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XI

M. Wynne tint ce qu’il avait promis ; il procura à Ruth de l’occupation comme garde-malade. Elle vivait toujours chez les Benson et consacrait à Léonard ses moments de loisir ; mais tout malade pouvait la faire demander. Pendant quelque temps elle soigna presque exclusivement les pauvres ; ce fut en prenant soin d’eux qu’elle parvint à triompher de la répugnance instinctive qui la poussait d’abord à s’éloigner de ceux chez qui la maladie avait fait les plus grands ravages. Les soins les plus pénibles devinrent bientôt pour elle une œuvre de charité ; elle ne pensait qu’aux malades et jamais à elle-même. Comme elle l’avait prévu, toutes ses facultés se trouvaient en jeu dans cette occupation ; les pauvres qu’elle soignait se sentaient calmés et soulagés par sa présence, par la douceur de ses mouvements et de sa voix, qui n’étaient que l’expression d’une âme affectueuse et humble. Peu à peu sa réputation de garde-malade fit des progrès, et elle fut appelée auprès de beaucoup de personnes qui payaient largement ses soins. Elle prenait simplement ce qu’on lui offrait, car elle savait que ce n’était pas à elle, mais aux Benson, qu’appartenait de droit tout ce qu’elle pouvait gagner ; mais elle allait avec empressement chez les pauvres qui la demandaient, et il lui arrivait de solliciter la permission de quitter ceux qui pouvaient se procurer d’autres soins que les siens, pour aller s’établir auprès du lit d’un pauvre ouvrier que personne n’assistait. Elle demandait quelquefois à M. Benson un peu d’argent pour soulager les misères qu’elle voyait de si près, mais elle faisait beaucoup de bien sans argent. Elle parlait peu : le grand chagrin et l’humiliation qui pesaient sur sa vie lui avaient donné l’habitude d’un silence modeste ; mais tous ceux qui la voyaient savaient qu’elle marchait devant Dieu, et les douces paroles qu’elle murmurait à l’oreille des malades les aidaient à mourir en paix.

Peu à peu les plus grossiers apprirent à la respecter ; les hommes les plus rudes se dérangeaient dans la rue pour la laisser passer, car ils savaient quels soins affectueux elle avait rendus aux plus misérables d’entre eux.

Pour elle, il lui semblait qu’elle n’avait point changé ; elle trouvait ses défauts aussi grands que par le passé, et savait mieux que personne que toutes ses bonnes œuvres étaient entachées de péché. Il lui semblait que tout changeait autour d’elle, et qu’elle seule demeurait dans le même état : M. et miss Benson devenaient vieux, Sally était sourde, Léonard grandissait, et Jemima avait un enfant ; c’était par ceux qui l’entouraient qu’elle reconnaissait le cours rapide du temps. De sa fenêtre elle voyait porter dans le jardin un de leurs voisins, vieux et infirme. Lorsqu’elle était arrivée à Eccleston, il se promenait tous les jours avec sa fille ; peu à peu ses promenades étaient devenues plus courtes et moins régulières. Depuis quelques années il ne se promenait plus que dans son jardin, mais à présent il se faisait porter ; on le plaçait dans un grand fauteuil, la tête appuyée sur un oreiller, et sa fille venait lui apporter les premières roses de la saison : à ces signes extérieurs, Ruth se rappelait les années écoulées.

M. et mistriss Farquhar étaient pleins des plus tendres attentions pour eux tous ; mais M. Bradshaw ne donnait aucun signe de pardon, et M. Benson perdit l’espoir de renouer jamais ses relations avec lui. Il lui semblait pourtant impossible que M. Bradshaw pût ignorer l’affection que sa fille et son gendre portaient à Léonard. Un jour, M. Farquhar vint trouver M. Benson, et lui demanda timidement d’engager Ruth à lui permettre d’envoyer son fils en pension à ses frais.

M. Benson, fort étonné, hésita.

« Je ne sais pas ; ce serait un grand avantage sous quelques rapports, mais je doute que cela puisse réussir. L’influence que sa mère exerce sur lui est excellente, et je craindrais que la moindre allusion à sa position ne lui fit beaucoup de mal.

— Mais il est doué d’une intelligence si remarquable, que ce serait bien dommage de ne pas lui donner les moyens de la cultiver ; d’ailleurs, voit-il beaucoup sa mère maintenant ?

— Elle s’arrange toujours, quelque occupée qu’elle soit, de façon à venir passer une heure ou deux avec lui ; elle dit que c’est ce qui la repose le plus. Elle est aussi parfois huit jours sans rien faire, sauf les services qu’elle rend toujours aux pauvres du voisinage. Votre offre est très-séduisante, mais je crois qu’il faut la soumettre à Ruth.

— De tout mon cœur ; qu’elle ne se presse pas de se décider. Je crois qu’en y réfléchissant elle trouvera que les avantages l’emportent.

— Monsieur Farquhar, serait-il trop indiscret de vous parler d’une petite affaire ? Voici ce dont il s’agit : je vois dans le rapport de la Société d’assurances sur la vie que donne le Times qu’on a annoncé un surplus de dividende, et il me paraît étrange de n’en avoir point reçu avis ; peut-être cette lettre est-elle dans votre bureau ; c’est M. Bradshaw qui a acheté les actions, et j’ai toujours touché les dividendes par l’intermédiaire de votre maison. »

M. Farquhar prit le journal et parcourut le rapport.

« C’est cela probablement, dit-il ; quelqu’un de nos commis est coupable de cette négligence ; peut-être est-ce Richard lui-même. Il n’est pas toujours le plus exact des hommes ; mais je m’en occuperai. Peut-être aussi l’avis ne viendra-t-il que dans un ou deux jours ; les circulaires à envoyer sont innombrables.

— Oh ! je ne suis pas pressé du tout. Je désire seulement savoir ce qu’il en est, avant de me permettre quelque dépense extraordinaire. »

M. Farquhar se retira. Le soir, M. Benson et Ruth eurent une longue conférence au sujet de la proposition de M. Farquhar. Mais l’idée de mettre Léonard en pension effrayait tellement sa mère, elle y trouvait tant d’inconvénients qu’aucun avantage ne pouvait balancer, qu’on laissa tomber ce sujet pour le moment.

M. Farquhar écrivit le lendemain matin, au nom de sa maison, une lettre officielle à la Compagnie d’assurances, pour prendre des informations sur le surplus de dividende dû à M. Benson. Il n’en parla, pas à M. Bradshaw : le nom du vieux pasteur était rarement prononcé par les deux associés entre eux.

La réponse de la Compagnie d’assurances fut remise à M. Bradshaw avec les autres lettres d’affaires ; elle portait que les actions de M. Benson étaient vendues et transférées depuis un an, et qu’il n’avait, par conséquent, droit à aucun avis.

M. Bradshaw jeta la lettre de côté, à moitié satisfait de l’ignorance en affaires de M. Benson.

« En vérité, dit-il à M. Farquhar qui entrait, ces ministres dissidente n’ont pas plus d’idée des affaires qu’un enfant ! À quoi pense M. Benson, de réclamer un dividende quand il a vendu ses actions il y a un an ? »

M. Farquhar lisait la lettre.

« Je ne comprends pas cela, répondit-il ; M. Benson avait l’air de savoir parfaitement ce qu’il en était. D’ailleurs, il n’aurait pas pu recevoir son dividende du semestre s’il n’avait pas eu ses actions, et je suppose que les ministres dissidents savent, comme tout le monde, s’ils ont reçu ou non l’argent qu’on leur doit.

— Je ne serais pas du tout étonné que Benson n’en sût rien. Je n’ai jamais vu sa montre aller bien, et je parie que ses affaires d’argent sont en aussi mauvais état ; il ne tient pas de comptes, j’en suis sûr.

— Ce n’est pas une conséquence inévitable, dit M. Farquhar en souriant ; cette montre est très-curieuse, et il y a je ne sais combien d’années qu’elle est dans sa famille. Quant à cette lettre, c’est moi qui avais écrit à la Société d’assurances, d’après le désir de M. Benson, et cette réponse ne me satisfait pas. Toute cette affaire a passé par nos mains, il n’est pas possible que M. Benson ait vendu ses actions sans nous en avertir au moment même, en admettant qu’il ait oublié à présent toute cette affaire.

— Il en a probablement parlé à Richard ou à M. Watson.

— Nous pouvons le demander à M. Watson. Quant à Richard, il faut attendre qu’il revienne, car je ne sais pas où nous pourrions lui adresser une lettre. »

M. Bradshaw sonna, son premier commis répondit à l’appel.

« Monsieur Watson, dit M. Bradshaw, il y a une méprise sur ces actions de la Compagnie d’assurances que nous avons achetées pour M. Benson il y a dix on douze ans. Il a demandé à M. Farquhar de réclamer un surplus de dividende qu’on avait annoncé, et la Compagnie répond qu’il y a un an que M. Benson a vendu ses actions. Avez-vous connaissance de cette affaire ? Le transfert a-t-il passé par vos mains ? C’est nous qui avons les titres, je crois. »

M. Watson étudiait la lettre pendant le discours de M. Bradshaw ; il ôta ses lunettes, les essuya, relut encore une fois, puis répondit d’une voix cassée et tremblante :

« C’est bien étrange, monsieur, car j’ai payé moi-même le dividende à M. Benson au mois de juillet dernier ; il m’a donné un reçu en forme, et cela plus de six mois après la date du transfert présumé.

— Comment avez-vous reçu l’argent du dividende ? Est-ce par un bon sur la banque avec celui de la vieille mistriss Crammer, demanda M. Bradshaw brusquement.

— Je n’en sais rien. M. Richard m’a donné l’argent, en me recommandant de me faire donner le reçu.

— Malheureusement Richard n’est pas ici ; il éclaircirait toute cette affaire, » dit M. Bradshaw.

M. Farquhar gardait le silence. Il dit enfin :

« Savez-vous dans quel carton étaient les titres, monsieur Watson ?

— Je ne sais pas bien, monsieur ; mais je crois qu’ils étaient avec les papiers de mistriss Crammer et je suis à peu près sûr que, quand j’ai payé le dividende à M. Benson, il m’a dit que M. Richard l’avait assuré qu’il était inutile d’écrire le reçu sur papier timbré. Oui, je me le rappelle parfaitement, et même je me suis dit que M. Richard était encore bien jeune. M. Richard nous expliquera tout cela.

— Oui, dit gravement M. Farquhar.

— Vérifiez cela, monsieur Watson, dit M. Bradshaw, je ne veux pas attendre le retour de Richard ; si les titres sont dans le carton, la Compagnie d’assurances a des gens qui n’entendent rien aux affaires, et je leur dirai leur fait ; s’ils n’y sont pas, comme cela me paraît probable, c’est un oubli de la part de Benson, comme je le dis depuis une heure.

— Vous oubliez le payement du dividende, dit M. Farquhar à voix basse.

— Eh bien ! monsieur, qu’est-ce que cela signifie ? dit M. Bradshaw avec colère, en lisant dans le regard de M. Farquhar le soupçon qui le préoccupait.

— Puis-je me retirer, monsieur ? demanda Watson avec un respect mêlé d’une certaine inquiétude.

— Oui, allez-vous-en. Eh bien, que voulez-vous dire avec ce dividende ? demanda brusquement M. Bradshaw à son gendre.

— Tout simplement, qu’il ne peut y avoir ni oubli ni erreur de la part de M. Benson.

— Alors c’est une méprise de ces imbéciles de la Compagnie d’assurances ; je vais leur écrire aujourd’hui en leur recommandant un peu plus d’exactitude dans les affaires.

— Ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux attendre Richard ? Il pourra peut-être tout expliquer.

— Non, monsieur. Je n’ai jamais eu l’habitude d’avoir des renseignements de seconde main quand je pouvais remonter à la source. J’écrirai aujourd’hui à la Compagnie d’assurances. »

M. Farquhar vit que ses remontrances ne feraient qu’augmenter l’entêtement de son associé, et il se borna à chercher les titres de M. Benson dans tous les cartons sans pouvoir les retrouver. Il entra chez lui triste et préoccupé de ses soupçons vagues.

En réponse aux sévères reproches de M. Bradshaw, la Compagnie d’assurances envoya un de ses commis à Eccleston ; sa carte fut remise à M. Bradshaw lui-même.

M. Bradshaw regarda la carte pendant un moment sans prononcer un mot, puis il dit d’une voix ferme :

« Dans un moment, quand je sonnerai, vous ferez monter ce monsieur. »

Quand le domestique eut fermé la porte, M. Bradshaw ouvrit une armoire et se versa un verre de vin qu’il but. Cela lui arrivait rarement ; c’était un homme d’habitudes sobres. Il s’arrêta au milieu de son cabinet en se disant à demi voix :

« Après tout, je suis fou. Je n’ai pas pu trouver ces titres ; mais ils sont peut-être dans quelque carton que je n’ai pas examiné. Et même, s’ils n’étaient pas ici, cela ne prouverait pas… »

Il sonna violemment et le commis de la Compagnie d’assurances entra.

« Asseyez-vous, monsieur, dit M. Bradshaw.

— Vous savez, je pense, monsieur, que je viens de la part de M. Dennison, le directeur de la Compagnie d’assurances, pour répondre en personne à votre lettre du 29 ?

— Ce sont des affaires mal conduites, dit M. Bradshaw sèchement.

— M. Dennison pense que vous ne serez pas de cet avis-là, quand vous aurez vu l’acte de transfert que je suis chargé de vous montrer. »

M. Bradshaw prit d’une main ferme le papier que lui tendait le commis ; il mit ses lunettes et examina longuement les signatures ; puis il dit :

« Il est possible que ce soit… Naturellement, vous me permettrez de montrer cet acte à M. Benson et de m’assurer si c’est bien là sa signature ?

— Il n’y a pas de doute à cela, monsieur, dit en souriant le commis, qui connaissait la signature de M. Benson.

— Je ne sais pas, je ne sais pas, monsieur. Vous avez entendu parler d’une telle chose que d’un faux… un faux, monsieur, répéta-t-il, comme s’il craignait de n’avoir pas parlé distinctement.

— Oh ! monsieur, il n’est pas question de cela, je vous assure. Nous rencontrons sans cesse des exemples inconcevables d’oubli de la part de gens qui n’ont pas l’habitude des affaires.

— Cela n’empêche pas que je voudrais montrer ce papier à M. Benson, ne fût-ce que pour le convaincre de son erreur. Sur mon âme, monsieur ; continua-t-il en parlant très-vite, je crois que c’est une négligence de sa part. Permettez-moi de m’en assurer ; je vous rendrai cet acte ce soir ou demain matin de bonne heure. »

Le commis était très-embarrassé ; il ne savait comment refuser à M. Bradshaw ; et pourtant, dans le cas où cette supposition d’un faux aurait quelque fondement, il craignait de se dessaisir de ses pièces.

M. Bradshaw vit son hésitation et reprit avec calme :

« Ne craignez rien ; vous pouvez vous fier à moi. S’il y a eu fraude, si j’ai la moindre preuve qui me confirme dans la supposition que je viens de faire (il lui en coûtait de prononcer le mot propre), je ne manquerai pas de prêter main-forte à la justice, quand même ce serait mon propre fils, » ajouta-t-il en souriant ; mais de quel sourire !

Quand il eut renvoyé le commis et serré les papiers, il ferma sa porte à clef, appuya sa tête contre la table et gémit tout haut.

Il avait passé les deux dernières nuits dans les bureaux, à chercher les titres de M. Benson dans tous les cartons. Après le départ du commis de la Compagnie d’assurances, il fut frappé de l’idée qu’il les trouverait peut-être dans le pupitre de Richard, et, sans hésiter, ne trouvant pas de clef pour l’ouvrir, il fit sauter le couvercle avec le premier outil qui lui tomba sous la main. Il ne trouva pas les titres ; mais, quelque soigneux que pût être Richard à détruire tous les papiers compromettants, son père découvrit dans son pupitre de quoi se convaincre que son fils chéri était tout autre qu’il n’avait cru.

M. Bradshaw avait tout lu. Il n’avait pas sauté un mot dans toutes ces lettres qui détruisaient ses illusions ; puis, laissant les papiers en tas sur la table et chargeant le pupitre brisé de raconter son histoire, il ferma la porte du cabinet de son fils et emporta la clef.

En dépit de tout ce qu’il avait lu et découvert, M. Bradshaw conservait encore un peu d’espoir. « Après tout, disait-il, c’est peut-être une erreur, un oubli : ce n’est pas une faute. » Et le malheureux père se rattachait à cette lueur d’espérance.

M. Benson veillait ce soir-là ; il attendait qu’on l’appelât auprès d’un membre de sa congrégation qui était dangereusement malade. Aussi ne fut-il point étonné d’entendre frapper à la porte vers minuit. Tout le monde était couché dans la maison ; il sortit de son cabinet et ouvrit lui-même. C’était M. Bradshaw ; il n’y avait pas moyen de s’y tromper, même dans l’obscurité.

« C’est bien, dit-il, c’est vous que je voulais voir. »

Il entra tout droit dans le cabinet ; M. Benson le suivit et ferma la porte. M. Bradshaw sortit de sa poche l’acte accusateur, le déplia et le tendit à M. Benson.

« Lisez ! dit-il. » Puis, au bout d’un moment, il reprit d’un ton interrogateur : « C’est votre signature ?

— Non, ce n’est pas ma signature, dit M. Benson très-positivement. Cette écriture ressemble beaucoup à la mienne, tellement que j’aurais presque pu m’y tromper ; mais ce n’est pas ma signature.

— Rassemblez un peu vos souvenirs. Cet acte est daté du 3 août de l’année dernière ; il y a quatorze mois : vous pouvez l’avoir oublié. »

M. Benson était occupé à considérer le papier qu’il tenait.

« C’est singulier comme cette écriture ressemble à la mienne ! Mais il est impossible que j’aie vendu ces actions, tout ce que je possédais au monde, sans en avoir le plus léger souvenir.

— Il est arrivé des choses plus étranges. Pour l’amour du ciel, cherchez à vous rappeler si vous n’avez pas signé cet acte de transfert ! Vous ne vous en souvenez pas ? Vous n’avez pas écrit ce nom, ces mots ? »

Il attendait évidemment avec anxiété une certaine réponse. M. Benson leva les yeux sur M. Bradshaw et le regarda avec inquiétude. Dès qu’il s’aperçut de l’attention de son ancien ami, il changea de ton.

« Ne vous imaginez pas, monsieur, que je veuille vous porter à supposer des souvenirs ; si vous n’avez pas écrit ce nom, je sais qui l’a écrit. Seulement, je vous demande encore une fois : n’avez-vous pas le moindre souvenir d’avoir eu besoin d’argent et d’avoir vendu ces misérables actions ? Dieu sait que j’étais bien disposé à continuer ma souscription pour la chapelle ! Oh ! je vois à votre visage que vous n’avez pas écrit là votre nom ; vous n’avez pas besoin de me le dire, je le sais. »

Il se laissa tomber dans un fauteuil comme s’il était anéanti. Au bout d’un instant, il se leva, et regardant en face M. Benson, qui ne pouvait s’expliquer l’agitation de cet homme inflexible :

« Vous dites que vous n’avez pas écrit ces mots ? dit-il en montrant la signature d’une main ferme. Je vous crois : Richard Bradshaw les a écrits.

— Mon cher monsieur, mon vieil ami, s’écria M. Benson, vous tirez de là une conclusion bien précipitée ; je suis sûr qu’elle n’a point de fondement ; il n’y a point de raison de supposer que…

— Il y a des raisons, monsieur. Ne vous agitez pas, je suis parfaitement calme. »

En effet, ses yeux étaient fixes et ses traits impassibles.

« Nous n’avons qu’une chose à faire maintenant : c’est de punir le délinquant. Je n’ai pas deux mesures, l’une pour moi et ceux que j’aime (et je l’aimais, monsieur Benson), l’autre pour le reste des hommes. Si un étranger avait fait un faux sous mon nom, mon devoir serait de le poursuivre. Il faut que vous poursuiviez Richard.

— Je ne le ferai pas, dit M. Benson.

— Vous pensez peut-être que ce serait un grand chagrin pour moi ; vous vous trompez, monsieur. Il n’est plus mon fils. Je le renie ; il est un étranger pour moi. Sa honte et son châtiment me sont indifférents… »

Il s’arrêta, puis reprit d’une voix étouffée :

« Je suis humilié de ce qu’il est mon enfant ; j’ai tenu toute ma vie à l’honneur de mon nom. Mais je le rejette loin de moi ; je puis couper ma main droite, monsieur. Que la justice suive son cours. Il a fait un faux, il vous a dépouillé de tout votre avoir, je crois.

— Quelqu’un a fait un faux. Je ne suis nullement convaincu que ce soit votre fils. Jusqu’à ce que je connaisse tous les détails, je refuse de poursuivre.

— Quels détails ? demanda M. Bradshaw d’un ton d’autorité.

— La force de la tentation, les habitudes de la personne…

— De Richard ? C’est lui. »

M. Benson continua : « Je croirais juste de poursuivre un homme qui serait déjà endurci dans le vice, qui menacerait la société…

— C’était tout ce que vous possédiez ?

— C’était tout mon argent ; ce n’était pas tout ce que je possédais, » répondit M. Benson ; puis continuant comme si M. Bradshaw ne l’avait pas interrompu : « Je ne poursuivrai pas Richard, non pas parce qu’il est votre fils ; ne vous figurez pas cela ; mais parce que je ne prendrais jamais un tel parti contre un homme dont ce serait la première faute. Je ne veux pas perdre pour toujours sa réputation, détruire toutes ses bonnes qualités…

— Quelles bonnes qualités lui reste-t-il ? demanda M. Bradshaw. Il m’a trompé ; il a offensé Dieu.

— Ne l’avons-nous pas tous offensé ? dit M. Benson très-bas.

— Pas sciemment ; je ne fais jamais le mal sciemment ; mais Richard, Richard… »

Le souvenir des lettres qu’il avait lues et ce qu’il venait de découvrir lui ôtaient la parole ; il reprit au bout d’un moment :

« Il est inutile de discuter, monsieur ; nous ne nous entendrons jamais sur ces sujets-là. Je vous demande encore une fois de poursuivre ce jeune homme, qui n’est plus mon fils.

— Monsieur Bradshaw, je ne le poursuivrai pas. Je vous le dis une fois pour toutes. Demain, vous serez bien aise de ce que je ne vous ai pas écouté. »

Personne n’aime à s’entendre dire qu’on aura changé d’avis le lendemain. M. Bradshaw se baissa pour prendre son chapeau et s’en aller. M. Benson vit qu’il ne le trouvait pas, et le lui tendit, mais sans recevoir de remercîments. À la porte, M. Bradshaw se retourna et dit :

« S’il y avait plus de gens comme moi et moins de gens comme vous, monsieur, il y aurait moins de mal dans le monde. Ce sont vos idées sentimentales qui nourrissent le péché. »

Quoique M. Benson eût conservé tout son sang-froid pendant cette entrevue, il était profondément attristé de ce qu’il venait d’apprendre. Il avait souvent craint, depuis l’enfance de Richard, que la sévérité et la rigueur de son père n’eussent un effet funeste sur un caractère dépourvu de tout courage moral. Aussi M. Benson prit-il le parti d’aller le lendemain de bonne heure chez M. Farquhar pour le consulter dans cette affaire, qui le regardait à la fois comme membre de la famille et comme associé dans la maison.