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XV

Le jour suivant, miss Benson obligea Ruth à rester étendue sur le canapé, et, quelque disposée que fût Ruth à l’activité, elle se soumit pour faire plaisir à miss Foi.

Léonard était assis à côté d’elle et lui tenait la main. De temps à autre il levait les yeux de dessus son livre pour s’assurer qu’elle lui était véritablement rendue. Il avait descendu les fleurs qu’elle lui avait données en partant et qu’il avait fait sécher. À son tour, elle lui montra en souriant la rose qu’elle avait emportée à l’hôpital. Le lien qui l’unissait à son fils n’avait jamais été si étroit.

Plusieurs visiteurs troublèrent ce jour-là le repos de la petite maison. Mistriss Farquhar arriva la première. Elle était charmante ; le bonheur l’avait embellie, et ses grands yeux, brillants de joie, étaient pleins de larmes en contemplant Ruth.

« Ne bougez-pas, Ruth ! il faut que vous preniez votre parti de vous laisser soigner aujourd’hui. J’ai rencontré miss Benson dans l’antichambre, et je lui ai promis de ne pas vous fatiguer. Oh ! Ruth ! comme nous vous aimons depuis que vous nous êtes rendue ! Savez-vous ? J’ai appris à Rosa à prier pour vous dès que vous avez été dans ce terrible hôpital ; je voudrais que vous l’entendissiez dire : « Je te prie, mon Dieu, de garder Ruth ! » Oh ! Léonard, n’êtes-vous pas fier de votre mère ? »

Léonard répondit : « Oui » un peu sèchement, comme s’il ne reconnaissait à personne le droit de savoir combien, il était fier de sa mère. Jemima continua :

« J’ai un projet, ma chère Ruth ; il vient en partie de mon père, qui a un grand désir de vous prouver son respect. Nous voulons que vous veniez avec nous à Abermouth : papa nous a prêté sa maison, et le changement d’air vous fera du bien. Il y a souvent de beaux jours au mois de novembre.

— Merci bien ! L’offre est séduisante ; si vous me le permettez, j’y penserai et je vous dirai ce que je puis faire.

— Oh ! pensez-y tant que vous voudrez, pourvu que vous vous décidiez à venir. Léonard viendra aussi. Je suis sûre qu’il prendra mon parti. »

Ruth pensait à l’entrevue sur la plage : jamais elle ne se sentirait le courage de retourner à ce lieu désolé ; mais Abermouth lui rappelait aussi de doux souvenirs.

« Peut-être Élisabeth et Marie viendront-elles. Quelles charmantes soirées nous passerons ensemble ! »

Pendant qu’elle parlait, miss Benson entra accompagnée du vieux et excellent recteur d’Eccleston. C’était un homme à l’air réservé, mais on lisait sur son visage une bienveillance sérieuse et efficace : ses yeux avaient une expression de bonté qui touchait tout le monde. Ruth l’avait vu une ou deux fois à l’hôpital, et mistriss Farquhar l’avait rencontré dans le monde.

« Allez avertir votre oncle, dit miss Benson à Léonard.

— Attendez, mon garçon. Je viens de rencontrer M. Benson dans la rue, et c’est à votre mère que j’ai affaire. Je serai bien aise que vous sachiez ce dont il s’agit, et quant à ces dames, je suis sûr, dit-il en saluant miss Benson et Jemima, que je ne leur déplairai pas en entrant tout de suite en matière. »

Il tira son lorgnon et dit en souriant :

« Vous vous êtes sauvée hier si silencieusement, mistriss Denbigh, que vous ne savez probablement pas que le comité s’était réuni au moment même pour rédiger une lettre de remercîments qui vous est adressée. Comme président on m’a chargé de vous la remettre, et j’aurai le plaisir de la lire tout haut. »

Le bon recteur n’épargna à Ruth ni la date, ni la signature ; puis, repliant la lettre, il la remit à Léonard en disant :

« Tenez, monsieur ; quand vous serez vieux vous lirez avec plaisir cet hommage rendu à la noble conduite de votre mère. Je vous assure, madame, dit il en se tournant vers Jemima, qu’il est impossible d’exprimer le soulagement qu’ont éprouvé les membres du comité de secours quand mistriss Denbigh s’est présentée. La terreur était à son comble ; les morts se succédaient si rapidement qu’on n’avait pas le temps d’ensevelir les cadavres avant qu’il se présentât d’autres malades pour occuper les lits, et nous ne pouvions nous procurer des secours à aucun prix. Je n’oublierai jamais la reconnaissance que j’ai éprouvée envers Dieu quand mistriss Denbigh m’a dit ce qu’elle se proposait de faire. Nous l’avons pourtant prévenue du danger… Je vous épargnerai tout ce que j’aurais encore à dire, madame, continua-t-il en voyant rougir Ruth ; mais si jamais vous ou votre fils avez besoin d’un ami, je suis à vos ordres pour tout ce qui sera en mon pouvoir. »

Il salua profondément et se retira. Jemima se leva et alla embrasser Ruth. Léonard se leva à son tour pour serrer sa précieuse lettre. Ruth se jeta dans les bras de miss Benson, qui pleurait dans un coin.

« Je n’ai pas pu le dire parce que j’avais peur de fondre en larmes ; mais si j’ai fait quelque chose de bien, c’est à M. Benson et à vous que je le dois. Je regrette tant de n’avoir pas dit au moins que c’est en voyant M. Benson soigner les malades, sans en parler, que l’idée d’aller à l’hôpital m’est venue à l’esprit ! Je ne pouvais que me taire ; mais c’est à vous que je dois tout.

— Après Dieu, Ruth ! dit miss Benson à travers ses larmes.

— Pendant qu’il lisait cette lettre, je pensais à tout ce que j’avais fait de mal. Pouvait-il savoir ce que j’ai été ? dit-elle à voix basse.

— Oui, dit Jemima ; tout le monde à Eccleston l’a su, mais ce temps-là est oublié. Miss Benson, continua-t-elle pour changer de sujet, aidez-moi de persuader à Ruth de venir passer quelque temps à Abermouth avec Léonard. Vous savez que Walter veut l’amener à lui permettre de mettre Léonard en pension ; il discutera ce projet avec elle, et Léonard verra la mer pour la première fois.

— Je crois que mon frère trouvera que Léonard a besoin de se remettre au travail : il a perdu beaucoup de temps dernièrement, et il faut le rattraper. »

Miss Benson se piquait d’une grande sévérité envers les enfants.

« Oh ! il travaillera là-bas, dit Jemima ; vous viendrez, n’est-ce pas, ma bonne Ruth ? Nous passerons si bien notre temps ensemble.

— Ce serait charmant, dit Ruth en souriant. »

Et elles se séparèrent pour ne plus se revoir ici-bas.

Mistriss Farquhar venait de partir quand Sally entra brusquement. « Par exemple ! s’écria-t-elle en regardant tout autour de la chambre. Ah ! par exemple ! si j’avais su que le recteur dût venir, j’aurais mis le beau tapis sur la table, et les belles housses sur nos fauteuils ! Vous n’êtes pas mal, vous, continua-t-elle en examinant Ruth de la tête aux pieds, vous êtes toujours propre et bien arrangée : vos robes ne coûtent pas plus de quatre sous le mètre, je le parierais bien ; mais vous avez une façon de les porter ! Quant à vous (et elle se tourna vers miss Benson), il me semble que vous auriez bien pu mettre quelque chose de mieux que cette vieille drogue, ne fût-ce que pour me faire honneur, à moi, dont le père était bedeau de la paroisse.

— Mais, Sally, vous oubliez que j’ai passé la matinée à faire des confitures. D’ailleurs, pouvais-je deviner que M. Grey viendrait nous voir ? répondit miss Benson.

— Vous n’aviez qu’à me laisser faire la confiture : je sais peut-être bien la faire aussi bien que vous. Si j’avais su qu’il dût venir, j’aurais couru vous acheter un ruban pour vous mettre au cou : cela aurait un peu égayé votre toilette. Je suis désolée de penser qu’il m’a trouvée chez des dissidents qui ne savent pas seulement s’habiller proprement.

— N’y pensez plus, Sally : il ne m’a pas seulement regardée. C’était Ruth qu’il venait voir, et, comme vous dites, elle est toujours propre et bien mise.

— Allons, ce qui est fait est fait ; mais, si je vous achète un ruban, promettez-moi de le porter s’il vient ici des membres de l’Église d’Angleterre : car je ne peux pas supporter la façon dont ils se moquent de la toilette des dissidents.

— Je le veux bien, ma bonne Sally, dit miss Benson ; et maintenant, Ruth, je vais vous chercher une tasse de bouillon.

— Oh ! tante Foi, si vous voulez me traiter comme une malade, j’ai envie de me révolter. »

Mais miss Foi tenait tant à soigner Ruth qu’elle dut se soumettre, et s’étendit sur le canapé, où elle se reposa longtemps, en songeant à la beauté de la mer et aux charmants paysages des environs d’Abermouth.

Dans l’après-midi, M. Davis vint aussi faire une visite à Ruth. M. et miss Benson étaient avec elle dans le parloir, et la regardaient d’un œil joyeux, pendant qu’elle cousait pour miss Benson en causant gaiement du projet d’aller à Abermouth.

« Vous avez vu notre brave recteur aujourd’hui, n’est-ce pas ? dit M. Davis en entrant. Je suis chargé d’une commission du même genre : seulement, je vous épargnerai la lecture de ma lettre, et je parie qu’il n’en a pas fait autant. Je vous prie de remarquer, dit-il en posant sur la table une lettre cachetée, que je vous ai remis un message de remercîments de tous les médecins d’Eccleston, que vous lirez quand cela vous conviendra. Dans ce moment, j’ai à causer avec vous, mistriss Denbigh ; j’ai un service à vous demander.

— Un service ? s’écria Ruth ; que puis-je faire pour vous ? Je vous promets de faire ce que vous voudrez, sans savoir ce dont il s’agit.

— Vous êtes bien imprudente, mais je vous prends au mot. Donnez-moi votre fils.

— Léonard !

— Voilà ce que c’est, monsieur Benson. Il n’y a qu’un moment elle était à mes ordres, et maintenant elle me regarde comme si j’étais un ogre !

— Ruth ne vous comprend peut-être pas bien, dit M. Benson.

— Voici ce dont il s’agit. Vous savez que je n’ai point d’enfants ; cela ne m’a jamais beaucoup troublé, mais c’est un grand chagrin pour ma femme ; je ne sais si c’est par contagion ou parce que cela me contrarie de penser que ma clientèle passera à un étranger, mais je jette depuis quelque temps des yeux de convoitise sur tous les garçons bien portants, et j’ai fini par choisir Léonard, mistriss Denbigh. »

Ruth ne comprenait pas encore.

« Quel âge a cet enfant ? douze ans, dites-vous, miss Benson ? Il est bien grand pour son âge. Le fait est que vous avez l’air jeune ! »

Il vit rougir Ruth et reprit sérieusement :

« Douze ans ! alors je m’en empare tout de suite. Je n’ai pas la prétention de vous l’enlever, mistriss Denbigh. C’est une grande recommandation pour moi de savoir qu’il est votre fils, et je sais que c’est un brave garçon. Je serai heureux de le laisser auprès de vous aussi longtemps et aussi souvent que possible ; mais il ne peut pas passer sa vie attaché à votre tablier. Sauf votre bon plaisir, je me chargerai de son éducation, et il sera mon élève. Avec le temps il deviendra mon associé, et, un jour ou l’autre je lui laisserai la meilleure clientèle d’Eccleston. Maintenant, mistriss Denbigh, qu’avez-vous à dire contre ce projet ? Ma femme en est aussi enchantée que moi. Vous n’êtes pas une femme, si vous n’avez pas vingt objections à me présenter.

— Je ne sais, dit Ruth ; je m’attendais si peu…

— Vous êtes vraiment bien bon, monsieur Davis, dit miss Benson, un peu scandalisée de ce que Ruth n’exprimait pas sa reconnaissance.

— Bah ! bah ! je parie qu’au bout du compte je gagnerai à cet arrangement-là. Voyons mistriss Denbigh, est-ce convenu ? »

M. Benson prit la parole.

« C’est un peu soudain, en effet, monsieur Davis. Il me semble que c’est ce que nous pouvons espérer de mieux ; mais il faut donner à Ruth un peu de temps pour réfléchir.

— Eh bien ! vingt-quatre heures, cela suffit-il ? »

Ruth leva la tête.

« Monsieur Davis, ne croyez pas que je sois ingrate parce que je ne puis pas vous remercier. »

Elle pleurait en parlant.

« Donnez-moi quinze jours pour réfléchir. Dans quinze jours, j’aurai pris mon parti. Oh ! que vous êtes tous bons !

— Très-bien ! dans quinze jours, le jeudi 28, je viendrai savoir votre résolution ; mais je vous préviens que je suis décidé à venir à bout de mon affaire. Je ne veux pas faire rougir mistriss Denbigh en vous racontant toutes les observations que j’ai faites depuis trois semaines, monsieur Benson, et qui m’ont convaincu que je trouverais d’excellentes qualités chez son fils. Vous souvenez-vous de la nuit de délire d’Hector O’Brien, mistriss Denbigh ? »

Ruth pâlit à ce souvenir.

« Voyez comme elle devient pâle en y pensant ! Et je vous assure pourtant qu’elle est allée lui ôter le morceau de verre qu’il avait pris à une vitre cassée pour se couper la gorge à lui-même ou la couper à quelque autre. Je voudrais que tout le monde fût aussi brave qu’elle.

— Je croyais que le grand effroi était passé, dit M. Benson.

— Oui, en général ; mais çà et là, il y a encore bien des imbéciles. Dans ce moment, je vais voir notre beau représentant, M. Donne…

— M. Donne ? dit Ruth.

— M. Donne lui-même : il est malade à l’hôtel de la Reine ; il est arrivé la semaine dernière pour travailler à sa réélection et, en dépit de toutes ses précautions, il a pris la fièvre. Il faut voir la terreur de tout le monde dans l’hôtel ; personne n’ose l’approcher ; il n’a, pour le soigner, que son domestique, qu’il a empêché de se noyer dans son enfance, à ce qu’on dit. Il faut que je lui trouve une bonne garde, quoique je vote pour M. Cranworth. Ah ! monsieur Benson, vous n’avez pas l’idée des tentations des médecins. Si je laissais votre candidat sans garde, il mourrait très-probablement, et quel triomphe pour M. Cranworth ! Qu’est donc devenue mistriss Denbigh ? J’espère que je ne lui ai pas fait peur en lui rappelant Hector O’Brien ; je vous assure qu’elle s’est conduite héroïquement ! »

M. Benson reconduisait M. Davis ; Ruth ouvrit la porte du cabinet de M. Benson et dit d’une voix calme :

« Voulez-vous me permettre de parler un moment à M. Davis seul ? »

M. Benson y consentit sur-le-champ, pensant qu’elle voulait faire quelque question à propos de Léonard ; mais en entrant dans le cabinet, M. Davis fut frappé de son air résolu et triste. Il attendit qu’elle lui adressât la parole.

« Monsieur Davis, il faut que j’aille soigner M. Bellingham, dit-elle en serrant ses mains l’une contre l’autre.

— M. Bellingham ? demanda-t-il avec étonnement.

— Je veux dire M. Donne. Il s’appelait autrefois M. Bellingham.

— Oh ! je me souviens d’avoir entendu dire qu’il avait changé de nom à propos d’un héritage. Mais vous n’y pensez pas. Vous êtes trop fatiguée. Vous êtes pâle comme une morte.

— Il le faut, répéta-t-elle.

— C’est une folie ; voilà un homme en état de payer les soins des meilleures gardes-malades de Londres, et je doute que sa vie vaille la peine de risquer la leur, à plus forte raison la vôtre. Entendez donc raison.

— Je ne peux pas, je ne peux pas, dit-elle avec une expression de souffrance. Laissez-moi aller, cher monsieur Davis, continua-t-elle d’un ton suppliant.

— Non, dit-il avec autorité, cela ne se peut pas.

— Écoutez-moi ! dit-elle en baissant la voix et en rougissant jusqu’aux tempes : c’est le père de Léonard ! Maintenant, vous ne me retiendrez plus. »

M. Davis eut un moment d’hésitation ; elle continua :

« Vous n’en direz rien, il n’en faut rien dire. Personne ne le sait, pas même M. Benson, et maintenant, cela lui ferait tant de mal si on le savait ! Vous n’en direz rien ?

— Non, je n’en parlerai à personne. Mais dites-moi, mistriss Denbigh, je vous adresse cette question avec un profond respect : avez-vous encore quelque affection pour cet homme ? Je savais bien que Léonard n’était pas un enfant légitime ; et, je vous rends secret pour secret, je suis dans la même position que lui, et c’est ce qui m’a attiré dès l’abord vers votre fils. Je connaissais cette partie de votre histoire ; mais dites-moi la vérité : l’aimez-vous ? »

Elle garda le silence un moment, puis releva la tête et le regarda en face :

« Je ne sais pas ; je crois que je ne l’aimerais pas s’il était heureux et bien portant… mais vous avez dit qu’il était malade et seul… comment puis-je m’empêcher ?… C’est le père de Léonard, reprit-elle vivement ; il ne saura pas que je l’ai soigné. S’il est comme les autres il n’a pas sa connaissance, et je le quitterai avant qu’il la retrouve. Mais laissez-moi aller, il faut que je le soigne !

— Je voudrais ne pas avoir prononcé son nom devant vous. Il se passera très-bien de vous, et, s’il vous reconnaissait, vous n’y gagneriez que des reproches. J’ai vu ma mère en passer par là, et elle était aussi jolie que vous. Laissez ce beau monsieur se tirer d’affaire ; je vous promets de lui trouver la meilleure garde qu’on puisse avoir pour de l’argent.

— Non, dit Ruth avec une persévérance triste, comme si elle ne l’avait pas écouté. Il faut que j’y aille. Je le quitterai avant qu’il puisse me reconnaître.

— Allons, dit le vieux médecin, puisque vous êtes décidée, il faut bien vous céder. Ma pauvre mère en aurait fait autant. C’est un grand soulagement pour moi ; car, si vous êtes là, je ne passerai pas mon temps à m’inquiéter de lui. Allez chercher votre chapeau, folle au cœur tendre ! Je vais vous emmener sans plus de scènes ni d’explications ; j’arrangerai tout cela avec les Benson.

— Vous ne direz pas mon secret, monsieur Davis ? dit-elle brusquement.

— Non, non ; croyez-vous que je n’aie jamais eu de secret de ce genre à garder ? Tout ce que j’espère, c’est qu’il perdra son élection et qu’il ne reparaîtra jamais ici. Après tout, continua-t-il en soupirant, c’est dans la nature humaine ! »

Et il tombait dans la rêverie en se rappelant l’histoire de son enfance, quand Ruth apparut, prête à sortir, pâle et tranquille.

« Venez, dit-il ; si vous pouvez être bonne à quelque chose, c’est pendant les trois jours qui viennent. Après cela, il sera hors de danger, et je vous renverrai chez vous. Mais à présent chaque moment est précieux. »

M. Donne occupait le plus bel appartement de l’hôtel de la Reine, son domestique était seul dans sa chambre. Le pauvre garçon avait grand’peur de la fièvre, mais il ne voulait pas quitter son maître. Il s’était réfugié dans un coin, et regardait de loin M. Donne dans le délire, sans oser s’approcher du lit.

« Oh ! si le médecin pouvait venir ! Il me tuera… les domestiques ont trop peur pour venir à mon aide… : Qu’est-ce que je deviendrai cette nuit ?… Oh ! je crois que j’entends le vieux docteur. Oui, c’est lui, le voilà qui monte… »

La porte s’ouvrit, et M. Davis entra, suivi de Ruth.

« Voilà la garde, mon brave garçon, et il n’y en a pas une pareille dans tout le comté. Vous n’avez qu’à faire tout ce qu’elle vous dira.

— Oh ! monsieur, il est bien mal ; est-ce que vous ne passerez pas la nuit ici ?

— Regardez, murmura M. Davis, voyez comme elle s’y prend bien ; je ne pourrais pas mieux faire ! »

Ruth s’était approchée du malade furieux : elle l’avait fait coucher par une douce autorité ; puis, trempant ses mains dans l’eau froide, elle les appuya sur son front brûlant, en parlant tout le temps d’une voix si tendre, que le délire se calmait comme par enchantement.

« Je reste cependant, dit le médecin après avoir examiné son malade, moins pour lui que pour elle, pauvre femme ! »