Aller au contenu principal

XV

« Voici un paquet pour vous, Ruth, dit miss Benson, le mardi matin.

— Pour moi ? répliqua Ruth, le cœur plein à l’instant d’espérances et de craintes confuses. Si le paquet était venu de lui, les nouvelles résolutions auraient eu bien de la peine à subsister.

— Il est à l’adresse de mistriss Denbigh, et c’est l’écriture de mistriss Bradshaw, » dit miss Benson en tenant toujours le paquet ; et plus curieuse que Ruth, elle attendit avec impatience que celle-ci eût dénoué le ruban. Elle aperçut alors une pièce entière de belle batiste, et il y avait un billet de mistriss Bradshaw à Ruth, l’informant que son mari l’avait chargée d’envoyer cette étoffe pour aider mistriss Denbigh dans les préparatifs qu’elle pouvait avoir à faire. Ruth rougit, garda le silence et se remit à travailler.

« C’est de la très-belle batiste, » dit miss Benson en l’examinant d’un air connaisseur, tout en regardant de temps en temps le visage sérieux de Ruth. Enfin celle-ci reprit à voix basse :

« Je suppose que je puis la renvoyer ?

— Renvoyer cela à M. Bradshaw ! ma chère enfant, vous l’offenseriez mortellement. Vous pouvez être sûre que ce présent est une preuve de grande faveur.

— Quel droit a-t-il de me l’envoyer ? dit Ruth, toujours avec calme.

— Quel droit ? M. Bradshaw croit… Mais je ne comprends pas bien ce que voulez dire par le droit ? »

Ruth garda le silence un moment, puis reprit :

« Il y a des gens auxquels je suis heureuse de devoir de la reconnaissance, une reconnaissance que je ne puis pas exprimer et dont il vaut mieux ne pas parler ; mais je ne vois pas pourquoi une personne que je ne connais pas me mettrait dans le cas de lui avoir des obligations. Oh ! je vous en prie, miss Benson, ne dites pas qu’il faut que je garde cette batiste. »

Personne ne peut savoir ce qu’aurait dit miss Benson si son frère n’était pas entré dans la chambre ; mais elle fut ravie de sa présence et le prit pour arbitre. Il était entré précipitamment, car il était pressé ; mais en entendant de quoi il s’agissait, il s’assit et essaya de faire expliquer à Ruth ce qu’elle éprouvait.

« Vous voudriez renvoyer ce présent ? demanda-t-il.

— Oui, répondit-elle doucement. Ai-je tort ?

— Pourquoi voulez-vous le renvoyer ?

— Parce qu’il me semble que M. Bradshaw n’a pas le droit de me l’offrir. »

M. Benson garda le silence.

« Elle est très-fine, dit miss Benson en examinant de nouveau l’étoffe.

— Vous pensez que c’est un droit qu’il faut acquérir ?

— Oui, dit-elle, et vous ?

— Je comprends ce que vous voulez dire. Il y a un grand plaisir à recevoir un présent de ceux qu’on aime, parce que c’est un effet de leur affection aussi naturel que celui qui fait que les feuilles poussent sur les arbres, et qui n’ajoute qu’une grâce de plus à ce qui était auparavant d’un prix immense à vos yeux ; mais c’est autre chose quand le présent n’emprunte point de charme à celui qui vous l’offre, et que c’est simplement une valeur de plus ajoutée à ce que vous possédez. Est-ce cela, Ruth ?

— Je crois que oui ; je n’ai pas réfléchi à ce que je sentais, je savais seulement que le présent de M. Bradshaw me blessait au lieu de me faire plaisir.

— Mais n’oubliez pas, non plus, l’autre côté de la question. Vous savez qui a dit : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fît. » M. Bradshaw peut n’avoir pas pensé à cela ; mais le plus mauvais motif que nous puissions lui supposer est son goût de protection, et ce n’est pas une raison suffisante pour renvoyer son présent. Il m’est souvent arrivé ce qui vous arrive, Ruth : M. Bradshaw s’est souvent opposé à mes convictions les plus profondes. Il est pris ensuite d’accès de regrets qui se terminent par des présents. J’en suis venu à le remercier très-froidement ; les présents et l’opposition ont diminué en conséquence. Gardez cette batiste, Ruth, et remerciez-le d’après ce que vous sentirez. »

Ruth ne comprenait pas complètement ce que voulait dire M. Benson. Elle sentait seulement qu’il entrait plus dans ses idées que miss Benson, qui s’extasiait sur la beauté de l’étoffe.

« Je ferai ce que vous désirez, dit-elle après avoir réfléchi un instant. Voulez-vous que nous parlions d’autre chose ? »

M. Benson vit que Ruth et sa sœur ne se comprendraient pas dans ce moment-là, et tout occupé qu’il fût, il resta à causer avec elles de questions si étrangères à ce qui venait de se passer, qu’il les laissa parfaitement calmes quand il quitta le parloir.

Mais le présent de M. Bradshaw donna une nouvelle direction aux idées de Ruth. Elle était trop triste pour parler de ses projets ; mais elle chargea Sally de vendre quelques-uns de ses bijoux et de lui acheter des étoffes grossières dont elle se revêtit, tout en leur donnant une certaine grâce modeste que de si humbles vêtements n’avaient jamais eue auparavant. Puis tout le beau linge et les fines mousselines qu’elle avait achetés de préférence à tout le reste, à Londres, quand M. Bellingham lui avait donné carte blanche, furent transformés en petits vêtements soigneusement cousus pour la petite créature innocente qu’elle attendait.

L’amour qui avait inspiré cette extrême simplicité parut à M. Bradshaw une économie rigide ; et l’économie toute seule, sans les sentiments qui peuvent l’animer et l’ennoblir, était un grand mérite à ses yeux. Ruth d’ailleurs lui plaisait. Il prenait ses manières tranquilles, qui provenaient du sentiment profond d’un chagrin plus grand qu’il ne le soupçonnait, pour une preuve du respect qu’il lui inspirait. À la chapelle, il levait les yeux de dessus son livre pour voir avec quelle ferveur elle priait ; quand il se trouvait dans le cantique quelque allusion à la vie future, il le chantait plus haut qu’à l’ordinaire pour la consoler de la perte de son mari ; enfin, il recommanda à mistriss Bradshaw de lui témoigner toutes les attentions possibles ; il dit même une fois qu’elle lui semblait une personne si bien élevée que rien ne lui semblait devoir s’opposer à ce qu’on l’invitât à prendre le thé avec monsieur et miss Benson. Il ajouta que M. Benson avait un peu l’air, le dimanche précédent, d’espérer une invitation, et qu’il fallait encourager les pasteurs et leur montrer du respect, quelque faible que fût leur salaire. La seule chose qu’il y eût à reprocher à mistriss Denbigh était de s’être mariée trop jeune et sans fortune. Malgré la réserve de Ruth, qui refusa constamment, sous prétexte de santé, toutes les invitations qui lui furent faites pour accompagner miss Benson chez M. Bradshaw, celle-ci eut à faire appel à son talent pour la fiction, pour épargner à Ruth les présents que M. Bradshaw avait la manie de faire.

Octobre vint et les feuilles jaunies jonchèrent les allées du petit jardin ; les sombres jours de novembre s’écoulèrent aussi, puis la neige couvrit la terre, les branches dépouillées, et chargea les feuilles des houx et des arbres verts d’une légère parure blanche. Mais Ruth était toujours abattue et triste. En vain miss Benson accumulait devant elle les plus étranges matériaux pour l’encourager à faire des vêtements de pauvres ; à la vérité Ruth accomplissait rapidement sa tâche, mais ses soupirs ne cessaient point. Miss Benson finit par s’impatienter ; elle aimait et respectait Ruth davantage à cause de son profond chagrin ; mais elle s’irritait d’une souffrance qui échappait à ses soins, et ne pouvait s’empêcher de lui dire d’un ton de reproche : « Mais qu’avez-vous, Ruth ? » Alors Ruth reprenait l’ouvrage qu’elle avait laissé tomber, et ne levait plus les yeux de dessus sa couture qu’elle inondait de ses larmes. Miss Benson s’en voulait alors à elle-même, tout en ne s’accordant pas avec Sally qui lui demandait : « Pourquoi donc tourmentez-vous cette pauvre fille en lui demandant toujours ce qu’elle a, comme si vous ne le saviez pas ? » Il manquait dans la maison un petit ange de paix qui réunît tous les cœurs en se faisant aimer par tout le monde.

Tout était encore blanc de neige quand on coucha un petit enfant à côté de sa mère : c’était un garçon. D’abord elle avait désiré une fille, pensant qu’elle sentirait moins l’absence d’un père ; mais elle ne se souvenait plus de cela. Elle n’aurait pas échangé son fils contre une douzaine de filles ; c’était son enfant à elle seule, son enfant chéri, et quoiqu’il n’eût pas encore une heure, il remplissait son cœur d’amour, de paix et même d’espérance. C’était une vie si pure qu’il lui semblait qu’elle pouvait la préserver, à force de soins, de toute atteinte du péché. Bien des mères ont pensé de même, et ont prié Dieu de purifier leurs âmes pour les rendre capables d’élever leurs petits enfants ; et Ruth priait et comprenait, pour la première fois, tout ce que veulent dire les mots : « Notre père ! »

Elle fut tirée de sa rêverie par la voix de miss Benson, elle avait l’air d’avoir pleuré.

« Tenez, Ruth, dit-elle doucement, voilà ce que mon frère vous envoie, ce sont les premières perce-neiges du jardin. »

Et elle les mit sur l’oreiller à côté de Ruth ; le petit enfant était de l’autre côté.

« Ne voulez-vous pas le regarder ? dit Ruth ; il est si gentil ! »

Miss Benson avait une étrange répugnance à le voir ; elle en était venue à aimer beaucoup Ruth, mais il y avait un nuage de honte sur cet enfant ; cependant elle ne put résister à la douce voix de Ruth, et se pencha pour voir son fils.

« Sally dit qu’il aura des cheveux noirs, dit Ruth ; sa main est déjà comme celle d’un homme ; voyez comme il serre ! »

Et entr’ouvrant la petite main de son enfant, elle lui fit prendre le doigt de miss Benson : cet attouchement suffit, le cœur de miss Foi s’ouvrit, et l’enfant en prit pleine possession.

« Ah ! mon petit, dit Ruth en retombant sur ses oreillers, si Dieu te garde, jamais mère n’aura fait ce que je ferai ; je t’ai fait bien tort, mais si je vis je passerai ma vie à te servir.

— Et à servir Dieu, dit miss Benson les larmes aux yeux. Il ne faut pas en faire une idole, car Dieu vous punirait en lui. »

Ruth eut un moment d’effroi, et puis elle se rappela que Dieu était notre père, et qu’il savait ce qu’était le premier élan de l’amour maternel ; et tout en se répétant l’avertissement, elle cessa de s’inquiéter de ce qu’elle avait déjà éprouvé.

« Dormez maintenant, Ruth, » dit miss Benson en l’embrassant et en fermant les rideaux.

Mais Ruth ne pouvait pas dormir, et dès que ses yeux se fermaient elle se réveillait précipitamment, comme si le sommeil était un ennemi qui voulût lui faire oublier qu’elle était mère.

Cette pensée chassa tous ses souvenirs pendant les premières heures. Mais pendant la nuit l’absence du père de son enfant commença à se faire sentir ; elle se rappela que son fils n’aurait personne pour le guider et le soutenir dans le combat de la vie, et puis se demanda si elle voudrait confier son enfant à son père, désirant par-dessus tout qu’il arrivât au ciel ; et mille souvenirs se pressèrent devant elle pour la convaincre que celui qu’elle avait aimé ne vivait que pour la terre. Des paroles inconsidérées qui révélaient une nature égoïste lui revinrent à l’esprit, et elle y découvrait ce qu’elle n’avait jamais vu, des sentiments bas et sans élévation, une préoccupation constante de soi-même, un oubli absolu des choses d’en haut ; et même, en se livrant à ces pensées que l’amour maternel semblait lui imposer, en faisant passer avant tout le bonheur de son enfant, elle se reprochait avec horreur le jugement qu’elle portait sur le père de son fils. Puis elle s’assoupit et rêva que son enfant était devenu un homme, et qu’au lieu de la pure et noble créature qu’elle espérait présenter à son Père qui était aux cieux, il ressemblait à son père, et que comme lui il entraînait au mal une jeune fille qui lui ressemblait étrangement à elle-même ; mais qui, plus malheureuse qu’elle encore, lui semblait tomber dans une vie plus terrible que la mort du suicide. Elle rêvait qu’elle voyait la jeune fille errante, perdue, et son fils, à elle, riche et puissant, mais souillé d’une tache plus horrible que le sang. Puis elle voyait son fils entraîné par la jeune fille, qui s’attachait à lui, dans un gouffre dont elle n’osait pas sonder la profondeur, mais d’où sortait la voix de son père, qui criait que pendant sa vie il n’avait pas écouté la parole de Dieu, et qu’il était fort tourmenté dans cette flamme. Dans son effroi elle se réveilla, aperçut Sally qui dormait près du feu, et sentit son enfant couché à côté d’elle. Elle n’osait plus dormir ; elle se mit à prier, et en priant, elle sentait sa foi s’augmenter, car l’ange de son enfant était auprès de Dieu et l’attirait vers celui dont les anges des petits enfants contemplent sans cesse la face.