Aller au contenu principal

XIII

Si Jemima avait espéré que la découverte du crime de Richard aurait au moins l’avantage de renouer les relations interrompues entre son père et M. Benson, elle fut désappointée ; M. Benson n’attendait que la plus légère invitation, mais rien de semblable ne lui arriva. M. Bradshaw, de son côté, aurait été heureux, dans son isolement actuel, de voir quelquefois son ancien ami, mais rien ne pouvait le ramener à quelqu’un à qui il avait défendu sa maison ; Jemima craignait même qu’il ne renonçât à retourner dans ses bureaux, suivant la menace qu’il en avait faite à M. Farquhar. Elle resta sourde aux allusions qu’il faisait de temps en temps à cette menace, évidemment pour voir si son associé en avait parlé à sa femme. Si M. Bradshaw avait pu croire que quelqu’un eût su sa résolution, jamais rien n’aurait pu l’en faire changer. Jemima se félicitait souvent de l’absence de sa mère, qui était allée soigner son fils. Mistriss Bradshaw aurait fatigué son mari par ses importunités. Enfin, un jour, M. Farquhar était allé voir Richard, et M. Watson, ayant besoin d’un ordre, vint demander à Jemima si son père était assez bien pour le voir pour affaires. Jemima transmit la question sans commentaires, et elle eut bientôt la satisfaction de voir son père sortir de la maison et se diriger vers ses bureaux, accompagné de son vieux commis : il n’en parla pas lorsqu’il revit sa fille à dîner, mais à partir de ce jour-là il reprit la direction de ses affaires. Il écoutait en silence les nouvelles de Richard qu’on recevait tous les jours, mais il ne quittait jamais le salon avant l’heure où arrivait la poste de midi.

Quand M. Farquhar revint en apportant la nouvelle du complet rétablissement de Richard, il se décida à dire à M. Bradshaw tout ce qu’il avait arrangé pour la carrière future de son fils ; mais il ne put obtenir de M. Bradshaw aucun signe d’assentiment ou d’intérêt.

« Soyez sûr qu’il n’a pas perdu un mot de tout ce que vous lui avez dit, remarqua M. Benson, auquel M. Farquhar racontait sa conversation avec son beau-père. Mais Richard comprend-il tout cela ?

— Oh ! rien ne peut surpasser son repentir : s’il avait un peu plus d’énergie de caractère, j’aurais plus de confiance en lui ; mais au moins la position qu’il occupera à Glascow n’offrira pas de grands dangers. Ses attributions sont clairement définies, et le chef de la maison est bon et vigilant ; il vivra nécessairement en bonne compagnie ; son père l’avait trop éloigné de toute relation de son âge. Quand je songe à la vie que M. Bradshaw avait voulu faire mener à son fils, j’ai pitié de Richard, et j’ai bon espoir pour lui. À propos, avez-vous réussi à persuader à Ruth d’envoyer son fils en pension ? L’isolement peut avoir pour lui les mêmes inconvénients que pour Richard. Lui avez-vous parlé de mon projet ?

— Oui, mais elle ne veut pas en entendre parler ; elle a une répugnance invincible à l’idée de l’exposer aux insultes d’autres enfants ; soyez sûr que si c’est véritablement ce qui vaut le mieux pour son fils, elle finira par en prendre son parti. Le dévouement absolu qu’elle porte à Léonard l’amène toujours aux conclusions les plus sages.

— Pauvre enfant ! il faudra bien qu’il sorte un jour du petit cercle où il vit ! Mais je voudrais bien venir à bout d’apprivoiser sa mère. Depuis la naissance de notre petite fille, elle vient quelquefois voir Jemima, elle prend l’enfant dans ses bras, et lui parle doucement comme si elle l’aimait de toute son âme ; mais il suffit qu’elle entende un pas qu’elle ne connaît pas pour se sauver comme une biche effarouchée ; elle a tant fait pour rétablir sa réputation, qu’elle ne devrait plus être si sauvage.

— Vous avez raison de dire qu’elle a fait beaucoup ! Nous ne savons pas tout ce qu’elle fait ; elle ne nous raconte jamais rien de ses soins pour les pauvres ; elle n’en parle que lorsqu’elle a besoin de quelque secours. Ce n’est que par les pauvres eux-mêmes que nous savons qu’elle est pour eux dans toute la ville un ange de consolation, et au sortir de tant de tristesses elle répand la joie et la paix dans la maison. Quant à son fils, il est impossible de dire tout ce qu’elle est pour lui.

— Il me semble donc qu’il faut laisser dormir mon projet pour le moment ; mais souvenez-vous que mes dispositions seront les mêmes dans un an, dans deux ans, quand elle voudra. Que compte-t-elle faire pour son fils ?

— Je n’en sais rien ; je me le demande quelquefois, mais je crois qu’elle n’y pense pas. Un trait remarquable de son caractère est de ne jamais regarder en avant et rarement en arrière ; le présent lui suffit. »

En racontant cette conversation à sa sœur, M. Benson l’entendait qui sifflait tout bas ; elle dit enfin :

« Vous savez que je n’ai jamais aimé le pauvre Richard, mais je ne puis pas prendre mon parti de la manière expéditive dont M. Farquhar l’a délogé de la maison. Le voilà qui règne sans partage, et qui a la moitié des profits au lieu du tiers, pendant que Richard travaille à Glascow pour gagner quelques sous ; c’est trop fort ! »

Miss Foi ne savait pas, ni son frère non plus, ce que Jemima elle-même n’apprit que plus tard, c’est que la part de bénéfices qui revenait à Richard, comme associé dans la maison de son père, était soigneusement mise de côté par M. Farquhar pour être rendue, avec tous les intérêts accumulés, à l’enfant prodigue, quand il aurait prouvé son repentir par le changement de sa conduite.

Quand Ruth avait quelques jours de loisir, c’était une véritable fête chez M. Benson ; elle rentrait toujours à la maison avec le désir d’y rendre tous les services qui étaient en son pouvoir. Les travaux délicats que les yeux affaiblis de miss Benson ne lui permettaient plus d’entreprendre étaient toujours réservés à Ruth ; M. Benson l’attendait pour copier ses papiers ou pour écrire sous sa dictée quand il était trop fatigué. Pour Léonard, le retour de sa mère était toujours une joie sans égale : c’était dans les promenades qu’il faisait alors avec elle, dans les confidences qu’ils échangeaient, que l’enfant puisait la force de marcher sur les traces de sa mère. Ils sentaient tous que Dieu avait permis, dans sa miséricorde, que le coup terrible qui avait frappé Léonard tombât précisément au moment où il pouvait lui être utile ; et Ruth s’étonnait, dans son cœur, d’avoir eu la lâcheté de cacher à son fils une vérité qui ne pouvait manquer d’éclater un jour ou l’autre. Les mois et les années s’écoulaient ainsi dans des efforts sincères pour servir Dieu.

Environ un an après que Richard Bradshaw eut cessé d’être associé dans la maison de son père, M. Farquhar rencontra M. Benson dans la rue, et lui dit qu’il venait de Glascow et qu’il était parfaitement satisfait de la conduite de Richard.

« Je suis décidé à le dire à son père ; on a cédé trop facilement dans la famille au désir évident de M. Bradshaw de ne pas entendre prononcer le nom de son fils. Il sortait de la chambre dès qu’on parlait de Richard, en sorte qu’on y a renoncé. J’ai laissé faire tant qu’il n’y a eu rien de bon à dire de lui ; mais ce soir, je ne laisserai pas M. Bradshaw s’échapper sans entendre les nouvelles que j’ai à lui donner de son fils. Ce ne sera jamais un héros : son éducation lui a enlevé tout courage moral ; mais en le surveillant pendant quelques années, il prendra de bonnes habitudes et tout ira bien. »

Le dimanche suivant, au service de l’après-midi, M. Benson s’aperçut que le banc des Bradshaw était occupé. Dans un coin obscur, on distinguait la tête blanche de M. Bradshaw inclinée pour prier. Jadis toute son altitude, pendant l’office, semblait dire qu’il était sûr de lui-même et de sa vertu ; cette fois, il demeura prosterné. M. Benson comprit quel effort c’était pour un homme comme M. Bradshaw de manquer au serment qu’il avait fait de ne jamais rentrer dans la chapelle tant que le même pasteur la desservirait ; et il passa avec sa sœur et Ruth sans paraître apercevoir M. Bradshaw. Mais à partir de ce jour il sentit que, quelles que pussent être les relations extérieures, la vieille affection était rentrée dans le cœur de son ancien ami.