X
Le mouvement était grand à l’auberge. M. Benson eut à attendre longtemps dans le petit parloir de mistriss Morgan avant qu’elle pût venir lui parler, et il s’impatientait déjà, quand elle parut pour entendre son histoire.
On peut dire beaucoup de choses sur le peu de respect que rencontre la vertu quand elle n’est pas accompagnée par les avantages extérieures du rang et de la fortune ; mais je crois pourtant qu’on trouvera, en fin de compte, qu’une vertu simple et vraie reçoit une véritable récompense de respect et d’égards de la part de ceux dont l’estime a quelque valeur. Il est vrai qu’elle n’est pas payée des révérences et des compliments qui appartiennent dans le monde aux avantages du monde ; mais les plus nobles qualités de tous les cœurs s’éveillent à son approche, et sont prêtes à rendre hommage à sa pureté, à sa simplicité et à son oubli d’elle-même.
M. Benson pensait peu pour le moment à des signes extérieurs de respect, et mistriss Morgan n’avait pas de temps à perdre, mais son air affairé disparut quand elle apprit qui l’attendait, car M. Benson était bien connu dans ce village de montagnes où il venait passer ses congés d’été depuis plusieurs années, demeurant toujours au-dessus de la boutique et dépensant rarement un sou à l’auberge.
Mistriss Morgan écouta patiemment,… au moins pour elle.
« M. Jones viendra ici ce matin. Je n’ai pas eu grand temps hier, mais je me suis doutée que quelque chose allait de travers, et Gwen vient de me dire que le lit n’avait pas été défait. C’est une honte que vous soyez chargé d’une pareille créature. Ils étaient si pressés de partir que le jeune homme était épuisé en arrivant à Pentré-Vodas. Il n’était pas en état de voyager, et William Wynn, le postillon, dit qu’ils seront obligés d’y rester deux ou trois jours avant de pouvoir aller plus loin. En tout cas la femme de chambre part ce matin avec le bagage pour les rejoindre, et William Wynn a dit qu’ils l’attendraient. Vous feriez bien de leur écrire, M. Benson, et de leur dire en quel état elle est. J’enverrai la lettre par elle, et le postillon rapportera la réponse. »
L’avis était bon, quoiqu’il ne fût pas agréable. Il venait d’une personne de grand bon sens, quoique peu cultivée, et habituée à se décider promptement dans toutes les circonstances de la vie. Le fait est qu’elle était si peu accoutumée à voir disputer son autorité, qu’avant que M. Benson eût pu prendre un parti, elle avait tiré de son bureau des plumes, de l’encre et du papier, les avait posés devant lui et allait quitter la chambre.
« Laissez la lettre sur cette étagère. Je vous réponds qu’elle partira par la femme de chambre. Le garçon qui la conduit dans la carriole rapportera la réponse. »
Elle était partie avant que M. Benson eût pu assez reprendre ses sens pour se rappeler qu’il n’avait pas la moindre idée du nom des gens auxquels il avait à écrire. Le calme et le repos du petit cabinet où il vivait chez lui l’avaient habitué à la rêverie et à de longues réflexions, comme la position de mistriss Morgan dans son auberge l’avait obligée d’apprendre à se décider promptement.
L’avis d’écrire était bon sous quelques rapports, mais désagréable sous d’autres. Il est vrai qu’il était nécessaire que les amis de Ruth fussent instruits de son état ; mais ceux auxquels il allait écrire étaient-ils ses amis ? Il savait qu’il s’agissait d’une mère riche et d’un fils beau et élégant. Il avait aussi quelque idée des circonstances qui pouvaient atténuer un peu leurs torts envers Ruth. Il avait assez de sympathie avec toutes les situations pour comprendre la difficulté de la position d’une mère se trouvant sous le même toit que la femme qui vivait avec son fils. Il lui était pourtant désagréable de lui écrire ; il était encore plus impossible d’écrire au fils, cela semblerait le rappeler. Mais ce n’était que par eux qu’il pouvait arriver à savoir à qui s’adresser pour découvrir les amis de Ruth. Il écrivit enfin :
« Je vous écris, madame, pour vous parler de l’état de la pauvre jeune femme qui accompagnait votre fils quand il est arrivé ici, et qu’il a laissée en partant hier. Elle est chez moi, très-malade, et si vous me permettiez de vous donner un avis, il me semble qu’il serait bon que votre femme de chambre vint la soigner jusqu’à ce qu’elle fût assez bien remise pour retourner chez ses amis s’ils ne peuvent pas venir eux-mêmes prendre soin d’elle.
« Je suis, madame, votre très-humble serviteur,
« THURSTAN BENSON. »
Le résultat de tant de réflexions n’était pas très-satisfaisant, mais il ne pouvait rien trouver de mieux à dire. Il demanda à un domestique qui passait le nom de la dame, mit l’adresse, et la déposa sur l’étagère indiquée. Il retourna ensuite chez lui pour y attendre l’arrivée du médecin et le retour du postillon.
Ruth n’avait pas ouvert les yeux, elle n’avait pas bougé, elle respirait à peine, un petit mouvement des lèvres quand on lui donnait à boire était le seul signe de vie qu’elle donnât. Le médecin vint et secoua la tête en la voyant frappée d’une prostration complète des forces, causée par une grande secousse nerveuse ; prescrivit du repos et des remèdes mystérieux, tout en avouant que le résultat était douteux, très-douteux. Après son départ, M. Benson prit sa grammaire, il essaya de venir à bout d’apprendre les règles embrouillées du changement des lettres en gallois, mais ce fut en vain, et ses pensées revenaient toujours à la situation entre la vie et la mort de cette jeune créature pleine, si peu de jours auparavant, de vie et de bonheur.
La femme de chambre et le bagage, la carriole et le postillon étaient arrivés avant midi au terme de leur voyage, et la lettre avait été remise à son adresse. Mistriss Bellingham en fut fort ennuyée. C’était le pis de ces sortes de liaisons, il n’y avait pas moyen d’en calculer les éternelles conséquences. Il en résultait toute espèce de droits et toute sorte de gens pour s’en mêler. Quelle idée que d’envoyer sa femme de chambre ! Mais Simpson n’irait pas quand elle le lui demanderait. Telles étaient les réflexions qu’elle faisait tout haut en lisant la lettre ; en la terminant elle se tourna tout à coup vers sa femme de chambre favorite qui n’avait pas perdu un mot de toutes ces remarques.
« Simpson, est-ce que vous consentiriez à aller soigner cette créature, comme ce monsieur… Benson le propose.
— Moi, madame ? Oh ! madame n’attendrait pas cela de moi, je n’aurais plus le front d’habiller madame.
— Oh ! ne vous effrayez pas, j’ai besoin de vous. À propos, regardez donc le lacet de ma robe, la servante de cette auberge l’a noué et cassé hier soir. C’est ennuyeux, pourtant, dit-elle en pensant à la position de Ruth.
— Mais madame a mis, je crois, un billet de banque dans sa lettre à cette jeune femme, et ce petit monsieur bossu ne le savait pas quand il a écrit sa lettre, ni mistriss Morgan non plus, car j’ai trouvé le billet de banque jeté par terre comme un morceau de papier, dans la chambre de cette créature. Cette fille était sortie comme une folle après le départ de madame.
— Bien, c’est bien, ceci change la question ; au fait, cette lettre n’est alors qu’une sorte de demande au nom de cette jeune personne ; c’est juste, mais j’y avais pensé ; et qu’est devenu l’argent ?
— Oh ! cela va sans dire, madame. Je l’ai ramassé, et je l’ai remis à mistriss Morgan en dépôt pour cette jeune personne.
— Ah ! c’est bien. A-t-elle des amis ? Mistriss Mason vous en a-t-elle jamais parlé ? Peut-être faudrait-il leur faire savoir où elle est ?
— Mistriss Mason m’a dit, madame, que c’était une orpheline ; que son tuteur, qui n’était pas de ses parents, s’en était lavé les mains depuis son départ. Mistriss Mason a été au désespoir, car elle craignait de perdre votre pratique et que vous pensiez qu’elle ne l’avait pas assez surveillée ; elle dit que ce n’était pas sa faute, mais que cette fille était hardie, se vantait toujours de sa beauté, et essayait de se faire admirer, par exemple, un soir à un bal du comté ; et mistriss Mason a découvert qu’elle avait des rendez-vous avec M. Bellingham chez une vieille sorcière qui demeure au bas de la ville dans le plus mauvais quartier.
— C’est bien, en voilà assez, » dit mistriss Bellingham sèchement, car la femme de chambre avait manqué de tact dans son bavardage, et son désir de défendre la réputation de son amie mistriss Mason en détruisant celle de Ruth lui avait fait oublier qu’elle compromettait un peu le fils de sa maîtresse que son orgueilleuse mère n’aimait pas à voir mêlé à des récits d’une partie de la ville misérable et mal habitée.
« Si elle n’a point d’amis et qu’elle soit une créature de cette espèce, comme je suis portée à le croire d’après mes propres observations, ce qu’il y a de mieux pour elle c’est d’entrer dans un pénitentiaire. L’argent que j’ai laissé lui suffira jusqu’à ce qu’elle soit remise, si elle est vraiment hors d’état de remuer, et payera le voyage ; quand elle sera de retour à Fordham, je la ferai entrer tout de suite au pénitentiaire si elle veut.
— Elle est bien heureuse d’avoir à faire à une dame qui veut bien s’intéresser à elle après ce qui est arrivé. »
Mistriss Bellingham demanda son pupitre, et écrivit à la hâte par le postillon qui allait partir :
« Mistriss Bellingham présente ses compliments à son correspondant inconnu M. Benson et se permet de l’informer d’une circonstance qu’il ignorait, à ce qu’il paraît, en écrivant la lettre que mistriss Bellingham a reçue, c’est qu’une somme de quinze cents francs a été laissée à l’auberge pour la malheureuse jeune fille dont il est question dans la lettre de M. Benson. Cette somme est entre les mains de mistriss Morgan, ainsi qu’un billet de mistriss Bellingham pour cette misérable fille, dans lequel elle lui propose de la faire entrer dans le pénitentiaire de Fordham, seul lieu de refuge pour une personne qui, par son inconduite, s’est aliéné le seul ami qui lui restât. Mistriss Bellingham réitère sa proposition, et les meilleurs amis de cette jeune femme seront ceux qui l’encourageront à suivre cette ligne de conduite. »
— Ayez soin que M. Bellingham n’entende pas parler de la lettre de M. Benson, dit-elle en remettant son billet à sa femme de chambre ; cela l’agiterait très-inutilement. »