XVIII
Un matin, M. et miss Benson partaient pour faire une visite à un fermier des environs, membre de la congrégation. Ruth et Sally devaient passer toute l’après-midi ensemble, et, pendant que Sally était occupée dans sa cuisine, Ruth emporta son enfant dans le jardin. Il y avait près d’un an qu’elle était chez les Benson ; elle eût dit qu’elle était arrivée la veille, et pourtant qu’une existence tout entière s’était écoulée depuis. Les giroflées que miss Benson avait semées l’année précédente en revenant du pays de Galles étaient couvertes de fleurs, et il semblait à Ruth qu’elle avait toujours vécu dans cette maison, qu’elle en avait toujours aimé les habitants, et qu’elle avait toute sa vie entendu Sally chanter la chanson qui retentissait en ce moment dans la cuisine et ne méritait guère ce nom, si le sentiment musical est un élément indispensable de la chanson.
Mais c’était Ruth elle-même qui avait le plus changé. Elle ne s’en rendait pas compte, mais elle le sentait. Elle jouissait de l’exercice de ses facultés intellectuelles et aimait à penser à tout ce qu’elle avait à apprendre. Elle essayait d’oublier tout ce qui avait précédé cette dernière année : c’était un mauvais rêve, et pourtant elle ne pouvait chasser un certain amour pour le père de l’enfant qu’elle serrait sur son sein ; cela lui semblait naturel, même en y pensant devant Dieu. Le petit Léonard étendait ses mains vers les fleurs, et Ruth le coucha sur le gazon et lui jeta des roses. Il riait et essayait de lui ôter son bonnet. Les boucles de ses cheveux châtains la faisaient paraître plus jeune encore : il semblait impossible qu’elle fût la mère de l’enfant qu’elle tenait dans ses bras. Tout à coup les cloches se mirent à sonner, et, quand le vieux carillon eut fini l’air qu’il faisait retentir depuis un siècle, Ruth embrassa son enfant ; sans savoir pourquoi, elle avait les larmes aux yeux, et elle pria Dieu de le bénir.
À ce moment apparut Sally habillée pour la soirée. Son ouvrage était fini, et elle venait chercher Ruth pour prendre le thé. Elle cueillit un brin de citronnelle qu’elle sentait de toutes ses forces. « Cela me rappelle toujours l’église de mon village, dit-elle. Tenez, prenez une feuille de cassis pour mettre dans la théière, cela donne du goût au thé. Nous avions des abeilles autrefois contre ce mur ; mais, quand madame est morte, nous avons oublié de le leur dire et de les mettre en deuil, et naturellement elles ont essaimé sans que nous en sussions rien, et l’hiver d’après elles sont mortes de froid. L’eau doit bouillir maintenant, et il est temps de rentrer Léonard, car voilà le serein qui tombe. Voyez, toutes les marguerites se ferment. »
Sally recevait Ruth dans la cuisine ce soir-là ; aussi était-elle très-polie.
Léonard s’endormit sur le canapé du parloir, et Ruth et Sally restèrent à travailler près du feu de la cuisine. Sally, comme d’ordinaire, conduisait la conversation.
« Oui, les choses étaient différentes quand j’étais jeune, dit-elle : les œufs coûtaient vingt sous les deux douzaines, et le beurre dix sous la livre. Je n’avais que soixante-quinze francs, et j’étais toujours propre et bien tenue, et maintenant tout le monde n’en fait pas autant avec deux cents francs, et on payait mieux ses dettes dans ce temps-là. »
Après un petit soupir sur le temps actuel, Sally reprit :
« Il ne faut pas que vous croyiez que je n’ai que soixante-quinze francs maintenant. D’abord la mère de M. Thurstan m’a donné cent francs, en disant que je les gagnais bien. J’étais de son avis, en sorte que je les ai pris sans difficulté. Mais, après sa mort, M. Thurstan et miss Foi m’ont dit un jour pendant que j’apportais le thé :
« Sally, nous trouvons qu’il faut augmenter vos gages.
« — Qu’est-ce que cela vous fait ? » leur répondis-je en colère (car je trouvais qu’ils étaient bien pressés de tout changer : et avaient déjà ôté le canapé de sa place, pour le mettre là où il est maintenant) ; tant que je suis contente, cela ne vous regarde pas.
« — Mais, dit miss Foi (car elle est toujours la première à parler, faites-y attention ; mais c’est monsieur qui termine toujours tout par quelque raison à laquelle elle n’avait pas pensé : il a toujours eu de l’esprit) ; mais, Sally, tous les domestiques de la ville ont au moins cent cinquante francs, et vous avez autant de peine qu’eux.
« — M’avez-vous jamais entendue me plaindre de mon ouvrage pour me parler ainsi ? Attendez que je m’en plaigne, dis-je, et jusque-là, ne vous mêlez pas de mes affaires ! » Et je m’en allai en colère ; mais dans la soirée M. Thurstan vint dans la cuisine, et vous savez comment il sait s’y prendre ; d’ailleurs j’avais une idée,… vous n’en parlerez pas au moins ! »
Ruth promit le secret et Sally continua :
« Je pensais que je serais bien aise d’être riche, et de tout laisser à M. et à miss Foi, et je pensais qu’avec cent cinquante francs par an je pourrais devenir riche ; tout ce que je craignais c’était que quelqu’un ne voulût m’épouser pour mon argent ; mais j’ai tenu les hommes à distance. Ainsi donc, j’ai pris un air reconnaissant, j’ai remercié M. Thurstan de ses bontés, et j’ai pris les cent cinquante francs ; mais que croyez-vous que j’en aie fait ? ajouta Sally d’un air triomphant :
— Eh bien ! qu’avez-vous fait ? demanda Ruth.
— J’ai économisé sept cent cinquante francs, reprit Sally lentement et en pesant ses paroles ; mais ce n’est pas tout : j’ai fait faire un testament par un notaire. Voilà, ma fille, dit-elle en donnant à Ruth une tape sur l’épaule.
— Comment vous y êtes-vous prise ?
— Ah ! voilà, j’y ai pensé bien longtemps avant de trouver le meilleur moyen. J’avais peur que l’argent n’allât à la cour de chancellerie si le testament n’était pas bien fait, et pourtant, je ne pouvais pas demander l’avis de M. Thurstan. Enfin, John Jackson l’épicier avait un neveu qui était apprenti chez un notaire à Liverpool, et il est venu passer huit jours ici. Je me suis dit : « Voilà mon affaire… » Mais attendez, je vous raconterai mieux mon affaire avec mon testament à la main : mais je vous préviens que je vous écrase, si vous me trahissez. »
Sally revint bientôt, rapportant un petit paquet enveloppé dans un mouchoir bleu ; elle s’assit, étala le mouchoir sur ses genoux, après l’avoir dénoué, et montra à Ruth un petit morceau de parchemin.
« Savez-vous ce que c’est que cela ? dit-elle ; c’est du parchemin, et c’est là-dessus qu’on fait les testaments. On va en chancellerie si on ne se sert pas de cette étoffe-là, et je crois bien que Tom Jackson pensait qu’il aurait quelque nouveau profit si mon testament allait en chancellerie : car le coquin avait commencé par le faire sur un morceau de papier ordinaire, comme celui sur lequel on écrit les lettres, et il vint me lire cela tout haut ! Mais j’en savais trop pour me laisser attraper, et je me dis : « Allons donc ! mon garçon, je ne suis pas une imbécile ; je sais bien qu’un testament sur du papier ne vaut rien, mais je vais vous laisser aller votre train. » Je l’écoutais tranquillement. Et voyez-vous, ce qu’il avait écrit ne faisait pas plus d’affaire de mes sept cent cinquante francs que vous n’en feriez pour me donner ce dé-là, et je comprenais tout ce qu’il avait mis ; ce n’était pas ce qu’il me fallait. Je voulais quelque chose qui fit réfléchir, et que le sens de la chose fût enveloppé comme j’enveloppe mes belles robes. « Tom, dis-je, ce n’est pas sur parchemin. — Cela n’y fait rien, me dit-il, c’est tout aussi bien ; nous aurons des témoins, et c’est valable. » Pendant quelque temps cette idée d’avoir des témoins me plaisait ; mais je me dis bientôt qu’il fallait que ce fût fait suivant la loi, et pas comme tout le monde aurait pu le faire, même moi. Ainsi, je dis : « Tom, il faut que ce soit sur parchemin. — Mais le parchemin coûte de l’argent, me dit-il très-gravement. – « Oh ! est-ce cela ? mon garçon, pensai-je. Voilà pourquoi on me refuse la loi… Tom, dis-je, il me le faut sur parchemin ; je payerai ce qu’il faudra, mais c’est sept cent cinquante francs, sans compter ce que je pourrai encore mettre de côté, et je veux que ce soit en sûreté. Faites-le faire sur parchemin, et je vous dirai une chose, mon garçon : je vous donnerai dix sous pour chaque mot de loi bien sonnant que vous y mettrez. Votre maître doit avoir honte de son apprenti si vous ne pouvez pas écrire quelque chose qui ait meilleure façon que cela. » Eh bien ! il se mit un peu à rire ; mais j’ai tenu ferme, et il l’a fait sur parchemin. Voyez, lisez-moi cela si vous pouvez, » dit-elle en le donnant à Ruth.
Ruth sourit et se mit à lire ; Sally l’écoutait de toutes ses oreilles. Quand Ruth en vint au mot de testatrice, Sally l’arrêta.
« Ce fut la première pièce de dix sous. Je croyais d’abord qu’il allait encore m’attraper ; mais, quand ce mot-là fut venu, je lui donnai tout de suite ses dix sous. Je lui ai donné quatre pièces de dix sous, et six francs comme nous en étions convenus d’abord, et trois francs pour le parchemin. Voilà un testament fait suivant la loi. M. Thurstan sera joliment attrapé quand je viendrai à mourir, et qu’il retrouvera tout ce qu’il m’a donné de trop ; mais cela lui apprendra qu’il n’est pas si facile de faire renoncer une femme à sa volonté. »
Le moment du sevrage du petit Léonard approchait, et c’était l’époque fixée pour que Ruth essayât de se soutenir d’une manière plus ou moins indépendante des Benson. Tous y pensaient beaucoup, mais personne n’en parlait. Ils ne manquaient pourtant de courage ni les uns ni les autres ; mais le chemin n’était pas encore clair devant eux. Miss Benson était peut-être celle qui aurait vu le plus d’inconvénients à changer leur manière de vivre actuelle. Elle avait l’habitude de penser tout haut, elle détestait le changement, et d’ailleurs son cœur ardent la disposait naturellement à la tendresse pour les enfants, à ce sentiment maternel qui avait manqué dans sa vie. Le petit Léonard régnait sur elle en maître, et ses aises, ses manies même, étaient volontiers sacrifiées au plaisir de soigner le petit être qui ne pouvait rien encore par lui-même.
M. Benson avait échangé sa chaire avec un de ses collègues des environs, et revenait un lundi chez lui quand il trouva à la porte sa sœur qui l’attendait.
« Ne vous inquiétez pas, Thurstan, tout le monde va bien, mais j’ai quelque chose à vous dire. Ce ne sont que de bonnes nouvelles ; venez dans votre cabinet, que nous causions un peu tranquillement. »
Elle l’attira dans son cabinet, lui ôta sa redingote et le fit asseoir près du feu avant de commencer.
« Eh bien ! voyez comment les choses arrivent quand nous en avons besoin, Thurstan ! Ne vous êtes-vous pas souvent demandé comme moi ce que nous ferions quand viendrait le moment où nous avions promis à Ruth qu’elle gagnerait sa vie elle-même ? Eh bien ! voilà M. Bradshaw qui arrange tout. Il m’a demandé hier, en entrant à la chapelle, si je voulais venir prendre le thé après le second service, parce que mistriss Bradshaw avait à me parler. Il me laissait entendre très-nettement que je ne devais pas amener Ruth, qui était enchantée de rester à la maison avec Léonard. Dès que je suis arrivée, mistriss Bradshaw m’a emmenée dans sa chambre et a fermé la porte ; puis elle m’a dit que M. Bradshaw trouvait que Jemima était trop enfermée avec les enfants pendant leurs leçons, qu’il cherchait une personne au-dessus d’une bonne qui pût rester avec elles pendant que les maîtres y étaient, qui leur fit répéter leurs leçons et qui sortit avec elles ; et elle a ajouté que M. Bradshaw (il était clair du reste que c’était lui qui avait dicté tout le discours) croyait que notre Ruth lui conviendrait parfaitement. Voyons, Thurstan, n’ayez pas l’air si étonné, comme si cette idée ne vous était jamais entrée dans la tête ! Pour moi, j’ai vu tout de suite à quoi tendait mistriss Bradshaw, et j’ai eu toutes les peines du monde à m’empêcher de sourire et de dire que nous serions enchantés, quand je n’aurais rien dû comprendre encore.
— Je me demande ce que nous devons faire, dit M. Benson, ou plutôt je crois que je sais ce que nous devrions faire, si j’en avais seulement le courage.
— Eh quoi ? dit sa sœur avec surprise.
— Je devrais aller raconter à M. Bradshaw toute l’histoire.
— Et faire chasser la pauvre Ruth de chez nous ? dit miss Benson avec indignation.
— Il ne le pourrait pas, reprit son frère, et je ne crois pas qu’il le tentât.
— Si fait, M. Bradshaw essayerait, et il publierait le péché de la pauvre Ruth, et toutes les portes lui seraient fermées. Je le connais bien, Thurstan. Et pourquoi le lui diriez-vous maintenant plutôt qu’il y a un an ?
— Il y a un an, il ne voulait pas la mettre dans une place de confiance auprès de ses enfants.
— Et vous craignez qu’elle n’abuse de cette confiance ? Vous avez vécu un an sous le même toit que Ruth, et vous craignez qu’elle ne fasse du mal aux enfants de M. Bradshaw ? Depuis qu’elle est avec nous, est-ce que vous ou moi, ou Sally, quelques bons yeux qu’elle puisse avoir, nous avons vu Ruth faire quoi que ce soit de mal, de hardi, d’inconvenant ! S’il en était autrement, je vous dirais : « Ne la laissez pas entrer chez M. Bradshaw. » Mais ne parlez à un juge sévère ni de son chagrin ni du péché qu’elle a commis quand elle était si jeune. Elle n’est pas parfaite, elle est trop vive quelquefois. Avons-nous le droit pourtant de détruire tout son avenir en confiant son histoire à M. Bradshaw ? Quel mal peut-elle faire ? et d’ailleurs, qui est-ce qui a encouragé Jemima à venir si souvent voir Ruth ? Ne disiez-vous pas que cela leur serait bon à toutes deux ?
— Je ne vois pas quel pouvait être le danger, reprit M. Benson lentement et comme s’il n’était pas complètement convaincu. J’ai veillé sur Ruth ; je crois que c’est un cœur pur et droit ; son chagrin, son repentir, ses souffrances, l’ont rendue plus consciencieuse qu’on ne l’est en général à son âge.
— Tout cela et aussi les soins qu’elle a donnés à son enfant, reprit miss Benson, enchantée de la tournure que prenaient les pensées de son frère.
— Ah ! Foi, cet enfant que vous craigniez tant autrefois est devenu une bénédiction, vous le voyez, dit M. Benson en souriant faiblement.
— Oui, on peut être reconnaissant, et mieux que cela, d’un enfant comme Léonard ; mais je ne pouvais pas savoir qu’il serait si gentil.
— Mais revenons à Ruth. Qu’avez-vous dit à mistriss Bradshaw !
— Oh ! que j’acceptais avec empressement, et je l’ai répété à M. Bradshaw quand il m’a demandé si sa femme m’avait parlé de leurs projets. Ils comprennent bien qu’il fallait vous consulter, ainsi que Ruth, avant de pouvoir considérer la chose comme arrangée.
— Et lui en avez-vous parlé ?
— Oui, répondit miss Benson, qui craignait un peu d’avoir été trop vite.
— Et qu’a-t-elle dit ?
— D’abord elle a eu l’air enchanté, elle est entrée dans tous mes arrangements pour garder Léonard pendant qu’elle serait chez M. Bradshaw ; mais peu à peu elle est devenue pensive, elle s’est mise à genoux près de moi, et elle a caché son visage sur mes genoux ; elle tremblait comme si elle pleurait, et puis elle m’a demandé très-bas sans relever la tête : « Croyez-vous que je sois digne d’élever des petites filles, miss Benson ? » Elle disait cela si humblement et si timidement, que je n’ai pensé qu’à l’encourager, et je lui ai demandé si elle n’espérait pas être digne d’élever son fils pour être un vrai chrétien. Elle a relevé la tête et elle m’a regardée avec des yeux brillants et pleins de larmes en disant : « Avec l’aide de Dieu, j’essayerai d’élever mon enfant pour lui. » Alors j’ai dit : « Ruth, il faudra travailler et prier pour Marie et pour Élisabeth, si on vous les confie, comme vous travaillez et comme vous priez pour votre enfant. » Elle a caché de nouveau son visage, mais elle a répondu très-nettement : « Je « travaillerai et je prierai. » Vous n’auriez point de crainte, Thurstan, si vous l’aviez entendue hier soir.
— Je n’ai plus de crainte, dit-il ; décidément, que les choses s’arrangent ; mais je suis bien aise qu’elles en aient été à ce point avant que j’aie rien su ; car je crois que mes indécisions sur les principes et sur leurs conséquences augmentent tous les jours.
— Vous êtes fatigué, mon cher frère ; et en pareil cas votre corps est plus à blâmer que votre conscience.
— Dangereuse doctrine ! »
Le sort en était jeté, et ils ne prévoyaient pas l’avenir ; quelque terrible pourtant qu’il eût pu leur paraître au premier abord, ils auraient remercié Dieu s’ils avaient pu le deviner tout entier.