XII
Miss Benson demeura dans l’indécision pendant deux jours, mais le troisième elle dit à son frère en déjeunant :
« Cette jeune fille s’appelle Ruth Hilton.
— Comment le savez-vous ? dit-il.
— Elle me l’a dit. Elle est beaucoup mieux ; j’ai couché dans sa chambre la nuit dernière, et le matin je me suis aperçue qu’elle était éveillée longtemps avant de me décider à lui parler ; quand j’ai commencé, je ne sais pas ce que j’ai dit qui l’a amenée à parler d’elle-même, mais je crois que cela lui a fait du bien. Elle s’est endormie à force de pleurer, et elle dort encore.
— Que vous a-t-elle raconté ?
— Oh ! pas grand’chose ; c’est un sujet qui lui est évidemment très-pénible. Elle est orpheline, elle n’a ni frère ni sœur, et elle n’a vu son tuteur qu’une seule fois. Il l’avait mise en apprentissage chez une couturière après la mort de son père. Ce M. Bellingham a fait connaissance avec elle, et ils se voyaient dans la journée du dimanche. Un jour la couturière les a rencontrés par hasard sur la route : elle s’est naturellement mise fort en colère ; la jeune fille a été effrayée par ses menaces, et son amant lui a persuadé de partir sur l’heure avec lui pour Londres ; au mois de mai, je crois. Voilà tout.
— A-t-elle exprimé quelque repentir de sa faute ?
— Non, pas en paroles ; mais sa voix était brisée par ses sanglots. Au bout d’un certain temps elle a commencé à parler de son enfant, mais très-timidement et avec beaucoup d’hésitation. Elle m’a demandé combien elle pourrait gagner comme couturière en travaillant beaucoup, et c’est ce qui nous a amenées à parler de son enfant. J’ai pensé à ce que vous m’aviez dit, Thurstan, et j’ai essayé de lui parler comme vous l’auriez fait. Je ne suis pourtant pas sûre d’avoir eu raison.
— Soyez-en sûre, Foi ! Ma chère Foi ! je vous remercie de vos bontés.
— Il n’y a vraiment pas de quoi me remercier. Il est presque impossible de ne pas être bon pour elle ; elle est si douce, si patiente et si reconnaissante !
— Qu’est-ce qu’elle compte faire ?
— Pauvre enfant ! elle compte prendre une chambre bien bon marché, dit-elle, et là travailler jour et nuit pour gagner la vie de son enfant, « car, me disait-elle sérieusement, il ne faut pas qu’il connaisse le besoin, quoi qu’il m’arrive. J’ai mérité de souffrir, mais mon petit chéri sera si innocent ! » Je crains qu’elle ne puisse pas gagner plus de neuf ou dix francs par semaine ; et elle est si jeune et si jolie !
— Il y a ces quinze cents francs que mistriss Morgan m’a apportés avec ces deux lettres. Lui en avez-vous parlé ?
— Non, j’ai mieux aimé attendre qu’elle fût un peu plus forte. Oh ! Thurstan ! je voudrais qu’il n’y eût pas d’enfant en perspective ; je ne puis pas m’empêcher de le regretter. Sans cela j’entrevois une manière de lui être utile.
— Que voulez-vous dire ?
— Oh ! maintenant c’est impossible ! Nous aurions pu l’emmener avec nous et la garder jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un peu d’ouvrage dans la congrégation ; mais ce malencontreux petit enfant gâte tout. Il faut que vous me laissiez grogner avec vous, Thurstan. J’ai été très-sage avec elle, et j’ai parlé de son enfant avec le même respect que s’il était à la reine et né en légitime mariage.
— C’est bien, ma chère Foi. Grognez avec moi tant que vous voudrez, je vous pardonne pour votre bonne pensée de la prendre chez nous ; mais croyez-vous que sa position soit un empêchement insurmontable ?
— Mais si insurmontable, Thurstan, qu’il me semble qu’il ne peut plus en être question.
— Ce n’est pas une réponse, c’est rentrer dans votre objection.
— Mais s’il n’y avait pas eu d’enfant, nous aurions pu lui donner son véritable nom, miss Hilton, voilà une raison ; et puis, pensez à un petit enfant dans la maison. Mais Sally en deviendrait folle !
— Ne vous occupez pas de Sally. Si elle était une parente orpheline, veuve ? continua-t-il en hésitant. Vous aviez suggéré qu’on pourrait la faire passer pour veuve à cause de l’enfant. Je suis seulement vos idées, ma chère Foi. J’approuve votre idée de la prendre chez nous. Je vous remercie de m’avoir fait penser à mon devoir.
— Oh ! ce n’était qu’une idée passagère. Pensez donc à M. Bradshaw, je tremble rien qu’en me rappelant sa colère.
— Nous devons penser à quelqu’un de plus grand que M. Bradshaw, quoique j’avoue que je serais un peu affecté s’il devait connaître la vérité : il est si sévère, si inflexible. Mais il ne saurait pas ce qu’il en est, et d’ailleurs il nous voit très-peu ; mistriss Bradshaw vient toujours seule. Je parie qu’il ne sait pas de quoi se compose notre maison !
— Oh ! si, il connaît bien Sally. Il a demandé à mistriss Bradshaw, l’autre jour, si elle savait ce que nous lui donnions de gages, en disant que pour la même somme nous pourrions avoir une servante plus jeune et plus utile. À propos d’argent, pensez quelle dépense ce serait de la garder chez nous pendant six mois. »
Il y eut un moment de silence ; la difficulté était grande. M. Benson reprit en hésitant :
« Il y a bien ces quinze cents francs…
— Oui, il y a ces quinze cents francs, répéta sa sœur avec tristesse. Je suppose qu’ils sont à elle.
— Je le suppose, et par conséquent il faut oublier d’où ils viennent. Cela défrayera ses dépenses. J’en suis bien fâché, mais je crois qu’il faut s’en servir.
— On ne pourrait pas s’adresser à loi dans les circonstances actuelles ? dit miss Benson.
— Non ! dit résolûment son frère. Si elle consent à ce que nous nous chargions d’elle, nous ne la laisserons jamais s’abaisser jusqu’à lui demander quelque chose, même pour son enfant. Elle peut vivre de pain et d’eau ; nous pouvons tous vivre de pain et d’eau, avant d’en venir là.
— Alors je lui parlerai et je lui proposerai cet arrangement. Oh ! Thurstan ! depuis notre enfance vous avez su me persuader tout ce que vous vouliez. Plus je vous résiste d’abord, plus je suis sûre de vous céder. Je suis trop faible.
— Pas dans ce cas, chère Foi ; nous avons raison tous deux : moi, dans ma manière d’envisager cet enfant ; et vous, en ayant pensé à l’emmener avec nous. Dieu vous bénisse, ma chère, pour cette idée-là ! »
Quand Ruth commença à se lever, ce qui vint rapidement, car la perspective d’être mère semblait être pour elle une source mystérieuse de force, miss Benson lui apporta la lettre et les billets de banque.
« Vous souvenez-vous d’avoir reçu cette lettre, Ruth ? » dit-elle doucement.
Ruth changea de couleur, prit la lettre et se mit à la lire sans répondre à miss Benson. Elle soupira, réfléchit un moment, puis lut la seconde lettre adressée à M. Benson. Elle prit ensuite les billets de banque et les retourna dans ses mains tremblantes comme si elle ne les voyait pas. Miss Benson remarqua que ses doigts tremblaient et que ses lèvres étaient agitées d’un mouvement convulsif. Enfin elle dit :
« Miss Benson, je voudrais bien renvoyer cet argent.
— Pourquoi cela, ma chère ?
— J’aurais une grande répugnance à l’accepter. Quand il m’aimait, dit-elle en rougissant et en baissant les yeux, il m’a donné beaucoup de choses, une montre et beaucoup d’autres objets, et je les acceptais avec plaisir et reconnaissance, parce qu’il m’aimait et que je lui aurais tout donné ; et je regardais ses présents comme des signes de son amour. Mais cet argent me fait de la peine. Il ne m’aime plus et il est parti. Il me semble, miss Benson, qu’il croit pouvoir me consoler de son abandon avec de l’argent. »
À ces mots, les larmes longtemps comprimées se firent jour. Elle s’arrêta pourtant dans l’excès de son émotion, car elle pensa à son enfant.
« Ainsi, voulez-vous prendre la peine de le renvoyer à M. Bellingham ?
— Oui, ma chère, et j’en suis bien aise, je vous assure. Ils ne méritent pas d’avoir le plaisir de donner, ni de vous faire accepter rien. »
Miss Benson mit à l’instant même les billets de banque dans une enveloppe dans laquelle elle écrivit simplement : « De la part de Ruth Hilton. »
« Et maintenant nous nous lavons les mains de ces Bellingham, » dit-elle d’un ton de triomphe. Mais Ruth était triste, car elle savait que ce qu’elle avait dit était vrai, et qu’il ne l’aimait plus.
Pour la consoler, miss Benson se mit à lui parler de l’avenir. Elle était du nombre des gens qui s’attachent de plus en plus à un projet à mesure qu’ils parlent de ses détails et qu’il pénètre dans leur propre esprit. Elle s’anima donc à la pensée d’emmener Ruth chez elle ; mais Ruth était absorbée par la pensée de l’abandon de celui qu’elle aimait, et nulle idée d’avenir, excepté celle de son enfant, ne pouvait la détourner de cette contemplation. Miss Benson en fut un peu piquée, et elle le manifesta à son frère dans leur conversation du soir.
« J’ai admiré sa fierté au moment où elle a renvoyé cet argent, Thurstan, dit-elle ; mais j’ai peur qu’elle n’ait le cœur froid : elle m’a à peine remerciée de notre proposition de l’emmener avec nous.
— Ses pensées sont occupées d’autres choses dans ce moment-ci, et chacun exprime ses sentiments à sa manière. En tout cas, il n’est pas sage d’attendre de la reconnaissance.
— Qu’attendez-vous donc alors ? de l’indifférence ou de l’ingratitude ?
— Il vaut mieux ne rien attendre et ne pas calculer les conséquences. Plus je vis, plus je suis convaincu de cela. Tâchons seulement de faire le bien sans nous inquiéter des sentiments qui devraient se produire dans le cœur des autres. Nous savons que nul effort de renoncement ou de sainteté ne sera perdu ; mais l’éternité est longue, et Dieu seul sait quand doit se produire l’effet. Nous tâchons dans ce moment de bien faire par de bons sentiments, ne nous demandons pas ce qu’elle devrait sentir, ou comment elle devrait exprimer ses sentiments.
— Tout cela est très-beau, et peut-être très-vrai. Mais j’aurais mieux aimé un simple merci, que tant de grands résultats dans l’avenir. Mais, je vous en prie, Thurstan, n’ayez pas l’air si triste, ou je m’en vais. Peu m’importent les gronderies de Sally, mais je ne veut pas supporter votre air abattu dès que je m’impatiente un peu : j’aimerais mieux que vous me donnassiez un bon soufflet.
— Et moi, j’aimerais mieux souvent vous entendre vous impatienter tout haut, que siffler quand quelque chose vous contrarie.
— Eh bien ! désormais, je me fâcherai, et vous me donnerez un soufflet. C’est un marché conclu. Mais, sérieusement, savez-vous que j’ai fait nos comptes, et que j’ai bien peur que nous n’ayons pas assez d’argent pour payer le mémoire du médecin et la place de Ruth ?
— Il faut qu’elle aille dans l’intérieur, quoi que nous fassions, dit M. Benson. Mais qui est là ? Entrez, mistriss Hughes ; asseyez-vous.
— Je ne peux pas, monsieur ; cette jeune dame vient de me remettre sa montre en me priant de la faire vendre pour payer le médecin et les petites dépenses qu’elle a faites depuis qu’elle est ici, et je ne sais où la vendre plus près que Caernavon.
— C’est bien de sa part, » dit miss Benson, qui se souvenait de ce que Ruth avait dit de sa montre, et qui comprenait quel sacrifice ce devait être pour elle que de s’en séparer.
« Et cela nous tire d’affaire, » ajouta son frère, qui ne savait rien sur l’origine de la montre ; s’il l’avait su, il aurait probablement sacrifié son Facciolati.
Le visage de mistriss Hughes s’illumina tout à coup.
« M. Jones, le médecin, va se marier, et probablement il serait bien aise de donner cette jolie montre à sa fiancée ; je suis sûre qu’il la prendra en payement de son compte, et qu’il donnera de l’argent par-dessus le marché. Je vais lui en parler. »
M. Jones, enchanté d’une si bonne occasion, donna en effet plus d’argent qu’il n’en fallait pour payer les dépenses de Ruth, dont miss Benson avait déjà acquitté la plus grande partie.
« Auriez-vous quelque objection à faire sur l’achat d’une robe noire ? » dit miss Benson à Ruth. Elle hésita, puis ajouta : « Mon frère et moi nous pensons qu’il vaudrait mieux vous appeler comme si vous étiez veuve : cela éviterait beaucoup d’embarras, et sauverait votre enfant de beaucoup… » Elle allait ajouter « d’humiliations, » mais Ruth se retourna en rougissant, comme cela lui arrivait toujours quand on faisait allusion à son enfant, et répondit :
« Oh ! oui, certainement, merci d’y avoir pensé. En vérité, dit-elle très-bas et comme si elle se parlait à elle-même, je ne sais comment vous remercier de tout ce que vous faites pour moi ; mais je vous aime, et je prierai Dieu pour vous si je puis.
— Si vous pouvez, Ruth ! dit miss Benson avec surprise.
— Oui, si je puis, si vous me permettez de prier pour vous.
— Certainement, ma chère. Ma chère Ruth, vous ne savez pas combien je pèche souvent ; et j’ai si peu de tentations ! Nous sommes toutes deux de grandes pécheresses devant le Dieu très-saint ; prions l’une pour l’autre. Mais ne me parlez plus ainsi, ma chère, je vous en supplie ! »
Miss Benson pleurait, elle s’était toujours regardée comme tellement au-dessous de son frère en fait de sainteté véritable, que l’humilité de Ruth la troublait. Elle reprit au bout d’un moment :
« Alors, je puis vous acheter une robe noire, et nous vous appellerons mistriss Hilton ?
— Non, pas mistriss Hilton, » dit Ruth vivement.
Miss Benson, qui par délicatesse avait évité de regarder Ruth jusque-là, leva les yeux avec surprise.
« Pourquoi pas ? demanda-t-elle.
— C’était le nom de ma mère, dit Ruth très-bas, j’aimerais mieux ne pas le porter.
— Alors laissez-moi vous donner le nom de ma mère, dit miss Benson tendrement ; elle aurait… Mais je vous parlerai de ma mère une autre fois. Nous vous appellerons mistriss Denbigh, on croira que vous êtes notre parente éloignée. »
Quand elle dit à M. Benson le nom qu’elle avait choisi, il en fut un peu contrarié, mais il comprit combien l’humilité de Ruth devait avoir touché le cœur chaud de sa sœur, et il ne dit rien.
On avait écrit à Sally, pour annoncer l’arrivée du frère et de la sœur avec une parente éloignée, laissée veuve de bonne heure, à ce que miss Benson avait dit, en ordonnant qu’on préparât pour elle la chambre à donner avec tout le soin possible, car Ruth était faible encore.
La robe noire était finie ; il n’y avait plus rien à préparer pour le voyage du lendemain. Ruth ne pouvait se tenir en repos ; elle errait de fenêtre en fenêtre, apprenant par cœur la position de chaque arbre et de chaque rocher : car ils avaient pour elle bien des souvenirs amers qu’il aurait été plus amer encore d’oublier ; elle entendait encore sur son lit de mort le doux murmure des eaux courantes qu’elle avait écouté ce soir-là, tant leur mélodie avait pénétré dans son cœur !
Et maintenant tout était fini. Elle était arrivée à Lhandhu, assise en voiture à côté de son amant, ne vivant que dans le bonheur du présent, sans s’inquiéter du passé ni de l’avenir ; le jour était fini, et elle était réveillée de son rêve d’amour.
Elle descendit lentement la haute montagne ; ses larmes coulaient, mais elle les essuyait aussitôt en faisant tous ses efforts pour raffermir sa voix et pour répondre à toutes les observations de miss Benson.
La voiture se faisait attendre. Ruth cacha son visage dans un bouquet que lui avait donné mistriss Hughes, et elle tressaillit quand la voiture s’arrêta brusquement devant eux. Elle était assise dans l’intérieur, et les chevaux étaient repartis avant qu’elle se fût rendu compte que M. et miss Benson étaient montés sur l’impériale ; mais c’était un soulagement de pouvoir pleurer sans attirer leur attention. La vallée était à demi cachée par un nuage noir, la petite église toutefois s’élevait aux rayons du soleil. Elle regrettait les larmes qui obscurcissaient sa vue. Il n’y avait dans la voiture qu’une femme qui, au bout d’un moment, essaya de la consoler.
« Ne pleurez pas, mademoiselle, dit-elle avec bonté. Vous quittez vos amis peut-être ? C’est bien triste ; mais quand vous aurez mon âge, vous n’y penserez plus. J’ai trois fils, marins ou soldats : l’un est en Amérique, au delà de la mer ; l’autre en Chine, à faire du thé, et un autre à Gibraltar, à trois lieues de l’Espagne, et pourtant, vous voyez, je ris, je mange et je suis heureuse. J’ai envie quelquefois de me tourmenter pour devenir un peu plus mince ; mais cela n’avance rien, c’est contre ma nature ; aussi je me remets à rire et à engraisser. Je serais bien contente d’être un peu inquiète et de maigrir assez pour ne plus étouffer dans mes robes, que ces couturières font toujours trop étroites. »
Ruth n’osait plus pleurer. Ce n’était plus un soulagement, puisqu’on y prenait garde, et que le moindre signe de tristesse lui attirait un sandwich ou un morceau de pain d’épice. Elle ferma les yeux comme si elle dormait, et resta ainsi tout le jour, pensant que le soleil ne se coucherait jamais, et que la chaleur du jour ne voulait pas décroître. De temps en temps M. Benson descendait pour savoir des nouvelles de Ruth. On changea de voiture, et la grosse dame quitta Ruth après lui avoir donné une bonne poignée de main.
Le jour s’avançait, miss Benson descendait de temps en temps pour savoir comment allait Ruth.
« Nous ne sommes pas bien loin maintenant, dit-elle enfin. Voilà qu’on n’aperçoit plus les montagnes. Nous arriverons bientôt à Eccleston ; j’en suis bien aise, car mon frère est très fatigué. »
Ruth se demanda d’abord pourquoi on ne passait pas la nuit là où on était, car elle ne savait guère la dépense d’une nuit à l’auberge. Puis elle proposa de céder sa place dans l’intérieur à M. Benson et de monter sur l’impériale.
« Si vous n’êtes pas fatiguée, cela le reposerait et je pourrais vous montrer Eccleston de loin, si nous y arrivons avant qu’il fasse tout à fait nuit. »
Ruth ne savait pas tous les petits sacrifices qu’entrainait pour M. et miss Benson le parti qu’ils avaient pris de la recevoir chez eux. Ils avaient une telle habitude de ne pas penser à eux-mêmes, qu’il n’y avait presque plus d’efforts pour eux dans le renoncement. Ruth n’avait pas compris que c’était par économie qu’ils étaient montés sur l’impériale en la mettant dans l’intérieur, elle qui était souffrante ; elle ne savait pas que les petits pains qui remplaçaient le dîner avaient été choisis à cause de la différence du prix ; elle n’avait jamais su la valeur de l’argent. Mais quand elle eut vécu quelque temps dans leur maison, ses yeux s’ouvrirent et elle se rappela avec reconnaissance leurs bontés pendant le voyage.
Un nuage gris annonça de loin Eccleston, c’était la fumée de la ville. Puis des pavés, des réverbères… et ils étaient arrivés. Une grosse voix se fit entendre :
« Êtes-vous là, monsieur ?
— Oui, oui, répondit vivement miss Benson. Sally vous a envoyé, Ben ? Demandez une lanterne et veillez au bagage. »