Aller au contenu principal

RUTHIV

IV 

Jemima ne savait pas si elle avait envie d’aller à Abermouth ou non. Elle soupirait après un changement. Elle était lasse des habitudes de la maison de son père ; mais elle ne pouvait supporter l’idée de s’éloigner de M. Farquhar, d’autant plus que, si elle allait à Abermouth, Ruth resterait probablement à Eccleston.

Quand M. Bradshaw eut décidé que Ruth accompagnerait ses filles, elle essaya de se réjouir de ce qui lui donnait le moyen de réparer sa négligence en soignant les deux jeunes filles avec vigilance, et en faisant tout ce qui était en son pouvoir pour rendre la santé à Élisabeth ; mais il fallait quitter Léonard, son enfant chéri, qui n’avait jamais été séparé d’elle un seul jour, et il lui semblait que loin d’elle tous les maux devaient l’atteindre. Elle luttait le soir contre le sommeil pour ne pas perdre le sentiment de l’avoir auprès d’elle, et, quand elle était loin de lui, à donner des leçons, elle cherchait sans cesse à se représenter son visage, pour se préparer au temps où elle passerait des jours entiers sans voir son trésor. Miss Benson ne comprenait pas que M. Bradshaw ne proposât pas à Ruth d’emmener son fils ; mais M. Benson lui recommanda de n’en pas parler à Ruth, car il était bien sûr que M. Bradshaw n’y penserait pas, et il fallait éviter à la pauvre mère cette espérance et ce désappointement. Sa sœur lui reprochait d’être insensible ; mais sa sympathie était profonde, quoique silencieuse, et il arrangea toutes ses affaires de manière à pouvoir faire une grande promenade avec Léonard, le jour où sa mère quitterait Eccleston.

Ruth n’avait plus la force de pleurer quand elle se mit en route avec ses élèves qui, dans leur joie de voir Abermouth, ne comprenaient point ses larmes, et qui n’avaient jamais eu l’idée que la mort pût approcher de ceux qu’elles aimaient. Ruth sécha ses pleurs ; elle tâcha de prendre part à la satisfaction des jeunes filles, et, lorsqu’on approcha d’Abermouth, elle était aussi enchantée qu’elles de la beauté du paysage : aussi eut-elle beaucoup de peine à résister à leurs supplications et à les empêcher, quelque fatiguée que fût Élisabeth, d’aller courir sur la plage.

Pendant ce temps la maison des Bradshaw subissait de nombreux changements. On abattait des cloisons, on métamorphosait des cabinets de toilette en chambres à coucher ; un cuisinier de profession avait déjà pris possession de la cuisine, à la grande indignation de Betty, qui y régnait depuis quatorze ans, et qui devint tout d’un coup un partisan ardent de M. Cranworth. Mistriss Bradshaw gémissait, dans ses courts moments de loisir, sur le désordre introduit dans sa maison en l’honneur de ce M. Donne, qui aurait bien pu aller à l’auberge du Georges comme les Cranworth, qui n’avaient jamais pensé à inviter les électeurs chez eux ; et pourtant ils étaient à Cranworth depuis le temps de Jules César, et, si ce n’était pas là une ancienne famille, elle ne savait pas qui pourrait mériter ce titre. Mais Jemima se plaisait dans cette agitation. C’était quelque chose à faire. Elle consultait avec le tapissier, consolait Betty, et faisait ses emplettes pendant que sa mère se reposait.

Le grand agent de Londres ne parut pas sur la scène, quoiqu’il dirigeât de loin toutes les opérations. Il envoya un de ses amis comme précurseur de M. Donne. C’était un M. Hickson, avocat sans cause, qui prétendait avoir quitté sa carrière par dégoût des moyens qu’on était obligé d’employer pour réussir. Au lieu de mettre la main à l’œuvre pour corriger ces abus, il déclamait contre l’état des choses d’une manière si éloquente, qu’on se demandait parfois comment il en était venu à connaître l’agent d’élections dont il vient d’être question. Mais il luttait, disait-il, contre la corruption de la législation, en faisant tous ses efforts pour faire entrer au Parlement certains candidats qui avaient pris l’engagement d’amener une réforme. Il disait en confidence, un soir chez M. Bradshaw : « Mon grand but est de réformer les lois de l’Angleterre, monsieur. Pour cela, il faut une majorité libérale. Dans une lutte avec un monstre, on ne mesure pas les épées comme avec un gentilhomme. Je fais de même, et je crois que j’ai le droit d’employer pour un but si élevé, si saint même, les faiblesses des hommes ; si les hommes étaient des anges, nous n’aurions pas recours à la corruption.

— Le pourriez-vous ? demanda Jemima ; car la conversation avait lieu à la table de M. Bradshaw, qui avait réuni en l’honneur de M. Hickson quelques-uns de ses amis, au nombre desquels était M. Benson.

— Nous le voudrions que nous ne le pourrions pas, s’écria l’avocat entraîné par les flots de sa propre éloquence, et oubliant le sens caché de la question : dans l’état actuel du monde, ceux qui veulent réussir même à faire le bien doivent se résoudre à employer les moyens nécessaires. C’est pour cela que je vous répète que M. Donne est l’homme qui convient à votre dessein, qui est bon, noble et saint. (M. Hickson se rappela qu’il parlait à des dissidents, et se félicita intérieurement de l’introduction du mot saint.) Mettons donc de côté tous les scrupules étroits qui entraveraient notre marche, et prenons les hommes comme ils sont : s’ils sont avides, étourdis, dépensiers, ce n’est pas nous qui les avons faits ; mais, puisque nous avons à traiter avec eux, il faut nous servir des moyens d’action qui peuvent agir sur eux. La grande réforme de la législation justifiera l’emploi de tous les moyens à mes yeux, à moi qui ai quitté cette profession par un scrupule de conscience peut-être exagéré, dit-il en baissant la voix.

— Nous ne devons point faire le mal afin qu’il en arrive du bien, dit M. Benson d’une voix forte qui fit tressaillir ceux qui étaient présents.

— Vous avez raison, monsieur, dit M. Hickson en le saluant. Cette remarque vous fait honneur. Et il en profita en réservant ses opinions sur l’élection pour M. Bradshaw et quelques autres partisans zélés de M. Donne, qui étaient auprès de lui.

— Mais dans l’état actuel du monde, comme dit M. Hickson, s’écria M. Farquhar, qui était à l’autre bout du salon, assis à côté de M. Benson, de mistriss Bradshaw et de Jemima, il est difficile d’agir d’après ce précepte.

— Oh ! monsieur Farquhar ! » dit Jemima d’un ton indigné, des larmes de désappointement lui venant aux yeux.

Depuis le commencement de la conversation, elle regrettait de ne pas être un homme pour dire ce qu’elle pensait de ces accommodements entre le bien et le mal, proposés par ce M. Hickson, auquel elle en voulait un peu des tentatives de galanterie qu’il avait faites auprès d’elle et dont elle avait été choquée comme une personne dont le cœur est pris. Après la remarque de M. Benson qui l’avait soulagée, voir M. Farquhar prendre le parti de la nécessité, c’était trop fort !

« Je vous en prie, Jemima, dit M. Farquhar, touché et un peu flatté du chagrin évident de la jeune fille, ne m’en veuillez pas jusqu’à ce que je me sois un peu mieux expliqué. Je ne comprends pas bien cette question difficile, et j’allais demander très-sincèrement l’opinion de M. Benson. Puis-je vous demander, monsieur, si vous trouvez toujours possible d’agir strictement en accord avec ce précepte ? si vous n’y réussissez pas, je crois que nul n’en peut venir à bout. N’y a-t-il pas des occasions où l’on est obligé de subir le mal pour arriver au bien ? Je ne parle pas de ce sujet avec indifférence, ni avec la présomption de cet homme assis là-bas, dit-il en baissant la voix et en s’adressant plus directement à Jemima. Je désire véritablement savoir ce que pense là-dessus M. Benson ; car je ne connais nulle personne à l’opinion de laquelle j’attache plus de prix. »

M. Benson ne répondit pas. Il ne vit pas Jemima et sa mère quitter la chambre. Il était absorbé par ses pensées et se demandait jusqu’à quel point la pratique répondait chez lui à la théorie. Il revint à lui-même pour discuter avec M. Hickson, qui savait l’influence du vieux pasteur sur les populations ouvrières, divers sujets qui l’intéressaient vivement, et il sortit de chez M. Bradshaw, laissant son hôte fort étonné de la respectueuse déférence que le jeune avocat avait témoignée à M. Benson.

Après une conversation animée sur une question qui préoccupait beaucoup M. Benson et sur laquelle il s’étendit assez longuement, M. Hickson se retourna vers M. Bradshaw et dit assez haut pour qu’on l’entendit :

« Je regrette que M. Donne ne soit pas ici. Tout ce que vient de dire M. Benson l’aurait intéressé presque autant que moi. »

M. Bradshaw ne se doutait guère que M. Donne était occupé dans ce moment-là à étudier les diverses questions qui agitaient le public d’Eccleston, et qu’il maudissait précisément le sujet de la conversation, en se disant que c’était bien là une idée de fanatique. Si M. Bradshaw avait su cela, il eût pu éviter un mouvement de jalousie à l’idée de l’influence que M. Benson obtiendrait probablement sur l’esprit du futur député d’Eccleston ; et, si M. Benson avait été clairvoyant, il n’aurait pas été si reconnaissant de l’espérance qui s’offrait à lui de persuader à M. Donne de renoncer à toute tentative de corruption sur les habitants d’Eccleston.

M. Benson passa la moitié de la nuit à composer dans son esprit, sur les devoirs politiques envisagés au point de vue chrétien, un sermon qui pouvait être utile au candidat et aux électeurs à la veille d’une élection. M. Donne devait arriver chez M. Bradshaw dans le courant de la semaine, et M. et miss Benson supposaient qu’il viendrait à la chapelle avec lui le dimanche ; mais M. Benson cherchait en vain à bannir de son esprit le souvenir du mal qu’il avait fait pour en tirer du bien, et la vue même de Léonard endormi du tranquille sommeil de l’enfance ne put faire oublier au chrétien sincère le mensonge qui avait sauvé la réputation de sa mère.

Léonard et sa mère rêvèrent l’un à l’autre cette nuit-là. Ruth fut saisie d’une telle terreur qu’elle s’éveilla et chercha à ne pas se rendormir, de peur d’être assaillie par le même songe. Lui, au contraire, crut la voir assise à côté de son lit, souriant et le regardant ; puis il rêva qu’il se réveillait, qu’elle se penchait sur lui pour l’embrasser, qu’elle ouvrait ses ailes, de grandes ailes blanches, et qu’elle s’envolait par la fenêtre ouverte. Léonard se réveilla, se mit à pleurer en pensant que sa mère était loin de lui, et se rendormit.

Malgré le chagrin continuel que lui causait l’éloignement de son enfant, Ruth jouit beaucoup de son séjour au bord de la mer. D’abord elle avait le plaisir de voir Élisabeth reprendre des forces tous les jours. Le médecin avait recommandé qu’il y eût peu de travail, et les jeunes filles en profitaient pour faire de longues promenades au bord de la mer. Les orages avaient aussi leur charme ; la maison était située au haut d’un rocher que baignaient les vagues, et l’on embrassait d’un regard tout l’horizon chargé de nuages noirs qui ne s’entr’ouvraient que pour laisser apercevoir les éclairs. Des gens âgés ou délicats auraient craint cette position, et c’était pour cela que le propriétaire cherchait à vendre sa maison ; mais Ruth et ses élèves trouvaient un grand charme à jouir de tous les côtés de la vue du ciel, tantôt sombre et menaçant, puis clair et serein lorsque l’orage était passé, qu’on voyait des gouttes de pluie suspendues à chaque brin d’herbe, et qu’on entendait à droite et à gauche le chant des petits oiseaux et le murmure des ruisseaux.

Un jour, après un de ces orages, Élisabeth était assise à la fenêtre, attendant le retour de Ruth qui était allée à la poste chercher les lettres.

« Je voudrais que papa achetât cette maison, s’écria-t-elle.

— Maman ne l’aimerait pas, j’en ai peur, dit Marie ; elle dirait que nos beaux coups de vent sont des courants d’air, et que nous nous enrhumerons !

— Jemima serait de notre parti. Mais comme mistriss Denbigh reste longtemps ! j’espère qu’elle aura évité l’orage. »

Il y avait un quart de lieue de la maison à la poste où Ruth était allée chercher des nouvelles de Léonard ; elle trouva deux lettres, à son grand étonnement. L’une était de M. Bradshaw, qui lui annonçait qu’il comptait arriver à Abermouth le samedi suivant, vers l’heure du dîner, et amener avec lui M. Donne et une ou deux autres personnes pour y passer le dimanche. La lettre était remplie de détails de ménage. Le dîner devait être prêt à six heures, mais Ruth et ses élèves devaient dîner plus tôt. Le cuisinier en titre devait arriver la veille, avec toutes les provisions qu’on ne pouvait pas trouver sur les lieux. Ruth devait prendre un domestique à l’auberge, et c’était là ce qui la retenait à Abermouth.

En revenant à la maison après avoir terminé ses préparatifs, elle se demandait ce qui avait pu décider M. Bradshaw à amener le candidat libéral passer deux jours au bord de la mer. Tant de petites raisons concouraient, en cette occasion, pour en faire une grande, que Ruth n’avait pas grand’chance de les deviner toutes. Miss Benson, dans l’orgueil et la joie de son cœur, avait prévenu mistriss Bradshaw du sermon que son frère comptait prêcher le dimanche suivant, et M. Bradshaw avait une vague idée que les manœuvres électorales qu’il commençait à regarder comme indispensables ne supporteraient pas l’épreuve, si elles étaient mises en face de la loi chrétienne. Qu’arriverait-il si M. Donne allait être convaincu que la corruption est un péché ? les Cranworth triompheraient, et M. Bradshaw serait la risée d’Eccleston. Et pourtant il se rappelait qu’il était arrivé deux ou trois fois à M. Benson de le convaincre contre son gré du mal qu’entraînaient certaines actions qu’il n’avait pu faire depuis que contre sa conscience, et qu’il avait fini par abandonner au grand détriment de ses intérêts. Non, non, puisque la nature humaine était si mauvaise, il fallait bien se servir des seuls moyens qui pussent agir sur elle, et M. Bradshaw se promettait, si M. Donne était élu, de doubler ses souscriptions pour les écoles, afin que la génération suivante eût de meilleurs principes. Pour le moment, il valait mieux échapper, ainsi que M. Donne, à la possibilité de la conviction, et éviter aussi le dîner froid du dimanche, qui pourrait bien ne pas convenir au candidat aristocratique.

Le fait est que M. Donne avait un peu pris M. Bradshaw par surprise ; il lui était arrivé de penser qu’on pourrait voir des choses plus étranges que le mariage de sa fille avec le représentant d’une petite ville. Mais, au bout d’une demi-heure, la différence de rang et d’habitude entre M. Donne et ses hôtes se fit tellement sentir, que M. Bradshaw oublia pour jamais ses rêves d’alliance. Ce n’était pas tant parce que M. Donne avait amené un domestique, ce qu’il avait l’air de considérer comme aussi naturel que d’apporter un sac de nuit ; ce n’était pas seulement à cause de l’étonnement avec lequel il avait demandé à mistriss Bradshaw, en réponse à une remarque sur le prix exorbitant des ananas, si elle n’avait pas une serre à ananas : cela tenait à une certaine bonne grâce indolente, à un respect habituel envers les femmes, à un choix d’expressions simples et frappantes, traits épars d’un tout impossible à décrire, qui firent comprendre à l’instant à M. Bradshaw que M. Donne était un homme parfaitement différent de tout ce qu’il avait vu jusqu’alors.

Un moment, malgré le charme que M. Donne exerçait sur lui, M. Bradshaw craignit un peu que son candidat ne traitât les affaires avec trop d’indifférence ; mais il fut rassuré par l’éclair qui passa dans les yeux de M. Donne, lorsqu’il répondit d’une voix tout aussi douce qu’à l’ordinaire aux allusions qu’on lui faisait à des dépenses probables :

« Oh ! sans doute, c’est une nécessité désagréable ; mais nous ne nous salirons pas les mains à ce métier-là : il y a des gens pour arranger ces choses-là. J’ai mis cent mille francs dans les mains de M. Pilson, et je ne demanderai pas ce que cela est devenu ; je dirai aux électeurs que je désapprouve la corruption, et je laisserai faire Hickson, cela le regarde. »

M. Bradshaw ne comprenait pas trop cette manière indolente de faire les choses, et, sans l’allusion que M. Donne venait de faire aux cent mille francs qu’il comptait dépenser pour son élection, il se serait demandé s’il attachait assez d’importance à devenir membre du Parlement. Jemima en pensait autrement. Elle observait attentivement l’hôte de son père, comme un naturaliste observe un animal qu’il rencontre pour la première fois sur son chemin.

« Savez-vous à quoi M. Donne me fait penser, maman ? dit-elle un jour à sa mère pendant que les hommes étaient en tournée électorale.

— Non, il ne ressemble à personne que j’aie jamais vu ; il me fait peur en m’ouvrant la porte quand je sors, et en me donnant une chaise quand je rentre. À qui ressemble-t-il, Jemima ?

— Oh ! à personne, maman ; mais vous souvenez-vous d’avoir vu une fois dans la cour de l’auberge, à Wakefield, un cheval de course que Richard nous a fait regarder ? M. Donne me rappelle toujours ce cheval.

— Allons donc, Jemima, ne dites pas de telles folies ; qu’est-ce que dirait votre père s’il vous entendait parler ainsi de M. Donne ?

— Les animaux sont quelquefois bien beaux, maman. Je suis sûre que je serais très-flattée si on me disait que je ressemble à ce cheval que nous avons vu. Mais le trait de ressemblance avec M. Donne, c’est l’ardeur contenue qu’il y a chez tous les deux.

— De l’ardeur ! mais je n’ai jamais vu personne de plus tranquille que M. Donne ! Pensez à toute la peine que votre père se donne depuis un mois, et voyez comme M. Donne marche lentement et comme il parle doucement quand il est en tournée électorale. Je vois toujours que votre père voudrait secouer les gens qui apportent des nouvelles, pour les savoir plus vite.

— Mais les questions de M. Donne vont toujours droit au but. Et regardez-le quand on lui apporte de mauvaises nouvelles, il a des éclairs dans les yeux comme mon cheval de course. Tous ses membres frémissaient en entendant de certains bruits qu’il comprenait ; et pourtant il restait tranquille, le bel animal ! M. Donne est tout aussi ardent, mais il est trop fier pour le montrer. Il a l’air très-doux, mais je suis sûre qu’il ne fait jamais que sa propre volonté.

— Au moins, ne dites plus qu’il ressemble à un cheval, car je suis sûre que cela déplairait à votre père. Savez-vous ? je croyais que vous alliez dire qu’il ressemblait au petit Léonard.

— À Léonard ! Oh ! maman, il ne ressemble pas du tout à Léonard ! il ressemble bien plutôt à mon cheval de course.

— Allons, ma chère Jemima, taisez-vous. Votre père trouve que les courses sont une si mauvaise chose, qu’il serait très-mécontent s’il vous entendait. »

Pour en revenir à M. Bradshaw, il se sentait tellement inférieur à M. Donne que cela le mettait mal à l’aise. Cela ne tenait ni à l’éducation, car M. Bradshaw était instruit ; ni à la puissance, car, s’il le voulait, il pouvait faire échouer tous les efforts de M. Donne pour être élu à Eccleston ; ni aux manières du candidat libéral, car M. Donne, habituellement poli, était très-aimable pour son hôte, qu’il regardait comme un homme très-utile. Néanmoins M. Bradshaw désirait échapper à ce sentiment d’infériorité, quelle qu’en fût la cause, et pour cela il voulait faire plus d’étalage de sa fortune. Sa maison d’Eccleston était vieille et ne prêtait pas à un grand déploiement de luxe. Sa manière de vivre, beaucoup plus élégante pourtant qu’à l’ordinaire, n’était évidemment que ce que M. Donne pratiquait tous les jours de sa vie. Dans le fait, M. Donne avait été élevé dans toutes les habitudes de luxe que comportait l’immense fortune dont tous ses ancêtres avaient joui avant lui ; l’élégance lui paraissait la condition naturelle de l’homme, et ceux qui n’en jouissaient pas lui semblaient des sauvages. Il ne s’apercevait de ses agréments que lorsqu’elle lui manquait. M. Bradshaw n’était pas fâché de montrer à son opulent visiteur la maison qu’il était sur le point de payer au prix exorbitant de trois cent cinquante mille francs, parce que ses petites filles en avaient la fantaisie.

Ruth se demandait si elle avait bien rempli toutes les intentions de M. Bradshaw ; après avoir consulté la lettre pour s’en assurer, elle reprit le chemin de la maison. Quand elle arriva avec ses nouvelles, Marie s’écria :

« Oh ! c’est charmant, nous verrons donc ce fameux candidat !

— Oui, reprit Élisabeth ; mais où nous tiendrons-nous ? Papa aura besoin du salon et de la salle à manger.

— Oh ! il y a le grand cabinet à côté de ma chambre, répondit Ruth ; votre père tient uniquement à ce que vous ne le gêniez pas. »