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VI

M. Bradshaw avait triomphé. Son candidat avait été élu, à l’humiliation de ses orgueilleux adversaires. Le public trouvait qu’il devait être satisfait, et le désappointement fut grand, lorsqu’on crut voir qu’il ne l’était pas autant qu’on s’y attendait.

Le fait est qu’il avait eu à supporter toutes sortes de petites mortifications pendant les élections, et que cela avait beaucoup diminué la joie qu’il aurait éprouvée à voir triompher son parti.

Il avait tacitement approuvé la corruption, et, maintenant que la fièvre du moment avait cessé, il la regrettait : d’abord sa conscience le lui reprochait un peu, et puis surtout il souffrait à la pensée que sa réputation d’austérité en avait peut-être reçu quelque atteinte. Pouvait-il espérer d’être épargné par ses adversaires, lui qui jadis avait jeté feu et flamme contre ceux qui abusaient de leur influence dans les élections ? Il avait autrefois coutume de dire que personne ne pouvait lui faire le moindre reproche ; et maintenant il redoutait de s’entendre accuser de corruption, et de se voir appeler devant un comité chargé de vérifier toutes les menées électorales.

Pour apaiser toute rumeur malveillante, M. Bradshaw redoubla d’austérité ; il se montra plus strict et plus scrupuleux que jamais, dans l’espoir qu’en le voyant aller deux fois par jour à l’église et donner libéralement à toutes les œuvres charitables, on oublierait ces jours d’agitation et de folie, où il avait laissé faiblir ces principes sévères dont il était si fier.

En outre, M. Donne ne l’avait pas complètement satisfait : il avait paru trop disposé à se laisser guider par le premier venu ; il n’avait pas suffisamment pris la peine de consulter ses vrais amis, M. Bradshaw entre autres. Il avait même parfois pris à lui seul la direction de ses affaires, et, sans demander l’avis de personne, il s’était absenté la veille de l’élection. Personne ne savait où il était allé ; mais le seul fait de son absence déplaisait à M. Bradshaw, et, si l’élection n’avait pas bien tourné, il se préparait à faire de cet éloignement subit de M. Donne un motif de querelle. Pourtant, en somme, il avait avec le nouveau membre du Parlement un sentiment de possession qui ne lui était pas désagréable. Il lui avait assuré et fait obtenir le succès, et il était fier de son triomphe.

Aucun incident pendant ce temps n’avait servi à rapprocher Jemima de M. Farquhar. Ils continuaient à ne se point comprendre ; seulement le résultat était différent : Jemima, en dépit de toutes leurs discussions, aimait de plus en plus M. Farquhar, tandis que lui, au contraire, lassé par des caprices qu’il ne pouvait prévoir et par des variations d’humeur incessantes, éprouva une joie dont il fut lui-même surpris, en apprenant que mistriss Denbigh revenait à Eccleston. Il était fait pour la paix, et la belle et douce Ruth lui semblait l’idéal de ce que devait être une femme.

C’était donc avec un grand intérêt que M. Farquhar allait tous les jours savoir des nouvelles du petit Léonard. Sally lui répondait les larmes aux yeux que l’enfant était bien, bien mal. Le médecin, qu’il interrogea, répondit brusquement que c’était une mauvaise espèce de rougeole, mais qu’il croyait que Léonard s’en tirerait. « Les enfants très-robustes ne font jamais les choses à demi, reprit-il. Quand ils sont malades, ils ont une fièvre de cheval ; quand ils sont bien portants, ils mettent toute une maison sens dessus dessous. Quant à moi, je suis enchanté de ne pas avoir d’enfants ; ils donnent plus de peine que de plaisir. » Mais en parlant ainsi le riche médecin d’Eccleston poussait un profond soupir, et M. Farquhar se dit que ce n’était pas sans fondement qu’on le croyait généralement fort affligé de ne pas avoir de postérité.

Une seule pensée préoccupait les habitants de la maison de Benson. Quand Sally n’avait pas quelque chose à faire pour le petit malade, elle passait son temps à pleurer : car elle avait rêvé trois mois auparavant à des branches de saule, et elle était convaincue que cela indiquait la mort d’un enfant. Tous les efforts de miss Benson tendaient à empêcher Sally de raconter son rêve à Ruth, à la grande indignation de la vieille servante, qui déclarait qu’il n’y avait rien de pis que tous ces dissidents pour ne pas croire aux rêves. Miss Benson était trop accoutumée au mépris de Sally pour les dissidents, pour faire grande attention à ce qu’elle répétait sans cesse en marmottant, mais elle s’efforçait de ne jamais la laisser seule avec Ruth. Hélas ! la pauvre mère n’avait pas besoin des rêves de Sally pour craindre de se voir enlever son trésor.

Ruth était convaincue qu’elle perdrait son enfant, et que c’était une juste punition de cet état d’indifférence pour toutes les choses du ciel et de la terre, auquel elle s’était laissée aller depuis sa dernière entrevue avec M. Donne. Sans comprendre que c’était une réaction naturelle après une extrême agitation, elle ne trouvait de consolation qu’à soigner Léonard sans relâche, et elle ne souffrait pas que personne intervînt entre elle et son fils. M. Benson s’aperçut de cette jalousie, et prévint sa sœur de tout faciliter à Ruth, sans se mêler directement des soins qu’elle donnait à son enfant. Seulement, quand il entra en convalescence, M. Benson, qui savait ordonner quand il le fallait, dit à Ruth de se coucher et de se reposer pendant que sa sœur veillerait. Ruth obéit sans répondre, et un moment après elle s’endormit de fatigue.

Elle rêva qu’elle était sur la plage solitaire, essayant d’emporter Léonard loin d’un homme qui le poursuivait ; elle savait que c’était un homme, et elle savait qui c’était, quoiqu’elle n’osât pas se dire son nom à elle-même. Il la suivait de près, à chaque instant il gagnait du terrain, le bruit de ses pas résonnait dans les oreilles de Ruth comme le bruit de la marée qui monte. Mais ses pieds semblaient fixés au sol, et tout d’un coup une vague énorme l’entraîna vers son persécuteur. Elle se réveilla. Au premier moment son rêve lui sembla une réalité ; son persécuteur était encore là, tout près d’elle, le murmure des vagues se faisait encore entendre. Mais peu à peu elle revint à elle et reconnut sa chambre, ce refuge bien-aimé contre toutes les tempêtes. Le feu brûlait gaiement dans l’âtre noirci ; une bouilloire pleine d’eau destinée à faire du thé pour Léonard chantait doucement : c’était là le son qui, dans son rêve, était devenu le bruit horrible d’un océan sans pitié. Miss Benson était assise au coin du feu, silencieuse et immobile ; il ne faisait plus assez clair pour lire, quoique le soleil couchant jetât encore ses dernières lueurs sur la corniche de la chambre ; la vieille horloge continuait son tic-tac monotone, et la netteté de ses sons prouvait le calme parfait qui régnait dans la maison. Léonard dormait d’un sommeil parfaitement tranquille, presque dans les bras de sa mère, bien loin de ces vagues cruelles qui avaient si profondément bouleversé Ruth. Son rêve n’était qu’un rêve : Léonard était en sûreté ; elle était elle-même loin de tout danger ; son cœur se remplit d’une douce émotion, et dans sa reconnaissance elle murmura :

« Dieu soit béni !

— Que dites-vous, ma chérie ? dit miss Benson, qui crut qu’elle demandait quelque chose.

— Je disais seulement : « Dieu soit béni ! » répondit Ruth timidement ; vous ne savez pas toutes les actions de grâces que j’ai à lui rendre.

— Ma chère, nous avons tous à le remercier de ce qu’il nous a rendu notre enfant. Voyez, il se réveille, et nous allons prendre une tasse de thé ensemble. »

Léonard se remit rapidement, mais il avait grandi et n’était plus un enfant. Il commençait à faire des questions et à s’étonner des réponses.

Ruth regretta un moment son enfance évanouie, ces jours passés où elle était tout pour son fils ; il lui semblait que deux de ses enfants lui avaient déjà échappé : l’un tout petit et encore silencieux, l’autre déjà plein de gaieté et de malice ; elle aurait voulu les revoir encore devant elle. Mais ce n’étaient que des regrets vagues et passagers ; elle était heureuse et paisible. Elle n’était troublée dans son repos et dans sa reconnaissance par aucun soupçon de l’admiration de M. Farquhar, qui était bien près de devenir de l’amour. Elle savait qu’il envoyait souvent et apportait quelquefois lui-même des fruits pour l’enfant convalescent. Dès qu’il fut en état de sortir, M. Farquhar lui amena un petit poney si doux, qu’il pouvait le monter, tout faible qu’il était. Mais Ruth, dans son orgueil maternel, trouvait toutes naturelles les preuves d’affection qu’on donnait à Léonard, et elle n’attachait pas plus de signification à ces attentions de M. Farquhar qu’aux humbles visites et aux modestes présents que faisaient au petit malade les pauvres que soignait M. Benson. Les uns lui apportaient un œuf frais, dans un moment où les œufs étaient rares ; d’autres quelques fruits qui avaient mûri sur une humble chaumière ; une vieille femme infirme, qui pouvait à peine se traîner jusqu’à la demeure de Ruth, venait chaque jour savoir des nouvelles de Léonard. Chaque jour, elle demandait à Dieu de l’épargner ; elle se rappelait les temps de sa jeunesse, et comment elle avait vu son enfant s’envoler vers le ciel, véritable patrie où tendaient les désirs de la pauvre femme laissée seule au monde. Dès que Léonard fut mieux, Ruth alla les remercier tous. Elle s’assit près du foyer de la vieille femme, qui lui dit d’une voix faible, mais simple et solennelle, la maladie et la mort de sa fille unique. Les larmes de Ruth coulaient pendant le simple récit de la vieille femme ; mais, pour celle-ci, ses pleurs étaient épuisés depuis longtemps, et elle attendait la mort avec patience. Depuis ce jour, Ruth devint presque une fille pour elle. M. Farquhar était compris par elle dans le nombre de ceux qui avaient eu des soins et des attentions pour son fils.

L’hiver s’écoula dans une profonde paix. Ruth avait perdu, à la vérité, tout sentiment de sécurité ; les orages qui avaient bouleversé son âme lui avaient remis en mémoire toutes les douleurs du passé ; elle sentait que toutes les fautes, même les plus anciennes et les plus inconnues, ont d’éternelles conséquences. Elle pâlissait involontairement quand on prononçait le nom de M. Donne, quoiqu’elle n’eût jamais parlé à personne de son entrevue avec lui au bord de la mer ; un profond sentiment de honte lui faisait garder le silence sur sa vie avant la naissance de Léonard ; mais, à partir de ce jour, elle parlait franchement et simplement de toute chose, excepté de ce fantôme vivant qui la poursuivait sans cesse. Elle tremblait à l’idée qu’il pourrait se dresser devant elle, et cherchait à s’attacher plus fidèlement que jamais à la pensée de ce grand Dieu qui est « comme l’ombre d’un grand rocher dans une terre altérée. »

L’hiver, avec ses glaces et ses frimas, était moins sombre que le cœur désolé de Jemima. Elle s’apercevait, mais trop tard, qu’elle avait eu tort jadis de croire à l’amour de M. Farquhar ; elle ne pouvait s’habituer à le considérer comme perdu pour elle, et pourtant son bon sens naturel le lui répétait sans cesse. Il ne lui parlait plus que par politesse. Il ne se souciait plus de ses contradictions ; il n’essayait plus, avec une persévérance patiente, de la ramener à son avis ; il n’employait plus de ruses caressantes pour la calmer dans un accès de mauvaise humeur : et pourtant Jemima sentait qu’elle était souvent de mauvaise humeur. Elle était devenue indifférente aux sentiments des autres ; son cœur semblait mort et incapable de s’émouvoir. Quels tristes reproches elle s’adressait souvent à elle-même dans le silence de la nuit ! Elle mettait une étrange persistance à s’informer de tous les faits qui pouvaient la confirmer dans l’idée que M. Farquhar pensait à épouser Ruth ; une curiosité poignante la poussait à s’en enquérir, et la souffrance qu’elle éprouvait à cette pensée lui semblait moins pénible que l’apathie habituelle de son âme.

Le printemps (gioventù dell’anno) revint et ramena tous ces riants attributs qui font un si douloureux effet sur les cœurs affligés. Les oiseaux remplissaient l’air de leurs cris de joie ; la végétation brillante et forte n’était point détruite par des gelées tardives ; les frênes avaient toutes leurs feuilles, bien qu’on ne fût qu’au milieu de mai. Cette chaleur précoce accablait Jemima. Elle sentait qu’elle s’affaiblissait tous les jours, et pensait avec amertume que personne ne s’en apercevait. Elle se trompait. Sa mère demandait souvent à son mari s’il ne trouvait pas que Jemima avait l’air malade, et c’était en vain qu’il l’assurait du contraire. Chaque matin elle se demandait avant de se lever quel plat pourrait ranimer l’appétit de Jemima, et elle cherchait tous les moyens de la rendre heureuse ; mais la pauvre fille était trop irritable pour que sa mère osât lui parler ouvertement de sa santé.

Ruth aussi s’apercevait que Jemima était malade ; elle sentait que miss Bradshaw, qui l’avait tant aimée, avait perdu toute affection pour elle. Ruth l’aimait toujours et souffrait souvent de l’aversion évidente de Jemima pour elle. Le visage de la jeune fille s’obscurcissait à son approche, et Ruth le sentait sans savoir pourquoi ; elle craignait presque Jemima, car on apprend à craindre ceux qui ne vous aiment plus ; la jalousie fait naître cette sorte de haine, et miss Bradshaw en souffrait peut-être plus encore que mistriss Denbigh. Avec le printemps, une nouvelle idée était entrée dans l’esprit de Ruth, idée pénible et qu’elle cherchait en vain à chasser : elle commençait à croire que M. Farquhar était amoureux d’elle. Elle s’en voulait d’une telle pensée, mais elle se consolait en se disant qu’il allait faire un voyage d’affaires sur le continent, que pendant ce temps cette étrange fantaisie lui passerait, et qu’à son retour elle trouverait quelque moyen de conserver à Léonard l’affection de M. Farquhar, dont il avait gagné le cœur, tout en lui faisant comprendre qu’il ne devait jamais penser à elle.

M. Farquhar n’aurait pas été flatté de savoir que son départ du matin avait beaucoup contribué au calme de Ruth, qui était occupée un samedi à travailler pour son fils dans le jardin. Le temps était superbe, le ciel d’un bleu éclatant, de ce bleu foncé qui semble n’avoir pas de fin dans l’espace, quelques nuages légers et délicats disparaissaient à l’horizon ; les feuilles ne tremblaient même pas, tant l’air était calme et pur. Ruth travaillait, assise à l’ombre d’un vieux mur. Miss Benson et Sally étaient occupées, l’une dans le salon, l’autre dans la cuisine, et échangeaient de temps à autre quelques mots, car la porte et les fenêtres étaient ouvertes ; mais la conversation n’était pas suivie, et, dans les moments de silence, Ruth chantait à voix basse une chanson que sa mère aimait jadis. Elle s’arrêtait parfois pour regarder Léonard, qui travaillait avec ardeur à planter du céleri dans un petit coin du jardin. Le cœur de sa mère s’épanouissait en le contemplant : il enfonçait si vigoureusement sa bêche dans le sol brun, ses joues étaient d’un si bel incarnat, ses cheveux bouclés flottaient si gracieusement autour de son visage ! Et pourtant Ruth soupirait en songeant au temps où son fils avait sans cesse recours à elle. Maintenant tout son plaisir était d’agir par lui-même ; l’année passée il avait tant admiré l’adresse avec laquelle elle lui faisait des chaînes de pâquerettes ! et maintenant, quand elle lui avait donné des vêtements qu’elle avait faits dans ses rares moments de loisir, il lui avait demandé d’un air soucieux quand il aurait des habits faits par un homme. Depuis le jour où elle avait accompagné Marie et Élisabeth chez la meilleure couturière d’Eccleston, qui devait leur faire des robes, elle avait songé avec plaisir que sa matinée du samedi se passerait à faire des pantalons d’été pour son fils ; les paroles de Léonard lui avaient ôté de son entrain. Mais, puisqu’elle songeait à ce petit chagrin, c’est que sa vie était douce et calme, et même elle oubliait cette contrariété en écoutant le doux murmure des petits oiseaux. Le bruit lointain des charrettes faisait un agréable contraste, et Ruth se reposait en pensant au bruyant marché qui se tenait ce jour-là.

Mais en dehors du bruit et du tumulte extérieur, il reste de la place pour les luttes et les combats de l’âme.

Jemima errait dans la maison sans trouver de repos nulle part, quand sa mère, dans le but de l’occuper, vint la prier d’aller chez mistriss Pearson, la nouvelle couturière, pour lui donner quelques ordres sur les robes de Marie et d’Élisabeth. Jemima y consentit pour ne pas entamer une discussion, quoiqu’elle eût mieux aimé rester seule à la maison. Mistriss Bradshaw, qui, comme je l’ai dit, s’apercevait de la tristesse de sa fille, avait espéré que cette course l’amuserait.

« Et pendant que vous serez là, Jemima, dit sa mère, choisissez un chapeau neuf pour vous ; elle en a de très-jolis, et votre vieux est bien fané.

— Il est assez beau pour moi, maman, dit Jemima languissamment. Je n’ai pas besoin d’un chapeau neuf.

— Mais j’y tiens, moi, chère enfant. Je veux que ma fille soit jolie et bien mise. »

Il y avait dans le ton de mistriss Bradshaw une tendresse simple qui toucha le cœur de Jemima. Elle embrassa sa mère avec plus d’affection qu’elle ne lui en avait montré depuis longtemps.

« Je crois que vous m’aimez, ma mère, dit Jemima.

— Nous vous aimons tous, chérie ; si vous vouliez seulement le croire ! Si vous avez besoin ou envie de quelque chose, dites-le-moi, et, avec un peu de patience, je l’obtiendrai de votre père. Seulement, soyez heureuse comme une brave fille.

— Soyez heureuse ! comme si cela se faisait par un acte de volonté ! » pensait Jemima en se garantissant par instinct de la foule de charrettes et de chevaux qui encombraient la place du marché.

Les tendres regards et la voix de sa mère l’avaient calmée pourtant ; quand elle eut achevé de donner des ordres pour les robes de ses sœurs, elle demanda à voir des chapeaux, afin de prouver à sa mère qu’elle n’avait pas oublié ses bontés pour elle.

Mistriss Pearson était une femme de trente à trente-six ans, intelligente et active. Personne ne l’égalait dans ce petit bavardage qu’on demandait autrefois aux barbiers.

Elle recommença ses éloges sur la ville où elle venait de se fixer, éloges que Jemima lui avait déjà entendu répéter vingt fois.

« Voilà des chapeaux qui vous conviennent parfaitement, mademoiselle ; c’est simple et élégant, ce qu’il faut pour une jeune personne. Essayez cette capote de taffetas blanc, je vous en prie. »

Jemima se regarda dans la glace, et fut obligée de convenir que le chapeau lui allait très-bien, tout en rougissant des compliments de mistriss Pearson sur ses beaux cheveux noirs et ses yeux orientaux.

« J’ai persuadé à la jeune dame qui accompagnait vos sœurs l’autre jour… leur gouvernante, n’est-ce pas, mademoiselle ?

— Oui, elle s’appelle mistriss Denbigh, dit Jemima d’un air sombre.

— Merci, mademoiselle. J’ai donc persuadé à mistriss Denbigh d’essayer ce chapeau ; vous ne vous figurez pas comme elle était jolie, et pourtant je crois qu’il vous va mieux qu’à elle.

— Mistriss Denbigh est très-belle, dit Jemima en ôtant le chapeau, sans avoir grande envie d’en essayer un autre.

— Oui, mademoiselle : un genre de beauté tout particulier, une beauté grecque. Elle me rappelle une jeune-personne que j’ai connue autrefois à Fordham. »

Mistriss Pearson soupira.

« À Fordham ! reprit Jemima, se rappelant qu’elle avait entendu prononcer ce nom par Ruth ; à Fordham ! mais je crois que mistriss Denbigh est des environs de Fordham.

— Oh ! mademoiselle, ce n’est pas la personne dont je parle ; c’est impossible, avec la position qu’elle occupe chez vous. J’ai à peine connu cette fille, mais je l’ai vue deux ou trois fois chez ma sœur, et sa beauté était si frappante, que je me souviens parfaitement d’elle, d’autant mieux qu’elle s’est si mal conduite plus tard…

— Mal conduite ! répéta Jemima, convaincue par ces mots qu’il ne pouvait y avoir aucun rapport entre mistriss Denbigh et la jeune personne dont il était question. Alors ce ne peut pas être mistriss Denbigh.

— Oh ! non, mademoiselle ; je serais bien fâchée qu’on crût que j’ai pu penser quelque chose de semblable. Tout ce que je voulais dire, c’est que Ruth Hilton était…

— Ruth Hilton ? dit Jemima en se retournant brusquement pour regarder en face mistriss Pearson.

— Oui, mademoiselle, c’était le nom de cette malheureuse jeune fille.

— Dites-moi ce qu’elle est devenue. Qu’a-t-elle fait ? dit Jemima en réprimant son émotion, car elle se sentait sur le point de faire quelque étrange découverte.

— Je ne sais pas si je devrais vous raconter cela, Mademoiselle, ce n’est guère convenable ; mais cette Ruth Hilton était apprentie chez ma belle-sœur, qui est la première couturière de Fordham, et cette jeune fille était très-entreprenante et très-rusée, et très-fière de sa beauté, et je ne sais comment elle a fait la conquête d’un jeune homme d’une des premières familles du comté, qui l’a prise avec lui. Je vous demande mille fois pardon, mademoiselle, de ce que je vous raconte là…

— Continuez, dit Jemima.

— Je n’en sais beaucoup plus. La mère du jeune homme l’a rejoint dans le pays de Galles. Elle était très-fière et avait beaucoup de religion, et elle était au désespoir de voir son fils séduit par une pareille créature. Elle l’a ramené au bien et emmené avec elle à Paris ; je crois qu’elle y est morte, mais je n’en suis pas sûre, car je me suis brouillée avec ma belle-sœur depuis plusieurs années, et je n’ai plus de nouvelles.

— Qui est celle qui est morte ? dit Jemima ; la mère du jeune homme, ou… ou bien Ruth Hilton ?

— Oh ! mademoiselle, ne les confondez pas. C’est la mère, madame,… j’oublie le nom,… Bellington, je crois. C’est elle qui est morte.

— Qu’est devenue l’autre ? demanda Jemima, qui, au milieu de ses soupçons, n’osait plus prononcer de nom.

— Ruth Hilton ? Hélas ! mademoiselle, que pouvait-il lui arriver, si ce n’est d’aller de mal en pis ? pauvre créature ! Je ne sais rien de positif là-dessus, mais j’ai entendu dire qu’elle était partie avec un autre monsieur qu’elle avait rencontré dans le pays de Galles. »

Il y eut un moment de silence. Jemima avait encore une question à faire, mais elle sentait que la marchande de modes la regardait avec curiosité, et elle essaya de parler avec indifférence.

« Combien y a-t-il de temps que cela est arrivé ? »

Léonard avait huit ans.

« Voyons donc. C’est avant mon mariage ; j’ai été mariée trois ans, et il y a cinq ans que mon pauvre Pearson est mort ; ainsi il y aura neuf ans cet été, je crois. Des roses vous iraient peut-être mieux que le lilas, ajouta-t-elle en voyant Jemima tourner et retourner le chapeau qu’elle distinguait à peine, tant elle était troublée.

— Merci ; c’est un joli chapeau, mais je n’en ai pas besoin pour le moment. Je vous demande pardon de vous avoir fait perdre votre temps. »

Et elle salua brusquement mistriss Pearson, et se trouva bientôt dans la rue pleine de monde. Tout à coup elle se retourna, revint rapidement sur ses pas et rentra hors d’haleine chez mistriss Pearson.

« J’ai changé d’avis, dit-elle ; je prendrai ce chapeau. Combien est-ce ?

— Permettez-moi de changer les fleurs ; c’est l’affaire d’un instant, et vous pourrez voir si vous n’aimez pas mieux les roses. Du reste, le feuillage va bien aussi ; c’est un charmant petit chapeau.

— Oh ! peu importe, changez-les si vous voulez. »

Elle restait debout pendant que la marchande de modes, qui prenait son agitation pour de l’impatience, se hâtait d’accomplir le changement proposé.

« À propos ! dit Jemima en arrivant à la véritable raison de son retour, papa ne trouverait pas bon que vous fissiez entrer le nom de mistriss Denbigh dans une histoire comme celle que vous m’avez racontée.

— Oh ! certainement, mademoiselle, j’ai trop de respect pour vous tous pour rien faire de semblable. Je sais bien qu’il n’est pas agréable pour une dame qu’on dise qu’elle ressemble à quelqu’un qui se conduit mal.

— Mais j’aimerais mieux que vous ne fissiez allusion à cette ressemblance devant personne. Ne racontez cette histoire à personne.

— Non, certes ! mademoiselle ; mon pauvre mari aurait pu rendre témoignage que je suis secrète comme le tombeau, quand il y a quelque chose à cacher.

— Mais il n’y a rien à cacher, mistriss Pearson ; seulement n’en parlez pas ; voilà tout.

— Vous pouvez être tranquille, mademoiselle, il n’y a pas de danger. »

Jemima ne retourna pas chez elle, mais sortit de la ville et se dirigea du côté des montagnes. Elle avait entendu ses sœurs demander la permission d’inviter Léonard et sa mère à prendre le thé ; et comment se trouver en face de Ruth après le récit qu’elle venait d’entendre !

Il n’était pas encore tard. On prenait le thé de bonne heure à Eccleston. Des nuages blanchâtres s’étendaient doucement sur le ciel ; le vent faisait plier et légèrement balancer les longues herbes dans les champs. Jemima s’assit dans une prairie, au bord de la route. Elle était sous le coup de ce qu’elle venait d’entendre. Semblable au plongeur qui quitte tout d’un coup le rivage connu et familier où des amis sourient à sa bravoure, pour se plonger dans les vagues bouillantes au sein desquelles un monstre effroyable va peut-être s’emparer de lui, Jemima sentait tout son sang se glacer dans ses veines. Deux heures auparavant, elle s’imaginait qu’elle ne rencontrerait jamais dans sa vie quelqu’un qui eût vécu dans une inconduite flagrante. Elle n’avait pas formulé sa pensée, mais elle se croyait à l’abri d’un pareil malheur. Sans avoir d’elle-même une trop haute idée, sans avoir l’orgueil du pharisien endurci, elle avait comme lui l’horreur du pauvre péager, et elle éprouvait une terreur presque enfantine à l’idée de se trouver face à face avec une personne aussi criminelle. Les discours de son père n’étaient pas restés sans effet. Il partageait l’humanité en deux classes bien distinctes : l’une à laquelle il appartenait, par la grâce de Dieu, lui et les siens ; l’autre composée d’individus qu’il fallait à tout prix régénérer et qu’il accablait de sermons, d’exhortations et de reproches où il n’entrait malheureusement que bien peu de cette foi et de cette espérance qui donnent la vie éternelle. Jemima s’était souvent révoltée contre la dureté des doctrines de son père ; mais elle en avait conservé un sentiment d’effroi et de répugnance pour tous ceux qui s’égaraient ; elle ne les regardait pas avec cette charité chrétienne qui est à la fois de la sagesse et de la bonté.

Maintenant elle découvrait, parmi ceux qui vivaient familièrement avec elle, une personne souillée du péché qui révolte le plus la pudeur d’une femme : elle ne pouvait supporter la pensée de revoir Ruth. Elle aurait voulu pouvoir l’envoyer bien loin d’elle, dans un coin du monde ou elle ne l’apercevrait plus jamais ; elle aurait voulu pouvoir oublier qu’il y eût une si grande pécheresse dans un monde si beau, si gaiement éclairé par le soleil, sous un ciel pur comme celui qui était devant ses yeux ; et en y songeant, Jemima serrait convulsivement ses lèvres ; ses joues se coloraient d’une vive rougeur, ses yeux se remplissaient d’une expression de colère et de douloureuse surprise.

C’était le samedi, et les ouvriers quittaient ce jour-là leur travail une heure plus tôt que de coutume. Jemima se dit qu’il était temps de rentrer. Depuis quelque temps elle avait eu tant à lutter avec son propre cœur qu’elle en était venue à fuir toute discussion et toute contradiction ; elle essayait de se conformer aux règles et aux heures établies. Mais elle sentait son cœur se gonfler de haine contre l’humanité entière ; elle frémissait à l’idée de retrouver Ruth. À qui pouvait-on se fier en ce monde, si Ruth, la calme, la modeste Ruth, s’était souillée d’une telle faute ?

Elle reprit le chemin de la maison. Tout d’un coup, le souvenir de M. Farquhar lui traversa l’esprit. Le coup qu’elle avait reçu le lui avait fait oublier jusqu’alors. Cette pensée lui rendit un peu de compassion pour Ruth ; ce qu’elle n’aurait certainement pas éprouvé si elle avait pu se rappeler un seul mot, un seul geste, un seul regard de Ruth qui eût eu pour but de captiver l’affection de M. Farquhar. À mesure que Jemima évoquait toutes les scènes du passé, elle était contrainte de reconnaître que Ruth avait toujours été parfaitement pure et simple vis-à-vis de M. Farquhar. Non-seulement elle n’avait point été coquette, mais elle n’avait pas même deviné l’inclination de M. Farquhar pour elle ; bien longtemps seulement après que Jemima s’en était aperçue, Ruth avait été graduellement amenée à voir ce qu’il en était. Depuis ce moment elle avait eu avec lui des manières si dignes, si modestes, si réservées dans leur tranquille gravité, que Jemima ne pouvait douter de sa parfaite sincérité. Il n’y avait pas eu là trace d’hypocrisie ; mais combien de fois on avait dû user d’hypocrisie et mentir, sinon de paroles, du moins en actions, avant d’en venir à faire passer Ruth pour une jeune veuve ? Jemima se rappelait l’air innocent et jeune qu’avait mistriss Denbigh lorsqu’elle était venue chez eux pour la première fois. M. et miss Benson le savaient-ils ? Auraient-ils pris part à cette fourberie ? Trop inexpérimentée pour comprendre à quelle tentation ils avaient été exposés, Jemima ne voulait pas les croire coupables d’un tel acte de duplicité ; et par là elle aggravait encore la faute de Ruth, qui vivait depuis tant d’années chez les Benson dans une familiarité et une confiance absolue en apparence, tout en cachant au fond de son cœur le secret terrible de sa vie passée. Où donc trouver l’innocence ? À qui pouvait-on se fier ? Jemima ne savait plus que croire et que penser.

Peut-être y avait-il deux Ruth Hilton. Peut-être était-ce faux. Elle revint sur les plus petits faits : c’était impossible. Elle savait que le nom de fille de mistriss Denbigh était Hilton. Elle lui avait entendu dire un jour qu’elle avait habité à Fordham. Elle savait qu’elle avait voyagé dans le pays de Galles avant de venir se fixer à Eccleston. Le doute n’était pas possible : Jemima songea au pouvoir que cette découverte lui donnait sur Ruth, mais cela ne la soulagea pas ; que n’avait-elle su tout cela plus tôt ? En arrivant chez elle, la pauvre fille pouvait à peine se tenir debout ; l’émotion de cette journée l’avait épuisée. « Du repos, ma mère, ma-bonne mère ! C’est tout ce dont j’ai besoin. » La bonté éprouvée et constante de sa mère la calmait : elle monta dans sa chambre et se coucha. Tout était tranquille, les persiennes à demi fermées remuaient doucement au vent du soir, les branches s’agitaient à peine, et on n’entendait que le chant d’adieu du rossignol.

Jemima n’avait plus de jalousie dans le cœur ; elle se sentait de la répugnance pour Ruth, mais il lui semblait qu’elle ne pouvait plus être jalouse d’elle. Dans l’orgueil de son innocence, elle ne comprenait plus comment elle avait pu éprouver un tel sentiment. M. Farquhar pouvait-il hésiter ? Hésiter entre elle et une femme qui… Non, elle ne voulait pas même s’avouer ce qu’avait été Ruth. Et pourtant il ne le saurait peut-être jamais. Oh ! si Dieu pouvait envoyer un rayon de la lumière éternelle pour éclairer cette terre d’obscurité et de mensonge ! Il se pouvait aussi (et jadis elle l’avait cru avant d’avoir tant souffert), il se pouvait que Ruth fût revenue à la pureté par une longue repentance. Dieu seul le savait ! Si sa vie actuelle n’était pas un mensonge, si elle avait ainsi racheté le passé, quelle cruauté ce serait à une autre femme que de venir par un mot sévère et impitoyable dévoiler ce qui était ignoré de tous ! Et pourtant si Ruth les trompait encore ? Mais non, Jemima avait trop de noble franchise pour ne pas sentir que cela était impossible. Quoique Ruth eût pu faire autrefois, maintenant elle était pure et vertueuse, elle avait droit au respect. Jemima n’était pas décidée à garder toujours le secret ; elle n’en serait pas capable si M. Farquhar continuait à admirer Ruth, et si Ruth lui donnait le moindre encouragement. Cela n’était pas vraisemblable, mais rien désormais ne semblait impossible à Jemima. En tout cas, elle n’avait qu’à attendre et à veiller sur Ruth, qui se trouvait en son pouvoir. Cette pensée inspirait à la jeune fille une sorte de pitié protectrice. Son horreur pour le mal restait la même ; mais, plus elle songeait aux conséquences terribles du péché pour celle qui l’avait commis, plus elle comprenait combien il serait cruel de tout révéler. Cependant elle avait un devoir à remplir vis-à-vis de ses sœurs, il fallait surveiller Ruth. Son amour pour M. Farquhar lui aurait donné la même idée, mais elle était trop troublée pour s’avouer la force de cet amour ; le devoir lui semblait la seule chose fixe en ce monde. Pour le moment, elle n’avait point à troubler la vie paisible de Ruth.