XVI
M. Davis attendait une crise pour la troisième nuit ; aussi revint-il la passer auprès du lit du malade. Ruth était là, attentive à tous les symptômes, absorbée par les soins qu’elle donnait à celui qu’elle avait tant aimé ; elle n’avait pas quitté la chambre depuis trois jours. En cédant sa place à M. Davis, elle se sentit accablée par une fatigue qui ne la portait cependant pas au sommeil. Sa vie tout entière, depuis les jours de son enfance, se déroulait devant ses yeux dans les moindres détails ; mais, tout en revoyant les lieux qu’elle avait aimés et en repassant les événements de son existence, elle sentait que ce n’était qu’un rêve, et il lui semblait qu’elle ne pouvait se reposer nulle part. De temps à autre, en ouvrant les yeux, elle apercevait la vaste chambre richement meublée où elle se trouvait ; elle entendait la respiration précipitée du malade et distinguait le bruit du balancier de la pendule. La nuit était sombre ; le jour ne reviendrait-il jamais ?
Bientôt il lui sembla qu’elle devait se lever et aller voir ce que devenait celui qu’elle veillait ; mais elle avait oublié qui était le malade, et elle craignait d’apercevoir sur l’oreiller le visage d’un des fantômes qui sortaient de tous les coins de la chambre pour se moquer d’elle. Elle cacha de nouveau sa tête dans ses mains et se rejeta dans son fauteuil. Au bout d’un moment, elle entendit remuer M. Davis, puis on dit : « Venez ici, » et elle se leva avec peine, s’affermit sur ses jambes chancelantes et s’avança vers le lit ; l’effort qu’elle avait fait la tira de son engourdissement, et, malgré la violence de son mal de tête, elle se souvint tout à coup de ce qu’elle faisait et de l’endroit où elle était. M. Davis était au chevet du lit, tenant une petite lampe ; il regardait le malade, dont les traits altérés indiquaient pourtant que la violence de la fièvre était passée. La lumière de la lampe tombait en plein sur Ruth et éclairait son visage animé par l’ardeur de la fièvre. Elle regardait le malade sans rien dire.
« Ne voyez-vous pas le changement ? Il est mieux, la crise est passée ! »
Elle ne répondit pas ; ses yeux étaient fixés sur ceux du malade, qui les ouvrait peu à peu et rencontra ses regards attachés sur les siens. Il murmura quelques paroles, puis les répéta plus distinctement.
« Où sont les lis d’eau ? Où sont les lis d’eau qui étaient dans ses cheveux ? »
M. Davis entraîna Ruth loin du lit.
« Il n’a pas encore retrouvé sa tête, mais tout danger est passé. »
L’aube commençait à poindre ; était-ce pour cela que Ruth était d’une si effrayante pâleur ? D’où venait l’expression d’angoisse qui se lisait dans ses yeux, comme si elle suppliait un ennemi mortel de lui faire grâce de la vie ? Elle se cramponnait au bras de M. Davis, sans quoi elle serait tombée.
« Emmenez-moi à la maison, » dit-elle ; et elle s’évanouit.
M. Davis l’emporta hors de la chambre, et chargea le domestique de garder son maître. Il la mit, toujours sans connaissance, dans une voiture qui les mena chez M. Benson. Il la monta dans ses bras jusque dans sa chambre, puis redescendit dans le cabinet de M. Benson, pendant que miss Benson et Sally déshabillaient Ruth et la mettaient dans son lit.
Quand il vit M. Benson, M. Davis dit :
« Ne me faites pas de reproches, c’est inutile ; je l’ai tuée. J’ai été fou de la laisser aller. Ne me parlez pas.
— Peut-être se remettra-t-elle, dit M. Benson, qui sentait le besoin de consolations après un tel coup. Je crois qu’elle se remettra.
— Non, vous dis-je. Mais il faut que je la sauve, ou bien je suis un meurtrier. Qu’avais-je affaire de l’amener pour le soigner ? »
Sally entra en ce moment pour dire à M. Davis que Ruth était prête à le recevoir.
À partir de ce jour, tout le temps, toute l’habileté, toute l’énergie de M. Davis furent consacrés à soigner Ruth. Il alla prier son rival de se charger de la convalescence de M. Donne, et lui dit avec le ton railleur qui lui était habituel : « Je ne saurais que répondre à M. Cranworth s’il me reprochait d’avoir guéri son adversaire. Mais vous qui êtes un radical, cela vous sera utile : il a encore besoin de grands soins, quoiqu’il aille beaucoup mieux, et j’aurais presque envie de ne plus le soigner. »
Son collègue salua gravement, enchanté de la bonne fortune qui lui arrivait. M. Davis, en dépit de toute l’anxiété qu’il éprouvait au sujet de Ruth, ne put s’empêcher de sourire en voyant son rival prendre à la lettre tout ce qu’il venait de lui dire. « Que les hommes sont fous ! À quoi bon se donner tant de peine pour les faire vivre longtemps ? Voilà cet imbécile qui va raconter ça à tous ses malades. Il faut donc que je prenne soin de ma clientèle pour la laisser à Léonard. Mais je vous demande ce que ce beau monsieur avait à faire ici pour venir tuer cette pauvre femme. »
C’était en vain que M. Davis épuisait toutes les ressources de son art, en vain qu’ils veillaient, qu’ils priaient, qu’ils pleuraient tous : il était évident que Ruth était rappelée dans la maison de son père pour y recevoir son salaire. Pauvre Ruth ! soit qu’elle fût épuisée par les veilles et par les fatigues, soit que la douceur de son âme subsistât même en l’absence de la raison, le délire n’offrit chez elle aucun caractère de violence. Elle était là, couchée dans la mansarde où son fils était né, où elle avait veillé sur lui, où elle lui avait confessé sa faute ; ses yeux avaient perdu toute expression ; elle promenait autour d’elle le vague regard d’un enfant, sans reconnaître ceux qui l’entouraient, pas même Léonard. On ne l’avait jamais entendue chanter ; mais sur son lit de mort les chansons qu’elle avait apprises dans son enfance s’échappaient continuellement de ses lèvres.
Sa force diminuait de jour en jour, mais elle ne le sentait pas, elle ne souffrait pas ; son visage était parfaitement calme ; tout d’un coup elle ouvrit les yeux et regarda fixement, comme si elle apercevait une vision céleste. Un sourire de ravissement entr’ouvrit ses lèvres.
« Je vois venir la lumière, dit-elle. Voilà la lumière qui vient ! » et, se soulevant lentement, elle étendit ses bras, puis retomba pour toujours.
Ils gardaient tous le silence.
« C’est fini ! dit enfin M. Davis. Elle est morte !
— Ma mère ! ma mère ! vous ne m’avez pas laissé seul ! Vous ne me laisserez pas tout seul ! vous n’êtes pas morte ! Ma mère ! ma mère ! »
Jusqu’alors on avait réussi à contenir l’inquiétude de Léonard, afin que les gémissements de son enfant ne vinssent pas troubler ce calme profond. Mais la maison retentissait maintenant des pleurs de celui qui refusait toute consolation. « Ma mère ! ma mère ! »
Mais Ruth était morte.