XIV
Ruth fut très-embarrassée quand, le lendemain matin, il s’agit de descendre avec son bonnet de veuve. Son doux et pâle visage semblait plus jeune encore par le contraste de cette coiffure à laquelle on attache en général l’idée de la vieillesse. Elle rougit en voyant dans les yeux de M. et miss Benson l’étonnement qu’ils ne pouvaient cacher. Elle dit très-bas à miss Benson :
« Sally trouve qu’il faut que je le porte. »
Miss Benson ne répondit pas, mais elle comprit que Sally se rendait compte de la vraie situation de Ruth : elle fit attention aux manières de Sally. Elle traitait Ruth avec plus de respect que la veille, mais en même temps elle semblait avoir une sorte de satisfaction à braver les regards de miss Benson, qui mettait celle-ci mal à son aise.
Elle suivit son frère dans son cabinet.
« Savez-vous, Thurstan ? je suis presque sûre que Sally soupçonne quelque chose. »
M. Benson soupira. Le mensonge l’attristait, mais il croyait en voir la nécessité.
« Qu’est-ce qui vous le fait croire ? demanda-t-il.
— Oh ! beaucoup de petites choses. C’est la manière dont elle regardait les mains de Ruth qui m’a fait penser hier à la bague d’alliance ; et au moment où je venais de faire un beau discours sur les malheurs de Ruth, elle m’a interrompue par un jolie veuve très-peu respectueux.
— Si elle a quelques soupçons, nous ferons mieux de lui dire tout de suite la vérité, car elle n’aura pas de repos qu’elle ne l’ait découverte ; il faut faire de nécessité vertu.
— Eh bien ! dites-le-lui alors, car je n’ose pas. Je ne regrette pas ce que nous avons fait, surtout depuis que je connais Ruth ; mais je crains ce que les gens peuvent en dire.
— Mais Sally n’est pas des gens.
— Oh ! je vois bien qu’il faut le lui dire, elle parlera plus que tous les autres ensemble ; c’est pour cela que je la classe parmi les gens. Faut-il l’appeler ? »
Les sonnettes étaient inconnues dans la maison.
Sally vint, sachant parfaitement ce qu’on avait à lui dire, et décidée à ne comprendre que lorsqu’on lui révélerait le secret dans le plus simple langage. Elle persista donc à avoir l’air de ne rien entendre jusqu’à la fin de l’histoire. Quand tout fut dit, elle répondit assez honnêtement :
« C’est justement ce que je pensais, et vous me devez des remercîments pour avoir eu le bon sens de lui faire mettre un bonnet de veuve et de couper ces beaux cheveux châtains qui convenaient mieux à une jeune mariée qu’à une fille comme elle. Elle l’a très-bien pris pourtant. Elle a été tranquille comme un agneau, et je l’avais traitée assez rudement au commencement. Je dois dire que si j’avais su qui vous ameniez avec vous, j’aurais fait mes paquets et que je serais partie avant qu’elle entrât dans la maison ; mais puisque c’est fait, je suppose qu’il faut vous soutenir et vous aider. Pourvu que je ne perde pas ma réputation, moi qui suis fille d’un bedeau !
— Oh ! Sally, on vous connaît trop bien pour mal penser de vous, » dit miss Benson très-satisfaite de voir la difficulté aisément tranchée ; car, dans le fait, Sally avait été très-adoucie par la manière dont Ruth s’était soumise à être tondue la veille au soir.
« Si j’avais été en votre compagnie, monsieur Thurstan, j’aurais eu l’œil sur vous, car vous êtes toujours prêt à ramasser des gens que personne autre ne voudrait toucher avec des pincettes. Par exemple, quand cette Nelly Brandon a laissé son enfant à notre porte, si je n’avais pas été trouver le commissaire, nous aurions eu l’enfant de cette vagabonde Irlandaise sur les bras pour notre vie ; mais grâce au commissaire, la mère a été prise.
— Oui, dit M. Benson tristement, et je me suis souvent demandé ce qu’était devenue cette pauvre petite créature qu’on avait rendue de force à sa mère quand elle voulait s’en débarrasser. Je ne sais pas si j’ai eu raison ; mais cela ne sert à rien d’y penser maintenant.
— Heureusement non, dit Sally, et maintenant, si nous avons fait de la morale assez longtemps, je vais aller faire les lits. Le secret de cette fille est en sûreté avec moi. »
Elle quitta la chambre, et miss Benson la suivit. Elle trouva Ruth occupée à laver les tasses du déjeuner, et tout était fait si tranquillement et avec tant d’ordre que miss Benson et Sally ne trouvèrent rien à dire. Aucune de leurs petites manies ne fut froissée, et Ruth se retira instinctivement juste au moment où elle aurait pu devenir un embarras.
Dans l’après-midi, pendant que miss Benson et Ruth travaillaient, mistriss et miss Bradshaw vinrent faire une visite. Ruth ne comprenait rien à l’agitation de miss Benson, et ne se doutait guère de toutes les questions qu’on ferait probablement sur l’hôte du pasteur. Ruth continua à coudre ; absorbée dans ses propres pensées, elle profita de la conversation entre les deux dames et du silence de la jeune fille, pour retourner en pensée dans ce lieu que hantaient sans cesse ses souvenirs. Bientôt l’ouvrage tomba de ses mains ; ses yeux étaient fixés sur le petit jardin, mais elle ne distinguait ni les fleurs, ni les murailles, elle voyait les montagnes qui entourent Lhandhu, et voyait le soleil se lever derrière leur sommet, comme elle l’avait vu… y avait-il des mois ? y avait-il des années ? depuis la nuit qu’elle avait passée accroupie à sa porte. Où était le rêve ? où était la réalité ? La vie d’alors ou la vie d’à présent ? Ses gémissements retentissaient plus nettement à ses oreilles que la conversation de mistriss Bradshaw et de miss Benson.
Enfin, la petite dame à l’air tranquille et sa fille aux yeux brillants se levèrent pour prendre congé, et Ruth rentra brusquement dans le présent, se leva et fit la révérence, le cœur malade de tous les souvenirs qui venaient de l’assaillir.
Miss Benson accompagna mistriss Bradshaw dans l’antichambre et là lui fit un long récit de l’histoire imaginaire de Ruth. Miss Bradshaw semblait y prendre tant d’intérêt que miss Benson s’étendit un peu plus qu’il n’était nécessaire, et ajouta quelques détails inutiles sans se douter que son frère entendait tout de son cabinet.
Elle fut un peu troublée quand il l’appela après le départ de mistriss Bradshaw, et lui demanda ce qu’elle venait de raconter sur Ruth.
« Oh ! j’ai pensé qu’il valait mieux expliquer les choses à fond, c’est à-dire raconter tout de suite l’histoire que nous désirons qu’elle croie ; vous savez que nous étions convenus de cela, Thurstan, dit-elle en s’excusant.
— Oui, mais je vous ai entendue dire que vous croyiez que son mari était un jeune médecin.
— Oui, Thurstan, il fallait bien qu’il fût quelque chose, et les jeunes médecins ont tant de raisons de mourir que cela me semblait tout naturel. D’ailleurs, dit-elle dans un élan de hardiesse, je crois que j’ai du talent pour la fiction : c’est si agréable d’inventer des événements et de les faire correspondre ! Et, après tout, si nous devons dire un mensonge, il vaut mieux le faire habilement tout de suite ; un mensonge maladroit ne servirait à rien, au contraire. Et puis, Thurstan, cela peut être très-mal, mais je crois que je jouis, de n’être pas retenue par la vérité. N’ayez pas l’air si triste, vous savez qu’il est nécessaire de dire des mensonges maintenant ; ainsi ne vous fâchez pas si je m’y prends bien. »
D’abord, il ne répondit pas, puis il dit :
« Si ça n’était à cause de l’enfant, je dirais tout, mais le monde est si cruel ! Vous ne savez pas quelle peine me fait cette nécessité apparente de mentir, ma chère Foi, ou vous n’inventeriez pas tous ces détails qui sont autant de mensonges superflus.
— Bien, bien, je veillerai sur moi, si j’ai encore à parler de Ruth. Mais miss Bradshaw racontera son histoire à tous ceux qui ont besoin de la savoir, et, sincèrement, mon cher Thurstan, vous ne voudrez pas que je la démente ; c’est une si jolie histoire, si probable !
— Foi, j’espère que Dieu nous pardonnera si nous faisons mal ; mais je vous en prie, ma chère, n’ajoutez pas un seul mot inutile. »
Le dimanche arriva enfin, et la maison semblait remplie d’une paix profonde. Sally elle-même était moins brusque et moins pressée. M. Benson semblait revêtu d’une nouvelle dignité, et le calme et la gravité de ses manières faisaient oublier ses infirmités corporelles. Toute trace des occupations de la semaine avait disparu ; les vases étaient remplis de fleurs fraîches, et la table du petit parloir était couverte d’un beau tapis. Le dimanche était une fête et un jour de repos véritable. Après le déjeuner, on entendit des petits pieds dans l’antichambre, et les petits garçons de la congrégation entrèrent dans le cabinet de M. Benson, tandis que les petites filles se rangèrent dans le parloir autour de miss Benson. C’était une école du dimanche où il y avait un peu plus de conversation entre le maître et les écoliers que cela n’avait lieu en général, quoique miss Benson fût plus sérère que son frère pour faire lire et épeler ses élèves. De sa cuisine, Sally donnait de temps en temps son avis aux petites, quoique ses explications vinssent souvent mal à propos. Par exemple, pendant que miss Benson était occupée à expliquer à une grosse petite fille blonde ce que c’était qu’un quadrupède, Sally se mit à crier :
« Un quadrupède, c’est une chose avec quatre jambes ; Jenny, une chaise est un quadrupède ! »
Miss Benson faisait la sourde oreille en pareil cas. Ruth était assise sur un tabouret ; elle avait pris dans ses bras la plus petite de toutes les enfants et l’avait endormie en lui montrant des images ; le cœur lui battait en pesant au petit trésor qui dormirait bientôt sur son sein et qu’elle aurait à préserver de tous les orages de la vie ; elle se rappelait aussi le temps où elle était pure et innocente comme la frêle créature qui reposait dans ses bras, et elle sentit qu’elle s’était égarée.
Bientôt les enfants disparurent, et miss Benson dit à Ruth de mettre son chapeau pour aller à la chapelle. La petite chapelle était bâtie dans une rue étroite ; elle datait du temps où les dissidents fuyaient les regards et construisaient leurs lieux de culte dans les faubourgs et les endroits écartés des villes qu’ils habitaient. Il arrivait donc souvent que non-seulement les chapelles, mais les bâtiments qui les entouraient conservaient la physionomie qu’on leur avait donnée cent cinquante ans auparavant. Celle d’Eccleston avait un aspect pittoresque qu’elle devait à la pauvreté de la congrégation qui n’avait pas pu la faire reconstruire dans le temps de Georges III. Les escaliers qui conduisaient aux galeries d’en haut étaient placés à l’extérieur, et le toit irrégulier et les marches usées portaient les traces du temps et des intempéries des saisons. Le petit cimetière semé de petits tombeaux verts marqués par une seule pierre était ombragé presque en entier par un grand ormeau. Quelques lilas, un rosier blanc et quelques cytises, tous vieux et tordus, entouraient la cour, et un immense lierre couvrait à demi les fenêtres à petits carreaux qui éclairaient la chapelle d’un jour tempéré par la verdure. Ce lierre était la demeure d’une infinité de petits oiseaux qui chantaient et gazouillaient comme s’ils voulaient rivaliser d’actions de grâce avec les créatures humaines rassemblées dans l’édifice, tant ces chanteurs ailés se réjouissaient doucement dans leurs cantiques de posséder le beau don de la vie. L’intérieur de la chapelle était aussi simple que possible. Toute la charpente était en chêne, car le bois n’était pas cher dans le temps où elle avait été construite. Mais le travail en était grossier, car ceux qui l’avaient élevée étaient pauvres. Les murs étaient blanchis à la chaux, et les feuilles du lierre y laissaient tomber leur ombre qui se détachait sur les grands espaces blancs. La congrégation se composait de quelques fermiers qui venaient des montagnes pour assister au culte, parce que leurs pères avaient adoré l’Éternel dans le même lieu, et qu’ils savaient combien ils avaient souffert pour la liberté de leur conscience ; mais sans s’inquiéter des raisons qui les y attachaient, et de quelques marchands qui le suivaient par conviction. Un grand nombre de pauvres, attirés par l’affection qu’ils portaient à M. Benson, étaient la base de cette pyramide dont M. Bradshaw était le faîte.
La congrégation s’était réunie en silence, M. Benson monta en chaire. Après quelques moments de prières, il indiqua un psaume dans la vieille traduction écossaise, une espèce de chantre indiqua l’air sur une flûte en chantant les deux premiers vers, puis tout le monde se leva et se mit à chanter, M. Bradshaw toujours en avance d’une note sur les autres, comme pour marquer sa supériorité sur le reste de la congrégation. Sa forte voix retentissait comme un orgue très-mal dirigé ; il chantait faux, mais, n’ayant ni oreille ni timidité, il était enchanté de faire tant de bruit. Il était grand et fort ; son visage était sévère et énergique ; sa femme, qui était à côté de lui, avait l’air d’être complètement annihilée.
Ruth ne voyait personne et n’entendait rien que les paroles solennelles de M. Benson. Il avait pensé à Ruth en préparant son sermon, et il avait cherché à éviter tout ce qui pouvait lui sembler une allusion à son histoire. Il s’était rappelé le beau tableau du Poussin, et la tendresse avec laquelle le bon berger porte les agneaux qui s’étaient égarés, et il sentait que Ruth avait besoin de la même douceur. Mais quel est le chapitre de l’Écriture qui ne contient pas quelque passage qu’un cœur brisé et contrit puisse s’appliquer ? Il arriva que pendant qu’il lisait, le cœur de Ruth fut pénétré, et elle se laissa tomber à genoux ; et elle disait à Dieu, dans l’esprit si ce n’est avec les paroles de l’enfant prodigue : « Mon Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, et je ne suis pas digne d’être appelé ton enfant ! » Miss Benson, si touchée qu’elle fût de l’émotion de Ruth, était ravie que le banc du ministre fût caché par la galerie qui surplombait. Elle écoutait son frère très-attentivement pour que M. Bradshaw ne soupçonnât rien de particulier, et serrait en cachette la main de Ruth, qui resta jusqu’à la fin absorbée et écrasée par sa douleur et par son repentir.
Miss Benson hésitait ; elle sentait qu’elle devait être à la porte pour recevoir les félicitations des membres de la congrégation sur son retour, et pourtant elle désirait ne pas déranger Ruth, qui priait ardemment. Enfin Ruth se releva calme et pleine de dignité. La chapelle était vide, mais miss Benson entendit des voix dans la cour, elle prit le bras de Ruth et sortit résolûment. Elle entendit M. Bradshaw qui donnait à son frère de ces éloges qui ressemblent à des impertinences.
« Oh ! oui, ma femme m’en a parlé hier. Son mari était médecin ; mon père aussi était médecin, comme vous le savez peut-être ? C’est très-bien à vous, M. Benson, avec votre peu de fortune, de vous charger d’une pauvre parente ; c’est vraiment très-bien. »
Miss Benson regarda Ruth ; elle n’entendait ou ne comprenait pas, et passa sans se troubler devant M. Bradshaw, qui fit un signe de tête de satisfaction. Miss Benson se réjouit de ce que cette épreuve était passée.
« Après dîner, il faudra vous reposer, ma chère, dit-elle en ôtant le chapeau de Ruth. Sally retourne à l’église, mais vous ne craignez pas de rester seule à la maison. Je suis fâchée qu’il y ait tant de gens à dîner, mais mon frère tient toujours à avoir le dimanche de quoi donner à manger aux vieillards et aux gens malades qui sont venus de loin, et je crois qu’ils sont tous venus aujourd’hui à cause de son retour. »
Ainsi se passa le premier dimanche de Ruth.
XIV
Ruth fut très-embarrassée quand, le lendemain matin, il s’agit de descendre avec son bonnet de veuve. Son doux et pâle visage semblait plus jeune encore par le contraste de cette coiffure à laquelle on attache en général l’idée de la vieillesse. Elle rougit en voyant dans les yeux de M. et miss Benson l’étonnement qu’ils ne pouvaient cacher. Elle dit très-bas à miss Benson :
« Sally trouve qu’il faut que je le porte. »
Miss Benson ne répondit pas, mais elle comprit que Sally se rendait compte de la vraie situation de Ruth : elle fit attention aux manières de Sally. Elle traitait Ruth avec plus de respect que la veille, mais en même temps elle semblait avoir une sorte de satisfaction à braver les regards de miss Benson, qui mettait celle-ci mal à son aise.
Elle suivit son frère dans son cabinet.
« Savez-vous, Thurstan ? je suis presque sûre que Sally soupçonne quelque chose. »
M. Benson soupira. Le mensonge l’attristait, mais il croyait en voir la nécessité.
« Qu’est-ce qui vous le fait croire ? demanda-t-il.
— Oh ! beaucoup de petites choses. C’est la manière dont elle regardait les mains de Ruth qui m’a fait penser hier à la bague d’alliance ; et au moment où je venais de faire un beau discours sur les malheurs de Ruth, elle m’a interrompue par un jolie veuve très-peu respectueux.
— Si elle a quelques soupçons, nous ferons mieux de lui dire tout de suite la vérité, car elle n’aura pas de repos qu’elle ne l’ait découverte ; il faut faire de nécessité vertu.
— Eh bien ! dites-le-lui alors, car je n’ose pas. Je ne regrette pas ce que nous avons fait, surtout depuis que je connais Ruth ; mais je crains ce que les gens peuvent en dire.
— Mais Sally n’est pas des gens.
— Oh ! je vois bien qu’il faut le lui dire, elle parlera plus que tous les autres ensemble ; c’est pour cela que je la classe parmi les gens. Faut-il l’appeler ? »
Les sonnettes étaient inconnues dans la maison.
Sally vint, sachant parfaitement ce qu’on avait à lui dire, et décidée à ne comprendre que lorsqu’on lui révélerait le secret dans le plus simple langage. Elle persista donc à avoir l’air de ne rien entendre jusqu’à la fin de l’histoire. Quand tout fut dit, elle répondit assez honnêtement :
« C’est justement ce que je pensais, et vous me devez des remercîments pour avoir eu le bon sens de lui faire mettre un bonnet de veuve et de couper ces beaux cheveux châtains qui convenaient mieux à une jeune mariée qu’à une fille comme elle. Elle l’a très-bien pris pourtant. Elle a été tranquille comme un agneau, et je l’avais traitée assez rudement au commencement. Je dois dire que si j’avais su qui vous ameniez avec vous, j’aurais fait mes paquets et que je serais partie avant qu’elle entrât dans la maison ; mais puisque c’est fait, je suppose qu’il faut vous soutenir et vous aider. Pourvu que je ne perde pas ma réputation, moi qui suis fille d’un bedeau !
— Oh ! Sally, on vous connaît trop bien pour mal penser de vous, » dit miss Benson très-satisfaite de voir la difficulté aisément tranchée ; car, dans le fait, Sally avait été très-adoucie par la manière dont Ruth s’était soumise à être tondue la veille au soir.
« Si j’avais été en votre compagnie, monsieur Thurstan, j’aurais eu l’œil sur vous, car vous êtes toujours prêt à ramasser des gens que personne autre ne voudrait toucher avec des pincettes. Par exemple, quand cette Nelly Brandon a laissé son enfant à notre porte, si je n’avais pas été trouver le commissaire, nous aurions eu l’enfant de cette vagabonde Irlandaise sur les bras pour notre vie ; mais grâce au commissaire, la mère a été prise.
— Oui, dit M. Benson tristement, et je me suis souvent demandé ce qu’était devenue cette pauvre petite créature qu’on avait rendue de force à sa mère quand elle voulait s’en débarrasser. Je ne sais pas si j’ai eu raison ; mais cela ne sert à rien d’y penser maintenant.
— Heureusement non, dit Sally, et maintenant, si nous avons fait de la morale assez longtemps, je vais aller faire les lits. Le secret de cette fille est en sûreté avec moi. »
Elle quitta la chambre, et miss Benson la suivit. Elle trouva Ruth occupée à laver les tasses du déjeuner, et tout était fait si tranquillement et avec tant d’ordre que miss Benson et Sally ne trouvèrent rien à dire. Aucune de leurs petites manies ne fut froissée, et Ruth se retira instinctivement juste au moment où elle aurait pu devenir un embarras.
Dans l’après-midi, pendant que miss Benson et Ruth travaillaient, mistriss et miss Bradshaw vinrent faire une visite. Ruth ne comprenait rien à l’agitation de miss Benson, et ne se doutait guère de toutes les questions qu’on ferait probablement sur l’hôte du pasteur. Ruth continua à coudre ; absorbée dans ses propres pensées, elle profita de la conversation entre les deux dames et du silence de la jeune fille, pour retourner en pensée dans ce lieu que hantaient sans cesse ses souvenirs. Bientôt l’ouvrage tomba de ses mains ; ses yeux étaient fixés sur le petit jardin, mais elle ne distinguait ni les fleurs, ni les murailles, elle voyait les montagnes qui entourent Lhandhu, et voyait le soleil se lever derrière leur sommet, comme elle l’avait vu… y avait-il des mois ? y avait-il des années ? depuis la nuit qu’elle avait passée accroupie à sa porte. Où était le rêve ? où était la réalité ? La vie d’alors ou la vie d’à présent ? Ses gémissements retentissaient plus nettement à ses oreilles que la conversation de mistriss Bradshaw et de miss Benson.
Enfin, la petite dame à l’air tranquille et sa fille aux yeux brillants se levèrent pour prendre congé, et Ruth rentra brusquement dans le présent, se leva et fit la révérence, le cœur malade de tous les souvenirs qui venaient de l’assaillir.
Miss Benson accompagna mistriss Bradshaw dans l’antichambre et là lui fit un long récit de l’histoire imaginaire de Ruth. Miss Bradshaw semblait y prendre tant d’intérêt que miss Benson s’étendit un peu plus qu’il n’était nécessaire, et ajouta quelques détails inutiles sans se douter que son frère entendait tout de son cabinet.
Elle fut un peu troublée quand il l’appela après le départ de mistriss Bradshaw, et lui demanda ce qu’elle venait de raconter sur Ruth.
« Oh ! j’ai pensé qu’il valait mieux expliquer les choses à fond, c’est à-dire raconter tout de suite l’histoire que nous désirons qu’elle croie ; vous savez que nous étions convenus de cela, Thurstan, dit-elle en s’excusant.
— Oui, mais je vous ai entendue dire que vous croyiez que son mari était un jeune médecin.
— Oui, Thurstan, il fallait bien qu’il fût quelque chose, et les jeunes médecins ont tant de raisons de mourir que cela me semblait tout naturel. D’ailleurs, dit-elle dans un élan de hardiesse, je crois que j’ai du talent pour la fiction : c’est si agréable d’inventer des événements et de les faire correspondre ! Et, après tout, si nous devons dire un mensonge, il vaut mieux le faire habilement tout de suite ; un mensonge maladroit ne servirait à rien, au contraire. Et puis, Thurstan, cela peut être très-mal, mais je crois que je jouis, de n’être pas retenue par la vérité. N’ayez pas l’air si triste, vous savez qu’il est nécessaire de dire des mensonges maintenant ; ainsi ne vous fâchez pas si je m’y prends bien. »
D’abord, il ne répondit pas, puis il dit :
« Si ça n’était à cause de l’enfant, je dirais tout, mais le monde est si cruel ! Vous ne savez pas quelle peine me fait cette nécessité apparente de mentir, ma chère Foi, ou vous n’inventeriez pas tous ces détails qui sont autant de mensonges superflus.
— Bien, bien, je veillerai sur moi, si j’ai encore à parler de Ruth. Mais miss Bradshaw racontera son histoire à tous ceux qui ont besoin de la savoir, et, sincèrement, mon cher Thurstan, vous ne voudrez pas que je la démente ; c’est une si jolie histoire, si probable !
— Foi, j’espère que Dieu nous pardonnera si nous faisons mal ; mais je vous en prie, ma chère, n’ajoutez pas un seul mot inutile. »
Le dimanche arriva enfin, et la maison semblait remplie d’une paix profonde. Sally elle-même était moins brusque et moins pressée. M. Benson semblait revêtu d’une nouvelle dignité, et le calme et la gravité de ses manières faisaient oublier ses infirmités corporelles. Toute trace des occupations de la semaine avait disparu ; les vases étaient remplis de fleurs fraîches, et la table du petit parloir était couverte d’un beau tapis. Le dimanche était une fête et un jour de repos véritable. Après le déjeuner, on entendit des petits pieds dans l’antichambre, et les petits garçons de la congrégation entrèrent dans le cabinet de M. Benson, tandis que les petites filles se rangèrent dans le parloir autour de miss Benson. C’était une école du dimanche où il y avait un peu plus de conversation entre le maître et les écoliers que cela n’avait lieu en général, quoique miss Benson fût plus sérère que son frère pour faire lire et épeler ses élèves. De sa cuisine, Sally donnait de temps en temps son avis aux petites, quoique ses explications vinssent souvent mal à propos. Par exemple, pendant que miss Benson était occupée à expliquer à une grosse petite fille blonde ce que c’était qu’un quadrupède, Sally se mit à crier :
« Un quadrupède, c’est une chose avec quatre jambes ; Jenny, une chaise est un quadrupède ! »
Miss Benson faisait la sourde oreille en pareil cas. Ruth était assise sur un tabouret ; elle avait pris dans ses bras la plus petite de toutes les enfants et l’avait endormie en lui montrant des images ; le cœur lui battait en pesant au petit trésor qui dormirait bientôt sur son sein et qu’elle aurait à préserver de tous les orages de la vie ; elle se rappelait aussi le temps où elle était pure et innocente comme la frêle créature qui reposait dans ses bras, et elle sentit qu’elle s’était égarée.
Bientôt les enfants disparurent, et miss Benson dit à Ruth de mettre son chapeau pour aller à la chapelle. La petite chapelle était bâtie dans une rue étroite ; elle datait du temps où les dissidents fuyaient les regards et construisaient leurs lieux de culte dans les faubourgs et les endroits écartés des villes qu’ils habitaient. Il arrivait donc souvent que non-seulement les chapelles, mais les bâtiments qui les entouraient conservaient la physionomie qu’on leur avait donnée cent cinquante ans auparavant. Celle d’Eccleston avait un aspect pittoresque qu’elle devait à la pauvreté de la congrégation qui n’avait pas pu la faire reconstruire dans le temps de Georges III. Les escaliers qui conduisaient aux galeries d’en haut étaient placés à l’extérieur, et le toit irrégulier et les marches usées portaient les traces du temps et des intempéries des saisons. Le petit cimetière semé de petits tombeaux verts marqués par une seule pierre était ombragé presque en entier par un grand ormeau. Quelques lilas, un rosier blanc et quelques cytises, tous vieux et tordus, entouraient la cour, et un immense lierre couvrait à demi les fenêtres à petits carreaux qui éclairaient la chapelle d’un jour tempéré par la verdure. Ce lierre était la demeure d’une infinité de petits oiseaux qui chantaient et gazouillaient comme s’ils voulaient rivaliser d’actions de grâce avec les créatures humaines rassemblées dans l’édifice, tant ces chanteurs ailés se réjouissaient doucement dans leurs cantiques de posséder le beau don de la vie. L’intérieur de la chapelle était aussi simple que possible. Toute la charpente était en chêne, car le bois n’était pas cher dans le temps où elle avait été construite. Mais le travail en était grossier, car ceux qui l’avaient élevée étaient pauvres. Les murs étaient blanchis à la chaux, et les feuilles du lierre y laissaient tomber leur ombre qui se détachait sur les grands espaces blancs. La congrégation se composait de quelques fermiers qui venaient des montagnes pour assister au culte, parce que leurs pères avaient adoré l’Éternel dans le même lieu, et qu’ils savaient combien ils avaient souffert pour la liberté de leur conscience ; mais sans s’inquiéter des raisons qui les y attachaient, et de quelques marchands qui le suivaient par conviction. Un grand nombre de pauvres, attirés par l’affection qu’ils portaient à M. Benson, étaient la base de cette pyramide dont M. Bradshaw était le faîte.
La congrégation s’était réunie en silence, M. Benson monta en chaire. Après quelques moments de prières, il indiqua un psaume dans la vieille traduction écossaise, une espèce de chantre indiqua l’air sur une flûte en chantant les deux premiers vers, puis tout le monde se leva et se mit à chanter, M. Bradshaw toujours en avance d’une note sur les autres, comme pour marquer sa supériorité sur le reste de la congrégation. Sa forte voix retentissait comme un orgue très-mal dirigé ; il chantait faux, mais, n’ayant ni oreille ni timidité, il était enchanté de faire tant de bruit. Il était grand et fort ; son visage était sévère et énergique ; sa femme, qui était à côté de lui, avait l’air d’être complètement annihilée.
Ruth ne voyait personne et n’entendait rien que les paroles solennelles de M. Benson. Il avait pensé à Ruth en préparant son sermon, et il avait cherché à éviter tout ce qui pouvait lui sembler une allusion à son histoire. Il s’était rappelé le beau tableau du Poussin, et la tendresse avec laquelle le bon berger porte les agneaux qui s’étaient égarés, et il sentait que Ruth avait besoin de la même douceur. Mais quel est le chapitre de l’Écriture qui ne contient pas quelque passage qu’un cœur brisé et contrit puisse s’appliquer ? Il arriva que pendant qu’il lisait, le cœur de Ruth fut pénétré, et elle se laissa tomber à genoux ; et elle disait à Dieu, dans l’esprit si ce n’est avec les paroles de l’enfant prodigue : « Mon Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, et je ne suis pas digne d’être appelé ton enfant ! » Miss Benson, si touchée qu’elle fût de l’émotion de Ruth, était ravie que le banc du ministre fût caché par la galerie qui surplombait. Elle écoutait son frère très-attentivement pour que M. Bradshaw ne soupçonnât rien de particulier, et serrait en cachette la main de Ruth, qui resta jusqu’à la fin absorbée et écrasée par sa douleur et par son repentir.
Miss Benson hésitait ; elle sentait qu’elle devait être à la porte pour recevoir les félicitations des membres de la congrégation sur son retour, et pourtant elle désirait ne pas déranger Ruth, qui priait ardemment. Enfin Ruth se releva calme et pleine de dignité. La chapelle était vide, mais miss Benson entendit des voix dans la cour, elle prit le bras de Ruth et sortit résolûment. Elle entendit M. Bradshaw qui donnait à son frère de ces éloges qui ressemblent à des impertinences.
« Oh ! oui, ma femme m’en a parlé hier. Son mari était médecin ; mon père aussi était médecin, comme vous le savez peut-être ? C’est très-bien à vous, M. Benson, avec votre peu de fortune, de vous charger d’une pauvre parente ; c’est vraiment très-bien. »
Miss Benson regarda Ruth ; elle n’entendait ou ne comprenait pas, et passa sans se troubler devant M. Bradshaw, qui fit un signe de tête de satisfaction. Miss Benson se réjouit de ce que cette épreuve était passée.
« Après dîner, il faudra vous reposer, ma chère, dit-elle en ôtant le chapeau de Ruth. Sally retourne à l’église, mais vous ne craignez pas de rester seule à la maison. Je suis fâchée qu’il y ait tant de gens à dîner, mais mon frère tient toujours à avoir le dimanche de quoi donner à manger aux vieillards et aux gens malades qui sont venus de loin, et je crois qu’ils sont tous venus aujourd’hui à cause de son retour. »
Ainsi se passa le premier dimanche de Ruth.