V
Le samedi vint. Des nuages noirs et irréguliers couvraient le ciel. Le temps, au grand regret des jeunes filles, n’était pas favorable. Elles espéraient un changement vers midi, puis au moment de la marée du soir ; mais le soleil refusait toujours de se montrer.
« Papa n’achètera pas notre chère maison, dit Élisabeth tristement. Il lui faut du soleil. La mer a l’air d’être de plomb aujourd’hui, elle n’étincelle pas, et les sables sont tout noirs.
— Il fera peut-être plus beau demain, reprit Ruth gaiement.
— À quelle heure arrivent-ils ? demanda Marie ?
— Votre père a écrit qu’il serait à la station à cinq heures, et il faut une demi-heure pour venir de là.
— Et ils doivent dîner à six heures ?
— Oui, répondit Ruth, et je pense que, si nous prenions le thé une demi-heure plus tôt, nous pourrions sortir ensuite, éviter le mouvement de l’arrivée et du dîner, et nous trouver dans le salon quand votre père rentrerait après le dîner.
— Oh ! ce serait charmant, » dirent-elles, et les ordres furent donnés en conséquence.
Le vent était tombé et les nuages restaient immobiles quand elles sortirent pour se promener au bord de la mer. Les jeunes filles jouaient avec le sable, et Ruth les aidait comme une enfant. Mais elle aurait bien voulu avoir près d’elle son enfant, qu’elle regrettait à chaque heure du jour. Déjà le soleil commençait à disparaître ; les nuages s’assombrirent et des gouttes de pluie commencèrent à tomber. Ruth craignait une averse à cause d’Élisabeth, et elles tournaient leurs pas du côté de la maison, quand elles aperçurent trois personnes qui venaient à leur rencontre.
« Papa et M. Donne ! dit Marie ; nous allons donc le voir enfin.
— Lequel croyez-vous que ce soit ? demanda Élisabeth.
— Oh ! le plus grand. Voyez comme papa se tourne toujours vers lui et jamais vers son compagnon !
— Qui est l’autre ? reprit Élisabeth.
— M. Bradshaw a dit que M. Farquhar et M. Hickson viendraient avec lui. Mais je suis sûre que ce n’est pas M. Farquhar, » dit Ruth.
Les jeunes filles se regardèrent comme elles le faisaient toujours quand Ruth prononçait le nom de M. Farquhar, mais elle ne s’aperçut pas du regard, et elle ne se doutait guère des conjectures qui y donnaient lieu. Les hommes approchaient. M. Bradshaw s’écria :
« Eh bien ! mes petites, nous avions une heure d’ici au dîner, et nous sommes venus au-devant de vous. »
Ses filles reconnurent à sa voix qu’il était en humeur d’indulgence, et elles coururent à lui. Il les embrassa, donna une poignée de main à Ruth, dit à ses compagnons que c’étaient là les petites filles qui le pressaient de faire l’extravagance d’acheter la maison qu’elles habitaient ; et puis avec un peu d’hésitation, et parce qu’il vit que M. Donne l’attendait, il ajouta : « La gouvernante de mes filles, mistriss Denbigh. »
L’obscurité augmentait à tout moment, il était temps de regagner les rochers qu’on ne distinguait déjà presque plus. M. Bradshaw prit ses filles par la main. Ruth marchait à côté d’eux. Les étrangers les suivaient.
M. Bradshaw donnait à ses filles des nouvelles d’Eccleston. M. Farquhar était souffrant et n’avait pu l’accompagner, mais Jemima et leur mère se portaient bien.
Le monsieur le plus voisin de Ruth lui adressa la parole :
« Aimez-vous la mer ? » demanda-t-il.
Elle ne répondit pas ; il reprit en changeant sa question :
« Aimez-vous à être au bord de la mer ? devrais-je plutôt dire.
— Oui, » répondit Ruth d’une voix étouffée.
Le sable tremblait sous ses pieds ; les personnes qui étaient près d’elle disparurent à ses yeux ; le son de leurs voix retentissait comme dans un rêve, tandis que l’écho d’une seule voix la pénétrait de part en part. Elle se sentit chanceler, et son âme tout entière frémit au dedans d’elle. Cette voix qu’elle venait d’entendre, ah ! alors même que le nom, le visage, la taille de celui qui venait de lui parler n’étaient plus les mêmes, c’était la voix qui avait ému son cœur de jeune fille, qui avait murmuré à son oreille des paroles d’amour ; c’était la voix qui l’avait séduite, qui l’avait perdue ; c’était la voix qu’elle avait entendue pour la dernière fois au milieu du délire de la fièvre. Elle n’osait pas se retourner pour chercher dans l’obscurité la figure de celui qui lui parlait. Elle savait qu’il était là, elle l’entendait lui parler comme il parlait autrefois aux étrangers ; peut-être lui répondit-elle, peut-être non ; Dieu seul le sait.
Il lui semblait que ses pieds étaient cloués au sol, que les rochers immobiles reculaient devant elle, et que le temps s’était arrêté, tant le sentier sur le sable lui parut long et terrible.
Au pied des rochers, ils se séparèrent. M. Bradshaw, qui ne voulait pas laisser refroidir son dîner, prit le chemin le plus court avec ses amis. À cause d’Élisabeth, Ruth remontait toujours par un sentier qui tournait au milieu des rochers, où abondaient les nids d’alouettes, et qui était parfumé de thym et de bruyère.
Les petites filles étaient plongées dans une grande discussion sur les étrangers. Elles firent appel à Ruth, mais Ruth ne répondit pas, et elles étaient trop occupées de se convaincre réciproquement pour répéter leur question. La première petite côte gravie, Ruth s’assit brusquement et couvrit son visage de ses mains. Cela était si étrange, les désirs et le bien-être de ses élèves étaient si constamment la règle des mouvements de Ruth, que les jeunes filles s’arrêtèrent surprises et effrayées. Leur inquiétude augmenta en entendant Ruth murmurer des paroles inarticulées.
« Souffrez-vous, chère mistriss Denbigh ? » dit doucement Élisabeth en s’agenouillant sur l’herbe à côté de Ruth.
Elle était assise en face de la mer. La lune, qui se levait, l’éclairait quand elle releva la tête. Les jeunes filles n’avaient jamais vu sur un visage humain une telle expression d’angoisse et de trouble.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? vous ne devriez pas être avec moi, » dit Ruth en hochant la tête.
Elles se regardèrent avec effroi.
« Vous êtes bien fatiguée, dit tendrement Élisabeth ; venez à la maison, je vous aiderai à vous coucher ; je dirai à papa que vous êtes malade, et je le prierai d’envoyer chercher un médecin. »
Ruth la regardait comme si elle ne comprenait pas ses paroles ; c’est qu’en effet elle ne comprenait plus rien. Mais tout à coup son esprit engourdi retrouva ses facultés, et elle reprit avec une vivacité qui trompa et rassura à la fois les enfants :
« Oui, j’étais fatiguée. Je le suis encore. Le sable ! oh ! le sable ! le sable est si fatigant ! Mais tout est fini maintenant. Seulement j’ai encore une douleur au cœur. Voyez comme il bat, dit-elle en prenant la main d’Élisabeth et en la pressant contre son sein. Je suis bien maintenant. Nous monterons dans mon cabinet, nous lirons un chapitre, cela me calmera, et puis je me coucherai ; je sais que M. Bradshaw me pardonnera de n’être pas là ce soir seulement. Je ne demande que ce soir. Mettez les robes que vous devez mettre, mes chéries, et faites tout ce que vous devez faire. Je puis compter sur vous, dit-elle en se penchant pour embrasser Élisabeth ; puis elle se releva brusquement. Vous êtes de bonnes filles. Dieu vous garde ! »
Par un grand effort sur elle-même, Ruth reprit son pas ordinaire et résista au désir de courir et de s’arrêter ensuite pour pleurer. La régularité même du mouvement la calma. Pour échapper aux convives, elles rentrèrent par la porte de derrière, qui donnait dans la cuisine ; les domestiques préparaient le dîner. Tout était en mouvement. Le bruit et la chaleur de cette pièce formaient un grand contraste avec la tristesse solitaire du lieu qu’on venait de quitter ; Ruth en fut soulagée ; une maison silencieuse, éclairée par la lune, sombre et grave, lui aurait ôté ses forces. Elles montèrent par l’escalier de service, et Marie alla demander une bougie ; elle revint très-préoccupée de tout ce qui se passait au rez-de-chaussée, et pressée de s’habiller pour s’installer dans le salon ; mais elle fut frappée en apercevant à la lueur de la bougie l’extrême pâleur de Ruth.
« Ne descendez pas, chère mistriss Denbigh ! Nous dirons à papa que vous étiez fatiguée et que vous vous êtes couchée. »
Dans un autre moment, Ruth aurait craint de déplaire à M. Bradshaw, car c’était une chose entendue que personne dans sa maison ne devait être malade ou fatigué sans en avoir demandé la permission ou donné les raisons. Mais elle n’y pensait pas. Tout son désir était de rester calme tant qu’elle n’était pas seule. Ce n’était pas du calme, c’était la froideur glaciale d’une statue ; mais elle réussit à se roidir et à accomplir avec une exactitude machinale tous ses devoirs envers Élisabeth, qui avait mieux aimé ne pas descendre. Mais tantôt son cœur brûlait comme du feu, tantôt il devenait de glace ; elle étouffait. Enfin Élisabeth se coucha ; mais Marie allait remonter, et Ruth attendait avec une impatience maladive les détails imparfaits que l’enfant pourrait donner sur lui. Elle était là debout, devant la cheminée, prêtant sans cesse l’oreille, pressant le marbre de ses deux mains, et voyant dans le feu mourant toute autre chose que les brillantes étincelles ou les cendres rougeâtres. Elle y retrouvait une vieille ferme, une route qui serpentait, une colline verte et une petite auberge au bas. À travers les souvenirs du passé, elle entendait les voix qui parlaient au rez-de-chaussée. Toute autre aurait pu reconnaître quand c’était M. Donne qui parlait, au silence avec lequel on l’écoutait ; mais l’angoisse de Ruth rendait son ouïe plus perçante, elle entendait la voix et distinguait les paroles sans comprendre ce qu’il disait. Peu lui importait ; il parlait, c’en était assez pour elle.
Bientôt Marie remonta triomphante : papa lui avait permis de rester un quart d’heure de plus qu’à l’ordinaire, parce que M. Hickson l’avait demandé. Il était si amusant, M. Hickson ! Quant à M. Donne, il avait l’air bien indolent ; mais il avait une si belle figure ! Ruth l’avait-elle vu ? Oh ! non, il faisait trop noir sur la plage ; mais elle le verrait demain. Papa avait eu l’air contrarié de ce que mistriss Denbigh et Élisabeth n’étaient pas descendues, et il avait dit : « Dites à mistriss Denbigh que j’espère (et les espérances de papa sont toujours des ordres) qu’elle pourra faire le thé demain à neuf heures. » Et alors vous verrez M. Donne.
Ce fut là tout ce que Ruth apprit. Elle déshabilla Marie, éteignit la lumière, puis rentra dans sa chambre ; seule enfin !
Mais son âme ne se détendit pas immédiatement. Elle ferma sa porte et ouvrit sa fenêtre, quelque menaçant que fût le ciel. Elle repoussa ses cheveux de son front brûlant ; il lui semblait qu’elle ne pouvait plus penser ; elle avait réprimé si énergiquement toute émotion et toute réflexion, qu’elle ne savait où les retrouver. Puis tout d’un coup sa vie passée et sa vie présente apparurent à ses yeux avec les détails les plus minutieux. L’angoisse devint trop forte, et elle s’écria :
« Si je pouvais le voir ! Si je pouvais le voir ! Si je pouvais seulement lui demander pourquoi il m’a quittée, et en quoi je puis lui avoir jamais fait de la peine ! C’était si mal, si cruel ! Ce n’est pas lui, c’est sa mère, reprit-elle brusquement, comme si elle se répondait à elle-même. Mais, mon Dieu ! il aurait bien pu me retrouver. Il ne m’aimait pas comme je l’aimais, il ne m’aimait pas du tout, dit-elle tristement. » Puis elle continua avec amertume : « Il m’a fait bien du mal ; je ne puis plus lever la tête dans mon innocence d’autrefois. On croit que j’ai tout oublié, parce que je n’en parle pas. Oh ! mon bien-aimé, est-ce que je dis du mal de vous ? demanda-t-elle tout à coup avec tendresse. Je suis si malheureuse ! Vous qui êtes le père de mon enfant ! »
Mais cette pensée même, qui a touché tant de cœurs dans d’autres circonstances, jeta un nouveau jour dans l’esprit de Ruth. De femme elle redevint mère ; c’était à elle que son fils était confié. Elle garda le silence un moment, puis reprit très-bas :
« Il m’a abandonnée. Il peut avoir été entraîné loin de moi ; mais il aurait pu me chercher, me trouver et m’expliquer tout. Il a rejeté sur moi le fardeau et la honte ; il ne s’est jamais enquis de la naissance de Léonard ; il n’aime pas son enfant, et moi je ne l’aimerai pas. »
En prononçant très-haut cette résolution, elle sentit tout à coup sa faiblesse et s’écria : « Hélas ! hélas ! »
Elle se releva et se mit à marcher à grands pas dans la chambre.
« À quoi est-ce que je pense ? Où suis-je ? moi qui demande depuis des années à Dieu de devenir digne d’être la mère de Léonard ! Mon Dieu ! comme le péché est profond dans mon cœur ! Mais le passé serait blanc comme la neige en comparaison du présent, si je provoquais maintenant une explication qui pût le rétablir dans mon cœur. Moi qui ai essayé ou fait semblant d’essayer d’apprendre la sainte volonté de Dieu pour l’enseigner à mon fils ; moi qui lui ai fait dire : « Ne nous laisse pas succomber à la tentation, mais délivre-nous du mal ! » je voudrais maintenant le remettre entre les mains de son père, qui est,… qui est… « Elle s’arrêta sans pouvoir respirer, puis elle s’écria : « Mon Dieu, je crois que le père de Léonard est un méchant homme ; et cependant, Dieu miséricordieux, je l’aime encore ! Je ne puis pas oublier, je ne le puis pas ! »
Elle se pencha sur la fenêtre ouverte. Le vent s’était levé et la pluie fouettait son visage. Cela lui fit du bien. Une nuit paisible ne l’aurait pas calmée comme cette nuit d’orage. Les nuages épars couvraient la lune par instants : elle les contemplait avec un sourire distrait. La pluie venait battre contre son visage et inondait ses cheveux. Elle s’assit par terre, les mains jointes sur ses genoux.
« Je voudrais savoir si mon Léonard a peur de ce vent ; je voudrais savoir s’il est éveillé. »
Et elle se rappela le temps où, dans sa terreur d’enfant, lorsque l’orage grondait mystérieusement pendant la nuit, Léonard se glissait dans son lit quand le vent soufflait, et elle se souvint qu’elle le calmait en lui parlant de Dieu, de sa puissance et de sa bonté.
Tout à coup elle se traîna vers une chaise et s’agenouilla en la présence de Dieu en cachant son visage, sans parler, car il lisait dans son cœur. Mais peu à peu les larmes et les paroles débordèrent :
« Ô mon Dieu ! aide-moi, car je suis bien faible ! Mon Dieu, sois mon rocher et ma forteresse, car par moi-même je ne puis rien. Je te le demande en son nom et tu me l’accorderas. Au nom de Jésus-Christ, je te demande la force de faire ta volonté ! »
Elle ne pouvait pas penser ; elle savait seulement qu’elle était faible et que Dieu était puissant, « un refuge dans les détresses et fort aisé à trouver. » Et le vent s’élevait toujours davantage, et la maison tremblait à chaque rafale, et les sifflements de la brise de mer retentissaient comme les gémissements d’une créature expirante.
Elle entendit frapper à la porte ; une voix d’enfant dit :
« Mistriss Denbigh, puis-je entrer ? J’ai si grand’peur ! »
C’était Élisabeth. Ruth but précipitamment un verre d’eau et ouvrit la porte à la timide petite fille.
« Oh ! mistriss Denbigh ? avez-vous jamais vu un temps pareil ? J’ai peur, et Marie dort si profondément ! »
Ruth était trop ébranlée pour pouvoir parler tout de suite ; mais elle prit Élisabeth dans ses bras pour la rassurer. Élisabeth recula.
« Comme vous êtes mouillée, mistriss Denbigh ! et la fenêtre est ouverte. Oh ! qu’il fait froid ! dit-elle en frissonnant.
— Mettez-vous dans mon lit, ma chère, dit Ruth.
— Mais venez aussi ! cette bougie jette sur votre visage une si étrange lumière ! Éteignez-la et couchez-vous ; j’ai peur et il me semble que je serais plus en sûreté si vous étiez près de moi. »
Ruth ferma la fenêtre et se mit au lit : Élisabeth tremblait de tous ses membres ; pour la calmer, Ruth fit un grand effort et parla de Léonard et de sa terreur, puis très-bas, et en hésitant, elle rappela à Élisabeth la miséricorde de Dieu, mais très-humblement, car elle craignait que son élève ne la crût meilleure qu’elle n’était. L’enfant oublia bientôt toutes ses craintes, grâce à un sommeil profond, et Ruth, épuisée par de si violentes émotions et obligée de rester immobile pour ne pas la réveiller, tomba dans une espèce d’assoupissement qui n’était troublé que par ses soupirs.
Quand Ruth s’éveilla, le crépuscule grisâtre commençait à paraître : Élisabeth dormait encore, mais la ferme et les domestiques étaient déjà en mouvement. Les souvenirs du soir précédent assaillirent Ruth à son réveil, et elle rassembla ses idées avec un calme forcé. Il était là, il n’y avait pas moyen d’éviter de le voir ; tout subterfuge pour y échapper serait faux et lâche. Elle ne cherchait pas à deviner ce qui s’ensuivrait ; elle ne savait qu’une chose, c’est que, quoi qu’il pût arriver, elle obéissait à la loi de Dieu, et qu’elle dirait : « Ta volonté soit faite ! » Elle demanda la force d’agir ainsi quand le moment viendrait : quand il viendrait, et ce qu’elle aurait alors à faire, elle n’y pensait pas et laissait tout entre les mains de Dieu.
Elle était glacée, mais parfaitement calme, quand la cloche du déjeuner sonna ; elle descendit tout de suite, pour être à sa place et occupée à faire le thé avant son arrivée. Il lui semblait que son cœur avait cessé de battre, mais elle se sentait parfaitement maîtresse d’elle-même. En entrant, elle sentit plutôt qu’elle ne vit qu’il n’était pas là ; M. Bradshaw et M. Hickson étaient plongés dans les affaires de l’élection et la saluèrent sans interrompre leur conversation. Ses deux élèves s’assirent à côté d’elle ; au bout d’un instant M. Donne entra. Pour Ruth, ce moment ressemblait à la mort ; elle respirait à peine ; un cri passionné s’éleva dans son cœur, mais elle l’étouffa, et elle resta tranquille et silencieuse, suivant toute apparence, vrai modèle d’une gouvernante qui connaît sa place. Elle éprouva bientôt une étrange satisfaction à se sentir maîtresse d’elle-même ; elle n’osait pourtant regarder M. Donne ; sa voix était changée, les modulations étaient les mêmes, mais la fraîcheur et la vivacité avaient disparu. On causa beaucoup pendant le déjeuner. Personne ne semblait disposé à se presser, quoique ce fût un dimanche ; Ruth fut forcée de rester calme et silencieuse, et cette inaction obligée lui fit du bien ; cette demi-heure sépara complètement, dans l’esprit de Ruth, le M. Bellingham d’autrefois de ce qu’était maintenant M. Donne. Elle sentait, sans s’en rendre compte, combien il différait de ceux avec lesquels elle vivait depuis plusieurs années ; il écoutait la conversation d’un air distrait et indifférent, n’y prenant part que lorsqu’il était question de lui, de ses intérêts ou de ses affaires ; il n’avait l’air occupé que de ce qui le touchait en quelque manière. M. Bradshaw s’intéressait à toutes choses avec un peu d’emphase peut-être, mais il n’était pas absorbé par ses propres intérêts ; c’était le métier de M. Hickson de soutenir sa conversation, mais M. Donne examinait les mets avec son lorgnon. Tout d’un coup Ruth sentit qu’il avait les yeux sur elle : elle rougit, mais elle le regarda bravement en face ; il laissa tomber son lorgnon et se remit à manger. Elle l’avait vu, il était changé ; l’expression qu’il n’avait autrefois que dans les mauvais jours était devenue habituelle à son visage. Il avait l’air mécontent et agité, mais il était encore très-beau, et elle avait aperçu avec un orgueil instinctif que les yeux et la bouche étaient ceux de Léonard ; pour lui, quoiqu’il fût dérouté par son regard, il ne pouvait s’empêcher de trouver que cette mistriss Denbigh ressemblait à la pauvre Ruth, mais elle était plus belle encore. Une tête grecque, et quelle noble attitude de tête ! Cette femme, gouvernante chez M. Bradshaw ! la dignité et la grâce de sa tournure iraient à la plus grande dame ! Pauvre Ruth ! Les cheveux de mistriss Denbigh étaient plus foncés pourtant, elle était plus pâle, en tout elle avait l’air plus élégant. Pauvre Ruth ! et, pour la première fois depuis plusieurs années, il se demanda ce qu’elle était devenue, tout en se disant qu’il valait mieux n’en rien savoir, parce qu’elle avait certainement mal fini. Il reprit son lorgnon et regarda de nouveau mistriss Denbigh, qui parlait à l’une de ses élèves sans faire attention à lui.
Pourtant, ce ne pouvait être que Ruth ! Ces petites fossettes, il ne les avait jamais vues qu’à Ruth, et ce sourire sans mouvement des lèvres. Plus il la regardait, plus il était sûr de la reconnaître ; M. Bradshaw l’interrompit dans ses observations en lui demandant s’il voulait aller à l’église.
« À l’église ? c’est à une demi-lieue ? non, je crois que je ferai mes dévotions ici. »
Il éprouva un mouvement de jalousie en voyant M. Hickson ouvrir la porte à Ruth, qui sortait avec ses élèves. C’était un plaisir que d’être jaloux ; il se croyait trop blasé pour cela. Hickson n’avait qu’à rester à sa place ; son affaire était de parler aux électeurs et non de faire la cour aux dames. M. Donne avait remarqué que M. Hickson était très-empressé auprès de miss Bradshaw ; mais gare à lui s’il pensait à Ruth ! C’était certainement Ruth ; mais comment avait-elle joué ses cartes de manière à devenir gouvernante chez le sévère M. Bradshaw ?
M. Donne était le modèle de M. Hickson ; M. Bradshaw était trop dissident pour aimer à aller dans une église anglicane, et d’ailleurs la liturgie l’embarrassait toujours. M. Donne était dans le salon quand Marie descendit avec son chapeau ; il tournait les pages de la grande Bible : une idée lui vint.
« C’est singulier, dit-il, que les gens qui cherchent dans la Bible des noms pour leurs enfants ne choisissent pas plus souvent le nom de Ruth. C’est un si joli nom ! »
M. Bradshaw leva les yeux.
« Est-ce que mistriss Denbigh ne s’appelle pas Ruth, Marie ?
— Oui, papa, répondit Marie avec empressement, et je connais deux autres Ruth, une ici et une à Eccleston.
— Et j’ai une tante qui s’appelle Ruth. Il me semble que votre observation n’est pas juste, monsieur Donne ; voilà trois Ruth, outre la gouvernante de mes filles.
— Oh ! c’est possible, c’est une de ces choses qu’on dit sans y penser. »
Mais il se réjouit en secret du succès de sa ruse.
Ruth fut ravie de se trouver en plein air et loin de la maison ; deux heures de cette terrible journée s’étaient déjà écoulées : encore un jour et demi, et ce serait fini ; elle était faible de corps, mais pleine d’empire sur elle-même. Il était de bonne heure, et elles marchaient lentement à travers les champs, quand Ruth entendit tout d’un coup derrière elle un pas qu’elle reconnaissait ; c’était comme un de ces cauchemars auquel on ne peut échapper. Il y avait encore cinq minutes de marche avant d’arriver à l’église, mais elle conservait l’espoir qu’il ne l’avait pas reconnue.
« J’ai changé d’intention, comme vous voyez, dit-il tranquillement ; il y a quelquefois des choses curieuses comme architecture dans ces petites églises de campagne, et j’ai voulu voir celle-ci. M. Bradshaw m’a indiqué le chemin, mais je me suis embrouillé dans ses directions, et j’ai été enchanté de vous apercevoir. »
Point de réponse ; il n’en attendait pas : il savait que, si c’était Ruth, elle n’aurait pas la force de causer de choses indifférentes. Son silence lui prouva la justesse de ses soupçons ; il reprit :
« Ce genre de paysage est tout nouveau pour moi ; il n’y a rien de grand ni de sauvage, mais beaucoup de charme pourtant : cela me rappelle certaines parties du pays de Galles. »
Il s’arrêta, puis ajouta très-bas :
« Vous êtes allée dans le pays de Galles, je crois ? »
La petite cloche de l’église appelait les retardataires ; Ruth pressa le pas ; encore un effort, et elle trouverait la paix dans le saint lieu.
Il répéta plus haut, pour l’obliger à répondre :
« N’avez-vous jamais été dans le pays de Galles ? »
Ruth était poussée à bout.
« J’ai été dans le pays de Galles, monsieur, répondit-elle avec calme et gravité, il y a plusieurs années ; divers événements ont contribué à me rendre ce souvenir fort pénible : je vous serai obligée, monsieur, de n’y plus faire allusion. »
Les petites filles, étonnées de la dignité avec laquelle Ruth répondait à M. Donne, qui était presque membre du Parlement, décidèrent entre elles que M. Denbigh était mort dans le pays de Galles, et que c’était là ce qui rendait le souvenir de ce pays si pénible à sa veuve.
M. Donne fut frappé de la réponse et de la dignité des manières de Ruth. Il était tout simple qu’elle lui en voulût de l’avoir abandonnée, et il aimait à trouver en elle ce sentiment d’orgueilleuse indignation, bien légitime tant qu’il ne lui avait pas expliqué sa conduite.
Ils entrèrent à l’église. M. Donne les suivit dans leur banc. Ruth frémit en le voyant assis en face d’elle ; c’était trop cruel de la poursuivre jusque-là. Elle n’osait lever les yeux vers la fenêtre dorée par le soleil du matin ; elle n’osait baisser les regards sur les tombeaux où reposaient en paix les images immobiles des morts d’autrefois : il lui cachait la lumière et la paix. Elle sentait qu’il la suivait des yeux, que ses regards ne la quittaient pas. Elle n’osait se joindre à la prière pour la rémission des péchés, car il lui semblait qu’il était là pour dire que les souillures de sa vie ne s’effaceraient jamais. Pourtant, elle ne bougeait et ne rougissait pas ; mais, en s’asseyant, elle changea de place pour ne plus le voir. Elle n’entendait rien. Il lui semblait que les paroles de paix appartenaient à un monde d’où elle était exilée. Seulement son regard fut attiré par une figure sculptée sur un vieux tombeau. C’était un beau visage, mais la beauté des traits ne la frappait pas. La bouche entr’ouverte exprimait une souffrance indicible. Les yeux, levés au ciel, se tournaient vers « les montagnes d’où nous vient le secours. » L’expression de ces yeux de marbre avait quelque chose de céleste. Peut-être pour la première fois depuis des siècles avait-on cherché à comprendre cette figure à demi cachée dans l’ombre. Ruth ne pouvait se lasser de la contempler. Qui avait pu inventer un pareil regard ? Qui avait jamais pu voir ou éprouver un pareil chagrin, et en même temps une foi si profonde et si efficace ? Était-ce seulement une œuvre d’imagination ? Quelle âme que celle de l’artiste inconnu qui avait su créer une si belle expression ! Quoi qu’il en fût, il ne restait plus rien ni de l’artiste, ni du poëte, ni de la douleur qu’ils avaient su représenter. L’art humain avait cessé ; la vie humaine avait trouvé un terme ; l’angoisse humaine était apaisée ; cela, seul subsistait encore, et en le regardant Ruth sentait son cœur se calmer. Elle revenait à elle-même, au moment où le pasteur commençait à lire le récit de l’agonie de Notre-Seigneur dans le jardin de Gethsemané, et les lèvres de Ruth s’ouvrirent, et elle put prier au nom de celui qui avait tant souffert.
Au sortir de l’église, il pleuvait ; tout le monde s’arrêtait à la porte. Retenue un moment par la foule, Ruth entendit dire près d’elle, très-bas, mais très-distinctement :
« J’ai beaucoup de choses à vous dire, beaucoup de choses à vous expliquer. Je vous supplie de m’en fournir l’occasion. »
Ruth ne répondit pas. Elle ne laissa voir par aucun signe qu’elle avait entendu, et pourtant elle tremblait, car la voix qui lui parlait était douce et n’avait pas perdu tout pouvoir sur elle. Elle désirait tant de savoir pourquoi il l’avait quittée ! il lui semblait qu’une simple explication ne pouvait avoir d’inconvénient, et qu’elle serait soulagée.
« Non ! répondit sa conscience, non, cela ne se peut pas. »
Ruth et les deux jeunes filles avaient chacune un parapluie. Elle se tourna vers Marie et dit : « Marie, donnez votre parapluie à M. Donne, et venez sous le mien. »
Elle parlait d’un ton décidé, comme pour exprimer sa résolution en peu de paroles. Les petites filles obéirent en silence. En passant la barrière du cimetière, M. Donne reprit d’un ton de douce plainte :
« Vous êtes impitoyable. Je ne vous demande que de m’entendre. J’ai le droit d’être écouté, Ruth ! Je ne veux pas croire que vous soyez assez changée pour me refuser ce que je vous demande. »
Il avait beaucoup fait pour détruire les illusions qui avaient entouré son souvenir aux yeux de Ruth pendant longtemps ; mais la vie de Ruth chez les Benson lui avait appris, plus que toute autre chose, à mieux juger de ce que doivent être les hommes, et, même en ayant à lutter contre les souvenirs du passé, M. Donne, tel qu’il était à présent, lui déplaisait assez pour que de moment en moment son devoir devint plus facile. La voix seule de M. Donne lui faisait encore battre le cœur ; quand elle l’entendait sans le voir, elle ne pouvait s’empêcher de penser aux joies d’autrefois.
Les paroles de M. Donne restèrent encore cette fois sans réponse ; elle sentait que c’était lui qui avait rompu leurs relations, qu’elle avait le droit de refuser de les renouer. Parfois il nous semble étrange de recevoir de Dieu la force de résister à la tentation. Nous avons prié de tout notre cœur, nous nous sommes abandonnés à sa volonté, et nous sommes surpris de trouver même dans les circonstances extérieures une force et un appui inattendus. Il en est toujours ainsi ; seulement nous ne le voyons pas toujours.
Quand M. Donne vit que Ruth ne voulait pas lui répondre, son désir de causer avec elle augmenta. Il ne savait pas d’avance ce qu’il comptait lui dire, mais l’affaire devenait mystérieuse et piquante.
Le parapluie protégea Ruth contre bien autre chose que la pluie, car sous cet abri on ne pouvait lui parler sans être entendu. Mais quel soulagement elle éprouva, en rentrant dans sa chambre, à fermer sa porte pour que Marie et Élisabeth ne pussent pas entrer sans frapper, et à se laisser aller dans un fauteuil, après avoir résisté et lutté si longtemps !
Elle se reposa en songeant à Léonard ; l’avenir et le passé l’effrayaient, mais elle songeait à lui dans le présent. Plus elle pensait à son fils, plus l’image du père de Léonard lui semblait redoutable. À la lueur de la pureté et de l’innocence de son enfant, elle voyait le mal plus clairement encore. Il lui semblait que, si son fils apprenait jamais son péché, il ne lui resterait plus qu’à mourir. Il ne pourrait jamais comprendre (et qui l’aurait compris à sa place ?) l’innocence naïve de sa mère, et tout ce qui l’avait entraînée dans cet abîme. Dieu seul le savait. Si Léonard venait jamais à connaître la faute de sa mère, Ruth n’aurait plus qu’à mourir. Puis une pensée lui traversa l’esprit, et elle demanda à Dieu de la purifier, n’importe par quelles souffrances. Il lui semblait qu’elle pouvait tout supporter, pourvu qu’elle pût un jour contempler sa face dans le ciel. Le cœur de l’homme tremble devant la souffrance. Hélas ! la justice de Dieu l’atteignait en ce moment même ; mais à ceux qui reviennent à lui, il donne la force de supporter le châtiment avec soumission ; « car sa miséricorde demeure éternellement. »
M. Bradshaw avait quelques remords d’avoir laissé son hôte aller seul à l’église ; aussi était-il résolu à ne pas le quitter pendant le reste du jour. À la première allusion à la beauté du paysage, M. Bradshaw proposa une promenade, quoique ce fût la règle à Eccleston de ne pas se promener par plaisir le dimanche. M. Donne ayant déclaré qu’il avait des lettres à écrire, M. Bradshaw abandonna immédiatement toute idée de sortir, et fournit au candidat libéral tout ce qu’il lui fallait pour écrire. Pendant ce temps, personne ne savait ce qu’était devenu M. Hickson, et M. Donne se demandait sans cesse s’il n’avait pas rencontré Ruth, si elle était sortie de nouveau avec ses élèves. Entre cette préoccupation et quelques imprécations intérieures contre la politesse de son hôte, la matinée se passa : elle lui avait paru interminable. En entrant dans la salle à manger, il ne vit ni Ruth ni les enfants. Il s’aventura à demander où elles étaient :
« Elles dînent de bonne heure ; elles sont retournées à l’église. Mistriss Denbigh était membre de l’Église anglicane autrefois, et, quoiqu’elle suive notre chapelle à Eccleston, je crois qu’elle est bien aise de trouver une occasion d’aller à l’église. »
M. Donne allait faire quelques questions sur mistriss Denbigh, quand M. Hickson rentra, affamé, fatigué, mais toujours de bonne humeur, et prêt à faire un récit très-animé de la manière dont il s’était perdu et retrouvé. Il vit sur le visage de l’hôte et du candidat qu’ils s’étaient mortellement ennuyés en son absence, et, tout en précipitant son repas, il proposa une promenade.
« C’est une honte que de rester à la maison dans un si beau pays ; il fait à présent un temps magnifique, et je vous assure que je suis maintenant un très-bon guide. Je vous ferai connaître toutes les curiosités du voisinage. »
M. Donne consentit à la proposition avec une négligence apparente ; puis il se rappela que peut-être on irait se promener du côté de l’église, que là il rencontrerait Ruth, qu’il pourrait la voir et s’approcher d’elle. L’idée que les heures s’écoulaient sans qu’il pût lui parler lui était insupportable ; mais une fois sorti, il résista à toutes les descriptions pittoresques de M. Hickson, fit la sourde oreille au vœu exprimé par M. Bradshaw de lui montrer les terres dépendantes de la maison qu’il allait acheter (il y en avait bien peu pour trois cent cinquante mille francs), et les entraîna sur le chemin de l’église, sous prétexte qu’on avait de là une vue admirable.
Ils rencontrèrent les paysans qui sortaient de l’église ; mais Ruth n’y était pas : elle avait pris un chemin à travers champs, à ce que dit M. Bradshaw à dîner. Ce dîner parut interminable à M. Donne, qui attendait le moment de retrouver Ruth dans le salon.
Elle lisait tout haut à ses élèves ; nul ne peut dire combien son cœur était triste et tremblant, mais elle savait contenir et dominer tout signe extérieur d’émotion. Il n’y avait plus que quelques heures à passer, toujours avec du monde, et, si elle ne pouvait éviter de lui parler, il était facile au moins de le tenir assez à distance pour lui faire sentir que leur vie était séparée pour toujours.
Peu à peu elle sentit qu’il s’approchait d’elle. Il examinait les livres qui étaient sur la table. Marie et Élisabeth, un peu effrayées par le futur représentant d’Eccleston, se reculèrent. Il baissa la tête sur un livre et murmura :
« Cinq minutes à nous seuls, je vous en conjure. »
Les petites filles ne pouvaient entendre, mais Ruth entendit ; il n’y avait pas moyen d’échapper, elle prit courage et dit tout haut :
« Voulez-vous lire ce passage ? Je ne m’en souviens pas. »
M. Hickson s’avança pour soutenir la demande de mistriss Denbigh ; M. Bradshaw, à moitié endormi, en fit autant, et M. Donne, pris au piège, fut obligé de lire tout haut quelques phrases du livre qu’il tenait. Il ne savait pas ce qu’il lisait, quand, au milieu d’un paragraphe, la porte s’ouvrit, les domestiques entrèrent, et M. Bradshaw, sortant de son assoupissement, lut avec emphase un long sermon, qu’il termina par une prière presque aussi longue. Ruth était assise, la tête baissée ; ses forces étaient à bout : elle avait tant lutté contre son propre cœur ! Mais elle ne cherchait plus à éviter les regards de M. Donne. Il avait perdu tout pouvoir sur elle ; son nom ne lui faisait plus battre le cœur comme la veille : ce n’était plus l’idole de sa jeunesse. Mais le souvenir du passé lui faisait désirer de l’entendre s’excuser de l’avoir quittée si cruellement. Elle aurait voulu croire qu’il n’avait pas toujours été cet être égoïste et sec, qui semblait ne songer qu’à lui-même en ce monde.
Marie et Élisabeth allèrent se coucher après la prière, et Ruth les accompagna. M. Bradshaw et ses hôtes devaient partir le lendemain matin de bonne heure. À neuf heures, au moment où la voiture avançait, M. Bradshaw se tourna vers Ruth :
« Vous n’avez rien à faire dire à Léonard ? »
Ruth pâlit, car elle vit que M. Donne écoutait, et elle ne devinait pas le mouvement de jalousie qui venait de traverser l’esprit de son ancien amant.
« Qui est Léonard ? demanda-t-il à Marie.
— Le petit garçon de mistriss Denbigh, » répondit-elle.
Il s’approcha de Ruth et lui dit tout bas :
« Notre enfant ! »
À la pâleur qui couvrit le visage de Ruth, à la terreur qu’exprimaient ses regards, il vit qu’il avait enfin trouvé le secret de se faire écouter.
« Il m’enlèvera mon enfant ! il m’enlèvera mon enfant ! »
Ces paroles retentissaient comme un glas funèbre dans le cœur de Ruth. Il lui semblait que rien ne pouvait la préserver de ce malheur. On lui ôterait Léonard ! Elle était convaincue qu’un enfant, légitime ou non, appartenait de droit à son père ; elle le croyait d’autant plus fermement peut-être qu’elle ne savait pas pourquoi cela était. Et pour elle Léonard était le prince de tous les enfants. Tout le monde devait avoir envie de l’appeler « mon fils. » Son âme avait été trop fortement remuée pour qu’il lui restât la force de voir froidement et tranquillement ce qu’il en était. Une seule pensée la poursuivait nuit et jour : « Il m’enlèvera mon enfant. » Dans ses rêves elle voyait Léonard entraîné dans une terre lointaine, où elle ne pouvait pas le suivre. Parfois il passait près d’elle dans une voiture, assis à côté de son père, et il souriait en regardant sa mère ; ou bien elle se le figurait tendant vers elle ses petits bras et lui demandant un secours qu’elle ne pouvait pas lui donner. Le jour s’écoulait sans qu’elle y prit garde ; elle allait et venait comme de coutume, mais son âme était avec l’enfant. Souvent elle fut sur le point d’écrire à M. Benson pour l’avertir du danger que courait Léonard ; mais elle frémissait à la pensée de rappeler ce passé douloureux, qui semblait oublié de tous excepté d’elle. Elle craignait aussi de mettre le trouble dans le cercle paisible où elle vivait. M. Benson avait conservé contre l’homme qui avait séduit Ruth un profond ressentiment : jamais il ne consentirait à l’aider dans les élections ; il ferait même tout ce qu’il pourrait pour le faire échouer ; M. Bradshaw serait furieux. Et la pauvre femme, épuisée par les angoisses des jours précédents, tremblait en songeant à tout ce que pouvait entraîner un tel conflit.
Un matin, trois ou quatre jours après le départ de M. Donne, elle reçut une lettre de miss Benson. Elle osait à peine l’ouvrir ; enfin elle déchira l’enveloppe : l’écriture enfantine de Léonard frappa ses regards. Il était encore en sûreté. La lettre de miss Benson était longue, un vrai journal : « Lundi nous avons fait ceci, mardi nous avons fait cela, » etc. Ruth jeta un coup d’œil rapide sur une autre page. C’était bien là !
« Pendant que je faisais cuire les mirabelles, on a frappé à la porte. Mon frère était sorti, Sally faisait la lessive, et moi je remuais les fruits dans la grande casserole ; j’ai envoyé Léonard dans le petit jardin pour ouvrir la porte. Mais je lui aurais d’abord lavé la figure si j’avais su qui c’était. C’était M. Bradshaw, et le monsieur qu’on veut faire nommer à la Chambre des communes comme représentant d’Eccleston, M. Donne, avec un autre monsieur dont je ne sais pas le nom. Ils étaient venus pour parler de l’élection, et, comme mon frère était sorti, ils ont demandé à Léonard s’ils pouvaient me voir. Il a répondu que oui, si je pouvais quitter les mirabelles, et il est venu m’appeler en les laissant dans l’antichambre. J’ai ôté mon grand tablier et je les ai fait entrer dans le cabinet de Thurstan ; je n’étais pas fâchée qu’ils vissent quelle quantité de livres il avait. Ils ont commencé à me parler politique très-poliment ; seulement je n’y comprenais rien. M. Donne a fait grande attention à Léonard, qui n’était pas intimidé du tout. Je suis sûre qu’il a remarqué sa beauté ; et pourtant il était tout rouge, il avait très-chaud, et il était si mal peigné ! Léonard bavardait comme si c’eût été une vieille connaissance, si bien qu’à la fin M. Bradshaw lui a dit de se taire. Alors il est resté planté à côté de M. Donne sans mot dire. Je ne pouvais pas m’empêcher de les regarder tous deux, et de penser comme ils étaient beaux, chacun à leur manière ; ce qui fait que je n’ai pas pu rendre compte à Thurstan de la moitié de ce que ces messieurs m’avaient chargé de lui dire. Pendant que M. Donne parlait à Léonard, il avait ôté sa montre et sa chaîne, et la lui avait mise au cou. Au moment de partir, quand l’enfant allait la lui rendre, figurez-vous que M. Donne a dit qu’il l’avait donnée à Léonard et qu’il devait la garder. J’étais très-mal à mon aise, et j’ai bien vu que M. Bradshaw était de mauvaise humeur ; mais M. Donne lui a jeté un regard si hautain que je n’ai rien osé dire. Quand Thurstan est rentré, il s’est fâché, et il a dit qu’il n’aurait pas cru que notre parti osât tenter de la corruption chez lui. Thurstan est très-ennuyé de cette élection, qui met tout sens dessus dessous dans la ville ; et il a renvoyé la montre à M. Donne avec une lettre, et Léonard a été très-sage : aussi lui ai-je donné à goûter de la nouvelle marmelade de mirabelles. »
Quelque longue que fût cette lettre, Ruth soupirait encore après des détails. Qu’avait dit M. Donne à Léonard ? Avait-il plu à Léonard ? Se reverraient-ils jamais ? Ruth se calma en songeant qu’elle aurait bientôt une autre lettre, et répondit par le retour du courrier. Le vendredi, elle reçut une lettre d’une écriture inconnue. C’était de M. Donne. Il n’y avait point de signature, et un étranger n’aurait pu deviner de qui elle venait ; elle ne contenait que ces mots :
« Pour l’amour de notre enfant et en son nom, je vous somme de m’indiquer un endroit où je puisse vous parler et où vous puissiez m’écouter tranquillement. Il faut que ce soit dimanche, et que vous puissiez venir à pied au lieu du rendez-vous. Mes paroles peuvent ressembler à des ordres, mais mon cœur vous supplie. Je n’en dis pas davantage ; mais souvenez-vous que le sort de votre fils dépend de votre consentement. Écrivez à B. D., poste restante, Eccleston. »
Ruth ne répondit à cette lettre que cinq minutes avant le départ de la poste. Elle craignait également les deux partis à prendre. Elle fut sur le point de ne pas répondre ; puis elle se résolut à ne rien craindre et à ne rien négliger de ce qui venait au nom de son enfant. Elle écrivit :
« La plage sous les rochers, là où nous vous avons rencontré l’autre jour, à l’heure du service du soir. »
Le dimanche vint.
« Je n’irai pas à l’église cette après-midi, dit-elle aux jeunes filles ; vous connaissez le chemin, et je sais que je puis me fier à vous. »
Quand elles vinrent l’embrasser avant de partir, elles furent effrayées en touchant ses lèvres et ses joues glacées.
« Êtes-vous souffrante, chère mistriss Denbigh ? Comme vous avez froid !
— Non, mes chéries, je suis bien. »
Et les larmes lui vinrent aux yeux en voyant l’inquiétude peinte sur leurs visages.
« Allez, mes enfants. Cinq heures seront bientôt arrivées, et nous prendrons le thé.
— Et cela vous réchauffera, dirent-elles en quittant la chambre.
— Et alors tout sera fini, fini, » murmura Ruth.
Il ne lui vint pas à l’esprit de suivre du regard les jeunes filles comme elles descendaient l’étroit sentier. Elle se fiait entièrement à leur obéissance. Elle resta un moment assise, la tête cachée dans ses mains ; puis, se levant vivement, elle mit son chapeau et son châle. Un mouvement instinctif la poussait à se hâter. Elle traversa le champ qui longeait la maison, descendit en courant la pente rocailleuse, et se trouva bientôt sur le sable. Elle s’avança en ligne droite vers les poteaux noirs où les pêcheurs accrochaient leurs filets. Les vagues mourantes venaient se briser à ses pieds. Une seule fois elle se retourna : personne ne paraissait encore. Elle était à une centaine de pas des rochers grisâtres entre lesquels on apercevait parfois un champ d’épis dorés ; plus loin s’élevaient des collines dentelées ; à droite elle entrevit les maisons blanches d’Abermouth, et le clocher de la petite église, où en ce moment même tant d’âmes venaient louer Dieu.
« Priez pour moi ! » murmura-t-elle.
Ses regards se tournaient vers les champs couverts de bruyère, et elle aperçut quelqu’un qui s’avançait à grands pas.
« C’est lui ! » se dit-elle, et elle ne regarda plus de ce côté. Ses yeux se portèrent sur la mer, dont les vagues se retiraient lentement, comme si elles ne quittaient qu’à regret le terrain qu’elles avaient si récemment conquis. Leurs éternels gémissements n’étaient interrompus que par le cri des mouettes qui venaient raser du bout de l’aile l’écume brillante. On n’apercevait pas un être humain, pas une voile à l’horizon ; une vapeur blanchâtre enveloppait la mer, les collines et le ciel.
Cependant un bruit de pas se fit entendre sur le sable. Ruth se retourna pour ne pas trahir la crainte qui lui faisait battre le cœur, et se trouva en face de M. Donne.
Il s’avança en lui tendant les mains.
« Vous êtes bien bonne, ma chère Ruth ! » dit-il.
Ruth resta immobile.
« Comment ! Ruth ! vous n’avez pas un mot à me dire ?
— Je n’ai rien à dire, répondit-elle.
— Quelle rancune ! Il faut donc que je vous explique tout avant d’obtenir même un peu de politesse ?
— Je ne demande point d’explications, dit Ruth d’une voix tremblante. Je ne viens pas ici pour parler du passé. Vous m’avez appelée au nom de Léonard, au nom de mon enfant ; me voici prête à entendre ce que vous pouvez avoir à dire sur lui.
— Mais ce que j’ai à vous dire sur lui vous regarde encore davantage. Comment pouvons-nous parler de lui sans revenir au passé ? Le passé, que vous cherchez en vain à oublier, est plein de doux souvenirs pour moi. N’étiez-vous pas heureuse dans le pays de Galles ? » ajouta-t-il de sa voix la plus tendre.
Point de réponse, pas même un faible soupir.
« Vous n’osez pas parler, vous n’osez pas me répondre, vous n’osez pas dire un mensonge ; vous savez que vous avez été heureuse. »
Tout à coup Ruth le regarda en face ; ses beaux yeux étaient pleins de gravité, et ses joues, à peine rosées tout à l’heure, devinrent écarlates.
« J’étais heureuse. Je ne le nie pas. Quoi qu’il arrive, je n’altérerai pas la vérité. Je vous ai répondu.
— Et pourtant, Ruth, dit-il d’un ton de triomphe, sans comprendre la force intérieure qui lui permettait d’avouer ainsi la vérité, et pourtant vous ne voulez pas que nous parlions du passé ! Et pourquoi ? Si vous avez été heureuse dans ce temps-là, pourquoi le souvenir vous en est-il si pénible ? »
Il essaya de nouveau de lui prendre la main. Elle fit un pas en arrière.
« Je suis venue pour entendre parler de mon enfant, dit-elle, se sentant déjà lasse.
— Notre enfant, Ruth ! »
Elle pâlit et se redressa.
« Qu’avez-vous à me dire qui le regarde ? demanda-t-elle froidement.
— Beaucoup de choses, et des choses qui influeront sur sa vie entière. Mais tout dépend de savoir si vous voulez m’entendre ou non.
— Je vous écoute.
— Grand Dieu ! Ruth, vous me ferez devenir fou ! Comme vous êtes changée, vous qui étiez si douce et si aimante ! Je voudrais que vous ne fussiez pas si belle ! »
Elle ne répondit pas, mais il entendit un profond soupir.
« M’écouterez-vous si je vous parle, même s’il n’est pas question tout de suite de cet enfant, de cet enfant dont toute mère pourrait être fière, Ruth ? Je l’ai vu, il avait l’air d’un prince dans cette pauvre maison. Il est honteux qu’il n’ait pas tous les avantages du monde. »
Point de traces d’ambition maternelle sur le visage impassible de Ruth, quoique son cœur battit à l’idée qu’il allait lui proposer d’emmener Léonard pour lui donner l’éducation soignée qu’elle avait souvent rêvée pour lui. Elle était décidée à refuser, car ce serait lui reconnaître un droit sur Léonard ; et pourtant elle avait quelquefois rêvé pour son fils une position plus élevée, une éducation plus parfaite.
« Ruth, vous avouez que nous avons été heureux jadis ; il y a eu bien des raisons qui vous feraient comprendre, si je vous les expliquais en détail, que, faible comme je l’étais, je me sois laissé diriger par d’autres. Ah ! Ruth ! je n’ai pas oublié celle qui me calmait dans mon délire. Quand j’ai la fièvre, je rêve que je suis à Lam-Dhu, dans cette vieille petite chambre, et que vous voltigez autour de moi, vêtue de blanc ; vous portiez toujours des robes blanches autrefois. »
Les larmes coulaient sur les joues de Ruth, elle ne pouvait les retenir.
« Nous étions heureux alors, continua-t-il, prenant confiance en la voyant pleurer. Est-ce que ce bonheur ne pourrait pas revenir ? ajouta-t-il précipitamment, voulant déployer devant elle tout ce qu’il lui offrait en retour. Si vous consentiez, Léonard serait toujours avec vous, il serait élevé comme vous voudriez ; je lui assurerais tout l’argent qui vous conviendrait, Ruth, si seulement le temps passé pouvait revenir. »
Ruth parla.
« J’ai dit que j’avais été heureuse, parce que, après avoir demandé le secours de Dieu, je n’osais pas dire un mensonge. J’ai été heureuse. Mais qu’est-ce que le bonheur ou la souffrance pour que nous en parlions maintenant ? »
M. Donne la regarda pour voir si elle était dans le délire, tant ses paroles lui paraissaient étranges et incohérentes.
« Je n’ose pas penser au bonheur, je ne dois pas m’inquiéter davantage de la souffrance. Dieu ne m’a pas placée ici pour m’occuper de cela.
— Ma chère Ruth, calmez-vous. Vous avez le temps de répondre à la question que je vous ai faite.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Ruth.
— Je vous aime trop, je ne puis pas vivre sans vous. Je vous offre mon cœur, ma vie ; je vous offre de faire pour Léonard tout ce que vous désirerez. J’ai le pouvoir et les moyens de le pousser dans la carrière que vous choisirez pour lui. Je récompenserai tous ceux qui ont été bons pour vous, avec une reconnaissance qui dépassera la vôtre. Si vous avez autre chose à me demander, je le ferai.
— Écoutez-moi, dit Ruth, qui comprenait enfin ce qu’il lui proposait. En avouant que j’ai été heureuse avec vous autrefois, j’étais prête à mourir de honte. C’est peut-être une fausse excuse, mais j’étais très-jeune alors, je ne savais pas combien ma vie était contraire à la sainte volonté de Dieu : au moins je ne le savais pas comme je le sais maintenant. Et pourtant, je le dis devant Dieu, j’ai traîné depuis ce temps-là au fond de mon âme une souillure dont je ne pouvais me défaire ; je me fais horreur à moi-même, et j’envie tous ceux dont la vie est sans tache : mon enfant, M. Benson et sa sœur, les jeunes filles innocentes que j’élève m’ont souvent fait trembler ; j’ai même fui le regard de Dieu dans ma terreur : et cependant, ce que j’ai fait alors, je l’ai fait dans l’aveuglement en comparaison de ce que je ferais maintenant si je vous écoutais. »
Elle était si agitée qu’elle cacha son visage dans ses mains et se mit à sangloter. Puis, relevant la tête, elle le regarda avec ses beaux yeux humides, et essaya de demander tranquillement s’il avait encore quelque chose à lui dire et si elle pouvait s’en aller (le souvenir de Léonard la retenait seul) ; elle voulait savoir tout ce que le père de son enfant pouvait avoir à lui dire. Il fut si frappé de sa beauté et il la comprenait si peu, qu’il crut que quelques instances de plus l’amèneraient où il voulait la voir venir : car, dans tout ce qu’elle avait dit, il n’y avait pas un mot de colère sur son abandon, et il avait cru que ce serait le plus grand obstacle qu’il aurait à surmonter. Il prenait pour un sentiment de honte humaine le profond repentir qu’elle lui exprimait. Il reprit donc :
« Oui, j’ai encore beaucoup de choses à vous dire ; je ne vous en ai pas dit la moitié. Je ne puis pas vous exprimer combien je vous aime, comment ma vie entière se passera à satisfaire tous vos désirs, je vois, je sais que vous méprisez l’argent ; mais…
— Monsieur Bellingham, je ne resterai pas pour vous entendre me parler ainsi. J’ai été coupable, mais ce n’est pas vous qui devriez… »
Elle s’arrêta, son émotion ne lui permettait pas de parler.
Il voulut la calmer, car elle sanglotait et tremblait. Il lui prit la main ; elle le repoussa et s’éloigna vivement.
« Ruth ! dit-il, blessé par ce mouvement de répugnance, je commence à croire que vous ne m’avez jamais aimé.
— Moi, je ne vous ai jamais aimé ? Comment osez-vous dire cela ? ».
Ses yeux étincelaient. Tout son visage exprimait le mépris.
« Pourquoi me repoussez-vous ainsi ? dit-il impatienté à son tour.
— Je ne suis pas venue ici pour que vous me parliez ainsi, dit-elle, je suis venue pour savoir si je pouvais être utile à Léonard. Je me soumettrais à beaucoup d’humiliations pour l’amour de lui ; mais je n’en supporterai plus de votre part.
— Vous ne craignez pas de me braver ainsi ? demanda-t-il. Ne savez-vous pas que vous êtes en mon pouvoir ? »
Elle garda le silence. Elle désirait ardemment de s’en aller ; mais elle craignait qu’il ne la suivit, et qu’il ne vint la chercher jusque dans les creux de rochers où les pêcheurs faisaient sécher leurs filets ; là elle ne pouvait plus le fuir.
M. Donne lui saisit les mains avec violence.
« Demandez-moi de vous laisser aller, dit-il ; je vous laisserai aller si vous me le demandez. »
Il avait l’air résolu et irrité ; il avait pris Ruth par surprise, il lui faisait mal, elle fut sur le point de crier. Mais elle resta muette et immobile.
« Demandez-moi de vous lâcher, » dit-il en la secouant.
Elle ne répondit pas. Ses yeux fixés sur le rivage se remplissaient de larmes. Tout à coup elle aperçut de loin un objet qui lui rendit quelque espérance.
« C’est Étienne Bromby, dit-elle, il vient placer ses filets ; on dit que c’est un homme brusque et violent, mais il me protégera.
— Allez, entêtée, s’écria M. Donne on lui rendant la liberté ; vous oubliez qu’un seul mot de moi peut détromper tous ces braves gens d’Eccleston, et qu’il suffirait de ce mot pour vous faire chasser. Comprenez-vous maintenant que vous êtes en mon pouvoir ?
— M. et miss Benson savent tout, et ils ne m’ont pas rejetée, balbutia Ruth. Oh ! pour l’amour de Léonard, vous ne serez pas si cruel !
— Alors ne soyez pas cruelle envers lui et envers moi. Réfléchissez encore.
— Je réfléchis encore, dit-elle avec gravité. Pour sauver Léonard de la honte et du chagrin de savoir mes fautes, je mourrais volontiers. Ce serait peut-être heureux pour lui, car ma mort serait un chagrin sans amertume ; mais la véritable cruauté envers lui serait de retomber dans le péché. Je me suis repentie et j’ai pleuré les fautes de ma jeunesse ; le Christ a pardonné autrefois à des pécheresses comme moi ; mais maintenant, si je retournais volontairement au mal, comme vous voulez m’y entraîner, comment pourrais-je enseigner à Léonard la sainte volonté de Dieu ? Je supporterais peut-être qu’il apprit ma faute passée ; mais que serait-ce s’il me voyait vivre, comme vous me le demandez, dans l’oubli de Dieu ? (Ses paroles étaient entrecoupées par les sanglots.) Quoi qu’il puisse m’arriver… Dieu est juste… je m’abandonne à sa miséricorde. Je sauverai Léonard de tout mal. Ce serait un grand mal pour lui si je vivais avec vous. J’aimerais mieux le voir mourir ! » Elle leva les yeux au ciel, joignit les mains, puis reprit : « Vous m’avez assez humiliée, monsieur, je vous quitte. »
Elle s’éloigna d’un pas ferme ; le pêcheur approchait rapidement. M. Donne croisa les bras, serra les dents, et la regarda s’éloigner.
« Comme elle marche avec noblesse ! quelle élégance et quelle grâce dans toute sa personne ! Elle croit m’avoir battu. Il faut que j’essaye quelque chose de plus. »
Il se mit à la suivre, et la rejoignit bientôt ; ses pas commençaient à chanceler.
« Ruth, dit-il, il faut que vous m’écoutiez une fois encore. Oh ! vous pouvez vous retourner, votre pêcheur est là tout près. Qu’il m’entende s’il le veut, qu’il soit témoin de votre triomphe. Je suis prêt à vous épouser, Ruth ; il faut que vous soyez à moi. Je vous obligerai bien à m’écouter. Demain je parlerai à qui vous voudrez à Eccleston, à M. Bradshaw, au petit ministre, si cela vous convient. Je m’arrangerai pour qu’il garde notre secret, et personne autre ne saura que vous n’êtes pas réellement mistriss Denbigh. Léonard portera encore ce nom là ; mais pour tout le reste je le traiterai comme mon fils. Vous feriez tous deux honneur à toutes les situations. Tous les chemins de la vie lui seront ouverts !
Il s’attendait à voir le beau visage de Ruth s’épanouir tout à coup ; mais elle ne releva pas la tête.
« Je ne peux pas, dit-elle d’une voix faible.
— Je vous ai prise par surprise, ma bien-aimée ; mais calmez-vous, tout cela est facile à arranger. Fiez-vous à moi.
— Je ne peux pas, reprit-elle toujours très-bas, mais plus distinctement.
— Qu’est-ce que vous dites là ? demanda-t-il d’un ton irrité.
— Je ne vous aime pas ; je vous ai aimé. Ne dites pas que je ne vous aimais pas alors : je vous aimais, mais je ne vous aime plus maintenant, et mon amour ne peut pas revenir. Tout ce que vous avez dit et fait depuis que vous êtes venu avec M. Bradshaw à Abermouth, m’a amenée à ne pas comprendre comment j’avais pu vous aimer. Nous sommes séparés l’un de l’autre pour jamais. Le temps qui a pesé sur ma vie comme une barre de fer, et qui m’a laissé des cicatrices ineffaçables, vous a laissé sans remords ; vous en parlez sans tristesse dans la voix, sans honte sur le visage ; votre conscience a oublié un péché qui me poursuit sans cesse. Et pourtant je pourrais dire que je n’étais qu’une enfant ignorante ; mais je ne m’excuse point, car Dieu sait tout, et ce n’est qu’un seul point de différence entre nous…
— Vous voulez dire que je ne suis pas un saint, dit-il en l’interrompant avec impatience, c’est vrai ; mais on peut être un très-bon mari sans être un saint. Allons, que des scrupules exagérés ne vous fassent pas refuser un bonheur solide pour vous et pour moi ; car je suis sûr que je puis vous rendre heureuse et vous amener à m’aimer, quoi que vous en disiez. Je vous aime trop pour que vous ne me le rendiez pas un jour. Voilà des avantages pour Léonard, que vous pouvez lui assurer de la manière la plus sainte et la plus légitime. »
Elle se redressa.
« S’il était nécessaire de dire quelque chose de plus pour me décider, vous l’avez fait. Vous n’aurez rien de commun avec mon fils de mon consentement, encore moins à cause de moi. J’aimerais mieux le voir travailler sur le bord de la route que mener la vie que vous menez et vous ressembler. Monsieur Bellingham, je vous ai dit maintenant ce que je pensait. Vous m’avez humiliée, vous m’avez poussée à bout, et, si je vous ai jugé trop sévèrement, si mes paroles ont été dures, c’est votre faute. Quand il n’y aurait d’autre raison contre notre mariage que le désir d’éviter à Léonard tout contact avec vous, cela me suffirait.
— C’en est assez ! dit-il en la saluant ; ni vous ni votre enfant n’entendrez plus parler de moi. Je vous souhaite le bonsoir. »
Ils se séparèrent, lui pour retourner à l’auberge et pour quitter immédiatement un lieu témoin de tant de mortifications, elle pour raffermir ses pas avant de prendre à travers les rochers le petit sentier qui la menait à la maison.
Elle ne se retourna que lorsqu’il avait déjà disparu ; elle gravissait la colline machinalement, son cœur battait avec une rapidité effrayante. Ses yeux restaient secs, il lui semblait qu’elle allait devenir aveugle. Incapable d’aller plus loin, elle se traîna vers un repli de terrain couvert d’épaisses broussailles, et se laissa tomber à l’ombre d’un grand rocher qui la dérobait à tout regard humain. Un frêne avait grandi dans le roc, et ses longues branches préservaient du vent de mer si fréquent dans ces parages : ce soir-là pourtant il n’y avait pas un souffle d’air. Ruth resta longtemps là, immobile, sans force, sans volonté : elle ne pouvait ni penser, ni se souvenir ; elle était accablée. Quand elle revint un peu à elle, un désir ardent de le revoir encore une fois lui traversa l’esprit ; elle s’élança vers la pointe du rocher, d’où on pouvait promener ses regards sur toute la plage : elle ne vit qu’Étienne Bromby, qui étendait au loin ses filets. Ruth regarda encore, dans l’espoir que ses yeux l’avaient trompée ; mais non, il n’y avait personne. Elle regagna lentement son siège à l’ombre du rocher, et elle pleura.
« Oh ! pourquoi lui ai-je parlé si durement ? Je lui ai fait des reproches si amers, et je ne le reverrai plus jamais, jamais ! »
Elle ne se rappelait pas clairement toute leur conversation, mais son cœur saignait en se souvenant des derniers mots qu’elle avait prononcés, quelque justes et vrais qu’ils pussent être. Une si poignante angoisse lui avait enlevé toute force physique ; ses larmes coulaient machinalement, et son âme épuisée semblait absorbée dans la contemplation des bruyères sombres et sauvages qui s’étendaient devant elle. Le ciel, couvert et triste, lui paraissait un signe visible de la douleur cachée au fond de son cœur, douleur que nul n’aurait peut-être comprise, car nul n’aurait pu savoir à quel point elle était poursuivie par le terrible fantôme de son amour passé.
« Je suis si lasse ! je suis si lasse ! s’écria-t-elle enfin. Ah ! si je pouvais rester ici et y mourir ! »
Elle ferma les yeux, mais tout d’un coup une grande lumière la força de les ouvrir. Les nuages s’étaient entr’ouverts, et le soleil couchant dans toute sa gloire éclairait la mer et les montagnes. Ruth oublia tous ses chagrins pour contempler ce magnifique spectacle, qui parlait si haut de la puissance de Dieu. Le coucher du soleil la calma plus que ne l’auraient fait les paroles les plus fortes et les plus tendres. Elle y puisa le courage de se lever et de retourner lentement à la maison. Ses élèves étaient revenues de l’église depuis longtemps et s’étaient occupées à préparer le thé, ce qui leur avait fait paraître le temps moins long.
Ruth passa les jours suivants dans un état de stupeur, ses mouvements étaient lents et mesurés, sa voix altérée comme celle d’une somnambule. Elles reçurent des lettres qui annonçaient le triomphe de M. Donne à Eccleston ; mais mistriss Denbigh était trop languissante pour aider Marie et Élisabeth à chercher des fleurs violettes et jaunes pour décorer le salon en son honneur.
Une lettre de Jemima arriva le lendemain pour les rappeler à Eccleston. M. Donne et ses amis étaient partis : la famille Bradshaw avait repris sa vie accoutumée ; les vacances de Marie et d’Élisabeth touchaient à leur terme. Mistriss Denbigh reçut aussi une lettre de miss Benson, disant que Léonard était un peu souffrant. L’effort que fit Ruth pour cacher son inquiétude était trop évident pour ne pas en trahir beaucoup. Les jeunes filles furent presque effrayées du changement soudain qui s’opéra chez elle, en la voyant passer d’un abattement silencieux à une énergie fébrile. Tout ce qui pouvait hâter ou faciliter leur départ d’Abermouth s’accomplissait comme par magie : elle se chargeait de tout et faisait tout, sans se reposer jamais, comme pour n’avoir pas le temps de penser.
Au fond de son inquiétude il y avait un remords : elle avait oublié Léonard depuis quelques jours ; elle avait murmuré sans penser au trésor qu’elle possédait. Elle entrevoyait dans cet avenir si obscur une douleur plus terrible encore, et, en dépit d’elle-même, elle était forcée de se dire que la mort allait peut-être la frapper dans ce qu’elle avait de plus cher au monde. En arrivant à Eccleston, elles trouvèrent mistriss et miss Bradshaw et M. Benson qui étaient venus à leur rencontre. Ruth retint avec peine la question prête à lui échapper : « Est-il vivant ? » Elle dit seulement : « Comment va-t-il ? » Mais M. Benson lut dans ses yeux toute son angoisse :
« Il est bien malade, mais nous espérons qu’il ira mieux. Il faut que tous les enfants passent par là. »