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RUTHXVII

XVII

Les dissidents, au nombre desquels était M. Benson, ne voient point de nécessité à baptiser les enfants immédiatement après leur naissance ; et plusieurs circonstances réunies retardèrent la consécration à Dieu du petit Léonard jusqu’à l’âge de six mois. Le sujet du baptême avait donné lieu à bien des conversations dans le petit parloir entre le frère, la sœur et leur protégée ; les questions de Ruth trahissaient parfois beaucoup d’ignorance, mais elles indiquaient aussi des réflexions sérieuses ; les réponses de M. Benson tendaient plutôt à l’encourager dans cette voie qu’elles ne lui donnaient des explications positives, et miss Benson suggérait sans cesse une foule d’idées toujours simples et quelquefois originales, mais pleines de ce sentiment religieux vrai et profond qui appartient parfois à ceux qui au premier abord paraissent seulement affectueux et sensés. Les explications que M. Benson avaient données à Ruth sur cette question l’avaient, comme il le désirait, amenée à y réfléchir si sérieusement, que la cérémonie qui allait avoir lieu, quelque simple qu’elle fût extérieurement et quelques tristes souvenirs qu’elle rappelât, était à leurs yeux, à tous, revêtue de l’austère grandeur d’un acte de foi et de fidélité.

La chapelle, comme nous l’avons dit, était à côté de la maison du pasteur. Toute l’assistance devait se composer de M. et miss Benson, de Ruth avec son enfant, et de Sally qui, pleine de son importance comme membre de l’Église anglicane, croyait faire un acte de condescendance en demandant la première à assister à un baptême de dissidents. Si elle ne l’avait pas demandé, on ne lui en aurait pas parlé, tant ses maîtres désiraient laisser aux autres la liberté qu’ils réclamaient pour eux-mêmes ; mais ils lui accordèrent sa demande avec plaisir, car ils aimaient à sentir qu’ils formaient une seule famille, et que les intérêts de l’un d’eux étaient les intérêts de tous. Toutefois il en résulta des conséquences auxquelles ils ne s’attendaient pas. Sally, très-préoccupée de l’événement qu’elle devait sanctionner par sa présence, en parla entre autres aux domestiques de M. Bradshaw.

Miss Benson fut un peu surprise de recevoir une visite de Jemima Bradshaw le matin même du jour où le petit Léonard devait être baptisé. Miss Bradshaw venait, avec toute l’ardeur d’une imagination de jeune fille, demander la permission d’assister au service de l’après-midi. Elle n’avait jamais vu baptiser personne, parce qu’elle était en pension au moment de la naissance de ses petites sœurs, et d’ailleurs la beauté et la grâce de mistriss Denbigh l’avaient frappée au premier abord, et elle avait conservé un intérêt romanesque pour cette veuve presque aussi jeune qu’elle, à laquelle la réserve et la retraite semblaient ajouter un nouveau charme.

« Oh ! miss Benson, je n’ai jamais vu de baptême ; papa dit que je puis venir, si vous pensez que cela ne déplaise pas à M. Benson et à mistriss Denbigh ; et je serais si tranquille ; je me mettrai derrière la porte, où vous voudrez ! Mais je voudrais tant voir baptiser ce beau petit enfant. On doit l’appeler Léonard, comme M. Denbigh, n’est-ce pas ?

— Non, pas précisément, dit miss Benson un peu embarrassée.

— Est-ce que M. Denbigh ne s’appelait pas Léonard ? Maman pensait qu’on lui donnerait son nom et moi aussi. Mais je puis venir au baptême, n’est-ce pas, chère miss Benson ? »

Miss Benson donna son consentement avec un peu de répugnance. Son frère et Ruth partagèrent ce sentiment sans l’exprimer, et ce fut bientôt oublié.

Jemima attendait gravement dans la vieille sacristie attenante à la chapelle, quand le pasteur et sa famille entrèrent. Elle pensait que Ruth était si pâle et avait l’air si sérieux parce qu’elle était veuve ; elle ne savait pas que Ruth venait devant Dieu comme une enfant qui s’était égarée, comme une mère qui avait encouru une lourde responsabilité et que l’amour maternel amenait à Dieu pour demander plus de foi et de force. En pensant à l’avenir de son fils, à cet avenir que toute sa tendresse ne pouvait pénétrer, elle tremblait ; mais en entendant parler de l’amour de Dieu qui dépasse l’amour maternel le plus ardent, la paix rentrait dans son âme avec la prière. Elle se tenait debout, appuyant sa joue pâle sur la tête de son enfant qui dormait sur son sein ; ses yeux étaient voilés par ses longs cils, mais ses regards n’était point fixés sur ce qui l’entourait ; elle cherchait à pénétrer l’avenir et à distinguer la vie réservée à son enfant ; mais le voile était trop épais pour que l’amour humain le plus tendre pût le pénétrer. L’avenir était caché auprès de Dieu.

M. Benson, debout au-dessous de la fenêtre dont la lumière éclairait ses cheveux blancs, semblait absorbé dans la cérémonie qu’il accomplissait. Sa voix, faible et musicale quand il ne l’élevait pas, devenait étrange et dure s’il était obligé de la forcer ; mais ce fut de l’accent le plus doux, comme le murmure d’une colombe qui couve ses petits, qu’il dit : « Prions Dieu, » et lorsque la petite congrégation fut agenouillée on pouvait entendre la faible respiration du petit enfant, tant le silence était profond ! La prière fut longue, les pensées et les craintes se succédaient dans l’esprit de M. Benson, et il exposait à Dieu toutes ses inquiétudes pour chercher en lui la direction et la force. Avant la fin, Sally s’échappa doucement, et miss Benson fut si étonnée de son départ qu’elle ne pouvait plus faire attention à ce que disait son frère. Le service fini, miss Bradshaw demanda la permission de porter l’enfant jusqu’à la maison ; mais Ruth le serra dans ses bras comme s’il n’y avait de sécurité pour lui que près de sa mère. M. Benson vit l’air de désappointement de Jemima.

« Venez prendre le thé avec nous, dit-il, cela ne vous est pas arrivé depuis que vous avez été en pension.

— Je voudrais bien, dit miss Bradshaw rougissant de plaisir ; mais il faut que je demande la permission à papa. Puis-je courir à la maison pour la demander ?

— Certainement, ma chère. »

Heureusement, M. Bradshaw était à la maison, car la permission de la mère n’aurait pas suffi. Elle reçut des recommandations nombreuses sur sa conduite.

« Ne mettez pas de sucre dans votre thé, Jemima ; avec leur revenu, les Benson ne doivent pas être en état de se servir de sucre. Et ne mangez pas beaucoup, vous aurez tout ce que vous voudrez en revenant ; rappelez-vous que l’entretien de mistriss Denbigh doit leur coûter très-cher. »

Jemima revint chez M. Benson fort calmée, mais craignant beaucoup que son appétit ne lui fit oublier la pauvreté de son hôte. Miss Benson et Sally, pendant ce temps, avaient fait des gâteaux dont elles étaient très-fières. L’économie stricte de la maison et l’oubli complet d’eux-mêmes que pratiquaient en général le frère et la sœur, cédaient toujours devant le goût qu’ils avaient pour l’ancienne hospitalité.

« Pourquoi avez-vous quitté la chapelle avant la fin de la prière ? demanda miss Benson à Sally.

— Ah ! c’est que je pensais que monsieur aurait soif après avoir prié si longtemps, et je me suis sauvée pour faire chauffer l’eau pour le thé. »

Miss Benson allait la reprendre d’avoir pensé à autre chose qu’à la prière ; mais elle se souvint combien le départ de Sally avait troublé son attention, et elle ne dit rien.

Miss Benson fut très-désappointée en voyant Jemima se borner à un seul morceau de ce gâteau qu’elle avait eu tant de plaisir à faire, et Jemima aurait bien voulu pouvoir oublier un moment les questions que son père lui ferait à son retour sur le repas, son étonnement d’entendre parler d’autre chose que de pain et de beurre, et la phrase finale : « Je me demande toujours comment Benson peut suffire à de pareilles dépenses avec son traitement. » Sally aurait pu raconter des traits ignorés de renoncement, où la main gauche ne savait pas ce que faisait la main droite, et que M. et miss Benson pratiquaient sans se douter que ce fût un sacrifice et une vertu, dans le seul désir de pouvoir faire du bien à ceux qui souffraient ou de remplir les devoirs de l’hospitalité. Le plaisir qu’y trouvait miss Benson aurait suffi pour prouver que les petites dépenses extraordinaires qu’entraînait chez elle la présence d’un étranger n’étaient pas une extravagance, mais une véritable bonne œuvre. Pauvre Jemima ! elle avait grand’faim et les gâteaux étaient si bons ! mais la vertu l’emporta, et elle refusa.

Pendant que Sally desservait, miss Benson et Jemima montèrent avec Ruth qui allait coucher Léonard.

« Je n’avais pas la moindre idée qu’un baptême fût quelque chose de si solennel, dit miss Bradshaw. M. Benson parlait comme s’il avait sur le cœur un poids que Dieu seul pouvait alléger.

— Mon frère sent très-profondément, dit miss Benson, qui voulait couper court à la conversation, car elle savait bien que plusieurs phrases de la prière avaient été suggérées à M. Benson par la triste histoire dont il s’agissait.

— Je ne l’ai pas tout à fait compris, reprit Jemima ; pourquoi disait-il : « Tu laisseras venir à toi cet enfant que le monde repousse, et tu le béniras de ta puissante bénédiction ? » Pourquoi ce cher petit serait-il repoussé ? Je ne sais pas si ce sont exactement là les mots, mais c’est au moins le sens.

— Ma chère, votre robe est mouillée ; elle a dû tremper dans la baignoire, laissez-moi l’essuyer.

— Oh ! merci, ne vous inquiétez pas de ma robe, » dit Jemima préoccupée de sa question : mais en se retournant elle aperçut les larmes que Ruth laissait tomber en silence dans la baignoire où s’ébattait son enfant. Jemima sentit qu’elle avait touché sans le vouloir à quelque corde sensible, et elle se hâta de passer à un autre sujet au grand soulagement de miss Benson. Pendant longtemps Jemima oublia cette circonstance, mais plus tard elle comprit ce que cela signifiait. Pour le moment, tout ce qu’elle demandait, c’était la permission de servir à quelque chose à mistriss Denbigh. Elle avait un grand goût pour la beauté, et ce goût était peu satisfait chez elle. La tristesse de Ruth ajoutait à ses charmes, et la simplicité de ses vêtements semblait lui prêter cette grâce qu’une belle draperie prête à une statue grecque. Le roman prétendu de la vie de Ruth avait frappé son imagination ; aussi était-elle heureuse en aidant Ruth à déshabiller Léonard, et un regard et un sourire de Ruth lui suffisaient comme récompense.

Quand Jemima fut partie avec le domestique qui était venu la chercher, il y eut un petit concert de louanges.

« C’est une bonne fille, dit miss Benson, elle se souvient de toute son enfance ; elle vaut deux fois mieux que M. Richard ; c’est toujours la même chose que lorsqu’ils étaient petits et qu’ils avaient cassé une fenêtre dans la chapelle ; il s’est sauvé, mais elle est venue frapper à notre porte, et je vois encore son honnête petit visage tout effrayé, et je l’entends me dire ce qu’elle avait fait et m’offrir tout son argent pour payer la fenêtre. Sans Sally, nous n’aurions jamais su que M. Richard en était aussi.

— Rappelez-vous, dit M. Benson, comme M. Bradshaw a toujours été sévère avec ses enfants ; il n’est pas étonnant que le pauvre Richard fût poltron.

— Il l’est encore ou je me trompe bien, dit miss Benson, et M. Bradshaw a été tout aussi sévère pour Jemima, et pourtant elle ne manque pas de courage. Mais je n’ai pas confiance en Richard ; je n’aime pas ses manières. Et l’année dernière, quand M. Bradshaw a été en Hollande pour ses affaires, son fils n’est pas venu à la chapelle la moitié aussi régulièrement pendant ce temps-là, et je crois toujours l’histoire de sa chasse à courre à Smithiles.

— Tout cela n’est pas bien grave pour un garçon de vingt ans, dit M. Benson en souriant.

— Non, pas en soi, mais je n’aime pas à le voir devenir tout de suite si rangé quand son père revient à la maison.

— Léonard n’aura jamais peur de moi, dit Ruth, revenant à ce qui lui remplissait l’esprit. Je tâcherai d’être une amie pour lui dès son enfance, et vous m’aiderez à être une amie sage, n’est-ce pas, monsieur ?

— Pourquoi l’avez-vous appelé Léonard, Ruth ? demanda miss Benson.

— C’était le nom du père de ma mère, et il était si bon… ; j’ai pensé que si Léonard pouvait devenir comme lui…

— Vous souvenez-vous des discussions sur le nom de miss Bradshaw, Thurstan ? Son père voulait l’appeler Hepzibah, et, dans tous les cas, voulait un nom de l’Écriture ; et mistriss Bradshaw voulait Juliana, d’après je ne sais quel roman qu’elle venait de lire. On a fini par choisir Jemima, parce que c’était un nom de l’Écriture, et qu’il pouvait aussi aller à une héroïne de roman.

— Je ne savais pas que Jemima fût un nom de l’Écriture, dit Ruth.

— Oh ! si. C’est une fille de Job : Jemima, Kesia et Keren Happuck. Il y a beaucoup de Jemima dans ce monde, et quelques Kesia ; mais je doute qu’on ait jamais appelé personne Keren Happuck, et pourtant nous en savons autant sur les unes que sur les autres. Ce qui prouve que tout le monde aime un joli nom, qu’il soit tiré de l’Écriture ou non.

— Quand aucune idée ne se rattache au nom, dit M. Benson.

— Moi, on m’a appelée Foi, comme une vertu théologale, parce que ma mère le désirait, et j’aime mon nom, quoique beaucoup de personnes le trouvent trop puritain ; et Thurstan a été nommé ainsi parce que mon père l’a voulu : car, quoiqu’on le trouvât quelquefois un peu radical, il était très-fier, au fond du cœur, de descendre d’un vieux sir Thurstan, qui avait figuré dans les guerres avec la France.

— La différence entre la théorie et la pratique, entre les pensées et les actions, » dit M. Benson qui était en train de se laisser aller aux charmes de la conversation.

Miss Benson tricotait comme à l’ordinaire et regardait son frère ; Ruth arrangeait les vêtements de son enfant pour le lendemain. C’était leur manière habituelle de passer la soirée ; mais le calme profond, la fenêtre ouverte, les doux parfums qui venaient du jardin et le beau ciel étoilé laissèrent dans les souvenirs de Ruth l’idée d’un jour de fête. Sally elle-même semblait plus paisible qu’à l’ordinaire quand elle vint pour la prière, et miss Benson et elle montèrent avec Ruth pour voir Léonard endormi.

« Dieu le bénisse ! dit miss Benson en se baissant pour baiser la petite main potelée qui reposait sur la couverture.

— Bonsoir, Ruth ! et ne vous levez pas trop tôt. Ce serait une pauvre sagesse et une triste économie que de ruiner votre santé. Bonsoir !

— Bonne nuit, chère miss Benson ! Bonne nuit, Sally ! »

Quand Ruth eut fermé la porte, elle s’approcha de nouveau du lit de son fils et le regarda jusqu’à ce que ses yeux fussent pleins de larmes.

« Dieu te bénisse, mon enfant ! Tout ce que je demande, c’est d’être un de ses instruments et de ne pas être rejetée comme inutile ou pis que cela.

Ainsi finit le jour du baptême de Léonard.

M. Benson avait donné des leçons à quelques enfants, comme par une faveur particulière ; mais les facultés de ses petits élèves ne l’avaient pas préparé aux progrès de Ruth. Les premières leçons qu’elle avait reçues de sa mère ne s’étaient jamais effacées de son esprit, et son maître était constamment surpris de la rapidité avec laquelle elle surmontait tous les obstacles, et de la passion qu’elle apportait dans l’étude de tout ce qui était beau. Ruth n’avait point conscience, pour sa part, des facultés qu’elle possédait ; elle ne pensait point à elle-même ; tout son esprit était absorbé par son fils et par ce qu’il fallait apprendre pour le lui enseigner plus tard. Si quelque chose eût pu lui ouvrir les yeux sur ce qu’elle valait, c’eût été le dévouement de Jemima. M. Bradshaw n’aurait jamais imaginé que sa fille pût se regarder comme inférieure à la protégée du pasteur ; mais il en était ainsi, et jamais chevalier errant ne se trouva plus honoré d’obéir à sa dame que Jemima ne croyait l’être quand Ruth lui permettait de faire quelque chose pour elle ou pour son fils. Ruth l’aimait tendrement malgré l’impatience que lui causait quelquefois la franche admiration de Jemima.

« Je vous en prie, ne me dites pas quand on me trouve jolie.

— Mais mistriss Postlewaithe ne disait pas seulement que vous étiez belle, mais aussi que vous aviez l’air doux et bon.

— Raison de plus pour ne pas me le dire ; je puis être jolie, mais je ne suis pas bonne ; et d’ailleurs, je crois qu’il n’est pas bon de raconter ce qu’on dit derrière le dos des gens. »

Ruth parlait si sérieusement que Jemima craignit de l’avoir fâchée.

Si elle avait voulu, elle aurait pu être vêtue des pieds à la tête des présents que M. Bradshaw voulait lui faire, mais elle les refusait constamment, parfois même contre le gré de miss Benson. Mais puisqu’il ne pouvait pas l’accabler de cadeaux, au moins M. Bradshaw voulait-il lui montrer son estime en l’invitant chez lui, et après quelque hésitation elle se décida à y accompagner M. et miss Benson. La maison était carrée et massive, et presque tous les meubles étaient gris foncé. Mistriss Bradshaw partageait le désir de son mari d’être prévenante pour Ruth ; au milieu de son indolence naturelle elle avait un grand goût pour la beauté et l’agrément des manières, en opposition avec la passion exclusive de son mari pour les choses utiles, et ce goût avait rarement trouvé une satisfaction aussi complète et aussi pure que le plaisir qu’elle avait à suivre les mouvements de Ruth dans le salon qui semblait recevoir de sa présence l’éclat et le charme qui lui manquaient en général. Mistriss Bradshaw soupirait en regrettant que sa fille ne fût pas assez jolie pour pouvoir imaginer un roman sur son compte, car mistriss Bradshaw n’échappait à la vie prosaïque qu’elle menait comme femme de M. Bradshaw que pour construire des châteaux en Espagne sur le plan des mauvais romans du jour. Son instinct du beau n’allait pas jusqu’à la beauté morale, et ne lui faisait pas remarquer le charme qu’un cœur affectueux et ardent donnait au visage peu remarquable de sa fille Jemima, dont les yeux noirs étaient sans cesse occupés à quêter de tout le monde un regard d’admiration pour son amie. Cette première soirée chez M. Bradshaw se passa comme toutes celles qui suivirent. Le thé vint, avec un service aussi riche et aussi laid qu’il fût possible de se le procurer pour de l’argent. Les dames prirent leur ouvrage et M. Bradshaw, debout devant la cheminée, favorisa la compagnie de ses opinions sur plusieurs sujets. Ses opinions avaient toute la valeur que peuvent avoir celles d’un homme qui ne voit jamais qu’un côté de la question ; elles s’accordaient sur plusieurs points avec celles de M. Benson. Mais il se permit deux ou trois fois une excuse en faveur de ceux qui n’étaient pas du même avis, et M. Bradshaw l’écoutait avec cette espèce de pitié indulgente qu’on éprouve pour un enfant qui déraisonne sans le savoir. Peu à peu mistriss Bradshaw et miss Benson tombèrent dans le tête-à-tête, et Ruth et Jemima en firent autant dans un autre coin. Deux enfants trop tranquilles pour leur âge furent renvoyées de bonne heure par leur père, parce que l’une d’elles s’était permis de parler trop haut pendant qu’il expliquait un changement survenu dans quelque tarif. Un moment avant le souper, on annonça un monsieur que Ruth n’avait pas encore vu, mais qui semblait très-lié avec le reste de la société : c’était M. Farquhar, l’associé de M. Bradshaw, qui revenait à Eccleston après un assez long séjour sur le continent. Il semblait fort à son aise chez M. Bradshaw, mais parlait peu. Il était étendu dans son fauteuil, les yeux à demi fermés tout en examinant tout le monde ; toutefois il n’y avait rien d’impertinent ni de désagréable dans ses manières. Ruth fut étonnée de l’entendre contredire M. Bradshaw, et s’attendait à quelque accès d’humeur ; mais, pour la première fois de la soirée, M. Bradshaw, sans renoncer absolument à son avis, admit pourtant la possibilité qu’on pût avoir quelque chose à dire en faveur de l’autre côté de la question. M. Farquhar discuta ainsi quelques sujets avec M. Benson, mais avec plus de respect que M. Bradshaw. En somme, quoique M. Farquhar n’eût pas adressé la parole à Ruth, elle reçut l’impression que c’était un homme qu’on devait respecter et qu’on pouvait peut-être aimer.

Sally les attendait, et commença immédiatement ses questions sur la soirée.

« Eh bien ! qui y avait-il, et que vous a-t-on donné à souper ?

— Il n’y avait que M. Farquhar et des sandwiches, des biscuits et du vin ; c’était bien assez, dit miss Benson en montant.

— M. Farquhar ! On dit qu’il pense à miss Jemima !

— Quelle folie ! il est d’âge à être son père, Sally !

— Il a peut-être dix ans de plus qu’elle ; mais ce n’est pas une raison pour que ce soit une folie, murmura Sally en rentrant dans la cuisine ; leur Betsy sait ce qu’elle dit, et elle n’en aurait pas parlé pour rien. »

Ruth jugea en se couchant que ce mariage était au moins très-improbable.