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XII

Il était six heures du matin. M. Benson attendait dans son lit qu’il fût temps d’aller chez M. Farquhar, quand il entendit frapper à sa porte.

« Il y a une femme en bas qui demande à vous voir tout de suite, dit Sally par le trou de la serrure ; si vous ne vous dépêchez pas, elle sera sur mes talons.

— Est-ce quelqu’un de chez Blacke, le malade ?

— Non, non, monsieur ; je crois bien que c’est mistriss Bradshaw, quelque bien enveloppée qu’elle soit. »

Quand M. Benson entra dans son cabinet, il trouva mistriss Bradshaw assise dans un fauteuil ; elle pleurait, et elle ne vit pas M. Benson s’approcher d’elle.

« Oh ! monsieur, dit-elle en l’apercevant et en lui prenant les mains, vous ne serez pas si cruel, n’est-ce pas ? J’ai de l’argent quelque part, de l’argent qui me vient de mon père ; je crois que c’est au moins cinquante mille francs ; je vous donnerai tout, monsieur. Si je ne le peux pas tout de suite, je ferai un testament. Seulement, ayez pitié de mon pauvre Richard, et ne le poursuivez pas, monsieur.

— Ma chère mistriss Bradshaw, ne vous agitez pas ainsi. Je n’ai jamais eu l’intention de le poursuivre. Je l’ai dit à M. Bradshaw.

— Est-il déjà venu ici ? N’est-ce pas qu’il est cruel ? J’ai été une bonne femme jusqu’à présent. J’ai fait tout ce qu’il m’a ordonné depuis mon mariage ; mais maintenant je dirai ce que j’en pense, je dirai à tout le monde qu’il est cruel pour son propre fils. S’il met mon pauvre Richard en prison, j’irai avec lui. Si je dois choisir entre mon mari et mon fils, je choisirai mon fils ; car il n’aura point d’amis, si je l’abandonne.

— M. Bradshaw y réfléchira. Vous verrez que, lorsque le premier élan de sa colère et de son chagrin sera passé, il ne sera ni dur ni cruel.

— Ah ! vous ne le connaissez pas, reprit-elle tristement, si vous croyez qu’il puisse changer d’avis. J’ai eu beau supplier, et cela m’est arrivé souvent, quand nos enfants étaient petits et que je voulais leur éviter une punition, cela n’a jamais servi à rien. Il ne cède jamais.

— Il ne cède peut-être jamais aux prières des hommes, mistriss Bradshaw ; mais n’y a-t-il rien de plus puissant ?

— Vous voulez dire que Dieu peut adoucir son cœur. Je ne nie pas le pouvoir de Dieu. J’ai besoin de penser à lui, car je suis bien malheureuse, continua-t-elle en fondant en larmes. Il m’a reproché, hier soir, d’avoir gâté mon pauvre Richard, et m’a dit que, sans moi, ceci ne serait jamais arrivé.

— Il ne savait pas ce qu’il disait, hier soir. Je vais aller voir M. Farquhar, ma chère mistriss Bradshaw ; vous ferez mieux de retourner chez vous, vous pouvez être sûre que nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir. »

Il la reconduisit jusqu’à sa porte, et se rendit chez M. Farquhar. Il le trouva seul. La triste histoire de M. Benson affligea plus M. Farquhar qu’elle ne l’étonna. Richard ne lui avait jamais inspiré de confiance.

« Que pouvons-nous faire ? demanda M. Benson en finissant.

— Il me semble qu’il faut que j’aille trouver M. Bradshaw pour essayer de lui inspirer un peu de miséricorde pour son fils, avant que cette malheureuse affaire ne vienne à s’ébruiter. Voulez-vous venir avec moi ?

— Je crains que ma présence ne serve qu’à irriter M. Bradshaw, en lui rappelant ce qu’il m’a dit autrefois ; il se croira obligé d’agir d’après ses anciens principes. Je vous attendrai dans la rue, si vous me le permettez. Je désire savoir comment il est ce matin, physiquement et moralement ; car je vous assure que je n’aurais pas été étonné de le voir tomber mort à mes pieds, hier soir, tant l’effort qu’il faisait sur lui-même était terrible.

— Oh ! monsieur Farquhar, qu’arrive-t-il donc ? s’écrièrent Marie et Élisabeth en voyant entrer leur beau-frère. Maman est dans notre ancienne chambre ; elle pleure et elle y a passé la nuit. Elle ne veut pas nous laisser entrer, et papa est enfermé dans son cabinet, et il ne nous répond pas.

— Laissez-moi monter, » dit M. Farquhar.

Au grand étonnement des jeunes filles, leur père ouvrit la porte et laissa entrer son gendre. Au bout d’une demi-heure, il redescendit, écrivit dans la salle à manger un petit billet qu’il chargea Marie de remettre à sa mère, et dit qu’il allait envoyer Jemima avec le petit enfant passer deux ou trois jours chez son père.

Il rejoignit M. Benson, qui l’attendait à la porte.

« Venez déjeuner avec moi, dit-il ; je pars pour Londres dans quelques heures, et il faut que je vous parle auparavant. »

Il monta pour prier Jemima de déjeuner dans sa chambre, et revint au bout d’un moment.

« Je commence à voir mon chemin, dit-il. Il faut éviter à tout prix que Richard ne voie son père maintenant, ou bien il est perdu pour toujours. M. Bradshaw est inflexible ; il m’a défendu de rentrer chez lui, parce que je ne voulais pas abandonner Richard à son malheureux sort. Je vais aller à Londres avec le commis de la maison d’assurances ; je dirai tout à Dennison : c’est un Écossais, homme d’honneur et plein de cœur. Il comprendra la situation : vous refusez de poursuivre et la Compagnie n’a rien perdu. Quand j’ai dit tout cela à M. Bradshaw, il m’a demandé s’il était une machine dans sa propre maison ; il tremblait comme la feuille, tout en répétant que Richard lui était parfaitement indifférent, et qu’il ne rentrerait pas dans le bureau tant que je serais son associé.

— Qu’allez-vous faire ?

— Je vais lui envoyer Jemima avec sa fille. Il n’y a rien de tel qu’un petit enfant pour calmer les gens, et vous ne savez pas tout ce que vaut Jemima, monsieur Benson, quoique vous la connaissiez depuis sa naissance. Je vais la mettre au courant de tout, et elle se chargera de conduire les affaires ici, pendant que je ferai de mon mieux à Londres.

— Richard n’est pas en Angleterre, n’est-ce pas ?

— Il doit arriver demain. Je le rejoindrai aisément. Je ne sais pas quel parti je prendrai à son égard. Il ne peut pas rester associé, voilà ce qu’il y a de clair. La maison dont je fais partie n’aura jamais de taches à son honneur ; mais, pour l’amour de Jemima, je ne l’abandonnerai pas ; je lui trouverai quelque occupation à l’abri de toute tentation. S’il vaut quelque chose, il se tirera mieux d’affaire loin de la tyrannie de son père. Il faut que je vous dise adieu, monsieur Benson. J’ai tout cela à expliquer à ma femme, et à faire dire à ce commis que je l’emmène avec moi à Londres. Vous aurez de mes nouvelles dans un jour ou deux. »

M. Benson rentra chez lui, presque étourdi par la rapidité avec laquelle M. Farquhar lui avait expliqué ses plans. Il était abattu et profondément triste du crime de Richard, quelque mauvaise opinion qu’il eût toujours eue de ce jeune homme. L’honneur lui défendait de parler à personne de ce qu’il savait, et sa sœur était trop occupée d’une discussion intestine avec Sally pour voir combien son frère aurait eu besoin de sympathie.

M. Benson ne se sentait pas le droit d’aller chez M. Bradshaw sans qu’on le fit demander, quelque impatient qu’il fût de savoir ce que M. Farquhar écrivait à Jemima. Quatre jours après le départ de son mari, elle vint de bonne heure chez M. Benson et demanda à le voir seul.

« Oh ! monsieur Benson, s’écria-t-elle, voulez-vous venir avec moi pour apprendre à papa les tristes nouvelles que nous venons de recevoir de mon pauvre frère ? Walter m’a enfin écrit pour me dire qu’il était venu à bout de le retrouver ; il ne savait où le chercher, quand, avant-hier, il a appris que la diligence de Douvres avait versé, que deux voyageurs avaient été tués et plusieurs grièvement blessés. Walter dit qu’il a éprouvé un bien grand soulagement en arrivant à la petite auberge située près de l’endroit où la diligence a versé, quand il a su que Richard n’était pas mort, quoiqu’il eût reçu des blessures graves. Mais, pour nous, c’est un coup terrible ; maman est hors d’état de penser à quoi que ce soit, et nous n’osons pas le dire à mon père. »

Jemima avait eu bien de la peine à retenir ses larmes jusqu’alors ; elle se mit à sangloter.

« Comment va votre père ? je désirerais tant savoir de ses nouvelles ! dit M. Benson affectueusement.

— Je vous demande pardon de n’être pas venue, vous en donner, mais j’ai été bien occupée. Maman ne veut pas voir mon père. Il paraît qu’il lui a dit quelque chose qu’elle ne peut pas oublier. Comme il vient aux repas, elle ne veut pas paraître. Elle vit dans l’ancienne chambre des enfants ; elle a tiré de ses armoires tous les vieux jouets de Richard, et elle passe sa journée à pleurer en les regardant.

— M. Bradshaw a donc repris sa vie ordinaire ? Je craignais, d’après ce que m’avait dit M. Farquhar, qu’il n’eût le projet de vivre tout seul.

— Je l’aimerais bien mieux, dit Jemima en pleurant de nouveau. Ce serait plus naturel que la vie qu’il mène ; sauf qu’il n’est pas rentré dans les bureaux, tout va comme à l’ordinaire ; il cause comme si de rien n’était, et même il essaye de faire des plaisanteries, ce qui ne lui arrivait jamais : tout cela pour montrer son indifférence.

— Sort-il quelquefois ?

— Seulement dans le jardin. Je suis sûre qu’il est bien malheureux après tout ; il ne peut pas rejeter ainsi son fils, et c’est là ce qui me fait craindre de lui apprendre cet accident. Pouvez-vous venir, monsieur Benson ? »

Ils traversèrent rapidement les rues qui les séparaient de la maison de M. Bradshaw ; en entrant, Jemima mit la lettre de son mari dans la main de M. Benson, et ouvrit la porte du cabinet de son père, en disant :

« Voilà M. Benson, papa. »

Elle les laissa seuls.

M. Benson ne savait comment s’y prendre pour annoncer à M. Bradshaw la triste nouvelle. Il l’avait trouvé, en entrant, assis au coin du feu, les yeux tristement fixés sur les charbons à demi consumés ; il ne parlait pas et semblait attendre que son visiteur commençât là conversation.

« Mistriss Farquhar m’a prié, dit M. Benson d’une voix agitée, de vous parler d’une lettre qu’elle vient de recevoir de son mari… »

Il s’arrêta, ne sachant comment arriver à la difficulté.

« C’était inutile. Je sais les raisons de l’absence de M. Farquhar, et je les désapprouve. J’avais espéré que mon gendre aurait plus d’égards pour mes ordres. J’ai renié le jeune homme que j’avais pour fils.

— La diligence de Douvres a versé, » dit M. Benson, poussé par la dureté du père.

Un coup d’œil lui apprit ce que valait cette apparente froideur. M. Bradshaw jeta sur lui un regard d’angoisse, son visage se couvrit d’une pâleur mortelle. M. Benson, effrayé, se leva pour sonner ; M. Bradshaw lui fit signe de se rasseoir.

« Oh ! j’ai été bien imprudent, monsieur ; il est vivant, il est vivant ! » s’écria M. Benson en voyant les lèvres de M. Bradshaw s’agiter comme pour parler.

Mais les paroles de consolation n’arrivaient évidemment pas jusqu’à l’intelligence du malheureux père. M. Benson alla chercher mistriss Farquhar en toute hâte.

« Oh ! Jemima, je m’y suis mal pris, j’ai été si cruel ! il est bien malade ; vite, apportez de l’eau, un peu d’eau-de-vie. »

Et, rentrant précipitamment dans la chambre, il trouva M. Bradshaw, ce colosse, cet homme de fer, évanoui dans son fauteuil.

« Appelez maman, Marie. Envoyez chercher le médecin, Élisabeth, » dit Jemima en volant au secours de son père.

M. Benson l’aida à appliquer tous les moyens pour le faire revenir à lui, et ils furent bientôt secondés par mistriss Bradshaw » qui avait oublié en un instant tous ses griefs contre son mari.

Avant l’arrivée du médecin, M. Bradshaw ouvrit les yeux, mais la vieillesse semblait l’avoir atteint tout d’un coup. L’intelligence avait reparu dans ses yeux, mais ils étaient éteints comme si de nombreuses années les avaient obscurcis. Il répondit par des monosyllabes à toutes les questions du médecin, qui, ne sachant pas les raisons secrètes de la maladie, s’en inquiétait moins que la famille. Il prescrivit des remèdes si insignifiants, que M. Benson était sur le point de le suivre pour savoir sa véritable opinion, quand il s’aperçut que M. Bradshaw venait de se lever à grand’peine pour l’empêcher de sortir. Il s’appuyait sur la table pour se soutenir. Au moment où M. Benson s’approcha de lui, il fit un effort pour parler, et dit enfin, avec un accent touchant d’humilité et de prière :

« Il vit, n’est-ce pas, monsieur ?

— Oui, oui, il vit ; il n’est que blessé, il n’est pas en danger. M. Farquhar est avec lui, » répondit M. Benson ; dont les larmes étouffaient la voix.

M. Bradshaw avait les yeux fixés sur M. Benson ; il le regardait comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de son âme pour voir si on lui disait la vérité. Satisfait enfin, il se laissa tomber lentement dans son fauteuil, joignit les mains, et, après un moment de silence, dit :

« Dieu soit loué ! »