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RUTHVIII

VIII

Ruth reprit son chemin de chaque jour ; mais chaque pierre, chaque maison qu’elle voyait, chaque bruit qu’elle entendait, venaient la frapper comme la nouvelle de la disgrâce de son fils : la tête baissée, elle pressait le pas, poursuivie par la pensée que quelqu’un dirait à Léonard le secret de sa naissance avant qu’elle pût arriver jusqu’à lui. C’était une crainte sans fondement, quoique mistriss Pearson eût trahi le secret que lui avait fait deviner l’agitation de Jemima, et que presque toutes les commères d’Eccleston en eussent été instruites avant M. Bradshaw.

En arrivant à la porte de la maison de M. Benson, Ruth rencontra son fils, qui venait la retrouver chez M. Bradshaw. Il avait l’air radieux, dans l’attente des plaisirs de la journée ; il portait les vêtements qu’elle avait eu tant de plaisir à lui faire. Elle le prit par la main, sans lui dire un mot, et rentra avec lui dans la maison. Elle murmura d’une voix étouffée : « En haut ! » et monta devant lui dans sa chambre. Elle l’attira à elle, ferma la porte, puis s’asseyant, elle le plaça devant elle, mit les mains sur ses épaules, et le regarda avec une angoisse pour laquelle elle ne trouvait pas de paroles. Elle essaya enfin de parler, mais les mots ne pouvaient se faire jour. Ce fut seulement lorsqu’elle aperçut la terreur de son enfant que ses lèvres s’ouvrirent ; elle l’attira à elle, et cacha sa tête sur son épaule.

« Mon pauvre enfant, mon pauvre enfant ! plût à Dieu que je fusse morte à ton âge !

— Ma mère, ma mère ! dit Léonard en sanglotant, qu’avez-vous ? Pourquoi avez-vous l’air si troublé et si malade ? pourquoi m’appelez-vous votre pauvre enfant ? Est-ce que nous n’allons pas au bois de Seaurside, maman ? Cela ne me fait pas beaucoup de peine ; seulement, je vous en prie, ne tremblez pas ainsi. Chère maman, êtes-vous malade ? Laissez-moi appeler ma tante Foi ! »

Ruth se releva, et repoussa les cheveux qui couvraient ses yeux. Elle le regarda fixement.

« Embrasse-moi, Léonard ! dit-elle ; embrasse-moi, mon enfant chéri, comme autrefois ! »

Léonard se jeta dans ses bras et la serra de toute sa force, et leurs baisers se prolongèrent comme ceux qu’on donne aux mourants.

« Léonard ! dit-elle enfin en l’éloignant d’elle, écoute-moi. »

L’enfant restait immobile, et la regardait. Dans sa course rapide en venant de chez M. Bradshaw, elle s’était dit qu’elle se donnerait à elle-même tous les noms infâmes que son fils pourrait lui entendre appliquer, afin qu’il les entendit pour la première fois de ses lèvres ; mais en la présence de son enfant, et sous l’influence de sa pureté, il lui sembla qu’elle ne pourrait pas trouver d’expressions assez délicates pour lui apprendre la vérité qu’il ne devait savoir que d’elle-même.

« Léonard, dans ma jeunesse, j’ai commis un grand péché. Je crois que Dieu, qui sait tout, me jugera avec plus de miséricorde que les hommes ; mais j’ai commis un péché que vous ne pouvez pas encore comprendre (elle le vit rougir et éprouver pour la première fois cette honte qui devait le poursuivre toute sa vie), un péché qu’on n’oublie et qu’on ne pardonne jamais. Vous m’entendrez appliquer les noms les plus insultants qu’on puisse donner à une femme ; cela m’est arrivé aujourd’hui, et il faut que vous le supportiez avec patience, mon enfant, parce que c’est en partie vrai. Ne vous laissez jamais aller par amour pour moi à croire que je n’aie pas commis un grand péché. Où en étais-je ? » dit-elle en s’arrêtant tout à coup comme si elle oubliait ce qu’elle avait à dire ; mais elle aperçut l’étonnement et l’indignation qui se peignaient sur le visage de Léonard, et elle reprit précipitamment, comme si elle craignait de manquer de force avant la fin : « Ce n’est pas tout, mon fils ; le plus grand des châtiments m’attend encore. Je vous verrai souffrir à cause de moi. Mon enfant, on parlera mal de vous qui êtes innocent, comme de moi qui suis coupable. Toute votre vie, on vous jettera au visage que votre mère n’a jamais été mariée, qu’elle ne l’était pas quand vous êtes né…

— N’avez-vous pas été mariée ? n’êtes-vous pas veuve ? demanda-t-il brusquement en commençant à comprendre ce dont il s’agissait.

— Non ! que Dieu me pardonne et me vienne en aide ! » s’écria-t-elle en apercevant l’éclair de répugnance qui passa dans les yeux de son fils, et en sentant le léger mouvement qu’il fit pour s’échapper de ses bras.

Elle retira ses mains de dessus ses épaules et baissa la tête en gémissant.

« Plût à Dieu que je fusse morte quand j’étais un enfant, un petit enfant suspendu au sein de sa mère !

— Ma mère, dit Léonard posant timidement la main sur son bras ; ma mère, répéta-t-il en voyant qu’elle ne lui répondait pas, ma mère chérie, ma mère, maman, je ne le crois pas, je ne le croirai jamais ! »

Il fondit en larmes ; elle le prit dans ses bras, et le serra contre elle comme un petit enfant.

« Chut ! Léonard, calmez-vous, mon enfant ! J’ai agi trop précipitamment ; je vous ai fait du mal. Oh ! je ne vous ai jamais fait que du mal ! ajouta-t-elle avec tristesse.

— Non, maman ! reprit l’enfant en cessant de pleurer pour la regarder en face ; il n’y a jamais eu de mère comme vous, et je ne croirai jamais ceux qui diront du mal de vous, et je les ferai bien taire, je vous en réponds.

— Vous oubliez, mon enfant, que je vous l’ai dit moi-même ; je vous l’ai dit parce que c’est vrai. »

Léonard se pressa contre son sein et y cacha son visage. Il était haletant comme un cerf pressé par les chasseurs. À la fin, il devint si tranquille que sa mère n’osait pas le regarder ; elle redoutait ses premières paroles tout en les désirant. Elle embrassait ses cheveux, ses mains, jusqu’à ses vêtements, tout en poussant des gémissements inarticulés.

« Léonard, dit-elle, Léonard, regardez-moi, je vous en prie. »

Mais il la serrait dans ses bras sans répondre.

« Mon enfant, reprit-elle, que vous dirai-je ? C’est un grand chagrin et une grande humiliation que j’ai attirés sur vous. Ce serait un mensonge de dire le contraire. C’est une honte venue sur vous à cause de moi qui suis votre mère, Léonard ; mais cela ne vous fait rien perdre aux yeux de Dieu. » Elle sentait qu’elle avait trouvé la seule consolation efficace. Elle poursuivit : « Ne l’oubliez jamais, Léonard ; quand le temps de l’épreuve viendra, quand il vous semblera dur d’être maltraité pour une faute que vous n’avez pas commise, pensez à la compassion et à la justice de Dieu, et, quoique mon péché puisse vous faire repousser par le monde, n’oubliez pas, mon enfant chéri, que vos péchés seuls peuvent vous faire repousser par Dieu. »

Elle pâlit, et son étreinte devint plus faible ; Léonard lui jeta de l’eau au visage, et, dans sa terreur à l’idée qu’elle allait mourir et le laisser seul, il la supplia d’ouvrir les yeux en lui donnant tous les noms les plus tendres.

Quand elle fut un peu remise, il l’aida à s’étendre sur son lit ; elle croyait que la mort était proche, et elle ouvrit les yeux pour regarder son fils encore une fois ; elle essaya de sourire, puis, voyant l’effroi de l’enfant, elle dit :

« Allez trouver votre tante Foi ; je suis fatiguée et je veux dormir. »

Léonard obéit lentement ; une fois à la porte, il se retourna ; puis, s’approchant de nouveau de sa mère, il lui dit très-bas :

« Maman, est-ce qu’ils m’en parleront ?

Ruth ferma les yeux ; cette question lui perçait le cœur. Léonard la lui avait faite dans son désir enfantin d’éviter tout sujet pénible, et non par un sentiment de honte, comme le croyait sa mère.

« Non ! répondit-elle, vous pouvez être sûr que non ! »

Léonard sortit. Il ne savait pas toute la signification que ses dernières paroles avaient pour sa mère. Elle se dit que partout ailleurs que chez M. Benson la honte et l’humiliation poursuivraient son enfant chéri ; maintenant qu’il n’était plus là, l’effort qu’elle avait fait pour se soutenir devant lui fut suivi d’une réaction naturelle, et les projets les plus extravagants traversèrent son esprit l’un après l’autre. Tout lui semblait facile pour éviter de souffrir patiemment, et elle en vint à décider de s’en aller, de quitter pour jamais Léonard, dans l’espérance qu’on l’oublierait et qu’on aurait compassion de son enfant.

Léonard s’était caché dans le parloir, derrière le vieux canapé, où il pleurait avec l’abandon d’un enfant. Miss Benson, convaincue que Ruth et Léonard étaient dans le bois à Seaurside, suivant le projet du matin, avait dîné de bonne heure et était allée faire une visite à la femme d’un fermier, à une lieue de la ville. M. Benson devait l’accompagner ; mais il avait reçu pendant le dîner un billet fort sec de M. Bradshaw, qui le priait de venir lui parler, et il s’y était rendu immédiatement. Sally était occupée à faire un grand nettoyage dans sa cuisine, et ne voyait ni n’entendait rien.

M. Benson fut introduit dans le cabinet de M. Bradshaw. Celui-ci se promenait de long en large ; il était aisé de voir qu’il était fort en colère.

« Asseyez-vous, monsieur !… » dit-il à M. Benson en lui montrant une chaise et tout en continuant sa promenade sans parler. Il s’arrêta au bout d’un moment en face de M. Benson, et dit d’une voix tremblante de colère : « Monsieur Benson, je vous ai fait demander pour savoir (mon indignation me permet à peine de parler d’une manière convenable), pour savoir si vous ignorez, comme je l’ignorais hier, ce qu’est en réalité la femme qui vit sous votre toit. »

M. Benson ne répondit pas. M. Bradshaw le regardait en silence ; pas un mot, pas une expression d’étonnement ou d’effroi. M. Bradshaw frappa du pied avec colère ; mais, au moment où il allait reprendre la parole, M. Benson se leva et vint se placer devant lui.

« Écoutez-moi, monsieur ; vous ne pouvez me faire aucun reproche qui égale ceux de ma conscience ; vous ne pouvez m’infliger aucune humiliation qui approche de celle que je supporte depuis des années en sentant que je participe à un mensonge, même pour un but désirable…

— Pour un but désirable !… Et à quoi en viendrons-nous ? »

M. Bradshaw croyait impossible de résister au mépris qu’exprimaient ses paroles. Mais M. Benson leva gravement les yeux sur lui et répéta :

« Pour un but désirable. Notre but n’était pas, comme vous le croyez peut-être, de la faire entrer dans votre maison, ni même de la mettre en état de gagner sa vie. Ma sœur et moi, nous aurions volontiers partagé avec elle ce que nous avons ; c’était notre intention dès le premier moment. Si j’ai conseillé ou permis un changement de nom, si j’ai consenti à ce qu’elle passât pour être veuve, c’était parce que je désirais lui faciliter les moyens de se relever de l’état où elle était tombée ; et vous savez, monsieur, combien le monde est sévère pour celles qui ont péché comme Ruth. Et elle était si jeune !

— Vous vous trompez, monsieur. J’ai trop peu vécu parmi de semblables pécheresses pour savoir comment on les traite ; mais d’après ce que j’ai vu, il me semble qu’elles rencontrent au moins autant d’indulgence qu’elles en méritent, et s’il n’en est pas ainsi, pourquoi ne pas choisir pour vos expériences quelque philanthrope sentimental ? Pourquoi avez-vous fait choix de ma maison pour y introduire votre protégée ? Pourquoi m’avez-vous choisi pour me tromper et pour me faire montrer au doigt dans toute la ville ? Pourquoi avez-vous exposé l’innocence de mes enfants à une telle corruption ? Et comment avez-vous osé vous présenter avec un mensonge sur les lèvres, dans cette maison où on vous respectait comme un ministre de Dieu ?

— J’avoue que j’ai manqué de foi et de droiture. Mais je ne vous ai pas choisi ; vous m’avez demandé vous-même que Ruth devint la gouvernante de vos enfants, et la tentation était trop grande ! Non, ce n’est pas ce que je veux dire ; mais elle a été trop grande pour moi : c’était un moyen d’être utile…

— Ah ! ne dites pas cela, reprit M. Bradshaw avec colère ; c’est trop fort. Toute l’utilité était de corrompre mes filles.

— Dieu sait que, si j’avais vu qu’il y eût le moindre danger, je serais mort avant de la laisser entrer chez vous. Vous me croyez, n’est-ce pas, monsieur Bradshaw ?

— Vous me permettrez désormais de douter de la vérité de vos assertions, dit M. Bradshaw froidement.

— C’est ce que j’ai mérité, » dit M. Benson.

Il reprit au bout d’un moment.

« Je ne parle pas de moi, mais de Ruth. Certainement vous ne pouvez pas dire que vos enfants aient souffert de leurs rapports avec elle. Je l’ai vue dans ma famille, nous l’avons surveillée pendant plus d’un an, et, au milieu des défauts inhérents à la nature humaine, nous n’avons rien pu découvrir qui ressemblât à de la corruption dans le cœur ou dans l’esprit ; c’était une enfant douce et tendre, qui avait été entraînée au mal avant de savoir ce que c’était que la vie.

— Je suppose que la plupart des femmes perdues ont été innocentes dans un temps, dit M. Bradshaw avec mépris.

— Oh ! vous savez bien que Ruth n’est pas une femme perdue ; vous la connaissez depuis trop longtemps pour ne pas en être convaincu ! »

M. Benson attendait avec angoisse la réponse de M. Bradshaw : il sentait son sang-froid lui échapper.

« Je l’ai vue tous les jours ; je ne la connaissais pas : si je l’avais connue, elle n’aurait jamais approché de mes enfants.

— Plût à Dieu, reprit M. Benson avec ferveur, que je fusse en état d’exprimer avec force la vérité d’en haut ! Toutes les femmes qui tombent ne sont pas corrompues ; le jour du jugement révélera à ceux qui ont repoussé les cœurs contrits que beaucoup d’entre elles soupiraient après une chance de rentrer dans le bon chemin, qu’elles ne demandaient que le secours que l’homme leur refuse, ce secours que Jésus a accordé jadis à Marie-Madeleine ! »

L’émotion coupait la parole à M. Benson.

« Allons donc, monsieur Benson, laissons là ces réflexions sentimentales. Le monde sait comment il faut traiter de telles créatures, et, soyez-en sûr, la sagesse pratique du monde a son bon côté, et on ne saurait la braver impunément, à moins qu’on ne s’abaisse jusqu’à d’odieuses ruses.

— Je suivrai le Seigneur Jésus-Christ plutôt que le monde, repartit solennellement M. Benson, sans s’arrêter à l’allusion personnelle qu’il venait d’entendre. Où mène la sagesse du monde ? Nous ne saurions descendre plus bas que nous ne sommes.

— Parlez pour vous, je vous prie.

— Il est temps de changer nos manières de penser et d’agir, temps de reconnaître que ce n’est pas la volonté de Dieu que nous jetions dans le désespoir aucune de ses créatures, et qu’il veut, au contraire, que toute femme qui a péché comme Ruth trouve sur son chemin des mains tendues pour l’aider à se relever au nom du Christ.

— J’attacherais plus d’importance à vos exhortations sur ce point si je pouvais approuver votre conduite. Mais je vois en vous un homme qui est arrivé à appeler le mal bien et le bien mal, et je ne puis plus vous regarder comme un ministre fidèle de la parole de Dieu ; vous me comprenez peut-être, monsieur Benson. Je ne suivrai plus votre chapelle. »

Si M. Benson avait eu quelque espérance de faire comprendre à M. Bradshaw qu’il se repentait de sa connivence dans un mensonge, ces derniers mots l’empêchèrent de tenter un nouvel effort. Il salua simplement M. Bradshaw, qui le reconduisit avec une politesse cérémonieuse.

M. Benson était vivement ému. M. Bradshaw n’avait pas toujours parfaitement agi avec lui, il l’avait souvent contrarié dans ses vues et dans ses désirs ; mais, depuis le temps de sa jeunesse, M. Bradshaw était demeuré fidèle à son ministère ; ils avaient vieilli ensemble ; il aimait tendrement les enfants, qu’il avait vus naître et qu’il avait travaillé à amener à Dieu. Le lien qui l’unissait à M. Bradshaw ne lui avait jamais paru aussi fort que maintenant qu’il venait de se briser.

Il rentra chez lui le cœur serré, et là, seul dans son cabinet, il repassa devant Dieu sa vie tout entière, en confessant ses péchés. Un bruit inaccoutumé le rappela à la vie réelle ; des pas languissants se firent entendre. M. Benson ouvrit la porte de son cabinet.

Ruth allait sortir de la maison. Elle était pâle, sauf deux taches écarlates sur les joues ; ses yeux étaient enfoncés, mais brillaient de l’éclat de la fièvre.

« Ruth ! » dit-il.

Elle fit un effort pour lui répondre, mais sans pouvoir parler.

« Où allez-vous ? » continua-t-il.

Elle était habillée pour sortir, quoiqu’elle tremblât tellement qu’il était évident qu’elle tomberait au bout de quelques pas.

Elle leva sur lui ses yeux étincelants.

« Je vais à Helmsby ! murmura-t-elle.

— À Helmsby ? ma pauvre enfant. Que Dieu ait pitié de vous ! Et où est Helmsby ?

— Je ne sais pas. Dans le comté de Lincoln, je crois.

— Et qu’allez-vous faire là ?

— Chut ! il dort, » dit-elle.

Car M. Benson avait élevé la voix.

« Qui donc ? demanda-t-il.

— Ce pauvre enfant ! »

Et elle se mit à pleurer.

« Venez ici, dit-il en l’attirant dans son cabinet. Asseyez-vous là, je reviens à l’instant. »

Il appela sa sœur, mais elle n’était pas rentrée. Sally était dans la cuisine.

« Y a-t-il longtemps que Ruth est revenue ? demanda-t-il.

— Ruth ! elle est sortie depuis ce matin ; elle a été passer la journée je ne sais où, avec Léonard et les filles de M. Bradshaw.

— Alors, elle n’a pas dîné ?

— Pas ici, en tout cas. J’ai trop à faire pour m’inquiéter de ce que font les autres.

— Sally ! reprit M. Benson après un moment de silence, j’ai besoin d’une tasse de thé et d’un peu de pain grillé. Faites-le tout de suite, et je viendrai le chercher dans dix minutes. »

Sa voix était faible et émue, Sally s’en aperçut et leva les yeux sur lui : « Eh bien ! pourquoi donc avez-vous l’air tout triste ? Je parie que vous vous êtes encore usé le corps et l’âme à soigner quelque vaurien. Enfin, je vais vous faire votre thé. Mais j’espérais qu’en vieillissant vous prendriez de la sagesse. »

M. Benson ne lui répondit pas et se mit à chercher Léonard, dans l’espoir que sa présence obligerait sa mère à se contenir.

En ouvrant la porte, il entendit un profond soupir et aperçut l’enfant étendu par terre et endormi, les traits tout gonflés par les larmes.

« Pauvre enfant ! Voilà donc ce qu’elle voulait dire ! Lui aussi il a commencé à souffrir. »

Il rentra seul dans son cabinet. Ruth n’avait pas bougé. En l’apercevant elle se leva.

« Il faut que je parte, dit-elle précipitamment.

— Non, Ruth, vous ne pouvez pas partir. Nous ne pouvons pas nous passer de vous, nous vous aimons trop.

— Vous m’aimez ? dit-elle en le regardant, et ses yeux se remplissaient de larmes.

— Oui, Ruth, vous le savez bien. Vous pensez à autre chose dans ce moment-ci, mais vous savez que rien ne peut changer notre affection pour vous. Si vous étiez dans votre état naturel, vous n’auriez pas pensé à nous quitter.

— Savez-vous ce qui est arrivé ? demanda-t-elle d’une voix étouffée.

— Oui, je sais tout, mais cela ne change rien pour nous.

— Oh ! monsieur Benson, ma faute est découverte, et il faut que je vous quitte, pour que ni vous ni Léonard vous n’ayez part à ma honte.

— Quitter Léonard ! vous n’en avez pas le droit. Et où pouvez-vous aller ?

— À Helmsby, répondit-elle humblement ; cela me brisera le cœur ; mais il le faut, à cause de Léonard. Je sais qu’il le faut. »

Elle sanglotait, mais M. Benson se dit que ce torrent de larmes la soulagerait, « Cela me brisera le cœur, mais il le faut.

— Pour le moment, restez-là, » lui dit M. Benson d’un ton d’autorité.

Il alla chercher la tasse de thé.

« Buvez cela, » dit-il.

Elle fit un effort pour avaler, comme un enfant obéissant ; elle but le thé, mais elle posa le pain grillé.

« Je ne peux pas, » dit-elle doucement.

Sa voix était moins agitée. M. Benson s’assit à côté d’elle.

« Maintenant, Ruth, causons. Pourquoi avez-vous pensé à aller à Helmsby ?

— Ma mère y a vécu avant son mariage, et j’ai pensé que pour l’amour d’elle quelqu’un me donnerait peut-être de l’ouvrage ; je comptais dire la vérité, mais peut-être, si on ne voulait pas de moi dans les maisons, pourrait-on m’occuper dans les jardins, à cause de ma mère… Oh ! ma mère, savez-vous ce que je suis devenue ? »

Et elle fondit en larmes de nouveau.

M. Benson reprit presque sévèrement, si plein de pitié qu’il fût :

« Ruth, calmez-vous et écoutez-moi ; vous ne pouvez pas quitter Eccleston, vous n’avez pas le droit de rompre le lien qui vous unit à Léonard ; ce serait un grand péché.

— Mais, tant que je serai ici, tout le monde se souviendra de la honte de sa naissance ; si je m’en vais, peut-être on oubliera…

— Et peut-être n’oubliera-t-on pas ; d’ailleurs, il peut être malade ou malheureux, et vous qui tenez de Dieu lui-même (souvenez-vous de cela, Ruth) la force et la tendresse pour le soigner et le consoler, vous l’auriez abandonné aux soins des étrangers ? Nous l’aimons beaucoup, mais rien ne vaut une mère. S’il tombait dans le péché, qui est-ce qui remplacerait auprès de lui l’autorité et la patience de sa mère ? Rien ne peut vous donner le droit de vous décharger de votre responsabilité. D’ailleurs, Ruth, continua-t-il en lisant sur son visage l’impression que faisaient ses paroles, nous nous sommes trompés jusqu’ici ; c’est ma faute, je vous ai mal dirigée. À présent, soyons fermes dans la vérité : vous n’avez pas de nouvelles fautes à vous reprocher ; c’est à Dieu que vous avez à répondre, et non aux hommes. Nous avons trop craint les hommes, nous n’avons pas assez craint Dieu. Ayez bon courage ; vous aurez peut-être de la peine à trouver de l’occupation ; peut-être faudra-t-il attendre quelque temps avant que personne veuille vous employer ; essayez de recevoir les mauvais traitements des hommes comme le juste châtiment que Dieu vous impose, et attendez sans colère et sans impatience le temps où, après vous avoir purifiée comme à travers le feu, il ouvrira son sentier devant vous. Mon enfant, c’est Jésus-Christ, le Seigneur lui-même, qui nous a promis la miséricorde de Dieu : avez-vous assez de foi pour vous confier en lui ? »

Ruth avait gardé le silence jusqu’alors, elle répondit très-bas :

« Oui ! j’espère, je crois que je puis me confier en Dieu, car j’ai péché ; mais Léonard… »

Elle s’arrêta.

« Oui, Léonard ! répondit-il ; le monde est cruel pour lui : mais le monde n’est pas tout, et l’estime des hommes n’est pas le plus grand trésor qu’on puisse posséder. Apprenez cela à Léonard ; vous ne lui voudriez pas une vie trop heureuse, vous ne la lui donneriez pas ainsi si vous en aviez le pouvoir. Apprenez-lui à recevoir avec courage et avec foi les épreuves que Dieu lui envoie, et celle-ci entre autres. Apprenez-lui à considérer sa vie, lors même qu’elle serait triste et difficile, comme la voie que Dieu lui trace pour qu’il fasse voir sa fidélité chrétienne ; montrez-lui le chemin plein d’épines que notre maître a foulé de ses pieds sanglants. Ruth ! pensez à la vie et à la mort de notre Sauveur, et à sa fidélité inébranlable ! Ce serait une lâcheté, Ruth, que d’abandonner votre tâche, pensez à ce que vous pouvez être pour votre fils ! Mais nous avons tous été lâches jusqu’à présent ; que Dieu nous donne du courage ! »

Ruth se leva et s’appuya sur la table pour se soutenir.

« Monsieur Benson, dit-elle, je ferai tous mes efforts pour remplir mes devoirs envers Léonard… et envers Dieu, ajouta-t-elle avec respect ; je crains seulement que la foi ne me manque quelquefois quand il s’agira de Léonard…

— Demandez, et vous recevrez, c’est une promesse éprouvée, Ruth ! »

Elle ne pouvait plus se tenir debout, et elle se rassit ; il y eut un long silence.

« Je ne retournerai jamais chez M. Bradshaw, dit-elle en pensant tout haut.

— Non, vous n’y retournerez pas.

— Mais je ne gagnerai plus d’argent, ajouta-t-elle, croyant qu’il n’apercevait pas la difficulté.

— Vous savez bien, Ruth, que, tant qu’il nous restera un toit pour nous abriter et un morceau de pain à manger, Léonard et vous en aurez votre part.

— Je connais toute votre bonté, mais cela ne se peut pas.

— Il faut qu’il en soit ainsi pour le moment ; nous verrons plus tard ce qui se présentera.

— Chut, dit Ruth, voilà Léonard qui marche dans le parloir, il faut que j’aille le retrouver. »

Elle se leva ; mais elle chancelait tellement qu’elle fut obligée de se rasseoir.

« Restez ici, je vais m’occuper de lui, » dit M. Benson.

Ruth resta seule, la tête appuyée sur le dos de sa chaise, et un sentiment de paix se glissa peu à peu à travers ses larmes : ses pensées s’élevèrent vers Dieu et devinrent des prières.

M. Benson aperçut, pour la première fois, un regard craintif dans les yeux de Léonard ; l’enfant semblait fuir ses yeux. C’était un triste changement que celui qui s’était opéré dans ce petit visage, tout à l’heure encore si plein de joie et d’espérance. La voix de Léonard était étouffée, et il répondait à peine à M. Benson, qui souffrait horriblement de le voir ainsi. Mais il ne fit point allusion à ce qui s’était passé, dit à l’enfant que Ruth avait la migraine, et se mit à faire le thé, tandis que Léonard était étendu dans le grand fauteuil, jetant çà et là de tristes regards. M. Benson s’efforça de le consoler et de le ranimer ; de temps en temps l’enfant lui souriait. Après le thé M. Benson lui dit d’aller se coucher : il voulait l’habituer à se soumettre gaiement à la volonté de ceux qui l’élevaient, pour lui apprendre ensuite l’obéissance à la volonté suprême de Dieu. Quand le pauvre garçon fut monté, M. Benson alla chercher Ruth.

« Léonard vient de monter, » dit-il.

Comme il l’avait prévu, elle se leva sans rien dire et alla retrouver son fils. C’était l’un par l’autre que Dieu devait les soutenir et les consoler.

M. Benson rentra dans son cabinet ; il réfléchissait depuis une demi-heure aux événements de la journée, quand miss Foi arriva, chargée des présents de ses hôtes, qui l’avaient ramenée dans leur carriole ; elle était pourtant hors d’haleine quand son frère lui ouvrit la porte.

« Oh ! Thurstan, prenez ce panier, il est si lourd ! Sally, voilà des reines-claudes, nous ferons des confitures demain ; faites attention aux œufs de pintade qui sont dans la corbeille. »

M. Benson, sans dire un mot, laissa sa sœur se décharger l’esprit de ses préoccupations culinaires ; mais en entrant dans son cabinet pour lui raconter sa visite, elle recula épouvantée.

« Comme vous avez mauvaise mine, Thurstan ! Est-ce que vous souffrez dans le dos ?

— Non, chère Foi ! je suis bien, seulement un peu triste ; je ne sais comment cela s’est fait, mais l’histoire de Ruth est découverte.

— Oh ! Thurstan ! »

Et miss Benson devint très-pâle ; elle reprit au bout d’un moment :

« M. Bradshaw le sait-il ?

— Oui, il m’a envoyé chercher pour me le dire.

— Ruth sait-elle que tout est découvert ?

— Oui, et elle l’a dit à Léonard.

— Quelle folie ! quelle cruauté ! s’écria mise Benson en pensant à ce qu’avait dû éprouver son enfant chéri.

— Je crois qu’elle a eu raison ; il ne pouvait pas ignorer longtemps qu’il y avait un secret, et il valait mieux qu’il l’apprit de la bouche de sa mère que de celle d’un étranger.

— Comment a-t-elle pu le lui dire de sang-froid ?

— Je n’en sais rien, et peut-être Ruth elle-même ne pourrait-elle pas nous le dire.

— M. Bradshaw était-il très en colère ?

— Oui, et il en avait le droit ; j’ai eu grand tort de dire un mensonge au commencement.

— Non, certes, dit miss Foi ; Ruth a eu le temps d’acquérir de la sagesse et du courage, et maintenant elle supportera sa honte comme elle n’aurait pas pu le faire d’abord ; du reste, j’ai menti au moins autant que vous, et je recommencerais demain si le même cas se présentait.

— Peut-être cela ne vous a-t-il pas fait autant de mal qu’à moi : j’ai perdu la droiture de ma conscience. Autrefois je me demandais seulement si telle action était selon la volonté de Dieu, et j’agissais sans me préoccuper des conséquences ; maintenant je m’inquiète de l’avenir, je tâtonne là où je voyais clair jadis. C’est un tel soulagement pour moi que la vérité soit connue, que j’ai peur de ne pas avoir eu assez de sympathie pour Ruth.

— Pauvre Ruth ! au moins notre mensonge l’a sauvée : il n’y a pas de danger qu’elle se conduise mal à présent.

— Dieu est tout-puissant ; il pouvait la sauver sans notre péché.

— Vous ne m’avez pas raconté ce qu’a dit M. Bradshaw, reprit miss Benson après un moment de silence.

— Je ne me souviens pas des termes exacts, nous étions trop agités tous les deux ; il était très en colère, il m’a dit des choses très-justes sur moi, et bien des duretés sur Ruth. Ses dernières paroles ont été qu’il ne viendrait plus à la chapelle.

— Oh ! Thurstan, en est-ce venu là ? est-ce que Ruth le sait ?

— Non, pauvre enfant, elle ne sait même pas que je l’ai vu ! elle était déjà à moitié folle ; elle voulait s’en aller pour ne pas nous entraîner dans son humiliation. Je vous regrettais bien, Foi ! J’ai fait de mon mieux, je lui ai parlé presque sévèrement, quand mon cœur saignait pour elle. Je n’osais pas lui montrer de sympathie, j’ai essayé de lui donner du courage ; mais que n’étiez-vous là, ma chère Foi ?

— Et moi qui me trouvais si bien chez les Dawson ! ils sont si bons, et il faisait si beau ! Où est Ruth pour le moment ?

— Avec Léonard : j’ai pensé que cela leur serait bon à tous les deux ; mais il doit être endormi à présent.

— Je vais monter, » dit miss Benson.

Elle trouva Ruth qui veillait sur Léonard, dont le sommeil était agité. En apercevant miss Foi, Ruth se jeta dans ses bras sans prononcer un mot. Au bout d’un moment, miss Benson dit :

« Il faut vous coucher, Ruth ! »

Après l’avoir aidée à se déshabiller, elle la laissa calmée par ses douces paroles et ses tendres caresses.