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XI

Vous connaissez la lettre qu’on remit entre les mains de M. Benson au moment où les ombres fraîches du soir commençaient à obscurcir le ciel étincelant. Après l’avoir lue, il se hâta d’écrire quelques lignes avant le départ de la poste. Le facteur faisait résonner son cor dans le village pour prévenir les habitants de fermer leurs lettres, et il était heureux pour M. Benson qu’il eût pris son parti pendant ses longues méditations du matin pour le cas où il recevrait de mistriss Bellingham une réponse comme celle qui venait de lui être remise. Sa lettre contenait ce qui suit :

 

« Ma chère Foi, il faut que vous veniez ici immédiatement, j’ai grand besoin de vous et de vos conseils ; je me porte bien, ne vous inquiétez donc pas. Je n’ai pas le temps de vous donner des explications, mais je suis sûr que vous ne me refuserez pas ; je compte donc sur vous pour samedi au plus tard. Vous savez le moyen de transport que j’ai employé, c’est le moins cher et le plus rapide. Chère Foi, ne me manquez pas.

« Votre frère affectionné.

« P. S. J’ai peur que vous ne soyez à court d’argent ; que cela ne vous arrête pas, portez mon Facciolati chez Salomon, il vous avancera quelque chose là-dessus. Vous le trouverez au troisième rang, à l’étagère d’en bas. Venez, je vous en prie. »

 

La lettre partie, il avait fait tout ce qu’il pouvait faire, et les deux jours suivants se passèrent comme un long rêve de soins, d’inquiétude, de réflexions, sans être troublés par aucun événement, à peine par la succession de la nuit au jour, que la lune à son plein rendait presque imperceptible. Le samedi matin la réponse arriva.

 

« Cher Thurstan, votre incompréhensible lettre vient d’arriver, et je vous obéis, prouvant par là mes droits à mon nom de Foi. Je serai avec vous presque aussitôt que ma lettre ; je ne puis m’empêcher d’être inquiète et très-curieuse. J’ai assez d’argent, et c’est heureux, car Sally, qui garde votre chambre comme un dragon, aimerait mieux me voir faire tout le chemin à pied que de me laisser toucher à un de vos livres.

« Votre sœur affectionnée,

« FOI BENSON. »

 

M. Benson se sentit très-soulagé par l’idée que sa sœur serait bientôt avec lui. Il avait l’habitude, depuis son enfance, de compter sur son bon sens et sur la promptitude de son jugement, et d’ailleurs mistriss Hughes, surchargée d’autres devoirs ne pouvait suffire à soigner Ruth nuit et jour.

Il sortit pour aller à la rencontre de sa sœur, accompagné d’un petit garçon qui devait porter le bagage, tandis que la bonne hôtesse veillait sur Ruth. Ils furent bientôt au bas de la montagne au pied de laquelle passait la diligence, mais il était trop tôt, et l’enfant commença à faire des ricochets dans l’endroit le moins profond du ruisseau qui coulait là paisiblement, et M. Benson s’assit sur une grosse pierre au pied d’un arbre qui croissait au bord de l’eau sur les limites de la prairie. Il jouissait de se retrouver en plein air loin du spectacle et des pensées qui le harassaient depuis trois jours. Il découvrait une nouvelle beauté à chaque objet, depuis les montagnes bleues qui se dessinaient à l’éclat du soleil, jusqu’à la riche et paisible vallée reposant dans l’ombre, où il se trouvait. Les cailloux blancs parsemés sur le bord du ruisseau lui semblaient même doués d’une sorte de beauté.

La calme beauté du paysage qui l’entourait agit sur lui, et il se mit à réfléchir, plus tranquillement qu’il n’avait pu le faire depuis trois jours, à l’étrange histoire qu’il avait à raconter à sa sœur pour lui expliquer pourquoi il l’avait fait venir. Il se trouvait seul ami et seul protecteur d’une pauvre jeune fille malade, dont il ne savait même pas le nom ; tout ce qu’il savait, c’est qu’elle avait été la maîtresse d’un homme qui l’avait abandonnée, et que, à ce qu’il croyait, elle avait eu l’intention de se tuer. Le péché de la pauvre Ruth était de nature d’ailleurs à exciter peu de pitié dans le cœur de miss Benson, quelque bonne qu’elle fût. Il n’avait d’autre ressource que de faire appel à l’affection de sa sœur pour lui, et c’était une manière de procéder peu satisfaisante ; il aurait voulu que l’intérêt qu’elle prendrait à Ruth fût fondé sur sa propre raison ou sur quelque autre argument moins personnel que le désir de son frère.

Au milieu de cette perplexité, la diligence arriva à grand bruit ; miss Benson était sur l’impériale, elle descendit vivement et embrassa affectueusement son frère. Elle était grande, et devait avoir été très-belle ; ses cheveux noirs formaient deux épais bandeaux, et ses yeux expressifs, et son nez aquilin conservaient encore des traces de la beauté de sa jeunesse. Peut-être était-elle plus âgée que son frère, mais, dans tous les cas, ses manières envers lui avaient, probablement à cause de son infirmité, quelque chose de la tendresse d’une mère.

« Thurstan, vous êtes bien pâle ! vous avez beau dire, je ne puis pas croire que vous soyez bien. Souffrez-vous de votre douleur dans le dos ?

— Non… un peu… ne pensez pas à cela, ma chère Foi ; asseyez-vous là pendant que ce petit garçon portera votre malle. »

Et avec quelque désir de montrer sa science à sa sœur, il donna ses ordres en gallois, mais avec une correction si savante, que le petit garçon le pria de les répéter en anglais.

« Maintenant, Thurstan, me voilà assise ; ne mettez pas ma patience à une trop longue épreuve, dites-moi pourquoi vous m’avez fait venir. »

Là était la difficulté, et M. Benson souhaitait d’avoir la langue d’un séraphin et la même puissance de persuasion ; mais il n’y avait point là de séraphin pour l’aider : rien que le ruisseau qui coulait en murmurant doucement comme pour disposer miss Benson à écouter avec bienveillance le récit d’une aventure qui n’intéressait pas directement le bien-être de son frère et qui l’avait amenée dans cette belle vallée.

« Ce n’est pas facile à expliquer, Foi ; mais il y a chez moi une jeune fille malade, et j’ai besoin de vous pour la soigner ! »

Il crut voir un nuage sur le visage de sa sœur, et distingua un léger changement dans sa voix.

« Rien de très-romanesque, j’espère, Thurstan ; vous savez que je ne suis pas pour les romans, je m’en méfie toujours.

— Je ne sais pas ce que vous appelez des romans ; cette histoire n’est que trop vraie, et j’ai peur que ce cas ne soit pas rare. »

Il s’arrêta, le défilé n’était pas franchi.

« Dites-moi tout de suite ce qui en est, j’ai peur que vous ne vous soyez laissé attraper, ou que votre imagination ne vous ait emporté ; mais n’abusez pas de ma patience, vous savez que je n’en ai pas beaucoup.

— Eh bien ! voilà le cas : cette jeune fille a été amenée ici par un homme qui l’a abandonnée ; elle est très-malade, et elle n’a personne pour la soigner ! »

Miss Benson avait certaines habitudes masculines, une entre autres qui consistait à siffler tout bas quand elle était étonnée ou mécontente : elle se mit à siffler ; son frère aurait mieux aimé qu’elle parlât.

« Avez-vous écrit à ses amis ? dit-elle enfin.

— Elle n’en a pas. »

Le sifflet recommença, mais plus bas et plus doux.

« Est-elle bien malade, qu’a-t-elle ?

— Elle est tranquille comme si elle était morte, elle ne parle pas, elle ne se remue pas, elle ne soupire même pas.

— Ce qu’il y aurait de mieux pour elle serait de mourir tout de suite, il me semble.

— Foi ! »

Ce seul mot la fit rentrer en elle-même. Ce ton-là agissait toujours sur elle, tant il était plein de surprise, de tristesse et de reproche. Elle gouvernait habituellement son frère, grâce à son caractère décidé, et peut-être au bout du compte grâce à sa santé plus robuste ; mais parfois la pureté et la simplicité de la nature de M. Benson prenaient le dessus, et elle se soumettait volontiers. Elle était trop droite et trop bonne pour cacher ce sentiment ou pour en vouloir à celui qui le lui faisait éprouver. Au bout d’un moment elle dit :

« Mon cher Thurstan, allons la voir. »

Elle l’aida tendrement à monter au haut de la montagne ; mais en approchant du village, ils changèrent instinctivement de rôle, et elle s’appuya en apparence sur son bras. Il se redressa et prit une allure plus fière en approchant des demeures des hommes.

Ils se parlaient peu. M. Benson fit quelques questions sur plusieurs membres de sa congrégation, car il était ministre dissident dans une ville éloignée ; mais ni l’un ni l’autre ne dit un mot de Ruth tout en ne pensant qu’à elle.

Ils trouvèrent le thé qui les attendait. M. Benson s’impatienta un peu en voyant la nonchalance avec laquelle sa sœur buvait et mangeait, s’arrêtant à tout moment pour lui raconter de petites affaires qu’elle avait oublié de lui dire.

« M. Bradshaw a défendu à ses enfants d’aller chez les Deans, parce qu’ils ont joué un soir des charades en action.

— En vérité ! Voulez-vous encore un peu de pain et de beurre, Foi ?

— S’il vous plaît. Cet air de montagne donne de l’appétit. Mistriss Bradshaw paye le loyer de la vieille Maggie, pour qu’elle n’aille pas à l’hôpital.

— C’est bien. Voulez-vous une autre tasse de thé ?

— J’en ai déjà pris deux ; mais j’en veux bien une autre. »

M. Benson poussa un léger soupir en versant le thé de sa sœur. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais eu si grand’faim de sa vie, et il ne comprenait pas qu’elle prolongeât le repas pour éloigner une entrevue qui lui déplaisait. Mais toutes choses ont une fin, et le thé de miss Benson eut la sienne.

« Maintenant, voulez-vous aller la voir ?

— Oui. »

Ils trouvèrent Ruth toujours étendue sur son lit, pâle et sans mouvement, à l’ombre du morceau de percale verte que mistriss Hughes avait attaché à la fenêtre en guise de store. Malgré ce que son frère lui avait dit, miss Benson ne s’attendait pas à cette immobilité de mort, et une profonde pitié la saisit pour cette pauvre créature frappée et renversée. Elle ne put plus croire qu’elle avait affaire à quelqu’un d’endurci ou de menteur ; une telle prostration dans la douleur éloignait toute idée de ce genre. M. Benson regardait sa sœur, il lisait sur son visage comme dans un livre.

Mistriss Hughes était là qui pleurait.

M. Benson toucha le bras de sa sœur, et ils sortirent ensemble de la chambre.

« Croyez-vous qu’elle vive ? demanda-t-il.

— Je n’en sais rien, dit miss Benson doucement ; mais comme elle a l’air jeune ! C’est une enfant ! Quand le médecin doit-il venir ? Parlez-moi d’elle, Thurstan, vous ne m’avez donné aucuns détails ! »

M. Benson aurait pu dire qu’elle n’y avait pas mis grand intérêt jusqu’alors, mais il était trop heureux de voir s’éveiller la sympathie dans le cœur de sa sœur pour lui reprocher quoi que ce fût. Il raconta l’histoire de Ruth de son mieux, il était profondément ému, et son récit s’en ressentit ; quand il regarda sa sœur en finissant, les yeux de tous deux étaient pleins de larmes.

« Et que dit le médecin ? demanda-t-elle après un moment de silence.

— Il insiste sur le repos, il ordonne divers remèdes et du bon bouillon. Je ne sais pas tout ce qu’il a recommandé ; mistriss Hughes vous le dira ; elle a été parfaitement bonne, elle a fait le bien sans rien attendre en retour.

— Elle a l’air très-doux. Je veillerai cette nuit et je vous enverrai coucher, et mistriss Hughes aussi ; vous semblez épuisés tous les deux. Êtes-vous sûr que vous ne vous sentiez plus de cette chute ? Vous ne souffrez plus dans le dos ? Après tout, je dois quelque reconnaissance à cette pauvre fille qui est revenue sur ses pas pour vous aider. Êtes-vous sûr qu’elle allait se noyer ?

— Je ne puis pas en être sûr, je ne lui ai point fait de questions, elle n’était pas en état de répondre, toutefois je n’en fais pas un doute. Mais vous ne pouvez pas veiller après votre voyage, chère Foi !

— Répondez-moi, Thurstan, souffrez-vous encore de cette chute ?

— Non, à peine. Foi, ne veillez pas cette nuit !

— C’est, inutile d’en parler, Thurstan, je suis décidée, et si vous continuez à me résister, je vous attaquerai à mon tour et je vous mettrai un vésicatoire sur le dos. Qu’est-ce que signifie cet à peine ? D’ailleurs, pour vous mettre l’esprit en repos, je vous dirai que je n’avais jamais vu de montagnes, et qu’elles m’oppressent au point que je ne pourrais pas dormir ; il faut que je veille cette première nuit, pour m’assurer qu’elles ne tomberont pas sur la terre pour l’écraser. Mais répondez à mes questions ! »

Miss Benson était du nombre des gens qui font toujours leur volonté, elle était pleine de bon sens et d’énergie, et on lui cédait sans savoir pourquoi. Avant dix heures, elle régnait seule dans la chambre de Ruth. Rien ne pouvait lui inspirer plus d’intérêt pour la malade que cette dépendance absolue. Vers le matin, elle crut apercevoir quelque amélioration dans l’état de Ruth, et elle éprouva un peu de satisfaction de ce progrès survenant pendant son règne dans la chambre de la malade. L’amélioration était certainement sensible, les yeux reprenaient plus d’intelligence, quoique la physionomie conservât les traces d’une profonde souffrance, qui se manifestait par des regards effrayés et inquiets. Il faisait grand jour quoiqu’il fût à peine cinq heures quand miss Benson vit les lèvres de Ruth se mouvoir comme si elle voulait parler, elle se pencha pour écouter.

« Qui êtes-vous ? demanda Ruth d’une voix faible.

— Miss Benson, la sœur de M. Benson, » répondit-elle.

Ces paroles ne disaient rien à Ruth ; mais, faible de corps et d’esprit comme un petit enfant, ses lèvres commencèrent à trembler et ses yeux exprimèrent la terreur d’un enfant au berceau qui, se réveillant, voit près de lui un étranger, et chercha en vain, pour se rassurer, les traits connus de sa mère ou de sa nourrice.

Miss Benson prit la main de Ruth dans les siennes, et lui dit tendrement :

« N’ayez pas peur, ma chère, je suis une de vos amies, et je viens vous soigner. Voulez-vous un peu de thé, mon amour ? »

Miss Benson sentait son cœur s’ouvrir à la pitié en prononçant ces douces paroles. Son frère eut toutes les peines du monde à l’envoyer se coucher pendant deux heures après le déjeuner, et elle lui fit promettre de la faire appeler quand le médecin viendrait. La malade, pendant ce temps, rentrait en possession de ses facultés, et ce mieux s’exprimait par les larmes qui coulaient sans cesse sur ses joues pâles, sans qu’elle eût la force de les essuyer.

Le médecin vint tard. Miss Benson entra avec lui dans la chambre de Ruth. En l’attendant, M. Benson, plus tranquille sur Ruth depuis qu’il l’avait remise aux soins de sa sœur, se mit à repasser dans son esprit tout ce qu’il savait sur elle. Il se rappelait le premier soir où il l’avait vue se balançant sur les pierres glissantes du ruisseau, en souriant à demi de son propre embarras, les yeux brillants d’un éclat qui semblait le reflet des eaux qui scintillaient à ses pieds. Puis il se rappela le regard d’effroi qu’elle lui avait jeté après la petite scène avec l’enfant, et comment cet incident avait achevé l’histoire à laquelle miss Hughes avait fait allusion tristement comme une chrétienne qui ne veut pas croire le mal. Il revit cette terrible soirée où il l’avait arrachée au suicide, et le sommeil fatal qui l’avait suivie. Et maintenant elle était perdue, abandonnée, sauvée de la mort depuis un moment, et elle dépendait complètement de lui et de sa sœur, qui lui étaient étrangers huit jours auparavant. Qu’était devenu son amant ? Pouvait-il être paisible et heureux ? Pouvait-il reprendre ses forces et sa santé avec de si grands péchés sur la conscience ?… Mais avait-il une conscience ?

M. Benson se perdait dans les labyrinthes des questions sociales, quand sa sœur entra brusquement dans la chambre.

« Que dit le médecin ? Est-elle mieux ?

— Oh ! oui, elle est mieux, » répondit miss Benson sèchement.

Son frère la regardait avec stupeur. Elle s’assit d’un air fâché et garda le silence pendant quelques minutes, seulement elle sifflait tout bas.

« Qu’y a-t-il, Foi ? vous dites qu’elle est mieux ?

— Eh bien ! Thurstan, il arrive quelque chose de si inconvenant, que je ne sais comment vous le dire. »

M. Benson changea de couleur. Toutes les choses possibles et impossibles lui traversèrent l’esprit, tout, excepté la vérité. J’ai dit toutes les choses possibles, je me trompe : il ne crut pas un moment que Ruth fût plus coupable qu’elle ne le semblait.

« Foi, je voudrais que vous dissiez ce qu’il en est, au lieu de me troubler en sifflant, dit-il avec impatience.

— Je vous demande pardon, mais je ne sais comment vous dire ce qu’il en est… C’est si inconvenant… Elle aura un enfant, le médecin l’a dit. »

Son frère la laissa siffler sans y faire attention pendant un moment ; il ne répondit pas. À la fin, elle fit appel à sa sympathie.

« C’est terrible, n’est-ce pas, Thurstan ? On aurait pu me jeter parterre avec une chiquenaude, quand il me l’a dit.

— Le sait-elle ?

— Oui, et je ne sais pas si ce n’est pas ce qu’il y a de pis dans l’affaire.

— Comment ! que voulez-vous dire ?

— Oh ! je commençais à avoir bonne opinion d’elle ; mais j’ai peur qu’elle ne soit bien corrompue. Quand le médecin a été parti, elle a tiré son rideau et avait l’air de vouloir me parler. (Je ne sais pas comment elle peut avoir entendu, car nous étions près de là fenêtre et nous parlions très-bas.) Alors, je me suis approchée d’elle, malgré tout mon dépit, et elle m’a dit très-vivement : « Il a dit que j’aurais un enfant ? » Naturellement, je ne pouvais pas le lui cacher ; mais j’ai cru de mon devoir d’avoir l’air aussi froid et aussi sévère que j’ai pu. Elle n’a pas paru comprendre ; il semblait qu’elle avait le droit d’avoir un enfant. Elle a dit : « Oh ! mon Dieu ! je te remercie, je te servirai ! » Je me suis impatientée et j’ai quitté la chambre.

— Qui est avec elle ?

— Mistriss Hughes. Elle ne voit pas non plus la chose à un point de vue moral, comme je l’espérais. »

M. Benson retomba dans le silence. Au bout d’un moment, il reprit :

« Foi, je ne suis pas de votre avis dans cette affaire, et je crois que j’ai raison.

— Vous m’étonnez, mon frère ; je ne vous comprends pas.

— Attendez, je voudrais vous expliquer très-clairement ce que j’éprouve ; mais je ne sais comment m’y prendre.

— Le fait est que c’est un étrange sujet de conversation pour nous ; mais si je suis une fois débarrassée de cette fille, je me lave les mains de toute aventure de ce genre. »

Son frère ne l’écoutait pas, il réduisait ses idées en paroles.

« Foi, savez-vous que je me réjouis de la venue de cet enfant ?

— Que Dieu vous pardonne, Thurstan ! Mais vous ne savez pas ce que vous dites. C’est une tentation, mon cher Thurstan.

— Je ne crois pas que ce soit une erreur. Le péché me paraît parfaitement indépendant de ses conséquences.

— Ce sont des sophismes et des tentations, dit nettement miss Benson.

— Non, répondit son frère ; aux yeux de Dieu, elle reste la même que si la vie qu’elle a menée n’avait point laissé de traces. Nous connaissions ses fautes, chère Foi.

— Oui, mais ce gage de sa honte !

— Foi ! Foi ! je vous en prie, ne parlez pas ainsi de cet innocent petit enfant qui peut être le messager de Dieu pour la ramener à lui. Pensez à ses premières paroles, à l’élan de la nature dans son cœur ! Ne s’est-elle pas tournée vers Dieu ? n’a-t-elle pas fait alliance avec lui : « Mon Dieu ! je te servirai ! » Si sa vie a été égoïste et légère, cet enfant l’amènera à s’oublier elle-même pour penser à lui. Enseignez-lui (et Dieu le lui enseignera bien, si les hommes ne viennent pas entre elle et lui) à respecter son enfant, et ce respect éloignera le péché et purifiera son âme. »

Il s’animait en parlant de manière à en être étonné lui-même, mais toutes ses pensées et ses réflexions du matin avaient préparé son esprit à envisager ainsi la question.

« Ce sont des idées nouvelles pour moi, dit miss Benson froidement. Vous êtes, je crois, la première personne que j’aie entendue se réjouir de la naissance d’un enfant illégitime. Cela me paraît, je l’avoue, d’une moralité un peu douteuse.

— Je ne me réjouis pas. J’ai déploré toute la matinée le péché qui a flétri cette jeune créature je craignais qu’en revenant à la vie elle ne retombât dans le désespoir. J’ai pensé à toutes les paroles saintes, à toutes les promesses faites au repentir, à l’amour qui a ramené la Madeleine. Je me suis reproché la timidité qui m’avait éloigné de tout rapport avec les misères de ce genre. Oh ! Foi, je vous en supplie, ne m’accusez pas d’une moralité douteuse, lorsque j’essaye plus que jamais d’agir comme mon Sauveur l’aurait fait. »

Il était très-agité. Sa sœur reprit plus doucement et en hésitant :

« Mais, Thurstan, on aurait pu faire tout ce qu’il fallait pour ramener au bien cette pauvre fille, sans cet enfant, ce misérable rejeton du péché.

— Le monde, en effet, a souvent rendu bien misérables les enfants nés dans cette position, quelque innocents qu’ils fussent ; mais je ne crois pas que ce soit la volonté de Dieu, à moins que ce ne soit la punition du péché des parents, et même alors la dureté du monde a souvent changé l’amour maternel en une sorte de haine. La honte, la crainte de la colère des amis, rendent une femme folle et souillent ses instincts les plus purs. Quant aux pères, que Dieu leur pardonne ! je ne le peux pas, au moins dans ce moment-ci. »

Miss Benson réfléchissait. Elle reprit enfin :

« Mais, Thurstan, quoique je ne sois pas convaincue, comment voudriez-vous que cette fille fût traitée, d’après votre théorie ?

— Il faudra du temps et beaucoup d’amour chrétien pour trouver la meilleure voie. Je sais que je n’ai pas beaucoup de sagesse, mais il me semble que ce qu’il y aurait de mieux à faire serait… » Il s’arrêta un instant, réfléchit encore, puis continua :

« Nous reconnaissons tous deux qu’elle a encore une grande responsabilité.

« Il me semble que, puisqu’elle va devenir mère et avoir la direction d’une petite vie, la responsabilité doit être assez grande, sans qu’on la change en un fardeau si lourd que la nature humaine recule devant son poids. En travaillant à fortifier en elle le sentiment de la responsabilité, je voudrais lui faire sentir aussi que cette responsabilité peut devenir une bénédiction.

— Que les enfants soient légitimes ou non ? demanda miss Benson sèchement.

— Oui, dit son frère avec fermeté. Plus j’y pense, plus je crois que j’ai raison. Personne, ajouta-t-il en rougissant, ne peut avoir plus d’horreur de l’inconduite que moi. Vous ne pouvez pas avoir plus de regret que moi du péché de cette jeune fille. Mais il ne faut pas confondre le péché avec ses conséquences.

— Je ne comprends pas la métaphysique.

— Il n’est pas question de métaphysique. Je crois que si nous savons mettre à profit l’occasion présente, tout ce qu’il y a de bon en elle peut se développer et arriver à une sainteté que Dieu seul peut mesurer, et que tout ce qu’il y a de mauvais en elle peut disparaître par la bénédiction de Dieu devant la pureté de son petit enfant ! Oh ! Père, écoute ma prière, et que son salut date de ce moment ! Aide-nous à lui parler dans l’esprit d’amour de ton saint Fils ! »

Ses yeux étaient pleins de larmes. Il tremblait d’émotion. Il était épuisé par la vivacité de ses impressions et par le peu d’effet qu’il faisait sur sa sœur. Elle était ébranlée pourtant ; elle reprit après un long silence :

« Le pauvre enfant ! le pauvre enfant ! quelles luttes et quelles souffrances il aura à soutenir ! Vous souvenez-vous de Thomas Wilkins ? vous rappelez-vous comment il vous a jeté au visage son acte de naissance et de baptême ? Il a refusé la position qu’on lui offrait, il s’est embarqué et il a été se noyer plutôt que de montrer le témoignage de sa honte.

— Je me le rappelle. Ce souvenir m’a souvent poursuivi. Il faudra qu’elle apprenne à son enfant à regarder à Dieu plutôt qu’à l’opinion des hommes. Ce sera sa pénitence. Il faut qu’il ne compte que sur lui-même, humainement parlant.

— Mais, après tout, dit miss Benson, qui avait estimé le pauvre Thomas Wilkins et regretté sa mort prématurée, après tout, on pourrait le cacher ; l’enfant même pourrait ignorer son origine !

— Comment cela ? dit son frère.

— Mais nous savons bien peu de chose sur elle, vous m’avez dit qu’elle n’avait pas d’amis ; dans quelque autre endroit ne pourrait-on pas la faire passer pour veuve ? »

Ah ! le tentateur ! C’était un moyen d’épargner beaucoup d’épreuves à un pauvre petit enfant : M. Benson n’y avait pas pensé ; c’était une décision de laquelle dépendaient les années à venir, et malheureusement elle fut mauvaise. Pour lui-même M. Benson aurait eu le courage de dire la vérité ; mais pour cette petite créature innocente et sans force, il fut tenté d’éviter la difficulté : il oublia tout ce qu’il avait dit sur le devoir de la mère de préparer son enfant à supporter avec l’aide de Dieu les conséquences de sa propre faiblesse.

Le souvenir de Thomas Wilkins fut le plus précis : il se rappelait le regard farouche qu’il avait jeté sur l’acte de naissance qui constatait qu’il entrait dans le monde pour y trouver tous les hommes en armes contre lui.

« Comment cela pourrait-il se faire, Foi ?

— Oh ! il faut savoir des choses qu’elle seule peut nous dire, avant que je puisse voir comment il faudra faire. C’est certainement ce qu’il y a de mieux.

— Peut-être, » dit son frère d’un air pensif, mais sans décision. Et la conversation tomba.

Ruth écarta son rideau quand miss Benson entra dans sa chambre ; elle ne parlait pas, mais elle sembla désirer qu’elle s’approchât d’elle. Miss Benson s’assit au pied du lit ; Ruth lui prit la main et la baisa, puis, comme si elle était fatiguée de ce faible mouvement, elle s’endormit.

Miss Benson prit son ouvrage et pensa aux arguments de son frère ; elle n’était pas convaincue, mais elle était touchée et troublée.