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I

Les jours en s’écoulant paisiblement formèrent des mois et même des années, sans qu’aucun événement vint rappeler la fuite du temps au petit cercle de M. Benson. Depuis le jour où Ruth était entrée comme gouvernante chez M. Bradshaw, les seuls changements introduits dans la maison étaient ceux que le temps y amenait naturellement. Léonard était devenu un beau garçon de six ans, grand et fort, d’une beauté et d’une intelligence remarquables. Comme son existence se passait au milieu de personnes plus âgées que lui, il avait quelquefois l’air trop sérieux pour son âge ; on eût dit qu’il contemplait les mystères qui se présentent aux jeunes gens sur le seuil de la vie, et qui s’évanouissent à mesure que les années en s’écoulant les mettent en contact avec les réalités pratiques de la vie, à ce point qu’un grand orage de l’âme semble parfois nécessaire pour retrouver la faculté de comprendre les choses spirituelles. Mais dans d’autres moments la force et la gaieté de l’enfance éclataient tout à coup, et le poulain le plus folâtre, bondissant à côté de sa mère, n’aurait pas pu gambader plus légèrement ni paraître plus heureux que lui.

« Toujours à faire des sottises ! » tel était le jugement que portait sur son compte Sally, qui cependant n’aurait permis à personne d’en dire autant de son enfant chéri. Un jour même, elle fut sur le point de quitter la maison, parce qu’elle trouvait qu’on avait traité Léonard trop sévèrement. Voici ce qui s’était passé : Léonard montrait depuis quelque temps une étrange disposition à mentir ; il inventait des histoires qu’il racontait d’un air si sérieux, qu’à moins qu’elles ne fussent évidemment fausses, comme une certaine description d’une vache qui avait un chapeau, on le croyait presque toujours, et il en résultait parfois d’étranges conséquences. M. et miss Benson et Ruth n’avaient aucune expérience des enfants, sans quoi ils auraient reconnu une crise que traversent souvent les enfants qui ont une imagination active. Ils étaient très-malheureux de cette indifférence absolue pour la vérité ; en conséquence, il y eut un matin un conseil tenu dans le cabinet de M. Benson. Ruth était là, pâle, les lèvres serrées et gardant le silence ; le cœur lui manquait en écoutant les arguments qu’employait miss Benson pour prouver qu’il fallait fouetter Léonard, si on voulait le corriger de son habitude de raconter des histoires. M. Benson était triste et mal à son aise. L’éducation était pour eux tous une série d’expériences, et tous au fond du cœur craignaient tellement de gâter leur enfant bien-aimé, qu’ils en venaient parfois à des résolutions plus sévères que n’en auraient pris les parents d’une famille nombreuse, répartissant leur affection sur plus de têtes. Enfin on se décida pour les mesures de rigueur, et Ruth elle-même avoua tristement qu’il fallait en venir là ; puis, toute tremblante, elle demanda doucement s’il fallait qu’elle assistât à l’exécution dont M. Benson devait être le ministre, et, sur la réponse négative qu’elle reçut immédiatement, elle monta péniblement dans sa chambre, s’agenouilla, se boucha les oreilles et se mit à prier.

Miss Benson, après avoir amené les autres à son avis, s’attendrit et eût voulu obtenir grâce pour Léonard ; mais M. Benson avait écouté ses arguments avec plus d’attention qu’il n’en prêta à ses prières, et il répondit seulement : « Si c’est bien, il faut le faire ! » Puis il alla dans le jardin et coupa tranquillement une petite branche de cytise. Rentrant alors par la cuisine, il emmena dans son cabinet le petit garçon étonné et effrayé, et, le plaçant devant lui, il commença sur l’importance de la vérité une exhortation qu’il comptait terminer par ce qu’il regardait comme la morale de tout châtiment : « Puisque vous ne pouvez pas vous souvenir tout seul de ce que je vous dis là, je suis obligé de vous faire un peu de mal pour que vous vous en souveniez ; je suis bien fâché que ce soit nécessaire. »

Mais avant qu’il pût arriver à cette conclusion morale, pendant qu’il regardait tristement le visage terrifié de l’enfant, Sally entra brusquement.

« Et qu’est-ce que vous allez faire de cette belle branche que je vous ai vu couper, monsieur Thurstan ? demanda-t-elle, les yeux brillants de colère de la réponse qu’elle attendait.

— Allez-vous-en, Sally, dit M. Benson, contrarié de la nouvelle difficulté qui se présentait.

— Je ne bouge pas d’ici que vous ne m’ayez donné cette branche, car je suis sûre que c’est pour faire du mal.

— Sally, rappelez-vous quel est celui qui a dit : « Celui qui « épargne la verge gâte son enfant ! » dit M. Benson sévèrement.

— Oui, oui, je m’en souviens, et je me souviens aussi d’une autre chose qui ne vous conviendra pas tant. C’est le roi Salomon qui a dit cela, et le roi Roboam était le fils du roi Salomon et il ne valait pas grand’chose, et je me rappelle qu’il est dit de lui dans le XIIe chapitre du second livre des Chroniques : « Et il fit ce qui déplaisait à l’Éternel, car il ne disposa point son cœur pour chercher l’Éternel. » Et on ne lui avait pourtant pas épargné la verge. Je n’ai pas lu la Bible tous les soirs depuis cinquante ans pour être prise en défaut par un dissident peut-être ! dit-elle d’un air de triomphe. Viens avec moi, Léonard, » ajouta-t-elle en tendant la main à l’enfant.

Mais Léonard ne bougeait pas ; il regardait sérieusement M. Benson. « Viens ! » reprit-elle avec impatience. Les lèvres de l’enfant tremblaient.

« Si vous voulez me fouetter, mon oncle, vous le pouvez bien ; cela ne me fait pas grand’chose. »

La chose tournant ainsi, il était impossible à M. Benson de réaliser ses intentions. Il dit à Léonard qu’il pouvait s’en aller et qu’il lui parlerait une autre fois. Léonard sortit, plus dompté que si on l’avait fouetté. Sally resta un moment en arrière pour ajouter : « C’est à ceux qui sont sans péché de jeter la pierre à un pauvre enfant, et je ne fais que ce que font mes maîtres, quand j’appelle madame la mère de Léonard. » Elle fut fâchée un moment après de ce qu’elle avait dit : c’était un avantage inutile à prendre sur un ennemi qui s’avouait vaincu. M. Benson laissa tomber sa tête dans ses mains et soupira profondément.

Léonard s’enfuit dans la chambre de sa mère comme pour trouver un refuge. S’il l’eût trouvée tranquille, il aurait fondu en larmes à la suite de tant d’agitations ; mais il la vit à genoux et sanglotant, et cela le calma tout à coup. Il se jeta dans ses bras en disant : « Maman, maman, je serai sage ; je vous promets que je dirai la vérité, je vous le promets. » Et il tint sa parole.

Quant à miss Benson, elle se piquait de se laisser gouverner moins que personne par son affection pour Léonard : elle parlait sévèrement et avait de belles théories ; mais sa sévérité se bornait aux paroles et ses théories n’étaient pas suivies de pratique. Elle lisait de gros livres sur l’éducation tout en tricotant des bas pour Léonard, et il n’est pas bien prouvé que ses mains ne fussent pas mieux employées que sa tête. Elle avait vieilli, mais son esprit était aussi ferme que jamais, et elle empêchait souvent son frère de se perdre dans les problèmes de la vie en le rappelant au devoir pratique dont il était question, et en lui remettant en mémoire que nous n’avons qu’à nous « attendre à Dieu » et à laisser entre ses mains le soin de l’avenir qu’il connaît seul.

Quoique les yeux de miss Benson fussent toujours aussi brillants que par le passé, ses cheveux étaient devenus presque complètement blancs, et un jour, en rangeant sa chambre avec Sally, elle s’écria, après avoir essuyé le miroir :

« Sally, j’ai l’air beaucoup plus âgé qu’autrefois ! »

Sally, qui était en train de s’étendre sur l’augmentation du prix de la farine, reprit brusquement :

« Sans doute ! je suppose que cela nous arrive à tous. Mais trois francs la douzaine…

— Sally, recommença miss Benson, mes cheveux sont presque tous blancs ; la dernière fois que je les ai regardés, je n’en avais pas beaucoup. Que faut-il que je fasse ? Je me sens aussi en train de danser quand j’entends un orgue dans la rue que lorsque j’avais vingt ans, et j’ai toujours envie de chanter quand je suis heureuse comme autrefois, vous savez, Sally ? Et c’est ridicule, quand on a les cheveux blancs et qu’on est une vieille femme de cinquante-sept ans !

— Qu’est-ce que vous parlez de vieille femme ? Vous avez au moins dix ans de moins que moi, et je travaille comme à vingt-cinq ans. Et vous allez peut-être vous mettre à vous teindre les cheveux maintenant ? Je déteste toutes ces vanités.

— Oh ! Sally, vous ne comprendrez donc jamais ! Je voudrais trouver un moyen pour ne pas oublier que je suis vieille ; je mets en général mon bonnet sans y regarder, en sorte que j’ai été très-étonnée tout à l’heure. J’y suis ! je vais tresser une mèche de mes cheveux gris pour en faire une marque pour ma Bible. »

Mais Sally reprit brusquement :

« Une fois que vous aurez pensé à vous teindre les cheveux, vous vous mettrez bientôt du rouge ! »

Miss Benson tressa ses cheveux gris en silence, tandis que Léonard les tenait d’un côté, en admirant sans cesse leur couleur ; il ne fut qu’à demi consolé de la nuance brune de ses cheveux en apprenant de miss Benson que, s’il vivait aussi longtemps qu’elle, il aurait aussi les cheveux gris.

M. Benson, toujours délicat de santé et d’apparence, n’avait presque point changé ; Sally pouvait avoir de cinquante à soixante-dix ans, sans que personne pût lui assigner un âge entre ces deux dates. Le mobilier de la maison portait plus que les habitants l’empreinte des six années qui venaient de s’écouler ; mais, si les meubles étaient fanés et les tapis usés, la propreté était si parfaite, le soin minutieux apporté à toutes choses si évident, et la pauvreté si noblement envisagée, que les yeux mêmes trouvaient plus de charmes dans cette demeure que dans beaucoup de palais richement ornés. Le petit jardin, du reste, était si rempli de fleurs qu’il tenait lieu de toute autre élégance. Le cytise, qui avait l’air d’un petit bâton planté en terre à l’arrivée de Ruth, donnait maintenant des profusions de fleurs au printemps, et une ombre épaisse en été. Le houblon sauvage que M. Benson avait rapporté un soir de l’une de ses promenades, quand Léonard était encore dans les bras de sa mère, et qu’il avait planté auprès de la fenêtre du parloir, formait déjà des guirlandes sur le mur, et ses branches pendantes ondoyaient au vent. Le rosier jaune arrivait jusqu’à la fenêtre de miss Benson, et mêlait ses bouquets de fleurs aux rameaux d’un poirier chargé de fruits en automne.

Le plus grand changement extérieur s’était fait en Ruth ; miss Benson disait quelquefois à Sally : « Comme Ruth est devenue belle ! » et quoique Sally répondit en grognant : « La grâce trompe et la beauté s’évanouit ; je suis bien heureuse que le Seigneur m’ait épargné tous ces pièges, » elle ne pouvait elle-même s’empêcher d’admirer Ruth. L’éclat de sa première jeunesse avait fait place à une beauté plus noble et plus grave ; ses yeux avaient trouvé dans les larmes un regard plus profond, ses cheveux étaient devenus plus foncés ; elle semblait avoir grandi, et toute sa personne avait acquis une dignité nouvelle. Six ou sept ans auparavant, on pouvait s’apercevoir qu’elle n’avait pas vécu dans la bonne compagnie ; maintenant elle aurait pu prendre place dans le monde le plus élégant, sans se trahir autrement que par son ignorance des formes convenues de l’étiquette.

Tout son cœur était concentré sur son fils. Elle avait quelquefois peur de l’aimer trop, et elle n’avait pas le courage de demander à Dieu de l’aimer moins ; mais le soir, quand il dormait, elle s’agenouillait près de son petit lit, et parlait à Dieu de son trésor comme elle n’en aurait jamais parlé à un ami d’ici-bas. Ainsi l’amour qu’elle portait à son enfant l’attirait sans cesse vers Dieu, qui lisait dans son cœur.

C’était peut-être de la superstition ; mais elle ne pouvait jamais s’endormir, après avoir regardé son fils pour la dernière fois, sans dire : « Ta volonté soit faite ! » et, tout en tremblant à la pensée de tout ce que pouvait signifier ces mots, il lui semblait que son enfant était plus en sûreté quand elle les avait prononcés, et que les saints anges de Dieu veilleraient sur son sommeil.

Son absence de tous les jours ne faisait qu’augmenter son amour pour son fils. Tout accroît un amour profond, et c’était un moment de délices que celui où, après les inquiétudes vagues de la matinée, elle apercevait le visage de son fils qui se précipitait pour lui ouvrir la porte. Qu’il fût dans le jardin ou dans le grenier, miss Benson ou Sally l’appelaient pour recevoir sa mère, et l’habitude n’ôtait rien, ni pour la mère ni pour l’enfant, à la joie du retour.

Ruth réussissait grandement chez les Bradshaw, comme M. Bradshaw le disait souvent, avec un peu d’emphase, à M. Benson. Il l’accablait parfois de ses présents et de ses éloges ; mais Ruth essayait de suivre l’exemple de M. Benson, d’être plus humble d’esprit et de reconnaître tout ce qu’il y avait de bon dans M. Bradshaw. Il était plus riche et plus prospère que jamais, parfaitement satisfait de lui-même, et juge impitoyable de ceux qui avaient moins bien réussi que lui dans leurs affaires, ou dont la conduite morale ne cadrait pas avec ses idées. Pur de toute souillure à ses propres yeux et aux yeux de ceux qui le jugeaient, sage et habile dans sa conduite, il pouvait parler et agir avec une sévérité pleine d’ostentation et de reconnaissance de ce qu’il était lui-même. Il ne se découvrait ni un malheur ni un péché, sans que M. Bradshaw n’en trouvât la source dans quelque habitude dont il avait depuis longtemps prédit les dangers. Si le fils d’un de ses amis tournait mal, c’était sa faute ; son fils à lui, M. Richard Bradshaw, était soumis et sage, et tous les fils seraient de même si tous les pères s’y prenaient comme lui. Richard était fils unique, et pourtant, disait M. Bradshaw, il n’avait jamais fait sa volonté de sa vie. Mistriss Bradshaw, avouait-il parfois, était bien un peu faible, mais Jemima n’avait jamais résisté à la volonté de son père. Tous les enfants seraient obéissants, si leurs parents étaient fermes et décidés, et tout le monde tournerait bien si on savait s’y prendre.

Mistriss Bradshaw murmurait bien quelquefois contre son mari ; mais, du plus loin qu’elle l’entendait, elle rentrait dans le silence et pressait ses enfants d’agir ou de parler comme il convenait à leur père. Jemima, il est vrai, se révoltait parfois contre cette manière d’aller, qui lui semblait participer du mensonge ; mais elle n’avait pas assez surmonté la crainte que lui inspirait son père pour agir d’une manière indépendante, d’après ses propres idées, ou plutôt d’après l’impulsion du moment. Devant lui, elle comprimait la jalousie et la vivacité presque méridionale de son caractère. Ses yeux brillants, qui faisaient oublier qu’elle n’était pas jolie, pouvaient lancer des éclairs ; ses dents blanches pouvaient se serrer, ses lèvres roses devenir pâles, si elle croyait qu’elle était traitée injustement : mais elle ne parlait pas, et son père n’avait pas l’habitude d’examiner les physionomies.

Son frère Richard avait été tout aussi silencieux devant son père dans son enfance et dans sa première jeunesse ; mais, depuis qu’il était à Londres dans une maison de banque, il parlait davantage quand il revenait dans la maison paternelle. Il était aussi éloquent que son père dans sa sévérité envers son prochain ; mais on sentait involontairement que M. Bradshaw était parfaitement sincère dans son horreur pour le vice, tandis que les phrases de Richard excitaient quelquefois la défiance ; il est vrai que les incrédules étaient ceux-là mêmes qui avaient entendu juger les fautes de leurs fils par M. Bradshaw, et c’était peut-être par vengeance qu’ils se méfiaient de ce fils modèle. Jemima pourtant n’était pas satisfaite, elle ne pouvait s’empêcher de sympathiser avec les mouvements de révolte que son frère lui avaient avoués dans un moment de confiance ; mais sa conscience blâmait la dissimulation qui régnait dans la conduite de Richard.

Un soir, Richard et Jemima étaient assis près du feu et causaient ensemble, quand Jemima aperçut sur un vieux journal qui lui servait d’écran le nom d’un acteur qui venait d’avoir un grand succès dans l’une des pièces de Shakspeare.

« Que j’aimerais à voir jouer une pièce ! s’écria-t-elle.

— Vraiment ? dit son frère négligemment.

— Oui, sans doute. Écoutez donc. »

Et elle lut un morceau de l’article.

« Ces journaux peuvent faire quelque chose de rien du tout, reprit-il en bâillant. J’ai vu jouer cet homme, et c’était très-bien, mais cela ne valait pas la peine d’en faire tant de bruit.

— Vous l’avez vu ? vous êtes allé au spectacle, Richard ? Oh ! pourquoi ne m’en avez-vous jamais parlé ? Racontez-moi tout cela en détail. »

Il sourit dédaigneusement.

« Oh ! cela frappe d’abord ; mais, au bout de quelque temps, on ne se soucie pas plus du spectacle que d’un petit pâté.

— Oh ! que je voudrais aller à Londres ! dit Jemima avec impatience ; j’ai envie de persuader à mon père de me laisser aller chez les Georges Smith, et j’irais au spectacle, et je vous réponds que j’en ferais plus de cas que d’un petit pâté !

— Il ne faut pas penser à cela, reprit Richard vivement ; mon père ne vous permettrait jamais d’aller au spectacle, et ces vieux Georges Smith ne garderaient jamais votre secret.

— Comment faites-vous pour y aller alors ? Mon père vous en a-t-il donné la permission ?

— Oh ! il y a beaucoup de choses que font les hommes et que les jeunes filles ne peuvent pas faire. »

Jemima se mit à réfléchir. Richard reprit avec un peu d’inquiétude :

« N’en parlez pas, au moins.

— De quoi ? dit-elle avec surprise, car ses pensées couraient le monde.

— De ce que j’ai été une ou deux fois au spectacle.

— Oh ! je n’en parlerai pas ! personne ici ne s’en soucie. »

Mais elle fut un peu étonnée et un peu choquée d’entendre son frère, quelque temps après, se joindre à son père pour juger sévèrement un jeune homme, en ajoutant à ses autres crimes qu’il allait souvent au spectacle. Il ne savait pas que sa sœur l’entendait.

Marie et Élisabeth, les deux jeunes filles dont Ruth était chargée, ressemblaient plus de caractère à Jemima qu’à Richard. Les règles de la maison se relâchaient un peu en leur faveur : l’aînée, Marie, avait huit ans de moins que Jemima, et M. Bradshaw avait perdu les trois enfants nés entre elles. Les petites filles aimaient tendrement Ruth, caressaient beaucoup Léonard, et étaient surtout préoccupées de la question de savoir si Jemima épouserait M. Farquhar. Leurs colloques à ce sujet étaient interminables.

Ruth se levait de bonne heure et aidait miss Benson et Sally dans les devoirs du ménage jusqu’à sept heures ; elle aidait ensuite Léonard à s’habiller. Après la prière et le déjeuner, elle se rendait à neuf heures chez M. Bradshaw, assistait aux leçons de latin, d’écriture et d’arithmétique, que venaient donner les maîtres, lisait ensuite tout haut à ses élèves, puis se promenait avec elles. Elles dînaient ensemble à deux heures, et Ruth rentrait chez elle à quatre heures pour retrouver son fils, dont la beauté et la force augmentaient tous les jours.