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IX

C’était avec raison que M. Benson avait cherché à relever le courage abattu de Ruth, car les difficultés de tout genre se multipliaient tous les jours pour chacun d’eux ; chaque soir, M. et miss Benson se disaient que le plus mauvais moment était passé, et chaque matin, la froideur d’un ami ou la réserve d’un autre ranimaient l’indignation de miss Foi. Quant à son frère, son grand chagrin venait de l’éloignement des Bradshaw, et la vue de leur banc vide dans la chapelle lui causait tous les dimanches un sentiment très-pénible. Il souffrait chaque fois qu’il rencontrait M. Bradshaw, qui le saluait d’un air glacial et s’éloignait aussitôt. M. Benson ne se rappelait que sa bonté, son amitié pour lui, la générosité avec laquelle il avait toujours été traité dans la famille, et son cœur saignait à la pensée de cette séparation.

Un jour, il était triste de ne plus savoir ce qui se passait dans cette maison, qu’il connaissait jadis aussi bien que la sienne ; tout à coup il rencontra Jemima au coin d’une rue. Il hésitait à lui adresser la parole ; mais elle vint à lui, et lui prit les mains en rougissant de plaisir.

« Oh ! monsieur Benson, que je suis heureuse de vous voir ! Comment va la pauvre Ruth ? A-t-elle oublié toutes mes méchancetés d’autrefois ? Maintenant je voudrais lui demander pardon, et je ne puis pas aller la voir.

— Je ne lui ai jamais entendu rien dire de vos méchancetés, ma chère enfant : je suis sûr qu’elle n’y pense pas.

— Oh ! c’est impossible. Mais que fait-elle ? j’aurais tant de choses à vous demander, mais vous savez… » Elle hésita, de peur de faire de la peine à M. Benson, puis reprit : « Mon père ne veut pas que j’aille chez vous ; je suppose que je dois lui obéir ?

— Certainement, mon enfant, c’est votre premier devoir. Nous savons que vous ne nous oubliez pas.

— Oh ! si je pouvais vous être bonne à quelque chose, surtout à Ruth, je viendrais, devoir ou non. Mais ne craignez rien, tant que je ne pourrai pas vous être utile, je me contenterai de ce que j’apprends par Sally. Monsieur Benson, continua-t-elle en rougissant, je crois que vous avez eu bien raison de faire ce que vous avez fait pour Ruth.

— Pas de dire un mensonge, chère Jemima.

— Non, pas cela, je n’y pensais pas ; mais j’ai beaucoup réfléchi à l’histoire de Ruth depuis quelque temps ; on en a tant parlé devant moi, que je ne pouvais pas faire autrement : cela m’a fait penser à ce que j’étais moi-même. Entourée comme je le suis, il n’y avait pas de danger que je fusse tentée comme Ruth l’a été ; mais si vous saviez tout ce que j’ai éprouvé depuis un an, et comme j’ai cédé à toutes les tentations, vous penseriez comme moi que, si j’avais été à la place de Ruth, je serais tombée plus bas qu’elle ; aussi je suis si touchée de ce que vous avez fait pour elle ! Promettez-moi de m’avertir si je puis jamais être utile à Ruth. Ce n’est qu’à cette condition que je vous donne ma parole de ne pas me révolter inutilement contre mon père. Adieu, cher monsieur Benson. »

Puis revenant sur ses pas :

« Léonard sait-il ce qu’il en est ? en souffre-t-il beaucoup ? C’est bien dur pour lui !

— Très-dur ! » répondit M. Benson, et ils se séparèrent.

À la vérité, Léonard était pour eux tous un grand sujet d’inquiétude. Sa santé semblait ébranlée ; il prononçait en dormant des phrases interrompues, qui prouvaient que dans ses rêves il défendait sa mère contre la cruauté du monde. Puis il gémissait tristement, et murmurait de tristes paroles. Dans le jour, il était silencieux et triste, et redoutait évidemment de sortir, comme s’il craignait d’être montré au doigt.

Son humeur devenait inégale ; il était parfois violent avec sa mère, puis s’abandonnait au plus vif repentir. M. Benson, témoin de la douleur de Ruth, croyait qu’une main plus forte que celle d’une mère était nécessaire pour dompter Léonard ; mais elle intercéda pour lui.

« Prenez patience, dit-elle, j’ai mérité la colère de mon enfant. Je ne crains rien. Quand il me verra travailler sans cesse à bien faire, il m’aimera, j’en suis sûre. »

Tout en parlant ainsi, ses lèvres tremblaient, et elle pâlissait dans son agitation. M. Benson se tut et la laissa faire. Il suivait avec admiration la tendresse qui lui faisait deviner tout ce qui se passait dans le cœur de son enfant, et la sagesse qui lui imposait toujours le devoir comme règle de toutes ses actions. Sa vigilance était infatigable et complètement dépourvue d’égoïsme ou d’amour-propre : car souvent Léonard semblait avoir honte de sa mère et s’éloigner d’elle ; mais Ruth savait qu’il l’aimait toujours, elle lui pardonnait son silence obstiné, son apparente froideur. M. Benson l’observait sans cesse, et il sentait qu’elle avait pris le droit chemin, et qu’un jour Léonard serait amené à reconnaître cet amour immense de sa mère, qui savait se taire et attendre que son enfant lui rendit son cœur. Peu à peu disparurent les alternatives de froideur et de tendresse passionnée qui caractérisaient la conduite de Léonard envers sa mère ; mais sa santé délicate et sa gravité précoce étaient pour Ruth un sujet d’inquiétude et de prières constantes.

Ruth avait besoin de foi et de patience ; pendant bien des jours elle avait tremblé à l’idée de se montrer dans la rue : l’effort lui semblait trop grand. Mais un soir miss Benson lui demanda de sortir à sa place pour faire une emplette ; Ruth se leva et obéit en silence. La douleur muette et résignée avec laquelle elle supportait sa peine était un trait distinctif de cette nature élevée et délicate ; son instinct lui disait qu’il ne fallait pas harceler les autres du remords qui ne la quittait pas, et que la repentance la plus sainte c’était de renoncer constamment à soi. Pourtant il y avait des jours où son inaction lui pesait cruellement. Elle désirait ardemment de pouvoir travailler et se rendre utile ; tout le monde repoussait ses services. Elle ne pouvait employer qu’à l’éducation de Léonard l’instruction qu’elle avait acquise depuis quelques années. M. Benson, qui s’était jusque-là occupé de son fils, lui avait volontiers abandonné cette tâche. Elle essayait d’aider mise Foi et Sally dans les soins du ménage ; mais il n’y avait pas de quoi occuper trois femmes, surtout depuis qu’on vivait encore plus simplement que par le passé. Ruth se creusait la tête pour inventer quelque moyen de remplir utilement son temps : quelquefois elle parvenait, par l’entremise de Sally, à se procurer un peu d’ouvrage à l’aiguille ; mais cela n’arrivait que rarement, et encore le payait-on mal. Ruth l’acceptait pourtant avec reconnaissance ; car le petit budget de M. Benson était bien restreint, et il fallait même réduire des dépenses qui n’avaient jamais été extravagantes.

Les 1000 francs que Ruth gagnait chez les Bradshaw avaient disparu. M. Benson recevait environ 2000 francs de la paroisse ; mais il y avait là-dessus 500 francs qui venaient de M. Bradshaw, et, le jour où le vieux collecteur vint apporter à M. Benson son traitement, le ministre refusa de recevoir la somme que M. Bradshaw avait payée comme de coutume : il ne voulait pas que son ancien ami continuât de contribuer aux frais d’une église qu’il ne croyait plus devoir fréquenter.

M. et miss Benson avaient environ 1000 francs de rente, provenant de quelques actions dans une compagnie d’assurances. Ils avaient donc de quoi vivre, et les petits travaux de Ruth ne leur servaient pas à grand’chose ; mais ils étaient précieux à un autre point de vue, et miss Benson les recevait toujours avec une tranquille simplicité. Peu à peu, M. Benson fournit à Ruth de l’occupation : il lui demandait d’aller voir ses pauvres. La place de Ruth dans ce monde était bien humble, mais au moins elle lui était faite selon la vérité.

Léonard était leur grande préoccupation. Parfois ils se demandaient s’il pourrait survivre à cette grande épreuve, s’il en sortirait avec la vie et l’ardeur de la jeunesse. Mais ils se rappelaient quelle bénédiction, il était pour sa mère, et combien l’existence de Ruth serait sombre et vide s’il n’était plus. La mère et l’enfant étaient l’un pour l’autre des anges envoyés de Dieu.

On avait rarement, chez M. Benson, des nouvelles des Bradshaw. Ils avaient acheté la maison d’Abermouth, et ils y vivaient beaucoup. Ce n’était que par M. Farquhar que les Benson entendaient parler d’eux. M. Farquhar faisait rarement des visites, mais il était pourtant venu quelquefois au presbytère. M. Benson l’avait reçu poliment, mais il s’attendait à lui voir exprimer quelque motif particulier de sa visite, attendu que pendant plus d’une heure M. Farquhar avait causé d’un air distrait, comme s’il pensait à autre chose. Le fait est qu’il ne pouvait s’empêcher de songer à la dernière visite qu’il avait faite dans cette maison, le jour où il était venu chercher Léonard pour le faire monter à cheval, et où il attendait avec joie le moment où Ruth amènerait son fils prêt à partir. Il conservait de Ruth un souvenir très-affectueux, et pourtant il était charmé de n’avoir jamais exprimé son admiration pour elle : il croyait que personne n’avait découvert son amour naissant, et se réjouissait de n’avoir point été mêlé à tout le scandale de cette affaire. Pourtant il avait eu tant de goût pour Ruth, qu’il souffrait des termes méprisants qu’on employait en parlant d’elle. Il se sentit attiré de nouveau vers Jemima en entendant mistriss Bradshaw raconter à quel point son mari avait été irrité de l’appui que Jemima avait voulu prêter à Ruth, et il aurait voulu pouvoir la remercier des excuses et des explications charitables qu’elle donnait timidement à la conduite de Ruth. Jemima avait reçu, de toute cette triste histoire, une leçon d’humilité : elle avait appris à connaître sa faiblesse, et, une fois qu’elle avait compris combien elle avait eu tort de s’abandonner à sa haine contre Ruth, elle s’était promis d’être à l’avenir plus réservée et plus humble. Son orgueil avait tellement diminué, qu’elle désirait s’attacher le cœur de M. Farquhar par le moyen de Ruth. Il ne savait pas qu’elle eût jamais pensé à lui ; mais leur sympathie et leur pitié pour Ruth étaient entre eux un lien tacite. Chez Jemima, c’était un instinct ardent et tendre ; chez M. Farquhar, c’était surtout la satisfaction d’avoir évité un esclandre désagréable. Sa prudence naturelle le poussait à ne jamais se marier qu’avec une femme dont il connaîtrait parfaitement tous les antécédents, et avec la même prudence il ne voulait pas trop songer à Ruth, de peur d’en venir à l’aimer trop. Cependant il céda volontiers à la prière de Jemima, qui lui demandait d’aller voir M. Benson pour savoir des nouvelles de toute la famille, et en particulier de Ruth. Il était donc assis dans le cabinet de M. Benson, et lui parlait d’un air distrait. En causant de chose et d’autre, il découvrit que le vieux pasteur ne recevait plus de journal.

« Voulez-vous me permettre de vous envoyer le Times ? j’ai toujours fini de le lire avant midi.

— Je vous remercie, mais ne vous donnez pas la peine de me l’envoyer ; Léonard ira le chercher.

— Comment va Léonard ? dit M. Farquhar en affectant une indifférence qu’il n’éprouvait pas ; je ne l’ai pas rencontré depuis quelque temps.

— Non, répondit tristement M. Benson ; il est délicat, et nous avons beaucoup de peine à lui persuader de sortir. »

M. Farquhar réprima avec peine un soupir ; puis faisant un effort pour changer de sujet :

« Vous verrez dans le journal toute l’affaire de sir Thomas Campbell, un vrai fripon, à ce qu’il paraît.

— Qui est sir Thomas Campbell ? demanda M. Benson.

— Oh ! je croyais que vous aviez entendu parler de lui. M. Donne devait épouser sa fille. Il doit être bien aise maintenant qu’elle l’ait planté là… C’est Richard Bradshaw qui m’a raconté cette aventure, il me tient au courant de tous les commérages et des histoires scandaleuses : autrement je n’en saurais pas grand’chose. Les affaires de M. Donne ont l’air de l’intéresser tout spécialement.

— M. Donne doit donc épouser miss Campbell ?

— Il devait l’épouser ; mais elle lui a manqué de parole pour faire un riche mariage avec un prince russe, à ce que m’a dit Richard. J’aurais oublié toute cette histoire, si le Times de ce matin ne me l’avait pas remise en mémoire.

— Richard Bradshaw a quitté Londres, n’est-ce pas ? demanda M. Benson.

— Oui, il va s’établir ici. J’espère qu’il se conduira bien ; son père a fondé sur lui des espérances qu’il est bien difficile qu’un jeune homme puisse réaliser.

— J’espère que Richard ne désappointera pas son père ; ce serait un bien grand chagrin, dit M. Benson.

— Jemima… miss Bradshaw, reprit M. Farquhar, désire beaucoup avoir de vos nouvelles à tous. Puis-je lui dire que vous êtes tous bien ?

— Merci ; nous nous portons bien, excepté Léonard ; il n’est pas fort, mais le temps et l’affection dévouée de sa mère sont de grands remèdes.

— Envoyez-le chercher les journaux. Cela l’obligera à faire un peu d’exercice, et il faut bien qu’il apprenne un jour ou l’autre à regarder le monde en face. »

M. Farquhar serra cordialement la main à M. Benson, et s’éloigna sans faire de nouveau allusion à Léonard.

Léonard alla donc chercher les journaux ; il passait par les rues détournées en courant tout le temps, et il revenait en tremblant se jeter dans les bras de Sally. Tous les offerts de M. Farquhar pour l’apprivoiser et l’amuser ne lui faisaient pas oublier la course qui lui restait à faire en s’en allant.

M. Farquhar continua ses visites à M. Benson ; mais les nouvelles qu’il rapportait à Jemima étaient toujours les mêmes.

« Êtes-vous bien sûr qu’ils disent la vérité ? lui demanda-t-elle un jour. Je voudrais savoir comment Ruth peut suffire à se soutenir, elle et Léonard. Je suis convaincue qu’ils doivent être gênés. Trouvez-vous que Léonard se fortifie ?

— Je ne sais pas. Il grandit beaucoup, et, avec cela et le coup qu’il a reçu, il a bien le droit d’être maigre et pâle.

— Oh ! que je voudrais les voir ! Vous n’avez jamais vu Ruth ?

— Non, jamais ! répondit-il sans la regarder. Je porterai moi-même le journal demain, ajoutait-il, et je tâcherai de vous rapporter des nouvelles détaillées.

— Oh ! merci, je vous donne bien de la peine, mais vous êtes si bon ?

— Bon, Jemima ! répéta-t-il d’un ton qui la fit rougir. Voulez-vous que je vous dise comment vous pouvez me récompenser ? Appelez-moi Walter, dites une fois : « Merci, Walter. »

Jemima était sur le point de se laisser aller à ces paroles prononcées d’une voix si tendre. Le sentiment de l’amour qu’elle nourrissait en secret depuis si longtemps lui donnait un ardent désir de se faire un peu prier. Elle avait peur de céder trop vite.

« Non, dit-elle, vous êtes trop vieux ; ce ne serait pas respectueux. »

Il se leva d’un air piqué et lui dit adieu d’une voix altérée. L’orgueil la retint un moment ; il allait sortir quand elle s’écria :

« Je ne vous ai pas fait de la peine, j’espère, Walter ? »

Il se retourna en tressaillant de joie. Elle baissa les yeux et ne les releva qu’une demi-heure après en disant :

« Vous ne me défendrez pas d’aller voir Ruth, n’est-ce pas ? je vous préviens que je vous désobéirais ! »

Il lui serra la main plus tendrement en pensant à l’autorité qu’il aurait bientôt sur elle.

« Dites-moi, reprit-il, si vos bontés pour moi depuis une heure ne viennent pas du désir d’être plus libre après votre mariage que vous ne l’avez été jusqu’à présent. »

Elle garda le silence un moment, se réjouissant intérieurement de ce qu’il pensait qu’elle avait eu besoin de quelque autre motif que son amour pour se décider à être à lui. Elle avait craint un moment de lui avoir avoué trop vite toute l’affection que depuis longtemps elle éprouvait pour lui.

Enfin, elle dit :

« Je ne crois pas que vous sachiez combien je vous ai été fidèle depuis que vous m’apportiez des bonbons de Londres, quand j’étais une toute petite fille.

— Pas plus fidèle que moi, répondit-il en oubliant son amour pour Ruth, et vous m’avez pourtant fait passer par bien des épreuves. »

Jemima soupira. Elle se disait qu’elle n’avait pas mérité un si grand bonheur, et elle songeait avec humilité à toutes les mauvaises pensées qui avaient rempli son âme, dans le temps où Ruth possédait ce cœur qu’elle avait si ardemment désiré en silence.

« Je puis parler à votre père, n’est-ce pas, Jemima ? »

Mais la jeune fille voulait garder son secret quelque temps encore. Elle craignait que son père ne regardât son mariage comme une bonne affaire, parce que M. Farquhar, étant son associé, ne retirerait pas de la maison Bradshaw la dot de Jemima, et elle ne se souciait nullement de recevoir les compliments de Richard sur le bon parti qu’elle avait su attraper. Elle aurait voulu pouvoir dire son bonheur à sa mère, dont la tendresse aurait tout compris bien vite ; mais mistriss Bradshaw disait tout à son mari. Ainsi on résolut de ne rien dire pour le moment. Jemima soupirait après le jour où elle pourrait parler à Ruth ; mais ses parents devaient passer les premiers. Elle fit donc à M. Farquhar les recommandations les plus sévères et discuta avec lui plus que jamais, mais avec la certitude qu’ils se comprenaient toujours, lors même qu’ils n’étaient pas du même avis ; car on n’a pas besoin d’être toujours du même avis pour s’aimer parfaitement.

Après la fraude de Ruth, comme il l’appelait, M. Bradshaw déclara qu’il ne pouvait plus se fier à une gouvernante. Marie et Élisabeth furent mises en pension, et M. Richard Bradshaw vint s’établir à Eccleston, comme associé de son père et de M. Farquhar.