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RUTHIX

IX

Par les soins de mistriss Hughes, qui s’empressait auprès de lui avec des exclamations de sympathie prononcées tantôt en mauvais anglais, tantôt en gallois, langage qui devenait presque aussi musical que l’italien quand il était articulé par sa douce voix, M. Benson, car c’était le nom du petit bossu, fut bientôt étendu sur le canapé et entouré de tout ce qui pouvait le soulager ; il y avait trois ans qu’il venait loger chez elle, et elle le connaissait et l’aimait.

Ruth resta debout près de la petite fenêtre, regardant le ciel. Les nuages se succédaient avec rapidité, passant sur la lune, traversant le ciel bleu ; ils étaient irréguliers dans leurs formes et dans leurs mouvements, comme si l’esprit de l’orage les appelait. L’œuvre qu’ils avaient à faire était sans doute éloignée, le grand lieu du rendez-vous était à l’orient à bien des lieues, et ils se précipitaient se chassant l’un l’autre, tantôt couvrant d’une ombre noire la terre silencieuse, tantôt bordés d’un filet d’argent, tantôt ils laissaient apercevoir la lune brillant comme l’espérance au milieu de leurs plis sombres, puis, rentrant dans l’obscurité et semblant planer toujours plus bas, ils disparaissaient derrière les montagnes inébranlables ; ils volaient sur le chemin que Ruth avait suivi quelques heures auparavant ; ils allaient passer sur le lieu où celui de qui elle était uniquement préoccupée dormait ou pensait à elle. L’orage était dans son âme, et ses plans changeaient sans cesse comme les nuages qu’elle contemplait. Il lui semblait que, si elle pouvait comme eux franchir l’horizon, elle le rejoindrait bientôt.

M. Benson la regardait attentivement et comprenait à peu près ses pensées. Il vit qu’elle aspirait à la liberté, et pensa que la voix de sirène des eaux l’attirait encore. Il l’appela en demandant à Dieu de prêter la puissance à sa voix.

« Ma chère enfant, j’ai beaucoup de choses à vous dire, et Dieu m’a ôté ma force au moment où j’en avais le plus grand besoin. Oh ! j’ai tort de parler ainsi ; mais, pour l’amour de lui, je vous conjure de rester ici au moins jusqu’à demain matin. »

Il la regarda, mais son visage était inflexible et elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas abandonner son espoir, son salut, sa liberté jusqu’au lendemain.

« Dieu ait pitié de moi ! dit-il tristement ; mes paroles ne la touchent pas ! »

C’était vrai ; le saint nom dont il se servait pour la supplier ne trouvait point d’écho dans son cœur, la tempête y régnait, et le démon lui persuadait qu’elle était abandonnée de Dieu, et répondait en blasphémant :

« Qu’y a-t-il entre toi et moi, Jésus, fils de Dieu ? »

M. Benson repassait dans son esprit toutes les saintes influences qui agissaient sur son propre cœur ; mais il les rejetait comme inutiles. Enfin la voix intérieure parla et il dit :

« Au nom de votre mère, qu’elle soit morte ou vivante, je vous ordonne de rester ici jusqu’à ce que je puisse vous parler. »

Elle s’agenouilla au pied du canapé et l’ébranla par ses sanglots. Son cœur était touché. M. Benson osait à peine reprendre la parole ; il dit pourtant :

« Je sais que vous ne vous en irez pas ; vous ne le pouvez pas, pour l’amour d’elle. Vous ne vous en irez pas, n’est-ce pas ?

— Non, » dit Ruth. Et il se fit un grand vide dans son cœur. Elle avait abandonné toutes ses chances. Elle était calme parce qu’elle n’avait plus d’espérance.

« Et vous ferez ce que je vous dirai, » dit-il doucement, mais sans le savoir lui-même, du ton de celui qui aurait découvert un charme pour soumettre les esprits.

Elle dit lentement : « Oui ; » mais elle était domptée.

Il appela mistriss Hughes ; elle sortit à sa voix de la boutique.

« Vous avez une chambre à coucher qui donne dans la vôtre et où couchait votre fille autrefois ; voulez-vous me faire le plaisir de permettre à cette jeune dame d’y coucher cette nuit ? Allez, ma chère, je me fie à votre promesse. »

Ruth se leva et le regarda à travers ses larmes. Elle vit qu’il priait et comprit que c’était pour elle.

Pendant toute la nuit, quoique le repos allégeât ses souffrances, il ne pouvait dormir, et les événements se déroulèrent devant lui dans une espèce de fièvre sous les formes les plus fantastiques. Il lui semblait rencontrer Ruth en divers lieux, et il lui parlait de toutes les manières imaginables pour essayer de l’émouvoir et de la ramener au repentir et à la vertu. Vers le matin il s’endormit, mais les mêmes pensées le poursuivaient dans ses rêves ; il essayait de parler, et sa voix restait muette, et Ruth fuyait sans l’écouter vers l’étang sombre et profond.

Dieu agit à sa manière. Il fut réveillé par un coup donné à la porte par mistriss Hughes.

« Je crains, monsieur, que cette pauvre jeune dame ne soit bien malade ; voulez-vous venir la voir ?

— Qu’a-t-elle donc ? répondit-il très-alarmé.

— Elle est fort tranquille, monsieur, mais je crois qu’elle est mourante ; voilà tout, monsieur.

— Je vais vous rejoindre, » dit-il avec chagrin.

Au bout d’un moment, il était dans la chambre de Ruth. Elle était étendue sur le lit, immobile comme une morte, ses yeux étaient fermés, et son pâle visage exprimait une profonde angoisse. Elle ne leur répondit pas, quoiqu’elle semblât faire un effort. Tout pouvoir de se remuer et de parler l’avait abandonnée. Elle n’avait quitté aucun des habits qu’elle portait la veille, excepté son chapeau, quoique mistriss Hughes l’eût pourvue de tout ce qui était nécessaire pour la nuit ; les vêtements étaient là sur la petite commode servant de toilette. M. Benson lui prit la main pour lui tâter le pouls, et son bras retomba comme si elle était déjà morte.

« Vous lui avez donné à manger, n’est-ce pas ? dit-il avec anxiété.

— Je lui ai offert tout ce que j’avais de mieux à la maison ; mais la pauvre enfant a secoué sa jolie tête et m’a demandé si je voudrais seulement lui donner un verre d’eau. Je lui ai pourtant apporté du lait, et je crois qu’elle aurait mieux aimé de l’eau ; mais pour me faire plaisir elle a bu un peu de lait. »

Et mistriss Hughes se mit à pleurer.

« Quand le médecin vient-il ici ?

— Presque tous les jours ; il y a tant de monde à l’auberge.

— Je vais aller le chercher. Tâchez de la déshabiller et de la mettre au lit. Ouvrez la fenêtre, et si elle a froid aux pieds, mettez-lui une bouteille d’eau chaude. »

Dans leur tendre charité, ils ne pensaient ni l’un ni l’autre à regretter que cette pauvre jeune créature leur fût ainsi tombée sur les bras. Mistriss Hughes disait, au contraire, que c’était une bénédiction.