XIV
Les vieillards parlent d’années où la fièvre typhoïde a dévasté l’Angleterre comme une peste : années qui ont laissé dans beaucoup de maisons des traces ineffaçables, et que ceux mêmes qui ont eu le bonheur de sauver les objets de leur affection ne se rappellent qu’en tremblant. Il semblait que l’alarme qui avait envahi la nation égalât la sécurité frivole où elle avait vécu jusque-là : la mort frappait les jeunes comme les vieux, ceux qui se portaient bien comme ceux dont la santé était déjà ébranlée. Telle fut l’année à laquelle nous amène notre récit.
L’été avait été d’une beauté remarquable ; à ceux qui se plaignaient de la chaleur on faisait remarquer que, grâce aux abondantes rosées de la nuit, la végétation n’avait point souffert. Le commencement de l’automne fut humide et froid ; mais personne n’y fit attention. Le commerce semblait plus florissant que jamais ; à Eccleston surtout on était en grande joie ; les manufactures étaient plus occupées qu’elles ne l’avaient été pendant bien des années. M. Donne avait accepté une place du gouvernement, et l’agitation des élections allait recommencer. Les Cranworth, réveillés à temps cette fois, donnaient une série de fêtes magnifiques, afin de faire rentrer dans le devoir les électeurs d’Eccleston.
Pendant que la ville se divisait d’avance entre les deux candidats au Parlement, qu’on discutait le moment de l’arrivée de M. Donne, et qu’on racontait qu’au dernier bal qu’il avait donné M. Cranworth avait dansé avec la fille d’un marchand d’Eccleston, la fièvre se glissait inaperçue dans les malheureux repaires du vice et de la pauvreté. Elle commença dans les maisons des pauvres Irlandais, mais elle était si fréquente parmi eux qu’on n’y fit pas grande attention. Ils mouraient sans être secourus des médecins, qui apprirent l’étendue du mal par des prêtres catholiques.
Avant que les médecins d’Eccleston eussent eu le temps de se réunir, de se communiquer leurs observations et de prendre quelques mesures de salubrité publique, la fièvre éclata, comme un feu qui a longtemps couvé sous la cendre, dans tous les coins de la ville en même temps, et elle s’étendit bientôt des pauvres qui vivaient dans le vice aux honnêtes gens, et de là aux classes moyennes et aisées de la société. La plupart des malades étaient perdus sans ressource dès le premier moment. Un cri s’éleva, puis vint un silence profond, auquel succédèrent les gémissements de ceux qui survivaient.
La moitié de l’hôpital de la ville fut organisée pour soigner les malades ; on les transportait tout de suite dans cette espèce de lazaret pour éviter la contagion, et ce fut là que se concentrèrent les efforts de tous les médecins. L’un d’eux mourut au bout de deux jours ; le lendemain les gardes-malades et les infirmières furent toutes enlevées, et les gardes ordinaires de l’hôpital refusèrent, à quelque prix que ce fût, de s’exposer à ce qu’elles considéraient comme une mort certaine. Les malades se trouvèrent donc abandonnés aux mains les plus grossières, et il n’y avait que huit jours que l’on avait constaté la présence de la fièvre ! Ruth entra un matin d’un pas ferme dans le cabinet de M. Benson, et lui demanda la permission de lui parler un moment.
« Sans doute, ma chère. Asseyez-vous, » dit-il.
Elle ne l’entendit pas et resta debout la tête appuyée contre le manteau de la cheminée, regardant le feu d’un air distrait. Au bout de quelques minutes elle dit enfin :
« Je voulais vous dire que j’ai été ce matin me proposer comme garde-malade pour l’hôpital des fiévreux. On a accepté, et j’y vais ce soir.
— Oh ! Ruth, voilà ce que je craignais ; je l’ai vu dans vos yeux ce matin pendant que nous parlions de ce terrible fléau !
— Pourquoi parlez-vous de crainte, monsieur Benson ? Vous avez soigné vous-même John Hadison et la vieille Betty, et beaucoup d’autres, je suis sûre, dont vous n’avez pas parlé.
— Oui, mais cela est bien différent ! Dans cet air empesté ! soigner des cas si graves ! Y avez-vous bien pensé, Ruth ? »
Elle garda le silence un moment ; ses yeux se remplirent de larmes. Elle dit enfin très-doucement, mais avec un sérieux profond :
« Oui, j’ai pensé, j’ai réfléchi ; mais, au milieu de tous mes doutes et de toutes mes craintes, j’ai senti que je devais y aller. »
Ils pensaient tous les deux à Léonard. Il y eut encore un moment de silence. Ruth reprit :
« Je n’ai pas peur, et on dit que c’est là un préservatif ; en tout cas, si j’éprouve un peu d’inquiétude, tout disparaît quand je songe que je suis entre les mains de Dieu ! Oh ! monsieur Benson, continua-t-elle en laissant couler les larmes qu’elle ne pouvait plus retenir, Léonard ! Léonard ! »
C’était à lui de relever la foi de tous deux.
« Pauvre mère ! dit-il. Mais ayez bon courage. Lui aussi est entre les mains de Dieu. Pensez au court espace de temps qui vous séparerait de lui si vous mouriez dans votre bonne œuvre !
— Mais lui ! mais lui ! ce serait long pour lui, monsieur Benson ; il serait seul.
— Non, Ruth ; Dieu et tous les hommes de bien veilleraient sur lui. Mais, si vous ne pouvez faire taire vos craintes pour son avenir, vous ne devez pas aller à l’hôpital. Tant d’inquiétudes vous rendraient accessible à la fièvre.
— Je ne craindrai rien, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Je ne crains rien pour moi ; je ne veux rien craindre pour mon enfant. »
Après un court silence ils décidèrent le moment de son départ ; ils parlaient de son retour comme d’une chose certaine, quoiqu’ils ignorassent la durée de son séjour à l’hôpital : cela dépendait entièrement de la durée de la fièvre. Ruth ne devait avoir de rapports avec Léonard et avec miss Foi que par M. Benson, qui déclara qu’il irait tous les soirs à l’hôpital pour savoir des nouvelles de Ruth.
« Ce n’est pas seulement à cause de vous, ma chère ! Il y a là beaucoup de malades ; je pourrai au moins donner de leurs nouvelles à leurs amis. »
Tout avait été réglé avec une gravité tranquille ; Ruth hésitait comme si elle reculait devant un grand effort. Elle dit enfin en souriant faiblement :
« Je suis bien lâche de rester ici à causer, parce que je n’ose pas dire à Léonard où je vais.
— Ne pensez pas à cela. Je m’en chargerai. Cela vous agiterait trop.
— Il le faut. Dans un instant j’aurai assez d’empire sur moi-même pour lui parler tranquillement et lui donner du courage. Pensez, continua-t-elle en souriant à travers ses larmes, quelle consolation le souvenir de mes dernières paroles serait pour le pauvre enfant, si… »
Sa voix s’affaiblit, mais elle reprit courageusement :
« Il le faut. Mais voulez-vous vous charger de parler à votre sœur ? Je n’ai pas beaucoup de courage, et, sachant ce que j’ai à faire, sans en savoir la fin, il me semble que je ne pourrais pas résister à de nouvelles prières. Serez-vous assez bon pour lui parler, monsieur, pendant que je vais trouver Léonard ? »
Il se leva sans lui répondre, et ils montèrent ensemble. Ruth apprit à son fils sa résolution avec calme et courage, sans même se permettre un geste ou un regard plus tendre qu’à l’ordinaire, de peur d’inquiéter inutilement son enfant. Il l’embrassa plein d’une confiance qu’il puisait dans son ignorance de l’imminence du danger plutôt que dans la foi de sa mère.
Ruth mit son chapeau et descendit dans le jardin pour cueillir quelques fleurs d’automne. Elle y trouva miss Benson ; son frère lui avait fait la leçon, et, quoiqu’elle eût les yeux gonflés de larmes, elle parla à Ruth avec une animation factice. En les voyant à la porte, s’efforçant de causer de choses indifférentes, comme s’ils se quittaient pour quelques heures, on n’aurait pas deviné les sentiments qui se pressaient dans leurs cœurs. Deux fois Ruth fit un effort pour dire adieu ; deux fois ses yeux tombèrent sur Léonard, et elle fut obligée de cacher ses lèvres tremblantes dans son bouquet de roses.
« On ne vous laissera pas vos fleurs, dit miss Benson ; les médecins exagèrent tant le danger des parfums !
— C’est vrai, dit Ruth, je n’y avais pas pensé. Je ne garderai qu’une rose. Tenez, Léonard ! » et elle lui donna le reste.
C’étaient ses adieux ; elle réunit tout son courage pour sourire encore une fois, puis s’éloigna. Elle se retourna au bout de la rue pour voir encore son fils, mais en l’apercevant elle ne put s’empêcher de courir à lui pour l’embrasser. Il se précipita au-devant d’elle, et la mère et l’enfant se jetèrent dans les bras l’un de l’autre sans dire un mot.
« Maintenant, Léonard, dit miss Foi, ayez bon courage ; je suis sûre qu’elle nous reviendra bientôt. »
Elle avait bien envie de pleurer elle-même, et il est probable qu’elle n’y aurait pas résisté, si elle n’avait pas eu la ressource de gronder Sally, parce qu’elle exprimait sur la conduite de Ruth une opinion qui était celle de miss Benson deux heures auparavant. Prenant comme texte ce que son frère lui avait dit, elle fit à Sally un si beau sermon sur le manque de foi qu’elle en fut étonnée elle-même, et qu’elle ferma prudemment la porte de la cuisine pour ne pas entendre la réplique de Sally. Ses paroles avaient été plus loin que sa conviction.
Tous les soirs, M. Benson allait chercher des nouvelles de Ruth, et il revenait toujours plein d’espérance. La fièvre était terrible à l’hôpital, mais le fléau n’approchait pas d’elle. M. Benson disait qu’il ne l’avait jamais vue si belle que dans cet asile de maladies et de douleurs.
Un soir Léonard l’accompagna jusqu’à l’entrée de la rue dans laquelle donnait l’hôpital. M. Benson le quitta en lui disant de retourner à la maison ; mais l’enfant s’arrêta un moment pour regarder la foule qui contemplait de loin les fenêtres éclairées de l’hôpital. La plupart de ces pauvres gens avaient là des parents et des amis.
Léonard écoutait les conversations : il n’était question que de la fièvre et de ses ravages. Bientôt on en vint à parler de Ruth, et Léonard retint son haleine pour mieux écouter.
« On dit qu’elle a été une grand pécheresse et que c’est sa pénitence, » dit l’un.
Léonard allait se précipiter pour donner un démenti à celui qui venait de parler de sa mère, quand un vieillard répondit :
« Elle ne peut pas avoir été une grande pécheresse, et ce n’est pas une pénitence pour elle ; mais elle fait cette bonne œuvre pour l’amour de Dieu et du Seigneur Jésus. Elle verra la face de Dieu quand vous et moi nous en serons bien loin. Savez-vous que, quand ma pauvre fille est morte et que personne ne voulait s’approcher d’elle, sa tête à reposé sur le sein de cette femme ? J’ai envie de vous frapper, continua le vieillard en levant sa main tremblante, quand je pense que vous avez pu appeler cette femme-là une grande pécheresse. La bénédiction de ceux qui étaient près de mourir repose sur elle. »
Toutes les voix s’élevèrent alors pour raconter les œuvres de miséricorde accomplies par Ruth, et le cœur de Léonard battait si fort qu’il entendait à peine tout ce qu’on disait de sa mère. Nul ne savait tout ce qu’avait fait Ruth ; sa main gauche ignorait ce que faisait sa main droite, et Léonard contemplait pour la première fois l’amour et le respect que les pauvres et les abandonnés avaient voués à sa mère. Il ne put résister ; il s’avança fièrement, et touchant le bras du vieillard qui avait parlé le premier, il essaya de prononcer quelques mots ; mais ses larmes l’étouffaient, ce ne fut qu’au bout d’un moment qu’il put dire :
« Je suis son fils, monsieur.
— Toi, tu es son enfant ! Que Dieu te bénisse, mon garçon ! dit une vieille femme se faisant jour à travers la foule. Hier soir encore elle a calmé mon enfant en lui chantant des psaumes toute la nuit. Elle chantait tout bas et si doucement, si doucement, qu’on dit que toutes ces pauvres créatures dans le délire se taisaient pour écouter, elles qui n’avaient pas entendu des psaumes depuis tant d’années. Que le Dieu du ciel te bénisse, mon garçon !
Et une multitude de créatures affaiblies par la misère et par les privations se pressaient autour du fils de Ruth en le bénissant, et il ne savait que répéter :
« C’est ma mère ! »
À partir de ce jour, Léonard marcha sans honte dans les rues d’Eccleston, car plusieurs se levaient et appelait bienheureuse celle qui lui disait : « Mon fils. »
Au bout de quelques semaines, la violence de la fièvre diminua, et l’effroi public commença à s’apaiser. Les malades de l’hôpital devenaient chaque jour moins nombreux, et, à prix d’argent, on trouva des gardes pour remplacer Ruth. Mais c’était grâce à elle que la panique générale s’était calmée ; c’était elle qui, volontairement et sans espoir de gain, avait bravé tous les dangers de l’épidémie. Elle dit adieu à tous les habitants de l’hôpital, et, après avoir observé soigneusement toutes les précautions conseillées par M. Davis, le premier médecin de la ville, elle rentra chez M. Benson à la nuit tombante.
Les soins les plus tendres l’entourèrent aussitôt ; on la fit étendre sur un canapé qu’on approcha du feu, on lui donna du thé, et elle se laissa faire avec la docilité d’un enfant. Quand on lui apporta les bougies, les regards inquiets de M. Benson ne découvrirent aucun changement sur son visage ; elle était un peu pâle, mais ses yeux avaient la même pureté, et ses lèvres roses le même sourire grave et doux.