
M. Bellingham se tourna brusquement du côté du mur et se prépara à un sermon en cachant son visage ; mais sa mère était trop agitée pour y faire attention.
« J’ai naturellement fait ce que j’ai pu pour fermer les yeux à toute cette histoire, quoiqu’il ne soit question que de cela dans Fordham, tant mistriss Mason en a fait de bruit ; mais il ne pouvait pas m’être agréable, il n’était même pas convenable pour moi de savoir qu’il y avait sous le même toit une créature d’une réputation si… Pardon, mon cher Henry, que disiez-vous ?
— Ruth n’a pas une mauvaise réputation, ma mère ; vous êtes injuste pour elle !
— Mon cher enfant, vous ne prétendez pas qu’elle soit un modèle de vertu ?
— Non, ma mère, mais je l’ai entraînée au mal, j’ai…
— Ne discutons pas les causes et les raisons de sa réputation actuelle, je vous prie, » dit mistriss Bellingham avec le ton d’autorité calme qui avait conservé depuis l’enfance une certaine influence sur son fils.
Son fils ne lui résistait que lorsqu’il était en colère, et il était encore trop faible pour disputer le terrain pied à pied.
« Je vous ai déjà fait entendre que je ne me souciais pas de savoir vos fautes ; mais, d’après ce que j’ai vu un matin, je suis convaincue qu’elle a perdu tout sentiment de honte et même de modestie.
— À quoi faites-vous allusion ? dit M. Bellingham brusquement.
— Eh bien ! le jour où vous étiez le plus mal et où je vous avais veillé toute la nuit, j’étais sortie un moment le matin pour respirer l’air frais, cette fille s’est présentée devant moi et a insisté pour me parler. J’ai été obligée de lui envoyer mistriss Morgan avant de pouvoir rentrer dans votre chambre. Je n’ai jamais vu des manières plus insolentes.
— Ruth n’est ni insolente ni corrompue, elle est ignorante, et elle peut vous avoir offensée sans le savoir. »
Il était las de la discussion et souhaitait qu’elle n’eût jamais commencé. Depuis l’arrivée de sa mère, il avait senti l’embarras dans lequel le plaçaient ses relations avec Ruth, et plusieurs projets avaient traversé son esprit, mais il avait renvoyé ces réflexions au moment où il aurait repris ses forces. Les difficultés que lui apportait cette affaire l’avaient mal disposé à l’égard de Ruth et avaient laissé dans son esprit une impression de colère. Il aurait voulu ne l’avoir jamais vue, c’était un vœu languissant comme il souhaitait toujours ce qui ne touchait pas à ses plaisirs. Pourtant, malgré cet ennui et cette contrariété, il ne pouvait supporter d’entendre mal parler d’elle ; sa mère le sentit et changea son plan d’attaque.
« Au fond, peu m’importent les manières de cette jeune femme ; mais je pense que vous ne comptez pas défendre vos rapports avec elle ; je suppose que vous n’avez pas tellement perdu tout sentiment des convenances que vous trouviez bon que votre mère loge sous le même toit que cette misérable fille, pour courir le risque de la rencontrer dix fois par jour. »
Elle attendait une réponse, mais son fils garda le silence.
« Je vous fais une simple question : Est-ce ou n’est-ce pas convenable ?
— Je suppose que non, répondit-il avec impatience.
— Et je suppose, d’après vos manières, que vous pensez que ce qu’il y aurait de mieux à faire, pour trancher la question, serait de m’en aller et de vous laisser ici avec votre malheureuse compagne ? »
Point de réponse ; l’impatience de M. Bellingham augmentait et il s’en prenait à Ruth de tous ses ennuis.
« Ma mère, dit-il enfin, vous ne m’aidez pas à me tirer d’embarras. Je n’ai aucun désir de vous chasser ni de vous faire de la peine après tous les soins que vous avez eus pour moi. Ruth n’a pas eu tous les torts que vous vous imaginez ; mais je ne tiens pas à la revoir, si vous pouvez arranger cette affaire honorablement. Seulement, épargnez-moi cette fatigue, je m’en remets à vous. Renvoyez-la, puisque vous le voulez ; mais que les choses soient faites libéralement, et que je n’en entende plus parler. Que je sois tranquille au moins pendant que je suis enfermé ici, et que je sois à l’abri des sermons, puisque je n’ai aucun moyen de me distraire des pensées désagréables.
— Mon cher Henry, comptez sur moi.
— N’en parlons plus, ma mère, c’est une vilaine affaire, et je ne puis pas m’empêcher d’avoir des remords.
— Ne vous faites pas trop de reproches pendant que vous êtes si faible, mon cher Henry ; il est bon de se repentir, mais je suis sûre que cette fille vous a entraîné par ses artifices ; depuis que je l’ai vue… Eh bien ! n’en parlons plus, puisque cela vous déplaît ; je ferai tout libéralement, et je remercie Dieu de ce que vous reconnaissez vos fautes. »
Elle prit son écritoire et commença une lettre. Son fils s’agitait péniblement.
« Ma mère, dit-il, cette affaire m’ennuie à la mort. Je ne puis pas la chasser de mes pensées.
— Soyez tranquille, j’arrangerai tout cela d’une manière satisfaisante.
— Est-ce que nous ne pourrions pas partir ce soir ? Je ne serais pas poursuivi par cette contrariété dans un autre endroit. Je redoute de la voir, parce que je crains une scène, et je crois pourtant que je ferais mieux de lui expliquer les choses.
— N’y pensez pas, Henry, dit-elle avec effroi. Il vaut mieux partir dans une demi-heure, et essayer d’arriver à Pentré-Vodas ce soir. Il n’est pas trois heures et les soirées sont très-longues. Ma femme de chambre finirait les malles et nous rejoindrait à Londres. Croyez-vous pouvoir supporter huit lieues ce soir ? »
Il se sentait prêt à tout supporter pour échapper à sa conscience qui lui reprochait de se conduire mal envers Ruth. L’idée de la véritable justice ne lui traversa pas une seule fois l’esprit ; d’ailleurs, il savait que sa mère était toujours libérale en fait d’argent, et il se promettait d’écrire à Ruth pour lui expliquer sa conduite. Il consentit donc à partir et oublia un peu ses remords de conscience en regardant le mouvement des préparatifs de départ.
Ruth, pendant ce temps, retirée dans sa petite chambre, passait de longues heures d’attente à se représenter le moment de la réunion. Sa chambre donnait sur le derrière et était située dans une aile écartée des principaux appartements, elle n’entendit donc ni le bruit des derniers arrangements ni le fouet des postillons ; mais elle aurait entendu qu’elle n’aurait pas compris : son amour, à elle, était fidèle.
Il était plus de quatre heures quand on lui remit un billet que mistriss Bellingham avait laissé pour elle en partant. La composition de cette lettre avait coûté quelque peine à mistriss Bellingham ; elle contenait ce qui suit :
« Mon fils, en entrant en convalescence, a, grâce à Dieu, le sentiment du péché qu’il a commis en vivant avec vous. Selon son désir exprès et pour éviter de vous revoir, nous allons partir à l’instant même ; mais je veux vous exhorter à la repentance et vous rappeler que vous êtes responsable, non-seulement de vos propres fautes, mais aussi de celles des jeunes gens que vous pouvez entraîner au mal. Je demande à Dieu que vous reveniez à une vie honnête, et je vous engage fortement, si vous n’êtes pas morte dans vos fautes et vos péchés, à entrer dans un pénitentiaire. Suivant le désir de mon fils, je joins ici la somme de quinze cents francs. »
Était-ce là la fin ? Était-il véritablement parti ? Elle adressa cette question à la servante, qui, devinant à demi le contenu du billet, en attendait curieusement l’effet.
« Oh ! oui, mademoiselle, la voiture venait de partir quand je suis montée. Vous pourriez la voir sur la route d’Ypsytty si vous vouliez venir à la fenêtre du n° 24. »
Ruth se précipita sur les pas de la servante et aperçut en effet la voiture qui semblait se mouvoir à pas de tortue sur la route escarpée.
L’idée de le rejoindre, de lui dire un mot encore, d’imprimer son visage dans son cœur par un dernier regard, lui traversa rapidement l’esprit ; peut-être en la voyant reviendrait-il à elle et ne la quitterait-il pas pour toujours. Elle vola dans sa chambre, prit son chapeau, descendit l’escalier en nouant les cordons de ses mains tremblantes, et sortit par la première porte venue sans s’inquiéter de la colère dont mistriss Morgan, plus irritée par les reproches de mistriss Bellingham que satisfaite de sa libéralité, fut saisie en la voyant passer par la sortie interdite.
Ruth était bien loin avant que mistriss Morgan eût achevé de parler ; elle volait sur la route, et toutes ses pensées se perdaient dans la rapidité de sa course. Qu’importait que son cœur et sa tête battissent si violemment, pourvu qu’elle atteignit la voiture ? Mais, comme dans un rêve l’objet de nos désirs s’éloigne sans cesse de nous, la voiture gagnait à tout moment du terrain. À chaque fois qu’elle l’apercevait, elle était plus loin ; mais Ruth ne voulait pas le croire. Une fois en haut de cette terrible montagne, il lui semblait qu’elle l’atteindrait dans un moment, et en courant elle priait dans son angoisse, elle demandait de le revoir encore une fois, quand elle devrait mourir en le regardant. C’était une de ces prières que Dieu est trop miséricordieux pour exaucer ; mais Ruth y mettait tout son cœur et la répétait à tout moment.
De colline en colline, le sol montait toujours ; enfin, Ruth atteignit un vaste plateau qui s’étendait plus loin que ne pouvaient porter ses regards ; la voiture et le visage qu’elle cherchait avaient disparu. Il n’y avait point là d’êtres humains : quelques moutons qui paissaient tranquillement, comme s’il y avait longtemps que le passage d’une voiture les eût dérangés, étaient la seule trace de vie qu’on aperçût sur la bruyère.
Elle se jeta sur le bord de la route. Sa seule espérance était de mourir, et elle se croyait mourante. Elle ne pouvait pas penser, elle sentait seulement que la vie était un horrible rêve, et que Dieu, dans sa miséricorde, la réveillerait. Elle ne se repentait pas, elle n’avait le sentiment d’aucune faute ; elle savait seulement qu’il était parti, et pourtant, bien longtemps après, elle se souvenait du mouvement d’un scarabée vert qui se balançait à ses pieds sur une branche de thym, et du chant d’une alouette qui se reposait dans son nid, au milieu de la bruyère. Le soleil baissait ; elle se rappela tout à coup la lettre qu’elle avait jetée loin d’elle, sans l’avoir seulement à moitié comprise : « Peut-être pensa-t-elle, ai-je été trop vive. Il y a peut-être quelques mots de lui de l’autre côté de la page, et, dans mon angoisse, je n’ai pas regardé s’il n’y avait pas d’explication ; je vais aller voir. »
Elle se leva avec peine de son lit de bruyère ; elle chancela d’abord en marchant, mais au bout d’un moment son pas devint rapide et précipité, comme si elle eût voulu échapper aux pensées qui la poursuivaient. Elle arrivait sur la route au moment où les promeneurs du soir rentraient lentement chez eux, le cœur joyeux et léger, le sourire sur les lèvres, en s’entretenant de la beauté de la soirée.
Depuis son aventure avec le petit garçon et sa sœur, Ruth avait évité de rencontrer les mortels plus heureux qu’elle. Même alors, par un sentiment habituel de son humiliation, elle s’arrêta et aperçut en se retournant d’autres personnes qui débouchaient sur la route par un sentier ; elle ouvrit une barrière et entra dans une prairie pour se cacher derrière la haie, jusqu’à ce que les passants eussent disparu. Elle s’assit sur le gazon au pied d’une aubépine qui croissait dans la haie ; elle n’avait pas versé une larme, ses yeux étaient brûlants, les rires des promeneurs, les chants des enfants, le mugissement des vaches qu’on allait traire, la poursuivaient jusque dans sa retraite. Quand donc le monde sera-t-il silencieux et sombre comme elle le désire dans son abandon ? Même dans sa retraite elle ne fut pas longtemps en repos : les yeux malins des petits enfants l’avaient découverte, et ils s’étaient rassemblés près de la barrière des quatre coins du hameau ; bientôt l’un d’eux, plus hardi que les autres, entra dans le champ en criant : « Donnez-moi un sou. » Ses camarades imitèrent bientôt son exemple, et tandis qu’elle était là assise sur la terre, soupirant après le refuge qu’elle ouvre à ceux qui sont lassés, les enfants venaient la relancer en riant, en courant, en se poussant les uns les autres. Pauvres petits, ils ne comprenaient pas encore la douleur ! Ils ne savaient pas une autre phrase d’anglais que leur éternel : « Donnez-moi un sou, » et Ruth ne pouvait pas les supplier de la laisser en paix : elle sentit qu’il n’y avait de pitié nulle part. Tout d’un coup, au moment où elle doutait ainsi de Dieu, elle aperçut une ombre à ses pieds ; elle leva les yeux et reconnut le vieillard infirme qu’elle avait déjà vu deux fois. Les cris des enfants l’avaient attiré. Il leur avait adressé la parole en gallois ; mais, ne comprenant pas leurs réponses, il avait obéi à leurs signes et était entré dans le champ à leur suite. Là, il vit la jeune fille dont il avait admiré d’abord l’innocente beauté, à laquelle il avait fait attention plus tard à cause de ce qu’il avait appris sur elle ; il la vit là, accroupie comme une biche qu’on poursuit, portant dans ses yeux un tel désespoir que son beau visage devenait presque farouche, ses vêtements souillés, son chapeau déformé par ses mouvements désordonnés ; il la vit, pauvre créature, errante et perdue, et en la voyant il eut compassion d’elle.
Il y avait dans ses yeux une pitié céleste qui arriva jusqu’au cœur engourdi de Ruth ; elle lui dit en le regardant toujours comme si cela lui faisait du bien :
« Il m’a quittée, monsieur ; il est parti, et il m’a quittée ! »
Avant qu’il eût pu dire un mot pour la consoler, elle éclata en cris et en sanglots : la vérité réduite en paroles lui avait percé l’âme ; il restait là, silencieux auprès d’elle, le cœur déchiré par ses larmes et ses gémissements, mais sans pouvoir décider ce qu’il valait mieux dire, lors même qu’elle eût pu l’écouter. Lorsqu’elle s’arrêta, épuisée par ses larmes, elle l’entendit se dire à lui-même :
« Mon Dieu ! pour l’amour du Christ, aie pitié d’elle ! »
Ruth leva les yeux, et une vague idée de la signification de ses paroles lui traversa l’esprit. Elle le regardait avec des yeux vagues, comme si on avait touché une corde dans son cœur et qu’elle eût entendu un écho. Il lui semblait qu’elle était agenouillée auprès de sa mère, comme dans son enfance, et elle éprouva un ardent désir de lui tout raconter.
Il attendait patiemment, lui laissant prendre son temps, parce qu’il sentait instinctivement que la plus tendre patience était nécessaire, et que d’ailleurs les circonstances où il se trouvait et ce triste et pâle visage tourné vers le sien l’émouvaient profondément ; mais tout à coup l’angoisse de son âme devint trop présente, elle bondit, le repoussa et se précipita vers la barrière du champ. Il ne pouvait pas marcher aussi vite que les autres hommes, mais il se hâtait le plus possible. Il la suivit à travers la route, puis sur la bruyère rocailleuse, mais, en avançant péniblement dans une demi-obscurité, il trébucha et tomba sur une pierre pointue. La douleur aiguë qu’il ressentit lui fit jeter un cri : et quand le silence de la nuit pèse sur toute la nature, la voix de la souffrance retentit au loin. Ruth se hâtant dans son désespoir, entendit ce son perçant, elle s’arrêta tout court ; ce cri fit sur elle ce qu’aucune remontrance n’aurait pu faire, il la tira d’elle-même. Son cœur était tendre encore même à cette heure où tous les anges semblaient l’avoir abandonnée. Jadis, elle n’avait jamais pu voir souffrir la plus petite des créatures de Dieu sans lui porter secours, et au moment où elle courait à la mort terrible du suicide, la même pitié l’arrêta, et elle retourna sur ses pas pour voir d’où venait ce cri d’angoisse.
Il était étendu par terre, souffrant trop pour se remuer, mais troublé surtout par la pensée que sa chute lui enlevait toute espérance de la sauver. Un sentiment inexprimable de reconnaissance lui remplit le cœur en la voyant de loin s’arrêter, puis revenir à pas lents, comme si elle cherchait quelque objet égaré. Il pouvait à peine parler, mais il poussa un gémissement ; elle vint à lui.
« Je souffre, ne me quittez pas, » dit-il.
Et accablé par la souffrance et par l’émotion qu’il venait d’éprouver, il s’évanouit. Ruth courut vers la rivière où elle voulait, un moment auparavant, chercher l’oubli ; elle apporta de l’eau dans ses mains et la jeta au visage de son compagnon. Il revint à lui, et pendant qu’il hésitait sur ce qu’il fallait lui dire, elle murmura :
« Êtes-vous mieux, monsieur ? souffrez-vous beaucoup ?
— Moins, je suis mieux. Tout mouvement rapide me fait perdre mes forces, et je suis tombé sur ces pierres aiguës. Dans un moment je pourrai marcher, et vous m’aiderez à retourner chez moi, n’est-ce pas ?
— Oh ! oui. Pouvez-vous marcher à présent ? Je crains que vous ne souffriez de l’humidité. »
Il fit un effort pour se lever, afin de ne pas épuiser son attention pour lui, de peur qu’elle ne pensât de nouveau à elle-même ; mais elle vit que sa douleur était trop vive.
« Ne vous pressez pas, monsieur, je puis attendre. »
Et l’idée de l’affaire qu’elle remettait lui passa par l’esprit ; mais les quelques mots qu’ils avaient échangés semblaient l’avoir tirée de son délire. Elle s’assit à côté de lui, et, couvrant son visage de ses mains, pleura amèrement. Elle oublia sa présence ; seulement, elle sentait que quelqu’un avait besoin d’elle et qu’il fallait attendre. Cette pensée, toute vague qu’elle était, la calmait peu à peu.
« Pouvez-vous m’aider à me lever, maintenant ? » dit-il au bout d’un moment.
Elle ne répondit pas, mais elle le souleva, et il s’appuya sur elle, tandis qu’elle le conduisait doucement par les sentiers les plus unis, où le gazon croissait en touffes épaisses à travers les pierres. Ils cheminaient lentement au clair de lune. Il lui fit prendre les allées les moins fréquentées pour arriver à la petite maison qu’il habitait, et éviter la vue de l’auberge éclairée. Il s’appuya pesamment sur son bras, en attendant qu’on ouvrit la porte.
« Entrez, » dit-il sans la lâcher, mais sans oser pourtant la retenir tout à fait de peur qu’elle ne sentit la contrainte et ne vint à s’échapper de nouveau.
Ils entrèrent lentement dans le petit parloir, derrière la boutique. La bonne hôtesse, mistriss Hughes, se hâta d’allumer la bougie, et ils se virent alors face à face ; le monsieur infirme était très-pâle, mais l’ombre de la mort planait sur Ruth.