XVII
La stupeur succéda chez Léonard à son violent désespoir. Il était si abattu à la fin de la journée, que M. Davis effrayé accepta avec joie la proposition de mistriss Farquhar de prendre chez elle l’enfant de son amie pendant quelques jours.
Quand on lui communiqua cette décision, il refusa d’abord de quitter sa mère ; mais M. Benson dit :
« Elle l’aurait désiré, Léonard ! Faites-le à cause d’elle ! » Et il céda sans murmurer, quand M. Benson lui eut promis qu’il la reverrait encore une fois. Le pauvre enfant ne parlait pas, ne pleurait pas, et Jemima dut faire usage de tout ce que lui suggérait son affection avant de pouvoir l’amener à pleurer. Il était si faible que ceux qui l’aimaient craignaient pour sa vie.
L’inquiétude qu’il inspirait fit quelque diversion au chagrin de la mort de sa mère. Chez M. Benson, les trois vieilles gens se demandaient pourquoi elle avait été enlevée dans toute la force de la jeunesse, tandis qu’ils restaient pour la pleurer.
Deux jours après la mort de Ruth, quelqu’un vint demander à parler à M. Benson. C’était un homme enveloppé dans des fourrures, et ce qu’on apercevait de son visage était altéré comme s’il sortait d’une longue maladie. M. et miss Benson étaient allés voir Léonard chez mistriss Farquhar, et la pauvre Sally pleurait toute seule dans la cuisine quand on frappa à la porte. Elle était disposée pour le moment à plaindre tous ceux qui avaient l’air souffrant, et elle proposa à M. Donne (car c’était lui) d’entrer dans le cabinet de M. Benson pour attendre son retour. Il accepta avec empressement l’offre qui lui était faite, car il était faible encore, et l’affaire qui l’amenait lui était très-désagréable. Le feu était presque éteint ; il avait froid et se demandait s’il ne pouvait pas éviter une entrevue avec M. Benson et faire par lettre des propositions pour Léonard, quand Sally ouvrit la porte et dit d’une voix tremblante :
« Peut-être seriez-vous bien aise de monter, monsieur ? » Elle avait appris du cocher le nom du visiteur, et, sachant que c’était en le soignant que Ruth avait pris la fièvre, Sally croyait faire une dernière politesse à M. Donne en lui montrant ce pauvre corps qu’elle avait vêtu et orné pour la tombe avec tant de soin qu’elle était fière en quelque sorte de sa beauté funèbre.
M. Donne suivit Sally sans savoir où il allait, mais avec un vague espoir qu’elle le conduisait dans une chambre plus chaude et plus gaie que celle qu’il venait de quitter. Il se figurait qu’un changement de lieu bannirait les tristes réflexions qui le troublaient ; mais il était loin de se douter de l’endroit où il allait se trouver. Sally montait toujours : elle ouvrit une porte, et M. Donne comprit où il était en se trouvant en face du beau et calme visage que Sally venait de découvrir avec respect. Le dernier sourire de Ruth avait laissé après lui l’empreinte d’une paix inexprimable. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine ; les bandeaux de ses cheveux châtains encadraient son visage et en faisaient remarquer le parfait ovale.
La merveilleuse beauté de cette femme morte frappa M. Donne de respect et d’admiration.
« Comme elle est belle ! dit-il tout bas. Tous les morts ont-ils l’air aussi paisible, aussi heureux ?
— Pas tous, dit Sally en pleurant ; tout le monde n’a pas été aussi bon et aussi doux pendant sa vie. »
Le chagrin de Sally troublait M. Donne.
« Voyons, ma brave femme, nous devons tous mourir. Je suis sûr que vous l’aimiez beaucoup et que vous avez été très-bonne pour elle ; prenez cela pour acheter quelque chose en souvenir d’elle. »
Il lui offrait une pièce d’or, dans un désir sincère de la consoler et de la récompenser.
Mais Sally ôta brusquement son tablier de ses yeux dès qu’elle comprit ses intentions, et s’écria avec indignation :
« Qui donc êtes-vous, je vous prie, pour croire me payer mes bontés pour elle ? Je n’ai pas été bonne pour vous, ma chérie, continua-t-elle en s’adressant au cadavre étendu devant elle ; je vous ai fait enrager dès le premier moment, j’ai coupé vos beaux cheveux dans cette chambre-ci, et vous ne m’avez jamais dit un mot de reproche, pauvre agneau ! Non, je n’ai pas été bonne pour vous, et le monde n’a pas été bon non plus ; mais vous êtes maintenant là où les anges vous soignent tendrement, ma pauvre fille ! »
Elle se pencha pour donner aux lèvres de marbre un baiser dont la seule pensée aurait épouvanté M. Donne.
Dans ce moment, M. Benson entra ; il était revenu avant sa sœur, afin de parler à Sally de quelques arrangements pour l’enterrement. Il reconnut M. Donne et le salua avec un sentiment pénible, comme voyant en lui la cause involontaire de la mort de Ruth. Sally s’échappa pour pleurer à son aise dans la cuisine.
« Je vous demande pardon de me trouver ici, dit M. Donne ; votre servante m’a proposé de monter, mais je ne savais pas où elle me conduisait.
— C’est une idée répandue dans cette ville, que c’est une politesse de proposer de voir les morts, dit M. Benson.
— Dans ce cas, je suis bien aise de l’avoir revue. Pauvre Ruth ! »
M. Benson le regarda avec étonnement. Comment savait-il son nom ? Mais M. Donne n’avait aucune idée que M. Benson ignorât les relations qui avaient existé autrefois entre Ruth et lui, et, quoiqu’il eût préféré continuer la conversation dans une chambre plus chaude, il reprit :
« Je ne l’ai pas reconnue quand elle est venue me soigner. Je crois que j’avais le délire. Mon domestique, qui l’avait vue autrefois à Fordham, m’a dit que c’était elle. Je ne puis vous dire combien je regrette qu’elle soit morte par amour pour moi. »
M. Benson le regarda de nouveau ; un éclair de colère passa dans ses yeux. Si Ruth n’avait pas été là si calme et si immobile, il aurait arraché la vérité à M. Donne par quelque brusque question. Il se contenta d’écouter en silence.
« Je sais que l’argent est une misérable compensation, qu’il ne peut remédier ni à ce triste événement ni aux folies de ma jeunesse… »
M. Benson serra les dents pour ne pas prononcer une malédiction.
« Il est vrai que j’ai mis jadis ma fortune entière à sa disposition ; rendez-moi justice, monsieur, ajouta-t-il en lisant l’indignation dans les yeux de M. Benson, je lui ai proposé de l’épouser et de traiter son fils comme un enfant légitime. Il est inutile de revenir sur ce temps-là, dit-il d’une voix tremblante ; ce qui est fait est fait. Ce que je suis venu vous demander aujourd’hui, c’est de continuer à vous charger de cet enfant ; je payerai toutes les dépenses que vous jugerez convenable de faire pour son éducation, et je placerai en son nom cinquante mille francs, davantage si vous voulez, vous fixerez le chiffre. Si vous refusez de le garder, je chercherai quelque autre personne à qui le confier, mais je prendrai soin de son avenir pour l’amour de ma pauvre Ruth. »
M. Benson ne répondit pas. Il cherchait un peu de paix dans le repos ineffable de la morte. Avant de parler, il couvrit le visage de Ruth, puis il dit d’un ton glacial :
« Léonard n’est pas sans ressources : ceux qui ont respecté sa mère prendront soin de lui. Il ne touchera jamais un sou de votre argent. Je rejette en son nom et en la présence de sa mère, ajouta-t-il en se tournant vers le corps de Ruth, toutes les offres de service que vous pourriez lui faire. Les hommes appellent les actions comme la vôtre des folies de jeunesse. Dieu leur donne un autre nom ! Monsieur, j’aurai l’honneur de vous accompagner… »
En descendant, M. Benson entendit la voix de M. Donne qui le pressait d’accepter ses offres, mais il ne distinguait pas les paroles. Quand M. Donne arrivé à la porte, se retourna pour renouveler ses propositions, M. Benson répondit sans savoir si la réponse convenait à la question :
« Je rends grâce à Dieu de ce que vous n’avez aucun droit d’aucun genre sur cet enfant ; et, pour l’amour d’elle, je lui éviterai la honte de savoir jamais que vous êtes son père ! »
Et il ferma la porte sur M. Donne.
« Quel vieux puritain mal élevé ! Il est le bienvenu à se charger de cet enfant. J’ai fait mon devoir et je quitterai cette ennuyeuse petite ville dès que je le pourrai. Je voudrais que le dernier souvenir qui me reste de ma pauvre Ruth ne fût pas mêlé à tous ces gens-là. »
M. Benson fut très-agité par cette entrevue ; elle troubla la paix qui commençait à rentrer dans son âme. Depuis de longues années, une colère dont il ne se rendait pas compte couvait dans son cœur contre ce séducteur inconnu, qu’il venait de rencontrer à côté du lit de mort de Ruth.
M. Donne avait quitté Eccleston quand vint le jour de l’enterrement de Ruth. Son fils, M. Farquhar et ceux qui l’avaient recueillie dans son abandon suivaient seuls la bière, que portaient quelques-uns des pauvres qu’elle avait secourus pendant sa vie, et le petit cimetière était rempli de vieillards et d’infirmes qui pleuraient.
Après la cérémonie, M. Benson ramena Léonard à la maison. Le pauvre enfant restait étendu sur le canapé sans pleurer, et sans s’apercevoir de toutes les petites attentions qui pleuvaient autour de lui, à commencer par mistriss Bradshaw, qui lui envoyait des confitures, jusqu’aux pauvres créatures sans nom qui se présentaient à la porte de la cuisine pour savoir des nouvelles de son enfant.
M. Benson désirait, d’après la coutume des dissidents, prêcher un sermon funéraire. C’était le dernier hommage qu’il pût rendre à Ruth, et il voulait qu’il fût complet. Il espérait aussi que de grandes vérités pourraient ressortir de l’histoire de sa vie, que tout le monde connaissait. Aussi passa-t-il toute la journée du samedi à travailler à son sermon, détruisant à mesure ce qu’il écrivait, dans son désir de rendre justice à l’humilité et à la douceur de celle dont il parlait. Dans la nuit du dimanche, quand il eut fini son sermon, il n’était pas encore satisfait du résultat.
Mistriss Farquhar avait calmé l’amertume du chagrin de Sally en lui donnant des vêtements de deuil. Pour dire la vérité, Sally était très-fière en pensant à sa belle robe noire ; mais, quand il lui venait dans l’esprit en mémoire de qui elle la portait, elle se remettait à pleurer avec une nouvelle amertume. Cependant le chagrin lui fit oublier toute vanité, quand, le dimanche matin, elle vit passer tous les pauvres qui se rendaient à la chapelle, tous, vieux et jeunes, parents et enfants, avec quelque signe de deuil. Les uns avaient un vieux morceau de crêpe noir, d’autres un bout de ruban fané ; les vieillards arrivaient à pas chancelants ; les mères portaient leurs enfants endormis.
M. Davis avait voulu venir aussi, et Sally lui expliquait les usages des dissidents dont il n’avait encore jamais fréquenté les chapelles. « J’ai de la sympathie pour lui, disait-elle, car je suis membre de l’Église anglicane comme lui, et ces dissidents ont de si étranges habitudes ! »
La petite chapelle était pleine ; tous les Bradshaw en grand deuil étaient dans leur banc ; le fond de l’église était encombré d’étrangers et de pauvres innombrables, parmi lesquels on pouvait remarquer de malheureuses créatures abandonnées qui n’osaient pas s’approcher, mais qui pleuraient en silence.
Le cœur de M. Benson était très-plein. Sa voix tremblait pendant la prière et la lecture. Il essaya de reprendre des forces pour lire son sermon, son dernier effort en l’honneur de Ruth, le travail qu’il avait demandé à Dieu de bénir pour les âmes. Le vieillard regarda un moment tous ces visages tournés vers lui, tous ces yeux humides qui lui demandaient ce qu’il allait dire pour rendre ce qu’il y avait dans les cœurs. Il regardait, et tout à coup un nuage passa devant ses yeux, et il n’aperçut plus ni son sermon ni ses auditeurs ; il ne voyait que Ruth étendue à terre, fuyant les regards, comme il l’avait trouvée jadis sur les collines du pays de Galles. Sa vie était donc finie ? Son combat avait pris fin ? Il oublia son sermon et tout le reste ; il s’assit et cacha son visage dans ses mains, puis, se levant pâle et serein, il ouvrit la Bible au septième chapitre de l’Apocalypse et lut à partir du neuvième verset.
Avant la fin, tous les auditeurs étaient en larmes. Nul sermon n’aurait pu avoir le même effet sur eux. Sally elle-même, quelque préoccupée qu’elle fût de l’effet que produisaient sur les membres de l’Église anglicane de si étranges procédés, ne put retenir ses sanglots en entendant ces paroles :
« Et le vieillard me dit : « Ce sont ceux qui sont venus de la grande tribulation, et qui ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau.
« C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, et ils le servent jour et nuit dans son temple, et celui qui est assis sur le trône habitera avec eux.
« Ils n’auront plus faim et ils n’auront plus soif, et le soleil ne frappera plus sur eux ni aucune chaleur.
« Car l’Agneau qui est au milieu du trône les paîtra et les « conduira aux sources d’eau vive, et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. »
« Il prononce quelquefois de bien beaux sermons, disait Sally à M. Davis quand le service fut fini ; je lui ai entendu faire des prières superbes, aussi belles que celles qu’on dit dans notre église à nous. »
M. Bradshaw désirait donner un témoignage de respect à la femme qui aurait été jetée sans retour dans le péché, si M. Benson l’avait traitée comme lui. En conséquence, il donna l’ordre au premier marbrier de la ville de se trouver le lundi matin dans le cimetière pour prendre les mesures et recevoir ses indications pour un tombeau. En arrivant à l’endroit où Ruth était enterrée, ils virent Léonard couché sur le gazon qui recouvrait sa mère. Il se releva en voyant M. Bradshaw, et essaya d’étouffer ses sanglots ; mais, pour toute explication de ce qu’il faisait là, il ne sut que dire :
« Ma mère est morte, monsieur ! »
Ses yeux cherchaient de la sympathie dans le regard de M. Bradshaw ; mais à la première parole que prononça celui-ci, il fondit de nouveau en larmes.
« Venez, venez, mon enfant ! Monsieur Francis, je vous reverrai demain, je passerai chez vous. Laissez-moi vous ramener à la maison, mon pauvre garçon ! »
Il rentra pour la première fois depuis des années dans la maison de M. Benson en conduisant et en consolant son fils, et pendant un moment il ne put parler à son vieil ami, parce que les larmes lui coupaient la voix.