RUTH — II
II
Il n’était pas étonnant que les spectateurs ne pussent pas décider où en étaient les choses entre Jemima et M. Farquhar, car ils ne savaient pas eux-mêmes quels étaient leurs sentiments l’un pour l’autre. M. Farquhar se demandait parfois s’il était possible qu’à quarante ans, et après avoir rêvé toute sa vie une femme sérieuse, d’un esprit formé, égale à son mari en expérience de la vie, il fût amoureux d’une enfant de vingt ans, d’un caractère passionné et impétueux, qui ne connaissait au monde que la maison de son père, et qui se révoltait intérieurement contre la discipline sévère qui y régnait. C’était, il est vrai, un symptôme alarmant de l’état de M. Farquhar, que cette découverte qu’il avait faite de la rébellion intérieure de Jemima contre les maximes de son père, puisque personne dans sa famille ne s’en était aperçu. Il était étrange qu’il sentit si vivement tout ce qui pouvait déplaire à Jemima. Un soir, elle avait été sur le point d’attaquer la sévérité des jugements de son père. M. Farquhar retourna chez lui mécontent et inquiet. Il admirait l’intégrité inflexible, mais un peu pompeuse, qui dirigeait toujours M. Bradshaw : il se demandait comment Jemima ne voyait pas la grandeur d’une vie dirigée par des lois éternelles ; il craignait qu’elle ne fût en révolte contre toute loi, et dirigée seulement par l’impulsion du moment. Parfois il essayait de lui présenter les opinions de son père sous quelque forme qui pût amener entre elle et lui cette unité de sentiments qu’il désirait tant ; mais elle déversait alors sur lui toute l’indignation qu’elle n’osait pas montrer devant son père, comme si elle eût senti en elle un instinct qui la dirigeait plus sûrement que toute leur expérience. Il est vrai que le premier élan était toujours noble et élevé ; mais l’opposition la mettait en colère, et les discussions que M. Farquhar provoquait toujours quand M. Bradshaw était absent finissaient le plus souvent par quelque éclat dont il s’offensait ; car il ne savait pas tous les reproches que Jemima se faisait ensuite. Professant, quoique en les adoucissant un peu, les mêmes opinions que M. Bradshaw, il se promettait bien de ne plus se mêler à l’avenir des opinions de Jemima, et à la première occasion il renouvelait ses tentatives pour la convaincre et l’amener à son avis.
M. Bradshaw avait fait assez d’observations sur l’intérêt que son associé portait à Jemima pour en être venu à regarder leur mariage comme une chose arrangée. Il y avait longtemps qu’il repassait dans son esprit les avantages de cette alliance : la fortune de Jemima resterait dans la maison ; M. Farquhar, grâce à son âge et à la fermeté de ses principes, convenait parfaitement pour gouverner Jemima ; la maison était toute prête et peu éloignée de celle des parents. En un mot, quoi de plus convenable sous tous les rapports ? M. Bradshaw attribuait la réserve de M. Farquhar au désir d’attendre un moment de relâche dans le commerce, afin d’avoir plus de temps à donner à ses affaires de cœur.
Quant à Jemima, il y avait des moments où elle n’était pas bien sûre de ne pas détester M. Farquhar.
« De quel droit se mêle-t-il de me gronder ? se demandait-elle. J’ai quelquefois assez de peine à le supporter de la part de mon père, mais je ne le supporterai pas de la sienne ! Il me traite comme un enfant, et comme si je devais changer toutes mes idées quand je connaîtrai mieux le monde. Je ne veux pas le connaître, le monde, si je dois arriver à penser comme lui ; il est si dur ! Je voudrais bien savoir pourquoi il a repris Jem Brown comme jardinier, s’il croit que personne ne revient au bien. Je lui demanderai un jour si c’est par principe qu’il a fait cela. Mais je ne veux plus qu’il se mêle de mes affaires. Pourvu que j’obéisse à mon père, personne n’a le droit de s’apercevoir si c’est de bon cœur ou non. »
Sous cette impression, elle en vint à défier M. Farquhar, en faisant et en disant des choses qu’elle savait lui déplaire. Elle alla si loin qu’il en fut sérieusement affligé et qu’il ne tenta aucune remontrance, ce qui l’impatienta et la blessa ; car, à son insu, elle aimait à être reprise par lui, et elle aurait infiniment mieux aimé être grondée que de croire à son indifférence.
Depuis longtemps ses deux petites sœurs avaient les yeux ouverts sur ce qui se passait, et se livraient à des conjectures sans fin qu’elles se communiquaient mystérieusement tous les soirs en se promenant dans le jardin.
« Lizzie, avez-vous vu comment les larmes sont venues aux yeux de Jemima quand M. Farquhar a eu l’air mécontent de ce qu’elle disait que les gens vertueux sont toujours ennuyeux ? Je crois qu’elle est amoureuse, disait Marie d’un ton solennel, comme un oracle de douze ans.
— Je ne crois pas, dit Lizzie ; je pleure souvent quand papa n’est pas content, et je ne suis pas amoureuse de lui.
— Oui, mais vous n’avez pas l’air malheureux comme Jemima. Si vous voulez me promettre de ne pas le dire, je vous raconterai quelque chose.
— Non, je ne le dirai pas, Marie. Qu’est-ce que c’est ?
— Pas même à mistriss Denbigh ?
— Non, pas même à mistriss Denbigh.
— Eh bien ! Jemima m’a envoyé l’autre jour chercher une enveloppe dans son pupitre, et figurez-vous que j’ai vu un morceau de papier avec des lignes dessus comme dans le livre des dialogues scientifiques, et je me suis rappelé qu’un jour M. Farquhar nous avait expliqué qu’une balle ne suivait pas une ligne droite, mais une ligne courbe, et il a fait quelques traits sur un morceau de papier, et Jemima l’a gardé et a écrit dans un coin : « W. F., 3 avril. » Cela a bien l’air d’être de l’amour, n’est-ce pas ? car pour les conversations utiles, Jemima les déteste autant que moi, et ce n’est pas peu dire ; et pourtant elle a gardé ce papier et elle y a mis la date.
— Mais si c’est tout, je sais que Dick a un papier sur lequel est écrit le nom de miss Benson, et pourtant il n’est pas amoureux d’elle ; et puis, d’ailleurs, peut-être que Jemima aime M. Farquhar et qu’il ne l’aime pas. Il me semble qu’il y a si peu de temps qu’on lui fait un chignon comme à une grande personne ! et lui, il a toujours été un peu vieux, du plus loin que je me souvienne, et puis il la gronde toujours.
— Oui, dit Marie, mais cela n’y fait rien. Pensez comme papa gronde souvent maman, et pourtant, naturellement ils ont de l’amour l’un pour l’autre.
— Eh bien ! nous verrons, » dit Élisabeth.
La pauvre Jemima ne se doutait guère de la perspicacité de ses sœurs et se croyait en sûreté dans sa chambre avec son secret. Après des torrents de larmes répandus sur l’impatience qui avait blessé M. Farquhar si vivement qu’il était parti sans lui dire adieu, elle avait commencé à se douter qu’elle aimerait mieux supporter sa colère et ses reproches que de lui devenir indifférente, et les pensées qui avaient suivi l’aveu qu’elle venait de se faire à elle-même l’avaient remplie d’une agitation mêlée de crainte et d’espérance. Pendant un moment elle se dit qu’elle essayerait de devenir tout ce qu’il voudrait, de changer complètement pour lui plaire. Puis l’orgueil lui revint, et elle serra les dents et se dit qu’il fallait qu’il l’aimât comme elle était, ou pas du tout. Il n’avait qu’à la prendre avec tous ses défauts, ou bien elle ne se souciait pas d’une affection à laquelle elle ne voulait pas donner le nom d’amour, puisque M. Farquhar avait un idéal dans son esprit et cherchait si tranquillement une femme qui pût le réaliser. Et puis, il était dégradant de se corriger pour plaire à une créature humaine. Pourtant, si l’indifférence qu’il lui montrait était réelle, quel sombre nuage jeté sur sa vie ! comment le supporter ?
L’entrée de sa mère la tira de cette angoisse à laquelle elle n’osait pas songer, quoiqu’elle fût sur le point de s’y exposer.
« Jemima, votre père voudrait vous parler dans la salle à manger.
— Pourquoi ? demanda la jeune fille.
— Oh ! il est impatienté ; je lui ai répété quelque chose que M. Farquhar m’avait dit ; je ne croyais pas qu’il y eût du mal, et votre père tient à ce que je lui dise tout ce qui se passe en son absence. »
Jemima descendit le cœur serré.
Son père se promenait en long et en large dans la chambre ; il ne l’aperçut pas au premier moment.
« Oh ! c’est vous, Jemima ? votre mère vous a-t-elle dit de quoi je voulais vous parler ?
— Non, dit Jemima, pas précisément.
— Elle vient de me dire quelque chose qui me prouve que vous avez dû blesser profondément M. Farquhar, sans quoi il ne lui aurait pas dit ce qu’il a dit en partant ; vous savez ce que c’est ?
— Non, dit Jemima, sentant son cœur se gonfler ; il n’avait pas le droit de parler de moi. »
Elle était au désespoir, sans quoi elle n’aurait jamais osé s’exprimer ainsi devant son père.
« Pas le droit ! Que voulez-vous dire, Jemima ? Vous savez sans doute que j’espère qu’il sera un jour votre mari, c’est-à-dire si vous vous montrez digne de l’excellente éducation que je vous ai donnée ; car je ne pense pas que M. Farquhar voulût prendre pour sa femme une fille insoumise. »
Jemima serrait le dossier de sa chaise sans répondre. Son père continua :
« Mais il ne faut pas vous attendre à ce que M. Farquhar consente à vous épouser…
— Consente à m’épouser ! » répéta Jemima à voix basse et avec indignation.
Un peu mieux que de la résignation de la part de son mari, voilà donc les conditions auxquelles elle devait donner toute la tendresse de son cœur !
« … Si vous vous laissez aller à une violence que vous n’avez jamais osé me montrer, mais que je connais en vous, continua M. Bradshaw. Jadis Richard menaçait d’être le plus indompté des deux ; maintenant vous devriez prendre modèle sur lui. Ce serait certainement une alliance excellente pour vous sous tous les rapports. Vous resteriez sous mes yeux, et je pourrais vous aider à développer votre caractère et à fortifier vos principes. La position qu’occupe Farquhar dans mes affaires me rendrait commode et agréable au point de vue pécuniaire… »
Il allait continuer quand sa fille l’interrompit :
« M. Farquhar vous en a-t-il jamais parlé ? »
Elle rougit, car elle regrettait intérieurement qu’il ne se fût pas adressé d’abord à elle.
« Non, pas précisément ; il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu de ses intentions, et j’y ai fait dans le courant des affaires plusieurs allusions qui ont dû lui faire comprendre que je voyais son but et que je l’approuvais. »
M. Bradshaw termina sa phrase avec un peu d’hésitation, en se rappelant qu’au bout du compte il était bien possible que son associé n’y eût pas réellement pensé et n’eût pas compris les vagues allusions qui n’avaient de sens que pour un esprit prévenu ; mais il avait trop de confiance dans sa propre sagacité pour ne pas se rassurer bientôt, et il reprit :
« Cette alliance est si convenable, les avantages en sont si évidents ! D’ailleurs je suis sûr, d’après plusieurs petits discours de Farquhar, qu’il pense à se marier. Il ne quitte presque jamais Eccleston ; il y voit peu de monde et il ne pourrait pas trouver une famille à comparer avec la nôtre sous le rapport de l’éducation morale et religieuse. »
M. Bradshaw s’arrêta au milieu de son propre éloge pour dire qu’il ne fallait pas que Jemima comptât sur ses avantages, et il ajouta :
« Mais vous savez, Jemima, que vous faites peu d’honneur à votre éducation, puisque vous pouvez pousser M. Farquhar à dire de vous ce qu’il a dit à votre mère.
— Qu’a-t-il dit ? demanda Jemima toujours très-bas.
— Votre mère m’a dit qu’il avait fait cette remarque : « Quel dommage que Jemima ne puisse pas soutenir ses opinions sans s’emporter, et quel dommage que ses opinions soient de nature à sanctionner ces accès de colère au lieu de les réprimer ! »
— Il a dit cela ? dit Jemima comme si elle se parlait à elle-même.
— Je n’en fais aucun doute, répliqua son père. Votre mère a l’habitude de me répéter mot pour mot ce qui se passe en mon absence ; je lui ai donné des habitudes d’exactitude fort rares chez une femme ; d’ailleurs cette phrase n’est évidemment pas d’elle. »
Dans un autre moment Jemima aurait pu se révolter contre cette habitude de tout rapporter qui la gênait depuis longtemps dans ses rapports avec sa mère ; mais pour l’instant, tout disparaissait devant ce qu’elle venait d’apprendre.
« J’en ai dit assez, j’espère, reprit son père, pour que vous vous conduisiez convenablement avec M. Farquhar, et, si votre caractère est trop indiscipliné pour que vous vous gouverniez toujours, ayez au moins égard à mes désirs, et prenez la peine de ne pas vous laisser aller devant lui.
— Puis-je m’en aller ? demanda Jemima les dents serrées.
— Oui, » répondit son père.
Et elle le laissa se frottant les mains et se demandant comment une fille si bien élevée pouvait faire ou dire quelque chose qui provoquât, de la part de M. Farquhar, des remarques comme celles du matin.
« Personne n’est plus docile que Jemima quand on sait la prendre ; je donnerai quelques avis à Farquhar là-dessus, » se dit M. Bradshaw.
Jemima courut dans sa chambre et s’y enferma ; elle commença par se promener en long et en large sans pleurer, puis elle s’arrêta tout à coup, et fondit en larmes d’indignation.
« Ah ! c’est pour plaire à M. Farquhar qu’il faut que je me conduise bien ! Oh ! ce n’était pas ainsi que je pensais à vous il y a une heure. Je sais bien que vous faites profession d’agir toujours par principes ; mais je ne croyais pas que vous choisiriez une femme de cette manière-là, comme vous choisiriez un tapis pour achever d’arranger votre maison. Combien de fois ai-je pensé que vous étiez trop bon pour moi ! Mais maintenant je vous connais, je sais que c’est par calcul que vous êtes vertueux ; et parce que cela augmente votre crédit dans les affaires. Mais ce n’est pas si mal que votre manière de chercher une femme : je vous conviens, parce que vous voulez vous marier, que cela arrange vos affaires et que vous n’avez pas de temps à perdre à faire la cour ; mais je ne serai pas votre femme, vous trouverez en moi de quoi vous dégoûter des arrangements de la maison de banque. »
Elle pleurait si violemment qu’elle fut obligée de s’arrêter ; puis elle reprit :
« Il n’y a qu’une heure, j’espérais… je pensais qu’il avait un cœur fidèle, tendre et sincère, que Dieu me ferait peut-être la grâce de gagner ; mais maintenant, je sais qu’il n’est occupé que de froids calculs… »
Toute la violence que Jemima avait naguère devant M. Farquhar disparut pour faire place à une sombre réserve. Il en souffrait, et il essayait de lui plaire en causant des sujets qu’elle aimait, en la soutenant dans ses discussions avec son père contre ses propres opinions : mais tout était inutile. Plusieurs fois il s’interposa entre elle et son père, et M. Bradshaw était fier de l’habileté avec laquelle il faisait sentir à Jemima qu’elle devait son indulgence à l’intervention de M. Farquhar ; mais Jemima, dans sa douleur et dans son entêtement, croyait trouver là un nouveau motif de détester M. Farquhar. Elle aimait mieux voir son père inflexible que de le voir céder avec affectation aux douces remontrances de M. Farquhar en sa faveur. M. Bradshaw lui-même était embarrassé ; il s’enferma pour chercher un moyen de faire mieux comprendre à sa fille sa volonté et ses propres intérêts. Mais il ne savait sur quel terrain entamer une nouvelle conversation avec elle. Elle était soumise jusqu’à l’abattement ; elle obéissait avec une rapidité maladive, dès qu’elle semblait craindre que M. Farquhar pût se mêler de la question. Elle ne voulait rien lui devoir. Elle avait commencé par quitter le salon quand il arrivait ; mais, d’après le désir de son père, elle avait renoncé à cette habitude et restait la tête courbée sur son ouvrage, travaillant comme si sa vie en dépendait, sans avoir l’air de faire attention à ce qui se passait autour d’elle, et, quand elle levait la tête, ses yeux étaient gonflés de larmes.
Mais il n’y avait rien de positif à reprendre dans tout cela. Elle obéissait sans répondre, et, après bien des hésitations, M. Bradshaw se décida enfin (preuve éclatante de l’influence que Ruth avait acquise dans la maison) à la prier de parler à Jemima et de chercher à découvrir d’où provenait le changement de ses manières.
Il sonna.
« Mistriss Denbigh est-elle ici ?
— Oui, monsieur, elle vient d’arriver.
— Priez-la de venir me parler quand elle pourra quitter ses élèves. »
Ruth entra au bout d’un moment.
« Asseyez-vous, mistriss Denbigh ; j’ai besoin de vous parler, non pas des petites, qui font beaucoup de progrès grâce à vos soins ;… je me félicite souvent du choix que j’ai fait, je vous assure ;… mais il s’agit de Jemima ; elle vous aime beaucoup, et peut-être pouvez-vous trouver quelque occasion de lui faire comprendre qu’elle a tort de se conduire comme elle le fait ; elle rebutera M. Farquhar, qui a, je le sais, du goût pour elle, par l’air boudeur et sombre qu’elle a toujours quand il est là. »
Il s’arrêta pour attendre l’assentiment de Ruth ; mais elle ne comprenait pas tout à fait, et ce qu’elle comprenait ne lui plaisait pas.
« Je ne vous comprends pas bien, monsieur. Vous êtes mécontent des manières de miss Bradshaw avec M. Farquhar.
— C’est à peu près cela ; je suis mécontent de la brusquerie de ses manières, mécontent de la voir si sombre quand il est là, et je voudrais que vous puissiez lui en parler.
— Je ne m’en suis jamais aperçue, monsieur ; je l’ai toujours vue douce et affectueuse.
— Mais je pense que vous n’hésitez pas à me croire quand je vous dis que j’ai remarqué le contraire, dit M. Bradshaw en se redressant.
— Non, monsieur ; je vous demande pardon si j’ai pu laisser apercevoir quelque doute. Mais est-ce que je dois dire à miss Bradshaw que vous m’avez parlé de ses défauts ?
— Si vous voulez me laisser finir ce que j’ai à dire sans m’interrompre, je pourrai vous dire ce que j’entends.
— Pardon, monsieur, reprit Ruth doucement.
— Je désire que vous acceptiez les invitations que mistriss Bradshaw vous enverra pour les jours où M. Farquhar doit venir passer la soirée. Prévenue par moi, vous vous apercevrez bientôt des manières de Jemima, et j’ai confiance en votre tact pour trouver l’occasion de lui faire quelques observations. Je sais que votre temps est votre fortune, et soyez sûre que je vous tiendrai compte de celui que vous passerez chez moi.
— Je ne crois pas pouvoir me charger de cela, monsieur, » dit Ruth.
Mais, pendant qu’elle cherchait une manière délicate de lui faire comprendre sa répugnance, il la salua, en ajoutant pour rassurer sa modestie :
« Personne n’en est plus capable que vous, mistriss Denbigh. J’ai remarqué en vous beaucoup de qualités, quand vous ne vous doutiez pas que je vous observais. »
Pendant toute la matinée, Ruth repassa dans son esprit tout le plan de conduite proposé par M. Bradshaw, sans pouvoir se décider à venir dans une famille surveiller l’un de ses membres pour le trouver en faute. Si Ruth avait vu Jemima faire quelque chose de mal, elle l’aimait assez pour l’en avertir en particulier, et même alors elle aurait eu de la peine à vaincre ses scrupules sur la question de savoir si c’était à elle d’ôter la paille de l’œil de son frère ; mais elle éprouvait une répugnance insurmontable à se charger de ce que M. Bradshaw lui avait demandé, et elle se décida à refuser des invitations qui la mettraient dans une position si fausse.
Cependant, au moment de quitter la maison, elle aperçut Jemima qui rentrait du jardin, et fut frappée du changement qui s’était opéré en elle. Ses grands yeux si brillants étaient ternes et éteints, et toute l’expression de la pauvre fille était celle d’une sombre tristesse. Elle leva les yeux et vit Ruth.
« Oh ! que vous êtes belle, se dit Jemima, avec cette expression de paix angélique ! Mais que savez-vous des épreuves de la terre ? Vous avez perdu votre bien-aimé par la mort, mais c’est une douleur sainte ; mon chagrin à moi me fait du mal et me fait mépriser et détester tout le monde, pas vous pourtant. »
Elle s’approcha de Ruth et l’embrassa tendrement ; son visage prit une expression pleine de douceur, comme si elle trouvait du soulagement près d’un cœur auquel elle pouvait se fier. En lui rendant ses caresses, Ruth changea soudain de résolution et se dit qu’elle essayerait de découvrir quels étaient les sentiments secrets de Jemima, et de lui donner toutes les consolations et tous les secours d’une tendresse véritable.
Il était temps que quelqu’un vint à l’aide de Jemima. La lutte, dans son esprit, entre les deux caractères qu’elle avait attribués à M. Farquhar, entre l’estime et l’affection qu’elle avait eues pour lui et les sentiments nouveaux que lui avait inspirés sa conversation avec son père, l’irritait tellement, que les efforts que faisait M. Farquhar pour lui plaire ne servaient qu’à l’aigrir davantage. Elle aimait mieux lui croire des opinions inflexibles, lui voir ignorer la force de la tentation et admettre à peine la beauté de la repentance en comparaison de la sainteté qui n’a point connu le péché.
Quelque violence qu’elle eût déployée autrefois contre ses opinions, elle reconnaissait maintenant qu’elle avait fait de lui son idole.
Quant à M. Farquhar, il était las de ses luttes avec lui-même ; il voyait que Jemima ne répondait pas à l’idéal qu’il s’était fait d’une femme : elle était violente et sans frein, elle affectait de mépriser les règles de la vie qu’il regardait comme sacrées ; elle n’avait aucun goût pour lui, si toutefois il ne lui déplaisait pas positivement ; et pourtant il l’aimait, et lorsqu’il croyait son parti pris, il lui revenait quelque souvenir des jours où, sortant à peine de l’enfance, elle s’appuyait sur son bras et le regardait avec ses beaux yeux noirs en le questionnant sur les sujets mystérieux et profonds qui dans ce temps-là avaient tant de charmes pour tous deux, et qui étaient devenus depuis lors le sujet de tant de disputes pénibles. Ce n’était qu’à grand’peine qu’il se décidait à quitter Eccleston pendant quelque temps, et à chercher si parmi ses amis éloignés il ne trouverait pas quelqu’un qui pût bannir de son esprit Jemima Bradshaw, s’il ne s’opérait pas quelque changement en elle.
Quelques jours après la conversation de M. Bradshaw avec Ruth, l’invitation annoncée arriva pour Ruth seule. Elle n’avait pas voulu, par affection pour Jemima, raconter sa conversation avec M. Bradshaw à M. et à miss Benson, et elle craignait qu’ils ne fussent blessés de n’être pas invités. Mais il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Ils étaient heureux et fiers de cette politesse pour elle, et ne pensaient pas à eux-mêmes.
« Ruth, quelle robe mettez-vous ce soir ? Votre robe grise, je pense ? demanda miss Benson.
— Oui, je crois ; je n’y ai pas pensé, mais c’est ce que j’ai de mieux.
— Alors je vais vous plisser une collerette, vous savez que je m’y entends. »
Ruth descendit quand elle fut prête, son chapeau et son châle à la main. Elle savait que miss Benson et Léonard voudraient la voir en toilette.
« N’est-ce pas que maman est jolie ? dit Léonard dans son orgueil d’enfant.
— Ma collerette est charmante, » dit Ruth doucement.
En effet elle entourait avec grâce un joli cou ; les cheveux de Ruth, redevenus longs, formaient un gros nœud par derrière. La robe grise était aussi simple que possible.
« Il vous faut des gants clairs, Ruth, dit miss Benson, et elle alla chercher une paire de gants de Limerick contenus depuis longtemps dans une coquille de noix.
— On dit que ces gants-là sont faits avec de la peau de poulet, dit Sally en les examinant attentivement ; je voudrais bien savoir comment on s’y prend.
— Tenez, Ruth, voilà une ou deux roses, dit M. Benson en rentrant du jardin. Malheureusement la rose jaune n’est pas encore en fleur ; la rouge et la blanche sont dans un coin plus chaud et ont pris les devants. »
Ruth avait à peine eu le temps de sonner à la porte de M. Bradshaw, quand Marie et Élisabeth l’ouvrirent en sautant de joie.
« Nous vous avons vue venir, nous vous guettions ; venez faire le tour du jardin avant le thé, papa n’est pas encore rentré. Venez, venez. »
Le jardin était plein de fleurs, le soleil brillait et faisait un contraste frappant avec le salon si sombre et si froid. Tout était triste dans l’intérieur de la maison. La grande table était lourde et carrée, les chaises étaient à dos droit et carré, les boîtes à ouvrage carrées comme tout le reste ; tout était cher et laid. Mistriss Bradshaw dormait dans son fauteuil quand Ruth entra. Jemima avait posé son ouvrage et semblait perdue dans ses rêveries. Son visage s’éclaircit un peu en apercevant Ruth, et elle alla l’embrasser. Mistriss Bradshaw se réveilla en sursaut au bruit.
« Ah ! je croyais que votre père était ici, dit-elle, évidemment soulagée de ce qu’il ne l’avait pas surprise dans son sommeil. Je vous remercie, mistriss Denbigh, d’être venue nous voir ce soir, » ajouta-t-elle doucement.
Ce n’était que devant son mari que l’inquiétude constante de lui déplaire donnait à sa voix quelque chose de brusque et d’agité. Les enfants savaient que leur mère leur passait beaucoup de petites choses en l’absence de leur père, mais qu’en sa présence ils étaient repris de tout avec humeur ; tant elle craignait les reproches que lui attirait la moindre faute de leur part. Et pourtant elle aimait et respectait son mari par-dessus tout ; il était pour elle un guide et un appui fidèle ; elle lui obéissait sans un mot d’observation ; elle n’avait point d’affections assez fortes pour lutter contre ce qu’elle lui devait. Néanmoins, dans ses rapports avec ses enfants, et malgré l’obligation imposée par son mari de lui dire tout ce qui se passait en son absence, elle trouvait moyen de fermer les yeux sur beaucoup de petites fautes, surtout quand il s’agissait de son fils chéri, Richard.
M. Bradshaw arriva bientôt, amenant avec lui M. Farquhar. Jemima causait avec Ruth assez vivement avant leur entrée ; mais, en apercevant M. Farquhar, elle baissa la tête, pâlit et devint silencieuse. M. Bradshaw avait bonne envie de lui ordonner de parler ; mais il réfléchit que cela pouvait bien provoquer quelque chose de pire que ce sombre silence, et il renferma en lui-même sa colère. Mistriss Bradshaw, sans savoir précisément ce qui allait mal, devenait de plus en plus agitée, et envoyait Marie et Élisabeth faire vingt commissions contradictoires, pendant qu’elle faisait le thé deux fois plus fort qu’à l’ordinaire, pour essayer d’apaiser son mari.
M. Farquhar, décidé (du moins à ce qu’il croyait) à juger du caractère de Jemima pour la dernière fois, était là, les bras croisés, en silence, occupé à l’examiner, se promettant bien, si elle retombait dans sa mauvaise humeur ordinaire et si elle donnait de nouvelles preuves du peu d’importance qu’elle attachait à sa bonne opinion, de renoncer définitivement à elle et de chercher une femme ailleurs.
Jemima voulait dévider un écheveau de laine. M. Farquhar le vit et s’approcha d’elle pour lui rendre ce petit service. Elle se détourna brusquement et demanda à Ruth de tenir son écheveau.
Ruth, blessée pour M. Farquhar, regarda tristement Jemima ; mais celle-ci ne voulut pas remarquer son regard de reproche, et M. Farquhar retourna à son fauteuil pour les regarder attentivement toutes les deux. Il voyait l’agitation et la violence de Jemima, que faisaient involontairement ressortir le calme et la douceur du visage et des manières de Ruth. Il remarqua la beauté de Ruth, à laquelle il n’avait jamais fait attention, et s’aperçut que l’éclat des yeux et du teint de Jemima avait disparu. Il vit Ruth parler tout bas aux petites filles, qui venaient s’adresser à elle dans toutes leurs difficultés ; il remarqua la douce fermeté avec laquelle elle leur refusa la permission de rester dans le salon une demi-heure de plus, pendant que leur père était appelé pour quelque affaire ; il se rappela la facilité avec laquelle Jemima cédait aux prières, et donna dans son esprit la préférence à la fermeté de Ruth. Il se perdait dans une comparaison entre les deux amies, peu favorable à Jemima, tandis que Ruth essayait d’attirer les pensées de la pauvre jeune fille sur quelque sujet moins orageux.
Jemima avait honte d’elle-même devant Ruth ; elle faisait trop de cas de son opinion pour ne pas craindre de lui laisser apercevoir ses défauts ; elle essaya d’abord de se contenir, et puis, au bout d’un moment, elle oublia un peu ses chagrins et parla avec animation de Léonard, de son intelligence, de sa beauté ; avant la fin de la soirée, elle causait comme à l’ordinaire avec M. Farquhar, discutant, questionnant et s’animant à tous moments. Son père rentra dans le salon et la fit retomber dans le silence. Mais il avait vu son sourire pendant qu’elle parlait à M. Farquhar, et, incapable de comprendre le tact avec lequel Ruth avait dirigé la conversation sur des sujets agréables, il pensa qu’elle s’était conformée à ses intentions et avait donné à Jemima quelques conseils en particulier. Aussi décida-t-il intérieurement qu’il lui donnerait une belle robe de soie grise ; il y avait assez longtemps qu’elle n’avait que cette vieille robe de laine. Ruth, pendant ce temps, se préparait à retourner chez elle et venait de refuser les services de M. Farquhar, qui voulait l’accompagner.
« Bonsoir, mistriss Denbigh, dit M. Bradshaw, bonsoir ; je vous remercie, je vous remercie beaucoup. »
Jemima accompagna Ruth dans le vestibule.
« Chère Jemima, dit Ruth, je suis bien aise de vous voir meilleure mine ce soir. Vous aviez l’air si malade ce matin que vous m’avez fait peur.
— Oh ! Ruth ! j’ai été si malheureuse depuis quelque temps ! Il faut que vous veniez me remettre à l’ordre, continua-t-elle en souriant. Vous savez que je suis un peu votre élève, quoique nous soyons presque du même âge. Vous m’avez déjà fait du bien ce soir.
— Mais si je peux faire quelque chose pour vous, dites-moi ce que c’est, demanda Ruth tendrement.
— Oh ! pas maintenant, pas maintenant, dit Jemima. Je ne sais pas si je pourrai vous raconter une si longue histoire, et d’ailleurs papa viendrait voir dans un moment ce que je vous dis.
— Quand vous voudrez, ma chère, dit Ruth ; seulement, rappelez-vous combien je suis heureuse de vous être bonne à quelque chose.
— Vous êtes trop bonne, ma chérie, dit Jemima tendrement.
— Oh ! ne dites pas cela, Dieu sait que ce n’est pas vrai.
— Eh bien, non ! personne n’est trop bon, mais vous êtes très-bonne. Je ne le dirai pourtant plus, si vous prenez un air si triste ; chère Ruth, adieu ! adieu ! »
Sous l’impression du charme de Ruth, Jemima fut aimable pendant la fin de la soirée ; M. Bradshaw, de plus en plus satisfait, augmentait toujours dans son esprit le prix de la robe qu’il voulait donner à Ruth, et M. Farquhar s’en alla en chantant entre ses dents le vieux refrain :
On revient, on revient toujours
À ses premières amours.