RUTH — XVI
XVI
Sally et miss Benson veillaient Ruth tour à tour, ou plutôt dormaient tour à tour auprès du feu ; car si Ruth était éveillée, elle n’en restait pas moins parfaitement tranquille dans son lit. Un brouillard blanc enveloppait comme d’un linceul les arbres et les prairies et toute trace de la terre, mais il ne pouvait monter assez haut pour cacher le ciel, qui semblait s’approcher de la terre et être le seul objet qu’on pût discerner ; et Dieu, et le ciel, et l’éternité semblaient à Ruth les seules choses véritables pendant qu’elle tenait son enfant dans ses bras.
Une nuit pourtant Sally s’aperçut que Ruth ne dormait pas.
« Je suis fameuse pour endormir les gens en leur parlant, dit-elle, il faut que j’essaye sur vous, car vous avez besoin de prendre des forces en mangeant et en dormant. Voulez-vous que je vous raconte une histoire d’amour ou un conte de fée comme ceux que j’ai racontés bien des fois à M. Thurstan, quoique son père ne voulût pas entendre parler des fées et appelât une histoire des paroles vaines ; ou aimez-vous mieux que je vous dise le dîner que j’ai fait pour M. Harding, qui voulait épouser miss Foi ? Nous n’avions qu’un gigot de mouton dans la maison, et j’en ai fait sept plats, tous portant des noms différents.
— Qui était-ce M. Harding ? demanda Ruth.
— Oh ! un beau monsieur de Londres qui avait vu miss Foi dans une visite, et qui l’avait trouvée si jolie qu’il était venu ici pour lui demander de l’épouser. Elle dit que non, qu’elle ne quitterait jamais M. Thurstan qui ne pouvait pas se marier ; mais elle était bien triste après son départ. Elle ne le montrait pas à M. Thurstan, mais je la voyais pleurer, quoique je ne lui en aie jamais parlé, car je pensais que cela passerait plus vite, et qu’elle serait contente plus tard d’avoir eu la force de bien faire. Mais cela ne me regarde pas, de vous parler des affaires de miss Benson. Je vous raconterai l’histoire de mes amoureux, si vous voulez, ou celle du dîner, qui est la plus belle chose que j’aie jamais faite, car je me disais qu’un monsieur de Londres croirait que nous autres provinciaux nous ne savions rien faire, et j’étais décidée à lui donner du fil à retordre avec son dîner. Je crois bien qu’à l’heure qu’il est il ne sait pas s’il a mangé du poisson, de la viande de boucherie ou de la volaille. Faut-il vous raconter cela ? »
Mais Ruth dit qu’elle aimait mieux l’histoire des amoureux de Sally, au grand désappointement de celle-ci, qui regardait le dîner comme beaucoup plus intéressant.
« Voyez-vous, je ne sais pas pourquoi je dis des amoureux, car sauf John Rawson, qu’on a enfermé la semaine d’après dans une maison de fous, je n’ai vraiment été demandée en mariage qu’une fois. Mais enfin j’ai été demandée une fois, et je puis dire que j’ai eu un amoureux. Je commençais à avoir un peu peur, car tout le monde aime à être demandé, ne fût-ce que par politesse, et je me rappelle que quand j’ai eu quarante ans, avant que Jeremy Dixon m’eût parlé, je commençais à penser que John Rawson n’avait peut-être pas été si fou, et que j’avais eu tort de traiter légèrement sa proposition, si c’était la seule qui dût m’être faite. Je ne veux pas dire que je l’aurais acceptée, mais seulement que si c’était à recommencer, je parlerais bien de lui aux gens, en disant que c’était pour lui une manie de marcher à quatre pattes, que toutefois c’était un homme raisonnable en général. Mais j’avais bien ri avec d’autres de mon pauvre amoureux fou, et il était trop tard pour le faire passer pour un Salomon. Cependant je me disais que ce serait agréable d’être demandée de nouveau, mais je ne me doutais pas du moment où cela m’arriverait. Voyez-vous, le samedi soir est un temps de loisir dans les maisons de commerce, tandis que c’est le moment où les domestiques ont le plus à faire. C’était donc un samedi soir ; j’avais mis mon gros tablier, j’avais relevé ma robe, et j’étais à genoux à nettoyer les pierres de la cuisine, quand on frappe à la porte de derrière. « Entrez ! » dis-je, mais on frappe de nouveau comme si c’était un trop grand personnage pour ouvrir la porte. Je me lève un peu de mauvaise humeur et j’ouvre, et je vois Jeremy Dixon, le premier commis de M. Holt ; mais qui n’était pas premier commis dans ce temps-là. Et j’étais là, tenant la porte ouverte, parce que je pensais qu’il avait besoin de parler à monsieur ; mais il passe à côté de moi en me disant quelque chose sur le temps, comme si je ne pouvais pas le voir moi-même, prend une chaise et s’assied près du four. « En voilà un d’un beau froid ! » me dis-je à moi-même en parlant de lui, et pas de l’endroit où il était assis, car il y faisait assez chaud. Je voyais bien que cela ne servait à rien de rester debout à attendre que mon monsieur s’en allât : il ne disait rien, il ne faisait que tourner et retourner son chapeau en le polissant avec sa main. Je me remets à mon ouvrage, en me disant que je serais tout agenouillée dans le cas où il voudrait commencer une prière, car je savais qu’il avait été élevé comme méthodiste, et qu’il n’y avait pas longtemps qu’il suivait la chapelle de M. Thurstan : et ces méthodistes sont terribles pour commencer des prières au moment où l’on s’y attend le moins ! Je ne puis pas dire que j’aime cette manière de prendre les gens par surprise, mais je suis fille d’un bedeau, et je n’ai jamais pu m’habituer aux modes des dissidents, à l’exception de M. Thurstan, Dieu le bénisse. Mais j’y avais été prise une ou deux fois, et, pour le coup, je me dis qu’on ne m’attraperait pas, et je pris un torchon sec pour m’agenouiller dessus dans le cas où il commencerait au moment où je serais à un endroit mouillé. Bientôt je me dis que ce serait un bonheur si cet homme voulait se mettre à prier, parce que cela l’empêcherait de me suivre des yeux partout où j’allais, car ces dissidents ferment les yeux quand ils se mettent à prier, et remuent les paupières d’une très-drôle de façon. Je puis bien vous parler librement, à vous, car vous avez été élevée dans l’Église comme moi, et vous devez trouver étrange d’être avec des dissidents. Dieu me garde de manquer de respect à M. Thurstan et à miss Foi, je ne les regarde jamais comme des dissidents, mais comme des chrétiens. Mais, pour en revenir à Jeremy, d’abord j’essayai de laver toujours derrière son dos, mais il se retournait toujours de façon à être en face de moi ; et je me dis que j’essayerais un autre système : « Monsieur Dixon ! dis-je, je vous demande pardon, mais il faut que je lave sous votre chaise. Voulez-vous me faire le plaisir de vous déranger ? » Il se dérangea. Au bout d’un moment, je lui redemandai la même chose, et trois ou quatre fois de suite, si bien qu’il était toujours en mouvement avec sa chaise derrière lui, comme un escargot qui emporte sa coquille. Et le grand imbécile ne s’apercevait pas que je lavais deux fois le même endroit. Enfin je commençais à être fort en colère ; il me gênait beaucoup, et je fis deux grandes croix avec ma craie sur les pans de son habit brun, car toutes les fois qu’il s’asseyait, il déployait les pans de son habit et les faisait passer par derrière sous le dossier de la chaise. Aussi il était impossible de résister à l’envie d’y mettre de la craie, et je crois qu’il aura eu à bien brosser pour le nettoyer. Enfin, il jette un cri si perçant, que j’étends mon torchon et je ferme les yeux pour la prière ; mais rien ne venait ; alors j’ai un peu ouvert les yeux pour voir ce qu’il faisait. Ma parole ! il était à genoux en face de moi, me regardant de toutes ses forces. Alors je me suis dit que ce serait rude de ne pas rire si cela devait durer longtemps, et j’ai refermé mes yeux pour tâcher d’avoir l’air sérieux, par respect pour ce que j’attendais ; mais, Dieu me pardonne ! je me demandais pourquoi il n’allait pas prier avec M. Thurstan, qui a toujours l’esprit calme et disposé à la prière, au lieu de venir me chercher, moi qui avais mon buffet à frotter, et même un tablier à repasser. Enfin il me dit : « Sally, voulez-vous me faire le plaisir de me donner votre main ? » Alors je me dis que c’était peut-être l’habitude chez les méthodistes de prier en se donnant la main, et j’étais fâchée de ne pas l’avoir mieux lavée après avoir passé au noir la cheminée de la cuisine. Je pensai qu’il valait mieux lui en faire excuse. « M. Dixon, dis-je, vous aurez ma main bien volontiers, si vous voulez me permettre d’aller la laver auparavant.
« — Ma chère Sally, dit-il, propre ou sale, peu m’importe, vu que je parlais d’une manière figurée. Ce que je vous demande à genoux, c’est si vous voulez être assez bonne pour être ma femme, pas la semaine prochaine, mais l’autre, si cela vous convient. »
« Oh ! pour le coup, je fus bientôt sur mes pieds. C’était drôle, n’est-ce pas ? Je n’avais jamais eu l’idée de prendre cet homme-là et de me marier ; mais j’avoue que je m’étais dit qu’il serait agréable d’être demandée en mariage. Mais, avec tout cela, il ne me plaisait pas. « Monsieur, » dis-je en essayant d’avoir l’air honteux parce que c’était convenable, mais ayant bien envie de rire ; « monsieur Dixon, je vous suis obligée de votre complaisance, et je vous remercie beaucoup ; mais je crois que je préfère rester fille. » Il eut l’air bien étonné, mais au bout d’un moment il se remit ; il était toujours à genoux et j’aurais bien voulu qu’il se relevât, mais je pense qu’il croyait que cela faisait plus d’effet.
« Pensez-y encore, dit-il, ma chère Sally. J’ai une maison de quatre pièces bien meublées et deux mille francs d’appointements : vous n’aurez jamais une chance pareille. »
« C’était assez vrai, mais ce n’était pas joli à lui de le dire ; aussi je me mis un peu en colère. « Quant à cela, ni vous ni moi nous n’en savons rien, monsieur Dixon ; vous n’êtes pas le premier homme que j’aie vu à genoux devant moi pour me demander de l’épouser (je n’avais pas besoin de dire que John Rawson était à quatre pattes, puisque c’était bien vrai qu’il était à genoux), et vous ne serez peut-être pas le dernier. En tout cas, je n’ai pas envie de changer de situation maintenant.
« — J’attendrai jusqu’à Noël, dit-il ; j’aurai un cochon bon à tuer à ce moment-là, et il faut que je sois marié avant. »
« Le croiriez-vous ? le cochon était une tentation. J’avais une recette pour faire les jambons, et miss Foi n’avait jamais voulu me laisser essayer, en disant que la vieille manière était assez bonne. Pourtant j’ai résisté ! « Monsieur Dixon, » dis-je très-sèchement, parce que je sentais que j’avais balancé, « une fois pour toutes, avec ou sans cochon, je ne veux pas vous épouser, et si vous voulez suivre mon avis, vous vous relèverez : les pierres sont humides, et ce serait du malheur d’attraper un rhumatisme juste à l’entrée de l’hiver. » Là-dessus il s’est relevé bien vite. Il avait l’air de si mauvaise humeur, que je me suis dit qu’en dépit du cochon j’avais bien fait de lui dire non. »
« Vous aurez le temps de vous en repentir, » dit-il en devenant tout rouge ; « mais je vous donne jusqu’à demain pour y réfléchir, et je viendrai après la chapelle savoir à quoi vous vous décidez. »
« Avez-vous jamais rien entendu de pareil ? Mais tous les hommes sont comme cela : ils sont si contents d’eux-mêmes, qu’ils croient qu’il n’y a qu’à demander pour obtenir. Ils ne m’ont pas obtenue, en tout cas, et j’aurai soixante et un ans à la Saint-Martin, en sorte qu’il ne leur reste plus beaucoup de temps pour essayer. Alors, quand Jeremy m’eut dit cela, j’étais en colère et j’ai dit : « Je suis toute décidée ; je n’ai eu qu’un moment d’hésitation, c’est quand vous avez parlé de votre cochon ; mais je ne me soucie aucunement de vous, ainsi bonsoir. Je tiens à mes bonnes manières, car sans cela je vous dirais qu’en vérité c’est bien du temps perdu que de vous avoir écouté ; mais je veux être polie, ainsi, bonne nuit. » Il ne répondit pas un mot, mais il s’en alla en frappant la porte après lui. M. Thurstan m’appelait pour la prière, mais je ne peux pas dire que j’y aie fait très-attention, le cœur me battait trop fort. Cependant j’étais bien aise d’avoir été demandée en mariage, et je réfléchissais si je n’avais pas été trop dure envers lui. J’étais agitée, et je me rappelais la vieille chanson du pauvre Jemmy Gray, qui meurt d’amour pour Barbary Allen, et je me disais qu’il mourait peut-être d’amour pour moi, et pendant plusieurs jours j’étais tremblante quand j’entendais sonner le glas, de peur que ce ne fût pour Jeremy. Mais moins de trois semaines après, j’entends sonner les cloches pour un mariage, et voilà qu’on me dit que c’est pour la noce de Jeremy Dixon ! »
Sally s’arrêta pour reprendre haleine et vit Ruth profondément endormie avec son enfant dans les bras.
« J’aurais cru avoir perdu quelque chose de mes talents si je ne pouvais plus endormir les gens en leur parlant, » se dit Sally en retournant s’asseoir près du feu.
La jeunesse est un grand secours pour lutter énergiquement contre le chagrin : Ruth se remit et reprit des forces, et l’enfant aussi se fortifia à proportion des progrès de sa mère, et lorsque les violettes blanches furent en fleurs dans le petit jardin, Ruth allait s’asseoir près de là, avec son fils, quand il faisait beau.
Elle désirait souvent remercier M. Benson et sa sœur, mais, ne sachant comment leur exprimer sa profonde reconnaissance, elle gardait le silence : ils la comprenaient cependant. Un jour, tandis qu’elle veillait son enfant endormi, elle dit à miss Benson :
« Connaîtriez-vous quelque chaumière bien propre où l’on voulût bien me recevoir ?
— Vous recevoir ? qu’est-ce que vous voulez dire ? dit miss Benson en laissant tomber son tricot pour mieux écouter Ruth.
— Je veux dire, reprit Ruth, un endroit où je pourrais loger avec mon enfant ; une bien pauvre maison, pourvu que ce soit propre : autrement il tomberait malade.
— Et pourquoi faire au monde voulez-vous aller loger dans une chaumière ? » demanda miss Benson avec indignation.
Ruth ne leva pas les yeux, mais elle parlait avec une fermeté qui prouvait qu’elle avait réfléchi.
« Je pense que je pourrais faire des robes. Je sais que je n’ai pas appris tout ce que j’aurais pu ; mais peut-être que je pourrais travailler pour des domestiques et pour des gens qui ne seraient pas difficiles.
— Les domestiques sont aussi difficiles que qui que soit, dit miss Benson enchantée de saisir la première objection venue.
— Oh ! il y a bien des gens qui seraient patients avec moi, dit Ruth.
— Personne n’est patient quand il s’agit d’une robe mal faite ; l’étoffe est perdue et tout va de travers.
— Alors je pourrais faire du linge, dit Ruth très-doucement, je couds très-bien, maman me l’a appris, et j’aimais ses leçons. Peut-être seriez-vous assez bonne, miss Benson, pour dire que je travaille bien, avec exactitude et à bon marché.
— Vous gagnerez dix sous par jour, dit miss Benson, et qui est-ce qui soignera votre enfant, s’il vous plaît ? il serait joliment négligé, le pauvre petit ! il aurait le croup et la fièvre, et il se brûlerait au premier jour.
— J’ai pensé à tout cela… Voyez comme il dort !… Chut, mon chéri. »
Car juste à ce moment il se mit à pleurer comme par esprit de contradiction. Ruth le prit et le promena dans la chambre tout en continuant :
« Oui, pour le moment il ne veut pas dormir, mais il dort très-souvent le jour, et toujours la nuit.
— C’est cela, et vous travaillerez la nuit, et vous vous tuerez, et vous laisserez votre pauvre petit orphelin ; oh ! Ruth, vous me faites honte. Mon frère (M. Benson venait, d’entrer), n’est-ce pas que c’est bien mal à Ruth ? la voilà qui fait le projet de nous quitter juste quand nous commencions, moi au moins, à aimer tant son enfant, et quand il commence à me connaître !
— Qu’est-ce que vous avez l’intention de faire, Ruth ? demanda M. Benson avec une douce surprise.
— De me loger quelque part, à très-bon marché, près de vous et de miss Benson ; de gagner ma vie en faisant du linge et quelques robes ; de venir vous voir, ainsi que miss Benson, et de vous apporter Baby quelquefois.
— S’il n’était pas mort auparavant de quelque fièvre, ou brûlé, ou échaudé, pauvre enfant ! ou si vous n’étiez pas morte de sommeil, » dit miss Benson.
Après un moment de réflexion, M. Benson reprit :
« Quoi qu’il puisse vous convenir de faire quand votre fils aura un an et pourra se passer d’une partie de vos soins, faites-nous le plaisir, Ruth, de rester avec nous jusque-là. Quand il aura un an, nous reparlerons de ce projet, et il est probable que d’ici là nous verrons s’ouvrir quelque nouvelle perspective. Ne craignez pas de mener une vie oisive, Ruth, nous vous traiterons comme une fille, et les devoirs du ménage pèseront sur vous. Ce n’est ni pour vous ni pour nous que nous vous demandons de rester, mais pour l’amour de ce petit enfant qui ne peut pas parler lui-même. »
Ruth sanglotait.
« Je ne mérite pas vos bontés, dit-elle d’une voie étouffée ; je ne les mérite pas. »
Ses lames tombaient comme la pluie d’été ; mais on ne dit pas un mot de plus, et M. Benson fit tranquillement les questions qu’il avait à faire lorsqu’il était entré dans le parloir.
Mais dès qu’elle n’eut plus de parti à prendre, Ruth retomba dans son abattement et dans ses rêveries. Miss Benson et Sally le remarquèrent toutes deux, et chacune de son côté résolut de parler à Ruth à la première occasion.
Un matin donc, après avoir accompli tous les devoirs du ménage dont elle avait absolument voulu se charger, mais languissamment et sans entrain, Ruth était dans le parloir à soigner son enfant, quand Sally y entra, la trouva seule et s’aperçut aisément qu’elle venait de pleurer.
« Où est miss Benson demanda Sally brusquement.
— Elle est sortie avec M. Benson, » répondit Ruth tristement et d’un air distrait. Ses larmes, qu’elle avait retenues avec peine, recommencèrent à couler, et Sally vit le petit enfant regarder le visage de sa mère, et puis le sien se contracta comme par une sympathie mystérieuse avec celle qui se penchait sur lui. Sally le prit vivement des bras de Ruth.
« Mon beau garçon ! on pleure sur ton visage avant que tu sois sevré. Saute, saute, mon petit. C’est cela, ris maintenant. Il n’y a qu’un enfant comme toi, dit-elle en se tournant vers Ruth, pour ne pas savoir que tu portes malheur à ton enfant en laissant tomber tes larmes sur lui avant qu’il soit sevré. Mais tu n’es pas faite pour avoir un enfant, je l’ai dit bien des fois. J’ai bien envie de t’acheter une poupée et de prendre ton fils pour moi. »
Sally était trop occupée à amuser l’enfant avec le gland du rideau, pour voir la dignité que le sentiment maternel répandit tout à coup sur la personne de Ruth ; mais Ruth s’avança vers elle, et l’effort qu’elle faisait sur elle-même imposa silence à la vieille femme.
« Rendez-le-moi, je vous prie. Je ne savais pas que cela portât malheur, et mon cœur peut se briser maintenant sans que je laisse une larme tomber sur son visage. Merci, Sally ! » ajouta-t-elle quand la vieille servante lui rendit son fils.
Sally regarda Ruth sourire doucement, et imiter avec une tendre attention tous les mouvements et les jeux qui avaient amusé son enfant.
« Tu seras une mère, après tout, dit Sally admirant l’empire sur elle-même que Ruth venait de montrer. Mais pourquoi dis-tu que ton cœur se brisera ? Je ne parle pas de ce qui est passé, mais tu ne manqueras de rien maintenant, ni ton enfant non plus ; l’avenir est au Seigneur, et cependant tu passes ton temps à soupirer et à gémir.
— Qu’est-ce que je fais de mal ? dit Ruth ; je m’applique à faire tout ce que je peux.
— Oui, d’une certaine manière, dit Sally, qui ne savait comment se faire comprendre ; c’est vrai, mais il y a une bonne et une mauvaise manière de faire toutes choses, et, à mon avis, la bonne manière est de faire ce qu’on fait de tout son cœur, quand ce ne serait qu’un lit. Est-ce qu’il n’y a pas une manière chrétienne de travailler ? Qu’est-ce que deviendraient sans cela des pauvres gens comme moi qui n’ont pas beaucoup de temps à passer à genoux sur la terre ? Quand j’étais jeune et bien malheureuse de voir M. Thurstan devenir infirme après la chute que je lui avais laissé faire, je me mis à soupirer, à passer mon temps en prière : je croyais renoncer au monde, et je pensais qu’il était mal de s’occuper des choses de la chair, aussi je faisais de mauvais puddings, et je ne m’inquiétais ni du dîner ni des chambres, et je croyais que je faisais mon devoir, tout en disant que j’étais une misérable pécheresse. Mais un soir, madame (la mère de M. Thurstan) entra dans la cuisine, et vint s’asseoir près de moi pendant que je me faisais des reproches, sans penser ce que je disais, et elle me dit :
— Sally, qu’est-ce que vous avez à vous plaindre et à soupirer comme cela ? Nous vous entendons tous les soirs du parloir et cela me fait de la peine.
— Oh ! madame, lui dis-je, je suis une pauvre pécheresse, je soupire à propos de mon âme !
— Est-ce pour cela, dit-elle, que le pudding était si lourd aujourd’hui ?
— Oh ! madame, madame, dis-je, si vous vouliez ne pas penser aux choses de la chair, et vous inquiéter de votre âme immortelle. »
« Et je secouais la tête en pensant à son âme : « Mais, dit-elle avec sa voix douce, je pense tout le jour à mon âme, si vous voulez dire par là que nous devons tâcher de faire la volonté de Dieu. Mais il est question maintenant de pudding ; M. Thurstan n’a pas pu en manger, et je suis sûre que vous serez fâchée de cela. »
« Eh bien ! j’en étais fâchée, mais je ne voulais pas l’avouer, parce qu’elle avait l’air de s’y attendre, et je dis : « C’est bien dommage de voir élever des enfants pour les choses de la chair ; » après cela je me serais bien mordu la langue, car madame avait l’air si sérieux, et je pensais à mon pauvre petit qui n’avait pas eu à dîner. Enfin elle dit :
« Sally, croyez-vous que Dieu nous ait mis dans ce monde pour être égoïstes, et pour nous occuper seulement de nous-mêmes ; ou bien pour nous aider les uns les autres de tout notre cœur comme Christ le faisait pour tous ceux qui avaient besoin de lui ? »
« Je ne répondis rien, je ne savais que dire. Elle continua :
« Vous rappelez-vous cette belle réponse dans votre catéchisme, Sally ? »
« J’étais bien aise d’entendre une dissidente parler si bien du catéchisme. Elle reprit :
« C’est « pour faire mon devoir dans la position à laquelle il a plu à Dieu de m’appeler. » Eh bien ! votre situation est d’être servante, et elle est aussi honorable que celle d’un roi, si vous y réfléchissez, car vous devez servir les autres d’une manière, et le roi d’une autre manière. En quoi devez-vous aider et servir les autres pour faire votre devoir ? Est-ce faire la volonté de Dieu et le suivre, que de donner à un enfant une nourriture malsaine ? »
« J’étais si entêtée que je ne voulais pas céder, et je dis : « Je voudrais que les gens sussent vivre de miel sauvage et de sauterelles, et qu’ils laissassent les autres travailler à leur salut, » et je me mis à soupirer tout haut sur l’âme de ma maîtresse. Elle sourit à demi et dit :
« Eh bien ! Sally, demain vous aurez le temps de travailler à votre salut ; mais comme il n’y a pas de sauterelles en Angleterre, et que quand il y en aurait je ne crois pas que cela convint à M. Thurstan, je viendrai faire le pudding et je tâcherai de le bien faire, non-seulement pour qu’il lui plaise, mais parce qu’il y a une bonne et une mauvaise manière de faire toutes choses : la bonne est de faire ce qu’on fait aussi bien qu’on le peut, comme en la présence de Dieu ; la mauvaise est d’être préoccupé de soi-même, et de négliger ce qu’on a à faire pour suivre sa propre volonté. » Eh bien ! j’ai pensé à cela quand je vous ai vue faire les lits ce matin : vous soupiriez tant, que vous ne pouviez pas secouer les oreillers ; votre cœur n’était pas à votre ouvrage, et pourtant c’était le devoir que Dieu vous avait confié. Je sais bien qu’il n’est pas question de cela dans les sermons, et pourtant ils ne sont pas si loin du but quand ils disent : « Fais selon ton pouvoir tout ce que tu auras à faire. » Essayez pendant un jour de penser à bien faire toutes les petites choses de la maison comme en présence de Dieu, au lieu de les expédier à moitié, et vous les ferez toutes bien mieux, et vous n’aurez plus le temps de pleurer ni de soupirer. »
Sally s’enfuit afin de mettre chauffer de l’eau pour le thé, et elle réfléchit avec un peu d’effroi au discours qu’elle venait de faire dans le parloir. Mais elle vit avec une grande satisfaction que depuis lors Ruth soigna son enfant et accomplit tous ses devoirs avec énergie et sérénité. Miss Benson eut sa part dans cette amélioration, quoique Sally s’en attribuât tout le mérite. Un soir qu’elle travaillait avec Ruth, elle se mit à parler de l’enfant, et peu à peu elle raconta à Ruth sa propre enfance. L’éducation devint ensuite le sujet de la conversation, et le résultat fut que Ruth se décida à se lever de grand matin pour acquérir l’instruction qu’elle aurait à donner plus tard à son enfant. Son esprit était sans culture, elle avait peu lu, mais elle avait du goût naturel et un excellent jugement. Elle se mit à l’œuvre sous la direction de M. Benson. Elle lisait les livres qu’il lui indiquait avec une attention persévérante ; elle n’entreprit d’apprendre aucune langue étrangère, quoique son ambition fût d’arriver à savoir le latin pour l’enseigner à son fils. Elle apprenait pendant ses matinées d’été à vivre fidèlement et sérieusement dans le présent, en laissant le passé et l’avenir entre les mains de Dieu. Quand elle était fatiguée, elle se levait et allait regarder son enfant endormi, et toutes ses pensées étaient des prières pour lui, et elle retournait ensuite courageusement à son travail.