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RUTHX

X

La conversation que nous venons de raconter avait eu lieu environ un an après l’éclat de l’histoire de Ruth. Cette année, pleine de mouvement et d’activité pour les Bradshaw, avait été longue et monotone pour la famille de M. Benson. On n’y avait manqué ni de paix ni de tranquillité ; peut-être même tous se sentaient-ils plus à l’aise que pendant les années précédentes, où, sans s’en bien rendre compte, ils souffraient du poids d’un mensonge habituel et de la crainte constante que le mystère ne vint un jour à se découvrir. Mais ce calme où ils vivaient ressemblait à la morne tranquillité d’un jour d’automne, quand le soleil ne paraît pas dans les cieux et qu’un voile grisâtre paraît être étendu entre le ciel et la terre, comme pour reposer les regards fatigués par l’éclat de l’été. Peu d’événements venaient rompre la monotonie de leur existence, et ces événements étaient presque toujours tristes. Tantôt Ruth échouait dans ses efforts pour obtenir un peu d’ouvrage ; tantôt la santé de Léonard leur inspirait de sérieuses inquiétudes ; tantôt on s’apercevait qu’après avoir subi d’innombrables raccommodages le tapis du salon refusait absolument de faire un plus long service ; et surtout M. Benson souffrait de voir plusieurs membres de sa congrégation suivre l’exemple de M. Bradshaw et abandonner la chapelle. Leurs places étaient plus que remplies, il est vrai, par les pauvres qui se pressaient en foule autour de sa chaire ; mais c’était un vrai chagrin pour lui que de voir ceux qu’il avait si longtemps cherché à guider dans la voie du salut le quitter sans lui dire même un mot de regret ou d’adieu. M. Benson ne s’étonnait pas de leur abandon ; il sentait qu’il avait perdu le droit de leur servir de guide spirituel ; mais il aurait voulu les voir agir plus simplement et plus franchement avec lui. Tout cela ne l’empêchait pas de travailler à faire du bien autour de lui. Il se sentait vieillir, bien qu’il n’en parlât jamais, et cherchait à s’employer plus activement au service de son maître, pendant « qu’il était encore jour. » Il n’avait que soixante ans ; mais la maladie qui l’avait affaibli dans son enfance avait agi sur son esprit comme sur son corps, et lui avait donné, disait-on, une délicatesse de conscience presque féminine. Il était pourtant plus calme et plus simple depuis sa rupture avec M. Bradshaw ; le souvenir du mensonge qu’il avait permis ne le suivait plus partout.

Au milieu de la mélancolie de cette année, l’amélioration sensible du caractère de Sally était pour tous une véritable joie. Elle prétendait qu’elle devenait plus grognon en vieillissant ; mais c’était la première fois qu’elle avouait sa mauvaise humeur, et elle sentait beaucoup plus vivement les bontés et la patience de ceux qui l’entouraient. Elle était très-sourde, mais elle tenait plus que jamais à être bien au courant de tout ce qui se passait dans la famille, et se faisait répéter vingt fois la même chose. Elle entendait toujours parfaitement la voix de Léonard, cette voix claire et sonore comme l’était celle de Ruth avant que la souffrance l’eût attristée. Parfois aussi elle retrouvait ses oreilles, comme elle disait, et entendait tout, surtout ce qu’on aurait voulu lui cacher, et s’indignait de ce qu’on lui criait aux oreilles comme si elle était sourde ! Un jour son indignation fit sourire Léonard. Hélas ! il ne souriait plus que bien rarement. Elle s’en aperçut et dit : « Dieu te bénisse, mon enfant ! Si ça t’amuse, ils n’ont qu’à crier dans un cornet comme si je ne les entendais pas : jamais je ne leur laisserai voir que je ne suis pas sourde. Je serai au moins bonne à quelque chose, ajouta-t-elle à voix basse, si je peux faire sourire ce pauvre enfant. »

Léonard était son confident.

Un jour en revenant du marché, elle l’appela dans la cuisine.

« Regardez, mon garçon, voilà mille cinquante-huit francs quatre sous ! c’est une mine d’argent, n’est-ce pas ? Je l’ai pris en or, de peur du feu.

— Qu’est-ce que vous voulez faire de tout cet argent, Sally ? demanda-t-il.

— Oh ! c’est de l’argent à M. Benson, que je lui gardais. Il est dans son cabinet, n’est-ce pas ? »

Et elle entra chez son maître en portant son or dans son tablier.

« Tenez, monsieur Thurstan, dit-elle en les jetant sur la table, prenez cela, c’est à vous.

— À moi ? Que voulez-vous dire ? » demanda-t-il avec étonnement.

Elle continua sans l’entendre :

« Enfermez tout cela, et ne le laissez pas traîner. Je ne réponds pas de moi, si je rencontre de l’argent.

— Mais d’où cela vient-il ? répéta M. Benson.

— De la Banque, probablement ! Comme si tout l’argent ne venait pas de la Banque !

— Mais je n’ai pas d’argent à la Banque !

— Oh ! non ! je sais bien, mais j’en avais. Ne vous souvenez-vous plus que vous avez voulu augmenter mes gages, il y a eu dix-huit ans à la Saint-Martin ? Vous étiez bien entêtés tous les deux, mais je vous ai attrapés. Je l’ai mis à la Banque et j’ai accumulé l’intérêt ; si j’étais morte vous l’auriez eu tout de même, j’avais fait faire un testament en règle par un notaire. Maintenant, vous n’avez qu’à le dépenser ; c’est à vous, et cela a toujours été à vous. Qu’il n’en soit plus question, et ne me tourmentez pas en me parlant. »

Elle rentra dans la cuisine pour donner à Léonard ses avis sur la fabrication d’un cadre qu’il devait lui faire pour son testament.

« Ce serait dommage de perdre un si bel écrit, quoique je ne puisse pas le lire ; voulez-vous me le lire une fois, Léonard ? »

Le testament encadré fut pendu en face du lit de Sally, qui se le faisait lire si souvent par Léonard, qu’elle put bientôt le répéter tout entier à l’exception du mot « testatrice. »

M. Benson, profondément touché par le don que lui avait fait Sally de tout ce qu’elle possédait au monde, se garda bien de le refuser, et conserva soigneusement sa petite fortune en attendant qu’il lui trouvât un placement sûr.

L’économie rigoureuse qu’on avait dû introduire dans le ménage le touchait peu. Il s’apercevait bien qu’on lui donnait moins souvent de la viande à son dîner ; mais il aimait mieux les légumes que la viande, et il était satisfait de cette innovation. Il savait bien aussi qu’on avait pris l’habitude de passer la soirée dans la cuisine ; mais la cuisine lui semblait très-confortable avec ses belles armoires de chêne et son foyer brillant autour duquel on se groupait le soir. D’ailleurs il trouvait tout naturel que Sally pût jouir de la société de ceux qu’elle avait servis si fidèlement pendant des années. Toutes les fois qu’il pouvait quitter son cabinet, M. Benson venait s’établir au coin du feu, à côté de Sally qui tricotait sans relâche, tandis que miss Benson et Ruth causaient près de la table où Léonard avait posé ses livres et ses cahiers. Ses leçons étaient la seule chose qui pût le tirer de sa mélancolie. Ruth pouvait encore le faire travailler, mais sur bien des points cependant il en savait autant qu’elle. M. Benson s’en apercevait, mais il attendait pour offrir son aide que Ruth eût trouvé quelque moyen de remplir son temps.

M. Farquhar leur avait appris qu’il avait demandé à Jemima de devenir sa femme, mais voilà tout. Ruth et miss Benson désiraient vivement plus de détails, et tout en travaillant Ruth cherchait à se représenter comment cela avait dû se passer. Elle recommençait vingt fois dans son esprit le tableau de la scène touchante et douce qui avait eu lieu entre Jemima et M. Farquhar. Il leur avait communiqué son mariage comme une chose arrangée depuis longtemps entre Jemima et lui, et que M. Bradshaw venait seulement d’apprendre et d’approuver. Cette nouvelle avait suffi à M. Benson, qui avait seul vu M. Farquhar ; car Ruth redoutait d’aller ouvrir la porte, et c’était toujours M. Benson qui introduisait M. Farquhar dans la maison.

Miss Benson pensait quelquefois (et elle avait coutume de dire tout ce qu’elle pensait) que Jemima aurait dû venir annoncer elle-même ce grand événement à ses anciens amis ; mais M. Benson la défendit fortement de toute intention désobligeante. Il rappela les fréquentes visites de M. Farquhar et l’intérêt qu’il portait à Léonard : cela était dû à Jemima. Il raconta à sa sœur la conversation qu’il avait eue dans la rue avec miss Bradshaw, et exprima sa joie de ce qu’elle savait obéir aux volontés de son père et s’abstenir de rendre visite à Ruth tant qu’elle ne pouvait pas lui être utile, toute prête à lui venir en aide le jour où cela serait véritablement nécessaire.

Ruth ne disait rien, mais elle soupirait après le jour où elle pourrait revoir Jemima. Elle se reprochait de ne l’avoir pas remerciée de la courageuse affection avec laquelle elle avait pris son parti contre M. Bradshaw, le jour de cette terrible entrevue qui lui revenait sans cesse comme un effroyable souvenir. Elle se rappelait que dans son angoisse elle n’avait pas dit un mot, pas fait un geste pour exprimer à la jeune fille toute sa reconnaissance. M. Benson ne lui avait jamais dit qu’il eût rencontré Jemima ; il lui semblait qu’elle ne la reverrait jamais : car, une fois que d’anciens amis se sont séparés, il arrive souvent que leur vie s’écoule sans que rien puisse de nouveau les réunir. Toutes les espérances de Ruth se concentraient sur Léonard. Elle était lasse de chercher les occupations que tout le monde lui refusait ; elle supportait ces refus sans impatience, mais avec tristesse, car elle se sentait capable de faire le bien. Mais elle était heureuse des progrès de Léonard. Il n’avait pas, à vrai dire, cette joyeuse et libre expansion qu’on rencontre chez les enfants. Son caractère manquait d’harmonie ; il était plein de réflexion et de prudence ; il songeait longtemps à toutes ses actions, afin d’éviter toute remarque pénible, ce qu’il craignait par-dessus tout : Ruth n’avait pas encore su lui donner un courage qu’elle ne possédait pas elle-même. Mais elle voyait son fils retrouver en partie la tendresse qu’il avait jadis pour elle ; quand ils étaient seuls, il se jetait parfois à son cou et la couvrait de baisers. Si quelqu’un entrait par hasard, sa manière devenait froide et réservés. Il cherchait à prendre de l’empire sur lui-même et luttait contre ses mauvaises dispositions ; il aimait à discuter avec M. Benson toutes sortes de questions, mais avec sa mère il ne raisonnait pas. Sa douce patience et son humilité obtenaient enfin leur récompense. Il respectait la tranquille piété avec laquelle Ruth supportait son isolement, son inaction, sa triste existence, et il était amené à prier le Dieu de sa mère. Sa santé n’était pas robuste ; il ne pouvait guère en être autrement. Il parlait souvent pendant son sommeil, et son appétit était inégal, ce qu’on attribuait à la réclusion habituelle où il vivait. Grâce à la bonté assidue de M. Farquhar et à la persévérance de Ruth, on parvint à le faire sortir plus souvent. Après sa mère, c’était Sally qui avait le plus d’influence sur lui ; mais il aimait beaucoup aussi M. et miss Benson. Son enfance était douloureuse, et sa mère le savait. Les enfants supportent gaiement un certain degré de pauvreté et de privations ; mais outre cela Léonard avait à souffrir de la honte qui entourait sa jeunesse et la vie de sa mère, et de toutes ses souffrances c’était celle qu’il sentait le plus vivement.

Deux années s’étaient ainsi écoulées, deux longues et monotones années. Il se préparait un événement qui intéressait bien tendrement les Benson et Ruth, bien qu’ils n’y dussent prendre aucune part. Jemima allait se marier. Le 14 août était le grand jour fixé pour la cérémonie. Le 13, pendant la soirée, Ruth était seule dans le petit parloir et pensait, les larmes aux yeux, à l’événement qui s’apprêtait pour le lendemain, et au chagrin que faisait à miss Benson le soin avec lequel son frère et elle avaient été laissés en dehors des réunions des amis de M. Bradshaw. Tout d’un coup Ruth s’aperçut qu’elle n’était plus seule, et dans l’obscurité elle reconnut Jemima. Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre sans se parler.

« Pouvez-vous me pardonner ? murmura enfin Jemima.

— Vous pardonner ! Que voulez-vous dire ? moi qui ne sais comment vous remercier !

— Oh ! Ruth ! je vous ai tant détestée !

— Je vous remercie encore plus de m’avoir si généreusement secourue ! Vous deviez me détester, moi qui vous avais tous trompés.

— Non, ce n’est pas pour cela : c’est avant de savoir votre histoire. Oh ! Ruth, je vous détestais ! »

Après un moment de silence, Ruth reprit :

« Vous vous mariez donc demain ?

— Oui, à neuf heures. Mais il me semblait impossible de me marier sans dire adieu à M. Benson et à miss Foi.

— Je vais les chercher, dit Ruth.

— Non, pas encore : j’ai plusieurs choses à vous demander : il me semble qu’il y a si longtemps que nous sommes séparées ! » Elle ajouta en baissant la voix : « Comment va Léonard ? J’ai été si fâchée d’apprendre par Walter… Est-il mieux ?

— Il va mieux, mais il n’est pas comme un autre enfant, répondit Ruth d’un ton de profonde tristesse. Oh ! Jemima, c’est mon plus cruel châtiment. Il est si intelligent, si bon ! Et le voir si triste et si faible !

— Mais Walter m’a dit qu’il était plus robuste, et que… qu’il n’était plus si timide et si sauvage, ajouta-t-elle en hésitant, comme si elle ne savait comment se faire comprendre de Ruth sans la blesser.

— Il ne laisse plus tant voir son humiliation. Je ne peux pas parler de ça, Jemima ; mon cœur saigne en songeant à lui. Mais il est mieux, continua-t-elle pour ne pas attrister Jemima. Seulement il travaille trop : il lit toujours, comme pour éviter de penser. Il a de l’esprit, et je crois, j’espère qu’il est en bonne voie.

— Il faudra qu’il vienne souvent nous voir quand nous reviendrons. Nous serons absents deux mois. Nous allons en Allemagne pour les affaires de Walter. Ruth, j’ai causé avec mon père ce soir, longtemps et sérieusement ; je l’en aime davantage, et je crois que je le comprends mieux.

— Sait-il que vous êtes venue ici ? Je l’espère, dit Ruth.

— Oui, et cela ne lui plaisait pas du tout. Mais ce soir, après qu’il m’avait parlé de son affection pour moi, j’ai eu le courage de lui dire que je voulais venir vous dire adieu. Il a gardé un instant le silence, puis il m’a dit que je pouvais le faire, mais de ne pas oublier qu’il ne l’approuvait pas et que cela ne l’engageait en aucune manière. Je vois pourtant qu’il a au fond du cœur un reste d’amitié pour M. et miss Benson. J’espère que tout cela s’arrangera, bien que maman ait peur que non.

— M. et miss Benson ne veulent pas me laisser m’en aller, dit tristement Ruth.

— Ils ont bien raison ; n’êtes-vous pas un grand bonheur dans leur intérieur ? Et Léonard, quel objet d’intérêt pour tout le monde ! Je sais bien qu’il est aisé de parler, et moi qui suis si impatiente ! Ah ! Ruth, je ne mérite pas d’être heureuse comme je suis ! vous ne savez pas comme Walter est bon ! Voulez-vous dire maintenant à M. Benson et à miss Foi que je suis ici ? il y a encore des papiers à signer et je ne sais quoi à faire à la maison. Quand je serai de retour, j’espère vous voir souvent, si vous me le permettez. »

M. et miss Benson accueillirent tendrement miss Bradshaw. Sally entra une bougie à la main, dans le but de s’assurer si Jemima n’était pas changée. Après l’avoir longtemps examinée elle déclara d’un ton méprisant que la robe de la jeune fiancée était, très-mal faite, à la vieille mode, et on ne put pas parvenir à la convaincre que ce n’était pas une des robes du trousseau. Jemima rit de tout son cœur, l’embrassa, puis alla retrouver M. Farquhar ; qui l’attendait impatiemment.

Peu de jours après le mariage de Jemima, la vieille femme à laquelle Ruth s’intéressait depuis la maladie de Léonard fit une chute et se cassa l’os de la hanche. Elle était si âgée que l’accident semblait devoir être fatal, et Ruth consacra tous ses loisirs à soigner la vieille Anne Fleming. M. Benson se chargea des leçons de Léonard ; sa mère n’en savait plus assez pour continuer cette tâche.

Jemima, en revenant à Eccleston au mois de novembre, trouva Ruth dans la chaumière de la vieille malade ; elle venait de voir miss Benson et voulait embrasser Ruth avant de rentrer. Ruth était assise près du feu à demi éteint, mais qui lui donnait encore assez de lumière pour continuer à lire la Bible. Anne Fleming s’était endormie en l’écoutant. Jemima lui fit un signe, et elle sortit pour lui parler dans le petit jardin.

« Je n’ai qu’un moment ; mais je voulais vous prier d’envoyer demain Léonard voir toutes nos emplettes d’Allemagne et écouter toutes les histoires de nos voyages. Pourra-t-il venir ?

— Oui, je vous remercie. Oh ! Jemima, j’ai un projet qui me rend si heureuse ! Je n’en ai encore parlé à personne. M. Wynne, le médecin, m’a demandé si je consentirais à être garde-malade ; il croit qu’il pourrait me trouver de l’ouvrage.

— Vous garde-malade ! dit Jemima en jetant un coup d’œil rapide sur la taille élégante et sur le beau visage de Ruth. Ma chère Ruth, vous n’êtes pas faite pour cela.

— Croyez-vous ? dit Ruth un peu désappointée ; je pense que je m’en tirerai bientôt très-bien. J’aime à soigner les malades ; j’ai toujours de la sympathie pour eux, et il me semble que je suis adroite de mes mains, ce qui est souvent utile. Je tâcherai d’être attentive et patiente. C’est M. Wynne qui me l’a proposé.

— Ce n’était pas là ce que je voulais dire. Vous êtes faite pour quelque chose de mieux. Vous êtes plus instruite que moi, Ruth !

— Mais si personne ne veut de moi pour donner des leçons ? D’ailleurs, il me semble que je ne sais rien de trop pour être une bonne garde-malade.

— Et votre latin, à quoi vous servira-t-il ? dit Jemima, citant le premier talent de Ruth qui lui venait à l’esprit.

— Cela même ne me sera pas inutile, je lirai les ordonnances.

— Ce dont les médecins se passeraient volontiers.

— Vous n’avez pas pensé à tout cela autant que moi ; je suis sûre de trouver et employer tout ce que je puis avoir d’intelligence et de délicatesse. N’aimeriez-vous pas à être soignée par quelqu’un qui parlerait et agirait doucement ? D’ailleurs c’est quelque chose à faire et j’en suis reconnaissante ; vous ne savez pas ce qu’est ma vie depuis deux ans.

— Et moi qui comptais vous recevoir si souvent chez moi ! et maintenant voilà que vous serez clouée dans une chambre de malade !

— Je ne serais pas venue, chère Jemima ; je n’aurais pas pu venir chez vous. Vous êtes trop bonne d’y avoir pensé, mais je n’en aurais pas eu la force. Si jamais vous êtes triste ou malade et que vous ayez besoin de moi, alors je viendrai.

— Il faudra bien que vous alliez chez tout le monde, si vous commencez ce métier-là.

— Oh oui ! mais ce ne serait pas la même chose pour vous. J’aurais le cœur si plein que je me tourmenterais trop pour vous bien soigner.

— Je voudrais presque être malade ; vous seriez obligée de venir tout de suite.

— Et moi j’ai presque honte de m’avouer combien je voudrais vous voir dans une situation où je pourrais vous prouver avec quelle tendre reconnaissance je me rappelle ce jour, ce terrible jour où vous m’avez secourue ! Que Dieu vous le rende, Jemima ! »